LETTRE II
Mais cette liberté que vous m'accordez, n'en pourrais-je point faire un meilleur usage que d'appeler votre attention sur le théâtre de l'art? N'est-il pas au moins intempestif d'aller à la recherche d'un code pour le monde esthétique , alors que les affaires du monde moral présentent un intérêt bien plus immédiat, et que l'esprit d'examen philosophique est si vivement excité par les circonstances actuelles à s'occuper de la plus accomplie de toutes les œuvres d'art, l'édifice d'une véritable liberté politique?
Je serais fâché de vivre dans un autre siècle et de lui avoir consacré mes travaux. On est citoyen du temps aussi bien que de l'Etat ; et , si l'on trouve inconvenant et même illicite de se mettre en dehors des mœurs et des habitudes du cercle dans lequel on vit, pourquoi serait-ce moins un devoir d'écouter la voix du siècle, de consulter le besoin et le goût de son temps dans le choix de sa sphère d'activité?
Cette voix du siècle, il faut le dire, ne paraît nullement se prononcer en faveur de l'art , de celui du moins qui sera l'objet exclusif de mes recherches. Le cours des événements a donné au génie du temps une direction qui menace de l'éloigner de plus en plus de l'art de l'idéal. Cet art doit abandonner le domaine du réel , et s'élever avec une noble hardiesse au-dessus du besoin : l'art est fils de la liberté et il veut recevoir la loi , non de l'indigence de la matière, mais des conditions nécessaires de l'esprit. Aujourd'hui cependant c'est le besoin qui règne et qui courbe sous son joug tyrannique l'hunianilé déchue.
Vulile est la grande idole de l'époque, toutes les forces s'emploient à son service, tous les talents lui rendent hommage. Dans cette balance grossière , le mérite spirituel de l'art n'est d'aucun poids, et, privé de tout encouragement, il disparaît du marché bruyant du siècle. Il n'est pas jusqu'à l'esprit d'investigation philosophique qui n'enlève à l'imagination une province après l'autre, et les bornes de l'art se rétrécissent à mesure que la science agrandit son domaine.
Pleins d'attente , les regards du philosophe comme de l'homme du monde se fixent sur la scène politique où se traitent aujourd'hui , on le croit du moins , les grandes destinées de rhumanité. Ne point prendre part à ce colloque général , n'est-ce point trahir une indifférence coupable pour le bien de la société? Autant ce grand procès touche de près, par sa matière et ses conséquences, tout ce qui porte le nom d'homme, autant il doit, par la forme des débats, intéresser particulièrement quiconque pense par soi-même. Une question à laquelle on ne répondait jadis que par le droit aveugle du plus fort, est portée maintenant, à ce qu'il semble, devant le tribunal de la raison pure. Or, tout homme capable de se placer au centre de la société humaine et d'élever son individualité à la hauteur de l'espèce, peutjie^considérer comme assesseur dans ce tribunal de la raison ; et d'un autre côté , en tant qu'homme et citoyen du monde , il est en même temps partie au procès, et , à ce titre, se voit intéressé, d'une manière plus ou moins directe, h l'issue des débats. Ce n'est donc pas seulement sa propre cause qui se décide dans ce grand litige : le jugement doit en outre être rendu d'après des lois , qu'en qualité d'être raisonnable il a la capacité et le droit de dicter.
Qu'il serait attrayant pour moi d'examiner un pareil sujet avec un homme qui unit les lumières du penseur à l'âme libérale du cosmopolite, et de remettre la décision à un cœur qui se consacre avec un noble enthousiasme au bien de l'humanité! Que je serais agréablement surpris de pouvoir, malgré la différence de position, malgré cette grande distance qui nous sépare et que les rapports du monde réel rendent nécessaire , me rencontrer dans le même résultat, sur le terrain des idées, avec un esprit hbre de préjugés , comme le vôtre ! Si je résiste à cette
tentation séduisante, et donne le pas à la beauté sur la liberté , je crois pouvoir justifier cette préférence , non-seulement par mon penchant personnel, mais par des principes. J'espère pouvoir vous convaincre que cette matière est beaucoup moins étrangère au besoin qu'au goût du siècle , et , bien plus , que pour résoudre pratiquement le problème politique, c'est la voie esthétique qu'il faut prendre, parce que c'est par. la beauté qu'on arrive à la liberté. Mais cette démonstration exige que je vous remette en mémoire les principes sur lesquels en général se règle la raison dans une législation politique.