ACTE II. — SCÈNE VII
ESTHER
Seigneur, je n*ai jamais contemplé qu'avec crainte L'auguste majesté sur votre front empreinte ; Jugez combien ce front irrité contre moi Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi :
Sur ce trône sacré qu'environne la foudre.
J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre. Hélas ! sans frissonner quel cœur audacieux Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux ? Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle...^
ASSUJÉRUS.
soleil ! ô flambeaux de lumière immortelle !
Je me trouble moi-même ;• et sans frémissement Je ne puis voir sa peine et son saisissement. Calmez, reine, calmez la frayeur qui vous presse. Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse, Éprouvez seulement son ardente amitié.
Faut-il de mes états vous donner la moitié ?
Hé ! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, Devant qui tout fléchit et baise la poussière. Jette sur son esclave un regard si serein.
Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain ?
ASSUÉRUS
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, Et ces profonds respects que la terreur inspire,' A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur.
Et £a.tiguent souvent leur triste possesseur.
1 La colère étincelle ; expression hardie et poétique, dont Racine a pn troaver l'idée dans Virgile : igneteunt irœ (Maeiâ, ix. 66) ; mais qui, bi^n des siècles avant Virgile, avait été consacrée par l'usage qu'en fait rÉcriture: Shall ihy wraih bum likejhre (Ps. Ixxxix. 46).
^ Jeme trouble moi-même — I feel rayself tronbled.
3 Inspire— Commaxid'*.
36 E8THER
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits !
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
Que dis-je f sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis * j*en crains moins le courroux.
Et crois que votre fixant prête à mon diadème
Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
Quel sujet important conduit ici vos pas.
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au ciel eradressent.
Parlez : de vos désirs le succès est certain.
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
ESTHER
O bonté qui m'assure' autant qu'elle m'honore !
Un intérêt pressant veut que je vous implore :
J'attends ou mon malheur ou ma félicité ;
Et tout dépend, seigneur, de votre volonté.
Un mot de votre bouche, en terminant mes peines.
Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.
ASSUÉRTIS.
Ah ! que vous enflammez mon désir curieux !
ESTHEB.
Semeur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux,
1 Cette expression, (feutres ennemis, A belle, si poétique par ellem6me, a. de plus, le mérite de la convenance dans la bouche d'un prince qui adorait le soleil et les astres, et qm croyait à l'astrologie. — L Bacihb.
9 M'assure ne signifie pas me rassure, et c'est me rassure que l'auteur entend. Je suis effrayé, on me rassure/ je doute d'une chose, on m'assure qu'elle est ainsi. Assurer, avec un régime, ne s'emploie que pour œrt^Ur: J'assure ce fait: Voltaire^ remarques sur Corneille.