Estelle
J'ai célébré les bergers du Tage ; j'ai décrit leurs innocentes mœurs, leurs fidèles amours, et la félicité dont on jouit avec une âme pure et tendre. C'était la première fois que mes doigts mal-assurés se posaient sur la flûte champêtre: ma tremblante voix essayait des airs nouveaux pour elle, et mon oreille inquiète demandait à l'écho des forêts si les nymphes pouvaient m'entendre. Aujourd'hui, moins ignorant, mais non moins timide, je médite des chants plus doux à mon cœur: je veux célébrer ma patrie; je veux peindre ces beaux climats où la verte olive, la mûre vermeille, la grappe dorée, croissent ensemble sous un ciel toujours d'azur; où, sur de riantes collines, semées de violettes et d'asphodèles, bondissent de nombreux troupeaux; où, enfin, un peuple spirituel et sensible, laborieux et enjoué, échappe aux besoins par le travail, et aux vices par la gaieté.
Je te salue, ô belle Occitanie ! terre de tous les temps aimée des peuples qui t'ont connue; toi que les Romains embellirent des chefs-d'œuvre de leurs arts; toi dont l'agréable climat força les fiers enfans du nord de se fixer dans tes plaines ;
pour qui les Arabes quittèrent la délicieuse Ibérie, et que les Français ont regardée coniinc le prix le plus beau des victoires de Charles Martel ! La nature a réuni dans ton sein les trésors partagés au reste du monde. Sous ton ciel, aussi pur et moins brûlant que celui d'Espagne, s'élèvent des moissons plus abondantes que celles des campagnes d'Enna; tes raisins ont fait oublier ceux de Falerne et de Massique ; l'olivier se plait sur tes coteaux aussi bien que sur les bords de la Durance; tes arbres nourrissent le ver qui file la pourpre des rois : le marbre, la turquoise, et l'or, sont j)roduits par ton sol fertile; des eaux qui rendent la santé découlent de tes montagnes; les plantes les plus salutaires croissent en foule dans tes champs. Combien de grands hommes, sortis de ton sein, ont rendu ton nom célèbre chez les nations étrangères ! Le trône des Césars t'a dû les Antonins; et ce seul bienfait t'a valu la reconnaissance du monde. L'Orient se souvient encore de ce sage et brave Raimond qui, le premier des Chrétiens, arbora la croix de Toulouse sur les remparts de la ville sainte ; l'Aragon se vante des rois à qui tu donnas la naissance, Rome chérit la mémoire des pontifes qu'elle reçut de toi ; la France se glorifie de tes capitaines, de tes magistrats ; la poésie enchanteresse te dut son premier asile. O terre féconde en héros, en talens, en fruits, en trésors, je te salue !
Et vous bergères de mon pays, qui cachez sous un chapeau de paille des attraits dont tant d'autres seraient vaines ; vous dont le cœur a conservé cet amour sacré des devoirs qui mêle
un charme secret aux sacrifices qu'il ordonne, cette pudeui-, aimable et sévère, seule parure de la jeunesse, cette simplicité touchante, unique reste de l'âge d'or, prêtez l'oreille à mes récits. Estelle vous ressemblait; Estelle avait vos yeux noirs et brillans et vos longs cheveux d'ébène, et votre visage si doux, où la candeur s'unit à la grâce, à cette grâce naïve qui fuit la beauté qui la cherche, et ne quitte point celle qui l'ignore. Estelle avait vos vertus : elle fut pourtant malheureuse. Puissiez-vous ne l'être jamais! Puissent vos beaux yeux ne répandre de larmes que pour plaindre mon héroine !
Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cévennes, entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promené sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse, émaillent la terre: le grenadier, l'aubépine, exhalent dans l'air des parfums : un cercle de collines parsemées d'arbres touffiis ferme de tous côtes la vallée ; et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon.
Près de cette retraite charmante, nommée à juste titre Beau- Rivage,* vivaient, sous le règne de Louis XII. des bergers et des bergères dignes d'habiter ces lieux enchantés. Des villages de Massane, de Maruèje, d'Arnassan, ils venaient
• Cette deacriplioii n'est que la peinture très fidile et très ressemblante d'un vallon cliarniant, situé entre Caniet tt Massane, qui s'appelle Beau-Rivage, et que la nature a rendn un séjonr enchanteur.
se rassembler dans la vallée de Beau-Rivage; leurs troupeaux, tantôt réunis, tantôt dispersés, allaient chercher le serpolet sur les collines ; des chiens terribles faisaient la garde du côté des montagnes; et les pasteurs avec les bergères, assis ensemble près du fleuve, jouissaient des doux plaisirs que donnent un beau ciel, un bon roi, l'innocence, et l'égalité.
De toutes ces bergères, l'honneur, l'ornement de leur pays, Estelle fut la plus belle, la plus tendre, la plus vertueuse. Fille de Raimond et de Marguerite, elle aimait, respectait ses parens presque à l'égal de l'Etre suprême. Instruite de bonne hem-e de ses devoirs, sans cesse occupée de les suivre, elle n'avait jamais imaginé qu'il pouvait s'en trouver de pénibles. Toutes ses pensées étaient pures comme la source du Gardon ; tous ses désirs avaient pour objet la félicité des autres. Simple, douce, franche, sensible, elle ne distinguait point le bonheur de la vertu.
Estelle habitait à Massane. Némorin, berger du même village, l'avait aimée dès l'enfance. De même âge tous deux, également beaux toux deux, dès leurs plus tendres années ils allaient ensemble à la prairie. Némorin portait toujours la panetière ou la houlette d'Estelle; Némorin à chaque aurore, allait cueiller les bluets qu'Estelle aimait à mêler dans les longues tresses de ses cheveux noirs. Jamais ces beaux enfans n'étaient l'un sans l'autre. Tantôt ils réunissaient leurs troupeaux, allaient s'asseoir sur le même gazon ; et, dans les douceurs de leur entretien, chacun n'était attentif qu'aux brebis qui ne lui appartenaient pas: tantôt ils allaient ensemble cueillir des figues ou des mûres ; et lorsque leurs mains
ESTELLE. ô
ne pouvaient atteindre aux rameaux trop élevés, Némorin montait sur l'arbre, d'où il jetait dans le tablier d'Estelle les meilleurs et les plus beaux fruits : d'autres fois, pi'ès des genévriers, ils tendaient des pièges aux grives ; et quand l'un d'eux appercevait le premier un oiseau pris dans ses lacets, il courait vite chercher l'autre pour que ce fût lui qui s'en emparât. Leurs plaisirs, leurs peines, tout était commun, tout se partageait entre eux. Cette innocente amitié était connue de tout le village, était respectée de tous le bons cœurs ; et les parens d'Estelle n'en prirent aucune alarme, jusqu'à un événement qui commença de les éclairer.
C'était aux premiers jours de mai; on allait tondre les brebis. Ce travail est mêlé de fêtes ; dès le matin les bergers et les bergères se rendent à la vallée avec les moutons qu'ils vont dépouiller. Chaque pasteur prend un lien d'osier, renverse le doux animal, inquiet du sort qu'on lui prépare, et attache ensemble ses quatre pieds. Le mouton, couché sur la terre, soulève la tête en bêlant ; il tremble à l'aspect des ciseaux terribles dont il voit les bergers s'armer. On s'assied en cercle : la tonte commence, et le cliquetis du fer, les chansons des jeunes bergères, les éclats bruyans de la joie commune n'interrompent point les musettes qui font danser près de là ceux qui n'ont point de troupeux. Plus loin, déjeunes hommes robustes s'exercent au saut, à la lute ; d'autres, sur de petits chevaux qui ont la vitesse du cerf, disputent le prix de la course ; d'autres, avec un mail de cormier, font voler dans l'air une boule de buis. Quelques pasteurs quittent le travail pour aller danser avec les bergères, tandis
que les plus jeunes filles s'emparent de leurs ciseaux pesans, et d'une main faible et peu exercée coupent l'extrémité de la laine, en craignant d'offenser la brebis.
L'heure du repas arrive; tout le monde court se placer autour d'une table immense, couverte des mets du pays. La sobriété, la joie p^'ésident à ce festin. Les riches en ont fait les frais, les pauvres en font les honneurs. Les époux, les amans sont près de leurs femmes et de leurs maîtresses ; les mères parlent des prix que leurs fils viennent de gagner; les vieillards racontent d'anciennes histoii-es, les bergères chantent des chansons nouvelles. Le muscat pétille dans les verres : son bouquet parfumé redouble la joie sans faire naître la licence. Tous sont contens, tous sont heureux; et la journée est remplie par le travail, l'amour, et le plaisir.
Lorsque le soir est venu, et la laine portée au village, on se rend sous un vieux peuplier consacré depuis plus d'un siècle à cet usage. Son tronc vénérable est environné d'un double siège de gazon. Là se placent les vieillards, tenant un jeune bélier orné de rubans et de guirlandes : c'est le prix du combat du chant.
Le premier jour qu'on le proposa, tous les pasteurs de Massane furent vaincus par un berger nommé Hélion, parent d'Estelle, et venu, pour voir sa famille, des bords fleuris de la Durance. Les vieillards lui donnent le prix ; et, soit amitié pour Estelle qui n'avait encore que douze ans, soit désir de plaire à Raimond, le vainqueur provençal vient offrir le bélier à son amiable cousine en lui demandant un baiser.
Némorin, qui, à son âge, n'avait pu entrer en
lice, Némorin qui comptait à peine sa treizième année, sort de la troupe d'enfans dans laquelle il était mêlé, et s'élançant vers Hélion avec des yeux pleins de colère: Le prix n'est pas encore à vous, dit-il, vous ne m'avez pas vaincu.
Toute l'assemblée applaudit en riant. Némorin demande qu'on l'écoute. Il fait rendre le bélier aux juges, appelle le jeune Isidore, son ami, son compagnon ; et regardant les bergers avec douceur et modestie:
J'ai applaudi comme vous, leur dit-il, à la brillante voix du fameux Hélion; mais l'heureuse Provence est-elle donc le seul pays ovi l'on sache vaincre aux combats du chant? Le désir de venger ma patrie doit me tenir lieu de génie. Hélion vient de célébrer la beauté des rives de la Durance : ses seuls compatriotes les connaissent. Je vais célébrer l'amour; tout l'univers chérit mon sujet.
Il dit et tire une flûte, sur laquelle il joue un air tendre ; ensuite il remet l'instrument entre les mains d'Isidore, qui, répétant les mêmes sons, accompagne ces paroles ;
Ne méprisez point mon enfance :
Celui que vous adorez tous.
Celui dont l'empire est si doux Qu'un sourire fait sa puissance.
Des bergers, des princes le roi N'Cbt-il pas enfant comme moi?
Au timide il donne l'audace, 11 rend doux le plus eniporlé ; Au sage il prend sa liberté, Et par le bonheur la rciuplacf :
Des liéros, des sa!;cs le roi N 'est-il pas enfant comme moi?
ESTELIE.
Il créa tout ce qui respire:
Son souffle anime l'univers.
Sur la terre, aux cieux, dans les mers. Partout il étend son einpiie:
De la nature il est le roi ; Et c'est un enfant comme moi.
On m'a dit qu'un peu de souffrance Faisait acheter ses faveurs;
Et c'est un enfant comme moi.'
Dans l'art qo'à mon âge on ignore Estelle m'a rendu savant ; Quand l'astre du jour est brûlant.
On ressent ses fen dés l'aurore :
Des dieux et des hommes le roi N'est-il pas entant comme moi ?
Ainsi chanta Némorin. D'une voix unanime on lui donne le prix. Hélion s'efForçant de sourire, applaudit lui-même à son jeune vainqueur. Tous les enfans poussent des cris de joie, et viennent porter des couronnes à Némorin. Celui-ci court au bélier, le prend dans ses bras, le soulève à peine; mais, aidé par Isidore et ses jeunes compagnons, il va le porter aux pieds d'Estelle: J'ai chanté l'amour, lui dit-il; et si l'amour m'a fait vaincre, c'est pour que le prix soit à vous.
Estelle rougit en regardant sa mère. Marguerite permit qu'elle accepte ce don, et la bergère hésite encore. Enfin, d'une main tremblante, elle saisit le ruban vert qui était passé au cou du bélier. Les applaudissemens redoublent ; la troupe des enfans surtout, qui, depuis la victoire de Némorin, se regardait comme la première,
fait éclater ses bniyans transports. Tous veulent qu'Estelle embrasse Némorin, tous le demandent à haute voix. Estelle, effrayée, se retire entre les bras de Marguerite, elle refuse d'obéir : mais Marguerite et les juges lui prescrivent ce devoir d'usage envers les vainqueurs. Alors Estelle, vermeille comme la fleur de l'églantier, penche son visage vers Némorin, en tenant toujours la main de sa mère. Némorin s'approche en tremblant, baisse les yeux, se met à genoux, et ses lèvres effleurent à peine le vif incarnat de la joue d'Estelle. O que ce baiser les rendit à plaindre ! combien il redoubla le feu qui commençait à les consumer ! la liqueur exprimée de l'olive ne rend pas plus ardente la flamme sut laquelle on la répand.
Depuis cet instant Némorin sentit accroître chaque jour le sentiment qui l'entraînait vers Estelle; chaque jour la tendre bergère trouva Némorin plus aimable. L'âge vint ajouter des forces à leur penchant mutuel. Bientôt Estelle fut alarmée du trouble qui l'agitait; bientôt Némorin, effrayé, connut toute la violence du feu qui le dévoi-ait : mais il n'était plus temps de l'éteindre ; tous deux étaient frappés d'un trait dont la blessure ne devait pas guérir ; tous deux avaient à combattre leur cœur, l'amour, et seize ans.
Le vieux Raimond, le père d'Estelle, s'aperçut avec chagrin de la passion du jeune pasteur. Raimond avait promis sa fille à un laboureur de Lézan. Rigide observateur de sa parole, il eût préféré de mourir plutôt que de manquer à sa foi. Jaloux, jusqu'à l'excès, de son autorité, Raimond b2
devenait inflexible aussitôt qu'on voulait s'y soustraire. Sévère pour les autres comme pour luimême, il exigeait de tous les cœurs les austères vertus du sien. Bon père, bon époux, mais peu tendre, il regardait comme faiblesse tout sentiment qui n'était pas devoir.
Son premier soin avait été d'interdire sa maison à Némorin, et de défendre à sa fille de parler à ce berger. Estelle avait obéi : mais chaque jour, à la vallée, les deux amans se rencontraient ; ils se jetaient un seul coup-d'œil ; et, sans violer les ordres de Raimond, sans s'approcher, sans se parler, en se quittant, ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire.
Ce calme ne dura pas long-temps. Un matin que le jeune berger faisait sortir ses brebis, il voit paraître le père d'Estelle, qui, d'un ton triste et sévère, lui demande un moment d'entretien. Némorin, tremblant, abandonne ses moutons, fait asseoir le vieillard sur la pierre où s'abreuvaient ses agneaux, et, debout, dans le respect, il écoute ces paroles :
Je viens ici, Némorin, pour vous ouvrir mon âme toute entière, pour vous faire juge de ma conduite. J'avais un ami qui s'appelait Maurice ; nous nous sommes aimés quarante ans. Lorsque jadis un hiver désastreux fit périr mes brebis, mourir mes vignes, geler mes oliviers, ma famille, mes parens m'abandonnèrent. Maurice, que ses l'ichesses mettaient à l'abri de l'indigence, partagea ses biens avec moi. Je l'ai perdu cet ami! A sa dernière heure il m'a fait jurer que j'unirais Estelle avec son fils Méril. Méril a les vertus de son père ; il est amoureux de ma fille, il compte
sur la parole que j'ai donnée à mon bienfaiteur mourant: pensez-vous que je puisse y manquer?
Raimond se tut; Némorin n'osait répondre. Mon estime pour vous, reprit le vieillard, interprète votre silence. Cependant vous aimez ma fille; votre amour pour elle est public. Me promettez-vous de l'éteindre? Me jurez-vous de fuir les lieux où vous pouvez rencontrer Estelle? Tranquille sur votre foi, je n'aurai plus la moindi-e alarme. Si cet effort est trop grand pour vous, j'arrache Estelle à sa patrie, à ses parens, à tout ce qu'elle aime; je cours l'unir avec Meril; ensuite nous passerons la mer pour habiter où vous ne serez pas.
Ainsi parla le vieillard. Némorin lui répondit:
Raimond, si je vous promettais d'éviter partout votre fille, de chercher même à oublier un sentiment plus cher que la vie, je me tromperais moimême. Mais il n'est pas juste que, pour me fuir, vous enleviez Estelle à sa patrie; il n'est pas juste que, pour ma faute, vous punissiez tout ce pays: c'est à moi seul de le quitter. J'en mourrai, c'est mon espérance; mais je mourrais plus douloureusement en voyant Estelle unie à Méril. Recevez donc mon serment — ■
Ici le berger s'arrêta, s'appuya contre l'abreuvoir, et sa tête tomba sur sa poitrine. Oui, je vous jure, ajouta-t-il, que je vais partir de Massane. Orphelin et maître de moi, je peux disposer de ma vie. Je partirai dès ce jour; j'irai aussi loin que vous le voudrez: nommez vousmême le lieu de mon exil, on plutôt de ma sépulture.
i-i ESTELLE.
Je te plains, reprit le vieillard ; mais se saci-ifice est nécessaire. Je ne te demande que de passer le Gardon. Promets-moi de ne jamais le repasser, je suis satisfait et tranquille.
Soyez-le, reprit Némorin; et qu'Estelle puisse être heureuse! Je vais passer pour toujours le Gardon.
En disant ces mots il s'éloigne, et tombe sans sentiment. Raimond accourt, le prend dans ses bras, veut le rappeler à la vie. Le berger rouvre desyeux éteints ; il repousse doucement Raimond, et le prie de s'éloigner. Le vieillard le quitte, mais il est ému; il s'occupe déjà des moyens de récompenser le jeune pasteur, et prend aussitôt la route du beau vallon de Rémistan.
Dès que Némorin put marcher, il courut chez Isidore. Isidore était allé ce matin même à la •>. ille. En revenant de chez son ami, le triste Némorin passa devant la maison d'Estelle; mais sa porte était fermée; sa fenêtre l'était aussi. Son troupeau ne devait pas sortir; Raimond l'avait défendu, dans la crainte qu'Estelle ne vît Némorin. Le berger devina l'intention du vieillard. Immobile, les mains jointes, il regai'da long-temps cette maison : O combien de fois, disait-il, ne l'ai-je pas vue à cette fenêtre ! combien de fois, avant l'aurore, ne suis-je pas venu attendre ici l'instant où elle paraîtrait! et je n'y l'eviendrai plus! et je ne la verrai plus!
En disant ces mots il se laisse tomber sur une pierre polie, qu'autrefois il avait portée dans cet endroit pour qu'Estelle pût s'y asseoir, quand, ramenant les brebis du pâturage, elle ouvrait la porte aux agneaux, et se plaisait à les voir courir
à la mamelle de lem- mère. Le malheureux berger, avec la pointe de son couteau, grave ses adieux sur cette pierre, la baise mille fois, la mouille de ses plevu's : ensuit il regagne sa demeure, prend sa flûte, sa houlette, rassemble son troupeau peu nombreux ; et, suivi de son chien fidèle, le bon Médor, la terreur des loups, il part en retournant la tête vers la maison de sa bienaimée, en prenant le plus long chemin pour arriver au pont de Ners, où il devait passer le fleuve.
Quand il fut près de cet endroit, distant de plus d'une lieue de Massane, il s'arrêta, fit reposer ses moutons ; et, voulant i-eculer l'instant où il passerait à l'autre rivage, il se coucha sous un olivier, près de son fidèle Médor, dont les yeux tendres et inquiets semblaient chercher dans ceux de son maître la cause de son chagrin. Là, l'infortuné pasteur, jetant un dernier regard sur cette belle vallée qu'il allait abandonner, se mit à chanter ces paroles :
Je vais donc qniiter pour jamais Mon bon pays, ma donce amie!
Loin d'eux, je vais traîner ma vie Dans les pleins et dans les regrels.
Vallon charmant, où n Goûta ces plaisirs purs Que donne la sin " ' Je vais vous quitter pour jamais!
Champs que j'ai dépouillés de fleurs Pour orner les cheveux d'Estelle; Roses qni ptrdiez auprès d'elle Et votre éclat et vos couleurs ; Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide.
Pour réflé<hir ses doux attraits.
Suspendre sa course rapide.
Je vais vous quitter pour jamais!
Le nom que toujours j'y traçais.
Le seul qu'alors je susse écrire, Je vais vous quitter pour jamais !
Ainsi chantait Némorin. Estelle, que son père, sous divers prétextes, retenait à la maison, songeait à son berger, et désirait d'être au lendemain pour le rejoindre. L'aurore paraissait à peine, qu'elle fit sortir ses brebis, et courut éveiller la jeune Rose; Rose sa fidèle amie, la confidente de tous ses secrets; Rose qui, à dixsept ans, belle, amiable, libre, sensible, n'avait jamais voulu songer ni à l'hymen ni à l'amour, parceque l'amitié d'Estelle suflSsait pour remplir son cœur.
Les deux amies, joignant leurs moutons, descendirent ensemble à la vallée. Aucun troupeau n'y était encore. Bientôt ils arrivèrent tous, et Némorin ne parut pas. Chaque pasteur, chaque bergère le demandait. Estelle seule n'osait se plaindre de son absence ; mais elle regardait sans cesse le chemin par oii il avait coutume d'arriver. La journée entière s'écoula sans avoir de nouvelles de Némorin. Estelle, inquiète et affligée, regagna de meilleure heure le village, reconduisit Rose chez elle, et, toute pensive, vint comj)ter ses brebis sur sa pierre accoutumée. Eu ap])r()cliaiit, elle aperçoit des caractères, reconnaît la main de son amant, accourt et lit ces tristes mots :
Exilé-
J'y parlerai (ie ma foi ;
Mais, hélas! ma voix plaintive
Ne viendra plus jusqu'à toi.
Ne pleure pas, mon amie, Je peu de temps à souffrir:
Tout mal cesse avec la vie.
Et qui te fuit, va mourir.
Estelle, malgré ses larmes, relut plusieurs fois ces adieux. Elle ne pouvait en détacher sa vue; elle se plaisait à les répéter ; elle approchait ses lèvres de caractères. Forcée enfin de s'arracher de cette pierre, elle rentre dans sa maison, profondément occupée de ce départ, de cet exil, dont elle ne peut pénétrer le motif.
Marguerite, la bonne Marguerite, s'apperçoit du chagrin de sa fille ; elle lui en demande la cause en la serrant dans ses bras. Estelle, sans hii répondre, la prend par la main, la conduit à la pierre, et fond en larmes en lui montrant les mots tracés. Marguerite partage ses peines; elle presse Estelle sur son coeur maternel; elle veut aller à l'instant s'informer dans tout le village de ce qu'est devenu Néraorin ; mais Raimond, qui rentre chez lui, appelle sa femme et sa fille.
Vous n'ignorez pas, dit-il à Marguerite, la parole que j'ai donnée à Maurice. Le temps est venu de l'acquitter. Méril arrive ce soir de Lézan. Vous le connaissez, ma fille ; vous savez combien ses vertus le font respecter de tout ce canton: préparez-vous à devenir sa femme. Forcé d'aller à Maguelonne pour des affaires d'intérêt.
je ne veux partir qu'après ce mariage. Il se fera dans trois jours. Votre mère pourra vous dire que je ne serais pas le maître de vous donner un autre 6poux, quand même je n'aurais pas si bien choisi.
Raimond, après ces paroles, sortit pour aller au-devant de Méril. Estelle et sa mère, interdites, attendirent que le vieillard fût loin pour se jeter dans les bras l'une de l'autre. Marguerite raconte à sa fille le serment fait à Maurice. Estelle pleure et se tait. Hélas ! s'écrie Marguerite, je sens tout ce que tu souffres, et je ne puis te secourir. Tu m'es plus chère que la vie ; mais je mourrais mille fois plutôt que de résister au moindre désir de mon époux. Il est pour moi l'image de Dieu même, ses volontés sont mes lois; et les qualités que j'adore en lui ajoutent encore au respect que sa présence me commande. Pardonne, ma chère Estelle, pardonne-moi ce sentiment que rien ne pourrait altérer. Je saurai pleurer avec toi, sache obéir avec ta mère.
A ces mots elle embrasse Estelle, et toutes deux restent long-temps serrées l'une contre l'autre. Mais elles apperçoivent Raimond, et se hâtent d'essuyer leurs yeux. Le vieillard parait, suivi de Méril: Estelle pâlit à cette vue ; Marguerite s'avance pour la soutenir.
Le jeune laboureur se présente avec plus de franchise que de grâce : sa figure, moins agréable que noble, annonçait ce calme sérieux que donne l'austère vertu. Ses yeux, peu animés, cherchaient Estelle sans l'air de l'empressement.
Voilà votre femme, lui dit Raimond : elle aimera son époux comme elle a toujours aimé ses devoirs. Quant aux vôtres, vous les connais-
sez, et vous les remplirez, j'en suis sûr, car vous êtes fils de Maurice.
Méril, à ces mots, prend la main d'Estelle, et la regardant avec gravité : Fille de Raimond, lui dit-il, mon cœur est à vous depuis le premier jour où je vins à la fête de votre village. Je m'efforcerai de gagner le vôtre : si l'estime et la confiance ont des droits sur une belle âme, j'espère y parvenir un jour.
Estelle rougit sans répondre. Marguerite se hâte de parler, tandis que Raimond fiiit dresser la table, place Méril auprès d'Estelle, et l'entretient, pendant le souper, de son amitié pour Maurice, du plaisir qu'il trouve à donner sa fille au fils de son ancien ami, et des nombreux troupeaux qu'elle aura pour dot.
A la fin du repas, le vieillard, voulant faire entendre à Méril la charmante voix d'Estelle, lui ordonne de chanter. C'est vainement que Marguerite veut lui épargner ce pénible effort: Raimond répète son ordre ; Marguerite se tait, et la triste Estelle commence alors cette chanson que Némorin lui avait apprise.
Que j'aime à voir les hirondelles, A ma fenêtre tous les ans.
Venir m'apporter des nouvelles J)e l'approciie du doux printemps I Le même nid, me disent-elles.
Va revoir les mêmes amours; Ce n'est qu'à des amans fidèles « r les beaux jours.
Lorsque les premières gelées Font tomber les feuilles des bois.
Les hirondelles rassemblées S'appellent tontes sur les toits:
lo ESTELLE.
Partons, parlons, se disent-elles.
Fuyons la neige et ks autans:
Point d'hiver pour les cœurs fidèles, Ils sont toujours dans le printemps.
Si par malheur, dans le voyage.
Victime d'un cruel enfant.
Une hirondelle mise en cage Ne peut rejninrire son amuit.
Vous voyez mourir l'hirondelle D'ennui, de douleur, et d'amour.
Tandis que son amant fidèle Près de là meurt le même jour.
Estelle ne put finir sa chanson. Raimontî, qui s'en apperçut, ne voulut pas la presser davantage. Il quitte la table ; et Méril, plus épris que jamais d'Estelle, embrasse le vieillard, le supplie de liâter son bonhem-, et se retire chez son oncle Prosper, qui demem-ait à Massane.
Marguerite, dont les yeux maternels n'ont pas quitté les yeux de sa fille ; Marguerite, qui connaît et partage tous ses tourmens, innte tendrement Estelle à s'aller livrer au sommeil.
Estelle obéit, vient saluer son pèi'e, se jette dans les bras de sa mère, qu'elle presse fortement contre son cœur; et, détournant son visage pour cacher ses larmes, elle se hâte de gagner l'asile où du moins elle pourra pleurer.