AVANT-PROPOS
Le temps n'est pas éloigné où les tradition^ ntstes se demandaient encore avec anxiété si le Folklore serait jamais une science dans la véritable acception du mot. Des documents étaient réunis de toutes parts ; les enquêtes se înultipliaient ; les îuatériaux étaient rassemblés ; mais l'architecte rnanquait. Des essais de synthèse avaient été faits cependant. Mais il ne s'était dégagé de tous ces efforts que des œuvres éphémères, renversées aussitôt qu'édifiées. L'école anglaise de traditionnisme, représentée par MM. Tylor, Maines et Lang, semble être plus lieureuse que ses devancières. Coinine Daripin re-
prenant V œuvre de Lamarck et fondant la science deVévolutionnisvieen histoire naturelle ^ de même Tylor et Lang ^ adoptant les idées françaises du Président de Brosses^ de Laffittau et de Dulaure, ont posé nettement les principes de la science du Folklore, basée sur Vanalogie des productions de l'esprit humain dans des conditions parallèles de culture et de civilisation. Le Traditionnisme est actuellement une science sortie des tâtonnements et des procédés empiriques. Le Folklore comptera au nombre des grandes conquêtes du XI X^ siècle.
Il s'en faut de beaucoup cependant que la Tradition populaire ait été étudiée sous toutes ses faces. Un des côtés les plus intéressants du Traditionnisme ^ le côté philosophique et esthétique, n'avait encore jusqu'ici tenté aucun étudiant du Folklore. On saura gré à M. Emile Blémont d'avoir essayé, dans le présent ouvrage, de dégager le rôle social ^ esthétique et philosophique, de la tradition populaire.
M. Emile Blémont était tout indiqué pour ce travail. Comine poète, auteur drainatique, journaliste^ critique d'art, M. Blémont doit être classé parmi nos meilleiirs écrirains français
contemporains. Servi par d'iinmenses lectures, par des études de premier ordre, par des connaissances approfondies dans toutes les brandies de la littérature, des sciences et de la philoso' pJiie, doué d'un grand talent d'artiste et d'écrivain, ses œuvres se distinguent toujours par le fonds et la critique, par un style sobre, précis et clair ^ qui n'exclut pas la richesse de la forme.
Depuis longtemps, M. Blémont avait compris le haut intérêt que présentent les recJierches de Traditionnisme. Pris de belle passion pour le Folklore, il s'est mis à l'étude des questions si complexes que présente cette jeune science.
Le premier résultat de ce travail fut le programme qu'il écrivit pour le début de la Revue La Tradition (avril i88y). Ses Poèmes de Chine, qui parurent quelques mois plus tard^ sont, comme l'a dit le maître écrivaiîi Paul Arène, une œuvre franchement traditionniste. Au Congrès des Traditions populaires, ^^«^^ à Paris en i88g, à l'occasion de l'Exposition universelle, M. Blémont, secrétaire du Congrès, lut Vétude qu'il avait intitulée : F'onction Sociale de la Tradition. Cette lecture fut très remarquée et obtint le plus franc succès lors de sa publica*
iion dans notre Revue. Citons encore de M. Blément, en dehors de nombreuses études hisérées dans le même recueil, un important article sur /'Histoire de la Chanson populaire en France, et^ tout particulièrement, 'l'introduction écrite pour les Etudes tràditionnistes de M. Andrew Lang, avant-propos qui est un rnodèle de crititique synthétique, de goût et de style.
Z'Esthétique de la Tradition sera accueillie avec faveur par les lecteurs de la Collection internationale, et contribuera certainement à r orientation nouvelle de notre littérature,
Paris, 12 juin i8go,
Henry CARNOY