DE L'ŒUVRE POPULAIRE
Comme la partie documentaire, la partie critique recevra tout le développement qu'elle comporte. On y ébauchera l'histoire et la philosophie des Traditions, leur analyse, leur comparaison, leur synthèse; on y appréciera leur valeur littéraire ou artistique ; on y suivra leur évolution de l'Inconscient vers le Conscient, leur consécration dans l'Œuvre d'art, leur incarnation dans la Réalité.
L'histoire des Traditions populaires, c'est l'histoire psychologique du peuple, l'histoire de son âme. Histoire aussi intéressante et vraie que l'histoire matérielle et positive, si souvent
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faussée par l'intérêt, la paresse ou la sottise ! La Tradition comparée peut jeter de vives lumières sur les aptitudes spéciales des races diverses, sur la lutte des peuples pour l'hégémonie ou l'existence. On comprend quelintérêt il peut y avoir, par exemple, à rapprocher tout ce que l'imagination populaire, en Orient d'une part, en Occident de l'autre, a produit sous l'influence d'événements tels que les Croisades.
Il n'est pas moins instructif de comparer l'histoire et la légende, que de comparer les légendes entre elles. Nous pourrons chercher par suite de quel lent et sourd travail, tel personnage réel, prince, soldat ou penseur, est sorti de l'histoire pour entrer dans la légende et former un type idéal ; comment le Charlemagne de la réalité a engendré le Charlemagne de la poésie ; comment le docteur Faust est devenu l'ami du Diable, et Virgile un saint du Paradis.
L'évolution de la Tradition vers la Science et l'Art ofïre à nos travaux le champ le plus vaste et le plus fertile. N'est-ce point un spectacle singulièrement attrayant, que la physio- /} omic et la destinée des chercheurs et des
trouveurs qui se sont passé de siècle en siècle le flambeau sacré ?
Et quelles figures sympathiques, que ces personnages de transition, d'une nature à la fois si délicate et si franche, si aristocratique et si familière, qui, tels que Charles Nodier et Gérard de Nerval, servent d'intermédiaires entre le sentiment des cœurs simples et l'intelligence des esprits cultivés, entre les aspirations du sublime et les sérénités du beau ! D'autres, comme Perrault et Mme d'Aulnoy, guidés par une intuition vraiment merveilleuse, recueillent, concentrent et déterminent la Tradition éparse et fugitive. D'autres encore, les Robert Burns et les Pierre Dupont, mi-paysans et mi-citadins, toujours peuple et déjà bourgeoisie, unissent, en leur fine ingénuité, l'âme qui rêve à l'âme qui pense, la musique à la poésie, pour rajeunir une nation vieillie et blasée. On vante les écrivains dits vulgarisateurs ^ qui prétendent mettre la haute Science et le grand Art à la portée des bonnes gens. Nos conteurs et poètes semi-populaires font une sorte de vulgarisation retournée, qui, au lieu d'aller de haut en bas, va de bas en haut.
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Comme on initie les humbles aux clartés et aux délicatesses des privilégiés, ils initient les classes dirigeantes aux heureuses trouvailles et aux généreuses émotions des classes dirigées. C'est une belle et utile mission qu'ils remplissent là : loin d'exploiter ce qu'il y a de mystérieusement beau et de profondément touchant dans la Tradition, pour rabaisser la haute culture au niveau des multitudes ignorantes et ramener le monde éclairé vers les ténèbres, ils veulent et savent allier l'ardeur de la passion à la clairvoyance intellectuelle, pour mêler plus de bonheur et de dignité à l'existence de chacun.
L'unité libre fait la puissance d'un pays. Quand les seigneurs et les manants, les riches et les pauvres, séparés de cœur et d'esprit, parlent deux langues différentes, comment pourraient-ils s'entendre ? Ils forment deux nations étrangères et hostiles. Qu'ils se comprennent enfin les uns les autres ! Quand on se comprend, on est bien près de s'aimer. Il faut ennoblir la force et répandre la lumière ; il faut créer une grande âme commune, une âme hautement et largement nationale, qui puisse,
même avec des cléments contraires, constituer un ensemble harmonieux et fécond, un organisme intelligent et progressif. Alors surgiront naturellement les hommes de génie, qui couronneront l'édifice.
Pour aider à cette œuvre d'une si grande portée sociale, nous demanderons aux artistes, aux philosophes, d'interpréter la Tradition populaire, de la réduire à sa plus pure expression et de l'élever à sa plus haute intensité, de l'éclairer, de l'illustrer, de lui chercher la forme logique et définitive.
Quelques écrivains contemporains ont déjà montré ce qu'on peut obtenir par l'analyse et la synthèse de la Tradition, par « la méthode de l'embryogénie appliquée à l'étude des incubations morales et intellectuelles. » Que de choses encore à trouver, à révéler, sur les faits et les personnages les plus saillants de notre histoire et de toutes les histoires ! Jeanne d'Arc, cette figure unique et souveraine, qui résume, qui incarne dans une si divine candeur, la tradition et le génie de la France première, a-t-elle un monument littéraire achevé ? Il existe sur elle de bonnes études
fragmentaires ; Michelet a écrit des pages merveilleuses ; mais tout cela est incomplet. Il faudrait montrer l'action de la jeune âme française sur Jeanne et le rayonnement de Jeanne sur les destins ultérieurs de la patrie, sans oublier comment l'Eglise et Voltaire ont traité la Pucelle. Sait-on bien dans quelle large mesure et de quelle puissante façon l'inconscience publique collabore aux grandes idées et aux grandes œuvres, à la Réforme et à la Révolution ?
Notre siècle est le siècle des peuples. Quoi qu'on puisse dire ou faire, à tort ou à raison, son génie est démocratique. Partout Jacques Bonhomme, ouvrant l'ère de la solidarité universelle, est le protagoniste du drame contemporain. L'esprit nouveau ne méprise personne ; dans l'humanité, dans la nature, rien ne lui est indifférent ; nulle part, il ne voit ni quantité ni qualité négligeables. L'infiniment petit n'est-il pas aussi profond que l'infiniment grand ? La multitude prenant conscience d'elle-même, tel est le résumé de l'histoire actuelle. C'est par le sentiment que la multitude a commencé à vivre et à vaincre. D'abord, elle a eu pour agir
CCS raisons de Pascal que la raison ne connaît pas, mais que la raison doit apprendre à connaître pour que l'harmonie règne et que le progrès soit poesible. Il importe au plus haut point maintenant, qu'un accord libre et durable s'établisse entre l'instinct et la pensée.
Il faut régénérer l'un par l'autre l'esprit et le cœur, il faut réconcilier ces deux frères ennemis, si l'on veut reconstituer, avec un meilleur principe de groupement, la Société désagrégée.
Achevé d'imprimer le i^^ juillet i8go
par E. Jamin, imprimeur à Laval
pour Henry Car7ioy,
à Paris.