EFFET PRODIGIEUX DE L'EAU DU YO-SÉMITE
Nous laissons là l'ivrogne et son écriteau qui le désigne aux rires des passants, et nous nous dirigeons vers le sommet de la vallée.
Elle se bifurque en deux branches. Chacune d'elle reçoit un affluent de la Merced.
Nous arrivons au pied du Vernal Fall, la Chute du Printemps,
C'est le bras principal de la Merced.
Cette chute est de 35o pieds.
Plus haut, la même colonne d'eau fait un saut de 600 pieds.
C'est la plus volumineuse de toutes les chutes du Yo-Sémite. Mais en somme c'est la moins élevée.
Ce qui ne lui empêche pas de faire beaucoup de tapage, au point que l'on ne s'entend pas causer.
— io8 — D'ailleurs, il faut le dire, on parle peu au
Yo-SÉMITE.
Comment en serait-il autrement?
Quand on songe que, dans un espace relativement restreint, les phénomènes se suivent, se succèdent, se multiplient, sans laisser à notre pauvre cervelle un instant de répit.
Une seule de ces merveilles suffirait pour mériter le voyage.
Ici, elles s'entassent, s'accumulent avec une telle rapidité, avec une telle intensité de force qu'elles oppressent notre imagination.
Par certains moments, c'est presque de la terreur. . .
Notre chétive enveloppe, que nous caressons avec un amour égoïste, cette guenille terrestre que nous estimons à un si haut prix, a l'air si peu de chose devant la splendeur imposante, les manifestations redoutables de la nature clémente et sublime, que mon ami Howell est devenu muet comme un poisson.
Il a perdu sa verve endiablée. Ce ne sont plus que des interjections. C'est déjà une
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amélioration. Je ne désespère pas d'une cure complète !
Pour visiter la deuxième chute, Nev^ada Fall, il y a deux voies : Un sentier pour ceux qui sont à dos de mule, et une échelle, chemin plus court.
Comme nous sommes tous, à patte^ pedibus cum jambis, nous prenons l'échelle.
Knowland grimpe le premier.
En se retournant pour nous parler, il ne voit pas un traître clou qui s'empare du fond de sa culotte, la déchire, et nous montre un bout de sa chemise. . .
Inutile de dire que l'accident est accueilli avec un immense éclat de rire !
Pour nous éviter une aventure semblable nous revenons par le sentier.
En face de la cabane, Lamon, nous traversons la rivière sur un arbre et nous venons visiter la deuxième branche de la vallée.
En passant, nous nous reposons un instant près du MiRROR Lake, le lac du miroir.
Comme l'indique son nom, cette magnifique glace d'eau, renvoie, aux yeux du visiteur l'imî renversée des montagnes.
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Selon que le soleil, dans sa course, change de position, tour à tour les ombres du North DoME, le Dôme du Nord, The royal archs, les arches royales^ The Washington columns, les colonnes de Washington^ The Cap of Liberty, le bonnet de la liberté^ etc., viennent s'allonger comme de longs bras noirs sur la moire de l'eau.
Pendant notre longue promenade, le soleil a poursuivi sa course diurne, il menace de nous laisser dans les ténèbres, il nous force à rentrer au logis.
Nous soupons comme nous avons dîné, fort bien.
Décidément notre brave Teuton fait bien les choses !
3F0UJ0URS LES CHUiï^ES
Nous reprenons le tour de la vallée où nous Tavons laisséda veille.
Nous arrivons devant The Yo-Sémite fall, la chute du Yo-Sémite,
Cette chute forme trois ressauts successifs, le premier est de i ,600 pieds, le second de 484 pieds, le troisième de 600 pieds. Total : 2,634 pieds. A sa base, la chute s'élargit de plus de cent pieds.
Mon ami Howell, fasciné par son énorme volume, lui décerne la palme. Pour ma part, je proclame que la chute du Ruban, si haute, si modeste, obtient mes faveurs, et j'en garde un précieux souvenir.
Le Temps, ce travailleur infatigable, a accumulé au pied des falaises, sur tout le pourtour de la vallée, des blocs de granit qui se sont détachés des parois verticales de la montagne.
Ces blocs sont parfois de la hauteur d'une maison à plusieurs étages. Ils sont tombés çà et là, sans ordre, sans symétrie, un peu au hasard.
Gros ou petits, ils forment ainsi des escaliers gigantesques qui nous permettent de nous hisser près des chutes et de les mieux voir.
C*est ce que nous faisons.
Inutile de parler, on ne s'entend pas. A un moment, nous sommes si près que les éclaboussures nous mouillent, le bruit nous rend sourds.
Cest absolument le tracas d'une charge continue d'un régiment de cavalerie, avec canons, mitraille, feux de peloton, etc.
C'est épouvantable !
Voilà pour notre pauvre oreille.
Quant à la vue, le spectacle n'est pas moins captivant.
Jamais, un instant, la colonne d'eau ne présente le même aspect, ni dans sa forme, ni dans sa couleur.
De loin ou de près, dans un cliché photo-
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graphique, c'est une colonn* uniforme d'eau blanche ?
Quelle erreur !
La forme est essentiellement mobile, mouvante, comme un liquide qui se déplace sans cesse. Les bords s'élargissen-t, s'étendent, se rétrécissent, selon les mille caprices du hasard. Parfois ils convergent vers le centre, pour ensuite s'épanouir en un magnifique éventail liquide.
Souvent des fusées d'eau se détachent du groupe principal, s'irradient dans tous les sens, pour former de magnifiques gerbes de poussière qui s'accrochent aux branches des arbres.
C'est un feu d'artifice qui ne s'arrête jamais.
Quant à la couleur ?
Selon les heures du jour, la colonne prend, sous les feux du soleil, des couleurs irisées qui donnent à l'eau, toutes les nuances de l'arc-en-ciel : chaque gouttelette, suspendue aux feuilles vertes des branches, brille comme une pierre précieuse.
Mais, le matin ou le soir, ces masses d*eau prennent souvent des teintes fauves, tigrées, traîtres à l'oeil.
Parfois, aux jours d'orage, elles sont verdâtres, avec un aspect sinistre.
Quand le soleil, en feu, l'inonde de ses lumières fulgurantes, la chute paraît baver une lave enflammée.
Je demande à ces messieurs s'ils ont l'intention de coucher là ?
Nous descendons de notre belvédère par une autre sorte d'escalier.
Quand, à notre grande surprise, nous voyons sortir de la fumée du fond des rochers.
En nous approchant, nous trouvons en bas cinq jeunes gens dont le plus âgé n'a pas vingt ans. Ils sont campés sous une petite tente qu'ils ont installée sous une roche colossale qui forme grotte.
On ne pouvait choisir meilleur emplacement.
Ce sont des écoliers en vacances, dont le modeste budget n'admet pas le séjour dans les hôtels.
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Ils ont tout apporté avec eux : provisions, ustensiles de cuisine, etc.
A la bonne heure I
Voilà des jeunes gens qui comprennent les voyages !
Après un shake hand obligatoire nous continuons notre promenade.
Il existe dans la vallée trots sœurs, il est évident qu'il devait y avoir aussi trois frères^ The three brothers.
En continuant notre course nous arrivons, comme rocher, devant le roi de la vallée, le chef, comme le nomment les Indiens.
C'est, El Capitan, le Capitaine, C'est un mur vertical de la hauteur de 5,i25 pieds audessus de la vallée.
Plus d'un kilomètre debout! Voilà un mur difficile à franchir? De ce côté-là, la vallée est bien gardée.
L'œil va sans cesse de ses pieds de granit à son sommet avec un certain effroi.
On craint une catastrophe qui ne vient jamais, le géant est solide !
On voit, près de son sommet, un arbre
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cramfKHiné à la muraille, il végète sur un peu de terre, amassée dans une crevasse.
De loin, c'est une touffe de centaurée, de près, c'est un mélèze gros comme un mât de navire.
Derrière El Capitan, comme pour faire contraste avec cette masse énorme de roche, dont le front sévère et sourcilleux converse avec les nuages, une chute ravissante, les pleurs de la Vierge, Virgin's Tears, laisse une à une tomber de ses paupières des perles liquides qui disent adieu au soleil couchant.
C'est sur ce reflet de poésie que nous terminons notre tour de la vallée et que nous regagnons l'hôtel.
LE RS70Ul(
Nous nous séparons.
Ces Messieurs retournent à San-Francisco par le même chemin, celui de Mabiposa, chemin par lequel nous sommes tous venus.
Je prends la route de Coulterville.
J'escalade le flanc de la montagne.
Arrivé sur le col, avant de perdre définitivement de vue la vallée du Yo-Sémite, je me retourne une dernière fois et j'agite mon mouchoir, en signe d'adieu, comme si mes compagnons de voyage pouvaient me voir!
Me voilà de nouveau marchant seul, dans cette imn^ense forêt d'AjscRiQUE.
Le sentier, que je foule sous mes pas, va en se dégradant vers le bas des collines avec les teintes particulières que produit la lumière du jour aux heures matinales.
Devant moi, d'étage en étage, les monts s'abaissent jusqu'au bord de l'horizon, avec
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des croupes arrondies qui fuient vers la plaine.
Si les premiers plans offrent des couleurs foncées, presque noires, sous l'intensité du feuillage trop vert, les dernières couches veloutées par l'éloignement ont des teintes bleuâtres, quelquefois roses, d'un rose si tendre, si doux, qu'il se fond avec l'aurore du matin.
Je marche constamment sur une couche épaisse d'aiguilles mortes, feuilles tombées des sapins. Sous mes pas pressés, cela produit un petit bruit sec de rameaux que l'on brise.
Mais celles qui sont encore sur les pins, au-dessus de ma tête, s'agitent sous la brise venue des hauts sommets.
Ces feuilles se choquent entre elles, et je crois entendre le murmure d'un ruisseau qui fuit devant moi et que je ne vois jamais.
Et les grandes orgues des bois, sortes de harpes éoliennes adoucies, chantent, au loin, un hymne sacré.
COULïï^EHVILlLE
Adieu les délicieux sentiers qui couraient à Torée des bois !
Adieu l'humble ruisseau qui, sous la folle avoine, glissait en murmurant sa chanson!
Adieu la brise fraîche qui, toute chargée des parfums de Tété, me caressait le visage !
Adieu la voix plaintive de la douce tourterelle qui, sur le bord de son nid, appelait son amant!
Adieu le cri joyeux du grillon qui, terré sous la pierre chaude, nous saluait au passage!
Adieu mes grands cèdres, mes majestueux^ sapins, qui sur moi laissaient flotter leurs longs rameaux protecteurs î
Adieu, enfin, la haute montagne!
Me voilà de nouveau dans la plaine, dans cette longue plaine du San-Joaquin qui. Tété,
est nue, brûlée par un soleil implacable de loo® Fahrenheit à Tombre.
Et comme il ne tombe pas une goutte d'eau, une seule goutte pendant huit mois de Tannée, le sol, fortement calciné, renvoie au ciel embrasé sa chaleur réfractée.
La terre, sous les pas du voyageur, tremble comme à la surface d'un four à chaux et la poussière, sur les routes blanchies, monte en tourbillon à la moindre brise qui se lève.
Aveuglé par la lumière du soleil^ brûlé par la réverbération du sol, le malheureux piéton, dans cette étuve, fond dans un bain de vapeur atroce et sur son front, en mille rigoles, la sueur ruisselle.
SfLhOfABO
Je marche depuis longtemps, mon estomac crie famine.
Du sommet de la colline, je vois distinctement plusieurs maisons qui luisent sous les rayons du soleil couchant.
Je discerne des rues, des magasins avec leurs enseignes au vent.
En face Téglise, un hôtel avec ses dépendances, se profilent sur le ciel rouge.
En un mot, j'ai devant moi tout ce qui constitue un village californien.
Je presse le pas, je traverse la place, je monte sur le perron, je frappe à la porte de rhôtel.
Personne ne me répond, nul ne vient.
Les habitants dorment-ils ?
Sont-ils à une fête ? à une réunion ? à une cérémonie?
Autant de vaines questions que je me pose.
Quein sabé?
Je ne sais pas.
J'essaye d'ouvrir la porte, elle résiste.
Je regarde aux fenêtres, il y a des rideaux.
J'appelle, je crie, nul ne répond.
Je traverse la rue, je vais frapper aux volets d'une maison qui me paraît habitée.
Silence complet.
Suis-je le jouet d'une hallucination ?
Que faire?
Poursuivre ma route?
Arrivé sur la rivière du Tuolumne je trouve là un vieillard pour me faire passer le bac, car de pont il n'en existe point.
Je lui narre mon aventure.
Il se met à rire.
Il me dit :
« Il y a environ deux ans passés on décou- * vrit à Salombo des mines d'or, d'argent, « de cuivre, etc.
« Ce fut une fureur. On se rua sur le pla- « teau, on fit des trous partout.
« On construisit un superbe hôtel, une « église, des barooms, des restaurants, des « magasins, des résidences, etc., en un mot « tout ce que vous avez vu.
« On y donnait des bals, des soirées, des 4< concerts, etc.
4c On buvait, on mangeait, on travaillait, 4(. bref, tout alla à merveille, quand tout à « coup les mines cessèrent.
« Plus d'or, plus d'argent, plus de cuivre !
« Ce souffle puissant, qui animait cette « foule avide, disparut.
« Peu à peu les établissements fermèrent.
« Un à un les habitants s'en allèrent « ailleurs chercher fortune, et en moins d'un « mois il ne restait plus que le propriétaire « de l'hôtel, bâti à crédit.
« Il était ruiné.
« Le malheureux n'avait pas même assez « d'argent pour s'éloigner. Il mourut dernière rement.
« On ferma l'hôtel, que nul ne veut ni « louer, ni acheter.
« Vous savez le reste. »