‹ État mental des hysteriquesChapitre 21 sur 112 · Archives de neurologie. Mai · texte numérisé non relu

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ment en catalepsie. Avec le concours de M. Sabra/t-s nous mesurons son champ visuel et nous nous assurons que son aire ne dépasse pas 20". Cola fait, la malade fixant toujours le point central du campirnètre, nous approchons du tableau une souris empaillée, et la malade tombe en catalepsie quand l'animal arrive entre le

Champ visuel de Borthe, œil gaucho. A, Limite du champ visuel eonsciont dans lequel le sujet perçoit la vision de l'index. B, LSdu chanTS

50-= et le o5« degré, bien au delà par conséquent de l'aire des perceptions nettes et conscientes »

Tous ces faits, et un très grand nombre d'autres que Ton pourrait accumuler, sont bien faits pour troubler l'observateur ; ils nous montrent que l'anesthésie hysté-

1. L. Laurent, De l'état mental des hystériques d'après les scptemb^ïïâ? actuelles. Archives cliniques de Bordeaux,

LES ANESÏHÉSIES.

rique non seulement change d'un moment à l'autre, mais encore, pendant le môme instant, varie et se manifeste par des phénomènes contradictoires, suivant la façon dont on interroge le sujet.

§ 3, — TILNTATIVE d'iNTERPRÉTATION

Il n'est guère possible d'expliquer jamais complètement quelque chose. On doit se contenter de ramener un problème à un autre plus général. Je n'ai jamais eu la prétention d'expliquer l'anesthésie hystérique et je ne puis même pas, dans ce premier chapitre, discuter les relations de l'anesthésie avec la suggestion et les idées fixes, puisque je n'ai pas encore étudié ces phénomènes ni leurs conditions. 11 faut se contenter de réunir les faits en apparence contradictoires que l'on a recueillis et de les ramener à une formule simple qui ne les explique pas, mais qui les contienne, quitte à la reprendre plus tard et à l'expliquer un peu, si c'est possible, en la rapprochant des autres faits. Nous devons nous borner à chercher maintenant une semblable formule.

Une première interprétation des faits doit être rapidement écartée. L'anesthésie des hystériques est extrêmement mobile et contradictoire : ces malades prétendent ne pas sentir et, par des artifices très simples, on prouve qu'elles sentent parfaitement. Donc leur insensibilité est simulée et nos procédés ne sont que des moyens de tromper un trompeur et de démasquer une supercherie. Ce résumé des faits est, à mon avis, tout à fait grossier et insuffisant. Les hystériques ontelles un intérêt quelconque à simuler l'anesthésie pour le seul plaisir de se faire traverser le bras avec des aiguilles? Ces jeunes filles passent-elles au conseil de revision pour simuler l'amaurose unilatérale ? Comment, dans tous les pays civilisés, les hystériques se sont-ils entendus pour simuler la même chose depuis le moyen

ûge jusqu à aiijourd Imi? Si les hystériques simulaient se laisseraient-ils prendre à des pièges aussi grossiers que ceux qui leur sont tendus? Enfin, est-ce qu'ils sont venus se vanter de leurs anesthésies? Mais tous les auteurs ont constaté que ces malades les ignorent C'est nous qui les leur révélons et ils pourraient nous dire : « Si vous n'êtes pas content de notre insensibilité, n'en parlez pas, ce n'est pas nous qui vous l'avons signalée et nous ne tenons pas à passer pour insensibles. » ^ Il faut sortir de ces explications grossières, et puisque 1 anesthésie se présente à nous comme un fait psychologique, il faut chercher, parmi le peu de notions que la psychologie nous a fournies, celle qui résume le mieux des faits de ce genre. Je suis heureux de mettre sous le patronage de Lasègue une opinion que je soutiens' depuis plusieurs années : L'anesthésie hystérique est une certaine espèce de distraction : « Un individu disait Lasègue en 1864, distrait par une forte préoccupation, ne perçoit pas des sensations que, dans une autre situation d'esprit, il eût à peine tolérées... Il est probable que les hystériques, dont l'état moral offre tant d'autres singularités, acquièrent également par le fait de la maladie une sorte de paresse qui les rend moins propres à percevoir certaines modalités psychiques ^ » La distraction, en effet, même chez l'homme normal, produit des phénomènes équivalents à ceux de l'anesthésie hystérique : elle nous empêche de sentir le chapeau que nous avons sur la tête ou de voir le parapluie que nous tenons à la main. Dans les cas les plus forts, c'est à cause d'elle que le soldat blessé au milieu de l'ardeur de la bataille ne sent pas la douleur de sa blessure. L'insensibilité ainsi produite est, elle aussi, mobile et contradictoire, car elle disparaît dès que nous changeons la direction de notre

1. Lasègue, Anesthésie et ataxie hystériques, 1864. Études médicales, II, 32.

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attention, et elle laisse subsister des mouvements adaptés et intelligents : l'homme distrait tient ferme son parapluie et ne le laisse pas tomber, quoiqu i le cherche partout. Or, la distraction est énorme chez les hystériques, comme nous le verrons de plus en plus, et nous constatons sous nos yeux qu'elle peut faire naître des insensibilités momentanées, qui auront tous les caractères des stigmates ordinaires. Certaines hystériques, commeDec, sont incapables de sentir deux sensations à la fois, dès qu'elles en perçoivent une, elles sont distraites et ne sentent plus l'autre. Berthe, ordinairement sensible du côté droit, ne sent plus que je la pique avec une aiguille pendant qu'elle est occupée à regarder un chien qui passe ou pendant qu'elle parle du bal de la Salpêtrière. Les hystériques obsédées de temps en temps par des idées fixes, comme cela se rencontre si souvent, deviennent bien plus anesthésiques qu'à l'ordinaire au moment de leurs obsessions, et je puis deviner que Justine ou Maria ont leurs idées fixes rien qu'en prenant leur champ visuel. Aussi, sans prétendre que cela résolve le problème, je crois que l'on a une première approximation de la vérité dans cette formule rl'anesthésie des hystériques est une distraction.

Mais ce n'est qu'une première approximation : en rester là serait tomber dans cette grande erreur qui consiste à confondre les phénomènes pathologiques avec les phénomènes normaux, simplement à cause de leurs analogies inévitables. L'anesthésie n'est certainement pas une distraction ordinaire : elle a beaucoup plus de netteté et de durée, elle est loin de disparaître aussi facilement dès que le sujet le désire, et surtout ■ elle se produit sans qu'il y ait d'idées fixes ou d'objets qui attirent ailleurs l'attention des malades. Il nous faut, pour comprendre cette métamorphose, examiner avec plus de soin la nature de la distraction elle-même et surtout la nature de la sensation, telle que les recherches psychologiques peuvent l'expliquer.

Le phénomène de la sensation a 616 défini d'une manière fortvague: la pluparLdes psychologues admettent dune laçon plus ou moins explicite des définitions analogiies à celle de Wundt : « Les sensations sont des états de conscience primitifs qu'il est impossible de décomposer en phénomènes plus simples* ». En un mot, les sensations seraient en psychologie ce que sont les atomes en chimie, et cette notion semble d une manière générale assez satisfaisante. Mais immédiatement, la plupart des psychologues ajoutent une autre formule pour compléter et préciser la première. « La sensation, disent-ils, c'est le phénomène qui se passe en moi quand je puis dire « je sens, /e vois \ » Cette seconde définition, loin d'éclaircir la première, nous semble en complète contradiction avec elle. Les mots y'e vois, je sens », loin de pouvoir s'appliquer à un phénomène simple, désignent, au contraire, un phénomène fort complexe. L'un des deux mots que contiennent ces expressions « senlir, voir » peut, à la rigueur, s'appliquer à un phénomène simple, à un atome psychologique. Un physiologiste Herzen disait que l'on peut comparer le cerveau à une vaste salle remplie d'une quantité innombrable de petits becs de gaz. De temps en temps, certëiines petites lampes s'allumeraient de côté et d'autre, c'est là ce que désigne ce mot isolé « senlir, voir ^ ». Mais il est loin d'en être ainsi pour les mots « je,moi », ce sont des termes énormément complexes. C'est l'idée de la personnalité, c'est-à-dire la réunion des sensations présentes, le souvenir de toutes les impressions passées, l'imagi-

1. Wundt, Psychologie phijsiolorjique. Traduct., 1880, I, 305.

2. Sur ces discussions psychologiques, cf. Autom. psych., 3'J et ■ sq.

3. Herzen, Le cerveau et l'aclivHé cérébrale, 1887, 216. Cette comparaison curieuse avait déjà cLé i'aitc auparavant : « Le cerveau est comme un candélal)rc à gaz : quand toutes les flammes l)rùlent. c'estla veille; quand toutes les flamuies sont éteintes, c'est le sommeil normal; quand une seule brûle... c'est l'état hypnotique. » Bbard. BusLon médic. and sarrf. Journ., 1881, 265.

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LES ANESTHESIES.

nation des phénomènes futurs ; c'est la notion de mon . corps, de mes capacités, de mon nom, de ma situation sociale, de mon rôle, c'est un ensemble de pensées morales, politiques, religieuses, etc.; c est un monde d'idées, le plus considérable peut-être que nous puissions jamais connaître, car nous sommes loin d en avoir fait le tour. Il y a donc dans le ^ je sens r, deux choses en présence : un petit fait psychologique nouveau, une petite lueur qui s'allume, « sens », et une énorme masse de pensées déjà constituées en système, « ;> ,). Ces deux choses se mélangent, se combinent, et dire « 7> sens », c'est dire que la personnalité déjà énorme a saisi et absorbé cette petite sensation nouvelle qui vient de se produire. Si j'osais, et ce n'est pas tout à fait absurde, je dirais que le « je » est un animal vivant extrêmement vorace, une sorte d'amibe qui envoie un prolongement pour saisir et absorber un tout petit être, la petite sensation qui vient de naître à côté de lui.

Cette opération à' assimilation et de synthèse se répète pour chaque sensation qui naît en nous et il en naît à chaque moment une quantité à la 'suite de toutes ces mille impressions que reçoivent incessamment tous nos sens. Nous pouvons alors nous représenter ce qu'on appelle vulgairement la sensibilité comme une opération à deux temps. Premier temps : il se produit dans l'esprit, dSns les cellules corticales du cerveau, si l'on veut, un très grand nombre de petits phénomènes psychologiques élémentaires, conséquences des innombrables excitations extérieures : ce sont des phénomènes dus au sens tactile TT'T" (fig. 2, p. 40), au sens musculaire MMM", au sens visuel YV'V", auditif AA'Â", pour ne prendre que ceux-ci comme exemples. On peut appeler ces phénomènes comme on voudra : des sensations élémentaires, des états a//ectifs \ pour employer

1. Maine de Biran, Essai sur les fondements de la psychologie. Œuvres inédites, 18.^9, H, 11 et 19.

Texpression d'un célèbre psychologue français, Maine de mran, ou simplement des phénomènes mbcomcienls. La seule chose qui les caractérise essentiellement, c'est que ce sont des phénomènes psychologiques simples, isoles, sans intervention de l'idée de personnalité. Deuxième temps : il s'opère une réunion, une synthèse de tous ces phénomènes élémentaires qui sont combinés entre eux et surtout combinés avec la notion vaste et antérieure de la personnalité. C'est seulement après cette

FiG. 2.

opération, après cette sorte diossimilaiion, que nous pouvons dire : « Je sens. « J'ai déjà proposé autrefois de désigner cette nouvelle opération sous le nom de perception personnelle, PP : c'est bien une perception, c'est-àdire une conscience plus complexe et plus claire ; le mot « personnelle» empêchera de confondre celte opération avec la perception extérieure, dont nous n'avons pas à parler ici et rappellera que son caractère essentiel est l'adjonction de la notion de personnalité.

La description et le schéma que nous venons d'étudier sont évidemment théoriques et ne peuvent s'appliquer qu'à un homme idéal et non à un homme réel. Aucun homme, en effet, n'est capable de réunir ainsi, à chaque

LES ANESTHÉSIES.

instant, dans une même perception personnelle toutes les sensations élémentaires qui naissent en lui de tous côtés • chez l'homme le mieux constitué, il doity avoir une foule de sensations élémentaires prodmtes par la première opération et qui échappent à la seconde. Ces phénomènes, tels que T ou M, dans la fig. 3, restent ce qu ils sont, c'est-à-dire des sensations subconscientes, réelles sans doute et pouvant jouer un rôle considérable dans la

yy^"nt^'M"V V V" A A' A" + ^ ^ + ^- * ^ ^ > ^■ ^

FiG. 3.

vie psychologique de l'individu, mais ne sont pas transformées en perceptions personnelles et n'arrivent pas à faire partie de la personnalité. La personne, le « je » dira donc : « je sens » à propos des phénomènes V ou A qu'il saisit et perçoit, mais n'appréciera pas l'existence de T ou de M et dira à leur propos : « Je n'ai rien senti. » Quel est le nombre normal des phénomènes, des sensations élémentaires qu'un homme peut ainsi réunir dans une perception personnelle? Je n'en sais rien, mais je le crois très variable suivant mille circonstances et j'ai proposé' d'appeler étendue du champ de la conscience, le

1. Sur la, théorie du champ de la conscience, cf. /1m/o??î. psych, 190, et sur son rétrécissement, 306. Ce dernier caractère, le rétre'-

nombre maximum de ces phénomènes qu'un individu peut, à un momenl donné, i assimile}; dont i\ peut avoir à ce moment la perception personnelle.

Supposons un individu qui ne puisse à chaque moment percevoir plus de trois sensations élémentaires, telles que VV'Aet qui laisse tout le reste dans la subconscience. Il aura, semble-t-il, dans son esprit un vide considérable. Non, pas forcément, car l'instant suivant il pourra facilement, en dirigeant autrement son attention, avoir la perception de ces sensations tactiles qu'il avait laissées de côté et, dans un troisième moment, il pourra former une perception personnelle même avec des sensations musculaires M. Par exemple, au premier moment, il regardera et écoutera une personne qui lui parle, sans se préoccuper des sensations tactiles qui continuent à l'assaillir. Au deuxième moment, il regardera un objet en le touchant et il appréciera le contact cette fois-ci sans avoir conscience des bruits environnants. Au troisième moment, il écrira sous la dictée, ayant la perception du son de la voix, de la vision des lettres et des mouvements musculaires. Dans un cas de ce genre, grâce à la perception alternante, il n'y a pas de véritables anesthésies : si on examine successivement chaque sens en attirant sur lui l'attention du sujet, on verra que cette personne peut avoir la perception de toutes les impressions. Cet individu, quoiqu'il ait déjà le champ de conscience rétréci, n'e^t pas un anesthésique, mais un distrait, et cette étude a essayé de représenter ce qu'on appelle la distraction normale. Allons un peu plus loin et nous aurons la représenta-

cissement du champ de conscience, est extrêmement important; il ne screncoi.tre pas seulement dans les anesthésies, mais il fait partie intégrante de tous les autres symptômes de l'iiystéric. Aussi est-il impossible de l'étudier complètement dans ce premier chapitre; nous sommes obligé de rejeter cette question après l'examen des phénomènes particuliers. La description do ce rétrécissement de l'esprit et l'étude de l'épuisement qui semble le produire seront faites à la fin du second volume de cet ouvrage.

tion théorique de l'aneslhésie. Supposons que /e champ de conscience se rétrécisse encore. Le malade (lig. 4) ne peut plus percevoir h la fois que deux sensations élémentaires. Par nécessité même, il réserve cette petite perception pour les sensations qui lui semblent a tort ou à raison les plus importantes, les sensations de la vue et de l'ouïe. Il faut bien avoir conscience de ce que 1 on

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FiG. 4.

voit et de ce que l'on entend et il néglige de percevoir les sensations tactiles et musculaires dont il croit pouvoir se passer. Au début, il pourrait peut-être encore se tourner vers elles, les reprendre dans le champ de la perception personnelle, au moins pour un moment. Mais l'occasion ne s'en présente pas et lentement la mauvaise habitude psychologique est prise. Rien n'est plus grave, plus résistant que ces habitudes morales : il y a une foule do maladies qui ne sont que des tics psychologiques. Un beau jour, le malade, car il l'est devenu réellement, est examiné par le médecin. On lui pince le

^'t ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES.

bras gauche, on lui demande s'il sent le pincement, et, à sa très grande surprise, le patient constate qu'il ne sait plus sentir consciemment, qu'il ne peut plus, si j'ose ainsi dire, rattraper dans sa perception personnelle des sensations trop longtemps négligées : il est devenu anesthésique.

En un mot, la distraction s'est transformée en anesthésie pour deux raisons : 1° Parce que l'habitude a rendu difficiles les modifications de la perception personnelle toujours dirigée dans le même sens; 2» parce que le rétrécissement du champ de conscience est tel qu'une image vive et obsédante n'est pas nécessaire pour le remplir, qu'il est toujours trop petit pour percevoir à la fois toutes les sensations. Voilà donc une nouvelle formule plus précise que la précédente : l'anesthésie est une distraction très grande et perpétuelle qui rend les sujets incapables de rattacher certaines sensations à leur personnalité, c'est un rétrécissement du champ de la conscience.

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