ET DANS
Messieurs ,
Vous n'avez sans doute pas oublié, qu'en vous racontant, dans la dernière séance, la Irisle histoire d'un nommé Lecomte, atteint depuis trois ans de celte affection si bien décrite par M. Aran sous le titre d'atrophie musculaire progressive ^ et
(1) C'ist en s'appuyaiit sur les faits articules dans celle nolo, et dont j'avais donné connaissance à la Sociélé de médecine de Paris, que M. Bouvier a formulé (a plupart des propositions cuulenues dans sa brillante allocution à l'Académie de médecine (séance du 5 avril 1853). C'est donc, moralement pour moi, un devoir del» publier.
que j'appellerai uirophîe musculaire graisseuse progressive, me réservant de justifier celte dernière dénomination par la suite, je vous disais : t Depuis longtemps Lecomle ne respire plus qu'avec son diaphragme; ce dernier muscle étant aujourd'hui al'fecté à son tour, l'existence de ce malade ne peut se prolonger longtemps. > Eh bien ! Messieurs, ce malheureux est mort asphyxié le lendemain du jour où je vous tenais ce langage.
L'autopsie vient d'en être faite par M. le professeur Cru'veilhier, qui, avec sa bienveillance habituelle, m'a permis de faire de mon côté quelques recherches sur l'état analomique de la fibre musculaire de Lecomte, dont j'avais étudié la maladie depuis le jour de son entrée à l'hôpital jusqu'à sa mort.
Je viens faire connaître les résultats de ces recherches à la Société en plaçant sous ses yeux les figures qui représentent un des membres disséqués de Lecomte, et les différens degrés de transformation graisseuse de ses muscles examinés au microscope.
Il m'a semblé que ma communication offrirait un plus grand intérêt d'actualité et une plus grande utilité pratique, si j'examinais en même temps, comparativement, quel est l'étal de la libre musculaire, dans d'autres affections qui offrent quelques points de ressemblance avec l'atrophie musculaire graisseuse progressive, alors qu'elle est généralisée. C'est une question d'anatomie pathologique qui a été négligée jusqu'à ce jour.
Pour donner encore plus d'autorité aux caractères distinctifs que je tirerai de l'état anatomique de la fibre musculaire, je ferai suivre ces recherches de l'étude comparative des états anatomiques des centres nerveux dans ces mêmes affections.
Enfin, après avoir démontré, par l'ensemble de ces rechcr-
clies comparatives, que ces alfeciions sont csscniiolicment tlillérentes, j'essaierai, dans un prochain travail, d'établir leur diagnostic différeniiel, et de les distinguer de la paralysie générale saturnine et de la paralysie simple (le marasme) essentielle, en m'aidant principalement des signes tirés de l'état de contraclilité électro-musculaire.
Les affections musculaires générales, dont il sera principalement question dans cette note, sont : !<> l'atrophie musculaire graisseuse progressive, dite paralysie atrophique, par M. Cruveilhier; 2» la paralysie générale des aliénés; 3» la paralysie générale sans aliénation, que j'appellerai paralysie générale spinale, pour la distinguer de la paralysie des aliénés et de la paralysie générale saturnine.
Si je n'étais forcé de me restreindre, j'aurais pu agrandir mon cadre, en rapprochant des affections précédentes les paralysies générales par abus des liqueurs alcooliques, et par l'influence de certains gaz délétères.
Il en est une surtout dont il n'a pas encore été iiut mention dans la science, c'est la paralysie générale par le sulfure de carbone qui entre dans la composition du caoutchouc vulcanisé. J'ai vu plusieurs ouvriers qui avaient travaillé à la fabrication de ce caoutchouc vulcanisé, atteints de la plupart des symptômcsquiappartiennentàla paralysie généraledes aliénés. La seule différence qu'il y ait dans ces cas, c'est que les accidens produits par la fabrication du caoutchouc vulcanisé ne sont qu'accidentels (durent quelques semaines), tandis que la paralysie générale des aliénés marche toujours fatalement, quoi qu'on fasse. J'en ai observé un cas récemment à la Charité (salle Saint-Félix, no 12, service de M. Andral) chez un homme qui avait travaillé à la préparation du caoutchouc vulcanisé, dans la fabrique de Grenelle dirigée par M. Gérard.
Je ne veux pas faire ici I hisloirede celte paralysie générale produite par le sulfure de carbone, qui sera, j'espère, prochainement écrite par M. Andral. Mais je ne pouvais me dispenser de l'indiquer dans ce résumé des diverses affections musculaires générales.
Cette espèce de revue fait voir à combien de maladies diverses peut s'appliquer la dénomination de paralysie générale, qui, selon moi, devrait être employée seulement comme un terme générique, et non comme l'expression d'un type unique, la paralysie générale des aliénés. Elle démontre , en outre, la nécessité d'établir les caractères distinclifs de ces maladies diverses.
Tel est. Messieurs, le but de la note dont j'ai l'honneur de vous donner communication.
PXAMEN COMPARATIF DE l'ÉTAT ANAïOMIQUE DE LA FIBRE MUSCUf LAIRE DANS l'aTROPHIE MUSCULAIRE GRAISSEUSE PROGRESSIVE, DANS LA PARALYSIE GÉNÉRALE DES ALIÉNÉS , ET DANS LA PARA- LYSIE GÉNÉRALE SPINALE (SAMS ALIÉNATION),
A État anatorniqu^ de la fibru musculaire (ians l'atrophie musçulairc graisseuse progressive.
L'autopsie de Lecomteme paraîldeslinécà jeter un grand jour sur l'anatomie pathologique de l'atrophie musculaire graisseuse progressive. C'est celle raison qui m'a décidé à faire graver avec le plus grand soin lesfiguresqui représentent les différons éials dans lesquels 31M. MandI, Aran et moi nous avons vu ses libresmusculaires cxatnin«5csau microscope. (Ces figures onlété dessinées par M. ]Maii(ll,don|.on connaît la grande expérience.) M. Ci uvcilliicr,à (]iii jelosaimonlrccs, m'a dit quecesrcsuliats
de l'examen microscopi(|iie sont idcnliques à ceux qui ressorlen t dumêmeexamen desmuscles deLecomtefailpar M.Ie d^Galliel» aide d'anatomie à la Faculté, dont j'ai eu l'occasion d'appréeier le savoir dans des circonstances analogues. Ces figures ont d'autant plus de prix, qu'elles sont réellement les seules, jusqu'à présent, qui représenlenl l'éiat de la fibre musculaire dans la maladie dont il est question. M. Edward Meryon a publié, il est vrai, dans un journal anglais, une observation de transformation graisseuse musculaire, accompagnée de figures qui ont les plus grands rapports avec celles que j'ai vues sous le microscope de M. Mandl. Mais en lisant cette observation avec attention, M. Aran et moi n'y avons reconnu aucun des ^ignesqui caractérisent l'alropliie musculaire graisseuse progressive. Le sujet de cette observation me paraît avoir été atteint d'une affection musculaire commune dans l'enfance, que, pour mon compte, je déclare avoir observée un assez grand nombre de fois, et dont l'histoire est encore à faire.
Avant de décrire les résultats de l'examen microscopique des muscles de Lecomte, je vais rappeler les principales phases de sa malaliç, au point de vue seulepient de l'état de l\\ pontractilité électrique de ses muscles explorés à diverses époques. Je renvoie, pour son histoire plus complète, au mémoire 4e M. Aran, dans lequel son observation est rapportée avec des détails très intéressans (1).
Observation I. — J'ai fait une première exploration Oiectro-nuisculaire, chez ce malheureux, en fûvrier 1850, époque de son ontrt'c à la Charité, dans le service de M. Andral (salle Sl-Félix, nMl), el je
(I > Depuis I;. Irclnie «le c, lie pailic de mon travail à la Sociélé médico-cliiiuP- K>ralo M. Cnivcilliicr a tracé, avec un grand talent d'cxp(,sill..n , le tableau de la riMladie de t.ecomîe, dans rimportanlc coininiinicalion qu'il vieul .l'oiifaii? à l'Acaucmie de médecine. ^
constatai alors, qu'à l'exccpiion des abdiicleurs de l'index ei du médius, les inier-osseux de la main droite ne répondaient plus à i'exciiaiioii t'icciriqnc ; que les muscles des éminences ihénar ci bypothénar se contractaient très faiblement par celte même excitation.
Cette main était alors très atrophiée ; elle affectait déjà la forme d'une griffe.
Dans les autres régions du corps, on constatait l'existence de tous les muscles à l'aide de l'exploration électrique, bien que ses muscles s'atrophiassent déjà, surtout ceux du membre supérieur gauche, et qu'ils fussent le siège de contractions fibrillaires presque continues.
Certains usages du doigt et du pouce de la main droite étaient seuls perdus, mais les autres mouveraens s'exécutaient, quoiqu'avec moins de force qu'à l'état normal.
La parole était embarrassée ; et cependant la langue se contractait bien par l'électricité.
J'ai vu s'atrophier un à un la plupart de tous ses muscles, et j'ai constaté que chacun d'eux s'est coniracté, soit par la volonté, soit par l'électricité, jusqu'à la dernière fibre musculaire, l'absence complète du mouvement (la paralysie), n'ayant lieu que lorsqu'on ne pouvait plus constater l'existence du muscle par la contraclililé électrique.
Il serait trop long d'indiquer ici l'époque de la mort de chacun des muscles de Lecomte; je me contenterai de dire: que depuis trois ans au moins on ne trouvait de conlractilité à sa main droite que dans les muscles de l'éminence hypoihénar, oii j'ai pu obtenir quelques faibles contractions jusqu'à sa mort; que, depuis plus d'un an, la langue et iedeltoïde ne se contractaient plus par l'électricité ; enfin, que la plupart des muscles du bras, bien que très atrophiés, et évidemment malades depuis son entrée à l'hôpital (depuis le commencement de 1850) se contractaient encore très notablement par l'excitation électrique peu de jours avant la mort.
Autopsie de Lecomte — J'ai fait peindre , avec l'assentiment de M. Cruveilhier, le membre supérieur droit, disséqué de Lecomte, afin de représenter exactement le degré d'atrophie de chacun des muscles, et principalement pour montrer à quelles diverses décolorations de ces muscles correspondaient leurs différens degrés de transformation graisseuse (1), déterminées par l'examen microscopique.
(I) I.a préparation de ce membre a été faite par M. Céry fils, interne distingué, qui m'a puissamment secondé dans ces rcclierclies.
Dans celte figure (1) que je mets sous les yeux do la Société , on voit que presque tous les muscles du bias , bien qu'arrivés aux dernières limites de l'atrophie , ont conservé leur coloration à peu près normale ; ces muscles n'ont ofTert aucune altération de nutrition, même à l'examen microscopique (voyez la fig. 1). Le brachial antérieur seul est profondément altéré et présente une coloration d'un gris pâle. A la face antérieure de l'avanl-bras, le cubital antérieur , le grand et le petit palmaires ne sont plus que des tendons auxquels s'attachent quelques fibres musculaires. Chose bien singulière ! ces fibres sont encore pour la plupart assez colorées, d'un rouge un peu pâle, et revêtent le caractère de la libre normale. Il ne reste plus de traces, du rond pronateur; plus profondément on trouve les débris des fibres musculaires appartenant aux fléchisseurs superficiel et profond , et au carré pronateur. Ces fibres offrent différens degrés de décoloration, depuis le rouge un peu jaunâtre jusqu'au gris pâle. Les fibres qui sont arrivées à ce dernier degré de décoloration, ressemblent plutôt à de la gélatine qu'à de la fibre musculaire ; on en dislingue encore les faisceaux.
Tous les muscles de la face palmaire de la main étaient arrivés au dernier degré d'altération de nutrition , à l'exception de quelques fibres musculaires de l'éminence hypolhénar , qui étaient encore très colorées.
Si j'avais voulu parcourir toules les régions du corps, on aurait vu qu'à côté des muscles entièrement graisseux il existait des muscles dont la fibre était encore pure, quoique très atrophiée.
Examen microscopique. — Les fibres musculaires, examinées au microscope par MM. Maïull (2) , Aran et moi , ont été trouvées normales quant à leur volume et à leur texture, dans les muscles ou faisceaux musculaires qui avaient conservé leur coloration, et chez lesquels j'avais constaié, pendant la vie, l'existence de la contractilité électrique et volontaire. La figure 1 représente ces fibres normales à stries transversales. On voit dans quelques-unes (a) les traces de fibres longitudinales. Les autres fibres musculaires, plus ou moins décolorées, avaient
(1) Je regrette de n'avoir pas pu reproduire cette figure coloriée dans la publication de mon travail.
(2) M. Mandl a eu i'ol)iigcaJicc de dessiner sous mes yeux les figures qui représentent les dlirércns degrés de Iraubfornialion graisseuse et de in^cn donner la description.
subi à divers degrés la iransforniaiion graisseuse. Voici les caracières qui disliiiguent chacun de ces degrés :