‹ États-Unis d'AmériqueChapitre 6 sur 29 · RIQUE · texte numérisé non relu

RIQUE

L'UNIVERS

Laurent exigent des vaisseaux de différente portée : les uns prennent trop d'eau pour pouvoir remonter le fleuve, les autres sont trop faibles pour une longue traversée maritime : une station intermédiaire permet de transborder d'un navire à l'autre les chargements de Québec et des ports de France.

Une exploitation particulière au Cap- Breton était celle de la pêche : on pouvait également l'exercer dans les parages de l'Océan, dans ceux du golfe, et dans toute la partie inférieure du fleuve. La préparation du poisson , celle des huiles devenaient l'objet d'un commerce important, auquel on avait à joindre celui des bois de construction, des résines, des charbons de terre, des autres productions territoriales qu'un système de culture bien dirigé pouvait multiplier davantage.

Les excellents ports de cette île étaient aussi des lieux de relâche commodes et bien situés pour les escadres qui , en temps de guerre, avaient à protéger les pêcheries de la France et les avenues du Canada.

La réunion des avantages commerciaux, des ressources maritimes, et des moyens d'agression que la France pouvait trouver dans l'île de Cap-Breton, n'échappa point à la vigilance du gouvernement britannique, et lorsque la guerre eut enfin éclaté entre les deux puissances , la Nouvelle-Angleterre fit en 1745 des préparatifs pour attaquer cette colonie : elle leva un corps de quatre mille hommes qui furent armés et entretenus par les habitants : le commerce fournit les bâtiments de transport , et le gouvernement britannique, approuvant cette entreprise , envoya pour la soutenir quatre vaisseaux de guerre, sous les ordres de l'amiral Waren.

La place de Louisbourg, attaquée par terre et par mer, soutint un long siège : elle avait , aussitôt après la déclaration de guerre , demandé des secours au gouvernen)ent français ; mais le vaisseau qui les lui apportait n'arriva que pendant le siège ; il fut capturé par l'escadre anglaise , et Louisbourg, se trouvant réduite à l'extrémité, après

une résistance de cinquante jours, qui avait épuisé ses vivres, ses munitions, et qui avait mis en ruine ses retranchements, fut contrainte à capituler. La population de la colonie était de deux mille âmes; on la déporta tout entière, et les habitants furent embarqués sur la flotte, qui les conduisit à Brest, où le gouvernement français pourvut à leurs besoins. Les usages de la guerre, et le droit des gens, que les hostilités ne doivent pas interrompre, ont toujours prescrit de laisser aux habitants des villes dont on s'est emparé, la liberté d'y rester, en se soumettant aux lois : expatrier la population c'était excéder toutes les prérogatives de la victoire.

Les Anglais, alors maîtres de la mer, étaient moins heureux sur le continent d'Europe, et dans la même année où ils s'emparaient d'une place d'Amérique, bornée à de si faibles moyens de défense , la France remportait sur eux à Fontenoy, le 12 mai 1745, une de ces victoires décisives qui fixent le sort d'une campagne et qui la terminent. Les deux années suivantes furent également favorables à ses armes ; elles furent signalées par la bataille de Rocoux , par celle de Laufeld, par la prise mémorable de Berg-op-Zoom ; et Louis XV, arrivant aux négociations par une brillante suite de triomphes, conclut en 1748 le traité de paix d'Aix-la-Chapelle , qui , parmi un grand nombre de clauses honorables pour la France, stipula la restitution de l'île de Cap- Breton et ordonna que les possessions coloniales fussent rétablies sur le même pied qu'avant la guerre. L'Angleterre laissa en France deux otages jusqu'à la restitution de cette île; des commissaires furent ensuite nommés de part et d'autre pour fixer les limites de l'Acadie et prévenir de nouvelles contestations. Ces commissaires ne s'accordèrent point : on soutint de part et d'autre toutes ses prétentions anciennes , et les mêmes sujets de litige furent réservés pour la première occasion où l'on aurait à reprendre les armes.

Pendant la durée de ses sanglants débats avec la France, l'Angleterre avait aussi éprouvé les malheurs d'une guerre civile : le prince Charles- Edouard, petit-fi!s de Jacques II, avait fait une dernière tentative pour remonter au trône de ses pères. Il s'était embarqué à Nantes, le 12 juin 1745, et^son apparition subite au nord de l'Ecosse y ranima le zèle des anciens serviteurs de sa famille. Les chefs des clans écossais, ces intrépides montagnards, si souvent armés pour défendre ou pour recouvrer l'indépendance nationale , vinrent se dévouer a la cause du jeune prince. Il n'avait que des armes à leur offrir et un drapeau pour les rallier : bientôt trois mille hommes s'assemblèrent autour de lui ; il s'empara de Perth, d'Edimbourg et de quelques autres places , obtint , le 2 octobre, une victoire à Preston, passa les frontières d'Ecosse, et pénétra dans le comté de Lancastre, où il remporta près de Falkirk une seconde victoire le 8 janvier 1746; mais ce fut le terme de ses avantages, et il fut complètement battu à Culloden , près d'Inverness , le 27 avril suivant.

Le prince avait alors neuf mille hommes sous les armes : il en périt la dixième partie, et le reste se dispersa dans les, montagnes après la défaite.

Charles-Edouard avait été blessé; deux serviteurs, qui ne le quittèrent point, Shéridan et Sullivan , lui aidèrent à chercher un asile. Poursuivi jusqu'aux extrémités de l'Ecosse, errant ensuite d'une île à l'autre dans les archipels voisins , il fut enfln sauvé , après cinq mois d'infortunes et de périls; deux bâtiments français , qui vinrent le joindre, le 29 septembre, sur la côte occidentale d'Ecosse , le ramenèrent en France avec un petit nombre de ses partisans.

La défaite du Prétendant fut suivie en Angleterre des mesures les plus rigoureuses. Les officiers étaient punis comme coupables de haute trahison , et l'on condamna plusieurs pairs d'Ecosse à d'ignominieux supplices. Les principaux artisans de la rébellion , car on nommait ainsi l'attachement aux

Stuarts , furent exécutés à Londres , à Carlile , et dans les autres villes où ce parti s'était déclaré. Après avoir trappe les plus hauts rangs des rebelles, on mit au sort la peine ou la grâce des soîdats qui avaient combattu : la vingtième partie fut destinée au gibet''; tous les autres furent embarqués pour les colonies anglaises d'Amérique : on les répartit sur différents points du continent; et ces fiers Calédoniens, accoutumés aux fatigues et à tous les genres de périls, devinrent des cultivateurs laborieux. L'Angleterre , qui avait puni leur fidélité à d'anciens maîtres, eut du moins, en les expatriant , la prudente politique de profiter encore de leurs services : elle ne les exila que dans les possessions coloniales qui lui appartenaient. Ce système, dont elle avait tant de fois reconnu les avantages , ne faisait que déplacer la population de ses domaines ; il n'affaiblissait pas le nombre de leurs habitants.

Le gouvernement britannique voulut aussi accroître dans ses colonies le concours des hommes sur lesquels il pouvait compter ; et, après la réduction de l'Ecosse et la conclusion de la paix continentale, il offrit un établissement et des récompenses en Amérique à un grand nombredemilitaires qui l'avaient servi en Europe, et que le licenciement d'une partie de ses armées allaitlaisser sans emploi. L'étendue des concessions gu'on leur faisait était proportionnée à leurs grades : on accordait cinquante acres de terre à chaque soldat et à chaque matelot ; la proportion augmentait pour les enseignes , pour les lieutenants , pour les capitaines , et l'on donnait six cents acres à chaque officier supérieur.

Parmi les troupes que la Grande- Bretagne avait employées pendant la guerre, et qui eurent ensuite part à ses concessions , on remarquait plusieurs régiments hessois. Ces corps n'avaient servi qu'en Europe, et la plupart des hommes rentrèrent dans leurs foyers après le retour de la paix ; mais un certain nombre acceptèrent des terres en Acadie. L'Allemagne

L'UNIVERS

continuait ainsi à contribuer à la population des colonies anglaises, et de toutes parts on les regardait comme une terre promise, où la fortune appelait indistinctement tous les peuples.

Cependant les Européens qui se rendaient dans les colonies anglaises continuaient de préférer des régions plus méridionales : le sol y était plus fertile, le climat moins rigoureux; et comme on encourageait à la même époque, et par des moyens semblables, de nouveaux établissements dans les Carolines et la Géorgie, ces pays, plus favorisés de la nature, attiraient un plus grand nombre de cultivateurs. Les premiers temps de la population de ces contrées avaient été difficiles; on avait alors à vaincre de puissants obstacles : il fallait triompher d'une nature sauvage, de l'intempérie des lieux marécageux, des agressions souvent tentées par les indigènes. Mais un premier établissement rendait plus faciles tous les autres : le travail avait assaini la terre; la sécurité des habitants s'était augmentée avec le nombre; les Indiens se trouvaient déjarejetés loin des habitations européennes ; les colonies s'étaient développées, et la possession de quelques points du littoral avait conduit à l'occupation de plusieurs vastes provinces. L'exemple de quelques rapides fortunes attirait d'autres habitants, et la population, favorisée par un bien-être toujours croissant, se maintenait dans un état progressif. La sécurité dont elle jouissait était due aux arrangements

?[ue les fondateurs des colonies avaient aits avec les Indiens, et cette prudente conduite avait été imitée en Géorgie, lorsque Oglethorpe était venu y former un établissement. Tomochichi était alors le principal chef de guerre de la nation des Creeks; il accueillit les Anglais, il traita avec eux, et leur offrit , en signe de paix , une peau de buffalo, sur laquelle on avait figuré avec les plumes d'un aigle sa tête, son corps, et ses ailes éployées. « L'aigle, dit ce guerrier, est l'em- « blême de la vitesse ; le buffalo est •' celui de la force. Légers comme l'un,

« vous avez franchi les grandes eaux ' « pour venir aux extrémités de la | « terre; forts comme l'autre, vous i « briseriez tous les obstacles : soyez î « doux envers nous comme le duvet j « de l'aigle; soyez notre abri, notre « vêtement, comme la dépouille du I « buffalo. » j

Après la conclusion de ce traité, i Oglethorpe continua des relations ami- j cales avec les Creeks. Il se servait pour i interprète d'une femme indienne, qui ] avait épousé John Musgrove, négociant ( de la Caroline, et qui entendait égale- ! ment les deux langues. Mais les tonc- | tions qu'elle remplissait lui firent insen- j siblement acquérir au milieu des tribus sauvages une influence dont elle fit ensuite un usage funeste à la colonie.

Cette femme, étant devenue veuve, épousa en secondes noces Thomas Bosomworth, aumônier d'un régiment anglais, homme qui avait d'abord servi avec zèle, mais qui s'était bientôt livré à de ruineuses spéculations , et que le délabrement de sa fortune et le désir de la réparer jetèrent dans des intrigues. Son épouse, connue sous le nom de Marie, se prêta à ses vues ambitieuses, et fut jwrtée par ses instigations à prétendre qu'elle descendait en ligne maternelle d'un roi indien auquel appartenait tout le territoire des Creeks. Les chefs de cette nation s'assemblèrent, et Marie sut les intéresser à son projet en flattant leur esprit d'indépendance; elle leur exposa ses droits, leur représenta l'injustice que l'on avait commise en s'emparant de leur ancien territoire , et les excita à courir aux armes pour défendre leur propriété. Ces chefs, enflammés par ses discours, lui promirent leur assistance. Un grand nombre de sauvages la suivirent vers Savannah, et Marie, s'arrêtant à quelque distance de la place , envoya un messager au gouverneur, pour le prévenir qu'elle avait repris ses droits de souveraineté sur tous les territoires appartenant aux Creeks , et pour demander que les colons anglais s'éloignassent incessamment.

La ville fut mise en état de défense,

et la milice prit les armes : elle n'était alors composée que de cent cinquante hommes. On voulait éviter une lutte qui paraissait disproportionnée, et l'on essaya d'amener les Indiens à de paisibles explications. Le capitaine John, qui les reçut aux portes de la ville, leur demanda s'ils arrivaient comme amis ou comme ennemis ; sa fermeté leur imposa, et il obtint d'eux qu'ils se présenteraient sans ar-mes. Bosomworth et la prétendue reine exposèrent devant le gouverneur et son conseil les droits qu'ils venaient défendre.

La conjoncture était difficile; on essaya de temporiser, et, pour dissoudre cette ligue, on s'efforça de discréditer Marie dans l'esprit dès sauvages , en leur rappelant l'obscurité de son origine et de tous les hommes de sa famille, où aucun chef de guerre ne s'était signalé. Enfin, après avoir inutilement tenté tous les moyens de calmer la sédition, on fit arrêter Bosomworth , qui en était le principal artisan. Marie ne put alors contenir sa fureur : elle menaça de sa vengeance toute la colonie; elle maudit Oglethorpe et ses frauduleux traités , et jura, en frappant du pied la terre, qu'elle en était seule la souveraine.

Oglethorpe la fit arrêter à son tour , et il parvmt ensuite à ramener, par la persuasion et par des présents, les dispositions des principaux Indiens.

Ces événements se passaient en 1751, près de vingt ans après les premiers établissements de la Géorgie.

Malatchée , vaillant chef de guerre , que les sauvages comparaient au vent, à cause de la mobilité et de l'incertitude de ses affections , cherchait encore à relever un parti en faveur de Marie. « Elle avait permis, disait-il , « que les Anglais missent le pied sur « son territoire , mais elle n'avait pas « voulu s'imposerdes maîtres. La terre « lui appartenait; et lorsqu'elle ré- « clamait son bien , sa voix était celle « de toute une nation, qui pouvait « armer trois mille guerriers, et qui « était prête à combattre pour sa dé- « fense. » Les discours de Malatchée produisaient une vive impression sur

l'esprit des Indiens; mais comme il est facile de mettre en mouvementées hommes passionnés, on les ramène comme on les égare , en s'adressant à leurs coeurs, et en excitant des émotions contraires. Oglethorpe leur fît entendre que les droits usurpés par Marie devenaient pour eux une mjure.

« Ce n'est pas d'elle , mais c'est de vos « sages vieillards et de vos guerriers « que les Européens ont acquis leurs « terres. Vous les avez admis au par- « tage d'une vaste contrée, dont l'oc- « cupation entière vous était inutile : « ils sont venus comme amis , ils vous « ont offert leur alliance, et vous l'avez « acceptée. Continuez de les traiter « en frères, puisqu'ils pourvoient à « vos besoins, et qu'ils vous offrent « des moyens de défense contre vos « ennemis. »

Ces paroles furent accueillies par un grand nombre; les moments de péril étaient passés, et l'ascendant de Marie sur les sauvages commençait à s'affaiblir. Quelques chefs s'éloignèrent : cet exemple fut imité ; la foule se dispersa , et le calme revint dans la colonie. Bosomworth se repentit luimême d'avoir excité cet orage; on eut égard à ses remords, à ses anciens services, et cet homme que l'ambition avait égaré redevint paisible et fidèle.

Cette sédition , qui fut apaisée par un prudent mélange de sagesse et de fermeté, montra néanmoins que les hommes turbulents et disposés à exciter des soulèvements dans les colonies pouvaient aisément trouver des auxiliaires parmi les Indiens. L'inquiétude de toutes c-es tribus sauvages était sans cesse excitée par l'accroissement du nombre des Européens , et quand la séduction ou la force les avaient dépossédées d'une partie de leur territoire, elles regrettaient ce sacrifice, et n'attendaient qu'une occasion favorable pour réparer leurs pertes. Mais le temps trompait toutes leurs espérances ; car il diminuait de jour en jour l'étendue de leurs domaines, et en rejetant les unes sur les autres ces différentes tribus, il les fai-

L'UNIVERS

sait conspirer mutuellement à leur commune ruine.

La guerre se ralluma en 1752 entre quelques nations indiennes, voisines des colonies anglaises, et il en résulta des invasions de territoire et des actes de violence dont la Caroline eut à se plaindre. Les Creeks avaient tué plusieurs Chérokées, aux portes mêmes de Charleston : ils avaient aussi tué dans leurs montagnes un négociant anglais qui se rendait chez les Cliikasaws, et le gouvernement de la Caroline s'adressa à leurs chefs pour obtenir satisfaction de ces griefs. Malatchée vint à Charleston avecplusdecentguerriers, et il donna au gouverneur des explications qui le satisfirent. « Une « nation entière n'est pas coupable des « excès de quelques hommes. Les « Chérokées méritaient notre ressen- « timent, puisqu'ils ont donné passage « à une tribu qui venait nous attaquer; « mais leur sang ne devait pas couler « sur votre territoire, et nous avons » puni ceux qui l'ont versé. Vous nous « accusez du meurtre d'un Anglais; « nous avions prévenu vos plaintes :

« le coupable a été condamné à mort « par tous nos anciens ; il l'a été par <■ sa famille elle-même, et la hache '< allait se lever sur lui; mais sa vie a » été rachetée par son oncle, qui a » offert de se sacrilier à sa place, et « qui s'est donné volontairement la « mort. »

Sans doute, un tel échange de victime n'était point un acte de justice ; mais cette forme d'expiation entrait dans les mœurs des sauvages, et un dévouement si généreux était digne d'admiration. Le traité d'amitié précédemment conclu avec les Creeks fut renouvelé dans cette entrevue, et la médiation du gouverneur de la Caroline amena le rétablissement de la paix entre les tribus indiennes qui étaient alors en guerre. Cette pacification était utile au commerce des colonies ; elle l'était à leur sécui'ité; elle augmentait leur ascendant et leur influence au milieu des peuplades qui s'étaient réconciliées sous leurs auspices. Cependant ce dernier résultat ne fut pas

de longue durée : il y eut, en 1755, une commotion générale parmi les nations indiennes établies dans les vallées des Apalaches, et dans celles qu'arrose le cours de l'Ohio et de ses affluents.

On peut trouver l'origine de ces mouvements dans les discussions qui s'élevèrent entre la France et la Grande- Bretagne, sur la ligne de démarcation de leurs colonies. Tandis que les Anglais, établis sur le littoral de l'Atlantique, prolongeaient d'une manière illimitée leurs prétentions vers l'ouest, les Français, qui habitaient les rives du Mississipi, voulaient s'étendre vers l'orient jusqu'à la chaîne des monts Apalaches : ils regardaient comme leur domaine toutes les vallées qui portent à ce grand fleuve le tribut de leurs eaux ; et les entreprises contraires de ces deux nations amenèrent bientôt le fléau de la guerre dans les vastes régions dont elles se disputaient la souveraineté.

Nous avons fait remarquer précédemment que les Français, en formant dans la Louisiane leurs premiers établissements , avaient cherché à les lier à ceux du Canada par une chaîne de postes intermédiaires. Le fort de Niagara avait été construit entr-e les lacs Érié et Ontario , et celui de Frédéric ou de la Couronne l'avait été en 1731 au sud-ouest du lac Champlain.

Cet état de choses fut conservé en 1748 par le traité d'Aix-la-Chapelle; et les Français, voulant assurer davantage les communications des grands lacs avec le Mississipi, érigèrent promptement de nouveaux forts sur le cours de rOhio , afin de prévenir les entreprises que d'autres colonies européennes pourraient y former. Les planteurs de Virginie commençaient à jeter les yeux sur ces contrées; et comme la culture du tabac épuisait promptement la terre, ils avaient contracté l'habitude d'étendre de proche en proche leurs défrichements , pour avoir à exploiter un sol plus neuf et plus fertile. La richesse de leurs nouvelles récoltes les encourageait à poursuivre leurs travaux; et lorsque plusieurs

d'entre eux furent arrivés au pied des Apalaches , ils essayèrent de les franchir, et de s'étendre sur leur versant occidental. Il se forma à Londres, en 1749, une association qui fut instituée par une charte sous le nom de compagnie de rohio : le gouvernement britannique lui accorda six cent mille acres de terre, et un intendant fut envoyé, en 1751, pour choisir l'emplacement de cette concession, et pour y organiser des relations de commerce avec les Indiens. Mais lorsque le gouverneur du Canada en fut informé , il invita ceux des colonies anglaises à rappeler les marchands et les planteurs qui s'étaient introduits sur ce territoire, et il déclara que l'on se saisirait de la personne de ceux qui refuseraient de se retirer.

Les Anglais n'accédèrent point à la demande qui leur était faite , et le gouverneur de Virginie adressa même en 1753 un message au commandant français des forts de l'Ohio, pour le sommer "de se retirer, et pour se plaindre vivement de quelques arrestations ; mais le commandant répondit qu'il n'avait d'ordre à recevoir que de Sa Majesté très-chrétienne ou du gouverneur du Canada, que ce pays appartenait à la France, et qu'aucun Anglais n'avait le droit de s'y établir. Une déclaration si positive faisait prévoir qu'on la soutiendrait avec énergie , et le fort du Quesne fut incessamment construit, au confluent de l'Alléghany et du Monongahela , dont les eaux réunies forment le cours de l'Ohio. L'aigreur s'accrut bientôt de part et d'autre; les i)laintes se multiplièrent, et l'on en vint à des hostilités qui devaient enfin changer la situation politique de cette partie du Nouveau-Monde.

La population des colonies anglaises leur donnait dans cette lutte une trèsgrande supériorité : elle était vingt fois plus nombreuse que celle du Canada et de la Louisiane. Pour suppléer à cet avantage, la France avait recours aux nations indiennes ; son influence sur leurs esprits était habilement entretenue par le zèle de ses missionnaires ; elle avait acquis sur quelques tribus

de la Louisiane le même ascendant que sur celles du Canada, et elle s'en était fait d'utiles auxiliaires : mais avec des nations si mobiles dans leurs penchants , si faibles par leurs ressources, et si souvent divisées d'intérêts , on ne devait pas compter sur une longue et vigoureuse assistance. Les Indiens pouvaient faire de sanglantes incursions et multiplier les maux de la guerre , mais ils ne donnaient pas les moyens de la terminer, et c'était entre les Européens que le sort des armes devait être fixé.

Aussitôt après les premières hostilités, les colonies anglaises s'adressèrent au gouvernement britannique pour obtenir des secours. Il régnait alors peu d'intelligence entre elles : toutes étaient indépendantes les unes des autres ; et comme la métropole ne s'était pas réservé les mêmes droits sur toutes , elle ne pouvait pas jouir d'une égale influence dans leurs délibérations , ni les obliger à répartir entre elles , d'une manière proportionnée à leurs ressources, toutes les charges de la défense commune. Les colonies les plus rapprochées des territoires dont on se disputait la possession, furent engagées les premières dans une querelle qui devait bientôt devenir générale.

Une expédition était préparée contre le fort du Quesne, et les Anglais, remontant les vallées supérieures du Potomack , pour traverser les Apalaches et gagner le cours du Monongaliela , voulurent d'abord établir un poste retranché à quelques lieues de cette forteresse; mais au mois d'avril 17.54, le commandant français vint, à la tête d'un détachement, les sommer de se retirer, et comme ils étaient très-inférieurs en nombre, ils cédèrent à cette sommation , et abandonnèrent leurs travaux qui furent incessamment détruits.

Cette retraite ne fut que momentanée, et les Anglais se replièrent sur les nouvelles troupes qu'ils attendaient. Un régiment levé en Virginie, et placé sous les ordres du colonel Frye, se portait, à la même époque, vers les rives du Monongahela : Georges Was-

L'UNIVKRS.

hington, alors âgé de vingt-deux ans, était lieutenant-colonel de ce régiment, auquel s'étaient jointes quelques troupes d'Indiens. Il n'attendit pas la formation complète de ce corps pour se rendre sur le théâtre des opérations militaires : il conduisit les premières levées jusque dans les grandes prairies, ou l'on commença la construction du fort Necessity ; et , continuant de servir à l'avant-garde , il se rapprocha du fort du Quesne avec deux compagnies anglaises et une troupe de sauvages, afin d'éclairer, par une plus exacte connaissance du pays, la marche du corps qui devait le suivre. Arrivé à quelques lieues du fort du Quesne , il rencontra dans la nuit un détachement français de vingt à trente hommes, qui essuyèrent d'abord de la part des Anglais deux décharges de niousqueteriei Jumonville commandait ce détachement : il chercha à faire entendre qu'il était chargé d'une sommation pour le commandant anglais; mais i! n'eut pas le temps de la faire connaître en entier, et il fut tué d'un coup de feu dans cette funeste rencontre , dont les ténèbres devaient encore augmenter la confusion. La troupe française, enveloppée de toutes parts, fut faite prisonnière de guerre : un seul homme parvint à s'échapper, et il regagna le fort du Quesne, où le récit de la perte qu'on venait de faire excita la plus vive irritation.

Cet événement fut diversement jugé par les deux partis. Les Français le regardèrent comme une flagrante violation du droit des gens : ils voyaient dans .Jumonville un officier envoyé en parlementaire, et dont le caractère et ta mission devaient être respectés. Les Anglais pensaient, au contraire, que la mission d'un officier cesse d'être pacifique lorsqu'il s'avance à la tête d'une troupe armée ; ils ne virent dans cette escorte qu'un détachement militaire envoyé en reconnaissance, et la collision "fortuite de deux forces opposées l'une à l'autre leur parut être un de ces engagements qui se décident par le sort "des armes. Néanmoins, si Jumonville était déjà entre

les mains de ses ennemis lorsqu'il fut frappé à mort , leur commandant avait un cœur trop noble, trop généreux, pour ne pas s'affliger de sa destinée.

Il ramena au fort Necessity ses prisonniers de guerre, qui furent ensuite dirigés vers Ta Virginie ; et tandis que l'on continuait les travaux de ce poste retranché, où les Anglais recevaient de nouvelles troupes , la garnison du fort du Quesne attendit elle-même des renforts pour aller les attaquer. Un corps de cinq cents hommes de troupes réglées, et d'une nombreuse escorte de guerriers sauvages , fut chargé de cette expédition, et partit le 28 "juin, sous les ordres du capitaine de Villiers, frère de Jumonville.

Les Français n'étaient séparés que par quelques jours de marche du fort Necessity; ils arrivèrent le 3 juillet au pied de ses retranchements , et ils les attaquèrent avec vigueur. Un feu trèsvif fut engagé de part et d'autre ; il dura jusqu'au soir : les Anglais avaient déjà perdu cent cinquante hommes ; et Villiers, voulant épargner une plus longue effusion de sang, fit proposer aux assiégés de prévenir l'attaque qu'il devait renouveler le lendemain, et de rendre la place par capitulation, afin de ne pas l'exposer à être emportée de vive force. Les conditions furent signées dans la nuit, et Washington, devenu commandant de la forteresse , après la mort du colonel Frye, obtint de se retirer dans son pays, avec la garnison , une pièce d'artillerie et les honneurs de la guerre. Les Anglais s'engagèrent de leur coté à renvoyer incessamment au fort du Quesne les prisonniers qu'ils avaient faits précédemment.

Ces premières actions faisaient pressentir que les rives de l'Ohio seraient bientôt exposées à d'autres hostilités.

La Grande-Bretagne allait y porter des forces plus nombreuses ; elle fit passer en Virginie plusieurs régiments anglais auxquels on devait joindre les troupes de la colonie, et le général Braddock y arriva le \" février 1755 pour en prendre le commandement. Il établit son quartier général à Alexan-

drie, où il assembla ses troupes, et il y convoqua pour !e 18 avril un congrès des différentes colonies , afin de concerter avec leurs envoyés le système d'opérations qui serait suivi pendant la campagne. Alors on convint qu'il serait formé vers le nord trois expéditions , une sur les limites de l'Acadie, une autre vers le lac Champiain, et la troisième près du lac Ontario , tandis que le général Braddock marcherait lui-mêmevers l'Ohio pour s'emparer du fort du Quesne. Il avait sous ses ordres trois mille hommes de troupes régulières et de milices, ainsi qu'un petit nombre d'Indiens , et il s'avança d'at)ord jusqu'aux grandes prairies,' où l'on établit un camp retranché. Braddock y laissa un détachement de huit cents hommes sous les ordres du colonel Dunbar, et il se porta lui-même avec ses principales forces jusqu'à sept milles de distance du fort du Quesne.

Cet officier, accoutumé aux guerres d'Europe, s'y était signalé par son habileté et son courage ; mais il n'avait pas servi en Amérique , et les Indiens ont une manière de combattre qu'il ne connaissait pas.

Le capitaine Contrecœur, commandant du fort du Quesne, apprit le 8 juillet que l'ennemi s'approchait de la place ; il ne garda qu'une faible garnison, fit sortir toutes les troupes dont il pouvaitdisposer, et les mit sous les ordres du capitaine Beaujeu. Les Français quittèrent la forteresse à huit heures du matin ; ils rencontrèrent l'ennemi vers le milieu du jour, et ils l'attaquèrent avec vivacité, tandis que les Indiens leurs auxiliaires cherchaient à l'envelopper, en se répandant à droite et à gauche dans de profondes forets qui les abritaient. Braddock, au lieu o'y envoyer des éclaireurs, se porta avec toutes ses forces contre les trou-

Ees qu'il avait devant lui , et les fit d'aord plier. Beaujeu fut tué à la troisième décharge ; et le capitaine Dumas prit alors le commandement : il était secondé par Ligneris , et ces officiers chargèrent avec tant d'impétuosité qu'ils enfoncèrent l'avant-garde ennemie, et la rejetèrent sur le corps de

bataille , où l'action fut bientôt engagée. Les Indiens cachés dans les bois harcelaient en tirailleurs les flancs de l'armée anglaise qui, après une mêlée sanglante, cessa de résister: ses rangs se débandèrent; la plupart de ses officiers furent tués ou blessés en cherchant à rétablir le combat. Braddock fut iui-même blessé à mort, et on l'emporta du champ de bataille , où il venait de laisser son artillerie, ses équipages et le tiers de ses soldats. Ceux qui survécurent à ce désastre , et qui auraient pu se rallier aux troupes de réserve placées sous les ordres du colonel Dunbar, ne les rejoignirent que pour y porter la confusion et les entraîner dans leur fuite. La déroute devint générale , et les hommes échappés à cette expédition se retirèrent précipitamment en Virginie ; ils gagnèrent les villes du littoral , et laissèrent les établissements intérieurs à la merci des Indiens qui purent y continuer leurs incursions.

Un mois avant cette époque , d'autres hostilités avaient été commises sur l'Océan, et deux vaisseaux français, rjlckle et le Lys, avaient été attaqués dans les parages de Terre-Neuve, à dix lieues au sud-est du cap Raze. Ces bâtiments formaient l'arrière - garde d'une flotte partie de Brest sous les ordres de Dubois de la Mothe , et ils s'en trouvaient alors séparés par les chances de la navigation. Le capitaine Hocquart, commandant de VAlcide, ayant aperçu, le 8 juin, un groupe de vaisseaux vers l'horizon, crut avoir retrouvé l'escadre française, et il chercha à s'en rapprocher \ mais la flotte qu'il avait signalée était celle de l'amiral ai}glais Boscaven , qui , l'ayant également aperçu, arrivait sur fui à toutes voiles. Un engagement devenait inévitable, et le capitaine français s'y prépara résolument , quelle que fût Ta disproportion de ses forces. Après avoir soutenu le combat contre plusieurs vaisseaux anglais , il fut bientôt enveloppé par tous les autres : ses manœuvres étaient coupées , ses mâts près de tomber, et la plupart de ses canons démontés; il se rendit enfin à

l'amiral. Le Lys, qui était alors trop éloigné pour concerter sa défense avec VAlcide , fut attaqué à son tour par plusieurs vaisseaux ennemis : il se trouva entre deux feux, essuya plusieurs bordées d'artillerie, et combattit à la portée du mousquet, jusqu'au moment où il dut céder à des forces trop supérieures.

La guerre prenait alors en Amérique de nouveaux développements , et le colonel anglais Monckton avait été chargé d'étendre vers le nord les limites de l'Acadie, qui était encore bornée à la presqu'île de ce nom.

L'isthme qui sépare du continent cette péninsule n'a que sept lieues de largeur : il se trouve resserré d'un côté par la baie Verte , de l'autre par celle de Chinecto, et les Français y avaient construit, pour en défendre l'entrée, les forts de Gasparaux et de Beauséjour. Ces forteresses, érigées en 1750, deux ans après le traité d'Aix-la-Chapelle, étaient devenues les avant-postes des possessions occupées par la France entre le golfe Saint-Laurent et la baie de Fundy ; et d'autres établissements français étaient situés au nord de cette baie, sur le cours de la rivière Saint- Jean qui y verse ses eaux.

Mais la Grande-Bretagne désirait s'emparer de toute la région située entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre : elle demandait à la France la cession d'un territoire de vingt lieues de largeur sur toute la rive septentrionale de la baie de Fundi ; et n'ayant pu l'obtenir par les négociations de ses commissaires, chargés de la fixation des limites, elle fit enfin attaquer le fort Beauséjour par trois mille hommes que commandait le colonel Monckton. Cette forteresse soutint un siège de quatorze jours , et elle ne capitula le 16 juin qu'après avoir essuyé les désastres d'un bombardement. Sa reddition entraîna celle du fort Gasparaux, qui n'avait qu'une garnison de quarante hommes; et les Anglais se répandant ensuite au nord de la baie , allèrent attaquer le fort Saint-Jean, près de la rivière de ce nom. Le commandant n'avait que quelques sol-

dats, et ses retranchements n'étaient formés que de palissades; il prit le parti de les brûler , et se retira dans l'intérieur de la contrée oîj les Abénaquis avaient pris les armes, et d'oii ils faisaient de fréquentes incursions en Acadie.

La colonie des Français neutres qui étaient restés dans cette péninsule sous la protection de la foi publique , éprouva bientôt de la part des Anglais les traitements les plus rigoureux.

Elle avait formé ses principaux établissements sur la rivière d'Annapolis :

elle s'était ensuite étendue vers le nord-est; et cette peuplade, descendue des anciennes familles normandes que de Monts y avait conduites en 1604, se composait , un siècle et demi après, de douze mille personnes, qui avaient conservé , depuis la paix d'Utrecht , leurs églises , leurs prêtres , le libre exercice de leur reUgion. Ces hommes vivaient au milieu de leurs troupeaux, dans toute la simplicité des anciens patriarches : ils ignoraient les lettres ; un très-petit nombre savait écrire, et leur naissante industrie se bornait au tissage des toiles et des étoffes de laine destinées à leur usage ; ils avaient quelques pêcheries, et entretenaient avec la Nouvelle-Angleterre un faible commerce.

La cession de leur territoire à la Grande-Bretagne n'avait pas changé leurs sentiments envers la France ; ils avaient obtenu le privilège de ne pas porter les armes contre leurs compatriotes , et, persistant dans cette vertueuse résolution, ils se bornèrent à prêter un serment de fidélité et de soumission au gouvernement auquel ils se trouvaient assujettis par les traités. Cependant ceux qui étaient le plus rapprochés de la frontière étaient quelquefois inquiétés dans la jouissance des territoires restés en litige : on n'en avait fixé l'étendue, ni par la paix d'Utrecht, ni par celle d'Aix-la- Chapelle ; et tandis que les commissaires nommés en vertu de ce dernier traité discutaient les bases de cette démarcation, les terres situées àJ'extrémité de la baie de Fundy étaient de-

venues entre les Anglais et les Français le sujet d'une contestation à main armée. Les Français, qui possédaient un village au midi 'de la baie de Chinecto, où les Anglais avaient eux-mêmes érigé le fort Beau Bassin , furent attaqués en 1749 par le major Lawrence; et se voyant réduits à abandonner leurs habitations, qui n'avaient aucun moyen de défense , ils aimèrent mieux les brûler que de les laisser à l'ennemi , et ils se retirèrent dans le fort Beauséjour, placé au nord de la même baie. Cette destruction , ce départ furent considérés comme une défection :

on y vit un témoignage de haine, parce que l'on s'attribuait la souveraineté du territoire; on supposa que cette mesure était liée à un plus vaste plan, et l'on étendit sa défiance et son animadversion sur tous les Français dont les établissements étaient clispersés dans l'intérieur de l'Acadie.

La persécution qui les menaçait n'était pas encore ouvertement déclarée ; mais quand les hostilités eurent éclaté en Amérique, on ne garda aucun ménagement envers les Français neutres, et l'on s'arrêta au projet de déporter leur peuplade tout entière.

L'impartialité de l'histoire oblige à déclarer que quelques hommes avaient encouru la forfaiture, en cherchant à soulever les Micmacs, qui occupaient une contrée de l'Acadie, et en les excitant à commettre des dévastations sur le territoire britannique, quoique ces Indiens eussent fait la paix en 1752 avpc les colonies anglaises; mais il eût été équitable de ne poursuivre que les provocateurs. Au lieu de se borner à une si juste répression, on eut la cruauté d'envelopper dans le même exil toute la population, et douze mille hommes furent condamnés à chercher un refuge hors de l'Acadie ; la plupart furent même réduits à se procurer à leurs frais des moyens de transport pour s'expatrier et se disperser dans d'autres colonies. Il s'en rendit un grand nombre sur différents points de l'Anjérique anglaise, sans que les gouverneurs eussent été prévenus de leur arrivée , et eussent reçu

l'ordre de pourvoir à leur subsistance.

Quinze cents Acadiens débarquèrent en Virginie ; on les traita comme des prisonniers de guerre, et ils furent transférés en Angleterre, où on les enferma dans les prisons de Bristol et d'Exeter. Il en périt un grand nombre; les autres furent détenus pendant quelques années, avant d'être renvoyés en France. Douze cents hommes arrivèrent dans le Maryland; les plus jeunes vécurent du travail de leurs mains; les vieillards et les infirmes furent abandonnés aux secours de la charité. D'autres détachements abordèrent sur le littoral de la Caroline; les uns furent repoussés comme pirates et comme ennemis ; d'autres furent regardés comme des hôtes incommodes, et l'on refusa de s'en charger. Un navire qui portait des réfugiés en Pensylvanie fut brisé par la tempête; et les autres Acadiens dont les bâtiments furent épargnés, envièrent le sort de l'équipage qui avait péri.

Cependant il y eut quelques émigrations plus favorisées ; la cause de l'infortune trouva des défenseurs , et ceux-ci reçurent avec humanité des hommes qui avaient tout perdu. La bienveillante pitié des citoyens cherchait ainsi à réparer les rigueurs des gouvernements , et les vertus privées donnèrent à la politique une leçon :

toute prévention nationale avait 'disparu ; c'étaient des hommes à secourir.

Plusieurs navires, après avoir inutilement cherché des lieux d'asile dans les différentes colonies étrangères, ramenèrent leurs voiles vers la baie de Fundy, et ils abordèrent aux territoires que la France occupait encore. Chassés de leurs possessions d'Acadie, ils se trouvaient entièrement affranchis de leurs devoirs de neutralité: ils armèrent en course quelques bâtiments , et pendant la durée de la guerre ils causèrent au commerce maritime des colonies anglaises de nombreux dommages. Tous ceux qui gagnèrent les possessions françaises y reçurent les secours que l'on devait à leur infortune ; l'île de Cap-Breton et le Canada se trouvaient à leur portée;

L'UNIVERS

on accorda à ceux qui s'y rendirent , des terres , des instruments d'agriculture et quelques bestiaux. Tous ces hommes étaient pasteurs ou cultivateurs; ils étaient accoutumés au travail, et ils recommencèrent des établissements, où ils devaient être troublés, après quelques années d'épreuve, par de nouveaux changements de domination.

Les Anglais, qui avaient regardé comme nécessaire à leur sûreté en Acadie le départ de ces anciens colons, étaient d'autant moins disposés à les ménager qu'ils s'attendaient à être prochainement attaqués dans cette presqu'île par l'escadre de Dubois de la Mothe, qui se trouvait dans le port de Louisbourg. Une flotte anglaise de vingt-deux vaisseaux de guerre et de sept frégates sous les ordres de l'amiral Holburne , avait paru le 19 août devant la même rade; mais au lieu de chercher à engager le combat, elle s'était retirée vers Halifax , et le 25 septembre, elle avait éprouvé dans ces parages une violente tempête qui avait détruit quatorze navires :

les autres étaient trop maltraités pour qu'on pût en attendre quelque service; ils avaient perdu leurs mâts et leurs agrès, et la plupart des naufragés qui parvinrent à gagner les côtes de la péninsule y furent massacrés par les sauvages.

Tandis que ces événements se passaient en Acadie , un corps de troupes anglaises sous les ordres du général .Tohnson s'avançait vers le lac Champlain , et devait attaquer le fort de la Couronne; mais le gouverneur du Canada avait pourvu à sa défense, et les Français voulurent prévenir les desseins 'de l'ennemi en se portant à sa rencontre. Ils défirent d'abord un détachement de mille hommes de troupes, et , le 8 septembre 1755, ils attaquèrent dans son camp le général Johnson; mais dans cette seconde affaire, le baron de Dieskau qui les commandait fut blessé et fait prisonnier, ils perdirent sept cents hommes, et ils se replièrent sur le fort de Ticonderoga (voy.p/. 35). liCgénéral Johnson venait

d'être également blessé, et les pertes qu'il avait faites dans ces deux journées ne lui permettaient pas de suivre son expédition, La saison était d'ailleurs avancée, et les opérations militaires furent bientôt suspendues.

Les Français gardaient toutes leurs positions sur cette partie des frontières : ils occupaient les forts de Frontenac et de Niagara aux deux extrémités du lac Ontario; ils conservaient la liberté des communications entre le Canada et la Louisiane, et les avantages qu'ils avaient obtenus vers l'Ohio étaient bien supérieurs aux pertes qu'ils avaient éprouvées sur quelques autres points.

Leur victoire près du fort du Quesne avait accru chez les Indiens leur ascendant et leur renommée ; et cette disposition en faveur des Français était commune à la plupart des tri'bus placées entre les Apalaches et le Mississipi. Quelques-unes de ces peuplades n'étaient que les débris d'anciennes nations qui furent autrefois plus puissantes : on distinguait au milieu d'elles les Shawanèses , les Mingoes , les Lennilénapes qui , depuis l'arrivée des Européens , étaient plus connus sous le nom de Delawares , parce qu'on les avait rencontrés sur les rivages de la baie à laquelle on avait donné ce nom. Ces diverses tribus, successivement réduites à un petit nombre, s'étaient rapprochées les unes des auti-es pour se prêter un appui mutuel ; mais elles ne formaient point un corps de nation aussi compacte que la confédération des Iroquois : des jalousies mutuelles les divisaient encore; et leur ligue eût été facile à dissoudre , si ces tribus indiennes n'avaient pas été persuadées que leur intérêt était alors le même, et qu'elles avaient à défendre contre les Anglais la cause de leur indépendance. En effet, c'était par eux qu'elles se voyaient graduellement dépossédées de leur territoire : celles qui s'étaient repliées à l'ouest des Apalaches n'y étaient point inquiétées au milieu de leurs forêts; et la France, en formant quelques établissements dans leur voisinage, ne leur avait

annoncé jusqu'alors que des vues protectrices.

Les Chérokées profitèrent , pour se soulever contre les colonies anglaises, du moment oii ils les croyaient affaiblies par une défaite. Ils étaient d'ailleurs excités à cette défection par les émissaires des Indiens de l'Ohio, et ils voyaient avec ombrage les préparatifs que faisait le gouverneur de la Caroline pour ériger deux forteresses sur les frontières de leur territoire.

Les Chérokées ne sont pas errants comme plusieurs autres tribus : ils croient que leur premier père descendit des nuages sur les contrées qu'ils occupent encore ; les lieux où reposent leurs ancêtres sont en vénération; tout homme est tenu de les défendre, et ils regarderaient comme honteux de les abandonner.

Pour faire cesser leur défiance et pour assurer le maintien de la paix , Gleen , gouverneur de la Caroline , se rendit au milieu d'eux en 1755; il eut avec leur chef une entrevue, et il

[)arvint, non seulement à ramener eurs dispositions, mais à obtenir d'eux la cession d'un immense territoire, où les établissements de la colonie s'étendirent bientôt, et où l'on fit construire trois forteresses sur l'un et l'autre versant des Apalaches ; celles du Prince-Georges et de Moore s'élevaient près du Savanhah, et le fort de Loudown fut érigé au delà des montagnes, sur les bords du Ténessée.

Les opérations hostiles qui s'étaient succédé depuis deux ans en Amérique n'avaient pas encore amené une rupture en Europe; mais la France répondit enfin aux agressions de ses ennemis, en s'emparant de l'île de Minorque; la Grande-Bretagne déclara la guerre le 17 mai 1756, et l'ame ardente de William Pitt, qui fit embrasser à son pays cette détermination , lui fit aussi adopter toutes les mesures propres à la soutenir avec vigueur. Il fallait du temps pour les préparer; et le comte de Loudown, chargé du commandement des troupes en Amérique, eut d'abord à se tenir sur la défensive ; il établit son quar-

tier-général à Albany , d'où il se borna à couvrir les frontières menacées. La Nouvelle-Angleterre leva un corps de trois mille hommes ; New-York fit un armement semblable; et ces troupes, jointes à celles du général Johnson, furent de nouveau chargées de faire le siège du fort de la Couronne, Mais pendant ces préparatifs les Français s'approchèrent du fort Oswego que leurs ennemis avaient fait construire depuis quelques années sur la rive méridionale du lac Ontario. Les Anglais avaient fait de cette place leur principal entrepôt militaire, et ils y avaient réuni quinze cents hommes pour en assurer la défense, lorsque le marqais de Montcalm, chargé de cette expédition , vint attaquer par terre et par eau les retranchements de la forteresse, qui se rendit le 14 août 1756, après quelques jours de siège: elle avait perdu un dixième de sa garnison dans les premières sorties; le reste des troupes fut fait prisonnier de guerre; et cette perte ayant déconcerté les desseins de l'ennemi , il ne put, pendant la durée de cette campagne, effectuer aucune entreprise. Les troupes qu'il avait envoyées vers le lac Champlain éprou\èrent elles-mêmes un échec considérable, et il ne fut pas plus heureux sur les frontières de Pensylvanie, où les Français lui enlevèrent le fort Granville.

Après la saison des opérations militaires , on fit de part et d'autre des préparatifs pour la campagne suivante.

Les Anglais se disposèrent en 1757 à faire une invasion dans le Canada , et ils avaient rassemblé au fort Saint- Georges, près du lac qui reçut ensuite le même nom , un corps de troupes et des approvisionnements de vivres et de munitions; mais le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, chercha à ruiner leurs préparatifs, en s'emparant de cette forteresse, et il fit marcher vers le lac un corps de huit mille hommes, composé de troupes régulières, de milices et de sauvages:

le marquis de Montcalm était à leur tête. Il alla d'abord occuper la position de Ticonderoga , et il envoya eu

L'UNIVERS

reconnaissance plusieurs détachements pour tenter les approches de la place.

Les communications du fort Saint- Georges avec le fort Edouard furent ensuite interceptées; la tranchée fut ouverte à cent cinquante toises des remparts ; Montcalm la fit conduire jusqu'aux bords du fossé; et les Anglais, prévenant une attaque décisive, se rendirent par capitulation le 9 août 1757. La garnison s'engageait à ne pas porter les armes pendant dix-huit mois contre les Français et leurs alliés. Jusqu'à ce moment les opérations de la guerre en Amérique avaient été favorables à la France; et quoiqu'elle n'eût fait passer que de faibles secours dans le Canada, le zèle et l'habileté de quelques hommes parvinrent à y multiplier leurs ressources. Le marquis de Vaudreuil, arrivé à Québec depuis le commencement des hostilités, avait su retenir dans les intérêts de la France les tribus indiennes; et ce gouverneur avait cherché , par leur coopération, à suppléer aux forces que le ministère ne lui faisait pas parvenir. Le général de Montcalm, placé à la tête des troupes , leur inspirait une confiance sans réserve; il était aimé des sauvages, et en montrant des égards à leurs chefs de guerre , il les entraînait dans ses résolutions.

Avant d'accorder à la garnison anglaise du fort Saint-Georges une capitulation, il avait assemblé le conseil des Indiens pour leur en communiquer les articles. « Vous avez pris «part aux périls, et vous nous avez « secondés avec courage ; le sort de « l'ennemi est dans nos mains ; je ne « veux pas en disposer sans vous. »

Les Indiens furent sensibles à ce procédé, ils laissèrent à Montcalm le soin de régler les conditions de la prise , et ils lui promirent de ne pas inquiéter la garnison dans sa retraite.

Ce général eut souvent à employer son ascendant sur l'esprit des sauvages, soit pour trouver en eux d'utiles auxiliaires , soit pour contenir leur esprit de vengeance, et adoucir les fureurs de la guerre.

Mais tandis que les Canadiens lut-

taient avec tant d'énergie et de succès contre des forces supérieures , l'Angleterre s'attachait a les priver de \ tous les secours de leur métropole, j Le désir d'assurer un puissant défen- 1 seur à ses possessions de Hanovre, i qui pouvaient être attaquées par la France, lui faisait chercher des se- I cours sur le continent ; et après s'être j inutilement adressée à la Hollande , | elle avait contracté une étroite alliance avec le roi de Prusse Frédéric II, que l'étendue et la fécondité de son génie militaire avaient placé au rang des plus grands capitaines. L'Angleterre espérait ainsi attirer en Allemagne les principales opérations de la guerre:

l'extension que les hostilités allaient recevoir devenait utile au projet qu'elle avait formé, de porter sur l'Océan et en Amérique une grande partie de ses forces, et de profiter dans les deux Indes des embarras que la France pourrait éprouver en Europe.

Louis XV chercha de son côté à opposer d'autres alliances à celle que les Anglais venaient de conclure. On vit alors cesser les longues jalousies des maisons de France et d'Autriche, et les deux cours se lièrent pour s'opposer aux entreprises de la Prusse qui n'avait pris les armes que pour s'agrandir.

La première opération de la France fut l'occupation militaire du Hanovre.

Le maréchal d'Estrées, qui commandait l'armée française , ouvrit glorieusement la campagne, et après avoir défait le duc de Cumberland en plusieurs rencontres , il gagna contre lui ; le 1.5 juillet 1757, la bataille de Hastenbeck. Le maréchal de Richelieu vint prendre alors le commandement:

l'expédition de Minorque l'avait honorablement signalé, et il soutint sa renommée par de nouveaux succès.

Les troupes anglaises et hanovriennes s'étaient repliées sur le Wéser ; il les poursuivit jusqu'à Stade, et les réduisit à conclure, le 8 septembre, la capitulation de Closter-Seven , en vertu de laquelle ce corps d'arn)ée devait être dissous.

11 serait étranger à notre sujet de suivre en Allemagne les opérations d'une guerre à laquelle toutes les puissances de l'Europe furent successivement appelées à prendre part.

Celles qui n'avaient d'abord paru que comme alliées de la France et de l'Angleterre, n'eurent bientôt à combattre que pour des intérêts qui leur étaient propres : elles se disputèrent entre elles des champs de bataille et des conquêtes. Les lambeaux des états plus faibles furent déchirés par la Prusse et par l'Autriche ; la Russie , la Suède, vinrent prendre part à cette sanglante proie; et tandis que l'Angleterre épargnait au moins ses hommes , eu achetant des troupes sur le continent , où elle n'envoyait plus que des subsides, les Français continuaient d'y verser leur sang pour une cause qui leur devenait étrangère. Les sacrifices qu'ils avaient à faire en Allemagne les privaient des moyens de secourir leurs possessions d'Amérique; la guerre continentale faisait languir tous les autres services : on ne construisait pas dans les ports ; la défense des colonies était négligée; les communications maritimes n'étaient pas libres ; et l'insuffisance des forces navales exposait même les côtes de France à de plus faciles incursions de la part de l'ennemi.

L'amiral Hawk se rendit avec une escadre anglaise dans les parages de la Saintonge, après avoir longé les côtes de la Normandie et de la Bretagne , où il feignait de vouloir débarquer. Le maréchal de Sennetère veillait à la sûreté de cette province ; le régiment de Rouergue , les milices de Figeac gardaient l'île d'Oléron, et d'autres troupes occupaient l'île de Ré; Rochefort était bien fortifié; les habitants de la Rochelle se hâtèrent de mettre leur ville en état de défense; les enfants même vou4urent y concourir, et un ouvrage en terre, dont ils avaient apporté les fascines et les matériaux dans leurs faibles mains, reçut le nom de batterie des Enfants.

L'escadre anglaise s'engagea dans le Pertuis d'Antioche le 2t septembre

1757; elle alla faire une descente dans l'île d'Aix , passa le grand canal entre cette île et celle d'Oléron, et parut vouloir débarquer sur les rives de la Charente; mais les préparatifs qu'on avait faits sur la plage lui firent abandonner ce projet, et le l*"" octobre elle regagna la haute mer.

Une nouvelle expédition fut formée en 1758 contre les côtes de France; elle était commandée par lord Anson , et les troupes débarquèrent à Cancale, d'où elles se portèrent à Saint-Servan : elles y brûlèrent plusieurs magasins , et détruisirent les navires marchands ou armés en course qui se trouvaient dans le port. La ville de Saint-Malo fut menacée, et les Anglais étaient à ses portes; mais le duc d'Aiguillon, qui commandait en Bretagne, avait jeté quelques secours dans cette place ; il avait pris poste à Dinan , et il y^ attendait des troupes qui arrivaient à marches forcées , lorsque l'ennemi, craignant d'être coupé dans sa retraite , se hâta de se replier sur la baie de Cancale où il se rembarqua.

L'intention des Anglais était de porter l'alarme sur plusieurs points du littoral : ils se présentèrent deux fois devant le Havre, et se dirigèrent ensuite vers Clierbourg; mais "ils se bornèrent à en reconnaître les côtes; et après avoir échangé quelques volées d'artillerie avec les différents postes du rivage, ils regagnèrent les ports d'Angleterre pour y prendre de nouveaux renforts. Leur flotte reparut le 7 août dans les mêmes eaux ; elle effectua son débarquement à quelques milles de Cherbourg, et les troupes vinrent attaquer cette place, dont la garnison crut devoir se retirer vers Valogne. Les Anglais, devenus maîtres de Cherbourg, garnirent de retranchements et d'artillerie les hauteurs voisines, et ils essayèrent de se maintenir dans ces positions ; mais le duc de Luxembourg faisait arriver à Valogne, en toute hâte, les troupes qui se trouvaient à Coutances, à Saint-Lô, à Granville, et il allait marcher aux ennemis , quand ils prirent le parti de

L'UNIVERS

se retirer, après avoir ruiné une partie du port et des retranchements.

Les Anglais , en quittant Cherbourg, se portèrent sur les côtes de Bretagne, firent une descente dans l'anse de Saint- Brieux, et vinrent camper entre cette ville et Dinan. Le duc d'Aiguillon se dirigea aussitôt sur Lamballe , où il fit arriver des troupes de Tréguier et des autres villes : de là il suivit et observa tous les mouvements de l'ennemi qui s'était avancé jusqu'à Matignon; et les Anglais commencèrent alors à se replier sur Saint-Cast, où ils avaient le projet de se rembarquer; mais ils étaient si vivement pressés par les troupes du duc d'Aiguillon, et toutes les manœuvres de ses différents corps avaient été si bien concertées, que l'ennemi eut bientôt à soutenir siu* la plage un combat général, dans lequel il perdit un grand nombre d'hommes :

la plupart tombèrent sur le champ de bataille ; d'autres se noyèrent en voulant regagner leurs navires.

Les tentatives que les Anglais venaient de faire à plusieurs reprises pour harceler les côtes de France, avaient pour but de rendre nécessaires à la défense de ce royaume les troupes qu'on aurait pu envoyer dans ses colonies d'Amérique. L'ennemi espérait y reprendre avec plus de succès le cours de ses opérations militaires , et l'attaque de l'île de Cap-Breton était la principale entreprise qu'il s'était proposée. Tandis que ses croisières observaient les ports de France où l'on faisait des armements , une flotte commandée par l'amiral Boscaven cingla vers cette île, et arriva le 2 juin 17.58 dans la baie de Gabori. Les troupes de terre étaient conduites par le général Amherst, qui avait sous ses ordres les brigadiers-généraux Lawrence, Wolf et Whitmore; et le débarquement commença, dans la nuit du 8 juin, entre le Cap-Blanc et l'anse du Cormoran. Ln détachement placé sur la côte opposa aux Anglais une vive résistance : mais le major Scott s'étant emparé, avec une extrême bravoure, du sommet d'un rocher qui dominait cette position et qu'on avait regardé

comme inaccessible, le corps de troupes qui défendait le rivage fut pris en flanc, et se replia sur Louisbourg, après avoir essuyé quelques pertes. La garnison de cette place était composée de deux mille huit cents hommes; on évaluait à seize mille hommes les forces de l'ennemi , et quelle que fût la disproportion du nombre , un conseil de guerre résolut de tenir jusqu'à l'extrémité, afin d'opérer une diversion dont le Canada pût tirer avantage pour sa propre défense.

Les Anglais établirent à quelque distance de la ville deux camps retranchés, et en avançant les travaux du siège , ils eurent souvent à se défendre contre les sorties de la garnison. Le capitaine Desherbiers, qui tenait encore la campagne avec un faible déta chement, parvint, le 11 juillet, à jeter quelques secours dans la place; cependant elle était toujours serrée de plus près, et la perte de cinq bâtiments de guerre qui mouillaient dans le port, rendit encore sa situation plus difficile. L'artillerie anglaise mit le feu à un vaisseau , et l'explosion de ce navire causa la perte de ceux auxquels se communiqua l'incendie. Deux autres vaisseaux avaient échappé à ce premier désastre ; mais ils furent entoui'és et assaillis par la flotte anglaise : l'un des bâtiments fut mis en feu , l'autre fut emporté à l'abordage.

Le port n'offrait plus qu'un bassin désolé et couvert de débris flottants ; les batteries étaient ruinées, et n'avaient plus que douze pièces en état de servir ; les brèches , ouvertes par le canon ennemi, étaient déjà praticables ; la garnison affaiblie n'avait aucun moyen de réparer ses pertes; et dans cette triste situation il ne lui restait plus que d'obtenir une capitulation honorable. Drucourt, commandant de la place , fit demander une trêve pour régler les articles de la reddition , et U fut convenu que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre, que l'île de Cap-Breton serait rendue, et que l'île Saint- Jean, où l'on n'avait qu'un détachement de quarante hommes , serait également abandonnée. La

ÉTATS-Ur^IS D'AMÉRIQUE.

capitulation fut signée le 26 juillet ; et cette conquête, qui livrait aux flottes ennemies les libres avenues du golfe Saint-Laurent, priva la France de ses communications avec le Canada, contre 'equel allaient se diriger les nombreux armements de la Grande-Bretagne.

Il était arrivé à New- York un renfort considérable de troupes anglaises.

Abercrombie avait remplacé lord Loudown dans le commandement de l'armée : il résolut d'attaquer les Français sur différents points, et il dirigea ses premières opérations contre le général Montcalm , campé près de Ticonderoga avec trois mille hommes de troupes réglées et avec douze cents Canadiens ou sauvages. Un long abatis d'arbres servait de retranchement à cette position , et les Français y furent vivement attaqués le 8 juillet 1758 : cependant, quoique l'ennemi revînt plusieurs fois à la charge , il ne put forcer leur ligne de défense. Eux-mêmes sortirent de leur camp, prirent l'offensive contre Abercrombie, tournèrent ses positions, et défirent ce corps d'armée , qui se retira en désordre, et perdit dans le combat ou la retraite quatre mille hommes, tués ou faits prisonniers.

Malgré la perte que les Anglais venaient d'éprouver, ils conservaient cependant l'avantage du nombre et pouvaient former d'autres entreprises. Le colonel Bradstreet fut détaché vers le lac Ontario; il en gagna l'extrémité orientale, et vint attaquer le fort de Frontenac, dont il se rendit maître le 27 août. Cette prise coupait les communications du Canada inférieur avec les grands lacs; et les Anglais trouvèrent dans l'arsenal une grande quantité d'armes et de munitions destinées aux troupes françaises qui occupaient les bords de l'Oh'io. Une autre expédition fut alors dirigée contre le fort du Quesne , qui ne pouvait plus recevoir du Canada les mêmes secours.

Mais avant d'aller attaquer cette place, les Anglais avaient cherché à détacher de la France les Delawares, les Sha- ■wanèses, les Mingoes et les autres nations indiennes voisines du fleuve. Dès l'année précédente, un traité de paix

10' Livraison. (États-Unis d'Amérique."!

HS

avait été conclu à Easton entre les Pensylvaniens et les Delawares; ce bon accord prépara un rapprochement avec les autres tribus.

Un frère morave , Frédéric Post , Allemand d'origine , homme simple , honnête et religieux , fut chargé de cette importante mission. Il avait vécu dix-sept ans au milieu des Indiens Mohicans , dans la vue de les convertir au christianisme ; et, quoiqu'il fût illettré, sa raison forte , son langage persuasif, et l'exacte connaissance qu'il avait des moeurs et des affaires des Indiens , lui donnaient de l'ascendant sur leurs esprits. Il partit de Philadelphie le 15 juillet 1758 , prit des guides et une escorte à Bethléem , qui était le chef-lieu des établissements moraves, et se dirigeant vers l'ouest , arriva enfin sur les rives du Monongahela. Le chef de la nation delaware était avec lui : il voulait que tous les Indiens , depuis le soleil levant jusqu'au couchant, ne formassent qu'un seul corps ; il désirait leur inspirer l'amour de la paix ; et il envoya des messagers à toutes les tribus voisines , pour inviter leurs chefs à se réunir avec lui autour du feu du conseil , et à fumer ensemble le calumet (voy. pi. 36).

Une députation de Shawanèses et de Mingoes se joignit bientôt au cortège des Delawares ; ils se rendirent tous près du fort du Quesne , dont ils ne se trouvèrent plus séparés que par le lit du fleuve , et ils parvinrent à attirer à une conférence les chefs indiens qui étaient dans la place. Le commandant français ne pouvait empêcher cette entrevue, quoiqu'il en craignît les résultats ; quelques officiers y assistèrent de sa part ; et Frédéric Post expliqua ainsi l'objet de sa mission : « Frè- « res desAlléghanys, les routes qui nous « séparaient étaient fermées , mais « nous les avons rouvertes pour venir « à vous , et nous vous saluons cordia- « lement. Le mauvais esprit avait soufflé « entre nous la jalousie et la crainte ; « demandons au bon esprit son assis- « tance , pour qu'il ranime dans nos « cœurs l'amour qui unissait nos an- « cêtres. Douze mois se sont écoulés « depuis la paix que nous avons faite

L'UNIVERS

« à Easton avec les Delawares et avec rt dix autres nations : alors nous avons « demandé à Dieu d'avoir pitié de nous, « et de cacher si bien les ossements des « hommes qui avaient péri dans la « guerre , qu'on ne pût jamais les re- « trouver , et que le souvenir de nos « discordes fût effacé de notre mémoire « et de celle de nos enfants et de nos « derniers neveux. La hache est ense- « velie , ne cherchons plus à la relever « et à rouvrir nos cicatrices. Un grand « nombre de guerriers anglais vont « venir dans cette contrée ; mais ce « n'est point pour vous combattre :

« ils marchent contre les Français ; et «je vous prends par la main pour « vous séparer d'eux. Nous vous ^ re- « gardons comme appartenant au même « pays que nous ; notre devoir est de « veiller à votre sûreté : nous vous « invitons à vous retirer , et à vivre « paisiblement et loin du péril , avec « vos femmes et vos enfants. »

Après avoir écouté les propositions qui venaient de leur être faites, les Mingoes et les Shawanèses promirent d'en délibérer , et ils déclarèrent , quelques jours après, qu'ils accédaient aux conditions de la paix précédemment conclue avec les Delawares. Frédéric Post , ayant accompli sa mission, quitta les bords de l'Ohio le 27 août , et il revint en Pensylvanie , rendre compte du succès qu'il avait obtenu.

Cet envoyé se remit en route le 25 octobre pour regagner les mêmes rivages; mais ses nouvelles négociations allaient être soutenues par le voisinage d'une armée, et le général Forbes, chargé d'une expédition contre le fort du Quesne , avait déjà franchi les Apalaches , et avait établi son camp près du Laurelhill, quand Frédéric Post y parvint.

On lui donna une escorte de cent hommes ; il suivit la route qui conduisait vers rohio , et s'avança ensuite dans la vallée du Beaver-Creek , j^our arriver au milieu des Shawanèses , dont le territoire s'étendait jusqu'au Scioto. Les Indiens de cette contrée venaient de recevoir un message du commandant du fort du Quesne, qui les invitait à se joindre à lui en

toute hflte, pour marcher ensemble contre les Anglais; mais l'opinion de leurs guerriers était changée : ils refusèrent de se rendre auprès de lui ; et l'abandon successif des différentes tribus lui étant alors tout espoir de défendre la place , il prit la résolution de l'évacuer et d'aller attendre des renforts sur un autre point.

On apprit le 2.5 novembre que les Français étaient partis du fort du Quesne après en avoir détruit les retranchements ; que le commandant s'ct.iit dirigé avec deux cents hommes sur Vénango, situé entre cette forteresse et le lac Erié; que les autres avaient descendu l'Ohio pour chercher encore à se fortifier sur ses bords , et que le général Forbes était entré, sans coup férir, dans cette place ruinée et abandonnée, oii il laissa une garnison chargée de la remettre en état de défense.

Les Anglais demandèrent alors aux chefs indiens de ne pas souffrir que les Français formassent ailleurs un autre établissement, et les Indiens parurent disposés à les éloigner; mais ils voulaient que les Anglais se retirassent également , et un de leurs anciens s'exprima ainsi : « Toutes nos « nations sont unies pour défendre « leurs lieux de chasse dans les AUé- « ghanys, et pour ne pas souffrir que « des étrangers viennent s'y établir.

« Si >ous vous retirez au delà des « montagnes, vous attirerez tous les « Indiens dans votre parti; mais si « vous persistez à vous établir ici, tous « s'élèveront contre vous : je crains « que la guerre ne se rallume et que la « paix ne revienne plus. >> Les Anglais, mécontents de cette disposition, essayèrent de la changer; mais elle était invariable.

Nous avons décrit avec quelque étendue l'expédition dirigée contre le fort du Quesne, parce qu'elle fut favorisée par la défection de toutes les tribus indiennes que les Français avaient eues jusqu'à ce moment pour auxiliaires. La perte de cette place, qui prit alors le nom de Pittsbourg, entrania celle des autres établissements français formés

ÉTATS-UINIS D'AMÉRIQ^UE.

sur les rives de rohio et de ses affluents.

On vit en cette occasion combien les Indiens étaient versatiles dans leurs alliances : ils cédaient à la fortune, et suivaient le parti qu'elle commençait à favoriser. Les Anglais prolitèrent habilement de l'influence de quelques tribus pour changer les dispositions de toutes les autres , et pour les détacher des intérêts de la France; mais on put en même temps reconnaître que tous ces Indiens, si variables dans leurs affections , étaient du moins unanimes dans leurs vœux pour l'indépendance, et qu'en cherchant l'amitié d'une nation européenne, ils désiraient s'affranchir de sa tutelle, et n'avoir au milieu de leur territoire aucun de ses établissements. Nous aurons plusieurs fois à signaler le généreux esprit qui les animait, et les efforts qu'ils tentèrent pour ne pas être asservis.

La campagne de l'année 17-59 s'ouvrit par une expédition maritime de l'Angleterre contre les possessions françaises dans les Antilles. Huit mille Anglais débarquèrent le 16 février à la Martinique ; mais le général de Beauharnais, qui venait d'y arriver comme gouverneur, marcha contre eux à la tête des troupes et des colons , et il força l'ennemi à se rembarquer, après lui 'avoir fait éprouver une perte de huit cents hommes. Alors la flotte anglaise, commandée par Moore, se dirigea vers la Guadeloupe. Le bourg de Basse-Terre, qui en était la capitale, fut abandonné par les habitants ; et ceux-ci se retirèrent dans d'autres positions fortifiées, oii ils ne capitulèrent qu'après trois mois de résistance.

Une escadre française, commandée par Bompart, leur amenait quelques secours ; mais elle ne put arriver qu'après la reddition de cette île, qui entraîna celle de Désirade et de Marie -Galande.

La France, ayant à soutenir en Europe une guerre difficile, continuait de borner ses expéditions maritimes à quelques armements incomplets; mais en cherchant à ménager et à tenir en

réserve une partie de ses forces navales , elle se présentait au combat avec plus de désavantage, et sa marine, venant à se ruiner en détail, n'offrait plus les mêmes moyens de protection a ses colonies.

De nouveaux efforts furent faits par les habitants, pour nuire au moins au commerce britannique, et les armements en course se multiplièrent; mais les pertes qu'ils causaient à l'ennemi n'arrêtaient poir.t ses entreprises militaires. Les préparatifs de l'invasion du Canada se poursuivaient sans relâche ; et comme les principales forces destinées à la défense de cette colonie se trouvaient alors au midi du Saint-Lanrent et vers le lac Champlain, les Anglais cherchèrent d'abord à s'emparer des positions que le marquis de Montcalm y occupait encore.

Ce général ne voulut point affaiblir dans un premier engagement les troupes qui lui restaient; et sachant qu'une flotte anglaise avait pénétré dans le golfe de Saint-Laurent, pour remonter le fleuve et venir assiéger Québec, il quitta , pour voler au secours de la capitale, les retranchements de Ticonderoga; il fit évacuer le fort de la Couronne, et se borna à laisser, au midi du lac Chambly, un détachement, qui se fortifia dans l'île Aux-Nolx, et qui était chargé d'intercepter entre le lac Champlain et le Saint -Laurent la ligne de la navigation.

Pour éclaircir les événements militaires qui allaient décider du sort de Québec, il convient de se rendre compte de sa situation , et de celle des autres lieux où le théâtre de la guerre allait être porté. Québec est placée sur la rive septentrionale du Saint-Laurent, au point où ce fleuve se rétrécit tout à coup et n'a plus qu'un mille de largeur. La ville haute occupe une plateforme qui va se rejoindre à la chaîne des collines d'Abraham, et les flancs du rocher où elle est bâtie sont escar-

Eés sur tous les autres points : la ville asse s'étend au pied de ce rocher, sur un terrain d'alluvion déposé par les eaux du fleuve. A l'orient de Québec, on voit la plage de Beauport,

L'UNIVERS

séparée de la ville par la rivière Saint- Charles , et bornée à l'autre extrémité par la rivière et le saut de Montmorency. On rencontre à l'occident de la place et en remontant le fleuve, le cap au Diamant, l'anse des Mers, l'anse aux Foulons, le village de Sillery, le cap Rouge, où les hauteurs d'Abraham vont se terminer; et l'on arrive ensuite à la pointe aux Trembles , et de là au fort de Jacques-Cartier : cette dernière position est à sept lieues de distance de la capitale.

Les navigateurs qui remontent le Saint-Laurent pour arrivera Québec, passent entre l'île d'Orléans et la rive méridionale du fleuve; ils doublent ensuite la pointe Lévis , qui se projette sur la même rive, et qui forme l'extrémité de la côte de Lauson , où l'on peut établir des batteries contre la ville basse.

I^es principales opérations de la campagne s'exécutèrent dans les différentes positions que nous venons d'indiquer. La flotte anglaise chargée d'une expédition contre le Canada était commandée par l'amiral Saunciers, et dix mille hommes étaient sous les ordres du générai Wolf. Une partie de l'armée débarqua, le 29 juin 1759, à l'extrémité occidentale de l'île d'Orléans : deux autres divisions abordèrent ensuite, l'une vers la pointe de Lévis, l'autre près du saut de Montmorency. L'armée anglaise se trouvait ainsi partagée en trois corps, placés a quelques milles de distance les uns des autres; et l'on fut d'abord indécis sur le point où ses principales attaques seraient dirigées.

Le camp français, chargé de couvrir la capitale, fut établi dans la plaine de Beauport : Montcalm commandait l'armée; mais il avait à concerter ses opérations avec le marquis de Vaudreuil, gouverneur du (Canada, dont le quartier général était aussi placé dans le camp.

Les batteries anglaises établies sur les hauteurs de Lauson commencèrent le 12 juillet un feu meurtrier, et les bombes qu'elles lancèrent sur la ville basse en eurent bientôt ruiné une

grande partie. Le 31 du même mois, les Anglais attaquèrent l'aile gauche du camp français , voisine du saut de Montmorency; mais ils furent re-

Koussés avec une perte de sept cents ommes : alors leurs projets d'attaque sur ce point furent abandonnés; ils renforcèrent le corps de troupes qu'ils avaient établi sur les hauteurs de Lauson, et plaçant d'autres détachements sur de légers navires propres à remonter le lit du fleuve, ils firent successivement et sur différents points des débarquements partiels, dans la vue de fourrager les campagnes voisines, d'attirer de ce côté l'attention des troupes françaises, et de les fatiguer par une longue suite de marches et de contre-marches. Il fallut, en effet, détacher un corps de deux mille hommes pour couvrir cette partie du rivage : Bougainville était chargé de le commander; et comme ce poste paraissait alors le plus exposé à l'ennemi , on lui donna l'élite des soldats de l'armée. Cet officier établit son quartier-général au village de Sillery, situé à trois lieues de distance : il plaça une ligne de redoutes et de sentinelles sur les {joints intermédiaires qui pouvaient être menacés ; et tous les mouvements ' de l'ennemi furent long-temps observés et suivis avec assez de vigilance pour qu'il ne pût tenter aucun débarquement.

Mais les Anglais, ayant enfin rassemblé vers la pointe de Lévis toutes leurs embarcations et toutes leurs troupes, tentèrent, dans la nuit du 12 au 13 septembre, une descente sur la rive gauche du fleuve. Les abords de la côte où ils débarquèrent étaient si escarpés qu'on ne s'y attendait point à une agression, et qu'ils étaient plus faiblement gardés. Un premier poste fut surpris : l'ennemi fît main basse sur plusieurs sentinelles ; les positions voisines furent tournées; et quelques grenadiers anglais, ouvrant la marche à des troupes qui débarquaient successivement et qui se formaient sans opposition sur le rivage, parvinrent à conduire un corps de quatre mille boiunies vers les hauteurs d'Abraham.

Ce mouvement s'était exécuté dans la nuit : quelques coups de fusil, tirés vers la pointe du jour, donnèrent l'alerte à la place. On aperçut bientôt l'armée anglaise rangée en ordre de bataille; et les troupes du camp de Beauport, les plus voisines de la rivière Saint-Charles, se hâtèrent de venir prendre position entre les remparts et 1 ennemi. D'autres corps suivirent ce mouvement; mais il ne fut pas général, et le marquis de Vaudreuil retint dans le camp un corps de quinze cents hommes , destiné à mettre cette position à l'abri d'un débarquement.

Montcalm se trouvait à huit heures du matin en présence de l'ennemi, avec une armée de trois mille hommes, rangés en bataille : les troupes réglées étaient au centre ; la droite et la gauche étaient occupées par les Canadiens; et quelques pelotons de tirailleurs, placés en avant de la ligne, engagèrent l'action par une fusillade avant que les masses vinssent à s'ébranler.

Dans cet intervalle de temps , Montcalm faisait venir de la place quelques pièces d'artillerie et des munitions ; et croyant que Bougainville allait arriver du cap Rouge avec son corps d'armée, il désirait recevoir ce renfort avant d'en venir à une action générale. Mais ne le voyant point paraître, et s'apercevant que l'armée anglaise recevait d'un moment à l'autre de nouvelles troupes de débarquement , il assembla à neuf heures un conseil , formé des principaux officiers, et l'on résolut d'attaquer immédiatement l'ennemi , afin qu'il ne se renforçât pas davantage. On était à portée de pistolet :

il y eut plusieurs charges successives , et l'engagement fut assez meurtrier pour porter de part et d'autre quelque désordre dans les rangs. Les Anglais, qui avaient l'avantage du nombre, s'étaient formés sur deux lignes; et si la première était rompue, elle pouvait se rallier derrière la seconde en se repliant dans ses intervalles; mais les Français avaient eu besoin de se ranger sur ime seule ligne pour opposer un front égal aux troupes ennemies : un

mouvement de confusion devenait pour eux plus irréparable.

Les difficultés d'un terrain embarrassé par des taillis et des broussailles empêchèrent gue les deux ailes de l'armée française ne s'avançassent d'un pas égal aux troupes du centre, qui bientôt se trouvèrent seules engagées.

Montcalm, commandant en chef, et Sennezergue, commandant en second, guidaient et encourageaient la charge; mais le premier fut blessé à mort d'un coup de feu qui pénétra dans les reins, le second fut tué sur place; et ce malheur entraîna la retraite des troupes qu'ils conduisaient. Les Anglais, profitant de ce premier avantage et du désordre d'une armée qui n'avait plus de point de ralliement et ne reconnaissait encore aucun nouveau chef, la harcelèrent dans sa marche et en augmentèrent les difficultés. Montcalm, transporté dans la ville sur un brancard lormé de quelques armes , n'avait plus que douze heures à vivre : il prévit et il attendit la mort sans se troubler, au milieu de ses amis dont il cherchait à consoler l'affliction ; il ne regrettait que les malheurs de son armée. Le général Wolf ne jouit pas de sa victoire; il venait lui-même d'être tué, et les commandants des deux armées partagèrent le même sort.

La nouvelle du débarquement des Anglais était parvenue de poste en poste jusqu'au cap Rouge, et Bougainville avait quitté en toute hâte sa position pour accourir sur les hauteurs d'Abraham; mais lorsqu'il approchait du champ de bataille, l'action était déjà décidée, et il fut réduit à se replier avec les troupes qui l'avaient suivi.

Le marquis de Vaudreuil, n'espérant plus pouvoir secourir Québec avec les faibles ressources qui lui restaient dans le camp de Beauport, prit alors le parti de se retirer, et d'aller rejoindre près du cap Rouge le corps de Bougainville. Les troupes réunies remontèrent la rive gauche du fleuve Saint-Laurent, jusqu'aux défilés de Jacques-Cartier, dont la position et les lignes de défense pouvaient couvrir les approches des Trois-Rivières et de Montréal.

L'UNIVERS

Avant de quitter le camp de Beauport, Vaudreuil avait envoyé à Ranisay, (commandant de Québec, l'autorisation de capituler, aux meilleures conditions qu'il pourrait obtenir, et un conseil de guerre convoqué par Ramsay, le 15 septembre, avait partagé cette opinion. La garnison était alors réduite à trois cents bommes de troupes réglées et à cinq cents matelots ; la plupart des babitations étaient en ruine, et les vivres allaient manquer dans quelques jours ' Cependant les troupes qui s'étaient retirées à Jacques Cartier gardaient encore quelque lueur d'espérance. Le chevalier de Lévis, leur nouveau commandant, était arrivé de Montréal le 16 septembre; il voulut tenter la délivrance de Québec , et il ramena immédiatement son armée au cap Rouge , d'où il allait se porter vers la capitale. Mais, quoique Ramsay eût reçu de lui Tordre de suspendre les négociations qu'il avait entamées pour obtenir une capitulation honorable, il ne crut pas devoir les interrompre. Cette reddition fut signée le 18 septembre.

La garnison obtint les honneurs de la guerre : elle sortit avec armes et bagages, tambour battant, mèche allumée, deux pièces de canon, douze charges, et fut embarquée, pour être conduite et mise à terredans le premier port de France. George Towsend, devenu commandant de l'armée anglaise, depuis la mort du général Wolï', prit possession de la place.

Cette importante conquête n'entraînait cependant pas la soumission immédiate du Haut-Canada , où les Français occupaient la place de Montréal et quelques positions fortifiées; mais ils avaient perdu, dans les premiers moments du siège de Québec, le fort de Niagara, quise rendit le 2.3 juillet, après vingt jours de siège. Cette perte et celle du fort Frontenac livraient aux Anglais la navigation du lac Ontario, et leur permettaient de diriger par cette voie un nouveau corps de troupes vers Montréal et vers les contrées voisines.

lia plupart des natious indiennes

situées au nord du fleuve Saint-Laurent restaient encore fidèles à leur ancienne affection pour la France ; mais dans les régions plusméridionales, leurs liens avec elle étaient plus récents et plus faibles : ils furent aisément rompus. Ce changement de dispositions accrut la force des colonies anglaises : des peuplades abandonnées a ellesmêmes ne pouvaient pas leur opposer une longue résistance; et les Chérokées furent alors les seuls Indiens qui osèrent prendre les armes contre elles, pour venger la mort ou l'arrestation de plusieurs hommes de leur tribu.

Un grand nombre de chevaux appartenant, soit aux Anglais, soit aux Chérokées, erraient en liberté sur la commune frontière , où ils vivaient dans un état sauvage; on ne cherchait à s'en emparer, au moment du besoin, que pour les plier aux usages domestiques, et les Chérokées en arrêtèrent plusieurs , afin de remplacer ceux qu'ils avaient perdus dans une guerre précédente où ils avaient suivi les Anglais comme alliés. Les chevaux enlevés appartenaient à des Virginiens; et ceux-ci , au lieu d'en réclamer la restitution d'une manière légale, coururent aux armes, et tuèrent ou firent prisonniers plusieurs Indiens. Cette injure fut vivement ressentie par la nation entière : les Chérokées usèrent de représailles, et les Anglais établis au fort Loudowny furent exposés les premiers, parce que la situation de ce poste, à l'ouest des Apalaches , ne lui laissait aucune communication libre avec les autres colonies. Les soldats qui s'égaraient dans les bois pour y chasser, et pour renouveler les vivres de la garnison , tombaient entre les mains des sauvages : on ne pouvait s'écarter im- |)unément. On se trouva bientôt réduit a un faible rayon de territoire, et la place était menacée de toutes les horreurs de la famine : elle parvint, à l'aide de quelques émissaires, à faire connaître sa situation à Littleton , gouverneur de la Caroline; et ce général ordonna sur-le-champ des préparatifs de guerre contre les Chérokées.

Les Indiens, voyant s'approcher l'orage, conçurent des inquiétudes, et trente-deux chefs vinrent à Charleston pour négocier un arrangement. Occonostota, grand guerrier des Chérokées, était à leur tête ; mais liittleton refusa de l'entendre, et partit bientôt avec quatre cents hommes de troupes pour le fort Prince-George, situé près des Apalaches. Il emmenait avec lui cette députation indienne , qui croyait voyager sous la sauvegarde de l'armée, et qui fut bientôt arrêtée comme prisonnière.

Lorsqu'on fut arrivé sur les frontières du pays des Chérokées, Littleton consentit a une conférence avec Attakulla , qui passait pour l'homme le plus sage de cette nation. Ces explications eurent lieu le 19 décembre 1759. Littleton rappela les anciens traités de paix conclus avec les Chérokées, et les nombreuses infractions que ceux-ci avaient commises. Il demanda que, pour expier le meurtre de vingt-deux Anglais , on remît à sa disposition le même nombre de coupables. Il flt entendre que les Indiens ne devaient plus compter sur les secour's de la France ; qu'elle avait perdu Québec, et tous les forts situés au midi du Saint-Laurent et des grands lacs; que lesDelawares, les Shawanèses et tous les Indiens des vallées de l'Ohio avaient fait la paix avec l'Angleterre; que les Choctaws demandaient à vivre sous sa protection, et que si les Chérokées s'obstinaient dans leurs refus-, ils attireraient contre eux les forces, non-seulement de la Caroline, mais de toutes les colonies anglaises qui faisaient cause commune avec elle.

Après quelques représentations , la paix fut conclue avec l'orateur des Chérokées, et il fut convenu que les Anglais garderaient comme otages vingtdeux chefs de guerre, jusqu'à ce qu'on leur eût livré les meurtriers qu'ils réclamaient. Les autres chefs qu'ils retenaient encore furent mis en liberté ; mais ceux-ci profitèrent de leur affranchissement pour irriter davantage leur nation entière, en lui peignant la perfidie des Anglais, qui s'étaient empa-

rés d'eux à Charleston lorsqu'ils étaient allés y porter des paroles de paix. Les plaintes d'Occonostota , et l'ascendant dont il jouissait, rendirent le soulèvement général; et tandis que le gouverneur de la Caroline se retirait à Charleston avec les débris de son corps de troupes, où la petite vérole venait de faire des ravages , la garnison anglaise de Prince-George fut bientôt étroitement bloquée. Son commandant, attiré dans une embuscade , est tué par des Indiens cachés dans les bois. La garnison, instruite de sa mort, veut mettre aux fers les vingt-deux otages qu'elle retenait prisonniers , et ceux-ci, ayant essayé de se défendre , sont inhumainement massacrés. Leur mort enflamma d'une vive indignation toutes les tribus des Chérokées : chaque famille avait un parent ou un ami à venger : le chant de guerre retentit partout : on brûlait de baigner ses mains dans le sang ennemi. Les habitations des frontières furent ravagées , et les cultivateurs, en fuite, allèrent porter l'effroi au milieu des villes,

William Bull , nouveau gouverneur de Charleston , requit alors l'assistance de la Caroline du nord, de la Virginie et de la Géorgie. On envoya des députés et des présents aux Creeks, aux Catawbas , aux Chikasaws , pour les exciter à marcher contre les Chérokées, et l'on attendit de New-York de nombreux renforts de troupes régulières , qui débarquèrent en Caroline , au mois d'avril 1760, sous les ordres du colonel Montgomery. Cet officier avait ordre de presser ses opérations contre les Indiens, et de revenir promptement à Albany , pour se joindre au corps d'armée qui devait, sous les ordres du général Amherst , faire une invasion dans le Haut-Canada. Montgomery se rendit avec ses troupes à Congarées, où il fut rejoint par les volontaires et les milices des colonies voisines , et il s'avança si. rapidement dans le pays des Chérokées, qu'il s'y empara par surprise de leurs villages de Keowée, d'Estatoe , de Sugar-Town , qui furent livrés aux flammes ; soixante Indiens furent tués; on fit quarante prison-

niers ; les autres cherchèrent un refuge dans les montagnes. Montgomery alla ensuite porter des secours au fort Prince-George, et il parvint à dégager cette place , dont les Chérokées levèrent alors le siège.

L'échec qu'avaient éprouvé les Indiens ne les disposait pas néanmoins à demander la paix ; et les troupes anglaises, continuant leur marche, pénétrèrent dans cette contrée sauvage jusqu'à cinq milles d'Etchoe , qui en était le lieu principal. Elles eurent à franchir de profondes forêts, d'étroits défilés, où elles furent vivement harcelées dans leur marche. L'ennemi qu'elles avaient à combattre disputait le terrain pied à pied : chassé d'une position, il se reformait dans une autre; et quoiqu'il fît de nombreuses pertes dans ces fréquentes escarmouches, il empêcha les troupes anglaises de poursuivre leur marche jusqu'au fort Loudown , qu'il continuait de tenir investi. Montgomery crut qu'il serait imprudent de prolonger ses incursions dans cette contrée : il ne garda que les vivres nécessaires pour regagner le fort Prince-George , fit servir au transport des blessés les chevaux qui lui restaient, et ramena à Charleston son corps de troupes, qui avait éprouvé d'extrêmes fatigues durant cette expédition.

Le fort Loudown perdait, par cette retraite, toute espérance d'être secouru : sa garnison, bornée à deux cents hommes , était vivement pressée par l'ennemi ; elle avait épuisé toutes ses

Provisions, et se trouvait réduite à extrémité. Cette triste situation la détermina à se rendre, et la capitulation fut conclue entre le commandant du fort et deux chefs de la nation Chérokée. Il fut convenu que la garnison sortirait avec armes et bagages , qu'elle pourrait se rendre au fort Prince- George ou en "Virginie , qu'une escorte veillerait à sa sûreté , qu'on lui fournirait des provisions durant sa marche , que les malades et les blessés seraient reçus et humainement traités dans les habitations des Indiens , que l'artillerie, la poudre et toutes les armes et munitions du fort seraient im-

médiatement remises à la disposition' des assiégeants. |

Cette capitulation était la première ; que les Chérokées eussent conclue avec j une garnison européenne. Ils se plié- I rent en cette occasion aux usages des | nations civilisées qui , pour mettre un '< terme aux malheurs d'un siège, lais- ' sent ce dernier recours à un ennemi trop faible pour prolonger sa résistance; mais l'esprit de haine et de vengeance l'emporta bientôt , et la garantie donnée aux vaincus devint illusoire. La garnison sortie de la place fut abandonnée, dès la première nuit, parles Indiens qui devaient lui servir de sauvegarde; elle fut assaillie le lendemain par d'autres sauvages qui faisaient feu sur elle de toutes parts. Trente hommes tombèrent dans cette première attaque, d'autres s'enfuirent dans les bois , et tous ceux que l'on put retenir furent faits prisonniers. Le capitaine Stuart était du nombre : il fut racheté par un Indien , son ancien ami , qui lui

firodigua tous les soins de l'hospitalité, ui offrit même les moyens de s'échapper, et l'accompagna jusqu'aux frontières de Virginie. Cet ami était ce même Attakulla, fidèle partisan de la paix , qu'il avait déjà conclue une première fois, et qu'il désirait rendre encore à son pays. Jamais ses bons offices n'avaient été plus nécessaires : les hostilités allaient se ranimer avec une fureur nouvelle; la division régnait parmi les Indiens; un grand nombre de Chikasaws et de Catawbas étaient prêts à marcher contre les Chérokées.

Le colonel Grant ramenait de New- York à Charleston le régiment de montagnards écossais qui avait déjà servi dans les campagnes précédentes ; et les forces destinées à agir contre les Indiens arrivèrent au fort Prince- George le 27 mai 1761. On y prit quelques jours de repos; et les troupes s'étant ensuite engagées dans l'intérieur du pays, furent attaquées dans les mêmes lieux où celles de Montgomery l'avaient été un an auparavant.

Apres avoir disputé le terrain , les Indiens se dispersèrent; le colonel Grant poursuivit sa marche ; il s'empara d'Et-

choe, qu'il réduisit en cendres, et quatorze autres villages des Chérokées subirent tour à tour le même sort.

Cette expédition dura un mois, et les dévastations commises dans le territoire des Indiens, dont on ruina les habitations et les faibles récoltes, rendirent leur condition plus déplorable , et leur flrent enOn désirer la paix. Attakulla en devint encore l'intermédiaire. Il conclut un arrangement avec le colonel Grant; il se rendit ensuite à Charleston avec plusieurs chefs indiens , pour régler les conditions d'une paix définitive; et dans la conférence qu'il eut avec le gouverneur et le conseil, il présenta, en témoignage de sa mission, les wampums, ou colliers de coquillages, qui lui avaient été remis par les différentes tribus de Chérokées. « Je viens , dit-il , comme envoyé de «toute ma nation, pour vous voir, « pour fumer avec vous , et pour re- « trouver ici des frères. Tout ce qui « est arrivé avait sans doute été or- « donné par notre père d'en haut. Nous « sommes de différentes couleurs; mais « le Grand Esprit est notre commun « père : il a fait tous les hommes ; c'est « lui qui leur donne et leur retire la vie; « il ne se passe pas un jour où les uns « n'entrent dans le monde, et où les « autres ne le quittent. Unissons-nous « ensemble pour jamais ; et puisque « nous vivons sur un même territoire, « vivons aussi comme un même peu- « pie. »

Le vieillard qui parlait ainsi obtint la ratification du traité. Un grand feu fut allumé au milieu du cercle que formaient les Anglais et les Chérokées :

chacun fuma en silence et solennellement le calumet de paix, et l'on se promit mutuellement « que cette ami- « tié durerait aussi long-temps que les « Qeuves poursuivraient leur cours , et « que les astres garderaient leurs clar- « tés. «

Avant que cette guerre fût terminée, les Chérokées avaient déjà perdu la dernière espérance d'une diversion : aucune autre nation indienne n'était.

alors en guerre avec les colonies anglaises , et l'armée britannique établie

en Canada avait occupé tous les postes fortifiés de cette colonie.

Le chevalier de Lévis qui, depuis la mort de Montcalm, commandait les troupes françaises, avait formé, pour la seconde fois, le projet de reprendre Québec ; mais il avait besoin de recevoir de France des canons et des munitions. Il avait invité le gouvernement à lui en faire parvenir, et il se proposait d'aller attendre ce secours , vers la fin d'avril 1760, jusque sous les murs de la place dont il irait entreprendre le siège. Ce général partit en effet de Montréal pour le cap Rouge, avec les troupes dont il pouvait disposer : il n'était plus qu'à trois lieues de Québec ; et lorsque le général Murray, commandant de l'armée anglaise, fut informé de son approche, il fit sur-lechamp replier tous ses avant-postes le long des hauteurs d'Abraham , et vint occuper près de la place les positions où s'était déjà livré le combat du 13 septembre de l'année précédente. Les troupes françaises s'avançaient vers le même point;' et le 28 avril, les deux armées se trouvèrent en présence.

Celle de Murray avait l'avantage du terrain ; son front était couvert de vingt-deux pièces d'artillerie, et les premiers moments du combat lui furent favorables. Le général français , voulant rendre les positions plus égales , fit porter, le long de toute sa ligne, l'ordre de se replier un peu en arrière, pour gagner un cordon de hauteurs parallèle a celui de l'ennemi ; et ce mouvement rétrograde fut exécuté avec quelque désordre vers le centre de l'armée : mais le brave Darquier, qui commandait sur la gauche un bataillon du régiment de Béarn , s'adresse vivement à ses soldats. « Mes « enfants , leur dit-il , ce n'est pas le « moment de nous retirer : nous som- « mes à vingt pas de l'ennemi ; jetons- « nous sur lui , tête baissée et la baïon- « nette en avant : c'est le meilleur « parti. « Ses troupes s'élancent aussitôt sur l'ennemi, le culbutent, et s'emparent comme l'éclair d'une partie de ses canons. Darquier reçoit à travers ie corps une blessure; mais il se fait

L'UNIVERS

de l'Hudson , de Long-Islaud et de INew-Jersey se rendirent également.

Ces colonies se détachaient alors sans peine d'une souveraineté nouvelle qui n'avait pu encore changer ni leurs affections, ni leurs habitudes; mais cette réintégration de la Hollande dans les établissements qu'elle avait perdus ne fut pas de longue durée :

la paix signée en lfi74, entre elle et l'Angleterre , confirma les clauses du traité de Breda , et remit la Grande- Bretagne en possession des territoires qui venaient de lui être enlevés momentanément.

Par là se trouvait anéantie la concurrence commerciale de la Hollande dans cette partie de l'Amérique ; l'Angleterre acquérait une belle contrée dont la richesse est inépuisable, et un port vaste et sdr , destiné à devenir l'entrepôt du commerce du monde. La population , les édiûces n'avaient encore rien de remarquable, et nous ne voyons en ce moment que le berceau d'une cité nouvelle; mais le choix de sa situation nous avertit du sort qui l'attend. La navigation d'un grand fleuve fait descendre et circuler vers ses murs toutes les productions de l'intérieur; l'Océan lui apporte le tribut des autres pays ; et ces échanges entre la terre et la mer se font dans un bassin spacieux, toujours ouvert j et dont les approches sont faciles à détendre. Si les habitants qu'attire l'heureuse situation de cette ville naissante, y sont retenus par des lois sages , par les bienfaits de la tolérance , par les progrès d'un commerce sans entraves , on s'intéresse au cours de ses prospérités , et l'on en prévoit l'.influence sur celles d'une nation entière.

L'Angleterre, au moment où elle donnait à ses colonies du nord un tel accroissement, prolongeait aussi ses acquisitions au midi de la Virginie ; elle commençait ses établissements dans les vastes régions de la Caroline, et se rapprochait des lieux que les Français y avaient occupés. On conservait encore parmi les nations indiennes le souvenir de leurs expéditions; nous avons même vu qu'il était

resté dans le pays quelques familles

échappées a leur désastre. Plusieur dais vinrent s'y réfugier à leur

Angl;

tour, en 1622, quand leurs plantations de Virginie furent attaquées avec fureur par les sauvages, et ils's'avancèrent jusqu'aux bords de la rivière de Mai. S'ils rencontrèrent dans les lieux où les Français les avaient devancés quelques-uns de ces Bretons dont l'idiome était le même que celui du pays de Galles, on s'explique aisément comment ils crurent retrouver en eux les restes d'une ancienne colonie galloise.

Sous le règne de Charles 1", sir Robert Heat obtint dans cette contrée une concession de territoire qui ne fut suivie d'aucun établissement ; et le projet d'y fonder une colonie ne fut repris qu'en 1662, par le comte de Clarendon , grand-chancelier d'Angleterre. Charles II, désirant récompenser ses services et ceux de plusieurs familles puissantes qui avaient favorisé son avènement au trône, leur accorda toutes les terres qui s'étendaient entre la rivière de Mai et la Virginie ; et huit seigneurs anglais furent déclarés propriétaires de la Caroline, par une charte qui ne réservait à la couronne que le droit de souverain domaine. Le premier soin des lords-propriétaires fut de poser les bases du gouvernement qu'ils allaient donner à la colonie , et ils eurent recours aux lumières de Locke pour en combiner tous les éléments. Nous allons offrir l'analyse de ces plans de constitution , qu'il fallut bientôt modifier, quand l'abstraction des théories eut été soumise à l'expérience. Le législateur avait craint les écarts de la démocratie ; il se rejeta dans d'autres périls , en faisant émaner de quelques familles seulement le principe de tous les pouvoirs.

Le chef du gouvernement avait le titre de palatin : ce rang appartenait au plus âgé des huit seigneurs propriétaires de la Caroline, et après sa mort il devait passer au plus âgé de ceux qui lui survivraient. On créa pour les autres propriétaires sept grandes dignités : celles d'amiral, de chambel-

lar., de chancelier, île eonnétable, de clief de justice, de contrôleur général et de trésorier. Toute la province devait être divisée en comtes , et chaque comté comprenait huit seigneuries , huit baBonnies et quatre arrondissements, dont chacun se partageait en six colonies. Chaque seigneurie, baronie et colonnie , comprenait douze mille acres de terre. Les huit seigneuries de chaque comté appartenaient aux lords-propriétaires, les huit baronnies à la noblesse, et les vingt-quatre colonies aux simples habitants. La noblesse était héréditaire, et se composait de landgraves et de caciques :

il y avait un landgrave et deux caciques par comté ; chaque landgrave y possédait quatre baronnies, et chaque cacique en avait deux. Les uns et les autres étaient nommés par les lordspropriétaires ; leur titre passait à l'aîné de leurs enfants; et si la lignée venait à s'éteindre, on nommait un nouveau titulaire , afin que le nombre fixé par la loi fût toujours maintenu. Le gouvernement pouvait constituer en manoir une propriété territoriale de trois mille acres au moins, et de douze mille acres au plus. C'était une espèce de Oef, et l'on formait ainsi une troisième classe privilégiée. Dans chaque seigneurie, baronnieet manoir, le titulaire avait le droit de tenir un lit de justice, où l'on jugeait toutes les causes civiles et criminelles qui concernaient ses habitants , vassaux ou hommes liges.

Le seigneur d'un manoir pouvait l'aliéner avec tous ses droits , mais il ne pouvait pas le diviser. Tous les hommes liges d'une seigneurie, baronnie ou manoir, étaient sous la juridiction exclusive de leur seigneur, et ils ne pouvaient pas quitter sa terre sans en avoir reçu de lui l'autorisation. On pouvait se rendre homme lige d'un seigneur, en se faisant inscrire volontairement comme tel dans les registres du comté. Chaque homme lige recevait du seigneur en se mariant, dix acres de terre en viager, et il lui payait, pour redevance annuelle, un huitième du produit. La constitution établissait huit cours suprêmes : l'une était pré-

sidée par le palatin , et chacune des autres l'était par un des sept grands dignitaires. La cour palatine, composée des lords-propriétaires, avait le droit de convoquer les parlements, de faire grâce, de nommer à une partie des emplois, d'opposer son veto aux actes du grand conseil et du parlement; et le palatin, lorsqu'il était présent à l'armée, y exerçait l'autorité de général. La cour du chancelier se composait du dignitaire de ce nom et de six conseillers. La cour du chef de justice, celles du connétable, de l'amiral, du trésorier, du contrôleur général, du chambellan, étaient formées d'une manière semblable. Le grand conseil se composait du palatin, des sept grands dignitaires, des quarante-deux conseillers attachés aux cours suprêmes : il préparait toutes les propositions à présenter au parlement. Il y avait dans chaque comté une cour de justice, composée d'un shérif et de quatre juges; et dans chaque circuit, une cour composée d'un contrôleur et de quatre juges. On pouvait, dans les causes majeures, en appeler de la cour du circuit a celle du comté. Un ou plusieurs membres du grand conseil se rendaient deux fois par an dans les divers comtés , pour y tenir des cours d'assises avec le shérif et les quatre juges. Un jury de douze membres était établi près des cours de circuit, de comté, d'assises et des lords-propriétaires. Il était défendu de plaider pour de l'argent ou pour d'autres récompenses.

Le parlement se composait des lordspronriétaires ou de leurs députés, des landgraves, des caciques et d'un franctenancier pour chaque arrondissement. Ils siégeaient tous ensemble dans une même chambre, et chaque membre était nommé pour deux ans.

Les actes de cette assemblée n'avaient le caractère de lois qu'après la ratification du palatin, assisté des membres de sa cour. Pour éviter la multiplicité des lois, on convenait qu'au bout d'un siècle toutes celles d'un parlement seraient abolies, à l'exception de celles qu'on aurait remises formellement en vigueur ; et pour ne pas obscurcir les

5' Livraison- CEtats-Unis d'Amékique.)

iâ6

L'UNIVERS

avait possédé sur la rive orientale du Mississipi, à l'exception de la Nouvelle- Orléans et de l'île où elle était située. La navigation du fleuve, dans toute sa longueur et sa largeur, était librement ouverte aux deux nations, sans que leurs bâtiments pussent être arrêtes , visités, ni assujettis au paiement d'aucun droit. Les acquisitions que l'Angleterre faisait à l'orient du Mississipi lurent complétées par celle des Florides, dont les prmcipaux établissements étaient alors les villes de Saint- Augustin et de Pensacola ; et l'Espagne abandonna tous ses droits de souveraineté et de possession sur cette colonie. Ce fut à ce prix qu'elle acheta la restitution de la Havane et celle de Manille : elle aimait mieux renoncer aux Florides qu'aux principaux postes de l'île de Cuba et des Philippines.

La cour de Madrid fut amplement dédommagée de ses pertes , par la cession que lui fit la France de tous les territoires de la Louisiane situés à l'occident du Mississipi et de la rivière d'Iberville. Ce traité fut signé le jour même de la conclusion de la paix :

l'opinion publique ne le ratifia point; et l'on fut généralement affligé que le gouvernement français, après avoir fait en Amérique de si grandes concessions qui lui avaient été arrachées par la fortune des armes, se résignât encore à d'autres sacrifices en faveur de ses alliés. La France, en les engageant dans cette lutte , ne s'était pas rendue garante de l'intégrité de leurs domaines ; et l'on ne conçut point comment sa libéralité politique envers ses associés lui faisait abandonner une vaste et précieuse colonie que la guerre lui avait laissée, et où les habitants de ses autres possessions d'Amérique auraient pu trouver un refuge. Ce n'était pas que cette colonie eût alors de grands développements agricoles :

quelques points étaient occupés sur le bord des fleuves , tout le reste était encore désert , et la population presque entière se trouvait concentrée sur la rive inférieure du Mississipi. Mais la navigation d'un si grand fleuve , et celle des rivières dont il reçoit les

eaux , la fertilité du pays , l'espérance d'y recevoir de nombreux émigrants d'Europe et des autres parties de l'Amérique, promettaient de rapides développements à la culture, au commerce et à la population de cette colonie, si la France avait cherché à la mettre en valeur, et si elle avait proGté du retour de la paix pour y trouver un dédommagement de ses pertes.

Un grand nombre de citoyens éclairés se demandaient d'ailleurs si un gouvernement peut disposer à son gré du sort des peuples conflés à sa protection paternelle, quand la dure loi de la guerre et de la nécessité ne lui impose pas un si douloureux sacrifice : ces âmes généreuses plaignirent le sort d'une colonie dont les liens les plus chers se trouvaient tout à coup brisés : chaque famille croyait perdre un frère ; et l'on fut également touché du malheur de ces séparations individuelles et de l'affaiblissement colonial de la France.

Page 1