DE LA FORMATION DU PENTATEUQUE
Si
On ne saurait douter qu'à partir de la restauration du temple et du culte par Néhémie et Esdras, les Juifs n'aient regardé les cinq livres de la loi comme l'œuvre de Moïse \ Ce serait cependant une erreur de croire que cette opinion eût le degré de précision dogmatique que lui ont donné plus tard les théologiens chré-
* Esdras, ix, 10 et 11. Marc, xn, 19; Luc, xx, 28; Jean, 1, 45; Rom., X, 5.
2 ÉTUDES ClUTIQUES
tiens, et qu'en rapportant le Pentateuque à leur grand législateur, les Juifs voulussent affirmer qu'il l'avait écrit de sa propre main depuis la première lettre jusqu'à la dernière. Moïse était pour eux l'auteur des cinq livres de la loi, à peu près dans le même sens que nous disons que Napoléon Ier est l'auteur du Gode français4. C'était, d'ailleurs, une tradition généralement reçue parmi les descendants d'Israël qu'Esdras avait été le restaurateur des écrits mosaïques, qui avaient souffert de grands dommages à la ruine du royaume de Juda, qui avaient même, selon d'autres, été complètement détruits 2.
Dans les premiers siècles de l'Église chrétienne, on n'attribuait pas une grande importance à la question de l'origine du Pentateuque. Saint Jérôme tenait pour indifférent qu'on le regardât comme l'œuvre de Moïse, ou qu'on admît qu'Esdras l'avait retouché et remis en ordre3. Plus tard ce fut une opinion générale qu'il était de la main du grand législateur des Hébreux. Il est inutile de faire remarquer que cette opinion ne fut pas le résultat de recherches historiques ; elle naquit
1 IRois, ii, 3; 2 Rois, xxm; Esdras, ni, 2; 2 Chronic, xxiii, 18.
2 4 Esdras, xiv, 24-26, 37-48;— hen., Adv. Hœres., m, 25. — Hieronim. Ad Helvid.; — August. , De mirabiL script., ii, 23.
3 Sive Mosen dicere volueris auctorem Pentateuchi , sive Esram ejusdem instaumtorem operis , von recuso. Hieronim. Ad Helvid.
d'une sorte de crédulité populaire et naïve qui attribuait simplement les livres bibliques aux personnages dont ils portaient les noms. Les cinq livres de Moïse furent l'œuvre de Moïse, comme le livre de Josué l'œuvre de Josué, le livre d'Esdras l'œuvre d'Esdras lui-même. Il convient d'ajouter toutefois que cette croyance ne fut jamais un article de foi ; l'Église n'a rien décidé officiellement sur ce point, quoique en somme elle ait adopté implicitement cette croyance. Les protestants ont mis plus d'insistance encore que les catholiques à soutenir que Moïse est l'auteur du Pentateuque. C'était là une conséquence de leur théorie sur l'inspiration littérale des saintes Écritures. G' est cependant du milieu d'eux que se sont élevés les premiers doutes sur l'opinion qui attribue au législateur hébreu la rédaction des cinq livres qui portent son nom.
Déjà dans les premiers temps de la réforme, Garlstadt prétendait qu'on pouvait soutenir que Moïse n'était pas l'auteur du Pentateuque'; et environ un siècle après , Hobbes assurait que le Pentateuque semble avoir été écrit plutôt sur Moïse que par Moïse 2. Les doutes grandirent avec l'esprit d'examen. On fut frappé d'abord d'un fait dont on s'exagéra certai-
i Defendi potest Mosen non fuisse scriptorem quinqu-p librorum. Garlstadt, De Con. scriptur.
- Videtur Pentateuchus potius de Mose qnnm a Mose scriptus. Hobbes, Leviath., cap. 33.
nement la portée, mais qui ne laissait pas cependant d'être de grande conséquence à une époque où l'inspiration littérale des livres saints était une croyance universellement reçue, du moins parmi les protestants. Ce fait, c'est que lePentateuque, en un grand nombre de passages, a été évidemment surchargé et même modifié par des mains inconnues. Spinoza, un des premiers, fit remarquer que certains lieux y sont désignés, non par les noms qu'ils portaient du temps de Moïse, mais par des noms qu'ils ne reçurent que longtemps après. Ainsi il est dit dans la Genèse (xiv, 1) qu'Abraham poursuivit les ennemis jusqu'à Dan; or, ce nom ne fut donné à la ville dont il est ici question qu'après la mort de Josué, comme nous l'apprend le livre des Juges (xvm, 29) \ D'autres fois on a soin, en donnant le nom ancien, d'ajouter le nom moderne. Sara mourut, dit la Genèse (xxm, 2), à Kirjath- Arbah, qui est Hébron2. Or, Kirjath-Arbah ne fut nommé Hébron que plusieurs siècles après Abraham3. Les récits du Pentateuque s'étendent parfois au delà des limites de la vie de Moïse. Sa mort et sa sépulture sont racontés dans un des livres dont on lui attribue la composition4. Dans quelques passages, il
1 Traita théologico-politique , dans la traduction des Œuvres de Spinoza par Em. Saisset, t. i, p. 188 et suiv. 1 De même encore Genèse, xxv, 27.
* Josué, xiv, 15; Genèse, xm, 18.
h Deutér., xxxiv, 1-8.
est parlé de lui comme d'un prophète qu'aucun autre n'a jamais égalé en Israël1. Ces sentiments et ces expressions supposent qu'un temps considérable s'était écoulé depuis qu'il avait quitté la terre des vivants. D'autres passages n'ont pu être écrits qu'après l'établissement de la monarchie dont ils font mention. Ainsi, la Genèse (xxxvi, 31) fait remarquer que les rois d'Edom dont il vient d'être donné le catalogue, vécurent avant qu'un roi régnât sur les enfants d'Israël. Dans d'autres encore, on marque qu'une ville antique existe encore2. D'autres, enfin, donnent des explications historiques ou archéologiques de faits anciens3, et trahissent ainsi des auteurs comparativement modernes.
A la rigueur, ces faits ne prouvent cependant qu'une chose, c'est que, comme la plupart des autres livres de l'antiquité, le Pentateuque a reçu des additions et a souffert des altérations de différents genres. Si tout se bornait là, il n'y aurait de compromis que la doctrine de l'inspiration absolue des livres saints, et rien n'empêcherait d'admettre que le fonds général des écrits attribués communément à Moïse ne fût réellement son œuvre. Mais des difficultés bien
1 Deutér., xxxiv, 10.
2 Genèse, xix, 38; xxvi, 23; xxxv, 20; xlvii, 26; Deutér., II, 22; XII, 14; x, 8; XXIX, 4; XXXIV, 6.
s Genèse, xu, 6: xm, 7; xiv, 2, 7, 17; xxm, 2; xxxn,32; xxxv, 19; Exode, xvi, 36; Deutér., m, 20.
autrement sérieuses s'élèvent contre cette opinion.
Déjà Spinoza avait fait remarquer « qu'un peu d'attention suffit pour faire voir que tout clans le Pentateuque, préceptes et récits, est écrit pêle-mêle et sans ordre ; que la suite des temps n'y est pas observée ; que les mêmes récits reviennent à plusieurs reprises1 et souvent avec de graves différences2.
A l'appui de cette observation, il avait cité quelques exemples3, et, à vrai dire, il aurait pu en produire de beaucoup plus frappants \ empruntés à des faits bien autrement considérables que ceux auxquels il s'arrêta. J'en mettrai deux sous les yeux du lecteur.
La révélation de la loi fondamentale, du Décalogue, est racontée de deux manières tout à fait différentes dans le même livre. D'après Exode xx, 1-17, l'Éternel prononce lui-même les dix commandements; d'après Exode xxiv, 12, et xxxi, 18, il les grave sur deux tables de pierre. Et comme si le rédacteur de l'Exode s'était douté que les futurs théologiens voudraient expliquer cette contradiction en prétendant que les deux récits se rapportent à deux faits diffé-
1 Sur la répétition d'un même fait, Eichhoni , Einleit. ins ait. Test., §418.
2 Spinoza, Traité théolog. -politique, dans OEuv., 1. 1, p. 201 .
3 Spinoza, ibid., t. i, p. 197 et 200.
* Comparez, entre autres, Exode, xxxm, 7-10, et Nombres, il, 2, 17.
SLR LA BIBLE 7
rents, il a été au-devant de ces explications erronées en déclarant lui-même que ce qui fut écrit sur les deux tables de pierre c'était les «articles de l'alliance, » c'est-à-dire les dix commandements1.
Dira-t-on que Dieu donna d'abord à Moïse le Décalogue de vive voix, et qu'il le grava ensuite sur la pierre pour qu'il fût communiqué au peuple ? Mais après l'avoir entendu de la bouche de Dieu, Moïse descend de la montagne et le fait connaître à son tour aux Hébreux 2. Voilà comment les dix commandements furent promulgués, d'après le chapitre xx de l'Exode. L'auteur des chapitres xxiv et xxxi du même livre ignore complètement ce fait ; selon lui , le Décalogue fut promulgué d'une tout autre manière, et la preuve qu'il entend bien parler dans son récit d'une première révélation des dix commandements se trouve dans ces paroles qu'il met dans la bouche de Dieu : « Je te donnerai des tables de pierre, et la loi et les commandements pour les enseigner3. » On a donc ici deux narrations complètement différentes du même fait, d'un fait d'une importance majeure.
Il en est de même d'un événement plus considérable encore. Je veux parler de la création du monde et de celle de l'espèce humaine. La Genèse en donne
1 Exod., xxxiv, 28.
2 Ibid., xx, 22 et suiv.
1 Ibid., xxiv, 12.
deux récits différents, ne s' accordant à peu près en rien '. D'après le premier, le monde et tout ce qu'il contient sont produits successivement dans l'espace de six jours, et la création des grands corps de la nature et des différentes espèces d'êtres est décrite à part et à son rang. Dans le second, il n'est plus question des six jours. Après une indication générale de la production du ciel et de la terre, il n'est fait mention, et encore fort succinctement, que de celle des plantes, il n'est rien dit de celle des animaux. L'homme et la femme sont créés à la fois d'après le premier, successivement d'après le second. Il n'est pas parlé du jardin d'Éden clans celui-là ; celui-ci, au contraire, le décrit avec soin et le donne pour séjour à nos premiers parents.
Ces faits et plusieurs autres tout à fait analogues sembleraient indiquer que le Pentateuque est plutôt un recueil de documents divers, ramassés en différents temps et en différents lieux, et réunis un peu arbitrairement, qu'un ouvrage conçu et exécuté par un rédacteur unique. Et tel a été, comme on le verra bientôt, la première opinion qui s'est présentée, quand on a commencé à faire des cinq livres mosaïques l'objet de sérieuses études critiques. Dans tous les cas, Spinoza crut pouvoir conclure des observations dont je viens de donner un aperçu que le Pen-
1 L'un Genèse, i, 1, — n,3; el l'autre Genèse, n, 4, —m, 24.
tateuque, du moins tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, ne peut pas être l'œuvre de Moïse.
Si le Pentateuque n'est pas de Moïse, quel auteur faut-il donc lui donner? « Je ne puis plus répondre ici d'une manière certaine, dit le célèbre philosophe juif; toutefois, je suis très-porté à croire que c'est Esdras1. » Les raisons sur lesquelles il fonde cette conjecture n'ont pas un grand poids ; elles méconnaissent une foule de faits dont une critique plus prudente tiendra compte plus tard. Mais une conjecture qu'il fait en passant contribua peut-être à mettre sur la voie d'une explication plus satisfaisante2. Il croit que Moïse laissa plusieurs documents écrits, qui n'ont pas été insérés textuellement, selon lui, dans le Pentateuque, mais qui furent employés par celui qui le rédigea 3.
La conjecture de Spinoza fut reprise par Richard Simon 4. Les éléments qui composent le Pentateuque
1 Spinoza, Traité théolog. -politique, dans OEuv., t. i,p. 195.
2 Spinoza, ibid., t. i, p. 190-193.
3 Spinoza, ibid., t. i, p. 191. Par une illusion inexplicable chez un esprit aussi judicieux, Spinoza incline à penser que l'un des écrits de .Moïse ,le Livre des batailles de Jéhov ah [Sombres, . xxi, 14) . devint plus tard le fond du Deutéronome (Œuvres, t. i, p. 196). 11 est hors de doute aujourd'hui que le Deutéronome porte tous les caractères d'un écrit des derniers temps du royaume de Juda, et que des cinq livres du Pentateuque il est celui qui contient le moins de documents véritablement antiques.
* Dans son célèbre ouvrage Histoire critique du Vieux Testamsnt, Paris, ib78, in-4, réimprimé plusieurs fois, et traduit
sont, à ce qu'il croit, d'une antiquité reculée, et appartiennent les uns à Moïse lui-même, qui rédigea la plupart des lois , et les autres à des annalistes, que le législateur des Hébreux, à l'imitation de ce qui se faisait chez les Égyptiens, avait chargés de mettre par écrit le récit des événements les plus importants. Mais, dans sa forme actuelle, le Pentateuque n'est qu'une compilation très-postérieure de ces documents divers. Quand on cherche dans l'histoire des enfants d'Israël à quelle époque et par quelle main ces pièces antiques ont été réunies, on est forcé de descendre jusqu'après le retour de la captivité de Babylone, et on ne trouve aucun personnage qui remplisse mieux toutes les conditions voulues pour ce travail que le scribe Esdras. La tradition tout entière s'accorde à voir en lui le restaurateur du judaïsme et le véritable continuateur de l'œuvre de Moïse, ou, pour mieux dire, un second Moïse '. Le livre de Néhémie le désigne comme le possesseur du livre de la loi 2 ; les légendes juives racontent qu'il lui fut réservé de le mettre en lumière 3 ; enfin saint Jérôme, le plus savant des
en latin par N.A. de Versé, Paris, 1681, in-4. La meilleure édition est celle de Rotterdam, 1685, in-4.
1 Voyez les passages du Talmud cités dans Rau, De sinag. magna, p. 31 et 89.
3 Néhémie, vm, 1 et 2.
3 4 Esdras, xïv, 19-22, 37-48. ~- Othonis lexic. rabb., p. 175.
Pères de l'Église, ne trouve aucun inconvénient à le regarder comme Yinstaurator PentateuchV .
Le médecin Astruc ouvrit une nouvelle voie à la critique du Pentateuque, en constatant le premier un fait de la plus haute importance. Il remarqua que dans certains passages de la Genèse, Dieu est constamment et exclusivement désigné par le mot Elohim, et dans d'autres par celui de Jéhovah, Il conclut de là que ces deux catégories de passages devaient provenir de deux sources différentes, et que chacune d'elles appartenait primitivement à un ouvrage distinct. Et comme il y a encore dans la Genèse un certain nombre de passages qui ne peuvent rentrer ni dans le document élohiste, ni dans le document jéhoviste, Astruc admit que le rédacteur de ce livre avait eu à sa disposition d'autres pièces auxquelles il avait fait çà et là de légers emprunts. Il crut pouvoir distinguer jusqu'à douze documents différents, dont les deux principaux seraient le mémoire élohiste et le mémoire jéhoviste ; les autres n'auraient fourni que des fragments très-peu considérables pour combler quelques lacunes des deux précédents. Ce système fut présenté dans un ouvrage intitulé : Conjectures sur les mémoires originaux^ dont, il payait que Moïse s'est servi pour composer le
1 Contra EeUid. dans Hieronimi opéra, t. îv, pars, n, p. 134. D'autres Pères partagent l'opinion de saint Jérôme.