Lettres, instructions et mémoires, T, 414; 31 décembre
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avec les Espagnols, et s'élendant fort eu toutes occasions sur l'union inséparable qu'il voulait avoir avec Votre Éminence, et que non seulement il en avait la volonté, mais même qu'il n'était pas difficile de juger qu'il avait assez d'esprit pour connaître qu'il n'avait point d'autre parti à prendre que celui-là, me priant et me conjurant par diverses fois de lui dire toutes les choses qui pourraient venir à ma connaissance dans lesquelles il pourrait manquer par inadvertance, ou que je pourrais savoir qu'il eût faites ou dites, et même de lui donner avis de toutes les occasions dans lesquelles il pourrait servir Votre Éminence ; qu'il savait bien la confiance qu'elle avait en moi, et que, assurément, je trouverais que la volonté dans laquelle il était serait de durée, et qu'il ne se départirait jamais delà résolution d'être toujours ami et serviteur de Votre Eminence.
A quoi, suivant son habitude, Mazarin fit la réponse suivante sur la marge de la lettre de Colbert :
Si Monsieur le Prince répond par ses actions aux paroles par lesquelles il tâche de persuader tout le monde qu'il veut vivre dans la dernière amitié avec moi, j'en aurai beaucoup de joie, et lui sera très heureux ; mais si toutes ces avances vont à se mettre en état de demander des grâces que je ne croie pas que le Roi lui doive accorder, la bonne intelligence ne durera pas longtemps. Puisqu'il vous a tant pressé de ui dire vos sentiments dans les choses qui pourront regarder son service et la conservation de cette union entre lui et moi, je voudrais bien que vous prissiez occasion de reconnaître les siens à l'égard du Parlement, lequel assurément, je le prévois, sur le prétexte de faire soulager le peuple, à l'occasion de la paix, entreprendra des choses qui choqueront l'autorité royale et dans la forme et dans la substance, et il serait bon de savoir de bonne heure ce qu'on doit attendre dudit sieur Prince en un tel rencontre, c'est-à-dire
Uk COLBERT.
s'il lèverait le masque pour appuyer les résolutions que le Roi pourrait prendre, ou ne songerait qu'à se ménager, comme plusieurs personnes l'imaginent à cause de son humeur, et pour les grandes démonstralions qu'il a faites à tous les gens de robe, ayant traité les présidents à mortier* mieux que les officiers de la couronne. J'ai appris aussi, de personnes qui y étaient présentes, qu'il a fait applaudir aux harangues dans lesquelles on lui a dit que la paix lui était due et qu'on savait bien que c'était lui qui avait conclu le mariage.
Colbert finit ce qu'il y a à dire de Monsieur le Prince par ces mots :
J'ai omis de dire à V. Ém. que Monsieur le Prince m'obligea presque par force à me mettre à table avec lui. — Il eût eu grand tort, écrit Mazarin, s'il en eût usé autrement.
Cette correspondance fait voir que Colbert était, auprès de Mazarin, autre chose qu'un intendant actif, habile et fidèle; il était initié, dans une certaine proportion^ aux affaires du gouvernement, et avait aussi sur ce point toute la confiance du Cardinal. Cette confiance, si justifiée, expliquera, dans peu de temps, celle que Louis XIV lui accordera en le prenant pour ministre.
Enfin, le 3 juin 1660, Louis XIV épousait Marie-Thérèse à Saint-Jean-de-Luz ; la Cour revenait à Paris, les
1. Bonnet ou toque garni de fourrures que portaient les présidents du Parlement. Le mortier du premier président avait deux galons d'or; celui des autres présidents n'avait qu'un galon.
fêtes se terminaient; Mazarin et Colbert allaient jouir d'un repos bien mérité.
11 faut revenir maintenant à la lutte de Colbert contre Fouquet, lutte dont nous avons raconté l'origine'. Fouquet sétait plaint à Mazarin du mémoire et des accusations lancés contre lui par son intendant. Le Cardinal en avait référé à Colbert, qui, de Nevers, oii il se trouvait, écrivit à Mazarin, le 28 octobre 1659" :
Il est vrai, Monseigneur, que j'ai entretenu une amitié assez étroite avec lui (Fouquet) depuis les voyages que je fis, en Ifi.oO, avec V. Ém., et que je l'ai continuée depuis, ayant toujours eu beaucoup d'estime pour lui et l'ayant trouvé un des hommes du monde les plus capables de bien servir V. Ém et de la soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette amitié a continué pendant tout le temps que M. Servien a eu la principale autorité dans les finances, et souvent j'ai expliqué à V. Ém. même la différence que je faisais de l'un à l'autre. Mais, dès lors que, par le partage que V. Ém. fit en. 1655, toute l'autorité des finances fut tombée entre les mains dudil sieur Procureur général, et que, par succession des temps, je vins à connaître que sa principale maxime n'était pas de fournir par économie et par ménage beaucoup de moyens à V. Ém. pour étendre la gloire de l'État, et qu'au contraire il n'employait les moyens que cette grande charge lui donnait qu'à acquérir des amis de toute sorte et à amasser, pour ainsi dire, des matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendait, tout ce qu'il aurait voulu entreprendre, et même pour se rendre nécessaire, et, en un mot, qu'il a administré les finances avec une profusion qui n'a point d'exemple ; à me-