Dieu est unique, mais Dieu ne mène pas dans son
(1) Saint Paul, Rom., xr.
inaccessible gloire une vie solitaire (1). Dieu se suffit à Lui-même et trouve en Lui les délices infinies qu'aucun être créé ne lui procurerait jamais. Dieu a un Fils : ce Fils • Il l'engendre de toute éternité : parfait comme Lui, grand, saint, infini comme Lui. Ce Fils « est son image vivante et substantielle (2). » Ce Fils le reproduit tout entier, dans toute son infinie perfection.
Mais comment concevoir que Dieu ait un Fils, et que ce Fils soit sa parfaite image, qu'il resplendisse de sa beauté et de ses perfections , sans qu'un tel Père aime d'amour infini un pareil Fils? Dieu aime donc son Fils, Il l'aime d'un infini amour. « Cet amour n'est imparfait, ni accidentel en Dieu. L'amour de Dieu est substantiel comme sa pensée, et le Saint-Esprit qui sort du Père et du Fils, comme leur amour mutuel, est de même substance que l'un et l'autre. » — Tel est donc notre grand Dieu : il est un en nature : il n'y a et il ne peut y avoir qu'un seul Dieu, une seule nature, une seule substance divine : mais cette Nature unique subsiste en trois distinctes personnes. Ne nous lassons pas de formuler un aussi sublime mystère ; c'est la grande révélation , c'est la vérité fondamentale : « Quel est le grand secret du ciel, si ce n'est cette éternelle et impénétrable communication entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit (3)? »
Le dogme repose tout entier sur cette double notion : Unité de nature : Distinction des personnes. Il n'y a pas trois natures divines, il n'y a pas trois Dieu : il n'y a qu'une seule Nature divine, il n'y a qu'un seul Dieu. —
(1) « Dieu est unique, mais non pas solitaire. » Saint Pierre Chrysologue.
(2) Bossuet, Élévations.
(3) Bossuet, Méd. sur l'Évangile.
D'autre part, il y a en Dieu trois personnes distinctes, participant toutes trois également de la nature divine, mais distinctes l'une de l'autre , de sorte que l'une n'est point l'autre. Il y a distinction de personnes, mais unité ' de nature. « Autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Et néanmoins une est la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit; égale leur gloire, co-éternelle leur majesté (1). »
Comment se distinguent l'une de l'autre les trois personnes en Dieu? Ces trois divines Personnes sont constituées comme telles par des caractères personnels et des propriétés distinctives, qui expriment leurs relations réciproques et les déterminent en tant que personnes. Le Père n'a point de principe d'où il soit sorti, mais il engendre le Fils. Le Fils a pour propre d'être engendré du Père. Le Saint-Esprit a de propre qu'il procède à la fois du Père et du Fils. « Le Père n'a été fait de personne, ni créé, ni engendré. Le Fils est du Père seul, ni fait, ni créé, mais engendré. Le Saint-Esprit est du Père et du Fils, ni fait, ni créé, ni engendré, mais procédant de l'un et de l'autre. Il y a donc un Père et non trois pères, un Fils et non trois fils; un Saint-Esprit et non trois Saints-Esprits. »
Ainsi : distinction des personnes, mais, comme nous l'avons dit : unité de nature. Unité qui fait que les trois Personnes divines sont également Dieu, un seul et même Dieu. Ces Personnes ne sont pas, en Dieu, juxtaposées et extérieures l'une à l'autre, elles sont intérieures l'une à l'autre et se compénètrent réciproquement. Tous les attributs de la divinité leur sont communs ; ainsi la Sagesse, la Puissance, la Sainteté, etc. Communes aussi
(1) Symbole de S. Athanase.
toutes les œuvres extérieures de Dieu, telles que la Création, la Rédemption, la Sanctification. — Quoique cependant, par appropriation, on puisse attribuer telle œuvre et tel effet à l'une des Personnes divines plutôt qu'à l'autre. Il faut dire aussi que Rédemption du monde par l'Incarnation est l'œuvre personnelle du Fils, en tant qu'il s'est fait homme pour nous.
Le mystère de la Très Sainte Trinité est assurément un profond et impénétrable mystère. Impossible à notre faible intelligence de comprendre l'essence incommunicable de Dieu. Mais d'autre part, impossible aussi à l'incrédule de montrer dans ce mystère aucune contradiction.
En quoi donc la Très Sainte Trinité est-elle un impénétrable mystère? En quoi, d'autre part, n'est-elle nullement une contradiction?
Elle est un mystère. Car ici nous ne pouvons étudier Dieu dans les vestiges de ses œuvres et les traces de ses perfections laissées dans les choses visibles. Nous sommes en face de l'Essence divine Elle-même, et rien de créé ne nous peut révéler ce qu'Elle est. — En chacun de nous, la nature est tellement individualisée, que trois, qui ont la nature humaine, sont trois hommes et non un seul. En Dieu il n'en est nullement ainsi. Trois personnes parfaitement distinctes ne sont qu'une seule Nature divine. C'est là le fond insondable du mystère. Et ce fond vient de ce que, connaissant en nous ce qu'est la nature et ce que sont les personnes, nous ne savons plus ce que sont en Dieu ni Nature ni Personnes.
Dans ce mystère y a-t-il contradiction , absurdité? Disons-nous que trois ne sont qu'un ? que trois dieux ne sont qu'un seul Dieu? — Nullement. — La doctrine d'un Dieu unique en trois Personnes distinctes n'implique au-
cune contradiction , par la raison péremptoire que nous ne laissons pas tomber le un et le trois sur le même objet. Nous ne disons pas que trois personnes font une seule personne; ou bien que une seule nature divine fait trois natures divines. Nous disons que , en Dieu , les trois personnes distinctes, n'ont à Elles trois qu'une seule et même Divinité.
2. Après l'exposition d'un dogme , rien n'achève de le l'aire mieux connaître comme le coup d'oeil jeté sur les erreurs qui l'ont dénaturé.
Trois grandes erreurs ont attaqué le mystère de la Sainte Trinité , efforts de la raison orgueilleuse révoltée contre les parties diverses de cette magnifique révélation.
Le Monarchianisme s'attacha tellement à Y unité de Dieu, qu'il nia en Dieu la trinité des personnes. Pour cette erreur, il n'y a en Dieu qu'une personne, qui prend les différents noms de Fils ou de Saint-Esprit suivant les opérations diverses ou les divers attributs.
L'Arianisme voulant nier les personnes divines prit une autre voie blasphématoire. Pour lui , le Fils est simple créature, plus parfaite que toutes les autres et par laquelle Dieu créa le monde.
Les Déistes modernes, héritiers des erreurs anciennes, enchaînés au rationalisme protestant, et se refusant à admettre un mystère quel qu'il fût, rejetèrent à leur tour le dogme catholique d'un Dieu unique en trois personnes distinctes.
Tous repoussent la plus éclatante lumière; tous sont en révolte contre les plus formelles révélations de Dieu. Ces révélations, il nous reste à les parcourir, et par elles nous verrons sur quelle inébranlable base est fondée la vérité catholique de la Très Sainte Trinité.
24 CHAPÎTP.E I.
IL Dieu, dans la Personne de son divin Fils Jésus- Christ , se réserva de nous rappeler lui-même le grand et sublime secret de son intime Essence.
Comme pour toutes les autres vérités de la foi, il esquissa d'abord k grands traits, dans l'Ancien Testament , le dogme de la Sainte Trinité que le Nouveau devait ensuite définir avec une entière précision.
Dès l'origine du monde les trois Personnes divines apparaissent. C'est d'Elles , c'est de leur mystérieux conseil que sort la résolution de créer l'homme , de le créer roi du monde visible, majestueuse figure de la Divinité : Faisons V homme à Notre image et à Notre ressemblance. — Dès le chaos, la troisième Personne divine, qui devait, aux jours de la Rédemption, du chaos païen faire jaillir l'Église nouvelle , préludait à ce grand œuvre en fécondant la matière informe et stérile d'où la terre allait être formée. Et /'Esprit planait sur les eaux. — David a par avance contemplé le Fils engendré dès l'éternité. — Les Livres anciens posaient cette question mystérieuse : Dites-moi le nom de Dieu et le nom de son Fils si vous le savez?
De ce pressentiment de l'auguste vérité , Jésus-Christ et, après Lui, ses Apôtres font une révélation précise, lumineuse, impossible à méconnaître et à nier. Dans la prédication de Jésus-Christ, dans l'Église, dans l'économie entière du Christianisme, tout repose sur la Sainte Trinité, tout s'accomplit en son nom, tout emprunte d'elle son efficacité et sa puissance. — Le monde est conquis, éclairé, converti, baptisé au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. — Le grand mystère de la régénération baptismale de l'humanité et son élévation à une sainteté et à une gloire surnaturelles et divines s'opère au nom tout-puissant du Père, du Fils et du Saint-Esprit .
Mais ce n'est pas seulement l'ensemble du dogme mais chacune de ses parties constitutives qui nous sont clairement révélées. Le Fils est distinct du Père , bien qu'il soit un en nature. Comme mon Père m'a envoyé : voilà bien deux Personnes distinctes dont l'une envoie et l'autre est envoyée. — Mais, néanmoins , ces deux n'ont qu'une seule et même nature : qui Me voit, voit mon Père , parce que je suis en mon Père et mon Père est en moi.
Le Fils envoie le Saint-Esprit. C'est cet Esprit-Saint qui procède à la fois du Père et du Fils (1). C'est cet Esprit-Saint qui ne parle pas de Lui-même , mais qui annonce ce qu'il a entendu (2). Il reçoit tout du Père et du Fils (3).
Ainsi, comme le résume saint Jean : « Il y en a trois qui rendent témoignage au ciel, et ces trois sont une même chose : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit. »
Un seul Dieu en trois Personnes distinctes.
III. Efforçons-nous maintenant autant qu'il nous sera possible d'éclairer l'impénétrable obscurité de la vérité divine dans le mystère de la Sainte Trinité.
C'est là un mystère et un insondable mystère, et si haut , et si inaccessible à la raison humaine que celle-ci n'eût jamais pu le concevoir ni l'inventer. — Pouvonsnous cependant nous en faire quelque idée? Trouvonsnous quelque image, quelque similitude qui nous en représente en quelque manière l'inaccessible réalité?
(1) Evang. Joan., xvi, 13, lo.
(2) Evang. Joan., xvi, 13.
(3) Evang. Joan., xvi, 15.
Oui, hors de nous et surtout en nous des images nous" sont offertes, qui , sans nous découvrir le mystère, nous aident cependant à le concevoir.
Hors de nous. Voyez ce soleil qui nous éclaire : il n'est qu'un seul astre et cependant des choses bien distinctes s'y réunissent pour le faire ce qu'il est. Le soleil est tout ensemble chaleur et lumière. — De quoi se compose toute plante? De la racine, de la tige, des rameaux. — Nous disons une famille : or, cette unité se compose de trois membres : le père, la mère, l'enfant.
En nous, l'image dépouille ses plus saillantes dissemblances et revêt d'admirables similitudes. Descendons dans les réalités immatérielles de notre âme. — Qu'y voyons-nous? Une âme qui est, qui voit, qui aime. Cet être, cette pensée, cet amour, sont trois et ne font qu'une seule et même âme. Nous pensons : cette pensée est comme le fruit, comme le fils de notre intelligence qui l'enfante. Mais de plus nous aimons ce fils, cette pensée; nous l'aimons nécessairement, sans qu'il nous soit possible de ne pas l'aimer.
Concevez maintenant les ineffables opérations de la vie intime de Dieu. « La pensée que nous sentons naître comme le germe de notre esprit, comme le fils de notre intelligence, nous donne quelque idée du Fils de Dieu conçu éternellement dans l'intelligence du Père céleste. Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à cette parole intérieure, à cette pensée intellectuelle, à cette image de la vérité qui se forme en nous. Nous aimons et cette parole intérieure et l'esprit où elle naît, et, en l'aimant, nous sentons en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre pensée, qui est le fruit de l'un et de l'autre, qui
les unit, qui s'unit à eux, et ne fait avec eux qu'une même vie (1). »
Très certainement nous ne sommes qu'une image, et une image imparfaite de la très adorable Trinité. Tandis que notre pensée qu'engendre notre esprit est extérieure et éphémère, en Dieu cette Pensée, ce Verbe est parfait, infini, vivant, éternel dans l'Intelligence infinie et éternelle qui l'engendre. En nous, cette pensée et cet amour par lequel nous aimons cette pensée et l'esprit d'où, elle sort sont des phénomènes sans vie; en Dieu ce sont des Personnes vivantes, éternelles, infinies.
« Ainsi, infiniment au-dessus est parfaite , inséparable, une en son essence et enfin égale en tous sens , la Trinité que nous servons et à laquelle nous sommes consacrés par notre Baptême (2). »
(1) Bossuet, Méditations , Élévations.
(2) Bossuet.
I. V Athéisme. — 1. Que faut-il penser de l'athéisme, c'est-à-dire de cette extravagance impie entre toutes qui nie que Dieu existe? Y a-t-il, peut-il y avoir de véritables athées?
Peut-être que , à force de s'aveugler, de se plonger dans l'ignorance, d'abuser de l'irréflexion, l'homme peut en venir jusqu'à nier cette vérité première , fondamentale, plus visible, plus éclatante que le soleil. L'homme ne peut-il pas se crever les yeux, s'isoler absolument delà lumière, et par suite la perdre si complètement qu'il arrive enfin à en nier l'existence? — Peut-être. — En tout cas l'athée véritable , s'il existe , sera toujours une monstrueuse exception. L'âme qui contemple voit Dieu dans le spectacle des choses; l'âme qui réfléchit l'aperçoit en elle-même; le cœur qui étudie ses aspirations infinies le proclame; les peuples l'ont connu et adoré; les siècles se sont empreints de sa notion souveraine; l'univers est plein de Lui. « L'existence de Dieu, dit Cicéron, est si visible, si absolument manifeste, que j'aurais peine à croire au bon sens de celui qui la nierait. » — C'est le même Cicéron qui affirmait
encore que pas une peuplade, si sauvage qu'elle fût, n'avait été sans Divinité. Sans doute, certains peuples peuvent s'abrutir jusqu'à des cultes monstrueux et des superstitions extravagantes, mais derrière ces folies elles-mêmes, se dresse toujours victorieuse l'idée de Dieu.
Quand les athées ont prétendu avoir rencontré des peuples entiers sans aucune notion religieuse , ils en imposent et leur affirmation en l'air est contredite par la vraie science ethnographique.
2. Si l'athée de conviction n'existe guère, l'athée de passion est trop réel et trop multiplié. L'Écriture Sainte dit de lui : « L'homme a dit clans son cœur : Dieu n'est pas. » C'est celai « Dans son cœur, » au siège de ses cupidités et de ses vices, de ses désirs et de ses remords. Sans Dieu, le cœur coupable est à l'aise , le vice triomphe, l'orgueil est sans maître, la chair lascive est sans frein.
Ce qu'on n'a jamais vu, ce qu'on ne verra jamais, c'est l'homme chaste et probe, savant et désintéressé, faire jaillir d'une longue méditation, d'une étude profonde, d'une contemplation consciencieuse, ce cri d'un athéisme sûr de lui-même et pleinement convaicu : Dieu n'est pas. — Cet athée là est encore à trouver.
D'ailleurs les conséquences de l'athéisme sont effroyables. L'homme, la famille, la société, l'âme, le corps, la vie future , les destinées éternelles , tout s'effondre dans un vaste et terrible écroulement. La vertu n'est qu'un mot, le vice est la seule chose vraie, honorable, nécessaire; la loi est une insupportable usurpation, l'autorité une tyrannie inique. Ni Dieu ni maître. L'homme est le jouet du hasard ; il s'agite sans cause comme sans but; il est la victime aveugle de la douleur, la proie dé-
sespérée de la mort. Comme il ne sait le mystère de sa naissance, il est précipité, malgré l'horreur qu'il en ressent, dans l'abîme sans issue et sans espérance de son tombeau.
Que deviendrait donc un peuple où s'étendrait l'athéisme? On se rappelle ce mot d'un roi libre-penseur et incrédule, Frédéric de Prusse, qui disait que s'il avait une province à châtier il la ferait gouverner par des athées. Avec l'athéisme, toutes les horreurs de l'anarchie y feraient invasion à la fois.
II. Le Matérialisme. — Quand on a nié Dieu, et qu'il faut rendre compte des choses , on roule dans une suite non interrompue d'extravagances. Le matérialisme est la première.
Pour le matérialiste non-seulement Dieu n'existe pas , mais il n'est même aucun besoin de Lui pour rendre raison de l'univers. L&matiè?^ est tout; elle produit tout, organise tout , maintient tout. La vie , l'intelligence , le sentiment, l'ordre, l'harmonie sont des jeux divers de la matière. C'est elle qui produit en nous le raisonnement tout aussi bien que la pierre brute, l'arbre et l'animal. C'est extravagant, et c'est répandu, contagieux, redoutable. De bons esprits se sont laissés choir dans cette folie, et il importe de nous bien rendre compte en détail de ce qu'est ce grossier matérialisme.
1. Première absurdité. Les matérialistes prétendent tout expliquer par la matière, ses combinaisons et ses forces , et cette matière elle-même est ce qui nous reste de plus mystérieux et de plus inconnu! Impossible à
nous de la saisir dans son fond , et nous ne pouvons jamais que constater et étudier ses phénomènes et ses formes. — Ainsi, pour expliquer l'origine et l'histoire de la création toute entière, les matérialistes s'appuient sur l'inconnu le plus inscrutable et le plus inaccessible mystère.
2. Pour les matérialistes , les atomes sont chargés de l'œuvre entière de création, d'organisation et de reproduction éternelles. — Or, ces atomes indestructibles, éternels, sont en même temps impondérables, indivisibles, imperceptibles , et ne peuvent tomber sous nos sens. — Et ce sont ces atomes indivisibles qui s'agglomèrent et forment des corps 1 Ce sont ces atomes sans intelligence qui produisent l'intelligence? Ce sont ces atomes sans liberté qui produisent l'âme libre! Inertes et morts, ils doivent seuls engendrer le mouvement et la vie !
3. C'est, en effet, ici, que perce la folie du matérialiste. Il ne tient pas compte de l'abîme, absolument infranchissable, qui sépare la matière de l'esprit, l'inertie du mouvement, le chaos de l'organisation et de l'harmonie. N'y eût-il qu'uNE seule pensée au monde depuis les siècles, que cette pensée détruirait absolument le principe même du matérialisme, qui est que rien n'existe que la matière.
4. Mais il y a plus qu'une pensée et mille pensées; tout part de la pensée, tout y aboutit, tout se fait par elle, tout la sert et lui obéit. Dès que la pensée s'éteint, la matière sans guide et sans soutien se désorganise. Dès que l'âme disparaît le corps se dissout.
De plus il faut bien , sous peine d'extravagance brutale, rendre compte de la vertu.
Sous peine de se mettre hors la loi du sens commun et de la commune conscience, de s'exiler de la société
telle que tous les siècles l'ont faite, il faut bien poser une différence entre la vertu et le vice, entre l'héroïsme qui meurt pour la patrie et la lâcheté qui l'abandonne et la trahit. Or, tout cela n'est plus que chimère pour le matérialiste. Tuer son père ou l'honorer et le nourrir est chose absolument semblable , jeu égal d'une même inconsciente matière.
5. Le monde physique lui-même est manifestement, tant est parfaite son harmonie et merveilleuses les lois qui en régissent les parties diverses, l'œuvre d'une intelligence. — Or, quoi de plus brute et de plus inintelligent que la matière? — Comment donc, sans déraison, la prendre comme organisatrice de l'univers?
III. Le Panthéisme. — Cette erreur presque aussi extravagante que la précédente a pour but de se passer d'un Dieu personnel, distinct, créateur et dominateur souverain de l'univers. Sa formule est celle-ci : Dieu n'est autre que la création elle-même prise dans son ensemble. Tout ce que nous voyons , depuis la pierre jusqu'au génie de l'homme, depuis l'animal jusqu'à la plus parfaite intelligence , depuis la vertu la plus héroïque jusqu'au vice le plus bas, Tout est Dieu. Le scélérat et l'honnête homme sont deux manifestations différentes d'une même divinité. — Sans doute il suffirait du simple énoncé d'une pareille erreur pour en faire justice; néanmoins discutons-la plus en détail.
1. Le panthéisme est un système absolument faux et absurde. — D'abord, il doit de toute nécessité professer que la matière est éternelle; car si elle est créée, elle l'a
été par un premier être absolu et éternel qui est Dieu lui-même. — Que si le panthéiste affirme que la matière est éternelle, il affirme une impossibilité et une contradiction. Le monde est contingent, il aurait pu ne pas être, on peut le supposer très bien n'existant plus : il n'est donc pas éternel. — Le monde est divisible, il n'est donc pas infini. — Le monde est imparfait, il n'est donc pas Dieu qui ne peut être que souverainement parfait et infini.
De plus le panthéisme détruit une chose que chacun sent avec la dernière évidence : la personnalité. Je sens que je suis moi et non pas un autre; l'idée de me confondre avec un autre homme, avec une plante, avec un animal, avec une pierre, est pour moi une idée insensée. Insensée est donc l'erreur panthéiste.
2. Le panthéisme est un système immoral et pernicieux. — Il combat la croyance du genre humain tout entier en un Dieu distinct et personnel, créateur et souverain maître de toutes choses. Il détruit la conscience humaine , la responsabilité des actes et broie l'homme sous la plus aveugle fatalité. Il détruit toute distinction possible entre le vice et la vertu. — Il détruit toute loi et toute morale et rendrait toute société impossible. — Il détruit la raison elle-même et fait de l'homme un je ne sais quoi indéfinissable. Le fougueux panthéiste Fichte en est venu à écrire : « La réalité autour de moi s'est évanouie en un songe bizarre, et je suis moi-même le songe de ce songe. »
IV. Le Dualisme. — La révélation chrétienne a seule donné la solution au problème terrible du mal dans le
monde. Quand la raison humaine l'a cherchée sans cette lumière supérieure elle a toujours abouti à deux abîmes : le stoïcisme qui follement nie le mal, le dualisme qui en donne l'extravagante explication que voici.
Il y a deux principes souverains et éternels de toutes choses, il y a deux dieux : l'un créateur de tout ce qui est bon, l'autre créateur du mal — Il est à peine nécessaire de réfuter une si visible erreur.
1° S'il y a deux dieux , ni l'un ni l'autre n'est souverain, ni souverainement parfait, ni infini, ni éternel. Dire qu'il y a deux dieux égaux, c'est les nier l'un et l'autre.
2° Le dualisme se trompe de plus sur la nature du mal. Il en fait une créature existante à l'instar du bien , tandis que le mal n'est rien autre chose que l'absence du bien. Le mal est un défaut, un manque ; il n'est donc pas un être existant.
3° Le dualisme, en faisant un Dieu le principe du mal, détruit toute responsabilité, toute conscience, tout libre arbitre, et fait de l'homme la victime de la plus atroce fatalité.
V. Le Déisme. — Le déisme, moins grossier en apparence que les précédentes erreurs , est resté le système de tous ceux qui, trop logiques et trop sages pour nier Dieu, ne veulent cependant pas de lui dans le gouvernement des choses. Ce qu'ils regarderaient monstrueux de la part du père de famille, du roi, du maître le plus vulgaire, ils ne font pas difficulté de l'attribuer à Dieu. — Dieu vit solitaire, relégué dans sa gloire, sans communication avec cet univers qui vient de lui. — Dieu a
créé le monde, mais, une fois créé, il le délaisse, le méprise , l'abandonne au désordre , à la douleur, à tous les caprices du hasard. — Dieu, sans sagesse comme sans justice, voit d'un œil égal le vice et la vertu, le juste et le coupable. Dieu a abandonné tellement sa puissance, ses droits, sa gloire elle-même, qu'il ne veut recevoir aucun hommage de ses créatures, ni leur imposer en rien son autorité.
Le déisme qui ne veut admettre aucune intervention de Dieu dans le monde, nie à plus forte raison la Révélation, l'Incarnation, la Rédemption, la Grâce, l'élévation surnaturelle, etc. Dans cette erreur désolante l'homme est un fils abandonné par son père, errant sur une terre lointaine, sans soutien, sans ressource, sans espoir. Le Créateur suprême ne l'a fait venir dans le monde que pour le livrer à sa propre impuissance , aux mille désastres de sa triste vie , aux horreurs désespérées de son sépulcre.
La Création.
La Création.
L'Univers est devant nos yeux, avec ses splendeurs , ses immensités , sa beauté merveilleuse, son harmonie, sa vie, son mouvemeent, ses forces sans égales.
Qui a fait cet Univers? Il ne pouvait préexister puisque alors il serait Dieu et que la matière ne peut l'être. Il a donc été créé ; il n'a pu l'être que de rien , puisque sans cela la matière serait éternelle, ce qui répugne et est impossible : il a donc été créé.
Mais qui l'a créé?
La seule réponse qui soit la réponse du bons sens et de la vraie philosophie est celle que donne la Révélation chrétienne, la réponse du Credo catholique : Je crois en Dieu le Père tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et de toutes les invisibles. — Dieu, qui seul existe par lui-même, qui est seul l'Etre absolu, nécessaire, éternel, Dieu a, dans le temps, avec le temps, créé le monde.
I. La Création connue de nous comprend trois grands ordres : trois séries d'êtres. — Dieu pur esprit a d'abord créé des intelligences pures, sans les unir à la matière (1). — Après ces premiers êtres, les plus élevés, les plus nobles , les plus beaux , il a créé le monde matériel , tel qu'il apparaît à nos regards; ce ciel immense peuplé d'astres sans nombre et destiné à nous verser la lumière, puis cette terre avec tout ce qu'elle renferme, ses océans et ses fleuves , ses continents et ses îles , ses forêts et ses moissons, ses animaux de toute sorte, de toute forme, de toute grandeur et de tout emploi. — Enfin, terminant son grand œuvre, Dieu a fait l'homme, créature mystérieuse, centre des autres créations, trait d'union entre la matière et l'esprit, confinant aux deux pôles, et renfermant dans sa personne unique les éléments de l'univers tout entier. L'homme! qui dira sa fortune future? Qui racontera son incomparable gloire, lui qui, pontife de la création matérielle, était créé sur l'idée primordiale , le type éternellement conçu par Dieu , du Verbe incarné , Pontife de tout l'Univers, Vie, Gloire, Sainteté, éternel hommage au Très -Haut, chargé dans le temps et l'éternité de prêter à la Création une vie divine pour célébrer le Dieu Créateur.
Ainsi, l'ange, le monde physique, l'homme : tel est le nombre et l'ordre des créations connues de nous par la révélation que Dieu a daigné surajouter à nos lumières naturelles.
(1) Nous ne pouvons que plus tard démontrer la vérité d'une Révélation divine : nous nous en servons néanmoins ici , comme plus haut en étudiant la Très Sainte Trinité. La logique peut nous reprendre, mais la clarté du travail y gagne sensiblement.
II. Les trois Personnes divines ont également créé le monde par leur commune sagesse , leur puissance et leur bonté. Dieu étant un en nature, c'est en cette unique nature que les trois Personnes ont tout créé.
Cependant la Création , pour une raison d'une grande sublimité, est souvent attribuée au Fils. Pourquoi? Le Fils, le Verbe, est la Pensée substantielle et vivante du Père. Or, la Création , avant d'être réalisée au dehors , était pensée par Dieu; de sorte que l'œuvre extérieure n'est que l'expression de la pensée divine. La Création était donc dans le Verbe comme la conception d'un chefd'œuvre est primordialement dans l'intelligence et la pensée de l'artiste : c'est en ce sens que l'Ecriture nous dit que Dieu a tout créé par son Verbe.
La Création matérielle.
Nous nous occuperons dans les Chapitres suivants de l'Homme et de l'Ange : dans celui-ci étudions la création du monde matériel : comment et pourquoi il a été tiré par Dieu du néant.
I. Dieu a créé le monde : la raison comme la foi est d'accord à proclamer cette vérité. Mais comment Dieu a-t-il créé? Qu'est-ce que créer? Ici le mystère le plus insondable s'ouvre devant nous. — Dieu, nous l'avons vu , n'a pu tirer de lui-même ce monde que nous contemplons; car ce monde serait Dieu, ce que nous avons
reconnu absurde. — Dieu n'a pas trouvé devant lui une matière préexistante susceptible du seul travail d'organisation et d'arrangement : cette matière incréée serait éternelle , serait Dieu : nouvelle absurdité.
Dieu l'a donc créé. Qu'est-ce à dire? Dieu par sa puissance infinie a pu faire que ce qui n'existait pas, commençât à exister. Là où rien n'était, le monde fut. Cette expression : Dieu a tiré le monde du néant; ou cette autre : Dieu a fait le monde de rien , ne signifie pas autre chose. Quand l'incrédule crie à l'absurde , sous prétexte que de rien rien ne peut se faire , il engage une simple querelle de mots.
L'acte créateur est l'acte divin par excellence , et celui qui sépare à l'infini l'homme de Dieu. L'homme , grâce à une matière préexistante, crée des formes, des manières d'être nouvelles. Ce n'est qu'en ce sens restreint et borné qu'il est créateur. — Dieu, puissance sans limite, peut seul être créateur dans la pleine acception du mot. Dieu crée la matière elle-même qu'il dispose ensuite et façonne à son gré.
IL Comment le monde a-t-il été créé? Grande et solennelle question. A cette question la science essaye de donner quelque réponse; elle tâtonne, risque des affirmations, construit des systèmes, parvient, surtout de nos jours, à de très remarquables solutions, mais ne possède néanmoins que des données incomplètes et trop souvent changeantes. — Il est une autre réponse. Celleci est d'origine divine et elle est merveilleuse de simplicité , de grandeur, de vérité.
L'origine du monde, telle que la Bible la décrit a eu
et aura cette fortune unique de n'être jamais contredite par aucune donnée sérieuse de la science et au contraire de prêter à toute science approfondie et loyale la plus exacte confirmation (1).
1. Laissons d'abord en manière de préambule et de préparation parler la science, en résumant les trouvailles magnifiques de ses plus illustres représentants.
A une époque dont il est impossible de préciser l'antiquité et que l'on peut reculer, si on veut, à des milliers d'années , la terre a dû être un immense corps gazeux. Dans ce premier état elle était sans forme précise, sans consistance. — Peu à peu , par un travail de condensations successives, ce corps passa à l'état d'incandescence. Les substances, chacune selon sa propriété, se dégagèrent les unes des autres , les plus lourdes formant un noyau solide, autour duquel les autres durent venir peu à peu se ranger. — La main du Créateur avait donné le mouvement de rotation à cette masse ardente où tout est désormais en fusion.
De cette masse bouillonnante s'élevaient des vapeurs qui, en se refroidissant, retombaient pour s'échauffer, s'élever et retomber encore. Toute vie organique était impossible. Des combinaisons chimiques d'une incalculable puissance dégageaient partout également de la lumière. Bien avant l'apparition du soleil cette lumière primitive fut répandue sur toute la surface du globe, et c'est par elle que de gigantesques flores ont été ren-
(1). « Moyse, dit Cuvier, nous a laissé une cosmogonie dont l'exactitude se vérifie chaque jour d'une manière admirable. Les observations géologiques récentes s'accordent parfaitement avec la Genèse sur l'ordre dans lequel ont été successivement créés tous les êtres organisés. »
dues possibles. — Le premier phénomène paru sur cette terre en préparation a donc été la lumière.
Mais un vaste obstacle empêchait encore le développement delà vie organique. Les vapeurs qui montaient incessamment et incessamment retombaient durent être séparées de la surface de la terre. Il dut y avoir séparation dans cette masse liquide, dans cet océan primordial qui couvrait le globe. Une partie de ces vapeurs furent retenues en haut par la pesanteur de l'air, et formèrent l'océan de nuages qui nous recouvrent. Il y eut donc alors : 1° les nuées d'en haut; 2° l'air intermédiaire qui les retenait; 3° au-dessous, le globe terrestre qui allait achever de se former.
Ce globe était encore sous les eaux. Mais, sous ces eaux , il était livré à toute la puissance du feu qui le soulevait avec violence. De gigantesques poussées firent surgir les continents et les îles, et lancèrent vers le ciel la cime des monts. Les eaux chassées de leur étendue primitive, se resserrèrent et formèrent les océans. — A peine dégagée de l'étreinte des eaux, la terre fut dans les conditions les plus favorables à la production des plantes. Ces plantes poussées dans un sol brûlant , sous une lumière demi-obscure, atteignirent vite ces proportions énormes dont les restes retrouvés en terre nous font foi. Aucune fleur encore, mais des plantes verdâtres, sans grande consistance et d'une extraordinaire dimension. — Peut-être y eut-il dès lors quelque apparition de la vie animale la plus grossière : mollusques et polypes; mais la flore envahissait et couvrait la surface entière du globe.
Cette flore primitive , en absorbant les gaz délétères , avait singulièrement purifié l'atmosphère ; mais ni les animaux ni l'homme ne pouvaient vivre dans ce milieu
sans astres, sans soleil. L'apparition du soleil a dû précéder l'épanouissement de la vie animale.
D'après les données géologiques, les premiers animaux qui aient paru sur la terre ont été d'énormes reptiles et de grands oiseaux. C'est leurs restes qu'on retrouve comme d'impérissables monuments dans les terrains calcaires , au-dessus des houilles qui renferment la flore épanouie avant eux.
Les eaux et le ciel étaient peuplés d'animaux : la terre restait déserte encore , car ce n'est qu'à la surface , dans les terrains supérieurs, que l'on retrouve les débris de nos animaux terrestres tels qu'ils nous sont restés en grand nombre.
Si la science réclame de très longues périodes pour les créations que nous venons d'énumérer, elle affirme avec une force égale la très récente apparition de l'homme. L'homme, de l'aveu de tous les vrais savants, est le dernier en date de tous les êtres créés, et il est impossible de faire remonter très loin sa venue sur cette terre.
Tel est le langage de la science : nous le répétons, elle a pu parvenir à de merveilleuses découvertes et à de profondes inductions, cependant ses affirmations sont trop souvent fragiles et ses systèmes incertains et changeants.
2. Au-dessus d'elle, élevée comme le ciel, sûre comme la vérité éternelle , prodigieuse de clarté et de science, est la révélation Mosaïque, qui nous présente, par ordre , les six œuvres successives du Dieu créateur. Dieu créa le monde en six jours ou périodes , et à chacune de ces périodes, de « ces progrès (1), » comme parle Bossuet , la terre et tout ce qu'elle renferme fut amenée à sa suprême perfection.
(1) Bossuet, Ilist. univers. — Élévations.
Au premier jour Dieu créa le ciel et la terre informe encore et ténébreuse. En ce même jour il fit la lumière.
Au second jour il sépara les eaux, et retint au firmament celles qui devaient planer.
Au troisième jour il dessécha la terre en rassemblant en un même lieux les eaux qui la couvraient. — Puis il fit les plantes et les arbres.
Au quatrième il fit le soleil , la lune , tous les astres.
Au cinquième il créa les oiseaux et les poissons.
Au sixième Dieu commença par peupler la terre de tous ses animaux , puis il fit I'hommk « à son image et à sa ressemblance. »
Tel est le tableau grandiose que Moïse inspiré nous trace de l'origine du monde que nous habitons (I). Moïse si admirablement exact dans ses données scientifiques n'avait cependant pas la science pour objectif. Sa genèse du monde est avant tout une consignation religieuse. Moïse retrace à la reconnaissance et à la piété de tous les âges les grandes œuvres de Dieu. Et le point culminant de tout son récit est peut-être la simple et so-
(1) Les savants les plus illustres, émerveillés de la science du récit Mosaïque, ont écrit des phrases comme celles-ci : « L'ordre d'apparition des êtres organisés est précisément l'ordre del'œuvredes six jours. Ou Moïse avait dans les sciences une instruction aussi profonde que celle de notre siècle, ou il était inspiré. » Ampère. — « Il est matériellement démontré que Moïse n'a écrit et n'a pu écrire que sous la dictée même de l'Auteur de la nature. » Linné.
« Quelques sciences, dans le premier essor de leurs développements ont troublé les idées de ceux qui s'enivrèrent à leur source et il en résulta des théories hâtives, incomplètes, inconciliables avec l'enseignement de la foi ; mais elles ne furent ensuite que des preuves plus frappantes de la vérité divine et inattaquable de notre sainte croyance. Des découvertes plus étendues et un examen plus approfondi amenèrent toujours l'abandon des théories anti-religieuses. » Faber.
lennelle annonce du repos de Dieu, image du repos dominical, image plus auguste encore de l'éternel repos qui attend la créature fidèle dans la béatitude du ciel.
Remarquons, dans ce récit, des affirmations qui commandent impérieusement notre foi, et des points laissés libres aux systèmes de la science.
Voici les premières. — 1° C'est Dieu et Dieu seul qui, au commencement , a créé le ciel et la terre. — 2° Dieu a formé notre terre, telle que nous l'habitons aujourd'hui. — 3° Dieu ne fit pas cette œuvre d'un seul jet, il s'y prit, pour l'organisation complète, à six reprises différentes, que nous nommons jours. — 1° Dieu créa l'homme à son image et à sa ressemblance , et le fit le chef, le père de tout le genre humain. — Dieu, en créant le monde en six jours, institua pour toute la suite des âges la période de six jours du travail de l'homme. — Puis, cessant de créer après le sixième jour et rentrant dans son repos, Dieu consacra le septième dont il fit, depuis l'origine du monde, le jour du repos sacré et de la prière.
Voici les secondes. Il est libre d'entendre d'une période indéterminée l'espace appelé jour dans le récit Mosaïque. Si la science demande des séries de siècles, on peut les lui concéder. — Le chaos où tombèrent les premières paroles organisatrices de Dieu , ce corps informe et ténébreux que nous trouvons à l'origine des choses, est-ce le débris d'une création précédente, d'une flore primitive, engloutie dans d'immenses cataclysmes? Rien ne nous empêche de le croire. — Au quatrième jour mosaïque, Dieu fit le soleil, la lune, les astres. Faut-il entendre que Dieu les créa à ce moment, ou que, déjà existants, Dieu les mit seulement alors en rapport direct avec notre globe, et que delà terre, débarrassée de
ses vapeurs des premiers temps , on put commencer à les apercevoir? Rien n'est défini par l'Église, et libre nous est d'embrasser telle opinion qui nous saura plaire. — Le monde n'est pas éternel ni incréé : voilà où commence la croyance chrétienne. Quant à son ancienneté, aucune décision de foi ne nous est imposée. — Depuis la création de l'homme , la Bible , dans une chronologie assez incertaine, compte entre 6 à 7 mille ans d'Adam jusqu'à nous. — Aux systèmes fantaisistes, aux affirmations gratuites, aux prétendues découvertes géologiques qui ont voulu assigner à la création de l'homme une antiquité fantastique, la vraie science a répondu. Les traces de l'homme n'apparaissent véritablement que dans les dernières couches du sol; par conséquent, lorsque la terre avait terminé les périodes de sa formation. Les données historiques ne sont pas moins formelles sur ce point.
III. Une dernière question nous reste à traiter : quel but Dieu s'est-il proposé en créant le monde? But multiple, digne en tout de sa sagesse, de sa grandeur et de sa bonté.
1. La gloire de Dieu est le but premier et essentiel. Dieu ne peut rien faire au dehors que ce ne soit pour sa gloire, pour la manifestation de ses perfections infinies. Quel est le but du soleil, si ce n'est de manifester partout son éclat? Quel est le but du chef-d'œuvre sinon de présenter à nos hommages sa beauté et son prix? Comme les fleuves par leur cours nécessaire reviennent à l'océan,
ainsi tout être créé doit revenir à l'océan de la divine gloire.
2. La manifestation de Dieu, la diffusion de sa connaissance, est le second but de la création. La création est le livre ouvert devant les regards de l'homme, qui doit, par elle, remonter à son Auteur, et, par ses magnificences, reconnaître les perfections infinies de Celui qui l'a tirée du néant. — Les immensités du monde sont effrayantes; quelle pensée peut suffire à embrasser les espaces célestes? Quel chiffre suffit à nombrer les étoiles? Dans des immensités sans borne, espacées entre elles par d'incalculables distances, des milliards d'étoiles, toutes d'un volume énorme, sont emportés par une vertigineuse rapidité (1). — Sur la terre, mesurez ces grandes mers , embrassez ces océans sans limite, engagez-vous sur ces immenses continents , parcourez ces îles innombrables : quelle image partout de l'immensité et de la puissance du Créateur !
Quelle image aussi de sa beauté dans ces scènes si gracieuses, si éblouissantes, si exquises, que la nature
(1) Le soleil est d'un million et demi plus grand que la terre, et il est éloigné de nous de trente-huit millions de lieues. — Les planètes, ses satellites, gravitent autour de lui dans un rayon de un milliard cent quarante sept millions de lieues. — Or, ce soleil et son immense couronne de planètes, ne sont qu'un point imperceptible de la voie lactée, réunion d'astres par millions, et d'une étendue telle que, avec une vitesse de soixante dix-sept mille lieues à la seconde, on mettrait pour aller de l'une à l'autre de ses extrémités quinze mille ans ! — Dans la voie lactée, soixante-quinze millions d'étoiles sont comptées, et ce nombre n'est rien devant les autres, restées inconnues et que le télescope aperçoit confusément comme une sorte d'étincelante poussière. — Et que dire de la distance qui sépare ces astres innombrables? Il faudrait trois ans, avec une vitesse de soixante-dix-sept millions de lieues à la minute, pour aller à l'étoile la plus voisine de nous !
étale dans chacune de ses régions et dans chacun de ses règnes! Quelle force pour retenir dans un fonctionnement toujours régulier un aussi immense ensemble 1 Quelle inépuisable source de vie qui alimente le cours de ces perpétuelles reproductions 1 Mais surtout quel amour, quelle tendresse maternelle, quelles délicates attentions de la Providence, prodiguant à tous les êtres les soins qui les conservent, et donnant ces êtres euxmêmes à l'homme comme les appuis ou les charmes de sa noble et précieuse existence.
3. Indiquons d'avance et sans encore nous y arrêter le but le plus réel et le plus sublime de la création. Le monde a été créé pour le Verbe, Fils de Dieu. Si tout a été fait pour les élus : les élus eux-mêmes n'ont été créés qu'en Jésus-Christ et pour Jésus-Christ. Ne nous étonnons plus de la beauté et de la grandeur des mondes : Dieu travaillait pour un Fils. — Dieu travaillait aussi pour le jour du grand et éternel triomphe de ce Fils et des élus qui doivent former sa couronne. Ces cieux renouvelés, cette terre glorifiée et étincelante s'harmoniseront avec l'état béatifique des enfants de Dieu. En attendant, leur beauté actuelle et leur stupéfiante immensité doivent porter l'homme à l'admiration, la reconnaissance , l'adoration et l'amour.
L'homme.
L'homme considéré en lui-môme.
I. Quand Dieu créait le monde avec tant de magnificence, Dieu songeait à une créature plus parfaite et plus grande à elle seule que le monde matériel tout entier. En le créant il se recueille en lui-même comme en face de quelque vaste projet de quelque oeuvre considérable, et quand il tire l'homme du néant , il résume en lui l'univers , il en fait un centre où se réunissent la matière et l'esprit; la matière par son corps, l'esprit par son âme. Par son corps l'homme sera fils de la terre, par son âme, par les traits divins déposés dans cette âme , l'homme sera le frère des anges, l'image et l'enfant de Dieu.
Noble et sublime créature ! Dès son abord on connaît sa dignité souveraine; tous les autres animaux sont courbés vers la terre, lui est droit et regarde le ciel : Faible par son corps, nous le voyons, par son âme, déployer de prodigieuses puissances , et conquérir sur le monde entier un empire que rien ne lui peut arracher.
l'homme. 49
A ne considérer que son corps, l'homme est déjà un chef-d'œuvre de délicatesse et de fini; ses charmes sont plus ravissants que ceux de la nature entière ; et quoique son organisme ressemble à celui des animaux qui le servent, son aspect seul, le rayonnement de son regard, le sourire de ses lèvres, l'éclat et la douceur de sa voix, suffisent à lui donner un rang à part et une royauté réservée.
II. Mais ce n'est pas son corps qui lui assure son rang suprême. Dans ce corps est renfermée une âme, et cette âme est à elle seule plus élevée et plus noble que la nature toute entière. Dans cette âme le plus rapide examen suffit à découvrir la ressemblance divine , les reflets saisissants de l'être infini.
1. Cette âme est spirituelle. Elle ne peut être matière; elle sent qu'elle existe, et en même temps elle sait que ses opérations ne dépendent pas de la matière. Je pense : ma pensée n'a rien de ce qui convient à la matière; elle n'a ni étendue, ni couleur, ni poids, ni divisibilité. L'âme qui produit cette pensée est donc de même nature, simple, indivisible, immatérielle. — Je sais porter un jugement, faire un raisonnement, tirer une déduction : toutes choses sont absolument distinctes de la matière. Mon âme est donc une substance spirituelle.
Les matérialistes qui nient l'âme sous prétexte qu'ils ne la voient pas, disent donc une absurdité. Comment voir ce qui, étant esprit, ne peut tomber sous les sens? — A ses opérations diverses je sais, sans qu'il me soit possible de douter, qu'il y a en moi autre chose que
mon corps; que ce quelque chose est une substance immatérielle; je sais que j'ai une âme, mais la vouloir palper est une folie. Quand un incrédule demandait pour y croire, à la rencontrer sous son scalpel, il se montrait insensé. Non-seulement notre âme est immatérielle, mais elle peut percevoir des objets absolument inaccessibles aux sens. Elle connaît le vrai, elle juge le bon, elle savoure le beau, elle s'élève aux plus hauts sommets de la spéculation, elle atteint Dieu lui-même dans son essor que la matière ni n'entrave ni ne suit. — Sa connaissance des objets sensibles est d'un ordre tout transcendant. Elle n'est pas seulement frappée par les objets sensibles, elle les distingue, les juge, les définit, et par eux s'élève aux plus magnifiques spéculations.
Et la pensée n'est pas la seule manifestation de l'âme en nous : nous voulons : Nous voulons ce qui souvent est en opposition avec les sens. Nous voulons le bien moral; nous aspirons au bien infini. Souvent à un bien sensible nous préférons la vertu, le sacrifice, le devoir; c'est-à-dire qu'en nous des opérations s'accomplissent en sens inverse de notre être matériel.
De plus nous sommes libres; nous sentons parfaitement en nous la faculté de choisir, de prendre un parti plutôt qu'un autre; nous pouvons choisir de résister aux sens. Si les sens étaient tout en nous, comment serait possible cette résistance?
2. Cette âme est unie à un corps. Il est nécessaire de se le rappeler pour expliquer d'importants phénomènes, et surtout trouver contre les spécieux arguments du matérialisme de victorieuses réponses. — Une comparaison nous facilitera la perception de ces phénomènes. Supposez un instant que l'artiste ne fasse avec l'instrument dont il joue qu'une seule et même chose. Que se
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produira-t-il? D'abord nous distinguerons toujours de l'instrument matériel, inerte et aphone, l'artiste qui le fait vibrer et seul tire de lui les mélodies qui nous enchantent. Sans l'artiste l'instrument est muet , il est impuissant, il est mort. De lui-même il n'a et ne peut avoir ni opération, ni pensée, ni inspiration. D'autre part l'artiste est toujours tributaire de cet instrument matériel. Si l'instrument se détériore, si ses cordes se brisent, son inspiration la plus élevée devient faible et maladive, et si l'instrument lui est tout à fait rebelle , son génie perd tout à fait toute expansion au dehors. Ce génie reste vivant dans l'artiste, mais ce génie, faute de son auxiliaire matériel, devient muet et sans force. — Ainsi en est-il de l'âme et du corps, son indispensable auxiliaire dans les conditions actuelles de l'existence. L'âme est parfaitement distincte du corps, mais néanmoins, comme c'est par les sens que le monde extérieur lui devient accessible, dès que les organes s'altèrent, la perception s'affaiblit, le jeu se fait difficile, l'âme refoulée toute entière en elle-même , n'a plus pour le dehors son fonctionnement normal. — L'esprit souffrira des vicissitudes du corps; la maladie pèsera sur sur ses inspirations , la vieillesse contrariera ses opérations, la folie, en détraquant le cerveau, la réduira à des divagations inconscientes.
Le matérialisme part de là pour nier l'âme et ne voir dans nos pensées et les plus hautes opérations de notre esprit qu'une sécrétion de la matière. Cette conclusion est illogique, Vidée restera toujours absolument distincte de la matière. Ce qu'il faut logiquement et uniquement conclure c'est que, dans notre condition actuelle d'existence, notre âme se sert des organes pour ses habituelles opérations et en subit les vicissitudes.
3. Cette âme est libre. — Nous sommes libres : dans quel sens et dans quelles limites sommes-nous libres? En face de quels adversaires sommes-nous libres?
Nous sommes libres. A qui nierait le mouvement il suffirait de marcher. A qui voudrait nier la liberté, ou, ce qui est la même chose, le libre arbitre, il suffit de montrer notre vie entière, la série ininterrompue de nos actes, la continuité de l'exercice de notre liberté. Je fais tel acte, sentant parfaitement que je pourrais l'omettre ou faire son contraire. « J'entends beaucoup raisonner contre cette liberté, dit J.-J. Rousseau, et je méprise tous ces sophismes, parce qu'un raisonneur a beau me prouver que je ne suis pas libre, le sentiment intérieur, plus fort que tous ses raisonnements, les dément sans cesse. » — Aussi la liberté de l'âme humaine a-t-elle eu pour témoin et pour vengeur le genre humain tout entier. Toujours, chez tous les peuples, on a rendu l'homme jouissant de sa raison responsable de ses actes; toujours et partout on a puni le crime et récompensé la vertu. Preuves formelles de la croyance au libre arbitre, fondement nécessaire de la morale et des lois. — On peut affirmer que toute société est basée sur le libre arbitre. Niez-le : tout s'écroule , lois, justice , tribunaux, répression, sécurité publique, ordre social, vie même de la société. Oui l'homme est libre, il le sait, il lèsent; le genre humain l'affirme et le bon sens l'affirme aussi haut que lui.
Mais qu'est-ce que cette liberté? Une distinction capitale est à établir entre ce que l'homme peut et ce que l'homme doit; entre la liberté physique et la liberté morale. Par la première l'homme, sans doute, a en son pouvoir de choisir le mal comme le bien. Mais le peutil pour cela? Non : l'homme n'a pas et ne peut avoir
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le droit de faire le mal. La liberté morale, la vraie liberté , se définira donc pour l'homme : le droit de faire son devoir. Qu'il puisse librement , sans contrainte du dedans ni du dehors, choisir le bien à faire , sa noble fin à atteindre : voilà la vraie liberté. — La fausse liberté , celle que rêvent, par une déplorable équivoque, nos libéraux de toute nuance , c'est le droit au mal comme au bien. L'homme n'a pas plus le droit au suicide moral qu'au suicide physique. Sans doute il a le pouvoir de se suicider : mais il n'a pas la liberté, c'est-à-dire le droit de vouloir et d'exécuter ce crime.
Notre liberté vraie, celle qui consiste à choisir librement le bien, s'exerce-t-elle sans difficulté et sans entraves? Non. Dans notre situation présente cette liberté, sans jamais périr, est cependant gênée dans son fonctionnement. Nous subissons la tyrannie des passions, des habitudes , du tempérament, etc. Dans cette condition le choix peut être plus difficile : il n'est jamais rendu impossible. — De même que les bons sentent qu'ils se déterminent toujours librement au bien obligatoire, de même les méchants ne perdent jamais la liberté de résister au mal qui semble les nécessiter et qu'ils doivent et peuvent fuir toujours.
Quant à l'objection tirée de la prescience de Dieu et qui se formule ainsi : Bien sait que je serai sauvé ou damné, donc f ai beau faire, elle est spécieuse mais ne saurait être solide. Dieu voit ce que je fais librement et sa justice en tirera, à son heure , la conclusion : voilà tout. Je me suis sauvé ou je me suis damné librement.
4. Cette âme est immortelle. — Intelligent comme Dieu, pensant comme Dieu, voulant comme Dieu, libre comme Dieu, noblement enchaîné au bien comme Dieu, l'homme, par une dernière prérogative, atteindra au
plus glorieux sommet de la ressemblance divine : l'homme sera immortel.
Aussi ce grand dogme, cette vérité fondamentale entre toutes , est-elle le plus précieux patrimoine du genre humain. Avec l'idée de Dieu, la persuasion de la survivance et de l'immortalité est gravée au plus profond de la conscience universelle , et les négations solitaires des matérialistes sont étouffées sous la voix de toutes les générations. Partout nous retrouvons le culte des morts , l'invocation des morts , les sacrifices expiatoires pour les morts. Partout l'homme a levé ses regards consolés vers une autre vie pour y trouver ceux que la mort venait d'arracher à son amour. — Quand donc Dieu fit à l'homme , dans la Bible , la révélation de sa survivance et de son immortalité , il lui raviva et lui précisa une révélation primitive que , sous chaque latitude, l'homme avait gardée comme un germe précieux.
Que si nous demandons au raisonnement d'autres preuves, elles sont aussi nombreuses que péremptoires. Rappelons-nous d'abord ce que nous avons établi : c'est-àdire que l'âme est une substance spirituelle, absolument distincte du corps. Quoique unie au corps et tributaire du corps', elle se sépare de lui pour ses plus sublimes opérations. Quand l'âme s'élève jusqu'à l'idée d'être infini, de juste , de bien, de beau idéal, etc., elle vit et agit par elle-même et sans le corps. Quoi donc l'empêcherait de rester elle-même quand le corps l'a quittée?
Étudions cette âme dans son fond le plus intime : elle a horreur de la mort, de l'anéantissement; elle veut la vie, elle la veut sans fin, car dès qu'il est question pour elle de finir elle se sent toujours prise de la même invincible horreur. — Telle est l'âme telle que Dieu a faite, déposant lui-même en elle cette volonté de vivre toujours
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et de ne finir jamais. — Si cette aspiration ne répond à rien, Dieu s'est joué de notre âme , ce qui est impossible et blasphématoire.
Pouvons-nous admettre que Dieu soit finalement le Dieu des morts? qu'une ruine universelle soit le résultat définitif de son gouvernement , le terme de son amour, la triste conquête de sa puissance ? Quoi ! une création si sublime pour aboutir au néant? Quel artiste anéantit ses chefs-d'œuvre? — Cette preuve devient plus puissante encore si nous considérons que rien n'est jamais anéanti dans la création et que pas un atome de matière ne rentre au néant. Comment donc et pourquoi y rentrerait cette âme mille fois supérieure à la matière?
Enfin, sans la survivance de l'âme et la vie future, le gouvernement de Dieu devient le chef-d'œuvre de l'injustice et du désordre. Le scélérat meurt sans le châtiment de sa longue série de crimes , que le remords luimême a depuis longtemps cessé d'assombrir. Le héros, le saint, l'homme qui vit, souffre, meurt pour ses semblables et pour la vertu , trouve un sort identique dans un même tombeau. C'est là nier effrontément la justice divine, ou plutôt c'est dire avec l'athée : Dieu n'est pas.
L'homme considéré dans sa fin.
Contemplé des yeux de la seule raison, l'homme est déjà une noble et belle créature, image de Dieu, reine de l'univers, capable de s'élever par son adoration et sa prière jusqu'à l'Être infini, et sentant en elle une immortelle et glorieuse destinée.
Néanmoins le plus sublime des dons faits à l'homme nous resterait à dire : l'état surnaturel, auquel Dieu l'éleva en le créant. — Cette élévation merveilleuse qui fait le vrai fond de toute la doctrine révélée , reviendra continuellement dans le cours de cet ouvrage : n'en disons ici qu'un mot.
Quelque précieux et parfait que fût déjà l'être naturel de l'homme, Dieu y greffa un être surnaturel, une participation créée de sa propre nature, participation merveilleuse, qui fait de nous, non pas des dieux sans doute, mais des êtres divins. A notre intelligence naturelle , Dieu ajouta par la foi une source divine de nouvelles et surnaturelles connaissances; de telle sorte, dit saint Paul , que « nous ne faisons plus qu'un même esprit avec Dieu. » Par l'Espérance surnaturelle nous n'avons plus qu'un but, une destinée, une aspiration, une attente, voir et posséder Dieu, jouir de sa propre béatitude , nous plonger dans l'océan des joies infinies. Enfin, par la Charité, Dieu même descendra dans notre âme, Dieu en fera sa demeure, transplantant dans une nature créée sa sainteté incréée, faisant épanouir une pareille sève en toutes sortes de vertus et de mérites divins, et, finalement, nous rendant capables d'une récompense en quelque sorte infinie.
Ce fond divin, dans le premier homme encore innocent, entraînait les plus magnifiques prérogatives : science pleine, excluant toute ombre de l'ignorance, rectitude parfaite, empire absolu des sens, ordre et harmonie dans toutes les puissances de l'âme et du corps , exemption de toute douleur, exemption de la mort; en un mot : vie sainte et heureuse et adoption, sans passer par la mort, d'une éternelle félicité.
En attendant, roi et sujet l'homme devait régner sur
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tous les êtres créés pour lui, et servir Dieu, autre règne plus grandiose et plus fécond encore. Telle était la fin de cet être créé si beau et si tendrement chéri de Dieu.
L'homme considéré dans les circonstances de sa création.
Dans l'étude sur la Révélation nous verrons comment Dieu à nos lumières naturelles a surajouté des révélations supérieures : ici encore servons-nous prématurément de ces révélations , car il nous est impossible de nous borner à ce que la raison nous apprend de l'homme et de sa création.
1. Comment Dieu a-t-il créé l'homme? Dieu, répond la Révélation, fit le corps de l'homme d'un peu de terre. Quant à son âme elle est mystérieusement sublime à eu juger parla figure que l'Écriture emploie. Dieu, dit-elle, tira un souffle de son sein et il le souffla sur la face de V homme. Ainsi l'âme fut créée. Elle n'est assurément pas de la nature de Dieu, nature incommunicable et indivisible; mais elle sort, pour ainsi parler, toute immédiate et toute brûlante du cœur, du sein de Dieu, elle est un souffle de la bouche et du cœur de Dieu.
2. Dieu voulant autant qu'il est possible réaliser sur terre l'image de la céleste Trinité, tira la femme de la substance même de l'homme, comme des deux ensemble sortira l'enfant : trinité terrestre formée du père, de la mère, de l'enfant : trois en un seul : trois ne faisant qu'une même chair. — En créant ainsi la femme, Dieu
marquait à l'homme, le plus fort, toujours enclin à abuser de sa force , quelle intimité devait exister entre la femme et lui , et avec quels égards et quelle tendresse il devait, en elle , traiter sa propre chair. — La femme, de son côté, au souvenir de son origine, vouera à l'homme un respect largement mêlé d'amour et de dévouement.
Enfin n'oublions pas une auguste figure. C'est pendant une extase que l'Écriture nomme « sommeil » que Dieu tira du côté d'Adam la matière dont il fit le corps de la femme. — C'est durant le sommeil de Jésus-Christ sur la croix que de son côté entr'ouverl sortit l'Église, nouvelle Eve et la véritable « mère des vivants. »
3. L'unité de là race humaine , que des adversaires dépourvus d'arguments et contredits par la science ont essayé de nier, ressort saisissante et sans réplique du récit de la Genèse. Dieu créa l'homme; de l'homme il tira la femme : c'est de cette première et unique création que le genre humain tout entier est sorti.
Telle est l'affirmation du Livre sacré, à laquelle, en dépit de négations sans valeur, la science donne la plus formelle adhésion. — Que dit la science? — 1° Prétendre que tous les hommes ne viennent pas du même couple, c'est prétendre qu'il y a sur la terre des espèces d'hommes différentes. Mais cette prétention est inadmissible parce que le fait de la fécondité entre tous les peuples du monde sans aucune distinction est un fait inattaquablement établi (1) : or, cette fécondité elle-même ne s'obtient jamais que dans les unions d'une même espèce. D'un père Esquimau et d'une mère Française,
(1) Jussieu, Cuvier, Flourens, Quatrefages, etc.
l'homme. 59
ou Espagnole, ou Australienne , naîtra une famille, qui , à son tour, sera féconde , dans quelques régions que se multiplient les unions. Cette preuve de l'unité de l'espèce humaine est sans réplique et suffit. — 2° Ajoutez l'identité de l'homme sous toutes les latitudes. La barbarie a pu obscurcir l'intelligence et faire subir au corps des altérations accessoires : mais partout le type est le même dans son fond et ses parties essentielles.
Les objections contre la Parole divine dont la plus haute science constate la vérité , sont , ici , des plus misérables. On voudrait faire de la différence de couleur un argument contre l'unité de la race humaine ; comme si les causes climatériques ne suffisaient pas à expliquer cette différence. — On a essayé de bâtir des négations sur une prétendue diversité des crânes. Mais cette étude touche à l'enfantillage quand elle prétend trouver entre un crâne et un crâne autre chose que des diversités absolument secondaires. L'angle fascial est parfois autant développé chez un sot qu'il l'est peu chez un homme de génie (1). — 3° La diversité des langues trouve sa vraie explication , non pas dans la diversité de la race humaine, mais dans une vaste perturbation qui, vers les débuts du monde, accompagna et nécessita la dispersion des peuples. Les langues humaines, à côté d'importantes et nombreuses divergences , attestent néanmoins, selon les plus savants linguistes, une certaine parenté (2), bien loin que leurs particularités
(1) Quatrefages : Unité de l'espèce humaine.
(2) « Bien que certaines langues, dit M. de Humboldt, paraissent au début complètement isolées et quelles que soient leurs particularités et leurs fantaisies, elles ont cependant toutes de l'analogie entre elles. »
puissent exiger, comme explication, la diversité des races dans l'humanité. De là, cet aveu d'un adversaire, Pott : « L'étude des langues ne vient nullement à rencontre de l'opinion qui fait descendre tous les peuples d'un seul couple. »
Gl
L'Ange.
Existence des Anges.
I. Que Dieu ait, avant la création de l'homme, créé l'ange, l'esprit pur, l'intelligence non unie à la matière ; et que cet innombrable monde des esprits célestes soit plus beau, plus grand, plus étincelant que le nôtre : c'est là l'une des révélations divines les plus formelles et les plus répétées dans l'Écriture. A chaque événement mémorable du peuple élu , aux plus solennels débuts du peuple nouveau, Dieu emploie ses anges, dont le nom même d'Ange ou, envoyé, indique la mission. — Il faudrait nier Jésus-Christ et rejeter sa parole si l'on voulait rester en dehors de cette belle et précieuse révélation. A chaque instant Jésus-Christ parlait de ses anges. — A la scène douloureusement solennelle où ses ennemis s'emparent de lui, il rappelle que son Père « pourrail envoyer à son secours des myriades d'anges. » Et au moment plus grandiose encore où il affirme devant la puissance juive, en face de la mort, sa Divinité, il annonce qu'il reviendra à la fin des temps, porté « sur les nuées du ciel. » — Nous serions infini, s'il nous
fallait reproduire tous les passages où les anges nous sont montrés dans l'Écriture.
II. Cette révélation sur l'existence et les divers ministères des anges, sur la tragique histoire de la chute d'un grand nombre d'entre eux, loin d'étonner notre raison et de déconcerter notre science, se trouve être merveilleusement d'accord avec elles. La raison humaine a pour ainsi dire le pressentiment des anges , et l'histoire profane la plus sérieuse en consigne les incontestables vestiges.
Si nous contemplons les créations déjà connues , nous y voyons la volonté de Dieu de reproduire dans les êtres les traits de sa perfection , de faire de ses créatures intelligentes des images de sa souveraine Beauté, et, partant des créations les plus infimes, de monter par une gradation non interrompue jusqu'à celles où sa ressemblance est plus visible et plus belle. Mais comment supposer que, ayant créé dans l'homme une image moins parfaite, il n'ait pas couronné son œuvre, accompli tout son dessein et fait de l'ange, esprit pur, son image la plus achevée?
Dieu aurait multiplié à l'infini ses œuvres les moins précieuses et sa munifique puissance se serait tarie devant les plus excellentes?
Aussi, retrouvons- nous chez tous les peuples la croyance aux Esprits supérieurs. Et partout cette même croyance affirme que ces Esprits sont en communication avec leurs frères d'ici-bas, les hommes (1).
(1) Aristote, Métaph., V, S. — Platon, Tim.; Sympos; Phœd.; Epi
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La vie des Anges.
Les anges étant de purs esprits nous demeurent invisibles, comme aussi nous est invisible notre âme. C'est donc à la Révélation, à l'Écriture, à la Tradition, à l'Église dépositaire de l'une et de l'autre, que nous devons demander d'être instruits et guidés dans ce monde invisible des esprits supérieurs.
I. 1° Nous savons que Dieu créa les anges avant l'homme. Il les créa « au commencement, » quand Dieu créait notre monde. « Les anges chantaient sa louange et applaudissaient dans les tressaillements de la joie (1). » Enfin, c'est un ange déchu qui fit tomber Adam et Eve dans le péché.
2° Dieu créa les anges comme il nous créa nousmêmes par une pure et gratuite bonté, afin que, fidèles durant un temps d'épreuve et lui donnant l'amour , le dévouement, l'adoration et la gloire, ils allassent jouir éternellement de Lui dans le ciel.
3° Les anges furent donc , comme nous, soumis à une épreuve qui décida du mérite et de l'éternelle récompense des bons et aussi de la réprobation de tous ceux que nous savons être dégradés et condamnés à l'enfer.
nom. — Plutarque, De defect. orac, c. XII. — Virgile , JEn., V, v. Voir aussi Hettinger, tom. III, pag. 194. (1) Livre de Job, xxxvm, v. 7.
— Durant leur temps d'épreuve, les anges étaient doués d'une sublime intelligence, d'une puissance immense et ces dons naturels trouvaient dans l'état surnaturel et la grâce sanctifiante un divin couronnement.
•4° Quel fut le genre d'épreuve auquel Dieu soumit les anges? Dans le silence de la révélation, nous ne pouvons que conjecturer. D'après un passage de saint Paul aux Hébreux (1), on pourrait croire que Dieu exigea de ses anges l'adoration de l'Homme-Dieu. L'Incarnation leur était dès lors montrée , et tous auraient dû , par avance, reconnaître, adorer et servir le Fils de Dieu devenu fils de l'homme. Peut-être connurent-ils aussi la supériorité et le règne de Marie mère du Verbe incarné.
II. Quelqu'ait été le commandement divin, la plupart des anges s'inclinèrent et obéirent ; d'autres , en bien moindre nombre, se révoltèrent, blasphémèrent et furent perdus éternellement. — Occupons-nous tout d'abord des anges restés fidèles.
1° Depuis la punition éternelle des mauvais anges, les bons sont dans une éternelle récompense. Ils sont au ciel ; sans « cesse ils voient la face de mon Père qui est aux cieux, » a dit Jésus-Christ. La grâce s'est changée en la gloire, et ils jouissent de la vie, du bonheur, du repos, de la félicité même de Dieu.
2° Ils sont innombrables, mais à des degrés d'élévation différents. L'Église, les saints docteurs, nos plus illustres théologiens, nous ouvrent sur la composition et
(1) Hebr., i, 6.
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l'harmonie du monde des anges les plus magnifiques perspectives.
Les anges sont tous réunis en trois hiérarchies sacrées, chaque hiérarchie comprenant elle-même trois différents ordres. Première hiérarchie : Séraphins, Chérubins, Trônes. Seconde: Dominations, Principautés, Puissances. Troisième : Vertus, Archanges, Anges.
Chacune de ces trois hiérarchies a son but, sa mission, sa fonction propre. Toutes ont pour destinée sublime de représenter quelque perfection de Dieu. — Les Séraphins représentent l'Amour, l'Esprit-Saint, Amour infini du Père et du Fils. — Les Chérubins représentent l'Intelligence, le Verbe; ils sont plus spécialement remplis de la science divine. — Les Trônes représentent la Majesté , la Sainteté, la Justice du Père. — Les Dominations représentent son souverain domaine et son invincible autorité sur toutes choses. — Les Principautés sont plus particulièrement les représentants de ses lois. — Les Puissances sont attachées à son règne. — Les Vertus participent à la force invincible de son opération. — Les Archanges sont les auxiliaires de sa Providence dans l'Église , dans les royaumes et les empires. Ils paraissent dans les grands événements. — Les Anges ont la même mission, mais auprès des individus (1).
3° Tel est l'ange que nous connaissons tous sous le nom cher et béni d'Ange gardien. Dieu , pour nous témoigner son paternel amour, pour montrer la valeur de notre âme, le prix de notre salut, et nous faire songer aux luttes terribles de l'épreuve, députe dès notre nais-
(1) Saint Denis l'Aréopagite, saint Grégoire le Grand, saint Augustin, saint Thomas, saint Bonaventure, etc.
sance auprès de chacun de nous un ange chargé de nous défendre et de nous guider.
Cet ange gardien , qui ne cesse de porter le ciel en luimême partout où il va , nous accompagne durant notre vie entière, accomplit à notre mort sa plus nécessaire et sa plus efficace mission , et ne nous quitte que pour nous remettre entre les mains de Dieu, hélas! ou celles du démon.
Durant notre vie , ses services sont multiples , regardant à la fois l'âme et le corps. — Notre saint Ange nous aide. Il nous insinue continuellement des pensées salutaires, il fortifie notre volonté, et soutient nos bonnes résolutions. Parfois il fera naître le remords , et mettra dans notre coeur les larmes précieuses du repentir. Souvent il sait enflammer nos désirs du ciel, en même temps qu'il nous désenchante des vains plaisirs du monde. Figurons-nous l'ami le plus tendre, le conseiller le plus expérimenté et le plus sage, s'attachant à tous nos pas, surveillant toutes nos démarches , et s'efforçant de les tourner au bien. — Notre saint Ange nous reprend, nous adresse au fond de l'âme de pressants reproches. Parfois même , pour nous punir, il nous délaisse un instant, nous prive de son concours, nous laisse à nousmêmes , jusqu'à ce que plus vigilants ou plus généreux , nous suivions mieux ses mystérieuses sollicitations. — Notre saint Ange nous défend. Mille fois plus fort que le démon qui s'acharne à nous faire tomber, notre Ange gardien déjoue ses pièges, atténue ses coups, découvre ses finesses infernales , et fait face à ses plus furieux assauts. — Notre saint Ange implore pour nous. Que de fois , quand il voit la patience divine fatiguée , la colère prête à fondre , la justice devenue inexorable , notre Ange gardien plaide nos causes les plus désespérées, et
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arrache notre pardon par ses supplications ardentes ! — Lui-même présente nos prières au Très-Haut auxquelles il joint ses propres prières. — Si rempli de sollicitude pour notre âme , ne croyons pas notre Ange gardien insensible et inattentif aux dangers de notre corps. Mille fois ce bon Ange nous a, à notre insu, sauvés des coups les plus mortels , des accidents les plus terribles. Sans son active surveillance quel enfant serait sauf? C'est cette protection de tous les instants que l'Écriture nous fait entendre : « Les Anges vous porteront dans leurs mains , de peur que vous ne vous brisiez à la pierre (1). »
C'est encore le bon Ange qui, après la mort, accompagne l'âme juste et la présente à Dieu. L'âme du pauvre Lazare, disait Jésus-Christ, « fut portée par les Anges. »
Gardons-nous donc d'oublier, plus encore de mépriser l'Ange que Dieu a placé près de nous. Nous devons à notre Ange gardien un amour tendre, un respect profond, une filiale confiance. — Nous lui devons surtout une docilité courageuse aux saintes résolutions qu'il nous inspire , et aux bons mouvements qu'il fait naître en nous.
Les mauvais anges ou démons.
I. Si nous n'avions pas sur cette question des Anges les pleines lumières de la Révélation , une multitude de faits, dans l'histoire profane, nous resteraient inexplicables, et, dans la pratique ordinaire de la vie, beau-
(1 Psaume x>:.
coup de phénomènes nous seraient d'effrayantes énigmes. Tous les peuples, civilisés ou barbares, ont cru aux démons, parce que tous ont constaté la présence et l'action malfaisante de ces esprits supérieurs, mais méchants et dégradés. — Presque tous les auteurs profanes font mention de ces interventions supra-naturelles. — Lorsque saint Paul nous retrace le rôle immense des démons dans la pratique de l'idolâtrie, il parle de faits dont toute la gentilité était témoin. — Impossible, de plus, de nier le fait de la possession, tant cette effroyable peine de l'homme, dominé et torturé par les esprits infernaux, a été fréquente dans la société païenne; tant elle l'est encore chez les peuples idolâtres. Pour mettre ces faits en doute, il faudrait récuser le témoignage humain et lui dénier toute force probante.
II. Or ce fait, la Révélation chrétienne l'établit formellement, et y jette les clartés les plus vives.
1. Tous les Anges ne sont pas restés fidèles à Dieu. Soit orgueil et volonté insensée de s'élever jusqu'à la perfection de Dieu, soit désir de régner seuls et sans maître, soit, comme nous l'avons vu, refus de reconnaître et d'adorer le Verbe incarné, Jésus-Christ : une partie des anges se révolta contre Dieu , se refusa obstinément au repentir (1), et fut foudroyée.
2. Dans cette chute, les mauvais anges tombèrent de l'état surnaturel et furent dépouillés de la grâce sancti.
(1) Voir Suarez, sur le temps du repentir laissé aux anges prévaricateurs.
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fiante, ainsi que de tous les dons qui dépendent d'elle. Leur nature fut horriblement dégradée et tournée au mal, de telle sorte que ces misérables ne se délectent plus que dans le crime, ne cherchant et ne voulant que lui. L'erreur et le mensonge sont leurs délices; la haine leur nourriture et leur vie. — Leur supplice est cette dégradation elle-même , puis surtout et avant tout la privation de Dieu, l'éternelle damnation et la torture du feu de l'enfer.
îi. Dieu, les employant à notre épreuve si nous sommes justes, à notre châtiment si nous sommes pécheurs, leur a laissé en partie les forces naturelles de l'intelligence. Le démon est d'une perspicacité prodigieuse et d'une astuce raffinée. Il sait se « transfigurer en ange de lumière. » Pur esprit, il nous demeure invisible; intelligence supérieure il trouve dans la science profonde de la nature, ou la prévision et le calcul de l'avenir, des moyens étonnants de jouer au prodige, et de séduire ses victimes. Il agit sur notre âme par toutes sortes de fascinations, sur nos sens en en troublant le calme et en y excitant le désordre; sur notre corps, quand Dieu le permet, pour en faire son jouet, son instrument et sa victime. — Nul doute que le démon n'intervienne activement dans toutes les haines qui enveloppent le Christ et l'Église, et ne se fasse comme l'âme des sociétés ténébreuses qui s'efforcent durant le cours des siècles de les anéantir. Bien des cruautés et des fureurs seraient inexplicables chez l'homme, si une perversité plus profonde ne se mêlait à la sienne.
4. Il nous est facile, d'après ces enseignements, de conclure à l'affreuse situation où nous met le péché mortel. Ce péché, en nous détachant de Dieu, nous livre au démon. Par notre péché nous lui sommes vendus; et
encore que la Miséricorde divine consente à atténuer Jes effets de cette épouvantable tyrannie, le démon ne laisse pas d'avoir sur notre volonté un empire désastreux. Hélas! qu'est-ce donc qu'être traîné jusqu'au cœur même de sa domination , dans cet enfer où rien n'arrête plus ses effroyables fureurs?
5. Quant aux âmes justes, tant qu'elles demeurent vigilantes et énergiques, elles ne doivent pas redouter cet ennemi. Outre qu'il ne pénètre plus en rien dans les secrets de l'ordre surnaturel , la vie entière du chrétien , ses prières, ses bonnes œuvres, les sacrements, le sang de la Rédemption qui le couvre, l'Eucharistie qui le revêt de Jésus-Christ, les pouvoirs de l'Église, tout l'épouvante et fait fuir ce lâche qui n'est fort que quand on se livre à lui. La victoire de Jésus-Christ l'a terrassé pour toujours et cette victoire est à nous, quand nous le voulons.
Dans tout ce qui précède nous avons, pour plus de clarté et de suite, pénétré dans le domaine de la divine Révélation. Nous avons fait ce que font parfois les géomètres qui s'appuient, par avance, sur des théorèmes non encore démontrés. — Rentrons maintenant dans notre trame logique. — Dieu existe , souverain Maître et Créateur du monde : l'homme est sa créature : entre le Maître et le sujet, la créature et le Créateur, l'enfant et le Père , doit-il y avoir des rapports et des liens? Ces liens pourraient-ils ne pas exister? En un mot, une religion est-elle essentielle et nécessaire? Notre raison , qui s'est élevée jusqu'à la connaissance de Dieu et de l'homne, va continuer à nous répondre.
La Religion.
Quand nous aurons réfléchi à ce qu'est Dieu et à ce que nous sommes nous-mêmes, nous trouverons du même coup que rien n'est nécessaire comme la Religion, et nous pressentirons de suite ce qu'elle doit être et quel est son fond universel.
Nécessité et nature de la Religion.
I. Nécessité de la Religion. — Connaître Dieu c'est connaître combien nécessaire est la religion.
1. Dieu, c'est Y Être souverainement parfait. Dieu, c'est la Beauté, la Bonté, la Sagesse infinies. Dieu, c'est le Souverain Bien. Réunissez par la pensée toutes les perfections, poussez ces perfections à l'infini : c'est Dieu même que vous venez de concevoir. — Dès lors comment échapper à l'admiration? Comment ne pas incliner son esprit et son cœur vers cet Être infiniment Beau , suave et grand? Comment ne pas aimer, ne pas louer, ne pas
adorer? — Notre cœur se penche vers toute image de la beauté; notre intelligence est avide du moindre rayon de la vérité. Notre enthousiasme s'allume et nous éclatons en transport à la plus rapide apparition du génie : comment refuser ces différents hommages à Celui qui est à la fois toute beauté, toute bonté, tout génie, toute grandeur?
Dieu est notre Créateur et notre souverain Maître. Impossible d'être plus à Dieu que nous le sommes. Un objet est à nous par cela seul que nous l'avons fait. Que serace de Dieu qui a créé la matière même dont ensuite il a façonné toute son œuvre? Corps et âme nous venons de Dieu, et comme notre vie ne se conserve que par une création sans cesse continuée, nous sommes à Dieu, nonseulement par tous les endroits de notre être, mais par tous les moments de notre vie. — Que conclure, sinon que Dieu a des droits sur nous, et nous par conséquent des devoirs envers Lui?
Dieu est l'Être souverainement bienfaisant. Dieu ne me devait rien puisque je n'existais pas, que je n'avais aucune raison d'être ni aucun droit à la vie. Je n'étais rien : Dieu m'a fait devenir sublime et magnifique créature. Je n'avais rien : Dieu m'a comblé des biens du corps et des biens plus précieux de l'àme. « Il m'a couronné de gloire et d'honneur, et m'a établi sur tous les ouvrages de ses mains, » Roi du monde qu'il a pour moi tiré du néant. — Le mot nécessaire, essentiel, irrésistible n'estil pas celui de la reconnaissance?
Dieu est la fin dernière de l'homme. L'homme n'a donc qu'un but, une destinée, un devoir, une œuvre : se réunir à Dieu, s'élever vers Dieu par l'hommage de son âme et celui de ses mains. La loi de la pesanteur, qui fait tomber la pierre est moins irrésistible que celle qui réunit à
Dieu les créatures intelligentes créées par Dieu , créées pour Dieu : comment me soustraire à l'obligation d'être à Lui et de le servir?
Dieu est Y original dont je suis moi-même la ressemblance et l'image. « Si une image pouvait sentir, s'il lui venait un esprit de vie et d'intelligence, elle ne cesserait de se rapporter elle-même à son original. Trait à trait, partie à partie , membre à membre , elle irait sans cesse se réunissant à lui. Nuit et jour, elle ne serait occupée que du désir de lui ressembler (1). » Mais qu'est-ce cela, sinon le fond même de la religion , qui nous unit à Dieu et nous fait pratiquer, dans les vertus diverses qu'elle nous suggère et nous impose, quelque chose des perfections de Dieu ?
De plus, en nous créant et en nous comblant de ses biens, Dieu nous a prévenus. Les premiers pas sont de lui , et il ne nous reste plus qu'à répondre à de divines avances. Quelle raison assez obscurcie, quel cœur assez mort dénieront à Dieu d'aussi essentiels et d'aussi imprescriptibles devoirs?
Enfin , qui peut se flatter d'une innocence perpétuelle et absolue en face de la Divinité? Qui osera dire : Je n'ai jamais ni en rien offensé Dieu? Tout au contraire, le genre humain , dans tous les siècles , s'est senti et déclaré coupable, et s'efforce d'apaiser le juste courroux du Ciel. — Or, apaiser Dieu par la supplication , le repentir, le sacrifice; tomber à ses genoux en suppliant, c'est là toute la religion. La Religion est donc une nécessité.
2. Connaître l'homme, c'est connaître aussi combien • nécessaire est la religion.
Sans raisonner, nous pourrions nous en tenir à l'expé-
(1) Bossuet , Méditations, dernière semaine, 38e jour.
rience du genre humain. Partout et toujours nous trouvons l'homme naturellement religieux. Je ne nie pas que l'homme , par ses vices , le matérialisme de toute sa vie , ne parvienne à étouffer momentanément en lui le besoin religieux; on pourra même voir une société, presqu'entière prise un moment du mal de l'irréligion, mais ce n'est là qu'une exception qui, par son désordre même, confirme la règle. Tous les peuples , tous les siècles ont été religieux. Un païen a écrit : « On bâtirait plus aisément une cité dans les airs qu'on ne ferait un État sans croyance ni religion (1). »
Créé avec des aspirations et des besoins infinis, l'homme n'en trouve la satiété qu'en Dieu seul , le Bien infini. Or, la religion est précisément le lien qui rattache, ici-bas, l'homme à Dieu.
L'homme est tourmenté du besoin de savoir, et tant qu'il reste sur la terre, l'obscurité l'environne, rien ne répond à ses questions désespérées, tout est énigme dans son existence. Or, ce manque de vérité, d'où lui vient-il, si ce n'est d'un divorce avec Dieu? Dieu enlevé , tout est problème insoluble, et l'homme ne sait plus ni d'où il vient, ni où il va , ni comment il lui convient de vivre. L'homme au contraire est en paix quand , par la vérité religieuse, il se voit dans la lumière et la vérité qui naissent essentiellement de Dieu.
L'homme est seul. L'homme porte au cœur la tristesse de l'exil et le désespoir du délaissement. Autour de lui tout le trahit et l'abandonne; les biens qu'il croyait posséder, les êtres qu'il croyait pouvoir chérir s'en vont et le laissent. Où se fixera le cœur humain s'il ne jette
(1) Plutarque.
dans le sol éternel son ancre de salut, s'il ne se rattache à Dieu par la religion?
Enfin si le sentiment de la justice et l'obligation de la vertu sont profondément enracinés dans la conscience, si l'homme sait la laideur du vice et la nécessité de la vertu : il lui faut plus encore , il lui faut la force d'accomplir ce bien et de fuir ce mal. Or l'irréligion et le vice sont choses parallèles, et, disait un ancien : « Les villes et les sociétés les plus religieuses ont toujours été les plus sages et les plus vigoureuses; les siècles religieux ont toujours été les siècles du génie (1). »
3. Les faits confirment toutes ces thèses. Ainsi que nous le disions plus haut, le genre humain se montre à nous toujours et partout religieux. Les sociétés antiques, au travers des erreurs et des vices qui les rongent , gardent sans affaiblissement le sentiment religieux. La religion se mêle à leur vie entière et consacre tous les monuments de leur histoire. L'Orient est religieux; la Grèce et Rome le furent dans leurs plus beaux siècles ; les Barbares apportaient à Rome victorieuse les emblèmes de leur religion; pas un peuple qui ne tombe aux pieds de la Divinité. Preuve sans réplique que la religion est aussi intime et aussi nécessaire à l'homme que le pain qu'il mange et l'air qu'il respire.
4. D'ailleurs comment l'homme resterait -il muet et insensible quand l'univers retentit tout entier des louanges du Créateur? « Reconnaître et confesser Dieu , ou, ce qui est la même chose, pratiquer la religion , telle est la loi fondamentale de tous les esprits, loi émanée de Dieu, fondée sur son essence même, inséparable de sa divine nature, loi qui règne sur l'univers et qui se ré-
(1) Xénophon.
vêle jusque dans la nature aveugle et inconsciente. Car la nature inconsciente, qu'est-ce autre chose qu'un temple où éclate partout la pensée de l'Éternel, cantique muet que l'armée des étoiles chante en l'honneur de Dieu son chef. « Les cieux racontent la gloire de Dieu , et le firmament publie les œuvres de ses mains (1). »
II. Nature de la Religion. Religion naturelle. — Impossible à l'homme, sous peine de trahir Dieu et de se trahir soi-même, de se soustraire au devoir de la Religion. Mais que sera cette religion?
Il est clair que s'il plaît à Dieu de nous en tracer luimême l'ensemble et les détails , de nous donner une religion révélée, nous n'aurons qu'à nous soumettre et à bénir notre Créateur de ce nouveau bienfait. — Mais ici nous ne parlons encore que de la religion purement naturelle, c'est-à-dire celle à laquelle notre raison peut s'élever comme elle s'élève à la connaissance même de Dieu.
1. Que sera cette religion? Quel en sera le fond et quelles les obligations essentielles? — Nous comprenons tout d'abord que nous devons donner à Dieu l'hommage de notre intelligence. Nous devons adorer Dieu, le reconnaître comme Souverain Seigneur, comme Être infini et parfait. — Dieu s'approchant de nous, condescendant jusqu'à nous, notre premier devoir est de l'adorer, de l'aimer, de le servir. Toute religion rattachant l'homme à Dieu , le fini à l'Infini, l'atome à l'Immensité , cette immensité
(1) Hettinger, Apologétique.
restera toujours par mille côtés incompréhensible à l'atome. De là le mystère, la vérité divine inaccessible à l'intelligence trop étroite de l'homme, le mystère que nous retrouvons partout et qui donne lieu à notre premier hommage religieux, la Foi.
2. Après le dogme à croire viendra la morale à pratiquer. Après l'adhésion de son intelligence , l'homme par la religion donnera à Dieu l'adhésion de sa volonté. Il obéira. Toute religion aura des préceptes , et ces préceptes aboutiront tous à perfectionner l'homme, à le rendre « parfait comme son Père céleste est parfait, » à lui imprimer la ressemblance du Dieu qu'il honore, à le rendre, par son obéissance, par ses généreux abandons , ses sacrifices , ses luttes , agréable à ce Dieu.
3. Après la foi et l'obéissance viendra le culte. L'homme adorera son Dieu, l'implorera, le servira, lui construira des temples, des lieux de prières, instituera des fêtes, des solennités triomphales; il exprimera par le chant l'intensité et l'enthousiasme de son adoration , de sa reconnaissance et de son amour.
Faisant tout cela avec conviction , avec les vrais sentiments de l'adorateur et du suppliant, son culte sera par cela même intérieur.
Mais l'intime ne peut suffire : l'homme est corps , l'homme est tributaire des choses sensibles. L'homme est société et doit à son Créateur un culte social. Enfin l'homme est l'interprète et l'organe de la nature, il est comme le Pontife de l'univers.
Le culte sera donc à la fois extérieur et public.
Extérieur. Il le faut pour Dieu, pour l'homme, pour la société. — Pour Dieu. L'ange qui est pur esprit doit à Dieu un hommage spirituel et dégagé des sens. Mais l'homme est corps en même temps qu'intelligence : à quel titre ce
corps se soustrairait-il à la dépendance de Dieu? Pourquoi le mutisme de ce révolté? Je prie Dieu au fond de mon âme, dit cet homme. Très bien : mais que fera donc ton corps pour témoigner sa soumission et son culte au Créateur? — D'ailleurs, il le faut à l'homme lui-même. L'homme ne reste jamais immobile et muet en ce qui le touche vivement. L'homme fait intervenir son corps dans tous les devoirs qu'il rend à ses semblables. La simple politesse l'emploie comme son indispensable auxiliaire. Enfin, le voulût-il, l'homme ne peut rester dans les hauteurs d'un culte tout spirituel ; il doit forcément et très vite descendre dans la région des sens. Il lui faut, il lui a toujours fallu, des temples, des cérémonies, des chants sacrés, un sacerdoce, des pratiques saintes, des oblations , des actes sacrificatoires. Et là où ce culte extérieur se tait et s'immobilise , la religion du cœur s'évanouit.
De plus, l'homme est, au milieu de la création, le pontife de cette création , il doit lui prêter son intelligence et son cœur, il doit l'appeler à lui et la présenter toute entière à son Créateur. Or dans le culte extérieur, dans tous les temps et chez tous les peuples, le culte public a abouti à cette mystérieuse mission. Tous les êtres s'unissent à l'homme dans le ministère extérieur du culte. L'eau, le feu, la pierre, le bois, le bronze, le ciel, les terres et les océans , tous les êtres apportent leur tribut et se mêlent aux hommages de l'homme leur Pontife et leur Roi. — Dès que l'homme se retire du culte extérieur, il trahit la société entière.
Car le culte doit être public. L'homme étant société est tenu à des hommages publics envers le Très-Haut. — Le culte n'atteint sa grandeur et son éclat que lorsqu'il est devenu un culte public, réunissant le peuple entier et l'inclinant majestueusement dans la prière. — Le sen-
timent religieux se développe et s'alimente surtout dans les cérémonies publiques, l'isolement est pour la religion comme pour tout le reste une cause de dépérissement et de mort. La désertion des cérémonies saintes n'est-elle pas pour une multitude d'hommes en France , à l'heure qu'il est, la cause la plus active de leur indifférence religieuse? Quand cette même France en 93 ferma ses temples, étouffa la voix du culte et fit mourir ses prêtres, elle était en pleine sanglante Terreur, dans le désordre, le crime et le sang.
Crime et désastre de l'indifférence religieuse.
De ce qui précède nous concluerons aisément à l'impiété, la fausseté , le désastre de {'indifférence religieuse.
1. Elle est une impiété : la plus complète impiété envers Dieu, car elle implique le mépris. L'Écriture dit quelque part : « Quand l'impie touche le fond de l'abîme, il méprise. » Tel est l'indifférent. Le Dieu que le ciel et la terre adorent, que les anges servent en tremblant, dont toutes les créatures chantent la gloire, le Dieu qui est toute Puissance, toute Perfection, toute Majesté, ce Dieu infiniment grand et saint , l'indifférent le méprise assez pour ne plus même prendre garde à lui. Les démons de l'enfer « croient et tremblent, » et jusque dans leurs blasphèmes témoignent de la terreur que Dieu leur inspire. Sur la terre, quand l'homme vicieux conserve encore une étincelle de foi, il rugit contre le Dieu qu'il redoute, et la guerre qu'il lui fait devient un dernier hommage. ~
Pire que tous , Y indifférent méprise assez Dieu pour n'en plus prendre souci. Dieu l'aime-t-il? Dieu répand-il sur lui ses bienfaits? Dieu l'appelle-t-il à la béatitude et à la gloire? Dieu lui a-t-il envoyé un Sauveur? Dieu , si son amour est trop longtemps méprisé, n'allume-t-il pas le feu d'une implacable vengeance? Qu'importe à l'indifférent! L'indifférent hausse les épaules devant ces minuties et passe son chemin. Tel est le crime de l'indifférence.
2. Elle est de plus une erreur. Les raisons sur lesquelles l'indifférent essaye d'appuyer son abstention impie et criminelle sont autant d'erreurs.
Il dit avec l'impie Voltaire :
Soyez juste, il suffît; le reste est arbitraire.
Le reste! Mais c'est tout l'homme; toute sa mission, sa raison d'être, sa grandeur, sa sécurité, son espérance. Le reste! C'est d'aimer, d'adorer, de servir Dieu ; c'est-àdire de fournir la seule carrière méritoire et féconde, de pratiquer la seule justice source de toutes les autres, et de donner aux devoirs la seule base vraie et résistante.
Que si l'indifférent se retranche dans je ne sais quel culte intime de sa façon, disons-lui d'abord qu'il ment; car s'il déserte la religion véritable , ce n'est pas pour se donner le labeur d'en créer une autre à son usage. La même indifférence qui le tient éloigné de la religion des autres, l'empêche d'en suivre une qui soit à lui. — Mais de plus, comment sait-il qu'il est libre de se créer cette religion particulière? De quel droit, dans une question qui regarde Dieu et Dieu seul, ne s'en remet-il qu'à lui-même? Que sait-il si Dieu, comme il est trop naturel, ne lui prescrit pas la manière dont il entend être honoré et servi par sa créature? Quoi! le monde, la
société, les hautes charges, la cour, de simples administrations auront leur cérémonial déterminé, et Dieu n'aura pas droit au sien !
Reste à l'indifférent un dernier prétexte aussi ruineux que les précédents : toutes les religions sont bonnes, et libre à chacun de rester dans celle où il est né. — C'est d'abord une assertion sans preuve. Car il faut savoir avant tout si Dieu lui-même n'a pas établi une religion, la seule par conséquent qu'il faille suivre dès qu'on la connaît. En face de mille faux billets de banque , le seul vrai billet est valable. Avec les mille autres , qu'auriez-vous que la ruine dans votre main? — De plus, aucune erreur n'est aussi manifeste que l'égalité de toutes les religions. Il en est de visiblement absurdes; d'autres sont des écoles de vices; d'autres sont fondées sur la force brutale du glaive ; d'autres sont des tronçons séparés et des rameaux brisés et morts. Ces religions sont contradictoires, l'une blasphème ce que l'autre adore; Dieu est par elles soumis à toutes les fluctuations du oui et du non. Quoi I Dieu qui est l'Ordre, l'Harmonie, la Sagesse, Dieu trouve sa gloire dans ce chaos! Lui qui n'a pu souffrir le désordre dans la création matérielle, mais y a tout déposé « avec poids, nombre et mesure, » Lui se plaît au désarroi des intelligences et trouve digne que dans la religion, qui est la chose la plus sacrée et la plus divine, tout soit contradiction, mélange, opposition, chaos!
Non, tel n'est pas le Dieu véritable, Celui qui a tout créé pour sa gloire, prétend être servi par ses créatures. Et si à la religion naturelle dont tout homme porte en soi les notions essentielles, il lui a plu d'ajouter une religion révélée; s'il a prescrit ce que l'homme doit croire , pratiquer, espérer ; s'il a Lui-même apporté à la
terre le dogme, la morale, la prière et le sacrifice; l'homme n'a plus qu'un devoir, la soumission ; une espérance, celle que lui donne l'accomplissement fidèle et actif des volontés de son Dieu.
3. L'indifférence est enfin un désastre pour qui s'en rend coupable.
Tout d'abord l'homme déchoit du rang élevé que l'Ordonnateur des choses lui avait assigné dans la création. Il en était le roi et devait en être la gloire; par l'indifférence, il laisse cette dignité, il descend de ce trône; la création entière le méprise, ne reconnaissant plus en lui « l'image et la gloire de Dieu (1). » Le voici devenu un être inutile ; et fût-il le maître de vastes royaumes, ce n'est plus qu'un inconnu que le ciel et la terre dédaigneront.
Sans la vie religieuse, l'homme demeure sans force contre ses passions. Les habiletés du vice et la complaisance du monde pourront lui laisser son titre d'honnête homme, mais derrière ce titre les passions sont indomptables et les ruines resteront accumulées.
En troisième lieu, l'indifférence religieuse livre l'homme sans ressources à toutes les tortures du malheur. Aussi longtemps que la fortune lui a souri , l'homme a pu faire fi des espérances divines : dans l'adversité elles seules sauront sécher ses larmes, rasséréner son cœur, ramener la joie et chasser la nuit terrible de son désespoir.
Enfin l'indifférence, que très justement nous avons appelée le mépris de Dieu, prépare au coupable d'effroyables représailles. « Mes frères, disait saint Paul, ne vous y trompez pas , ce n'est pas impunément qu'on se moque de Dieu. » Or, c'est ce que l'indifférent n'a
(1) Saint Paul , I Corinth., xi, 7.
cessé de faire : il s'est joué de Dieu, du Christ, du Sang divin, delà Rédemption toute entière, de la grâce, de la vérité, des promesses, des menaces, de l'amour, de la colère, de tout enfin. Il lui reste d'expérimenter éternellement que la religion n'est pas une farce , ni Dieu un mythe, ni l'enfer une invention. Il saura qu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (1).
(1) Saint Paul , aux Hébreux, x, 31.
La Révélation.
« Dieu , qui en de nombreuses occasions diverses et de diverses manières avait parlé jadis à nos pères par les Prophètes, nous a, dans ces derniers temps, parlé par son propre Fils (1). »
Ces mots de saint Paul ne sont pas seulement la profession de foi du catholique, ils ne sortent pas seulement des lèvres de l'innombrable multitude des croyants, qui, depuis dix-huit siècles, ont rempli le monde et formé presque à eux seuls la trame de l'histoire. — Avant eux tout un peuple, prodigieux dans sa vie, sa constitution, ses lois , son culte , n'a cessé d'en répéter la première partie. — Telles sont les traces de Dieu dans le monde, tel est l'éclat de sa voix, telle est l'empreinte qu'a laissé partout sa révélation , que rien sans elle ne se comprend plus. Non : l'étude sérieuse et profonde de l'histoire cesse d'être possible à qui nierait le fait d'une divine révélation. Non-seulement le peuple juif n'est compréhensible que par ce fait; non-seulement les innombrables
(1) Hébreux, i, 1,
générations chrétiennes ne trouvent que dans la révélation la vie et le mouvement , mais , débordant encore de ces limites déjà si vastes , la lumière divine s'est répandue même dans les régions étrangères, et nous en retrouvons partout les reflets , de l'Orient à l'Occident, des solitudes glacées du Nord jusque sous le soleil torride du Midi, « et pas un seul peuple n'a pu échapper à ces divines illuminations (1). »
Possibilité d'une révélation.
Devant le fait de cette révélation que nous retrouvons partout inébranlable, nous attarderons-nous à nous poser la question de sa possibilité? Question étrange, que l'effronterie des déistes a pu rendre nécessaire , mais qui n'en reste pas moins naïve à force de contenir en ellemême sa solution.
Demander si une révélation est possible, c'est-à-dire si Dieu peut parler à ses créatures raisonnables, c'est demander si une intelligence peut se faire entendre d'une autre intelligence, si un maître peut instruire un élève, si un père condescend à parler à ses fils. C'est demander si Dieu peut ce que peuvent les derniers d'entre les êtres intelligents, Lui qui nous a fait créatures intelligentes, ne pourrait nous enseigner! Lui, dont nous sommes nécessairement les sujets et les serviteurs , ne pourrait nous promulguer des préceptes ! Lui, dont la science est infinie,
(1) Psaume xvin , 7,
ne pourrait surpasser la nôtre en des révélations mystérieuses sans doute, mais dont l'éclat même nous est précieux, tout en nous restant inaccessible? Est-ce que poser dételles questions ce n'est pas les résoudre?
Dieu peut nous révéler des dogmes, des vérités à croire. Or, tantôt les vérités s'abaisseront à notre niveau, nous les pourrons parfaitement comprendre, et elles seront pour notre intelligence et notre cœur autant de délicieuses illuminations. — D'autres fois aussi nous sentirons, dans les vérités enseignées, l'infini de l'intelligence divine; nous devrons croire Dieu sur parole sans pouvoir saisir ce qu'il daigne nous révéler. Mais quoi ! cet incompréhensible lui-même sera la marque naturelle et nécessaire d'un enseignement divin. C'est à cette profondeur, à ces insondables abîmes que nous reconnaîtrons qu'un Dieu parle et nous instruit. — Sans doute jamais ces dernières vérités révélées ne seront contraires à la raison , mais elles lui seront toujours supérieures et inaccessibles. Et nous , pour qui la nature garde déjà d'impénétrables secrets , nous qui ne trouvons que mystères , obscurités impénétrables jusque dans la germination d'un grain de blé, nous serons loin de nous étonner des mystères contenus dans la révélation divine. Cette foi, qui est la base de toute science humaine, nous étonnerons-nous de la retrouver dans la science de Dieu? Avant de comprendre par nous-mêmes, nous devons, en mille occasions , nous en rapporter à autrui , et il serait insensé de ne pas le faire : renierons-nous assez notre raison pour refuser cette adhésion , alors que celui qui nous parle est un Dieu? — De cette adhésion de la foi nous ferons un hommage de dépendance au Dieu qui nous parle. De ces mystères, en les étudiant et en cherchant à nous en pénétrer, nous ferons le plus noble
et le plus grandiose exercice de notre raison (1). Nous ne serons jamais plus des êtres raisonnables que quand nous appliquerons notre raison aux enseignements d'un Dieu, fussent-ils mystérieux et impénétrables. — Que Dieu nous enseigne des vérités accessibles à la raison, ou que ces vérités soient d'un ordre suprarationnel, Dieu ne fait qu'user du premier et du plus naturel de ses droits. — Prétendre que Dieu s'abaisse est insensé. Si Dieu ne s'est pas abaissé en créant l'homme, comment s'abaisserait-il en s'occupant de lui et en s'entretenant avec lui?
Dieu qui révèle des dogmes à croire peut aussi révéler des préceptes à pratiquer. Dieu donne à l'homme les préceptes naturels, ceux dont l'observance est rigoureuse pour que l'homme se conserve dans les conditions de sa création. Aussi ces préceptes sont-ils universels et immuables. — Mais Dieu, pour affirmer davantage son domaine souverain, et procurer à l'homme plus de mérite dans une obéissance plus multiple et un perfectionnement plus complet, Dieu peut lui révéler des préceptes positifs. Ces préceptes varieront selon les temps et les peuples, et seront comme le couronnement de la loi naturelle.
De ce que la loi naturelle est gravée au cœur de chaque homme, peut-on conclure à l'inutilité de sa proclamation? Non, car qui ne sait combien l'homme est négligent et oublieux? Hélas! avec quelle facilité déplorable ses
(1) « La raison éclairée par la foi peut, en cherchant avec soin, piété et modération, acquérir, non sans fruit, quelque intelligence des mystères, soit par leur analogie avec les choses qu'elle connaît naturellement, soit par la connexion des mystères eux-mêmes entre eux et avec la fin dernière de l'homme; jamais cependant elle ne devient capable de les pénétrer comme les vérités qui constituent son propre domaine. » Concile du Vatican , De fide catholica, cap. IV.
passions arrachent et brisent au dedans de lui ces tables de la loi? La promulgation divine sauvera ces préceptes de l'obscurcissement et de la mutilation.
Quant aux préceptes positifs, il est aisé de voir combien heureusement ils précisent, complètent, mettent en relief les articles de la loi naturelle. L'histoire montre les prodiges de vertus accomplis là où les préceptes positifs se sont surajoutés à la loi naturelle, et au contraire à quels monstrueux excès , à quelle dégradation effroyable aboutissent l'idolâtrie et l'impiété qui ne gardent que cette loi.
La Révélation est possible : Dieu pouvait parler à l'homme. Ajoutons que cette Révélation était nécessaire.
Nécessité d'une Révélation.
Dieu assurément pouvait parler à l'homme, sa créature raisonnable, faite pour entendre sa voix, recevoir ses préceptes, accepter ses vérités transcendantes, et trouver à ce divin et adorable contact sa dernière et sa plus éminente perfection.
Mais Dieu le devait-il?
Par ce mot nous n'entendons certes pas nécessiter Dieu. Dieu, qui était libre de créer, était libre de placer ses créatures à tel rang, à telle distance, en tel éloignement qu'il lui plaisait. L'homme ne peut pas plus demander compte à Dieu du fait que de l'absence de Révélation.
Voici le sens unique de la question. Connaissant Dieu , sa sagesse, sa bonté infinie, sa paternelle sollicitude
pour l'homme, croirons-nous qu'il laisse l'homme sans Révélation , alors que cette Révélation est urgente , pour l'homme ; alors que sur Dieu lui-même elle fera rejaillir une incomparable gloire? La Révélation est-elle urgente? A-t-elle été d'une splendeur digne de Dieu? — Si oui, tenons pour assuré qu'elle existe.
I. ha Révélation envisagée par rapport à V homme. — Rien ne nous en démontre l'urgence comme le spectacle que nous offre le monde païen , effroyablement dégradé , malgré les lumières de sa raison et le dictamen de sa conscience.
Nier la raison naturelle et sa force à nous élever à l'idée de Dieu, de justice, de culte, de récompense, de châtiment, etc., serait une erreur grave et un grave danger. — Mais de ce que l'homme ait pu, ne concluons pas à l'inutilité d'un secours supérieur.
Ces forces naturelles de l'homme se sont trouvées vaincues et foulées par des adversaires victorieux. Tel est le fait, fait immense, fait douloureux, qui remplit toute l'antiquité païenne, qui reparaît dans nos sociétés modernes aussitôt qu'elles répudient la Révélation. 1° Ce fait, constatons-le; 2° puis, avec saint Thomas, raisonnons-le.
1. C'est la foule d'abord, c'est-à-dire la presque totalité du genre humain; puis ce sont les philosophes, l'élite de la sagesse et du savoir, dont nous devons tour à tour constater la désastreuse impuissance.
La foule nous sera vite connue. Nous la trouvons aux pieds de divinités vicieuses, immondes, cruelles. Les
90 CHAPITRE Vil.
dieux du paganisme sont les vices même de l'homme personnifiés et adorés. Dans les plus brillantes époques de la civilisation grecque et romaine , un culte le plus monstrueux fait le fond des hommages que Dieu peut désormais recevoir de la terre. « Tout était Dieu, dit Bossuet, excepté Dieu lui-même, et l'univers n'était plus qu'un temple d'idoles. » Et quelles idoles! non-seulement le bois, la pierre, l'eau, le feu, les astres, les tyrans mis au tombeau, les derniers des misérables, mais les bêtes les plus répugnantes, les serpents, les singes, etc. Voilà Dieu! Et voici aux pieds de cette divinité, le monde entier qui se prosterne.
La conscience est déformée comme la religion; elle suit le culte dans la même fange et dans le même sang. La plus brutale volupté est devenue la règle commune, et une cruauté sans nom envahit à sa suite toutes les classes et tous les peuples. Les êtres faibles, l'enfant, la femme, le vieillard, le pauvre, l'estropié, l'étranger, le vaincu ne sont plus que des victimes condamnées sans refuge, sans défense, sans pitié, sans scrupule, aux tortures, à l'infamie, à la mort. L'enfant difforme ou maladif n'est qu'un fardeau dont on se décharge : on l'expose et il meurt. Le vieillard, cette chose devenue sacrée par le Christ, est, dans le paganisme, voué comme l'enfant au mépris, à l'abandon et à la mort. — Que dire de la femme? Comment peindre sa misère et son abjection? Elle n'est qu'une chose dont on trafique, qu'on change, qu'on délaisse, qu'on souille, qu'on opprime, à laquelle on enlève tout droit, toute prérogative, et que l'on peut torturer à l'aise. — Telle est la société libre. Au-dessous d'elle, formant les deux tiers de la société, gisent dans une abjection sans nom les esclaves. L'esclave antique est traité comme jamais bêtes de somme
ne le furent. Le torturer, le mutiler, le tuer, sont des choses indifférentes, que l'on accorde au plus léger caprice du maître. A Sparte, on les réunit en troupeau, et la jeunesse armée se rue sur eux pour leur donner une chasse sanglante. A Rome, ils pourrissent dans l'Ergastulum, et s'ils deviennent dangereux, on les massacre par milliers. — Le vaincu, le prisonnier, sont réservés aux tueries du cirque : dans une seule fête publique, un Romain opulent en fait périr dix mille et plus. Et c'est le jeu ordinaire, le cours naturel des choses; pas une plainte, pas même un étonnement : le métier de ces multitudes est d'égayer de leur agonie sanglante les réjouissances du peuple ou les fêtes des particuliers.
Détail plus monstrueux encore : ces atrocités trouvent les lois ou muettes ou complices, et souvent ce sont les lois elles-mêmes qui en font l'abominable prescription.
Saint Paul , qu'appuient beaucoup d'auteurs païens , nous montre la société entière vouée au culte du démon ; menée par lui comme un bétail inconscient aux plus effroyables pratiques de superstition et de théurgie. Nonseulement le vrai Dieu n'est plus connu ni servi; nonseulement la conscience est foulée et la morale étouffée dans un océan de vices, mais le démon lui-même remplace partout le Dieu véritable que la raison humaine ne veut plus reconnaître et adorer.
Telle était la foule. Mais la foule possédait au milieu d'elle une aristocratie du savoir et de l'intelligence. Nous trouvons dans l'antiquité païenne des esprits de première force, des génies dont les éclairs nous étonnent encore et nous arrachent l'admiration : un Platon, un Aristote, un Socrate. Derrière eux, toute la troupe des philosophes, qui pensent, qui étudient, qui ont mission d'apprendre la vérité et de la communiquer aux autres. —
Or, ]es philosophes ont-ils pu illuminer la société antique? Ont-ils su y maintenir la notion et le culte du vrai Dieu? Ont-ils sauvé la conscience du grand naufrage où elle périssait? La raison humaine, en un mot, a-t-elle pu se passer d'une révélation divine?
Rien n'est triste et honteux comme le spectacle qu'offre la troupe de ces philosophes dont la mission devait être d'éclairer les autres.
Après leurs plus belles inspirations sur Dieu, nous les voyons à la fin chanceler, perdre pied, et tomber dans l'incertitude. Ils ne savent pas, ils déclarent n'être plus assurés de rien. « Un Dieu seul , dit Cicéron , peut reconnaître laquelle des théories philosophiques est la vraie (1). » Et encore : Voilà « ce que j'ai à vous dire de la divinité ; non pas que je veuille nier son existence , mais pour que vous puissiez juger quelles obscurités impénétrables entourent cette question. » Pour les platoniciens , Dieu doit être de forme ronde. Pour Thaïes, Dieu est une intelligence unie à l'eau. Anaximande fait la divinité comme les hommes. Anaximène déclare que Dieu n'est rien autre que l'air. Pour le Crotoniate, Dieu c'est le soleil, la lune, les astres. Pour Pythagore , Dieu c'est le monde entier; pour Empédocle, ce sont les quatre éléments, « Rien, dit encore Cicéron, ne peut donner une idée des variations d'Aristote sur Dieu et son essence. » Zenon fit Dieu, tour à tour, l'air, les astres, les années et les mois. — Voilà où en était venue la raison humaine sur la première et la plus fondamentale des questions! « Il n'y a pas, dit Cicéron, d'absurdité si énorme qui n'ait été crue et professée par quelque philosophe (2). »
(1) De nalur. Deor.
(2) De Divi, II, 58.
D'ailleurs un obstacle invincible à leur orthodoxie religieuse était leur vie désordonnée, et le mépris auquel cette vie les vouait aux yeux de la foule. Corrompus et corrupteurs , les voluptés les plus innomables étaient les leurs, et leur ignominie n'avait d'égal que leur orgueil et leur cupidité.
Puis, comment eussent-ils pu même éclairer, instruire la foule, quand leur lâcheté les empêchait de répudier les impiétés extravagantes du vulgaire? Persuadés de l'inanité des dieux du paganisme, ils sacrifiaient à ces dieux; convaincus de la sacrilège folie du culte païen , ils se donnaient comme les fidèles de ce culte (1).
Enfin eussent-ils été chastes, probes, vertueux et héroïques, ils faisaient avant tout profession de dédaigner la foule, de fuir le vulgaire et de former une étroite famille de sages et de savants. L'idée d'ëvange'liser ne vint à aucun d'eux. « S'il est difficile, disait Platon, de trouver le Créateur de l'univers, il est impossible de le faire connaître à tous (2). » « La sagesse, dit un autre, va au petit nombre et fuit la multitude (3). »
Concluons. Eussent-ils connu la vérité, ils eussent refusé d'en enrichir le monde. Mais cette vérité même « s'évanouit, » c'est l'admirable mot de saint Paul, au milieu de leurs orgueilleuses et stériles investigations. Un cri s'échappe de l'âme des plus sages et des plus sincères : ils confessent que UN DIEU SEUL PEUT INS- TRUIRE L'HUMANITÉ (4).
(1) Cicéron, De Leg.,U> 10, 12; — Platon, De Rép., IV, v; — Socrate, Men., 1,3; — Xénophon, Apolog., XXIV.
(2) Tim.
(3) Cic, De nalur. Deor.
(4) « Platon, dans ses Dialogues. »
94 CHAPITRE Vil.
2. Certes ce qui précède plaide déjà bien victorieusement en faveur de la nécessité d'une révélation divine : achevons de nous convaincre de cette nécessité.
La question véritable n'est pas de savoir si certains esprits privilégiés auraient pu parvenir naturellement, aux vérités religieuses, la question est celle-ci : tous pouvaient-ils, sans la révélation, y parvenir? Non, c'eût été impossible, répond saint Thomas : — un très petit nombre d'hommes fût parvenu à la connaissance de Dieu. — 1° Parce que le vulgaire manque d'une intelligence assez élevée et assez puissante. 2° Parce que la foule est forcément courbée vers les travaux d'où elle tire sa subsistance quotidienne. 3° Parce que la connaissance de Dieu suppose toute une longue carrière d'investigations , de recherches, de méditations, dont la foule est incapable. 4° Parce que, dans l'homme, les lumières intellectuelles sont sans cesse obscurcies par les passions. 5° Parce que, même après avoir triomphé des précédents obstacles, l'homme ne pourrait échapper aux fluctuations de l'incertitude (1).
Conclusion dernière. « Il fallut donc, dit saint Thomas, que, par le moyen d'une révélation et avec une certitude absolue, la vérité sur Dieu et les choses divines fût apprise aux hommes. »
Suppposez maintenant que Dieu, prenant en pitié cette dégradation et cette impuissance où il trouve sa créature, vienne à elle, lui parle, l'instruise, la fixe sur toutes les questions qu'il lui importe de savoir. Quelle sécurité! Quelle paix lumineuse! Quel repos pour l'intelligence et pour le cœur ! — Cette parole sera toute d'autorité : par conséquent plus d'hésitation possible , plus de
(1) S. Thom. contra Cealiles, lib. I, cap. iv.
LA KÉVÉLÂTION. 95
recul ni d'écart. — Cette parole sera toute de clarté : donc l'humanité entière y puisera d'égales lumières; le savant creusera cet abîme sans l'épuiser, et l'ignorant s'abreuvera avec une égale abondance à ces divines eaux. — Cette parole sera toute d'immutabilité; l'homme échappera à ce douloureux tumulte des systèmes succédant aux systèmes, des affirmations s'écroulant sur des affirmations contraires. — Cette parole sera toute de sainteté; elle viendra de la Sainteté infinie, elle aura, pour relever, purifier, soutenir l'homme une force et une onction que la terre ne lui eût jamais données (1). — Enfin cette parole sera toute de plénitude. Tout ce que l'homme a besoin de savoir sera écrit et aucune obscurité ne restera dans les redoutables questions que l'esprit humain se posait dans l'impuissance et le désespoir.
II. La Révélation far rapport à Dieu. — La Révélation, œuvre de miséricorde, sera aussi une œuvre de gloire. Mesurez l'effet prodigieux de la Révélation. Par elle l'homme est désormais fixé avec une inébranlable sécurité dans les vérités naturelles , où , en fait , nous l'avons tout à l'heure trouvé impuissant et égaré. — Mais ce n'est là que le début d'une œuvre grandiose. La Révélation transporte l'homme dans un monde inconnu et supérieur. Elle est pour l'homme une création nouvelle, divine, immense, d'une incomparable splendeur. C'est Dieu lui-même qui se découvre, c'est la sphère infinie
(1) Nous avons développé ces idées dans notre ouvrage : les Psaumes étudiés, etc., t. I.
96 CHAPITRE Vil.
des vérités divines qui s'illumine au regard surhumain de la foi.
Et qu'arrive-t-il lorsque, par la Révélation, l'homme connaît Dieu tel qu'il est, et, en Dieu toutes les vérités supérieures? « L'homme, dit saint Paul, en contemplant la lumière , devient lui-même lumière dans le Seigneur (1). » Une équation magnifique fait de lui et de Dieu « un même esprit. »
Et le reste suivra. Uni à Dieu par la foi, l'homme le sera par la grâce , il deviendra dès ici-bas , un être divin. Les plus splendides l'orneront tout entier. Il sera par la foi et la grâce rendu apte à jouir de Dieu après les années de l'épreuve. — Par ce fait seul que Dieu nous aura parlé, nous serons constitués, non plus en serviteurs, mais en amis, mais en fils et en fils bien-aimés, en héritiers éternels. Car tout cela est la suite de la Révélation par laquelle Dieu condescend jusqu'à nous et nous élève jusqu'à lui (2).
(1) II ad Corinlh., in, 1S.
(2) « Pour que la raison humaine ne se trompe ni ne s'égare dans une affaire aussi grave et de cette importance il faut qu'elle s'enquière soigneusement du fait de la Révélation.
Et combien nombreuses, combien admirables et splendides sont les preuves par lesquelles la raison humaine doit être amenée à celte conviction profonde 1 » Encyclique de Pie IX du 9 déc. 1846.
Les signes divins de la Révélation.
Si Dieu daigne parler à l'homme , instruire l'homme de la religion, lui imposer des dogmes à croire, des préceptes à pratiquer et lui annoncer des biens futurs en récompense : — cette grande parole, ce grandiose événement doit se révéler au monde, dans toute la suite des siècles, par des signes absolument certains.
Il ne doit pas être plus possible de confondre la parole de Dieu avec la parole humaine que la lumière du soleil avec nos vulgaires flambeaux..
Dès que le soleil se montre C'est lui! Dès que la
Révélation apparaît : voilà Dieul Le monde devant la Révélation, c'est Pierre tombant aux pieds du Christ, vaincu et foudroyé par l'évidence : tu es le Christ fils
du Dieu vivant Et à quel autre irions-nous? Tu as les
paroles de la vie éternelle. — L'homme a des paresses et des oublis, la Révélation doit le réveiller et le subjuguer par son extraordinaire et tout divin éclat. — L'homme a des perversités qui lui font nier au profit de ses passions, cette parole de Dieu qui les refoule : il faudra que l'évidence soit telle et Dieu si visible, que l'homme en niant
sache qu'il ment à la certitude. — L'homme rencontrera des contrefaçons sacrilèges de la Révélation : il est urgent qu'il y ait de cette Révélation des marques si divines que tout danger d'erreur soit à jamais impossible. — Ce qu'il importe surtout d'atteindre, ce n'est pas le lettré et le savant, c'est la multitude, le vulgaire : il faudra donc que les signes divins de la Révélation soient d'une telle clarté, d'une simplicité si grande, que le peuple les aperçoive aussi victorieusement que les philosophes.
En un mot, Dieu parlant au monde, doit marquer sa Révélation d'un signe visible, accessible à tous, incommunicable , impossible à contrefaire aussi bien qu'à nier.
Ce signe est double, c'est le MIRACLE et c'est la PRO- PHÉTIE.
Le miracle signe divin de la Révélation.
1. Le miracle est un fait visible. C'est un fait comme tous les autres , mais opéré par Dieu au lieu de l'être par l'homme. Lazare est mort; il est mort depuis quatre jours, déjà sa putréfaction est insupportable. Je vois ce cadavre , cette tombe ; toute une foule immense les voit avec moi : c'est un fait visible, palpable. — Or, Dieu vient à ce cadavre , qu'aucune force naturelle ne peut rendre à la vie, sur lequel Dieu seul a empire. Dieu parle, le mort ressuscite , tous le voient plein de vie.
Celui qui tout à l'heure était pourriture, le voici, sur un mot de Dieu, plein de force, de santé et de vie. — Voici un aveugle-né. Nulle force naturelle ne peut lui
donner la vue sans laquelle il est venu au monde, Dieu seul le peut et le fait. L'aveugle-né voit. Toute la ville avait connu cet aveugle : toute la ville le retrouve voyant : voilà un fait devant lequel tous sont aptes à conclure, que l'histoire peut consigner et transmettre : c'est un fait visible.
L'incrédulité ne peut donc pas objecter l'impossibilité de constater le miracle. Le miracle est un acte comme les autres, sauf qu'il est absolument et incontestablement divin. — Quand Renan exige de Dieu que Dieu n'opère de miracles qu'en plein Institut, Renan n'est qu'impertinent; il n'est ni logique ni raisonnable. Tout homme peut constater un fait visible, tout homme peut constater qu'un mort est , par Dieu , rendu à la vie ; un aveugle à la lumière.
2. — Le miracle est un fait exclusivement divin. Dieu seul a établi les lois qui régissent le monde : Dieu seul peut y déroger. — L'homme use des forces naturelles ; il les développe , il en tire d'admirables effets ; on peut, en figure, parler des « prodiges » de la science ; mais ce que l'homme n'a pu et ne pourra jamais, c'est déroger aux grandes lois de la nature, en suspendre le cours d'une volonté, d'un mot, d'un geste instantanément. L'homme pourra-t-il jamais arrêter un astre dans sa marche ? Arrêter la mort dans son œuvre? L'homme créera-t-il un organe? L'homme rétablira-t-il instantanément un membre mutilé ? Nous ne connaissons pas sans doute toutes les forces de la nature, mais nous savons parfaitement en quels cas précis ces forces s'arrêtent et se brisent. — Le miracle, dont Dieu seul est l'auteur, se distinguera toujours des prestiges du démon. Ceux-ci s'arrêtent à des limites que la puissance divine ne connaît pas. Le démon ne se sert de sa science physique et de sa force que pour
séduire et égarer les hommes : son but est finalement mauvais, et ses adeptes sont reconnus pervers à leurs œuvres. — Sans doute les fausses religions ont essayé du miracle pour s'accréditer. Mais entre ces essais débiles ou extravagants et la majesté des œuvres divines l'abîme est infranchissable. Parvenir à une ressemblance quelconque quant au nombre , à la suite , l'éclat, la noblesse, l'authenticité , la sainteté des miracles du christianisme, restera toujours d'une impossibilité absolue. Rarement du reste on n'a osé produire ces mensonges; quand on l'a fait , ils sont tombés bien vite sous le ridicule et le mépris.
3. Le miracle est un fait exceptionnel. Il est nécessaire à Dieu pour se faire voir; mais c'est sa rareté même qui doit lui conserver sa force et son efficacité. Dieu est prodigue de miracles chaque fois que leur action est nécessaire; il les rend plus rares à mesure que la foi s'établit et que la Révélation suit son cours normal et victorieux.
De ce que le miracle n'est jamais qu'une exception, une dérogation rare et rapide aux lois de la nature, nous pouvons conclure à l'inanité, de cette objection : le miracle est impossible, car ce serait le renversement de toutes choses. Une exception ne renverse jamais la règle, mais bien plutôt elle la confirme.
L'incrédulité n'est pas plus heureuse quand elle déclare le miracle impossible comme supposant en Dieu intermittence de volonté et changement. L'Éternel qui a décrété les lois a décrété en même temps, dans un même acte de volonté , les exceptions qu'il y apporterait durant le cours des siècles.
4. Le miracle est un fait universellement cru dans l'humanité. Tous les peuples ont prié, tous ont de-
mandé à Dieu ces effets miraculeux de sa puissance, tous en ont appelé à sa bonté des désastres où ils se voyaient plongés; en un mot, tous ont réclamé de Dieu des miracles. Donc l'humanité a toujours cru à la possibilité, à l'existence, à la divinité du miracle.
Mais quoi! ceux-là même qui le nient s'en font les apologistes involontaires. Qui nient le miracle? L'athée et le déiste. Or, pour se débarrasser du miracle, l'un anéantit Dieu, l'autre reconduit. Tous deux reconnaissent donc que si Dieu existe, et s'il s'occupe de ses créatures raisonnables et se révèle à elles, il peut et doit le faire en se manifestant par le miracle.
5. Enfin, et c'est là le point central de tout cet enseignement, le miracle est un fait nécessaire, supposé la Révélation. « Le miraculeux est la conséquence immédiate, le caractère indispensable de toute Révélation, et c'est par ce moyen qu'elle affirme sa nature et sa mission à toutes les époques et devant tous lès hommes. Le miracle c'est la grande parole de la Révélation écrite parle doigt de Dieu, visible, claire, indéniable. Il fallait que la parole divine fût démontrée aux hommes par des faits divins, que la Sagesse de Dieu se distinguât nettement de celle de l'homme par un déploiement d'œuvres divines et que l'action divine servît de cachet à la parole de Dieu (1). » Quand l'Homme-Dieu dut faire, sous les sanglants dehors de l'expiation , apparaître sa divinité , le miracle devint son introducteur et son témoin. Quand le christianisme aussi faible, aussi honni, aussi sanglant, s'offrit au monde pour le vaincre et le subjuguer, ce fut le miracle, toujours le miracle, qui
(1) Hettinger, II, 180.
devint le levier pour soulever le monde, l'arme pour le renverser, la force divine pour le reconstruire.
La Prophétie signe divin de la Révélation.
Le premier signe divin est le miracle : le second est la prophétie.
1. La prophétie , comme le miracle, est un impossible dont l'homme est absolument exclu , et où Dieu seul a accès. Voilà ce qui fait de la prophétie le signe incommunicable de Dieu.
L'homme peut conjecturer . S'il est médecin , homme politique, homme de réflexion et de calcul, il peut déduire de causes naturelles des événements et des faits qui échappent au vulgaire. L'astronome avec ses supputations annoncera le lever, le coucher, le passage, l'éclipsé des astres, les perturbations probables de l'atmosphère : ce n'est pas là la prophétie.
La prophétie, telle que nous l'entendons, telle que nous l'attribuons à Dieu seul, est l'annonce d'un événement futur impossible à prévoir, comme ne dépendant d'aucune loi naturelle. Un événement est annoncé longtemps à V avance; il est annoncé clairement, dans ses circonstances, dans ses détails. A l'heure annoncée, l'événement se vérifie sans qu'il ait été possible à aucun calcul de le prévoir. Voilà une prophétie. Après tant de siècles un homme naîtra, qui opérera telles œuvres, mourra de telle mort, portera tel nom. Et sans se contenter de
retracer les grandes lignes de cette existence , on détaille par le menu les circonstances les plus compliquées et les plus particulières : voilà la prophétie.
A qui appartient-elle? A Dieu seul. Pour Dieu seul, en effet, l'avenir est ce que le présent est pour nous. Dieu embrasse tout d'un unique et actuel regard. — Pour l'homme, au contraire , rien n'est fermé, obscur, impénétrable autant que l'avenir.
Non , l'avenir n'est à personne , L'avenir est à Dieu.
« De quoi demain sera-t-il fait? » L'homme ne peut répondre à cette question; comment plongerait-il dans un avenir lointain?
2. De cette notion de la prophétie tirons les conclusions invincibles que voici. Partout où il y a prophétie véritable, Dieu est là : toute doctrine, toute Révélation marquées au signe de la prophétie, viennent infailliblement de Dieu.
Telle fut la croyance universelle. C'est l'humanité entière, c'est le bon sens de tous les peuples et de tous les âges qui disent avec Cicéron : « Voici deux choses réciproques : S'il y a des prédictions, il y a des dieux; et s'il y a des dieux, il y a des prédictions (1). » L'invincible croyance du genre humain a été que Dieu se montre dans la prophétie, que Dieu daignant parler à l'homme devait donner à sa parole cet incommunicable cachet d'authenticité. Proudhon disait : « Si l'on peut me montrer dans l'Ancien Testament une seule ligne
(1) De divinat.
se rapportant au Nouveau, je me tiens pour battu (1). » Que ne fit-il la preuve! Ce n'est pas une ligne, mais cent, mais mille, qu'il eût trouvées.
Concluons avec Hettinger. « Il reste donc vrai que le miracle et la prophétie sont les formes que prend la Révélation divine pour se présenter aux hommes. Le prophète est l'organe inspiré de la Révélation. La prophétie est l'expression d'une sagesse surnaturelle et le miracle, la manifestation d'une puissance également divine. Ils forment l'un et l'autre les signes caractéristiques de la Révélation. La Révélation est-elle nécessaire, le miracle et la prophétie le sont aussi (2). »
(1) Les objections élevées contre les prophéties sont misérables. Les événements, dit le rationaliste, étant fixés par la prophétie, l'homme n'est plus libre. Comme si la prophétie qui les annonce empêche le libre arbitre qui les accompliran , en quoi la science de Dieu détruitelle le libre arbitre que nous sentons parfaitement en nous? L'avenir, dit-on encore, n'existant pas, est impossible à prophétiser. Comme si les événements à venir n'existaient pas pour Dieu !
(2) Hettinger, Apolog., II, p. 200.
ior
La transmission des signes divins.
Valeur du témoignage.
Dieu marquera sa Révélation du signe divin de la prophétie et du miracle : mais ce signe, comment arrivera-t-il jusqu'à nous? Comment le pourrons-nous constater ?
Exiger que Dieu se présente à chaque homme , fasse devant chaque homme des miracles, annonce à chaque homme des prophéties; est tout aussi déraisonnable qu'exiger dans les connaissances naturelles une constatation personnelle de chaque objet de nos études. Exiger, par exemple, que pour savoir la géographie chacun parcoure tous les pays du monde; que pour s'initier à l'histoire, les siècles reculent et déroulent de nouveau toute la trame des événements; que pour assurer l'authenticité des œuvres du génie humain, chaque auteur illustre écrive sous les yeux de chacun des lecteurs de tous les siècles ; que pour avoir la certitude de sa propre parenté et des choses de sa famille, chacun ait été le
contemporain et le témoin de ses ancêtres! Nous enfonçons dans l'absurde. Pourquoi? Parce que nous supposons que la seule manière de nous rendre assuré d'un fait est de l'avoir vu de nos yeux.
I. Tandis qu'il n'en est nullement ainsi ni pour l'individu, ni pour la famille , ni pour la société , ni pour l'humanité toute entière. Partout, au contraire, règne la solidarité, partout l'homme se soude à ses semblables, devient un avec eux et reçois de ceux qui l'ont précédé un patrimoine de vérités et de science que ses descendants à leur tour tiendront de lui.
Comment prenons-nous rang dans la vie? Chacun de nous y arrive nu, isolé, sans lumière, nouveau venu, étranger à tout. Comment entrera-t-il en communication avec ce monde dont il est l'hôte , avec cette famille dont il est membre?
Par le témoignage. Tout lui viendra de là; sans le témoignage il resterait dans le monde , étranger au monde, éternellement isolé dans un exil sans issue. C'est le témoignage qui lui donnera tour à tour des ancêtres , un passé, une histoire. C'est par le témoignage qu'il prendra place au foyer qui est le sien. Plus tard, c'est du témoignage encore qu'il recevra l'initiation de la science. Lui-même n'aura rien vu, rien constaté encore, mais les autres , dans lesquels il a foi, auront, vu et constaté pour lui : le témoignage seul lui vaudra tout le reste.
D'où vient le patrimoine d'une famille? D'où, sinon du témoignage, ce témoignage qui unit les descendants aux ancêtres, et fait des uns et des autres un seul ensemble?
Sans le témoignagne où serait la vie d'un peuple?
Comment aurait-il un passé? Comment, de siècle en siècle, s'ourdirait la trame de son histoire? Supposez un instant que le témoignage se dénoue et se brise , à l'instant ce peuple s'exile de sa propre vie; il n'est plus qu'un étranger pour lui-même; il n'a plus même la science du chemin qu'il a parcouru, et, sauvage, inculte, sans notion, sans issue, il erre au jour le jour, comme ces peuplades nomades qui n'ont plus souci que de la pâture d'un jour.
Comment l'histoire existe-t-elle? Par le témoignage. Comment savons-nous que le genre humain a vécu ? Comment refaisons -nous ses annales? Comment parcourons-nous les champs où s'est déroulée sa vie? Par le témoignage, le témoignage toujours.
La conclusion invincible est donc celle-ci. Tout homme qui prétendrait, dans l'ordre naturel, se passer du témoignage serait accusé de folie. Supposez que cet homme vous dise. Je n'ai pas vécu au temps de l'Empire Romain , je n'ai pas assisté à ses guerres et à ses conquêtes : donc toute cette histoire est un mythe , donc tous ces faits sont chimères et mensonges. Cet homme vous dirait encore : Je n'ai pas vu Virgile écrire son poème, Tacite ses Annales, donc ces livres sont controuvés. Je n'ai pas vu Louis XIV ou Napoléon , donc ces héros sont imaginaires. Je n'ai pas assisté aux batailles de Bouvines ou d'Azincourt, donc cette victoire ou cette défaite françaises ne sauraient exister, etc.
Nous haussons les épaules : nous sommes en face d'un pauvre fou. Tant il est vrai que nous ne vivons que de témoignage, et que nos plus sûres vérités n'ont pas d'autre base que lui. Une seule chose nous est permise, nous est nécessaire : nous contrôlerons le témoignage, nous le scruterons, nous pèserons sa valeur,
nous nous rendrons compte de l'impossibilité où nous sommes d'être trompés par lui. Puis, cet examen terminé, ces précautions prises, le témoignage trouvé irréprochable, nous jouirons en pleine sécurité du trésor de connaissances que nous tenons de lui.
II. Si telle est la mission et la force du témoignage dans les choses naturelles, remarquons que cette mission et cette force ne sont pas autres dans les choses divines.
Le miracle est un événement visible, un fait extérieur, constatable absolument comme tous les autres faits. Celui qui l'opère est Dieu au lieu d'être homme, voilà tout. Qu'un prophète, au nom de Dieu et par la science de Dieu, parle ; qu'il annonce un événement futur : voilà qui est parfaitement constatable et que tous peuvent entendre , consigner, vérifier.
Le miracle et la prophétie seront donc, à un titre absolument égal, susceptibles de se transmettre par le témoignage. Il feront partie comme les autres faits du patrimoine commun de l'humanité et comme tout le reste se transmettront par le témoignage.
Le même témoignage qui me transmet et me garantit les œuvres de l'homme, me transmet et me garantit les œuvres de Dieu. — Impossible de le rejeter ici et de l'accepter là; impossible qu'il ait toute sa force pour Alexandre ou César, et devienne inacceptable pour Dieu. Impossible de nier l'histoire, de nier contre l'affirmation du genre humain. Le faire est d'une illogicité flagrante.
Des témoins se lèvent, revêtus de tous les signes de la véracité; ils ont vu, il ont entendu, ils affirment : qui osera dire qu'il n'y a pas là une source absolument
certaine de la vérité? Un "peuple entier est debout et témoigne ; qui osera repousser cette affirmation et récuser ce témoignage? — Parce que, au lieu de faits humains, ces témoins, ce peuple affirment des faits surnaturels, des œuvres opérées par Dieu : pourra- t-on ^renverser le témoignage , détruire les monuments , anéantir l'histoire? Non pas! Le tenter serait tuer la certitude et tomber, de chute en chute, jusque dans un scepticisme absolu.
Valeur du témoignage appliqué à la Révélation.
Ces principes inébranlablement posés, que nous restet-il à faire? Deux choses : exhiber les monuments historiques de la Révélation, montrer que les écrits sacrés renferment en eux toutes les preuves de véracité; et, comme ces écrits renferment des prophéties et des miracles en confirmation de leur doctrine, conclure que cette Révélation est bien et dûment l'œuvre de Dieu.