DE SIDI AOUN A KHENCHELA ET A AÏN BEÏDA
Le lundi 2 mars^ nous levons le camp de Sidi Aoun, à 6 heures du matin ; nous marchons au Nord-Nord-Est.
A 8 heures^ nous faisons la première pause à Bir El Khadem (le puits de la négresse), dont Teau est bonne. — Ne pas confondre avec le délicieux village de Bïrkhadem, dans les environs d^lger.
Nous revoyons avec plaisir une certaine quantité de plantes diverses :
Baguel. . . Anabasis articulata,
Retem. . . . Rétama genista^
Remt .... Caroxylon articulatum,
Alenda . . . Ephedra alata,
Se far Andropogon laniger,
Zeïta Limoniastrum Guyonianum^
Damran . . Traganum nudatum.
HarmeL . .
Feganum harmala^
Chih\....
Artemisîa herba alba^
Reguig. . . .
Helianthemum sessiliflorum,
Alga
Henophytoa deserti.
Arrifidji. . .
Ethanterium aâpressum,
Tegoufel . •
Artemisia campestris,
Guetem . . •
AntirrhÎDum ramosissimum^
Bougreba,*
Zygophyllum Geslini,
Lebine • . • •
Euphorbia Guyonîana, etc.
Depuis notre départ de Tougourt, nous avions perdu de vue toutes ces plantes et n'avions guère aperçu que le drine — arfchraterum pungens — très estimé des chevaux et des bêtes de somme.
A 10 heures 1/2, nous arrivons à Bïr El Arab, à 25 kilomètres de Sidi Aoun.
Nous y trouvons sept puits et de l'eau excel=lente : une petite colonne d'un millier d'hommes y pourrait boire deux jours sans crainte de les épuiser.
Bïr £1 Arab est à proximité de la frontière tunisienne, et les rôdeurs du Sud s'y donnent quelquefois rendez-vous.
Si El Mihoub ben Chenouf, kaïd du Zab Chergui, nous attendait à Bïr El Arab, qui se trouve compris dans les limites de son commandement;
il nous amène un goum de 50 cavaliers^ les meil-* leurs de sa tribu, sur la bonne garde desquels nous pouvons nous reposer.
Le 3 mars, nous partons à l'heure ordinaire; le temps qui menaçait, au moment du lever, se rassérène; nous marchons droit au Nord.
A 8 heures, nous entrons dans le chott El Hadjïla, dépression longue et étroite, reliée à gauche au chott Melr'ir et au chott Sellem, à droite au chott £1 K'arsa par le chott Âsloudj et le grand chott.
Nous VOGUONS DONC EN PLEINE MER INTÉ- RIEURE.
De tous côtés, nous n'apercevons qu'efflorescences salines et des flaques d'eau, produites par les dernières pluies.
La croûte salpétrée craque légèrement sous les pieds des chevaux, qui marchent tout ragaillardis sur ce sol bien plus facile que celui des dunes.
A 11 heures, ayant fait 26 kilomètres, nous déjeunons à Chouchet Abdallah, au pied d'une colline qui est sur le bord du chott El Hadjïla.
Nous quittons ce point à midi 20 minutes, et à 3 heures 1/2, nous obliquons un peu sur la gauche pour trouver les puits de Mouï Tadjer, situés dans un entonnoir dominé par de petites éminences très près du lit du chott.
Mouï Tadjer (le puits du marchand) (1) (19 kilomètres de Chouchet Abdallah) possède dix puits d'eau abondante et délicieuse. Dès notre arrivée, la pluie se met à tomber et dure toute la nuit.
Le 4, à 6 heures, nous reprenons la traversée du chott, interrompue la veille pour aller établir le bivac.
A 10 heures, nous laissons le chott à notre droite, et nous marchons sur un terrain où croissent quelques maigres tamarins et de Therbe appelée akris, dactjlis repens, Desfont, (graminée). Puis, nous gravissons une crête sablonneuse couverte de drine et de touiFes de baguel.
Cet endroit se nomme Garet Et Thaleb ; il est sans eau; nous y faisons la grand'halte à 11 heures ; nous en repartons à 1 heure 20 minutes, et à 2 heures 20 minutes nous campons à Oglet El Bâdj : trois puits, peu d*eau et saumâtre. On y prend une vipère à cornes, la première que nous ayons aperçue depuis le commencement du voyage.
Nous avons parcouru aujourd'hui environ 30 kilomètres.
(1) Dans le désert, Bir ,Hassi et Mouï sont synonymes. Le mot Ogla indique la présence de plusieurs puits sur le même point.
Oglet £1 Bâdj est sitaé sur nue langue de terre, entxe le chott Sellem à gauche et le chott Touîdpn à droite (robservateur r^ardant le Nord).
Ce matin^ il pleuvait encore quand nous étions dans le chott^ mais, vers midi^ les nuages se dissipent et le soleil nous lance de chauds rayons. Devant nous se dressent au loin les pics neigeux de l'Aurès ; vu leur distance et leur altitude, on les prendrait pour des nuages blancs et floconneux qui se détachent sur Tazur du ciel.
Le 5 mars^ nous descendons dans le chott Sellem ; direction : Nord-Nord-Ouest.
Nous passons quelques torrents venant de TAurès^ où la pluie et la neige les ont gonflés ; ils entraînent avec eux une grande quantité de rase, et l'un de ces ruisseaux^ l'oued Mahana^ nous oblige à un moment d'arrêt.
Large de deux mètres, mais profond de quatre ou cinq, ce ruisseau a les abords défendus par une abondante couche de boue; nos chevaux y enfoncent jusqu'au poitrail; les mulets du train, avec leur chargement, s'y seraient engloutis ; les Arabes de Si £1 Mihoub, se métamorphosant en pontonniers, établissent en une demi-heure, à l'aide des racines du guetafy une passerelle, dont
ils recouvrent le tablier avec du sable. Notre convoi la franchit sans accident.
A 10 heures, grand'halte et déjeuner auprès de R'dirs, cachés sous des touffes de verdure. A midi^ nous nous remettons en selle et à 3 heures nous arrivons à Tournas.
Nous avons fait 36 kilomètres depuis le matin.
Le ruisseau bourbeux, appelé oued El Begrat, coule auprès de notre bivac ; T Aurès se rapproche et nous apporte du froid.
Le 6, tandis que la troupe continuait sa route^ en passant par Badès (l'Ad-Badias des Romains) et £1 Eseur, sur Ehenga Sidi Nadji, distant de Tournas, d'environ 35 kilomètres, le généraji Liébert, suivi de trois officiers, se rendait à Zeribet El Oued, la principale ville du Zab Chergui, à 16 kilomètres Ouest-Nord de Tournas.
L'oued El Arab coule au pied du mamelon en forme de presqu'île, sur lequel est bâti Zeribet; la rivière est large, grâce aux dernières pluies dans la montagne ; ses flots sont clairs, et limpides et procurent un sentiment de douce contemplation à des hommes qui, depuis un mois passé, n'ont entendu parler que de fleuves souterrains (1).
(1) L'oued Mîa, Flgharghar, Foued Souf (rancien Triton)
Une compagnie du 3* bataillon d'in&nterie légère d'Afrique et 40 spahis tiennent garnison à Zeribet. Le général les passe en revue et visite en détail leur casernement ainsi que le nouveau bordj en construction^ dont la grosse maçonnerie et les cloisons intérieures sont déjà terminées ; il reste à achever (1) la charpente^ la toiture^ toute la menuiserie^ les enduits et la citerne : en résumé^ six mois de travaux à effectuer.
Ce bordj peut abriter cent hommes d'infanterie et cent chevaux, en cas d'insurrection dans l'Aurès, ou aux environs de Tébessa, chez les Nememcha, par exemple.
n garde un passage très important au point de vue militaire, car il se trouve au débouché des montagnes de TAhmer Khaddhou, des Béni Bou Sliman, Djebel Chechar, etc.
Il est facile à défendre et il suflSra d'une cinquantaine d'hommes pour l'occuper en cas de besoin; il peut aussi servir de point de ravitaillement et de concentratioa à des troupes destinées à opérer un
sont de grands cours d'eau, d'après les cartes du Sahara, maïs ils coulent à une profondeur qui varie entre 40 et 80 mètres au-dessous du niveau du sol.
(1) Au moment de notre passage, mars i87i.
mouvement offensif sur tout le versaut Sud de TÂurès aussi bien que sur le Sahara oriental de T Algérie.
A 9 . heures, nous quittons Zeribet El Oued, et nous ne nous arrêtons qu'à l'oasis de Liana, après avoir traversé des champs de blé vert, arrosés par de nombreuses seguïas.
A 1 heure 1/2, nous rejoignons le camp, établi sous les murs de Ehenga Sidi Nadji, dans le lit très encaissé de l'Oued El Arab ; les palmiers du village sont des deux côtés de la berge, dominée, à droite et à gauche, par les hautes montagnes où nous allons pénétrer.
A cause de sa situation pittoresque, mais trop enterrée, Khenga doit avoir en été des chaleurs sénégaliennes. Cette oasis produit les meilleures dattes du cercle de Biskra.
Notre camp est installé sur Un sol pierreux où les piquets ne peuvent entrer ; contraste avec le sable, où ils enfonçaient trop.
Vers 4 heures, une averse torrentielle inonde le bivac ; l'eau arrive sous les tentes, les piquets se détachent, s'en vont à vau-l'eau, et nous restons exposés à la pluie battante.
A la nuit, le désastre est réparé, mais la rivière gronde fort ce soir, et nous savons que ses crues subites la rendent redoutable.
Le kaïd da Djebel Ghechar s'appelait alors Brahim Er Rouïssi ; il avait reça le jour à Bouïssat^ près d'Onargla^ et se trouvait fort dépaysé dans son kaîdat : ses administrés ne lui obéissaient qn'à demi et se plaignaient vivement de ses façons d'agir; leur principal grief^ c'est que Brahim était étranger et n*avait aucune attache dans cette contrée où il venait d'arriver peu de mois avant notre passage.
Le général le fit remplacer par un homme de la descendance de Sidi Nadji^ Ben Nasser, lequel avait déjà occupé ces fonctions antérieurement et jouissait d'une grande influence sur les montagnards circonvoisins.
Ben Nasser habite une maison à un étage, le seul bâtiment digne de fixer l'attention dans Khenga; on j pénètre par des voûtes en briques recoiivrant une rue sombre et tortueuse ; ces voûtes sont bien construites ; elles donnent également accès à une petite mosquée^ auprès de laquelle repose le corps du saint marabout Sidi Nadji^ quia laissé son nom à l'oasis.
Le samedi 7 mars^ nous sortons de Ehenga à 6 heures 1/2 du matin. Deux routes s'offirent aux voyageurs qui se dirigent sur Khenchela : la première suit le thalweg même de la rivière et la
remonte jusqu'à Chebla ; elle nous était interdite par suite du gonflement occasionné par les pluies et la fonte des neiges ; ce chemin devient souvent impraticable en hiver.
La seconde, un sentier muletier, gravit les crêtes élevées qui surplombent la rive gauche de Toued El Arab et, décrivant une courbe assez étendue, retombe au village même de Chebla, où elle rejoint la première. Nous n'avions pas de choix à faire : il fallut se décider pour la seconde route, ce qui nous causa un surcroît de fatigues et d'émotions que l'on n'éprouve point dans le lit de la rivière.
Vers 8 heures, nous nous trouvions déjà à 600 mètres d'altitude : nous laissons derrière nous le Sahara, qui s'étend à perte de vue et jouit d'un soleil réconfortant, tandis que les nuages s'amoncellent sur nos têtes et nous obligent à grelotter sous nos manteaux. Nous jetons un dernier regard sur les plaines immenses où nous avons vécu durant trente jours, et nous continuons à nous enfoncer dans les chemins abrupts de l'Aurès.
Aie heures, grand'halte dans le lit raviné d'un torrent pierreux ; la grêle tombe mêlée à la neige fondue.
A midi, on continue la marche, et ceux d'entre nous qui ont parcouru la grande Eabylie décla*
— lurent sans ambages que les pics du Djiirdjura^ les sentiers des Ait Irguen et les cols des Béni Koufi n'ont rien à envier à la raideur des pentes que nous franchissons aujourd'hui.
Nous montons et descendons alternativement^ jusqu'à 4 heures du soir, des côtes incroyables, bordées de précipices ; tout le monde est à pied et conduit son cheval par la bride. Tout à coup, un plateau rocheux et dénudé se présente à nous, le chemin le traverse et aboutit à un orifice béant, par lequel il faut absolument passer pour arriver à l'étape ; il y a un moment d'hésitation ; on regarde le voisin et on se laisse glisser, homme et cheval, pour s'arrêter 300 mètres plus bas.
Là, pause longue et muette ; personne ne prononce une syllabe ; les fronts paraissent soucieux ; on attend l'arrivée du convoi qui est fort en arrière. Comment efiectuera-t-il cette diabolique descente ?
Nous tenons les yeux fixés sur le point culminant d'où nous sortons sains et saufs ; nous regardons longtemps sans rien voir ; enfin les premiers mulets apparaissent, perchés juste au-dessus de nos têtes et se consultant, pour ainsi dire, avant d'essayer de nous rejoindre; mais l'incertitude, parmi eux, fut de courte durée ; le premier se dé-
cida, affermissant avec prudence ses sabots sur le roc dangereux et poli où il s'engageait ; puis un second, un troisième le suivirent et bientôt tout le convoi descendit la cote, déroulé comme un ruban et oscillant comme une forêt de peupliers agités par la brise.
L'anxiété régnait parmi nous : à un sentiment bien naturel de commisération pour ces pauvres mulets, venait s'ajouter cet autre sentiment d'égoïsme, non moins naturel que le précédent, qui nous faisait trembler pour le sort de nos cantines. Une chute, une seule, entraînait non-seulement la mort inévitable de deux bêtes de somme, liées l'une à l'autre par la chaîne qui les rattache, mais occasionnait également la perte irrémédiable de quatre caisses de campagne renfermant les effets et les papiers de quatre officiers. cœur humain ! Que les pensées qui t'agitent sont mesquines et personnelles !
Ne pouvant supporter sans frémir une perspective aussi horrible, chacun ferma les yeux en adressant au ciel une prière mentale qui fut exaucée : la queue du convoi nous atteignit sans le moindre accident et sans casse/ Ah ! les braves mulets ! Quelles bonnes bêtes ! Quels pieds sûrs ! Et les beaux membres ! Comme ils sont vigoureux^
■«»fe^«w^w«^fci«M^j«„.ttt«Tant une
2^«» «rriToo» «suite à CfceWa Tere 5 heures à tWTers des temùos détrempée el boueux '
Nous B»Toos guère &it que 24 kUomètres mais Us peurent compter pour le double. ^
Le 8 mars, à 6 heures, nous levons le camp et laiswnt les douze cahutes formant le hameau de Chebla, nous suivons la route tracée par la lonne du générai de Lacroix en 1872, et qui se t». mine une heure plu» loin, au petit villaee H~ Kheïran, où se dressent les derniers palmiers d^ notre voyage.
Kheïran, baigné par l'oued El Arab, présente un aspect agréable, que nous ne pouvons malheurs, sèment admirer qu'en passant; nous ne nou^J arrêtons pomt et nous traversons la rivière fl première fois) pour gravir une colline, derrière T quelle nous retraversons l'oued El Arab Mph^-a fois). Un kilomètre plus loin, nous franS::
un nouveau gué (troisième fois), puis un qua Jème un cinquième, obéissant passivement aux lacetl;
aux sinuosités de ce capricieux cours d'eau qui se replie sur lui-même comme i;n serpent.
Jusque-là, tout va bien, mais au sixième passage, un peu plus encaissé que les autres, Teau court rapide ^t arrive au ventre des chevaux ; un mulet, porteur de deux grandes tentes, est renversé par la force du courant ; le conducteur et la bête roulent et disparaissent deux secondes; un instant, nous les croyons perdus; l'homme finit par se remettre sur pied et nous lui tendons la main pour qu'il gagne la rive opposée. Ce l^rave soldat ne nous regarde même pas, il se précipite au secours de son mulet qui, alourdi par le poids dont s'imprégnait son chargement, se trouvait dans Timpossibilité absolue de se redresser; il allait périr asphyxié, sans le dévouement de son conducteur qui lui relève la tête et crie à ses camarades de venir couper les cordes retenant la charge au bât ; cette opération, à 50 centimètres sous Teau, dura huit longues minutes, et le mulet fut sauvé. Le soldat du train, un jeune Breton parlant à peine français, fut entouré et félicité ; il but de suite un grand verre d'eau-de-vie et on le fit changer de vêtements : il était glacé et ses dents claquaient. Je regrette d'avoir oublié le nom de cet obscur héros du devoir : beaucoup à sa
place eussent laissé^noyer le mulet ; il y avait cas de force majeure; mais lui ne Tentendit pas ainsi; on lui avait confié un animal et il. ne voulait pas Tabandonner ; il le sauva au péril de sa vie ; le bain froid qu'il avait subi lui donna le jour même une forte fièvre^ et on le plaça à Tambulance de Khenchela où il fut traité et où il guérit promptement.
Après cette alerte^ on fait la grand'halte à 10 heures ; boute-selle à midi et septième traversée de l'oued El Arab, puis une huitième, une neuvième et une dixième, toujours avec quelques petites péripéties.
Enfin, nous arrivons sur un sol où nous revoyons de Talfa pour la première fois depuis notre départ de Biskra, et, à 3 heures, nous rencontrons l'oued Mellakou, que nous passons sans difficulté ; il est bien moins impétueux que l'oued El Arab, dont nous quittons la vallée d'une façon défininitive et sans le moindre regret.
Le terrain se relève et devient accidenté; à 5 heures 1/2, presque à la nuit, nous mettons pied à terre dans un endroit appelé Ketaf Es Souda, sur la rive gauche d'un ruisseau bordé de genévriers.
Nous n'avons fait que 32 kilomètres et voilà
douze heures que nous marchons. Cette journée a été fatigante et restera dans nos souvenirs.
Le 9, bon terrain pour les montures, à travers d'innombrables touffes d'alfa; à 8 heures 1/2, nous laissons tout près de nous, sur la droite, Aïn Touta et ses mûriers ; nous déjeunons dans la vaste plaine de Tamagra, parsemée de ruines romaines ; nous sommes dans le pays des Amamra, région d'une admirable fertilité et où nous devrions bien songer à installer des villages européens. Il souffle une bise aigre et froide; nous repartons à 11 heures 1/2 et nous arrivons peu après au lieu dit Bïn El Djebal (entre les montagnes) .
A gauche, les sommets neigeux de TAurès, à droite le plateau de Djâfa, également couvert de neige et affectant la forme d'une citadelle, placée là tout exprès pour garder les défilés et la plaine.
Le Djebel Djâfa peut être considéré comme un véritable oppidum, une kelda, suivant l'expression arabe, ou forteresse naturelle, et il a longtemps servi de lieu de refuge aux tribus aurasiennes.
En considérant ces hautes murailles de granit qui défient toute escalade, on songe immédiatement à VAlesia des MandubienSy avec ses 11,0U0 pas de circuit (16 kilomètres), au moment où
Vercingétorix vint s'y enfermer. (Voir le Vil* livre des Commentaires de César.)
C'est sur la plate-forme du Djâfa^ disent les savants^ que Yâbdas tint en échec le général Salomon.
Cette hypothèse, d'après le récit de Procope, paraît très admissible.
A 3 heures, nous mettons pied à terre à Ehenchela, ayant parcouru 40 kilomètres depuis le matin.
Nous campons sur une éminence exposée au froid et au vent, à deux pas d'une ancienne piscine romaine et des restes d'un bastion byzantin, derniers vestiges, encore debout, de l'antique Mascula.
La Khenchela moderne est de date récente et sa fondation ne remonte qu'à 1873, époque où le général de Galliffet y fit construire les premières maisons et y établit les premiers colons.
A notre passage, la population atteint déjà le chiffre de deux cents habitants, qui paraissent dans un état prospère et dont le nombre augmentera rapidement, grâce à l'heureuse situation et à l'emplacement exceptionnel, choisis pour la création du village^ au milieu d'excellentes terres et dans un pays où les grains, les laines,, les moutons
des Amamra, des Béni Oudjana et des Oiilad Sechach donnent lieu à des transactions commerciales bien assurées pour le présent et pour l'avenir.
Nous visitons la piscine: des fûts de colonnes gisent dans le bassin rempli d'eau limpide ; d'ailleurs, ici, on ne peut faire dix pas sans franchir un ruisseau : de Teau partout, et de la belle eau. Partout aussi des ruines romaines qui témoignent de l'importance de la vieille cité. Un banc de neige, auprès duquel nous campons, ne diminue en rien (au contraire) l'intensité du froid de la nuit. Le thermomètre descend à — 8* et le matin, tout est gelé autour de nous.
Les habitants de Khenchela profitent de l'arrivée du général Liébert pour donner un bal au profit de trois ou quatre familles qui viennent d'arriver et se trouvent dans la gêne, dans l'embarras qui accompagnent les premiers jours de rinstallation ; cette bonne pensée prouve que ce sont de braves gens et le général les remercie de l'avoir eue ; il ira au bal avec ses officiers.
Un bal à Khenchela !
Je ne sais plus qui a prétendu que les Espagnols, en se fixant sur un point quelconque du globe, commençaient par construire une église, lé$
Anglais^ une taverne, et les Français, une salle de danse.
J'ignore si cette boutade a du vrai pour les Anglais et les Espagnols, mais, pour notre race, elle ne manque pas de justesse : nous aimons le bal à la folie et nous faisons même la charité en dansant. Tant mieux ! puisque les pauvres n'y perdent rien.
Du camp à la salle de bal, il y a un bon kilomètre et de mauvais chemins boueux ; nous partons à 9 heures du soir, précédés par un turco, porteur d'un énorme falot. Nous sommes reçus par un jeune commissaire Israélite, habillé de noir, la rosette d'usage à la boutonnière, la raie au milieu du front, un véritable gentleman. Nous arrivons les premiers; l'orchestre était déjà en place : un piston, une harpe, un violon, débarqués tous trois de Constantine, le jour même.
Nous nous assîmes sur un banc, en face des musiciens, à côté d'une douzaine d'Arabes fumant la cigarette et attendant avec curiosité le spectacle, nouveau pour eux, d'une soirée dansante. IjG jeune commissaire israâite nous assura que les dames s'habillaient et ne tarderaient pas à paraître. En efiet, un quart d'heure après, il en vint une, puis deux, trois, quatre, cinq ; enfin.
j'en comptai jusqu'à dix, dont deux avec leurs nourrissons, vigoureux, bien portants et ne demandant qu'à vivre au bon air de Khenchela. .
Parmi elles, je remarque une toilette blanche avec pardessus en soie rose, qui produisit une véritable sensation : elle fit son entrée, majestueusement, au bras de son mari, un très bel homme, porteur d'une ^plendide barbe noire, et nous ne pûmes nous empêcher d'admirer ce beau couple. Il est bien permis à des voyageurs, qui, depuis un grand mois, n*ont aperçu que d'affreuses bédouines, de regarder avec plaisir un véritable échantillon de jolie femme.
Honni soit qui mal y pense !
Elle fut proclamée par nous, à l'unanimité, la reine de céans. Bientôt les danses commencèrent, et la toilette blanche et rose continua à nous charmer dans un quadrille où elle avait pour cavalier un ancien sous-officier devenu colon.
La jeune femme dansait parfaitement et, comme disent les Anglais, montrait beaucoup de respectabillty et de sentiment des convenances ; malheureusement, Tex-sergent se livrait parfois à des entre-chats tout à fait scabreux et remplis de projets de séduction préméditée.
Au galop, après une longue résistance, la dame
n'y tint plus et^ sans sortir des bornes de la décence la plus rigoureuse^ elle lança deux ou trois coups de bottine dans la direction de son partenaire.
A ce moment^ les officiers de la garnison^ tous présents, se mordaient les lèvres pour ne pas éclater de rire^ et le général lui-même avait peine à garder son sérieux habituel. La fête se prolongea jusqu'au matin et nous y prîmes gaiment notre part, heureux de nous retrouver enfin auprès de compatriotes aimables et hospitaliers.
La quête produisit de bons résultats et la recette dépassa 200 francs.
Nous revînmes au camp^ enchantés de nos amphitryons, et le commandant 0., un ami véritable de la colonisation, paraissait radieux. « Voilà, » s'écriait-il, la civilisation qui vient s'implanter » ici, là où, il y a deux ans, la barbarie et le néant » seuls existaient. C'est magnifique I Et dire qu'il » y a des gens qui voudraient supprimer tous ces » braves colons I Misérables I d
Le mercredi 1 1 mars, nous faisons nos adieux à Ehenchela et nous montons à cheval à 10 heures du matin. Nous suivons d'abord la route carrossable qui conduit à Aïn Beïda, mais nous la quittons bientôt pour prendre un chemin de traverse
et nous entrons dans la grande plaine des Harakta. A une heure et quart, après 18 kilomètres parcourus, nous campons à Aïn £1 Hadj Mohammed, source abondante qui coule aux pieds des ruines appelées Henchir El Aïssaouï, où Ton retrouve les jestiges d'un petit poste avec fortin et pierres de grand appareil.
Le 12, nous recevons toute la journée une pluie fine et pénétrante : déjeuner et grand'halte à Henchir El Amara, au milieu des douars innombrables qui marbrent la plaine de taches noires.
Nous arrivons à Ain Beïda à 2 heures 10 minutes du soir, ayant fait environ 30 kilomètres.
Le 13, la neige tombe à gros* flocons et le thermomètre marque douze degrés au-dessous de zéro.
Le samedi 14, par une nuit noire et froide, nous nous levons à 3 heuses du matin ; nous quittons ces abris de toile, sous la protection desquels nous venons de vivre quelques jours, et nous prenons place dans la voiture publique de Constantine. . Les relais d'Oum el Bouagui, Oum el Abaïr, Aïn Fekroun, Tagzazt, Ôulad Rahmoun sont rapidemept franchis et, à 5 heures du soir, nous descendions, un peu courbaturés parles cahots du chemin, sur la place du Palais, notre dernière étape.