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Etude bibliographique sur l'édition du Speculum quadruplex de Vincent de Beauvais attribuée à Jean Mentel ou Mentelin, de Strasbourg

Nous avons cru devoir placer en tête de ce travail, purement bibliographique, l’histoire sommaire du livre qui fait le sujet de notre thèse, livre fort célèbre en son temps, et dont les érudits seuls vont, de loin en loin, secouer la poussière.

Vincent de Beauvais, l’auteur de ce volumineux ouvrage, a dû naître, suivant M. Daunou, à qui nous empruntons cette courte notice, dans une des vingt premières années du règne de Philippe-Auguste, et plus probablement entre 1184 et 1194.

Ce qu’on sait le mieux de son histoire, c’est qu’il a été frère prêcheur, et que saint Louis l’appela près de lui vers 1228, pour remplir les fonctions de lecteur. Fleury lui accorde le titre d’inspecteur des études des enfants de Louis IX , et c’est en effet la seule part qu’il paraisse avoir prise à leur éducation.

La qualification de Bellovacensis ^ constamment attachée à son nom, autorise à croire, — et c’est l’opinion la plus plausible, — qu’il naquit dans là ville ou dans le territoire de Beauvais.

La tradition qui le faisait évêque de Beauvais a été abandonnée dans le dix-huitième siècle.

Ses études et ses travaux littéraires sont les principaux faits de sa vie et les seuls qui nous soient parfaitement connus.

« AviJe el insatiahh; de lecture, lihioiain helluo, comme disent plusieurs de ses l)iographes, il avait rcclierclié, compulsé tous les ouvrages anciens et modernes dont il pouvait comprendre les textes ou se procurer des versions. Il en avait recueilli des extraits innombrables. L’immensité de ses lectures serait assez attestée par ses contemporains, si elle n’était plus immédiatement prouvée par sa volumineuse compilation. Encore nous apprend-il qu’il l’a réduite au tiers, par le conseil de ses amis. Elle se compose, dans les éditions qui ont été publiées, de quatre grandes parties, y compris celle dont rautlienticlté nous semble fort douteuse. Il est incontestablement le rédacteur des trois autres, qui comprennent ensemble 82 livres (9,905 chapitres), dont on ferait aujourd’hui 5o à 60 volumes in-8” ou in-12. C’est véritablement l’encyclopédie du treizième siècle. Elle embrasse, dans presque tous les genres, le système des connaissances que l’on croyait alors acquises. Tant de travaux ont occupé toutes ses journées, toutes ses veilles; il n’a même achevé sa vaste entreprise qu’avec le concours de quelques-uns de ses confrères, qui transcrivaient les titres, dont il voulait faire usage, et quelquefois les articles qu’il avait hâtivement rédigés. Il n’a pas moins été secondé par le roi Louis IX, qui mettait à sa disposition une première bibliothèque royale, déjà riche pour une telle époque, et qui payait les frais de copie et l’acquisition de beaucoup de livres. »

Vincent de Beauvais était mort avant l’avénement de Philippe III. (V. Histoire littéraire de la France^ t. XYIIL)

' A combien de portes ne faut-il i>as souvent frapper

pour résoudre la plus simple question bibliogra- ^ phique !

{La Chasse aux incunables.)

Guillaume de Bure^ dans sa Bibliothèque instructive.^ à propos du Spéculum quadruplex de Vincent de Beauvais, s’exprime ainsi : « Les contestations qui se sont élevées au sujet de cet ouvrage ne laissent pas d’être assez considérables, et les bibliographes qui en ont parlé, loin d’être d’accord ensemble, sont, au contraire, d’un sentiment tout à fait opposé. »

Depuis bientôt cent ans que cela est écrit, cette longue polémique dure toujours, et les nombreux travaux qu’elle a provoqués ne l’ont pas encore éclaircie.

Quelques recherches, entreprises à ce sujet, tout en nous confirmant l’obscurité de la question, nous ont pourtant permis de constater que la plupart des bibliographes se sont souvent prononcés à la légère, sans s’être donné la peine d’examiner, avec patience et avec méthode, les documents indispensables- à la solution du problème.

Plusieurs d’entre eux, il est vrai, se sont tenus dans une sage réserve, espérant que le hasard mettrait, tôt ou tard, sous les yeux des chercheurs, le complément de preuves nécessaire à la connaissance de la vérité.

Nous partageons tout à fait cette manière de voir; mais, quelle que soit la part du hasard dans les découvertes bibliographiques, nous pensons qu’il est sage et prudent de ne pas trop compter sur lui. En attendant les éclaircissements qu’il pourra nous fournir un jour, nous allons étudier, avec soin, dans ce mémoire, les éléments bibliographiques de la question que nous nous sommes posée, et déterminer d’une manière précise les points vers lesquels doivent tendre désormais toutes les recherches.

Voici d’abord la description exacte des quatre parties dont se compose l’édition du Spéculum quadruplex^ généralement attribuée à Mentelin.

1° Spéculum na.turale, in-fol. goth. (i), divisé en deux parties : la première de 3i8 feuillets, et la deuxième de 3si8; à •! col. de 66 lignes; sans chiffr., réel, ni signal.; sans lieu ni date; sans nom d’imprimeur. Papier très-fort, d’un blanc un peu fauve, ayant parfois la densité d’un mince carton. Il a pour filigranes : la scie à manche ; le croissant surmonté d’un style rayonné; le pélican; une petite tour à cône tréflé; les roses à huit ou neuf pétales de moyenne grandeur. (V. pl. IV et V.) La justification donne aux colonnes 332 millim. de hauteur et q5 de largeur. Les caractères ont sept points typographiques (4 millim.). La majuscule A. a une forme particulière qui n’a été signalée par aucun bibliographe. Nous la trouverons aussi, mais sensiblement modifiée, dans quelques autres parties de l’édition. A propos de majuscules, nous dirons, pour n’y plus revenir, que les lettres capitales employées dans les diverses parties du Spéculum quadruplex^ imprimées soit en semi-gothique, soit en lettres rondes, appartiennent aux caractères romains.

La Bibliothèque nationale possède un exemplaire sur vélin et deux exemplaires sur papier de ce Spéculum,

2® Spéculum doctrinale, in-fol. goth. de 4oo feuillets (4o4 selon le catalogue du Gloss. Londres, i835, in-8®), à 2 col. de 67 lignes ; sans indices. Ce volume est imprimé avec les mêmes caractères et sur un papier semblable à celui du Spéculum naturale. Cette édition, ainsi que les différentes parties du Spéculum majus^ en caractères semi-gothiques ^ et

(i) Gothique, suivant de Bure {eut. Mac-Carthy) ; suivant plusieurs bibliographes; en lettres rondes tirant si(r les lettres de somme ^ selon Van Praêt {Cat. des la res imprimés sur vélin de la Bibliothèque du roi^ n° /|5i); et en lettres rondes, tirant sur la gothique^ selon Brunet.

ayant 67 lignes aux colonnes entières, renferment deux sortes d’A et deux sortes d’R (PI. I.) majuscules d’une forme singulière. La justification diffère un peu de celle du Spéculum naturale^ de 66 lignes. Les colonnes, ayant une ligne de plus, ont 334 millim. de hauteur. Le format du volume, cela se comprend, est nécessairement plus grand. Pourtant la largeur des colonnes est la même millim.).

Plusieurs bibliographes mentionnent une autre édition de ce livre, imprimée avec les mêmes caractères, mais qui présente quelques différences dans les abréviations, et particulièrement dans la dernière ligne (i).

L’une de ces deux éditions, au dire de Van Praët, ne renfermerait pas la capitale de forme singulière. Nous avons examiné avec soin les trois exemplaires du Spéculum doctrinale de 67 lignes que possède la Bibliothèque nationale, tous les trois renferment les deux AA et les deux BR. Nous ne croyons pas à l’existence d’une édition semigothique de 67 lignes ne renfermant pas ces deux a et ces deux r. Van Praët, sans y prendre garde, avait probablement sous les yeux un Spéculum doctrinale de 66 lignes, et se sera trompé en les comptant.

3® Spéculum morale, in-foL, lettres rondes, avec la majuscule A modifiée (PL IL), 676 feuillets à 2 col. de 62 lignes; sans chiffr., réel, ni signât.; sans initiales, avec un titre courant au haut des pages. L’avant-dernier feuillet est terminé par cette souscription :

Vincentii Beluacensis sacre théologie doctoris exirnii ordinis J ratrum predicatorurn Spéculum morale in quo primo de

(i) Cette différence ne tiendrait-elle pas à ce qu’on a confondu entre elles, jusqu’à ce jour, les éditions de 66 et de 67 lignes? Et si, comme nous le pensons, les dernières lignes des Spéculum doctrinale de 66 et de 67 lignes ne sont pas identiques, il serait facile d’expliquer la surprise des bibliographes qui ont signalé cette anomalie.

Nous sommes malheureusement aujourd’hui dans l’impossibilité de constater l’exactitude de cette remarque qui aurait, pour nous, l’avantage de fournir un argument de plus aux conclusions que nous allons prendre tout à l’heure.

'virtutibus cas extollendo . Secundii'ii de qualtwr nouissirnis et de morte non iiinenda ob h' (f mors malorum non est de vitiis ipsa carpendo disseritiir. Finit féliciter. Impressum in inelyta urhe Argentinensium de nitide ter se emendateque refertum per honorandiim dominurn dominum Johannem Mentelin artis impressorie magistrum famosissimum. Anno a partu virginis salutifero millesimo quadringentesimo septuagesirno sexto. Die mensis nooemhris nona.

Très-l)eau papier, plus blanc peut-être que celui des parties imprimées en caractères semi- gothiques, ayant pour filigranes la rose à huit pétales de deux dimensions ; le croissant à style rayonné; la scie à manche et le pélican. La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire. Tous les exemplaires ne portent pas la souscription finale. (Van Praët.)

4° Spéculum historiale, 4vol.in-fol. à?, col. de 62 lignes; sans cliiffr., réel, ni signât. Au verso, deuxième colonne du dernier feuillet, se trouve la souscription suivante :

Explicit . Spéculum . historiale . fratris . Vicentii . ordinis . predicatorum . Impressum . per . J ohannem . Mentellin (sic) . Anno . domini . millesimo . quadringentesimo septimo tercio . quarta die novembris .

Caractères, papier, filigranes, justification tout à fait semblables à ceux du Spéculum morale de 62 lignes. Le nom de Mentelin se trouve dans la souscription finale de chaque volume. La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire.

Tous les bibliographes ont encore signalé une autre édition du Speculiini historiale^ 4 "'^ol. in-fol. (i) goth. ou semigothique, à 2 col. de 67 lignes; sans indices; caractères et papier semblables à ceux du Spéculum doctrinale de (iy lignes et renfermant les deux majuscules de forme singulière. La Bibliothèque nationale en possède deux exem- : pi a ires.

(i) Le i*’' volume a 1 56 IT. , le 2**, 176, le 3'', 176, et le 4'’, 192.

' Telle est l’édition du Spéculum quadruplex généralement attribuée à Mentelin, et depuis longtemps décrite en Allemagne par Maittaire (i), Panzer (2), etc., etc., et en France par M. Duve, 1^52 (3), par Fournier, 1759 (4), par de Bure, 1768 (5), par Van Praët, i8i5 (6), .par Brunet, |i84o (7), etc., etc.

Parmi ces bibliographes éminents, tous plus ou moins partisans de l’édition menielienne^ Fournier et Van Praët sont, sans contredit, ceux dont l’opinion est la plus exclusive. Chez Van Praët surtout, la conviction a quelque chose de raide et de magistral que l’étrangeté du langage, — Van Praët était né à Bruges, — rend souvent obscur.

Le lecteur en jugera : « Tous les volumes des Spéculum « qu’on vient de décrire, dit-il, sont imprimés à Stras^ « bourg, par Jean Mentelin. Quoique son nom ne paraisse « que dans quelques-unes des éditions, il est néanmoins cer- « tain qu’elles sortent toutes des presses de cet imprimeur, « car c’est avec les mêmes caractères qu’est exécuté le « Pharetra doctorum^ où l’on voit, dans presque toutes les « pages, l’emploi des caractères de son P'irgile sans date, « caractères qu’on retrouve à leur tour dans son Liber « qiiartus S. Augustini de Doctrina christiana^ seule édition « imprimée avec de semblables types, et laquelle porte son « nom. C’est la seule aussi qui ait servi à reconnaître un

(i; Mailtaire, Annal, tjpogr., 1733, t, 1, p. 824.

(а) Panzer, Annal, tjpogr. ^ i793, t. 1, pp. i8, 19.

(3) David Clément, Biblioth, curieuse, t. 111 , p. 76 et suivantes, note.

(4) Fournier, Origine de l’imprimerie primitive en taille de bois , pp. 88, 89.

(5) De Bure, Bibliothèque instructive, histoire, t. I, p. 247 et suivantes.

(б) Van Praët, Cat. des livres imprimés sur vélin, n® 45i.

(7) Brunet, Manuel du Libraire, art. Vincent de Beauvais.

« grand nombre d’éditions dont on a ignoré longtemps îe « véritable imprimeur. »

Analysons un peu cette longue période. « Tous les vo- « lûmes des Spéculum^ dit Van Praët, sont imprimés à « Strasbourg, par Jean Mentelin, quoique son nom ne pa- « raisse que sur quelques-unes de ces éditions. » Non pas sur quelques-unes, s’il vous plaît, mais sur une seule, celle de 62 lignes.

« Il est néanmoins certain qu’elles sortent toutes des « presses de cet imprimeur, car c’est avec les memes caracu lères qu’est exécuté le Pharetra doctorum... » De quels caractères Van Praët veut-il parler? A-t-il donc oublié que les Spéculum sont imprimés, les uns en caractères gothiques ou semi-gothiques et les autres en caractères ronds? En d’autres termes, ces mots : les mêmes caractères s’appliquentils à l’édition de 66 ou de 67 lignes, ou bien à celle de 62 lignes? Dans la pensée de Van Praët, ils s’appliquent évidemment à toutes les éditions à la fois.

Van Praët, ayant très-bien compris qu’il était impossible d’expliquer pourquoi Mentelin avait imprimé une moitié de l’œuvre de Vincent de Beauvais en caractères semi-gothiques et l’autre moitié en caractères ronds, a cherché, pour le besoin de sa cause, à rendre cette disparité moins choquante. Pour cela, en décrivant l’édition de 66 lignes, il a supprimé le mot caractéristique semi-gothique^ et l’a remplacé par cette courte périphrase . : « édition en lettres *( rondes tirant un peu sur les lettres de somme (PI. III). » Toutefois, en décrivant celle de 67 lignes, il ne parle plus de lettres rondes, et, supprimant le tirant un peu^ il la déclare tout simplement imprimée en lettres de somme.

Nous en demandons bien pardon à la mémoire de Van Praët, mais l’esprit de système a fait commettre à ce savant bibliographe une erreur manifeste; car rien ne ressemble moins aux lettres rondes que les lettres de somme (i), qui ne sont aulre chose qu’un gothique dont les angles et les

(1} Caractères avec lesquels on imprima la Somme de saint Thomas.

puînles ont été adoucis et qui, par conséquent, est très-iacilc à distinguer du semi- gothique, hQdLUCou^ moins perfectionné, dont on s’est servi pour les Spéculum de 66 et de 67 lignes.

Poursuivons notre analyse : « Car c’est avec les mêmes « caractères qu’est exécuté le Pharetra doctorum, où l’on « voit dans presque toutes les pages (pourquoi presque?) « l’emploi des caractères de son Virgile sans date, carac- « tores qu’on retrouve à leur tour dans son Liher quartus « S. Augustini de Doctrina christiana, seule édition impri- « mée avec de semblables types , et laquelle porte son « nom. »

Il règne dans ce passage une telle confusion qu’il est impossible d’en tirer une conséquence rigoureuse. Ce que nous y voyons de plus clair, c’est que Van Praët cherche à prouver que les mêmes caractères semi-gothiques ou ronds, — il ne spécifie pas, — qui ont servi à l’impression, du Pharetra doctorum^ du Virgile et ài\x Liher quartus S. Augustini de Doctrina christiana^ sont les mêmes que ceux avec lesquels Mentelin aurait imprimé toutes les parties de son Spéculum quadruplex.

Pour trancher définitivement cette question, nous avons comparé, à la Bibliothèque nationale, les trois ouvrages que nous venons de citer, avec les différentes parties du Spéculum quadruplex de l’édition mentelienne, et nous affirmons qu’il nous a été impossible de constater entre ces diverses impressions une identité telle qu’elle puisse servir de base à une affirmation catégorique. En bibliographie, dans l’appréciation des types, on ne doit jamais procéder et conclure par à peu près.

Voici maintenant l’explication adoptée par Fournier. Van Praët n’en a parlé nulle part. Aurait-il redouté la comparaison (i)?Nous croyons du reste devoir certifier ici que,

(i) L’explication de Van Praët est absolument la même, au fond, que

parmi les nombreux bibliographes qui se sont occupés du Spéculum quadruplex attribué à Mentelin, Van Praët est le seul qui ait parlé de lettres rondes tirantun peu sur les lettres de somme. Rappelons cependant que Brunet, ne voulant pas copier Van Praët mol à mot, au lieu de tirant sur les lettres de somme,, a mis tirant sur le gothique. Cette variante ne vaut pas mieux, car le gothique ne ressemble pas plus aux lettres rondes que les lettres de somme. Evidemment Brunet ne s’est pas donné la peine d’y regarder de plus près.

Fournier, aussi exclusif que Van Praët, aborde plus franchement la question. Il ne recule pas devant l’objection et attaque franchement le bœuf par les cornes. Loin de chercher dans les caractères des diverses parties du Spéculum quadruplex,, soit un rapport, soit une ressemblance qui n’existent pas, il déclare que « le changement de caractères « que l’on voit au Spéculum historiale et dans la suite de cet « ouvrage de Vincent de Beauvais, n’a rien qui puisse em- « pêcher d’attribuer à Mentel les deux volumes Spéculum « naturale. On sait que les premiers caractères étaient dans le goût de l’écriture du temps, demi-gothique, mais que « peu après Nicolas Jenson inventa le caractère romai^. ^i), « dont Mentel a fait usage, dans la suite de cet ouvrage, «< après avoir usé sa première fonte à faire les impressions « de son Catholicon et du Spéculum naturale dont nous par- Ions. (2)... »

Si nous avions à choisir entre ces deux explications, nous préférerions très-certainement celle de Fournier à celle de Van Praët. Mais, nous le démontrerons tout à l’heure, elles ne sont acceptables ni l’une ni l’autre.

celle de Fournier ; mais Van Praët, en se l’appropriant, l’a élevée à la hauteur d’un système.

(i) « On a eu tort de dire que Jenson avait le premier gravé des ca- «« raclères romains: depuis cinq ans, les imprimeurs italiens en avaient « produit beaucoup; mais aucun, on peut l’affirmer, n’avait atteint au « même degré la grâce et la perfection. » (A. Bernard, Histoire de /’/mpiimevie, t. II, p, 184.)

(•2)Loc. cit., pp. 84 85.

Avant d’émettre notre opinion sur ce sujet, il nous a paru indispensable d’indiquer sommairement les critiques formulées par quelques bibliographes contre l’édition du Spéculum quadruplex attribuée àMentelin.

Nous ne parlerons que pour mémoire de ceux qui pré tendent que certaines parties de cette édition « ont été « imprimées en différents endroits, et principalement à « Nuremberg, par Antoine Roburger, tant en 147^ qu’en « diverses années postérieures. » Cette objection, d'ailleurs, tombe d’elle-même, puisque les différentes parties du Spéculum quadruplex publiées par Roburger portent son nom (i).

Un savant bibliographe italien, feu M. Costanzo Gazzera, bibliothécaire de l’université de Turin, a publié, dans le 28® volume des Mémoires de V Académie des sciences de , cette ville, une note dans laquelle il se demande « si cer- « taines éditions dépourvues de nom et de lieu d’impression, « et de date, que la commune opinion des bibliographes « attribue généralement à Jean Mentel, ou Mentelin, de « Strasbourg, lui appartiennent réellement ? •> Et il se décide pour la négative (2).

(1) La Bibliothèque nationale possède le Spéculum doctrinale de Ko-

burger. En voici la description: in-fol., goth. à 2 col. de 79 lignes, papier fort ; ayant pour filigrane : la balance dans un cercle^ moyenne

grandeur ; 2° la scie à manche.

On lit à la fin : Spéculum doctrinale vincentii helvacensis fratris ordinis predicatorum in regia imperialique civitate Nurembergk : expensis itaque et solertiis spectabilis Antonij Kobergers [sic) , inibi cujus et incole his ereis figuris effigiatum : Castigatum : emendatum et faustissime perornatum finit. Anno a natali xqiano. M.CCCC.LXXXFJ. Kal. xvij aprilis.

La Bibliothèque nationale possède aussi son Spéculum morale. Suivant Brunet, le Spéculum naturale de Koburger a été imprimé en

(2) Hubaud. Rapport sur un mémoire de M. C. Gazzera, etc., Marseille, i85i, in-8^

Nous n’avons pas pu nous procurer les Mémoires de l' Académie des Sciences de Turin, et nous le regrettons vivement; mais, si nous en croyons le rapport fait à ce sujet à y Académie de Marseille, par M. Hubaud, membre de cette compagnie, l’argumentation de M. Gazzera serait basée sur la présence de la fameuse majuscule — si connue des bibliographes, — dans un grand nombre d’incunables (23) dépourvus d’indices et imprimés, soit en caractères semigothiques^ soit en caractères ronds, M. Gazzera n’admet pas queMentelin ait pu imprimer, en même temps, des ouvrages en caractères serni- gothiques et en caractères ronds renfermant, les uns et les autres, la majuscule

Le rapport de M. Hubaud est un peu long et surchargé d’érudition, ce qui nuit parfois à l’enchaînement des idées ; aussi, nous l’avouons en toute humilité, n’avons-nous peutêtre pas bien saisi l’argumentation de M. Gazzera.

Écoutons maintenant M. Auguste Bernard (i), qui a, selon nous, entrevu la solution du problème que nous recherchons.

« Je ne terminerai pas cet article, dit-il, — celui de « Strasbourg, — sans relever une erreur généralement accré- « ditée parmi les bibliographes, et qui consiste à attribuer à « Mentelin les impressions dans lesquelles on trouve une R « majuscule d’une forme bien connue et dont voici le /ac- « simile : Il est aujourd’hui constaté que cette lettre ne

« paraît dans aucun des livres souscrits par Mentelin, et que « le caractère dans lequel elle se trouve est un peu plus « petit que celui de cet artiste (2).

« La confusion vient de ce que le possesseur anonyme de « ce caractère a imprimé une édition de saint Vincent de

(1) A. Bernard, Origine de l’imprimerie en Europe, t. II, p, io5 et suivantes.

(2) M. A. Bernard a oublié que la fameuse se trouve dans deux sortes d’ouvrages imprimés, les uns en caractères semi-gothiques et les autres en lettres rondes; il suit de là qu’on ne sait lequel de ces deux caractères M. A. Bernard a voulu comparer avec celui de Mentelin.

« Beauvais (i), qu’on a eu le tort de confondre avec celle de « Mentelin. Le rédacteur du catalogue de la bibliothèque du « docteur Kloss, de Francfort-sur-le-Main (sic)^ imprimé à « Londres en i833, in-octavo, a parfaitement éclairci le fait, « grâce à l’existence dans cette bibliothèque des deux édia tions différentes du Spéculum historiale : l’une, souscrite « par Mentelin, et sans la lettre l’autre, sans aucune note « bibliographique, mais avec la lettre la première ayant « 62 lignes à la colonne, la seconde 67, et, chose singu- « lière, toutes les deux imprimées avec le même papier, ce O qui semble prouver que les deux imprimeurs étaient con- « temporains et exerçaient dans la même contrée (2). »

M. A. Bernard donne ensuite la « description des volumes « de saint Vincent de Beauvais, qu'on peut attribuer à l’au- « teur anonyme. » C’est-à-dire : i® le Spéculum naturale de 66 lignes, 2® le Spéculum historiale de 67 lignes, et 3® le Spéculum doctrinale de 67 lignes.

Quant au Spéculum morale^ voici comment il s’explique à ce sujet : « On ne sait pas encore si cet imprimeur a publié « \e Spéculum morale^àonl on attribue deux éditions à Mén- « telin, l’une en caractères semi^ gothiques ^ l’autre avec son « nom et la date de i^']6. »

Nous ignorons où M. A. Bernard a puisé ce renseignement, car aucun bibliographe n’a signalé jusqu’à ce jour ni le Spéculum morale de 66, ni celui de 67 lignes. Nous verrons tout à l’heure qu’ils n’ont jamais été imprimés,

(1) Où diable M. A. Bernard a-t-il vu que Vincent de Beauvais ait été canonisé ?

(2) Nous sommes vraiment surpris de voir M. A. Bernard relever dans un catalogue étranger un fait qu’il lui eût été facile de constater, s’il avait voulu se donner la peine d’examiner, à la Bibliothèque nationale, les nombreuses éditions du Spéculum quadruplex qu’elle renferme.

Grâce à la bienveillance de M. Taschereau et au dévouement, c’est le mot, de M. Paul Billard, nous avons pu comparer entre elles les différentes parties des quatorze éditions, plus ou moins complètes il est vrai, qui furent mises à notre disposition et dans lesquelles nous avons puisé les principaux matériaux de notre travail.

Passons maintenant à un ordre de preuves qui nous permettra de. démontrer que les diverses parties du Spéculum quadruplex attribuées généralement à Mentelin appartiennent à trois éditions différentes.

Rappelons ici que, selon la plupart des bibliographes, l’édition mentelienne est ainsi constituée :

1° Spéculum naturale^ i vol. en deux parties, semigothique, de 66 lignes.

2® Spéculum doctrinale^ i vol., semi-gothique, de 67 lignes.

3® Spéculum morale^ 1 vol., lettres rondes, de 62 lignes.

4° Spéculum historiale^ lettres rondes, de 62 li-

gnes.

Les deux dernières parties sont signées par Mentelin, les deux premières sont sans indices.

Première édition, s emi- gothique^ de 66 lignes, avec la majuscule de forme singulière, 6 vol. in-fol. (i) :

i® Spéculum naturale^ signalé par tous les bibliophiles.

2® Spéculum doctrinale^ à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

(i) On ne rencontre jamais^ soit dans les bibliothèques publiques ou privées, soit dans le commerce, les différentes éditions du Spéculum quadruplex , reliées suivant la tomaison établie par l’auteur. Cela se comprend, car les volumes sont si grands, si épais et si lourds, qu’on a dû, fort souvent, afin de les manier sans trop de fatigue, les diviser d’une manière arbitraire, en un certain nombre de parties.

C’est ainsi, par exemple, que l’édition attribuée à Jean Mentelin, vendue 685 fr. chez Mac-Carlhy, avait dix volumes quoiqu’elle n’en ait réellement que sept, et que le Spéculum naturale de la bibliothèque de Toulouse, ordinairement divisé en deux ou trois tomes, se trouve relié en quatre.

Nous terminerons cette note en faisant observer que ce livre est fort rare aujourd’hui et que les parties isolées, que l'on trouve parfois encore, sont elles-mêmes presque toujours incomplètes.

3° Spéculum morale. N’a jamais été imprimé.

4® Spéculum liistorlale^ à la Bibliothèque nationale.

Seconde édition, semi-gothique, de 67 lignes, avec les deux AA et les deux RR, 6 vol. in-fol. :

1® Spéculum naturale. La bibliothèque de Toulouse possède un exemplaire àxi Spéculum naturale de 66 lignes,dont les deux parties sont divisées en quatre tomes. Le premier de ces tomes, qui contient le prologue et les huit premiers livres de l’ouvrage, appartient à l’édition semi-gothique des Spéculum de 67 lignes, et dans lesquelles on remarque les deux majuscules déjà signalées.

C’est en dressant le catalogue des incunables de la bibliothèque de Toulouse que nous avons découvert ce rare volume, qui prouve sans conteste l’existence d’un Spéculum naturale de 67 lignes inconnu jusqu’à ce jour.

2° Spéculum doctrinale., semi-gothique, de 67 lignes. La Bibliothèque nationale en possède plusieurs exemplaires.

3® Spéculum morale. Il n’a jamais été imprimé.

4® Spéculum liistoriale 4 vol., s emi~ gothique, de 67 lignes. Signalé par tous les bibliographes.

Troisième édition , lettres rondes , à 2 colonnes de 62 lignes, et souscrite par Mentelin, 7 vol. in-folio :

I® Spéculum naturale, i vol. en deux parties, signalé par Maittaire (i).

(i) « ... Hujus Speculi prima editio rarissime occurrit ; characterest « gothicus et satis venustus,columnas duas unaquæque pagina complec- ■ litur, ejusdem duas tantiim vidi partes, naturalem et historialem, « quatuor voluminibus comprehensas. Volumen primum continebat « Speculi naturalis partem primam, octodecim libris ; secundum, se- « cundam ejusdem, quindecim libris (libri itaque Speculi naturalis « sunt triginta très): volumen tertium continebat Speculi historialis par- « tem primam octo libris... (et ad calcem; explicit, etc., etc.)» Suit la souscription finale que tout le monde connaît. (Maittaire. Loc. cit., 1. 1, p. 234. Note.)

La souscription mentelienne du Spéculum liistoriale prouve clairement que Xe^Spcculum naturale, faisant partie des quatre volumessignalés par Maittaire, appartient à l’édition senii-gothîque de 62 lignes, car si

2® Spéculum doctrinale^ i vol. Nous n’en connaissons pas crexeinplaire.

3® Spéculum morale^ i vol. La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire. Il porte la date de

ce Spéculum eût appartenu à l’édition semi-gothique de 66 ou à celle de 67 lignes, INIaittaire n’aurait pas manqué de faire remarquer les différences qui existent dans les types de ces deux éditions. En indiquant ensuite la forme des caractères des quatre volumes qu’il avait sous les yeux, il ne les eût pas confondus sous cette même désignation iCharacter est golhicus et satis venustus, s’ils n’eussent pas été parfaitement identiques. D’ailleurs l’épilhète de satis venustus nous paraît mieux convenir au caractère rond qu’au caractère semi-gothique.

Nous devons ici rendre justice à de Bure; car, s’inspirant de la note de Maittaire, il a, pour ainsi dire, entrevu l’édition complète du Spéculum quadruplex Aq 62 lignes. Malheureusement, n’ayant fait qu’effleurer son sujet, il n’a pas osé conclure affirmativement. Sachons-lui gré de sa perspicacité. Les bibliographes, venus après lui, ont eu, selon nous, le tort de n’avoir pas suivi le filon qu’il avait découvert.

Voici le passage de de Bure. Après avoir signalé l’opinion de ceux qui s’inscrivent en faux contre l’édition en X volumes, entièrement imprimée à Strasbourg, par Jean Mentelin, et qu’il regarde comme imaginaire, il s’élève contre ce dernier sentiment en considérant, a I® que les cinq volumes (Maittaire n’en indique que quatre) des deux « Spéculum naturale et historiale, rapportés par M. Maittaire, et ceux « qui l’ont précédé, existent bien réellement imprimés par Jean Mente telin en 1472, ce dont nous avons eu nous-même la preuve entre les « mains, après avoir compulsé plusieurs volumes séparés tant de l’une « que de l’autre de cette première édition (A). 2° Si l’on joint à ces « cinq volumes le Spéculum /norrt/e que les derniers écrivains contraires « ont indiqués {sic) comme ayant été imprimé par le même Mextellin « en 1473(1476) et qui peut avoir été divisé en plusieurs tomes, il ne « resterait plus que le Spéculum doctrinale pour compléter entièrement « cette édition. Or il est à croire que Jean Mentellin, ayant imprimé « trois parties de cet ouvrage, aura certainement dû exécuter de même « la quatrième et dernière partie.

« Au reste, sans vouloir rien avancer de plus en faveur de cette édi- < « tion, jusqu’à ce que nous soyons un peu plus instruits à son sujet, « nous pensons que l’on doit, pour le présent, s’en rapporter plutôt au « sentiment de M. Maittaire et de ceux qu’il a suivis, qu’à l’opinion « contraire. » {Loc. cit. t. I, p. 25o-5i.)

(A' La fin de cette phrase n’est pas claire.

4® Spéculum historiale^ 4 La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire. Il porte la date de i473.

La découverte du Spéculum naturale^ en caractères semigothiques, de 67 lignes, doit nous faire espérer que l’on découvrira tôt ou tard le complément de l’édition en lettres rondes, de 62 lignes, souscrite par Mentelin, c’est-à-dire le Spéculum doctrinale. C’est le cas de rappeler ici l’argument topique de de Bure, que nous avons cité dans la note de la page précédente.

Quant au Spéculum morale des éditions semi- gothiques de 66 et de 67 lignes, nous pensons qu’il n’a jamais été imprimé. Tout extraordinaire que cela paraisse, nous allons essayer de prouver notre allégation.

C’est dans un article fort remarquable de M. Daunou, sur Vincent de Beauvais, inséré dans le tome XVIII de \' Histoire littéraire de la France^ que nous allons puiser notre argument suprême.

La citation sera longue, mais nous n’hésitons pas à la faire, car il est rare de trouver, dans des discussions de ce genre, une aussi grande somme d’érudition alliée à autant d’intérêt et surtout à autant de clarté.

M. Daunou, après avoir reproduit le passage du 20® chapitre du prologue, dans lequel l’auteur lui-même établit la division de son Spéculum mai us en quatre parties, ajoute i « Des déclarations si positives ne laissent aucun doute sur la « division en quatre parties, mais il s’en faut que cette pré- « face se Use dans les manuscrits antérieurs à l’an i320 « comme dans ceux des âges suivants et dans les imprimés... O En comparant ces copies primitives aux éditions, voici les « différences que l’on remarque dans le prologue de tout « l’ouvrage.

« Les copistes du quatorzième siècle, après i3io ou i32o, « ceux du quinzième et, à leur exemple, les éditeurs ont

« retranché de ce prologue un morceau du chapitre x, et le « chapitre xi tout entier. Vincent y répondait aux censeurs « qui lui reprochaient, les uns une insupportable prolixité, « les autres une brièveté excessive. Il commençait par « s’excuser sur l’immense étendue de son travail : erurn

« operi longo fas est ignoscere somno^ leur disait-il, en alté- « rant un vers d’Horace pour le faire léonin. Il leur pré- « sentait ensuite des considérations plus spéciales sur l’ordre « qu’il avait établi entre les matières; il parlait du livre « consacré par lui à la morale, de Ethicâ id est rnorali, où « les maximes des philosophes et des poètes s’entremêlaient « aux préceptes de la théologie chrétienne...; il annonçait « le traité des vices et des vertus, de Vitîis et Virtutibus^ « comme l’im des livres du Spéculum doctrinale^ et le rap- « prochait des livres qui concernaient l’économie domes- « tique et la politique. D’un Spéculum morale^ il n’en faisait « mention nulle part.

« Bien au contraire, le chapitre xvii du prologue, devenu « le XVI® par la suppression du xi®, avait pour titre : de « trifariâ dwisione totius operis^ et non pas, comme aujourn d’hui , quadrifariâ. On lisait dans ce chapitre : Opus « universum in très partes.*, in triaDolumina... distincti... « prima siquidern prosequitur naturam et proprîetatem om- « Ilium rerum., secunda materiam et ordinem omnium artium^ « tertia 'vero seriem omnium tempo rum. Au chapitre xviii w (depuis xvii) il n’était encore question que de trois par- « lies : l’historiale était toujours appelée la troisième : in « tertia parte., , vellem... de sanctorum miraculis rescidisse « nonnulla. Les copistes ont changé partout tertiâ en quartâ^ « et interpolé çà et là les lignes qui supposent un Spéculum « morale devant occuper la troisième place.

« Des altérations si graves ayant passé dans les imprimés, « il n’est pas étonnant que la plupart des auteurs modernes K qui ont parlé du Spéculum majus^ tel que Raphaël Mattéi « de Volterra, J. Gr. Vossius, Belleforét, Labbe, Altamura, Fabricius, Morhof, l’aient tenu pour composé de quatre

« grandes parties. Toutefois Henri de Gand , à la fin du « treizième siècle, n’en avait connu que trois ; Triplex « Spéculum^ historiale^ allegoricum^ et morale. Ces déno- « minutions étaient assez peu justes : elles ne supposent pas « une connaissance bien précise de l’ouvrage, mais elles « peuvent contribuer à montrer qu’avant i3oo on ne le « divisait qu’en trois parties principales. Fleury, toujours si « judicieux quand il ne se met point à recueillir, comme « Vincent de Beauvais, des légendes miraculeuses, Fleury « n’admet que trois Miroirs : le naturel, le doctrinal et l’his- « torial. Les dominicains Erhard et Touron embrassent la « même opinion, et en exposent tout au long les preuves.. . »

Après avoir longuement et très-clairement discuté les motifs qui prouvent que le Spéculum morale n’a pas été écrit par Vincent de Beauvais, M. Daunou ajoute : « Le ^ « Spéculum morale n’est donc qu’une compilation déplo-

« rable, fabriquée on ne sait à quelle époque précise, mais « après i3io, par un inconnu qui, en y attachant le nom de « Vincent de Beauvais, l’a^ remplie d’articles dérobés à des « auteurs du treizième siècle et principalement à Thomas « d’Aquin... »

M. Daunou termine sa discussion par ces mots : « Quoi « qu’il en soit, nous n’aurons plus à considérer dans le « Spéculum majus que ses trois parties indiquées par le véri- « table prologue. »

D’après la démonstration si nette et si précise de M. Daunou, il est incontestable que, dans les manuscrits antérieurs à i3oo, le chapitre xvii du prologue a pour titre : trifaria diuisione totius operis^ et non pas de quadrifariâ., comme dans les manuscrits postérieurs à cette date ; que, par conséquent, Vincent de Beauvais avait divisé son œuvre en trois Miroirs : opiis unwersum in très partes... in tria 'volumina.,. distincti . . . ., et que nulle part il n’a fait mention d’un Spéculum morale.

Si nous ajoutons à ces considérations puissantes le silence de tons les bibliographes sur l’cxislcnce d’un Spéculum

morah de 66 ou 67 ligues, et rinutllité de nos recherches dans les grandes colleciions de livres de la France, ne seronsnous pas en droit d’affirmer que les éditions en caractères semi-gothiques des Spéculum inajusàQ 66 et de 67 lignes ne contiennent que trois Miroirs, le naturel^ le doctrinal et V historial ; qu’elles constituent l’édition prlnceps de l’œuvre de Vincent de Beauvais, et enfin qu’elles ont été imprimées d’après les manuscrits du treiziéme siècle, dans lesquels il n’est fait aucune mention du Spéculum morale?

Quoiqu’il y ait peu d’importance à rechercher laquelle des deux éditions de 66 ou de 67 lignes a été publiée la première, nous optons cependant pour celle de 66 lignes. Il nous serait peut-être difficile de justifier cette préférence ; mais si la variété dans la forme des majuscules peut être considérée comme un perfectionnement de l’imprimerie, l’édition de 67 lignes, dans laquelle on trouve deux sortes et deux sortes d’^^, a du conséquemment paraître après celle de 66 lignes, qui ne renferme qu’une seule sorte de ces majuscules.

Le nom des imprimeurs nous est tout à fait inconnu. Cependant l’identité des caractères, à part une majuscule, et celle du papier démontrent clairement que les deux éditions sont sorties du même atelier typographique.

Quant à la date de l’impression, il est fort difficile de la préciser ; toutefois, les caractères ronds ayant succédé aux gothiques, nous croyons qu’elle a précédé de peu de temps celle de l’édition de Mentelin.

Nous ignorons également le lieu où elles ont été imprimées. A cet égard nous partageons l’opinion de M. A. Bernard, qui, se fondant sur l’identité des papiers, déclare que l’imprimeur anonyme des éditions semi-gothiques était contemporain de Mentelin et habitait la même contrée; et nous ajouterons, nous, la même ville peut-être.

Nous ferons observer à cet égard que les papiers de ces différentes éditions sont identiquement les mêmes, et que les filigranes qui les distinguent appartiennent très -certainement aux fabriques allemandes.

Cette circonstance, que nous tenons à constater, nous fournira un jour un argument propre à démontrer que tous les ouvrages renferment 1’^ et l’ de forme singulière, qu’ils soient imprimés en caractères s emi- gothiques ou en carcateres ronds^ ont été imprimés en Allemagne et non en Italie, comme l’ont prétendu quelques bibliographes.

Si nous ne nous trompons pas, si nos déductions sont exactes, l’édition àcoSpeculum majus de 66 lignes serait l’édition princeps de l’œuvre de Vincent de Beauvais ; l’édition de 67 lignes serait la seconde; l’édition de Mentelin n’occuperait que le troisième rang : ce qui n’empêche pas de la regarder jusqu’à un certain point comme une édition princeps, puisqu’elle renferme Fédition originale du Spéculum morale^ considéré par M. Daunou comme un livre apocryphe.

Nous ferons encore une remarque au sujet du Spéculum quadruplex imprimé par Mentelin.

La date de 147^, placée à la fin du Spéculum historiale^ et celle de i47^? qu’on lit à la fin du Spéculum morale^ donneraient à penser que l’éditeur n’a pas suivi, dans l’impression des diverses parties de l’œuvre de Vincent de Beauvais, l’ordre indiqué dans le prologue des manuscrits du quatorzième siècle. En effet, on lit dans le chapitre xiv® : Idem vocabulurn per singulos titulos placuit annotari. Ut uidelicet prirnum vocent Spéculum naturale^secundum vero Spéculum doctrinale ^ tertiurn quoque Spéculum morale^ quartum Spéculum historiale. Nous croyons cependant que Mentelin ne s’est pas écarté de ce programme. II aura commencé par publier les trois parties de l’œuvre de Vincent de Beauvais dans l’ordre suivi par l’imprimeur anonyme des Spéculum en caractères semi-gothiques^ et aura été amené, trois ans après, par le succès de sa publication, à imprimer le Spéculum morale^ qui parut seulement en 1476*

11 serait traillcuis dlificile crexpliquei- autrcmciit, soit rapparilion du Spéculum liistoriale (i473) avant celle du Spéculum morale soit rintervalle de trois années

écoulées entre leur impression; car il est impossible d’admettre qu’on ait mis trois ans pour imprimer un seul volume, quand on sait que les premiers avaient été publiés dès l’année 1473.

Nous ferons remarquer encore, afin de fournir un dernier argument à la thèse de M. Daunou, que le prologue de tout l’ouvrage ne se trouve pas dans le Spéculum morale de Mentelin, de même « qu’il ne figure au commencement « d’aucun manuscrit de la prétendue partie morale, quand « nous savons qu’il devait se reproduire tout entier à la tête « de chacune d’elles. Hune prologum^ disait Vincent, quia « pari jure correspondei unicuique parti ^ totum in cujuslibet « capite inserendum judicaoi.

Nous croyons, en terminant, devoir reproduire, sous forme de propositions, le résultat de notre travail.

1° L’édition du Spéculum quadruplex de Vincent de Beauvais, attribuée, par les bibliographes les plus autorisés, à Jean Mentelin, est une édition factice (i).

(i) Il est certain que les nombreuses éditions du Spéculum quadruplex, avec ou sans indices, qui parurent au quinzième siècle, en Allemagne, en Italie ou même en France (A), se mélangèrent souvent d’une manière fortuite. Cet état de choses amena plus tard, dans la consti-

(A) Dans moins de vingt années, dix éditions de ce volumineux ouvrage furent imprimées an quinzième siècle, soit en Allemagne, soit en Italie, soit en France. Les voici rangées par ordre de date :

1® Anonyme de 66 lignes

1ti68?

2® Idem de 67 lignes

S® Mentelin, 62 lignes

ü® Augsbourg

lt»73-76

50 Paris

itiTa

6® Koburger

7” Venise.

lt»8'4

8” Venise

tti93 ?

9® Venise.

îtiy'i

2° Les parties dont elle se compose appartiennent à trois éditions différentes. Elles sont constituées :

La première par l’édition semi-gothique de 66 lignes, renfermant un^ majuscule de forme singulière, non mentionné par les bibliographes ;

La seconde, par l’édition semi- gothique de 67 lignes, caractérisée par la présence des deux majuscules ^ et signalées plus haut ;

La troisième, par l’édition en lettres rondes, de 62 lignes, portant la souscription de Mentel.

3® Le Spéculum morale des éditions semi-gothiques de 66 et de 67 lignes n’a jamais été imprimé.

4° Le Spéculum morale^ en lettres rondes, de 62 lignes, imprimé par Mentel, et considéré comme apocryphe par M. Daunou, serait, selon nous, l’édition princeps de cette partie du Spéculum quadruplex.

5® Nous ignorons complètement le lieu, la date de l’impression et le nom de l’imprimeur des éditions semigothiques.

Toutefois l’identité absolue de leur papier avec celui dont s’est servi Mentel pour l’impression de son édition, démontre qu’elles sont sorties des presses allemandes, strasbourgeoises peut-être (.^).

6“ Enfin l’imprimeur anonyme, contemporain de Mentel, a, selon toute probabilité, imprimé avant lui le Spéculum inajus de Vincent de Beauvais, et, par conséquent, nous croyons ne pas trop nous éloigner de la vérité en faisant remonter l’impression des Spéculum semi-gothiques aux années 1468 et i470« Desbarreaux-Bernard.

tulion (les exemplaires, une confusion et une disparité regrettables; de là les erreurs qu’il serait sans doute facile de relever dans les bibliographies anciennes et modernes. Nous avons nous-même signalé une de ces erreurs dans l’exemplaire du Spéculum naturale, de 66 lignes, de la bibliothèque de Toulouse, et nous croyons avoir démontré que l’édition mentelienne en présentait un exemple des pilus remarquables.

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