‹ Estampes et livres, 1872-1892Chapitre 102 sur 121 · LES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

LES CONTEMPORAINS

318. CHANSONS POPULAIRES LES PRO¬ VINCES DE FRANCE. Librairie nouvelle, 1860, gd. iii-8, vignettes sur bois par divers, et frontispice gravé à l’eau-forte par Bracquernond d’après Edmond Morin.

L’exemplaire contient le DESSIN ORIGINAL D’ED¬ MOND MORIN pour le frontispice qui a été gravé par Bracquernond. — Derni-reliure de Chamboule.

319. L’ART AU XVIIU SIÈCLE, par Edmond et Jules de Concourt. Dentu (imprimé par Perrin, à Lyon), 1859-1875, 12 fascicules in-4 {Les Saint- Aubin, Walteau, Prud’hon, Boucher, Greuze, Chardin , Fragonard , Dëbucourl , La Tour ,

Gravelol-Cochin , Eisen-Moreau , Notules et Additions), eaux-fortes par Jules de Goncourt.

Exemplaire de bibliophile, relié en douze plaquettes in-4 par Belz-Niédrée , maroquin rouge janséniste.

320. HISTOIRE DE LA PORCELAINE, par Albert Jacquemart. Techener, 1862, (imp. de Perrin à Lyon), in-4, eaux-fortes par Jules Jacquemart.

Reliure en maroquin rouge, par Belz-Niédrée : les plats couverts de riches compartiments fort bien dorés.

321 . Histoire des G.4fès et Cabarets de Paris , par Alfred Delvau ; 1862, in-8, eaux-fortes de Flameng et Rops. — Histoire des Barrières de Paris, 1865, in-8, eaux-fortes par Thérond.

322. Les Cythères Parisiennes, par Delvau ; 1864, in-8, eaux-fortes par Rops.

323. Les Heures Parisiennes , par Delvau ; 1866 , in-8, eaux-fortes par Rops.

324. LE THÉÂTRE DE MOLIÈRE. Lyon, Scheuring (Louis Perrin), 1864-70.

Album des CENT SOIXANTE -SIX DESSINS ORIGI¬ NAUX DE E. HILLEMACHER, SORIEUL, CASTELLI, CHAZAL, DUVEAU, BARRIAS, à la mine de plomb; montés à châssis, et reliés en huit volumes.

325. LE théâtre DE MOLIÈRE. Lyon, Scheuring (imp. Louis Perrin), 1864-70, 8 vol. in-8, vignettes têtes-de-pages de Ernest Hillemacher,

Sorieul, Castelli, Ciiazal, Duveau, Barrias, etc., gravées à l'eau-forte par Frédéric Hillemacher.

Exemplaire en papier de Chine ( il n'en a été tiré que deux ou trois). De la bibliothèque Lucien Clément.

Habillé depuis par A. CuziN d’une reliure en maroquin bleu DOUBLÉ de rouge, filets XIX" extérieurs, jolie roulette X1X« intérieure gravée à l’occasion de cette reliure. Chiffre HB. — Grâce au papier de Chine ( d’ailleurs encollé), les volume.s sont d’une minceur très élégante.

Un des livres à figures les plus fameux du XIX" siècle. 11 marque que le règne de l’eau-forte est décidément arrivé, et aussi celui du caractère dit elzévirien. Au point de vue de la modernité, de la nouveauté et du rajeunissement, l’emploi de l’elzévirien est assez étrange : il n’est certes pas le dernier mot de l’invention et caractérise au contraire le goût du XIX' siècle pour la restitution de tous objets d’après les anciens modèles. Depuis , on nous a inondé d’impressions elzéviriennes ; on imprime en vieux caractères jusqu’aux poètes d’aujourd’hui : pourquoi pas en caractères gothiques ? 11 v a donc un choix fort sobre à faire dans les publications elzéviriennes illustrées. Mais le Molière de Perrin reste capital, et j’ai tenu à en constituer un exemplaire unique ( indépendamment de l’album des dessins originaux), en donnant trois mille francs de cet exemplaire en papier de Chine , et en faisant mettre dessus par Cuzin deux mille francs de reliure doublée.

C’est que, je le dis sans hésiter, je ne tiens pas moins, dans ma bibliothèque, à la perfection des plus beaux spécimens de la librairie illustrée contemporaine qu'à celle des livres du siècle dernier. Je vais plus loin : les livres qui m’intéressent te plus sont, ou bien les très grands morceaux de la grande époque du XVllP avec leurs épreuves d’états et leurs dessins, morceaux qui disent la gloire de notre art de l’illustration dans le passé ; ou bien les beaux exemplaires des publications toutes récentes, qui témoignent de la prospérité du livre illustré français

dans le présent, exemplaires que j’ai dû constituer. S’il est infiniment agréable de posséder des livres extraordinaires établis [jar nos devanciers, il faut aussi mettre son amourpropre à former à son tour quelques beaux livres pour les bibliophiles de l’avenir.

Le rôle du bibliophile n’est jias seulement de conserver, c’est aussi de créer.

Créer le livre, c’est constituer un exemplaire singulier. Quand un ouvrage sort de la presse, si beau qu’il soit, il ne constitue pas l’objet de curiosité auquel est réservé par les bibliophiles le nom de Livre. Il n’est qu’une marchandise spéciale vendue dans des magasins nommés librairies. C’est un bouquin. 11 s’agit de faire passer ce bouquin à l’état de rareté ou d’exception.

Le temps seul y suffit généralement. Sans paradoxe, le temps est en bibliophilie le créateur par excellence parce qu’il détruit, et il raréfie par cette destruction qui constitue les exemplaires survivants à l’état d’exception. Les faux bibliophiles, les profanes, y aident largement en gâchant nombre d’exemplaires.

Les bibliophiles créent par sélection , établissent des exemplaires qui ne sont pas comme les autres, en les exigeant particuliers par le format, la couleur, la qualité du papier, en veillant au salut des marges, en ajoutant les états précieux des illustrations, figures avant la lettre, eaux-fortes, tirages hors texte, fumés ; mieux encore, les dessins. Enfin, le grand moyen de création c’est la reliure, qui fixe le livre dans sa condition définitive et par laquelle le bibliophile donne la personnalité de son goût.

Tous les bibliophiles du passé ont été créateurs. Quelques-uns , les vrais et illustres bibliophiles , vraiment épris et occupés du livre, l’ont été en artistes, d’une façon réfléchie, raisonnée. Mais ce sont les moins nombreux. Car il faut dire que la plupart des anciens bibliophiles dont la « provenance » suffit aujourd’hui à constituer pour nous des Livres vénérés, ont été créateurs à peu de frais et sans y entendre malice : ils improvisaient (ou se

faisaient improviser d'un coup) une bibliothèque, l’envoyaient à la grosse chez un relieur : — tant mieux si ce relieur était Le Gascon ou Boyet , tant pis s'il était Vente ou Redon! — pour être uniformément habillée d'une livrée à leurs armes. Ce sont de beaucoup les plus nombreux, et l'armorial du Bibliophile n'est guère autre chose que la liste des créateurs de cette espèce , les créateurs sans le savoir. En bibliophilie, pour un De Thou, que de Louis XV et que de Du Barry !

On peut être créateur par d’autres moyens assez imprévus. Montaigne était tout ce qu’il y a de moins bibliophile : il lisait ses livres « ne cherchant qu’à s’y donner du plaisir par un honneste amusement ». De plus, « pour subvenir à la trahison de sa mémoire », il les « barbouillait de ses notes », et encore il avait l’habitude de manuscrire au bout de chaque livre « le jugement qu’il en avait retiré en gros ». Il va de soi que des exemplaires ainsi « barbouillés » seraient aujourd'hui trois fois saints, précieux, et bibliophiliques. Mais il faut être un bien gros monsieur pour risquer ce moyen de création !

On va peut-être dire que nous employons bien souvent ce mot : créer des livres. C'est à dessein. L'expression correspond bien à une réalité, quant à la clas.sification des bibliophiles actuels. Dans les bibliophiles il y a, depuis un temps relativement récent , deux grandes catégories: les créateurs et les vénérants.

Le vénérant a le culte exclusif du passé. C’est fort bien. Il a rendu et rend de grands services : il a assuré la conservation du livre ancien dans son ancienne reliure; il l’a recueilli, collectionné, mis en lumière, préservé; enfin il l’a étudié, enjoignant souvent à un grand goût personnel un réel savoir. Je ne parle pas du vénérant de Panurge, qui vénère .sans savoir pourquoi, par besoin de vénérer, se prosternant devant le livre ancien comme le ferait Monsieur Jourdain : pour paraître un bibliophile de qualité. Il s’agit ici du vénérant délicat et érudit; faisons-

lui la part belle et disons de lui qu’il a été un moment la bibliophilie même.

Mais ce qui caractérise aussi le vénérant, le vénérant pur, le vénérantissime, — et ceci est moins bien, — c’est non seulement son indifférence pour ce qui peut se produire à notre époque, mais encore un dédain absolu et «priori pour tout ce qui n’est pas quinzième , seizième , dixseptième ou dix-huitième. (Encore n’admet-il le dix-huitième que depuis très peu de temps : il a fallu se donner du mal pour le lui faire apprécier). C’est le besoin de séparer net le présent du passé, et de faire dans l’histoire du Livre une coupure brusque à une date déterminée : avant laquelle tout est adorable et mérite qu’on s’agenouille en extase, après laquelle tout est laideur, misère, néant. Jamais cette idée si simple n’entrera dans sa tête, que dans deux siècles les livres d’aujourd’hui seront vieux de deux cents ans et par conséquent dans les conditions pour être vénérés à leur tour. Il trouve naturel que lui, homme de 1892, vénère un livre de 1492 ; il ne pense jamais que le bibliophile de 2292 pourra vénérer un livre de 1892. Il n’a pas cette tournure d’esprit qui porte à relier le passé au présent pour ne former qu’une chaîne ininterrompue ; on le scandaliserait en lui disant que l’éloignement rapproche les objets dans le temps comme dans l'espace et qu’il viendra un jour où les bibliophiles considéreront que Pigouchet et Curmer, le petit Bernard et Lavoignat, c’est tout un. Le vénérant ne sait pas voir et ne veut pas voir la continuité du livre ; la conservation de l’art du livre ne l’intéresse pas. Il donnera cinq, dix, quinze, vingt mille francs d'une plaquette sans valeur, mais reliée par Padeloup : il n’en risquera pas cinq cents pour encourager l’art de la reliure. Il dépensera vingt-cinq mille francs pour faire chromolithographier des fac-similé de miniatures d’anciens manuscrits ; il n’aurait jamais imaginé de demander des dessins d’illustrations à Meissonier.

Le vénérant e.st coulant pour les choses du passé , cassant pour celles du pré.sent. Qu’une reliure du XVIIPait des plats mal cambrés et divergents, des filets mal poussés

et plus mal raccordés, une dorure baveuse, un titre estropié et de travers, des compartiments de dos inégaux et ne se correspondant pas en hauteur d’un tome à l’autre du même ouvrage, une mosaïque défectueuse d’exécution, ou même ridicule d’invention comme celles du relieur Monnier, il ne soufflera pas ! Mais qu’il trouve dans une reliure d’aujourd’hui un seul filet mal anglé, il criera comme un brûlé : c’est « une ordure », c’est « infect ». La reliure moderne, ne lui en parlez pas ; ce n’est qu’à la dernière extrémité , et « la mort dans l’àme » , qu’il confiera un livre à un de nos relieurs; et alors, en avant les copies d’anciens décors ! et défense de tenter une création quelconque ! Son grand grief contre la reliure contemporaine, c’est qu’elle est fraîche ! elle n’a pas de patine ; elle n’est ))as « culottée ». Il me souvient d’un mot superbe de vénérant transporté, à la vente Lacarelle, par les prix qu’atteignaient les reliures anciennes ; « A côté des vieux maroquins^ » — me dit-il à l’oreille, — « il faut bien reconnaître que les reliures de Trautz elles-mêmes qjaraissent canailles! » Eh! grands dieux, patience! 11 viendra immanquablement, le culottage. Nous ne le verrons pas, mais les vénérants futurs le trouveront bien établi, et peut-être plus qu’ils ne le voudraient! Et jiuis, pourquoi donc n’aimerait-on pas la reliure fraîche ? Elle a son charme , tout comme la peinture fraîche.

Le vénérant ne comprend pas la nécessité d’augmenter le fonds commun, la réserve générale de la bibliophilie. Pour lui, le lot des anciens livres encore existants suffit, et selon lui, toute la fonction du bibliophile est, chaque fois que le lot est remis en distribution par suite de vente, de piocher dedans, comme aux dominos. Happer au passage, posséder pendant quelques années des livres cotés et notables par leur séjour antérieur dans d’autres bibliothèques, en former une agglomération temporaire, puis les transmettre à d’autres vénérants, voilà le programme. Pas très gai, au fond, ce rôle de gardien provisoire, qui rappelle le in pulverem reverteris. En dehors de cet orgueil de la possession momentanée , de ce plaisir de la

manie satisfaite, nul besoin de laisser quelque trace personnelle de son passage dans le Livre. Tout le rôle du vénérant se borne à être le conservateur de ce que jadis les créateurs ont fait !

Car le piquant de l'affaire est que le vénérant d’aujourd’hui se croit de la même espèce que les anciens bibliophiles : il se croit leur descendant direct et leur continuateur. Et il en est précisément l’opposé ! Les bibliophiles que les vénérants vénèrent ont été des créateurs ; et Grolier, le bibliophile par excellence, dont le vénérant a .sans cesse le nom à la bouche, Grolier le vénéré est l’antipode du vénérant, et le type du créateur. Grolier achetait chez les libraires de son temps des livres de son temps qu’il fai.sait relier par des relieurs de son temps. Il faisait le métier que font aujourd’hui les jeunes, les modernes , les bibliophiles qualifiés de minores ou de minimi par les vénérants. Dame ! il le faisait supérieurement ! Mais, étant admis que, suivant un mot bien connu, il y a des degrés, celui qui aujourd’hui fait comme Grolier, c’est ce « petit bibliojihile » — auquel chacun de nous lance un lazzi, les jours où la Fortune, sous les traits de Morgand, nous met en possession de quelque grand morceau de bibliophilie ancienne ; — ce bibliophile qui achète dans une librairie de livres modernes un exemplaire sur papier de luxe, avec épreuves d’état, et le porte chez son relieur en combinant un nouveau jeu de filets; — et non le grand bibliophile qui a simplement la gloire de conserver provisoirement chez lui un petit nombre de volumes ayant appartenu à Grolier !

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