‹ État mental des hystériques (volume 2)Chapitre 32 sur 102 · Gilles de la Tourette, op. cit · texte numérisé non relu

Gilles de la Tourette, op. cit

j’ai alors remarqué : Pour examiner rapidement le champ visuel des malades je me servais alors d’un périmètre portatif inventé par M. Azoulé, un simple arc de bois que je soutenais au centre avec ma main gauche. Le sujet, très souvent hypnotisé par moi, se fixait, dans une sorte de contemplation, sur ma main et avait alors un champ visuel de 15°. Si je prenais un instrument moins rudimentaire et porté sur un support, le sujet regardait le point central avec beaucoup moins d’attention et avait un champ visuel, non point normal, mais beaucoup plus large. J’en conclus que la nature du point fixé par le sujet et le degré d’attention qu’il y accordait jouait un rôle dans l’étendue du champ visuel *.

C’est à ce propos que j’ai entrepris une série de recherchas ainsi conduites. Au centre de l’appareil, sur le point central, je fixe un morceau de papier sur lequel se trouvent, suivant les cas, quelques phrases écrites assez fin ou quelques nombres. Je place le sujet dans la position voulue pour lui mesurer le champ visuel, je lui ferme un œil et je le prie non seulement de regarder au centre, mais encore de lire le papier ou d’opérer mentalement une opération arithmétique sur les chiffres qui y sont inscrits. Lorsque l’attention est bien fixée sur ce travail, ce qui, d’ordinaire, n’a lieu qu’au bout de quelques instants, je promène le bâton qui porte un petit objet blanc sur le périmètre, du côté externe de l’œil examiné, en allant de la périphérie vers le centre, je l’arrête quelques instants au point que je sais être dans le champ du sujet, 40°, par exemple. A ce moment je retire le sujet de son travail et je lui demande s’il a vu le signal s’avancer sur l’arc. Suivant sa réponse, je recommence la même opération dans les

1. J’ai déjà communiqué ces faits au congrès de psychologie physiologique de 1889. Je suis heureux d’apprendre qu’un de mes amis M. Ségles [les a constatés depuis d’une façon indépendante sans connaître cette première communication.

les anesthésies.

mêmes conditions en laissant le signal plus loin ou en l’avançant vers le centre. On arrive ainsi à deteminer le champ visuel du sujet pendant la fixation de 1 atten-

^^°Chez beaucoup d’hommes normaux ces conditmns ne modifient pas le champ visuel ; chez quelques-u*hs elles le diminuent de 5» et même de 10“. Mais chez les hystériques et, en général, chez les malades dont 1 attention est modifiée, ce procédé amène des rétrécisseinents surprenants. Marguerite, dont le champ visuel est de 40”, n’a plus que 10”. Maria a un champ visuel très variable, mais quel qu’il soit, grand ou petit au moment de l’expérieîice, il se rétrécit toujours par 1 attention; il passe de 80” à 20”, de 65” à 30”, de 30” à 15 . Justine n’a pas à l’ordinaire, sauf dans 1 état d idées fixes, de rétrécissement apparent, dans ces conditions nouvelles, elle passe de 90” à 30”. Berthe a normalement un champ visuel de 5” ; mais, par des excitations, et en particulier dans l’état somnambulique, son rétrécissement disparaît et le champ est de 90”. Si, pendant ces états artificiels, on exige d’elle un effort d attention visuelle, immédiatement elle revient à son petit charrip habituel de 5”. En un mot, dans un grand nombre de cas, chez ces débiles, l’effort d’attention visuelle rétrécit d’une manière très notable leur champ visuel.

Cette constatation n’est pas sans intérêt; au point de vue clinique, elle fournit un élément de diagnostic et permet de retrouver ce grand symptôme hystérique, le rétrécissement du champ visuel, quand il se dissimule. Chez Justine et chez Berthe, dans les cas que l’ai indiqués, le champ visuel paraît normal ; cet artifice montre le rétrécissement qui était, en quelque sorte, latent. Au point de vue psychologique, c’est un petit fait à étudier pour comprendre les troubles de 1 attention et l’attention elle-même. On voit ici que les phénomènes de l’attention ne dépendent pas uniquement de mouvements, comme on l’a prétendu, car les modifica-

tiens du champ visuel ne peuvent pas être rattachés à des mouvements. On voit comment la puissance de perception personnelle ne peut pas, quand elle est petite, se porter sur un point sans abandonner les autres. Enfin, il serait peut-être possible de constater ici l’effort de l’attention pour synthétiser des phénomènes. C’est parce qu’il y a plus de détails à percevoir au point central que le champ visuel périphérique diminue.

Sans insister sur ces questions purement psychologiques, je me contente de faire remarquer que les études sur quelques formes particulières d’anesthésie, et en particulier l’étude du champ visuel, sont venues confirmer notre conclusion générale. Dans tous les cas, même dans le dernier, les sensations n’ont pas disparu absolument, elles sont simplement devenues subconscientes parce qu’elles sont sorties du champ delà conscience*. Le rétrécissement du champ visuel peut être considéré comme l’emblème de la sensibilité hystérique, en général. La perception personnelle, la conscience que nous avons nous-mêmes des faits de conscience est moins large; elle ne parvient plus à réunir la quantité normale des faits ordinairement perçus. Ce n’est qu’une représentation des phénomènes ; d’autres études nous apprendront peut-être avec un peu plus de précision si ce rétrécissement du champ de conscience dépend de quelque idée fixe ou s’il doit être considéré comme primitif et rattaché à un épuisement général.

1. Cette conception de l’anesthésie hystérique a déjà été confirmée par un certain nombre d’études intéressantes que nous sommes heureux de signaler. Outre les articles de M. Binet et de M. Ona- NOFF, qui ont déjà été cités, nous indiquerons le travail de M. Max ]JESsoiR,Dasdoppel-Ich.ScA)’i/ïera der gesellschaft f. exp.psych. zu Berlin, mai 1889 ; le livre de MM. Paul Blocq et I. Onanoff, Séméiologie et diagnostic des mal. nerveuses, 1892, 199 et l’article de M. Paul Blocq, Des stigmates hystériques, Gazette des hôpitaux, 23 janvier 1892.

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