‹ Étienne et RobertChapitre 15 sur 19 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

Les Mêmes, Ouvriers, Ouvrières, PICHU, ensuite ALEXANDRE , Choeur d'ouviuERS , entrant pour travailler.

AïK : Vaudeville de l'Ecole de Brienne.

I.a cloche nous appelle, Sans aimer son retVain , k. son timbre fidèle , 11 faut rentier soudain.

l'ICIlU.

De noti' cloch' le langage Est souvent imite, Car eir sonn' l'esclavage Comme la liberté.

CHOEUR

La cloche nous appelle, etc.

ALEXANDRE , à part. J'ai pris toutes mes mesures et placé mon monde.

PICHU. Des soldats !

CÉCILE , ai>erce\>ant Alexandre. Tenez, mon père , voici un monsieur qui veut vous parler.

ROBERT , allant uu-dfoant d'Alexandre. Monsieur, qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

ALEXANDRE, Ijus. N'avez-vous pas habité long-temps Melun ?

ROBERT, troublé, bas. Comment! qui vous a dit ?

ALEXANDRE, bas. Oui , je sais aussi que vous ne vous nommez pas Robert.

ROBERT. O Ciell

ALEX\NDRE b<is. François Dublin sont vos véritables noms?

ROBERT , plus troublé que Jamais. Oui , monsieur.

(Ici Ce'cile s'approche pour e'couter ; Moreau veut la ret<-nir ; la curiosité l'emporte, elle va écouter en riant.)

ALEXANDRE, haut. François Dublin, au nom delà loi , je vous arrête !

CÉCILE , ai>ec explosion. Arrêter mou père I

(Etonnemcnt ge'ne'ral.)

ROBERT. Je suis perdu !

CÉCii • (iffc effroi. Vous vous trompez^ monsic : c'est mon père !

MORE vs.'. J'occupe Robert depuis douze ans, et je répondrais...

LE MAGASIN THEATEAL.

ALEXANDRE. Aussi est-ce avant celte époque qu'il acomu-isle crime pour lequel il fui condamné à...

ROBE-aT , s' élançant. Ah ! monsieur , épargnez ma fille !

(Cécile tombe évanouie; on la fait rentrer dans la maison.)

MOUE AU, à Robert. Qui , toi, Robert?

coupable d'un crime ! c'est impossible ! ROBERT. Il n'est que trop vrai !

MOREAU , reculant. Il se pourrait ! {Mouvement général .) Comment, Robert! toi qui, possédais toute ma confiance ! toi que , ce matin encore...

ROBERT. Monsieur Moreau , et vous tous que je n'ose plus appeler mes camarades , écoutez-moi , et vous verrez que , si je fus coupable, je fus aussi bien à plaindre. {Aux oui>riers. ) k\ez-\ous jamais manqué de pain? Avez-vous vu voire femme et vos enfans , prêts à mounrde faim , vous demander d'une voix déjà déchirante à manger , quand vous ne pouviez leur donner que des larmes?

LES OUVRIERS. Jamais.

ROBERT. Oh! alors vous ne pouvez pas comprendre le désespoir d'un époux , d'un père, dans cette horrible position !... Eh bien ! voilà pourtant quelle fut la mienne, àMelun, il y a dix-huit ans! Un soir... sans pain, sans crédit , ma famille expirante , moi-même éprouvant toutes les horreurs de la faim , je soilis comme un fou, sans but, sans dessein , je n'avais pas la tête à moi ; un homme passe sur la route : Du pain, lui demandais-je du pam pour ma femme , pour mes pauvres enfans.

MOREAU. Attends : il te refusa durement ? 1 ' 1 •

ROBERT. Alors , un bâton levé sur lui : Malheureux , lui dis-je , ton argent ou ta

vie ! , ,

MOREAU. Il te jeta sa bourse , et tu t e-

loJiMias aussitôt?

ROBERT. Monsieur Moreau, comment pouvez-vous savoir ?

MOREAU. Ce fut moi, mon pauvre Robert , que tu arrêtas !

ROBEU r. Esl-il possible ! Mais , monsieur , songez que quelques minutes plus tard ces malheureux n'existaient plus.

MOBEXU. Arrivé à Melun , je fis ma déposition , et bientôt j'oubliai cette rencontre ; mais dtpnis...

R015EUT. Dtpuis, monsieur , ma femme mourut de chngiin quuid elle sut par quel moyen je l'avais rendue à la vie... Je n'avais qu'un fièie , encore était-il loindt moi! je partis avec mes enfaospour Paris;

je changeai de nom, et j'appris par les papiers publics qu'une condanmaiion infamante... ( Afjres une pause. ) C'est vers celle époque que j'entrai dans cette maisou ; je m'imposai les plus rudes privations pour amasser la somme que j'avais volée... Car c'est un vol , un vol horrible! J'aurais dû me tuer ; mais j'avais des enfans si jeunes!... que seraient-ils devenus? D'ailleurs, j'espérais toujours pouvoir rencontrer celui que j'avais dépouillé , lui rendre la somme et lui dire... ce que je vous dis en ce moment, monsieur Moreau : ( // se jette à genou v. ) Grâce, grâce ; ce n'est pas mon cœur , c'est ma tête exaspérée , délirante , qui ma poussé au crime ; pardon , mille fois pardon I...

(Il sanglote.)

MOREAU. Relève-toi, Robert, relèvetoi... Ah! mon Dieu, ces papiers que M. le président dit avoir reçus!... si c'étaient Ne lui donnons pas d'espoir

avant d'être certain...

ROBERT. Que n'ai-je pas souffert depuis ce temps! Pas un instant de repos! craignant sans cesse d'être découvert ! Ah ! vivre ainsi , ce n'est pas vivre !

MOREAU. Espère encore , Robert.

ROBERT. Quoi ! vous me pardonnez?

MOREAU. Si je te pardonne!... A ta place , qui peut répondre !...

ROBERT. Si je vous avais connu, vous n'auriez pas laissé ma femme , mes enfans, sans pain.

3I0REAU, à Alexandre. IMonsieur, je me rends caution pour Robert , et vous prie de différer son arrestation de quelques instans.

ALEXANDRE. Monsieur, c'est à regret...

MOREAU. Je ne vous demande que dix minutes ; je vous les demande comme une grâce; d'ailleurs vous ne quitterez pas Robert, ainsi vous ne pouvez concevoir aucune crainte.

ALEXANDRE. Alors, monsieur, pour ce délai seulement... (à /?«/•/) et en prenant mes précautions...

(Il va au fond du tliéâtie, fait un signe, et quatre soldats de la ligne , commandés par un caporal , se rangent sur le troisième plan.)

MOREAU. Allons , courage, Robert, tu resteras encore long-temps avec moi.

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