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LETTRE IV

En fait , la prédominance d'un semblable caractère chez un peuple peut seule prévenir les conséquences fâcheuses d'une transformation de l'État selon des principes moraux , et seul aussi un tel caractère peut garantir la durée de l'État ainsi transformé. Dans l'institution d'un État moral, on compte sur la loi morale comme sur une force active, et l'on fait rentrer le libre arbitre dans ce domaine des causes où tout est enchaîné par les lois rigoureuses de la nécessité et de la stabilité. Nous savons pourtant que les déterminations de la volonté humaine sont toujours contingentes, et que chez l'être absolu seulement la nécessité physique coïncide avec la nécessité morale. Ainsi donc, pour pouvoir compter sur la conduite morale de l'homme comme sur une conséquence naturelle , il faut que cette conduite soit nature; il faut que déjà ses instincts le portent à cette manière d'agir que peut avoir pour effet un caractère moral. Mais, entre le devoir et l'inclination, la volonté de l'homme est complètement libre , et la coaction physique ne peut ni ne (doit attenter à ce droit régalien de sa personnalité. Si donc 1 doit d'une part conserver ce libre arbitre, et de l'autre [ormer cependant un des membres utiles et sCirs de la série les forces encliaînécs par les lois de la causalité, cela n'est )Ossible qu'à une condition : c'est que les effets produits par :es deux mobiles dans la sphère des phénomènes coïncident parfaitement, et que, nonobstant toute difléi-ence dans la forme, la matière de la volonté reste la niéme ; en un mot, (jue ses penchants s'accordent assez avec sa raison.

pour qu'une législation universelle puisse sortir de cette harmonie, f

On peut dire que chaque homme individu porte virtuel- rJU^fi^.^ lement en lui le type d'un homme pur et idéal, et le grand problème de son existence est de rester d'accord avec l'immuable unité de ce type, au milieu de tous les changements*. Cet homme idéal, qui se révèle d'une manière plus ou moins claire ^Lja

dans chaque sujet ou individu, est représenté par l'État, forme objective, normale si je puis dire, dans laquelle la diversité des sujets tend à s'identifier. Pour que l'homme du temps coïncide avec l'homme de l'idée , on peut concevoir deux moyens ; et c'est par deux moyens aussi que l'État peut se maintenir ^ dans les individus : Ou bien, l'homme idéal supprime l'homme empirique, l'État absorbe les individus; ou bien, l'individu devient État, l'homme du temps s'ennoblit jusqu'à devenir j l'homme de l'idée.

Sans doute , cette différence disparaît dans une appréciation morale superficielle ; car , pourvu que sa loi ait une valeur absolue , la raison est satisfaite. Mais , dans une appréciation an- \y thropologique complète , oix l'on tient compte du fond en même ' >-"^ temps que de la forme, où le sentiment vivant a, lui aussi, droit de suffrage, cette différence entrera en sérieuse considération. Si la raison exige l'unité, la nature réclame Ja diversité, et l'homme est revendiqué par ces deux législations. Les préceptes de la première sont gravés dans son âme par une conscience incorruptible ; les préceptes de la seconde , par un sentiment indélébile. Dès lors , ce sera toujours le signe d'une culture défectueuse encore , que le caractère moral ne puisse se main- ' tenir que par le sacrifice du caractère naturel; et une constitution politique sera encore bien imparfaite si elle ne sait produire l'unité que par le sacrifice de la diversité. L'État doit honorer non-seulement le caractère objectif et générique, mais aussi le caractère subjectif et spécifique, dans les individus; en

1. Je m'appuie ici sur un écrit récemment publié : Leçons sur la destination du savant. Dans cet ouvrage, dont l'auteur est mon ami Fichte, on trouvera, de cette thèse, une déduction lumineuse et qui n'avait jamais été tentée par cette voie. {Note de Schiller.)

étendant l'empire invisible des mœurs , il ne doit point dépeupler l'empire des phénomènes.

Lorsque l'ouvrier porte la main sur la masse informe pour la modeler suivant son but , il n'a nul scrupule de lui faire violence ; car la nature qu'il façonne ne mérite en soi aucun respect : il ne s'intéresse pas au tout à cause des parties , mais aux parties à cause du tout. Lorsque l'artiste porte la main sur la même masse, il n'a pas plus de scrupule de lui faire violence^ seulement il évite de le montrer. La matière qu'il façonne, il ne la respecte pas plus que l'ouvrier; mais l'œil prenant cette matière sous sa protection et la voulant libre, il cherche à le

% Itromper par une apparente condescendance envers elle. Il en

est tout autrement de l'artiste pédagogue et politique, pour lequel l'homme est h la fois ce sur quoi il travaille et ce qu'il a à faire. Ici le but se confond avec la matière, et c'est seulement parce que le tout sert les parties, que les parties doivent s'accommoder au tout. Le respect que, dans le domaine des beaux-

^ arts, l'artiste affecte pour sa matière, n'est rien en compa-

raison de celui avec lequel l'artiste politique doit aborder la sienne : il en doit ménager le caractère propre et la personnalité, non pas seulement au point de vue subjectif et pour produire une illusion des sens, mais objectivement et en vue |j de l'intime essence.

Mais , précisément parce que l'État doit être une organisation qui se forme par elle-même et pour elle-même , il ne peut se réaliser qu'autant que les parties se sont élevées à l'idée du tout et mises d'accord avec elle. Gomme l'État sert de représentant à ce type pur et objectif de l'humanité que les citoyens portent dans leur âme , il aura à garder avec eux les rapports qu'ils ont vis-à-vis d'eux-mêmes, et ne pourra honorer leur humanité subjective qu'en raison du degré d'ennoblissement ^objectif qu'elle atteint. Si l'homme intérieur est en liarmonie l avec lui-même , il sauvera son caractère propre , môme en généralisant sa conduite au plus haut point, et l'Etat ne sera que l'interprète de s(;s nobles instincts , la formule pkis nette de la législation écrite dans son cœur. Si au contraire , dans le caractère d'un peuple, il y a encore entre l'homme subjectif et objectif une contradiction telle que ce dernier ne puisse triom-

pher que par l'oppression du premier, l'État, à son tour, s'armera contre le citoyen de toute la rigueur de la loi , et sera obligé de comprimer sans ménagement, pour n'être pas sa victime , une individualité si hostile. ^

Or, l'homme peut être en contradiction avec lui-même de j deux manières : ou comme sauvage , lorsque ses sentiments ( dominent ses principes ; ou comme barbare, lorsque ses prin- ç \ cipes corrompent ses sentiments. Le sauvage méprise l'art et j reconnaît la nature pour souveraine absolue; le barbare insulte la nature et la déshonore , mais , plus méprisable que le sau- ! vage, souvent il continue d'être l'esclave de son esclave. L'homme civilisé fait de la nature son amie, et respecte en elle la liberté en se bornant à réprimer ses caprices tyranniques.

En conséquence , lorsque la raison met dans la société physique son unité morale, elle ne doit point porter atteinte à la ■variété de la nature ; et lorsque la nature s'efforce de maintenir sa variété dans l'édifice moral de la société, il ne doit en résulter aucun dommage pour l'unité morale : la forme sociale victorieuse est également éloignée de l'uniformité et de la confusion. La totalité du caractère doit donc se trouver chez le A peuple capable et digne d'échanger l'État fondé sur la nécessité / contre l'Etat fondé sur la liberté.

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