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miracle, c'est qu’il se le représente comme une action qui tombe sous les sens; mais il n’en est rien. Le miracle de la métamorphose de l’eau en vin, par exemple, exprime tout simplement ceci : l’eau est la même chose que le vin, — exprime l’unité de deux choses absolument contraires. Dans la main de l'opérateur miraculeux il n’y a aucune différence entre les deux substances; la métamorphose n'est que l’apparition sensible de l’unité des contradictoires. Si cette contradiction est voilée, c’est qu’on se figure qu’il y a changement. Mais ce changement n’est pas successif, naturel, organique pour ainsi dire; c’est un changement absolu, sans substance, une pure création ex nihilo. Dans l’acte miraculeux, le vin et l’eau sonttout d’un coup, en moins d’un clin d’oeil, impossibles à distinguer. Il vaudrait autant dire le fer est bois ou une boisure de fer.
Le miracle ne peut donc être ni objet de la pensée ni objet des sens, de l’expérience réelle ou seulement possible. L’eau est bien un objet des sens, le vin aussi; maintenant je vois fort bien l’eau et ensuite le vin; mais le miracle, l’acte qui confond tout en un instant est en dehors de l’expérience, parce qu’il ne s’opère pas par degrés. L’aveugle-né guéri miraculeusement n’a pas besoin d’exercer d’abord ses yeux pour voir ; il voit tout, aussi distinctement que l'homme enseigné par l’habitude et par le contré le des autres sens; de même l’estropié jette tout d’un coup ses béquilles et dans sa joie exécute des gambades ; en un instant il connaît les lois de l’équilibre, par un miracle aussi grand que celui qui lui a rendu l’usage de ses membres, car le miracle ne fait rien à demi. Le miracle, en un mot, est une affaire d’imagination, et c’est pourquoi il parle tant au cœur : il
fait bien d’abord une impression sublime, émouvante en tant qu'il est l’expression d’une puissance à laquelle rien ne résiste; mais cette impression passe avec la rapidité de l’acte lui-mème. Au moment où le mort aimé sort du tombeau, ses parents et ses amis peuvent bien s’effrayer devant cette puissance qui change les morts en vivants ; mais dans le même instant, car le miracle se fait vite, ils se jettent dans les bras du ressuscité et le ramènent à la maison avec des larmes de joie pour y célébrer une fête de réjouissance. Le miracle est agréable au cœur parce qu’il satisfait sans travail, sans efforts tous les vœux de l’homme; le cœur ne s'inquiète pas du monde extérieur, il ne sort pas de lui-mème, en lui-même il est heureux. L’esprit classique, l’esprit de la civilisation ne laisse pas livrés à eux-mêmes le sentiment et la fantaisie, il leur impose des lois parce qu'il se règle lui-mème sur la contemplation du monde, sur la nécessité, sur la vérité de la nature des choses. A la place de cet esprit, le christianisme a fait prévaloir le moi, la subjectivité absolue, sans borne et sans mesure, principe entièrement opposé à celui de la science et de la civilisation. Par le christianisme l’homme a perdu le sens, la faculté de sortir de lui-même, de se sentir membre de l’univers, de comprendre ses rapports avec la nature. Tant que le christianisme vrai, sincère, a régné sur les âmes, tant qu’il a été une vérité vivante , pratique, des miracles se sont toujours produits, des miracles réels, et ils se sont produits nécessairement. La foi à des miracles passés, morts, simplement historiques est une foi morte, le premier pas vers l’incrédulité, la première attaque du doute. Mais partout où des miracles s’opèrent, là les formes les plus concrètes du
monde réel se perdent dans les nuages de la fantaisie, là l’univers n’a aucune valeur, aucune vérité ; là l’ètre seul vrai, seul réel, c'est l’être qui fait des miracles, l’être objet de l’imagination, c’est-à-dire l’être subjectif.
Cette explication du miracle par les besoins du cœur et par la fantaisie peut paraître superficielle; mais qu’on se transporte par la pensée dans les temps où l’on croyait aux miracles vivants, actuels, palpables; où l’existence des choses en dehors de nous n’était pas encore un article de foi, où l’homme vivait sans la moindre idée du monde, attendant sa fin chaque jour, dans l’enivrante perspective , dans la consolante espérance du ciel, vivait par conséquent dans l’imagination ; — car que le ciel soit où il voudra, tant que nous sommes sur la terre, il n’existe que dans l’imagination, — alors que cette imagination était une vérité, la seule vraie, la seule éternelle, non pas simplement un vague moyen de consolation, mais un principe de morale pratique auquel le croyant sacrifiait avec joie le monde réel, avec toutes ses joies et toutes ses magnificences; qu’on æ transporte par la pensée dans ces temps, qu’on vive de leur vie, et l’on sera très-superficiel, si l’on traite de superficielle l'explication psychologique. Que ces miracles se soient passés ou aient dû se passer à la vue d’un peuple nombreux, l’objection n’est pas plus forte. Tous étaient hors d’eux-mèmes, tous remplis d’idées extraordinaires, surnaturelles, tous animés de la même foi, Je la même espérance, de la même fantaisie. Qui ne sait qu’il y a des rêves communs ou simultanés, des visions semblables et dans le même temps chez des individus bornés, hallucinés par les mêmes besoins du cœur et de
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l’imagination, étroitement unis entre eux d'idées et de sentiments? Mais que les choses se passent comme on voudra, si l’explication du miracle par la fantaisie est superficielle, la faute en est non à celui qui explique, mais à l’objet expliqué, au miracle, car le miracle, sous quelque jour qu’on le considère, n’exprime rien de plus que la puissance d’enchantement de la fantaisie qui accomplit sans obstacle tous les vœux, tous les désirs de l'homme (1).