‹ Etat mental des hystériques: les stigmates mentauxChapitre 86 sur 133 · LES MODIFICATIONS DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

LES MODIFICATIONS DE LA MÉMOIRE

Les somnambulismes sont très nombreux et très variés, et il est nécessaire de les classer. Peut-on prendre comme principe de cette classification la durée pendant laquelle se prolongent ces états anormaux? Nous ne le pensons pas, car toutes ou presque toutes les formes du somnambulisme sont susceptibles de se prolonger fort longtemps; leur durée peut varier depuis quelques minutes jusqu'à plusieurs mois. Une classification plus intéressante distinguait ces états anormaux, d'après leur origine, en somnambu- Hsmes naturels et somnambulismes artificiels. Cette distinction peut, dans certains cas, avoir une grande utilité pratique; elle ne nous semble pas être cependant très exacte. 11 ne faut pas croire que les somnambulismes provoqués chez un sujet restent, en nature, différents des somnambulismes de cette même personne, ils sont le plus souvent absolument identiques. On a remarqué que, dans

certains cas, le sujet présentait, pendant le somnambulisme provoqué, une plus grande docilité, semblait dépourvu de spontanéité. Cela est loin d'être général : certaines somnambules comme Lucie, Berthe et bien d'autres, sontmoms suggestibles pendant leur état de somnambulisme provoqué que pendant la veille. L'indépendance et la spontanéité des malades pendant le somnambulisme naturel sont plus apparentes que réelles ; si on connaît bien les malades, si on parvient à attirer leur attention, à entrer en quelque sorte dans leur rêve, on peut les diriger avec la plus grande facilité. Quelques auteurs ont remarqué, ce qui est fort exact, que le somnambulisme naturel est le plus souvent rempli par un rêve compliqué, par des hallucinations, et ils ont cru que ce caractère ne se retrouvait pas dans le somnambulisme provoqué. Nous ne pouvons partager cette opinion. Les sujets qui ont des idées fixes les expriment parfaitement pendant le somnambulisme provoqué, il suffit de les laisser quelque temps dans cet état sans les diriger, de les abandonner un peu à eux-mêmes. Justine, Mme D., parmi les malades que nous avons décrites, ont à chaque instant des rêves, des idées fixes, des impulsions en état de somnambulisme provoqué, et il est très souvent difficile de reprendre la direction de leurs pensées quand on Ta un moment abandonnée. Enfift l'analogie de ces étals est telle que le sujet semble passer de l'un à l'autre avec une extrême facilité; en réalité, il reste dans le même état psychologique, mais nous prenons plus ou moins la direction de ses pensées.

Une classification Traiment utile nous parait devoir être tirée des deux caractères psychologiques les plus importants, l'état de la mémoire et le développement de l'intelligence. Examinons d'abord les somnambulismes au premier point de vue.

On sait que la mémoire présente un caractère commun dans tous les somnambulismes, c'est l'oubli au réveil; si l'on considère, non pas les souvenirs que le sujet peut avoir au réveil, mais ceux qu'il possède pendant le

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somnambulisme lui-même, on constate beaucoup de variations.

i° Les somnambulismes réciproques» — Les somnambulismes à mémoire réciproque, ou, pour abréger, les somnambulismes réciproques, sont des états tels que le souvenir du premier se retrouve dans le second et le souvenir du second dans le premier. Par exemple, Marguerite avait des sortes de délires consécutifs à ses attaques d'hystérie. Avec plus de précision, elle avait à la fin de l'attaque deux périodes de somnambulisme différentes. Dans la première, elle reste immobile, les yeux fermés, comme endormie ; elle ne répond pas et paraît ne pas entendre, quoique en réalité elle entende fort bien. Dans la seconde, elle ouvre les yeux, remue et parle d'une manière naturelle, mais ne reconnaît pas les personnes qui l'approchent et semble avoir oublié tous les événements survenus depuis qu'elle est malade. Cette dernière période se termine par quelques convulsions, et la malade se réveille dans son état normal. Quoique les deux somnambulismes soient oubliés aussi bien l'un que l'autre après le réveil, ils ne sont pas identiques et ne sont pas réciproques; qu'on interroge la malade quand elle est dans l'un de ces états, qu'elle ait les yeux fermés ou ouverts, on constate qu'elle n'a aucune notion de l'autre état. Au contraire, si nous observons la même malade dans une nouvelle attaque, fût-ce plusieurs mois après la première, nous la verrons reproduire ses deux somnambulismes. Pendant le premier, nous obtiendrons quelques paroles en insistant et nous pourrons constater que Marguerite se souvient des personnes qui se sont approchées de son lit et des ^paroles qu'elles ont prononcées pendant qu'elle était dans le même état. Quand viendra, naturellement, le second somnambulisme, avec les yeux ouverts, nous verrons que Marguerite, bien qu'ayant oublié tout le reste, se souvient exactement de ce qui s'est passé pendant la période correspondante de son attaque. Elle ne connaît même à ce moment que certaines personnes, celles qui lui ont parlé pendant cette période des attaques. Les

nouveaux somnambulismes ont été réciproques des premiers.

En général, il en est ainsi quand les somnambulismes se reproduisent régulièrement dans les mêmes conditions ; beaucoup de malades continuent exactement dans un nouveau somnambulisme un acte commencé dans le premier, comme cette malade décrite par M. Mesnet, qui allait de nouveau, en somnambulisme, chercher du poison caché dans une armoire pendant un premier accès, ou comme ce jeune homme décrit par M. Guinon, qui écrivait une longue histoire en somnambulisme et reprenait régulièrement son récit au point où il avait été interrompu*. Mary Reynolds, la malade de M. Weir Mitchel, était entrée à la suite d*un sommeil dans un état anormal. Elle n'avait plus aucune connaissance du passé et dut rapprendre à lire et même à parler ; cet état se termina au bout de quelques semaines et la malade revint à la vie normale avec oubli de tout ce qui venait de se passer. Quand l'état second reparut, Mary Reynolds avait conservé les connaissances acquises dans la première période anormale et continua seulement son éducation.

Il en est de même pour les somnambulismes artificiels quand ils sont provoqués par la même personne et de la même manière. Mais quelquefois, quand l'état somnambulique n'est pas produit de la même manière, il diffère légèrement, assez pour qu'il y ait un trouble de la mémoire ot que cette réciprocité disparaisse. Marguerite, endormie par M. Dutil, ne retrouvait plus les souvenirs du somnambulisme que j'avais provoqué moi-même, et endormie par. moi ne retrouvait plus les souvenii*s du somnambulisme de M. Dutil. Une malade du service de M. Pitres, Jeanne R., avait été violée dans un état somnambulique ; endormie de nouveau, elle ne pouvait cependant pas retrouver le souvenir de cet incident et disait alors : « Je ne peux pas me

1. Georges Gmsoy, Progrès médical ^ 1891, ii« 20 et sq. Cf. Autom, psych., 78.

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rappeler ce qui s'est passé, il me semble que j'étais endormie autrement ». (Communication orale de M. Laurent.) Dans des cas de ce genre, on arrive presque toujours, en modifiant l'état somnambulique de diverses manières, par une sorte de tâtonnement, à retrouver le souvenir réciproque.

Cette réciprocité est surtout intéressante et pratiquemeni utile quand elle existe entre un état naturel et un état artificiel. C'est grâce à ce fait que nous avons pu retrouver, pendant des somnambulismes artificiels, le souvenir minutieux des attaques, des délires, des somnambulismes naturels. Si nous continuons à étudier la malade précédente, Marguerite, nous voyons que l'on peut provoquer chez elle artificiellement im état dans lequel elle reste aussi étendue, les yeux fermés, et ne parle aussi que difficilement, si on insiste. Elle nous raconte ce qui est arrivé pendant la première période de sommeil qui suit la crise, que telle personne est venue près d'elle, que son père l'a emh^j^ sée, etc. Réciproquement, si je lui dis maintenant quél|ti^ chose, elle pourra me le répéter dans sa prochaine crise, pendant la même période de sommeil. Ce sont donc là deux états à mémoire réciproque.

Pendant qu'elle est endormie, forçons-la à ouvrir les yeux; il arrive alors une chose qui est loin d'être ordinaire pendant le somnambulisme, elle change totalement d'état et perd le souvenir de ce qu'elle vient de me dire quand elle avait les yeux fermés. Mais, par contre, elle a acquis des souvenirs tout nouveaux, elle me raconte ce qui s'est passé pendant le deuxième somnambulisme de son attaque, et, réciproquement dans cette période de l'attaque, elle se souvient de ses somnambulismes artificiels les yeux ouverts. Voici encore deux états réciproques.

Des faits de ce genre ont été bien souvent constatés : nous rappellerons seulement que l'on peut, pendant le somnambulisme provoqué, obtenir le récit exact de ces longues fugues, de ces voyages bizarres accomplis d'une façon automatique et dont la malade semble n'avoir gardé aucun

souvenir *. C'est là un caractère très important qui réunit un grand nombre d'états somnambuliques.

2<» Somnambulinmes réciproques et dominateurs, — A défaut d'une expression plus claire, nous disons qu'un état psychologique B domine un autre état psychologique A quand il se présente avec lui dans la relation suivante. Le sujet placé dans l'état B se souvient de l'état A, mais la réciproque n'est pas vraie : quand il se trouve dans l'état A il ne se souvient pas de l'état B. Ce fait est intéressant, car il caractérise les somnambulismes les plus ordinaires.

En effet, il est assez rare de constater des états somnam* buliques comme ceux de Mary Reynolds, ou comme le second somnambulisme avec les yeux ouverts de Marguerite, dans lesquels le sujet se souvient uniquement des périodes exactement correspondantes et n'a aucun autre souvenir ni de la vie normale, ni de quelque autre état. Le plus souvent, le sujet placé en somnambulisme conserve non seulement le langage et les habitudes générales, mais encore les souvenirs précis de la veille. Quelques somnambules ne s'attribuent pas à eux-mêmes ces souvenirs de la veille et en parlent comme s'il s'agissait d'une autre personne, mais ils peuvent néanmoins retrouver et exprimer tous ces souvenirs; le plus souvent l'état somnambulique domine l'état de veille, on peut dire qu'au point de vue de la mémoire, il est supérieur et l'état de veille inférieur.

5° Les somnambulismes en gradation, — Dans certains cas, le caractère précédent se complique encore; il se forme une série d'états variés ayant entre eux ces rapports de supériorité et d'infériorité.

L'observation suivante, empruntée à un magnétiseur célèbre, vaut mieux qu'une description : Une jeune fille de treize ou quatorze ans tombait dans différents états nerveux distincts de la veille, dans des crises nerveuses, dans le somnambulisme naturel et dans le somnambulisme artificiel ou magnétique. « Quoique la malade eût le libre

1. Pitres. Op. cit.., 11,277. — Saint-Acbin. Les ftiguea hystériques., 15. — TissiÉ. Les rêves, 84. — Laurent, Les états seconds, 24, etc.

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exercice de son intelligence dans tous ces différents états, elle ne se souvenait dans son état ordinaire de rien de ce qu'elle avait fait ou dit dans chacun d'eux; mais ce qui paraîtra étonnant, c'est que, dans le somnambulisme magnétique dominant pour ainsi dire sur toutes les espèces de vies dont elle jouissait, elle se souvenait de tout ce qui était arrivé soit dans le somnambulisme, soit dans les crises nerveuses, soit à l'état de veille. Dans le noctambulisme, elle perdait le souvenir du sommeil magnétique et sa mémoire ne s'étendait que sur les deux états inférieurs. Dans les crises nerveuses, elle avait de moins de souvenir du noctambulisme ; enfin dans l'état de veille, comme au plus bas degré, elle perdait le souvenir de tout ce qui s'était passé en elle dans les états supérieurs^. » Nous avons déjà rapporté nous-même plusieurs observations du même fait'; les divers états que nous avions désignés par des chiffres 1, 2, 5, formaient une gradation telle que l'état 2 dominait l'état 1 et était dominé à son lour par l'état 5. Sans reprendre cette description, nous ajouterons seulement que, chez quelques malades, ces états sont nettement séparés les uns des autres soit par des sommeils, soit par des accidents convulsifs, comme chez Lucie, Rose, etc., mais que chez d'autres, comme chez M., la transition est insensible. Soit pendant un état de somnambulisme provoqué, soit même pendant la vie en apparence normale, M. a une mémoire variable qui tantôt s'étend, tantôt se restreint. 11 semble que la puissance de l'esprit monte ou baisse incessamment suivant les émotions, les fatigues, suivant mille conditions et que l'étendue de la mémoire manifeste chez elle ces fluctuations. Cette malade sera mieux comprise quand on aura étudié d'autres caractères du somnambulisme. Contentons-nous de savoir que l'étendue de la mémoire est variable dans les somnambulismes et que ce caractère permet de distinguer quelques variétés différentes parmi ces états anormaux.

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