VJ PRÉFACE
aucun moment, les catéchismes et surtout le catéchisme de persévérance n'ont eu une pareille importance et n'ont été investis d'une aussi grave mission. Le clergé tout entier a su le comprendre; il voit le péril et il se met partout à l'oeuvre avec ardeur.
Aux efforts de tous nous apportons notre humble effort.
Dans ce cours d'instruction religieuse nous avons songé avant tout à être complet sans longueurs. Dans une limite relativement étroite , réunissant le dogme et la morale , nous avons donné l'exposé complet du christianisme.
Notre préoccupation constante , dans tout le cours de notre exposition , a été V apologétique. Nous nous sommes efforcé de faire précéder chaque dogme, chaque point du christianisme des arguments qui en vengent l'existence et en démontrent la victorieuse et divine grandeur.
Dans l'exposé de la morale nous avons
PRÉFACE. VÎj
religieusement suivi les théologiens les plus sûrs.
Afin de ne jamais obstruer la marche ni surcharger l'exposition, nous avons rejeté dans des notes beaucoup de matières qui nous semblaient utiles aux catéchistes comme développement ou charme de leurs leçons.
Dans de très nombreux renvois à la sainte Ecriture, nous avons donné aux vérités religieuses leur appui naturel, en même temps que leur parure la plus belle et leur plus pénétrante onction.
Enfin, si nous avons eu très à cœur de rester didactique, nous nous sommes aussi efforcé de faire de notre travail un livre de lecture courante et facile, capable de retenir, peut-être même de charmer, l'homme du monde qui y chercherait ou l'affermissement d'une foi conservée ou le précieux retour à une foi oubliée et perdue.
Dieu.
Dieu existe.
Il existe tellement, il est tellement l'Être premier, nécessaire, absolu, il est à ce point la raison dernière de toutes choses, il résume si nécessairement en Lui-même la vie, la force, l'ordre, la perfection de tous les êtres , qu'un seul mouvement de ma raison , un seul regard étendu autour de moi ou plongé en moi-même suffit à me démontrer invinciblement cette divine Existence.
Où irai-je , s'écrie le Prophète , où irai-je pour vous fuir, ô mon Dieu? 0 mon Dieu, comment échapperai- je à votre invincible présence ? Si je m'élève dans les deux , vous y êtes. Si je m'enfonce dans les abîmes je vous y retrouve encore. Que je prenne mon vol à V aurore et que
faille aux extrémités des mers, c'est votre main qui m'y mène , c'est votre droite qui soutient cet essor.
Ainsi, de quelque côté qu'elle se tourne, quelque réflexion qu'elle fasse, notre raison rencontre Dieu partout et ne le peut fuir nulle part.
I. — 1. Voici l'univers, voici la multitude des êtres. Quelles splendeurs! quelles immensités! quelles œuvres! Depuis l'insecte qui m'émerveille par le fini de sa structure et l'économie entière de sa délicate existence, jusqu'à ces soleils qui roulent innombrables à de prodigieux éloignements , au travers d'effroyables espaces , l'univers déroule devant moi ses parties diverses , toutes admirables d'immensité ou de perfection. — Qui est l'auteur de ce grand œuvre? — Rien ne se fait sans une main quelconque, pas le plus petit travail, pas le plus mince ouvrage. Dirai-je que, sans cause connue, à un moment donné, par pur hasard, toute cette création s'est trouvée faite et organisée? C'est là un mot sans signification, sans logique; c'est une absurdité, c'est une impertinence.
Dirai-je que cette matière est éternelle? Alors elle est •Dieu, et c'est une absurdité nouvelle, la matière étant inerte et inintelligente , et Dieu , l'Être suprême , infini , parfait, ne pouvant être que vivant et pensant.
M'enfoncerai-je dans l'extravagance du Panthéisme? Dirai-je que Dieu n'est autre que la nature elle-même? Quoil cette pierre, cette chenille, ce ver, cette matière brute est Dieu et possède l'intelligence souveraine et infinie de Dieu!....
Non! au-dessus de cette création, distinct d'elle, indé-
pendant de son ouvrage, renfermant en Soi toutes les perfections, les beautés et les puissances dont il a répandu des reflets dans les créatures , est le Dieu véritable, le Dieu créateur, l'Être tout- puissant, tout bon , tout sage , que les deux chantent et dont l'univers proclame invinciblement la réalité.
2. N'y eût-il qu'un seul être, qu'on n'en pourrait expliquer que par Dieu la fragile existence. N'y eût-il qu'un atome de matière, que cet atome défierait éternellement l'athéisme. Mais que sera-ce de l'univers tel qu'il apparaît à nos yeux?
La vie afflue dans cet univers ; elle y déborde d'une extrémité à l'autre. Cette vie des êtres est bornée et contingente, elle commence, elle fiait , elle s'éteint, elle réapparaît, sans laisser jamais apercevoir rien d'immuable et d'éternel. Or, de quel océan sortent tous ces fleuves? D'où viennent ces innombrables gouttes, sinon , d'une vie primordiale, source infinie de toutes les existences finies? Car enfin, si je regarde de près ces existences, je les vois sortir toutes les unes des autres : mais il faut bien un premier anneau à cette chaîne ; il faut donc une vie essentielle, absolue, éternelle; une vie qui possède tout de soi et n'emprunte rien ailleurs ni à d'autres. Or, qu'est-cela, sinon Dieu ?
3. De plus ce n'est pas la vie seule des êtres contingents qui me fait remonter à une vie première, source de toutes les autres, le mouvement me mène aussi invinciblement à Dieu. Tout se meut dans le monde, intelligences, cœurs, volontés, corps, créatures intellectuelles, créatures sans raison, tout jusqu'aux êtres les plus infîmes. — Or, comment concevoir le mouvement sans moteur? on aura beau me dire que les êtres impriment les uns aux autres le mouvement qui les emporte; tou-
jours me faudra-t-il arriver à un mouvement premier, à une impulsion suprême qui imprime à tout le reste l'activité sans l'avoir elle-même reçue. — Or, ce mouvement premier et par soi , cette activité pure n'est autre que Dieu, si bien défini par la philosophie catholique, Y acte pur.
4. De plus, l'univers offre partout la preuve d'une organisation merveilleuse. Rien dans la création n'est laissé au hasard, ni livré à l'arbitraire. Des lois d'une sagesse supérieure dirigent tous les êtres vers leurs fins; la croissance du brin d'herbe, la plume de l'oiseau, l'économie sociale de l'insecte, prouvent aussi invinciblement que le cours harmonieux des astres et les grandes lois du ciel qu'une Intelligence infinie a créé et continue à régir un monde si savamment conçu et exécuté d'après un plan si précis et des règles si merveilleusement proportionnées.
II. La voix des peuples, l'affirmation universelle de tous les hommes ne peut être une preuve moins décisive de l'existence de Dieu. — Comment ce que le genre humain tout entier affirme pourrait-il être faux, puisqu'il ne l'affirme que parce qu'il le tire de la nature ellemême? L'erreur est limitée, justement parce qu'elle s'écarte de la vérité universelle; mais ce que le genre humain a toujours tenu pour vrai ne peut être que vrai (1).
Or, tel est son témoignage sur Dieu. Partout, tou-
(1) S. Thom. contra Genliles, H, 34.
jours, chez tous les peuples, dans toutes les civilisations, parmi toutes les barbaries , sous toutes les latitudes , l'idée de Dieu se retrouve. L'idolâtrie a pu fausser ce dogme, la barbarie le dénature et l'amoindrit sans aucun doute, mais rien n'a jamais pu l'anéantir.
En présence de cette innombrable multitude qui affirme, que sera la poignée d'athées qui nie, qui nie sans preuves et sous la dictature des passions ?
III. De notre être même, si nous l'interrogeons, sortira la même affirmation victorieuse. Tout notre être intime proclame Dieu. Qu'est-ce d'abord que cet invincible besoin de Dieu que nous ressentons au dedans de nous? Le tumulte de la vie, les cris des passions, les mille agitations des plaisirs et des affaires couvrent sans doute trop souvent ces voix de la nature , et nous dérobent les mystères de notre être les plus réels et les plus profonds : mais dès que le silence se fait, nous sentons renaître ces aspirations vers un idéal supérieur, ce besoin de nous réfugier vers un bien infini, et si à la solitude et au silence s'ajoutent l'angoisse et le sentiment de quelque suprême détresse, épouvantés d'être seuls, nous poussons spontanément ce cri : Mon Dieu!
D'où vient cette clameur intime, si invincible qu'elle s'échappera, à un moment donné, des lèvres mêmes de l'incrédule et de l'impie?
D'où viennent ces aspirations, si Dieu n'existe pas? Et comment expliquer, si Dieu n'est rien, ces appels de notre nature? Tout phénomène a une cause, tout sentiment répond à un objet : il faut donc, sous peine d'avouer que nous sommes d'inexplicables chimères et
des monstres, que ce Dieu que notre être connaît et appelle est une vivante réalité.
Écartons d'ailleurs ces inacceptables explications que l'incrédulité nous donne de l'existence de Dieu. Les prêtres auraient inventé Dieu? Autant vaudrait dire que la croyance au soleil vient des astronomes ! Je le suppose, le soleil n'existe pas, la nature est dans l'ombre, et les astronomes ont fini par persuader à tous les peuples que le soleil existe ! L'âme humaine voit aussi clairement Dieu que l'œil humain voit le soleil : voilà la seule cause pourquoi elle y croit.
Dira-t-on avec d'autres incrédules que c'est la terreur, qui a créé Dieu? Comment alors expliquer les sentiments d'espérance , d'amour, de joie que renferme pour l'homme l'idée de Dieu?
Il en est qui ont vu dans les cataclysmes de la nature et le jeu terrifiant des forces physiques le point de départ de la croyance en Dieu. Mais quoi? Quelle relation logique entre ces commotions matérielles et l'immatérielle idée de la divinité? Si l'homme a parfois attaché aux forces physiques quelque idée de divinité, c'est la preuve la plus manifeste que cette idée même préexistait.
D'ailleurs nous n'en n'avons pas fini avec les phénomènes de notre nature. Combien d'autres restent absolument inexplicables en dehors de l'idée de Dieu I Notre intelligence perçoit les vérités premières , les vérités mathématiques, par exemple. Ces vérités sont indépendantes de nous , elles sont éternelles. D'où donc viennent-elles? Comment sont-elles possibles, sans la croyance au Dieu éternel, suprême Vérité, d'où elles émanent et s'insinuent en nous?
Nous connaissons le bien, la vertu, le juste, le beau. D'où viennent ces choses et comment les concevoir, si
elles ne sont pas les reflets, de Celui qui est la Bonté, la Justice, la Beauté infinies? D'où coulent ces flots si nous supprimons la source qui seule les peut produire?
Ainsi Dieu se révèle à nous de toutes parts. La création matérielle nous apparaît comme son ouvrage; les générations le proclament et l'adorent; le monde supérieur des idées le reconnaît comme sa source unique, et l'homme, le résumé de la création tout entière, rend en son âme des sons divins.
Qu'est-ce que Dieu?
I. Demander si notre raison peut comprendre Dieu, ce serait demander si le petit pâtre ignorant peut suivre dans ses théorèmes le plus profond géomètre; c'est demander si une coquille peut renfermer l'océan.
Non, la raison humaine ne peut pas comprendre Dieu. — D'autre part, est-elle si impuissante qu'elle ne s'élève jusqu'à une certaine contemplation appropriée à son état et à ses forces naturelles? La raison humaine a déjà devant elle une magnifique carrière et parvient à de sublimes contemplations de la Divinité.
1. Dieu est l'Être infini et infiniment parfait. — Dieu, Etre suprême, cause première de tout ce qui existe, doit posséder en lui-même toutes les perfections que j'aperçois dans les êtres créés.
De plus , outre les perfections réalisées sous mes yeux, combien d'autres sont possibles! Mais si elles n'avaient en Dieu leur possibilité, comment seraient-
elles possibles? c'est-à-dire, si Dieu ne les pouvaient réaliser, comment seraient-elles possibles? Mais comment les manifesterait-il si elles n'étaient primordialement en Lui? Or, comme je puis supposer possibles toutes les perfections , toutes les perfections sont donc en Dieu.
Dieu est l'Être incréé, le premier des êtres, l'Être par soi; rien donc ne le limite, rien ne le borne, il a donc l'être dans une plénitude absolue. Il est. Ce mot comprend toute perfection , puisque la perfection , c'est ce qui est. Et comme Dieu a l'être dans sa plénitude, il a dans sa plénitude la perfection.
2. Dieu est pur esprit. Dieu ne peut pas être matière ; il ne peut pas avoir de corps. Pourquoi? Parce qu'il est infini, donc sans limites, donc indivisible, donc immuable : or la matière est bornée, divisible, muable.
Ne nous étonnons pas des manières de parler de la Bible, qui prête à Dieu un corps, des organes, des mouvements corporels. La Bible s'accommode à nos façons de parler ; ce que nous disons à toute heure de notre âme, substance immatérielle, l'Écriture-Sainte le dit de Dieu. Nous disons : un esprit lourd; nous parlons de l'œil de l'intelligence, des ?nouvements de l'âme, de la marche de l'esprit humain : c'est aussi par ces formes sensibles que nous essayons de comprendre et de désigner Dieu.
3. Dieu est un. Dieu est infini; mais comment y aurait-il plusieurs infinis? Qui dit infini dit plénitude absolue, perfection entière. Si le vase est plein, comment y ajouter? Si Dieu infini remplit tout de sa plénitude : quelle place est laissée à un autre Dieu? — Supposons-nous plusieurs dieux? Ou bien ils sont, les uns supérieurs , les autres inférieurs : dès lors celui-là seul sera Dieu qui dominera les autres et sera le Dieu su-
prème. Ou bien nous les ferons tous absolument égaux, semblables, sans distinction, sans degré d'être et de perfection : or ce sera là un seul et même Dieu, suprême, infini, absolu.
De ce que le Polythéisme ou la croyance à plusieurs dieux se soit étendu à bien des siècles et à bien des peuples, de ce que l'idolâtrie règne encore dans de nombreuses régions non civilisées , on ne peut rien inférer contre le dogme fondamental de l'unité de Dieu. L'erreur ne saurait détruire la vérité , pas plus que l'abus ne renverse la règle; ni le vice la vertu. Les hommes ont dénaturé en eux les lumières de la raison naturelle et corrompu la notion primitive de la Divinité. Entraînés à deux passions toutes différentes : la passion de Dieu et la passion d'eux-mêmes, ils ont, par l'idolâtrie, cherché à satisfaire l'une et l'autre. Ayant de Dieu un besoin continuel et immense, ils en ont, en en corrompant l'idée, multiplié la présence ; ayant pour leurs vices une avidité égale, ils les ont exaltés en les déifiant. C'est là le triste et honteux secret du Polythéisme. Vénus déifiait la chair, Mars l'orgueil , Mercure le vol. L'homme fut à l'aise avec ses vices les plus déshonorants quand il les eut transportés dans le ciel et adorés sous l'image des dieux.
Telle fut la foule : mais ne croyons pas que cette extravagance immonde ait jamais entamé l'élite de l'esprit humain. A travers bien des folies, les philosophes anciens conservèrent l'idée d'un Dieu unique. Leur crime fut de cacher par peur ou par calcul cette idée au vulgaire.
Tout à l'heure , en complétant par les lumières de la Révélation la notion de Dieu , nous verrons que , un en nature , Dieu est cependant Trinité de personnes. Cette
trinité dans l'unité n'implique aucune contradiction. Il n'y a et ne peut y avoir qu'une seule nature divine; mais cette nature, restant unique, peut parfaitement se communiquer en trois personnes distinctes. La distinction des personnes n'implique nulle division de la nature.
4. Dieu est immuable. Il est immuable parce qu'il est infini. Dieu ayant la plénitude de l'être , étant l'Être sans limite, sans mesure , ne peut subir ni diminution, ni accroissement, ni altération, ni changement d'aucune sorte. Dieu étant éternel fait tout éternellement. Il a créé le temps sans être soumis aux évolutions du temps. Il a voulu et créé le monde; il en a décrété toute la succession et toute l'histoire, sans qu'il y ait eu jamais altération ni changement dans son immuable volonté.
Quand nous parlons d'un Dieu qui s'irrite, s'apaise, condamne, pardonne : ne voyons aucuns changements en Dieu; le changement est pour nous qui nous plaçons tour à tour soit devant la Justice éternelle et immuable , soit devant l'immuable Bonté.
Au moment où Dieu décrétait la marche des choses et l'économie des lois de la création, il décrétait les dérogations que son immuable Sagesse trouvait nécessaires, et ainsi l'exception à la règle est en Dieu contemporaine de la règle elle-même. Ainsi tombe l'objection que la prière ferait changer les résolutions divines et que le miracle altérerait son immuabilité.
5. Dieu est éternel. Dieu est l'Etre par excellence, sans restriction, l'Être infini. Il n'a donc jamais pu être le non-être , pas plus que la lumière ne peut être obscurité, ni la bonté sans bonté. Dieu n'a donc jamais pu n'être pas l'Être; il n'a donc jamais pu ne pas exister, Dieu est donc éternel, n'y ayant en Lui ni commencement possible ni fin.
La vie de Dieu est un éternel présent. Cette vie ne connaît ni le hier, ni le demain. La succession des jours se meut autour de Dieu comme autour d'un centre immobile. C'est en ce sens que l'Écriture dit de Dieu que « mille années ne sont rien devant Lui. » Pour Dieu ni le passé ni l'avenir n'existent, tout est le présent, tout est éternel, tout est maintenant.
6. En Dieu nous devons reconnaître encore l'Immensité. Si quelque image pouvait être donnée de cette plénitude infinie qui fait que Dieu est présent partout à la fois , et que nous sommes en Lui comme en un océan sans rivage ni horizon, ce serait la présence de l'âme dans le corps. Notre âme est toute entière à toute extrémité de notre corps. Elle est toute entière dans notre corps, elle est toute entière dans chacun de nos membres. Ainsi Dieu est partout à la fois, et c'est en Dieu, dit saint Paul, que « nous trouvons la vie, le mouvement et l'être (1). »
Dieu donc est présent partout, Dieu voit tout, Dieu sait tout, Dieu pénètre sans obstacle toute obscurité, tout secret, tout mystère; tout est nu et à découvert pour Dieu et rien n'échappe à sa souveraine présence.
7. Dieu est l'Intelligence, la Science, la Sagesse, infinies. De même que Dieu est la pléuitude de l'Être , il est la plénitude de la science : et rien ne peut échapper à son regard infini.
Dieu se connaît Lui-même dans une infinie perfection.
Tous les êtres créés, l'ayant été par Lui, Il les connaît dans les plus intimes replis, dans les derniers détails de leur complexion ; aucune opération de ces êtres
(1) Actes des Apôtres, xvn, 28.
ne lui échappe , aucun secret n'a de ténèbres pour son infinie Science.
Dieu connaît, non-seulement tous les êtres que sa volonté et sa puissance ont réalisés , mais il sait aussi tous les êtres possibles , tous ceux qui pourraient, à leur tour, être tirés du néant.
Pour la science divine il n'y a ni passé ni futur, puisque l'éternité ne connaît pas la succession des moments. — Dieu, Sagesse infinie, se propose dans tous ses actes une fin toujours digne de lui, et adapte à cette fin des moyens toujours proportionnés. La contemplation de l'univers et des lois qui régissent tous les êtres nous est une merveilleuse preuve de la sagesse divine, Dieu ayant tout fait « avec poids , nombre et mesure (1). »
8. Dieu est la toute -puissance. Sauf le mal et la contradiction, Dieu peut tout, et nul ne saurait mettre une borne ou indiquer une limite à son action. Commettre une injustice, induire en erreur, etc., Dieu ne le peut. Faire qu'un cercle soit carré ou que la partie soit plus grande que le tout, sans doute la toute-puissance divine n'y a que faire. En tout le reste Dieu opère absolument ce qu'il veut. D'un acte de sa volonté, il fait que ce qui n'était pas existe; il a créé le monde : aussi facilement il créerait mille mondes. Du même jeu de sa toutepuissance , il les replongerait tous dans le néant. — Combien plus Dieu est-il tout-puissant dans le gouvernement des choses? Celui qui conduit l'univers et « porte tout sur l'a parole de sa force (2) , » est Celui aussi qui impose aux royaumes et aux empires sa volonté souveraine, imprime aux événements la marche qui lui plaît,
(1) Sagesse.
(2) Saint Paul, aux Hébreux.
et « brise au jour de sa puissance la tête (1) » des plus puissants, l'orgueil des potentats les plus dominateurs.
9. Dieu est souverainement libre. Dieu ne peut être nécessité à agir d'aucune manière et par aucune force. Tout ce qu'il a fait , il l'a fait librement.
La volonté divine ne peut être , comme la nôtre, sujette à l'erreur et au mal , Dieu veut tout ce qu'il veut par les motifs les plus saints, pour les fins les plus sages.
En Dieu la volonté n'a que faire de délibérations, ni de réflexions successives. Ce que Dieu veut absolument se réalise de toute nécessité. Dieu veut conditionnellement aussi : par exemple il veut nous accorder telle grâce, nous faire éviter tel danger, mais à la condition que nous le prierons à cet effet.
10. Dieu est souverainement bon , nous entendons ici miséricordieux et bienfaisant. Le propre du soleil est de verser partout sa lumière; le propre de la Bonté infinie est de répandre partout ses bienfaits : Bonum sui diffusivum. Dieu sera donc « bon à tous les êtres; » Lui seul sera leur premier, leur suprême bienfaiteur.
Posons néanmoins les principes et pour ainsi dire, les règles de la Bonté divine. Cette Bonté donne à tous , mais non pas à tous dans la même mesure. Dieu, bienfaiteur souverainement libre dans ses munificences, veut élever certaines créatures et ne donne aux autres qu'un rang et des biens inférieurs ; et ainsi se produit l'harmonieuse série des débiteurs de cette universelle Miséricorde. L'insecte d'un jour a reçu plus que la pierre et la plante , l'homme « a été abaissé un peu au-dessous des anges, » tout en restant le roi de l'univers. — Dieu donne plus aux baptisés; il réserve moins aux enfants
(1) Psaume 109.
morts sans baptême. A ceux-là la vue de Dieu et la béatitude surnaturelle ; à ceux-ci une existence heureuse mais d'un bonheur seulement naturel.
Sous un Dieu bon il y a un enfer et des damnés?
Oui, mais cet enfer a été librement allumé par les misérables obstinés à repousser Dieu et à se rire de son inépuisable bonté; oui, mais ces damnés se sont, par un acte de révolte absolument obstiné et volontaire, mis hors l'étreinte passionnément amoureuse de la Miséricorde qui les voulait à tout prix sauver.
11. Dieu est Providence. Savoir que Dieu est infiniment bon et sage et nier sa Providence ; affirmer qu'il a créé le monde et nier qu'il le gouverne , c'est , à la vérité, impertinence et folie. Dieu n'est plus même l'égal du plus vulgaire père de famille ; il devrait prendre des leçons du plus médiocre monarque , et sa création ne vaut pas le plus insignifiant des États. L'abeille et la fourmi déploient une vigilance merveilleuse et régissent leur œuvre avec une sollicitude que rien ne déroute ni n'arrête : Dieu seul, le suprême Ordonnateur des choses, laisserait sa création en proie au désordre et au hasard ! — Il serait d'ailleurs puéril de plaider la grandeur de Dieu à l'encontre de la Providence. Serait-il donc plus digne de Dieu de laisser s'abîmer son œuvre après avoir daigné la créer? — De même encore , ne nous figurons pas que le gouvernement de l'univers pèse à Dieu. Est-ce que illuminer le monde , faire resplendir les fleurs , féconder le sol , animer la nature entière cause au soleil quelque fatigue et quelque ennui? Qui peut lasser une force et une activité infinies?
Et ce n'est pas seulement notre raison individuelle qui se prouve à elle-même, invinciblement, la Providence ; la voix du genre humain tout entier acclame ce dogme ,
en étouffant les quelques négations solitaires qui le repoussent. Dans tous les siècles , chez tous les peuples , on a imploré la Divinité : l'humanité a donc toujours cru à sa miséricordieuse intervention dans les choses humaines.
D'ailleurs à quoi bon prouver ce qui se voit et se touche partout dans la création? Quel ordre! quelle harmonie ! Quel jeu puissant de tant de forces , assouplies par une direction manifeste et dirigées vers un but parfaitement déterminé! Supposons, par impossible, que ce gouvernement se brise et que cette Providence se retire , laissant le monde à ses forces , ou plutôt à son impuissance et à son néant : peu d'instants suffiraient à accumuler les ruines et à livrer toutes choses à d'épouvantables désastres. Non, tant de lois ne subsistent, une telle harmonie ne se maintient, l'univers ne dure que parce que Dieu « le porte sur la parole de sa puissance » et continue à prononcer sur lui le premier « fiât » créateur (1).
Ainsi contempler, ne fût-ce qu'un instant , la création et sa marche harmonieuse, c'est voir et toucher- une Providence qui la dirige.
Laissons néanmoins la parole aux objections contre la Providence. Les négateurs prétendent élever contre elle six difficultés, aussi fragiles qu'ils les croient inébranlables.
Ils opposent d'abord contre le dogme de Providence une prétendue fatalité. Si Dieu , dit-on , a ainsi tout réglé, comme Dieu est tout-puissant, ce qu'il règle
(1) Nous avons, dans notre ouvrage : Les Psaumes étudiés, etc., développé d'après les magnifiques données de l'Écriture tous ces attributs et ces perfections de Dieu.
devient inévitable, et, pour ainsi dire, fatal. L'homme n'est plus libre, et quoi qu'il fasse, il n'en arrivera que comme Dieu a vu et déterminé. — Dieu régit la nature intelligente et libre en nature libre , sans l'écraser sous aucune fatalité. L'homme est libre de se tourner vers le bien comme vers le mal; il le sent invinciblement, il l'expérimente à toute heure. Dieu voit sans doute où l'homme aboutira , mais sans que ce regard violente la liberté de l'homme , qui , s'il se perd , se perd de son plein gré. Je vois que ce malheureux, par le chemin qu'il prend, tombera tout à l'heure dans un précipice : en quoi mon regard qui le suit et l'enveloppe , violente-t-il sa marche et cause-t-il sa chute?
On argue de l'incohérence dans l'œuvre divine. Que de cataclysmes sans raison! que d'êtres nuisibles! quel désordre dans la nature! — Cette objection est aussi raisonnable que celle qu'un ignorant élèverait en face de l'une de nos admirables machines. Cet ignorant demeure stupéfait devant ces mille rouages emportés à une vitesse vertigineuse, ce bruit infernal, ces jets désordonnés de vapeur, tout ce chaos d'une vaste usine ; il appelle cela désordre, quand ceux qui conçoivent l'ensemble l'appelle ordre, force, harmonie.
D'autres voient dans Y inégalité des posilions et des dons naturels matière à nier une Providence organisatrice, sans s'apercevoir qu'ils en donnent là l'une des plus irréfutables preuves. Sans la diversité des membres, quel corps pourrait-être constitué? « Si tout était yeux, dit saint Paul, où serait l'oreille?... S'il n'y avait qu'un membre, où serait l'harmonie du corps? Sans ouvrier, où le travail? Sans riche, où la rémunération? Sans le génie, où les œuvres? Sans le vulgaire , où le bras et la main? »
Mais voici la grande objection : la douleur vit et règne dans le monde. Elle broie l'homme sa victime et le broie sans raison comme sans pitié. Ne calomnions pas la douleur et ne parlons pas de l'inintelligence brutale de ses coups. Rien autant qu'elle ne montre l'action d'une Providence juste, sage, miséricordieuse. — La douleur est d'abord un châtiment; c'est l'implacable retour à l'ordre par la répression, et, dix-neuf fois sur vingt, individus, familles, peuples, sociétés portent le lendemain le poids des excès de la veille. — Mais par des voies toutes miséricordieuses , la Providence fait aboutir la douleur à l'expiation et au repentir. Despote intraitable dans la prospérité, Nabuchodonosor revient par la douleur à la sagesse de l'humilité et de la justice. — La douleur est un remède à tous les orgueils et à toutes les sensualités de l'homme. Sans elle l'homme se rive follement à la matière; par elle, se détachant des biens périssables, il comprend et ambitionne d'éternelles destinées. — La douleur est un préservatif tout providentiel. Que d'hommes la Providence arrache au crime et dépose dans le port du salut, en les privant de leur santé, de leur fortune, de leur vie ! — La douleur est la plus magnifique occasion d'héroïsme aux grandes âmes. Sans la douleur, on ne chanterait pas, depuis quatre mille ans , la gloire de Job ; et c'est elle qui fait les sociétés robustes et grandes , comme c'est l'abject sensualisme qui les couche dans leurs ignominieux tombeaux. — Enfin élevons-nous au sommet de cette thèse grandiose. Platon avait dit que le triomphe du juste était de mourir crucifié. Un Dieu a voulu pour lui ce triomphe, et tous ceux que la douleur cloue au divin Calvaire se couvrent du même immortel éclat.
Mais une cinquième objection est plus forte contre
la Providence : c'est, dans la création, la présence du mal moral, du péché. Si Dieu gouverne le monde, comment y permet-il l'envahissement du péché , qu'il doit ensuite réprimer et punir? — Le mal moral, le péché, ne vient pas, ne peut en aucune manière venir de Dieu, pas plus que l'obscurité ne peut venir de la lumière. Le mal moral est l'œuvre de la créature. Le mal moral vient du libre abus que fait la créature intelligente de sa liberté. Pour que l'objection ait du poids il faut affirmer que Dieu devait enlever à l'homme sa liberté. Or, l'affirmer est affirmer que Dieu eût bien fait de découronner, de dégrader l'homme , de lui ravir ce qui le fait grand et capable de grandes choses. Qui l'osera prétendre? Qui osera dire que l'artiste doit briser son pinceau parce que ce pinceau , dans un faux mouvement , a fait tache? Qui l'osera dire surtout quand l'artiste a la puissance de convertir cette tache en une beauté nouvelle et de la tourner à la plus grande perfection du dessin?
Puis, si Dieu donne à l'homme tous les moyens de se sauver, et, par là, exalte sa bonté, qui osera prétendre que, en punissant un insulteur et un rebelle obstiné, Dieu ne peut pas venger sa justice?
Enfin, n'ayons pas, comme les déistes, l'impertinence et la sottise d'arguer des obscurités impénétrables du gouvernement divin contre ce gouvernement même. Saint Paul répond superbement à ces téméraires et à ces orgueilleux : « Qui es-tu donc, ô homme, pour contester avec Dieu? » Qui es-tu intelligence bornée et fragile, pour oser scruter l'insondable abîme de la sagesse et de la puissance de Dieu? Ton rôle est de dire : « Vous êtes juste, Seigneur, et l'injustice ne peut se trouver en vous. » Le cri de ton humilité doit toujours être : « O
profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Ohl qu'incompréhensibles sont ses jugements et inscrutables ses voies (1). »