LE CIMETIÈRE
La muraille du cimetière
Depuis longtemps désaffecté
Par abandon et vétusté
Se fend et s'effrite en poussière;
Et, parmi les ifs et les fleurs,
Nul ne vient plus, quand la nuit tombe,
S'agenouiller sur quelque tombe,
Les mains jointes, les yeux en pleurs.
Là les gueux et les pauvres diables Seuls reposent abandonnés ; Quant aux morts riches et bien-nés.
Par leurs parents inconsolables Arrachés à leur monument^ Dans de nouvelles sépultures.
Ils abritent leur pourriture Très aristocratiquement.
Les tombeaux aux sculptures frustes
S'écroulent et rient blancs ilôts
Qu'assaille et caresse le flot
Des fleurs, du lierre et des arbustes;
Des humbles croix aux bois trop mûrs
La ronce tente l'escalade,
Et le jasmin tombe en cascade
Par-dessus la crête des murs.
Là les vipères aux corps souples
Et les lézards gris, par milliers,
Ont leurs refuges familiers;
Et les lapins viennent par couples
Brouter le sainfoin et l'anis,
Tandis que, dans les trous des marbres,
Et parmi les branches des arbres,
Les hiboux bâtissent leurs nids.
J'entrai dans ce paisible asile Par la mort même déserté, En un soir d'automne attristé De clarté mourante et tranquille...
Aucun mouvement, aucun bruit, Hors un bourdonnement d'insectes, Et l'ondulation suspecte De l'herbe où le serpent s'enfuit.
L'ombre croissait. Le soleil chauve Mourut à l'horizon éteint ; Puis le crépuscule aux lointains Tendit son filet gris et mauve, Où soudainement apparut, Palpitante et bleue, une étoile, Comme une mouche dans la toile Où l'araignée est à l'affût.
Alors, sous cette clarté louche, — Par quel sortilège ? — le vieux Cimetière prit à mes yeux Un aspect hostile et farouche.
Et tout à coup il me sembla Entrevoir un pays fantôme Apparu confusément, comme En un rêve de l'au-delà.
De cet effrayant paysage, Du sol, en silence, du ciel.
Suintait l'horreur de l'irréel :
Le tronc, le marbre, le feuillage Semblaient tressaillir du frisson D'une vie étrange et spectrale; Une voix sourde comme un râle Sortait de l'ombre et du buisson.
Des chrysanthèmes et des roses Mourantes avaient la pâleur De visages mouillés de pleurs; Les troncs sveltes prenaient des poses De corps jeunes et triomphants; La fleur, le feuillage et la mousse Avaient une odeur fade et douce De chairs de femmes et d'enfants.
Alors, pris d'un tremblement, ivre Et fou de terreur, je maudis La Mort trompeuse, et je me dis :
« Les cadavres doivent revivre, — Atroce résurrection ! — En ces plantes dont les racines Pompent dans les tombes voisines Leurs chairs en putréfaction î
Dans l'arbre à la rugueuse écorce, Dans la fleur délicate, ô morts!
Avec ses deuils et ses remords, Votre âme vit, soufl're et s'eff'orce Vers l'aube d'un autre avenir, Tout meurt pour renaître, et la vie Demeure à jamais asservie A l'universel devenir ! »
Et je m'enfuis dans les ténèbres,
Visionnaire épouvanté,
L'esprit éperdûment hanté
D'hallucinations funèbres,
Car, mêlés aux plaintes du vent,
Je croyais ouïr les blasphèmes
Que jetaient aux cieux sourds et blêmes,
Ces morts obstinément vivants !