‹ Esthétique de la traditionChapitre 4 sur 23 · LA LITTÉRATURE ARTIFICIELLE ET VÉNALE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ARTIFICIELLE ET VÉNALE

Les grands écrivains, artistes et penseurs, font, à coup sûr, l'honneur et la force d'un pays. Mais on ne saurait méconnaître le péril, tout au moins esthétique, qu'amène la multiplication excessive du littérateur professionnel, de rhomme qui fait métier d'écrire. Cet industriel, fabricant gagé d'articles ou de livres, peut devenir, si on le laisse régner despotiqucment sur l'esprit du siècle, aussi nuisible aux lettres et aux mœurs, que le politicien de profession à la politique et à l'économie sociale. Il se comporte, plus ou moins, en soldat mercenaire, en condottiere. Son mobile principal étant le profit personnel, intérêt et vanité, il

ne saurait apporter en son œuvre Tesprit supérieur de désintéressement et de sérénité, indispensable à la création du Beau,

En littérature, comme engalanterie, ce qui se paie est rarement estimable de tout point. La vénalité sera toujours suspecte. L'ouvrage fait pour de l'argent ne va guère sans quelque chose de servile et de factice, qui le frappe de déchéance.

De là, comme on revient délicieusement à la libre et franche inspiration des pauvres gens, si simples mais si sincères, et qui font de la poésie, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir îjAvec quel bonheur on échappe à l'atmosphère viciée des librairies, pour respirer à pleins poumons l'air pur dans les grands horizons de la Légende^! Comme on goûte alors le charme de l'ingénuité vf^^^ • fComme on comprend la noblesse et la puissance d'un cœur sans détour ni calcul, d'un cœur droit, d'un bon cœur 1 Ecoutez le poète rustique ou faubourien, quand il n'a pas été gâté par la fièvre du plaisir et la folie des grandeurs ! C'est sans ambition ni prétention, qu'il chante. Il chante pour passer le temps, pour se distrai-

fe, pour mettre un peu d'harmonie en sa rude existence, pour adoucir et rythmer son labeur, pour oublier les tristesses du réel, pour charmer son amoureuse et fêter ses amours à la façon de l'oiseau, pour baigner ses souvenirs et son espoir dans l'or et dans l'azur célestes. Le moindre mot, la moindre note de son chant, il y met son âme, et c'est ce qui rend cette poésie et cette musique, si humbles soient-elles, dignes de volera jamais sur les lèvres des hommes. On y sent la vie, on y trouve l'idéal. Or, tant qu'il y aura peine et malheur ici-bas, un peu d'idéal fera grand bien, surtout si cet idéal est imprégné d'humanité universelle. Les misérables, et parfois les puissants de la terre eux-mêmes, ont besoin du rêve et des divins enfantillages de la tradition, pour ne point désespérer de la vie et de Tâme.

La tradition c'est la communion des peuples dans la poésie.

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