CRISE DE CROISSANCE
Cette conclusion n'eSt pas imaginaire. Elle se fonde sur des signes convergents et sur des témoignages unanimes. Tous s'accordent pour caractériser notre époque comme un âge transitoire. Les souffrances qui affectent toute la terre; les dangers qui menacent son lendemain; les grands courants qui la traversent, sont moins les suites d'une catastrophe que les signes avant-coureurs d'un proche enfantement. Ou, plus exa6î:ement, le malaise présent n'e§t ni une " maladie ", ni une décadence du monde. C'eét une crise de croissance. Moment capital, que cette fragile et impétueuse adolescence ; substitution délicate de valeurs nouvelles aux Struâures jusqu'alors valables. Qu'eât-ce qui meurt? Qu'eêt-ce qui va vivre? Il s'agit moins ici de dénombrer que de pressentir.
On peut déjà, sans arbitraire, esquisser, à grands traits, les lignes maîtresses de ce devenir.
Le premier signe, le plus évident, car c'eSt un fait conStatable, c'e§t que cette crise e§t une crue d^ unité. On en connaît la marche : les grandes découvertes scientifiques ont engendré le
Crise du monde : cme d'unité 9
mouvement et la vitesse. L'espace a changé de mesure. L'avion annule les antipodes et soude les continents. Les échanges se multiplient. Production, consommation, répartition. Économie et Finances : tout se fait au plan international. Le plus humble objet familier e§t le terme d'un long voyage. Chacun dépend de tous pour le simple fait de survivre. Mais aussi pour sentir et penser. Car la Presse Q§t partout. Et le film, avec elle : l'image, qui n'a pas de patrie, se pose d'écran en écran.
Et les ondes, qui traversent tout, portent à tous, sans diSlinétion, la musique, les nouvelles, la pensée de tous. Radio et télévision sont le cerveau et l'influx nerveux, qui fait vivre pour la première fois la planète, au même rythme, dans le même présent.
ÉBAUCHE d'une CIVILISATION COMMUNE.
L'effet ne «e fait pas attendre : les barrières tombent sur cette terre qui se dilate; les cloisons éclatent sous la pression formidable de cette marée nouvelle qui renverse et nivelle tout. Il en résulte, pour toute la terre, ce qui
Essor ou déclin de l*Ëglise lo
s'était vu, en petit, à l'apogée de Rome, pour le monde méditerranéen : l'ébauche d'une civilisation commune. Mais tandis que celleci se limitait à la langue, au droit et au commerce, la nôtre tend à instaurer un genre de vie identique, un type d'homme uniforme : un " humanisme " mondial.
On se tromperait grandement à ne voir dans ce type nouveau qu'une image composite, amalgame hétérogène, résultant par fusion hâtive de " types " humains particuliers rassemblés pour les besoins de la vie pratique. L'homme moderne qui s'édifie paraît bien procéder d'une unité organique et d'un principe interne de vie. Et de même, la Cité qu'il se prépare. Le trait le plus apparent de cet humanisme nouveau, c'eSt son caractère technique. Né de la découverte et de la machine, c'e§t à elles qu'il doit sa faâ:ure universelle, c'eêt vers elles qu'il se tourne et sur elles qa'il compte pour promouvoir l'ordre à venir.
Jour après jour, le savoir scientifique se substitue à la culture classique. La curiosité change d'objets. Elle délaisse l'idée pure pour l'aétion efficace.
Cet effort humain n'e§t pas individuel. Désor-
Crise du monde : crise d'unité ii
mais, chaciin a besoin de tous. L'unité de travail, ce ri'egt plus l'artisan, c'eSt l'équipe. Des connexions se nouent, qui dépassent les horizons de la Province et de la Nation, pour atteindre l'échelle humaine : humanisme communautaire, civilisation universaliSte.
Ces seuls traits — parmi beaucoup d'autres
— montrent assez que le monde qui prend corps — surtout depuis vingt ans — ne se ramène pas à un quelconque " tournant de l'histoire ". Ce n'eSt pas un séisme — brutal, mais superficiel. — C'eSt une " crise " interne : depuis qu'il existe, c'eSt la première fois que le monde eSt " un ", et qu'il le sait. Cette prise de conscience colleétive avec ses tâtonnements, ses gaucheries, ses adhérences aux formes passées, qu'est-ce d'autre que l'adolescence ? La société — surtout occidentale — opère une réforme de Structure, qui rompt la continuité des traditions, trouble le jeu des règles établies, et remet en question les valeurs consacrées. Le désarroi, le sentiment d'inadaptation qui en résxiltent, en tous les domaines, justifient le sentiment qui s'exprime si souvent
— d'un mot ambigu : " le monde eSt en révolution ".