‹ Esther (volume 2)Chapitre 48 sur 68 · SCÈNE I AMAN, ZARÈS · texte numérisé non relu

SCÈNE I AMAN, ZARÈS

ZARKS.

C'est donc ici d'Esther le superbe jardin, Et ce salon pompeux est le lieu du festin ?

1. t Impii autem quasi mare fervens quod quiescere non potest... non est pax impiis. » (Isaïe, eh. lvii, v. 20, 21, etc.; xlviii, v. 22.)

2. i Foris gladius et intus pavor. « (Cant. Mos., Dcut., xxxn, v 39.)

3. J'ai vu que leurs honneurs, lenr gloire, leur richesse, Ne sont que «les filets tendus à leur orgueil;

Que le port n'est pour eux qu'un véritable émeil, Et que ces lits pompeux où s'endort leur mollesse

Ne couvrent qu un affreux cercueil. (J.-K. Rousseau, Odes, r I.

ACTH III, SC£N3 I. 57

Mais, tandis que la porte en est encor fermée, Écoutez les conseils d'une épouse alarmée. Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous ! , Dissimulez, seigneur, cet aveugle courroux ; Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte : Les rois craignent surtout le reproche et la plainte. Seul entre tous les grands par la reine invité, Ressentez donc aussi cette félicité.

Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche. Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche : Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie : Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de degré '.

AMAN

0 douleur, ô supplice affreux à la pensée I 0 honte, qui jamais ne peut être effacée ! Un exécrable Juif, l'opprobre des humains, S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains ! C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire ; Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire ! Le traître ! il insultait à ma confusion ; Et tout le peuple même, avec dérision, Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage. Roi cruel, ce sont là les jeux où tu te plais I Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits

1. i Du temps de Racine, le mot sacré, placé devant le substantif, ne produisait point encore un effet désagréable. Aujourd'hui l'usage veut qu'or mette sacré après son substantif. ■ (Geoffroy.) — On lit en effet dans Polyeucte, act. IV, se. h :

Saintes douceurs dn ciel, adorables idées,

De vos sacrés attraits les âmes possédées.

• Avant que les hommes eussent un texte d'écriture divine, les sacrés cantiques qu'ils savaient par cœur conservaient la mémoire de l'origine du monde. » (Fénelon, Lettre à l'Académie. — Projet de Poétique.)

i. Racine se rencontre en ce point avec la Bruyère : ■ Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable j il dissimule les mauvais offices, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments : tout ce grand raffinement n'est qu'un vice, que l'on appelle faunseté, <luelquerois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise, lu «iocénté et la vertu. » {De la cour.)

Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie, Et m'accabler enfin de plus d'ignominie l.

ZARÈS

Pourquoi juger si mal de son intention? Il croit récompenser une bonne action.

Xe faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire Qu'il en ait si longtemps différé le salaire ? Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil. Vous-même avez dicté tout ce triste appareil : Vous êtes après lui le premier de l'empire. Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire ?

AMAN

Il sait qu'il me doit tout, et que, pour sa grandeur, J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur ; Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance, J'ai fait taire les lois, et gémir l'innocence ; Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction : Et, pour prix de ma vie à leur haine exposée, Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée !

ZARÈS

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter?

Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater,

Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême,

Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même ?

Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,

N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?

Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste ?...

Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.

Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,

Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi *.

Les malheurs sont souvent, enchaînés l'un à l'autre,

Et sa race toujours fut fatale à la vôtre.

i. Dans la tragédie de du Ryer, Aman n'a pas rendu i Mardochés les honneurs qui le font tant souffrir; il s'exprime ainsi dans un long monologue : Quel pins horrible ror.p me peut épouvanter? Quel plus cruel destin me peut persécuter? Je pense recevoir un honneur, un salaire. Et j'en viens décerner à mon propre adversaire ! Je crois trouver sa mort sans peine et sans combat, Et je viens à sa vie apporter de l'éclat!

Quelle différence entre ces vers et ceux de Racine!

I. i Cui responderunt sapientes quos habebat in consilio, et uxor ejus : Si de semine Judeeorum et Mardoehaeus, ante qncm cadere cœpisti, non pnteris ei resistere, sed cades in conspectu ejus. • [Esther, ch. vi, v. 13.)

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