PRÉFACE
Nous avons donné, d'une plume courant bride abattue, la notice nécrologique de l'abbé Davin. Puisque nous devons coudre un bout de préface à son étude critique sur Bossuet, nous profitons de la circonstance, pour ajouter, à la notice, quelques menus détails. Nous demandons la permissions de dire encore quelques mots en guise d'introduction. InîeUigenti pauc.t.
Nous devons compléter d'abord notre article nécrologique sur Vincent Davin.
Dans la jeunesse, on pense à vivre ; dans la vieillesse, on pense à ne pas mourir. Non pas qu'un vieillard puisse être assez déraisonnable pour croire se soustraire au trépas ; mais il se flatte volontiers de l'ajourner un peu^ surtout s'il ne remarque, en sa personne, aucun signe de caducité. Tel était le cas de notre ami. Sauf un léger branlement de tête sur l'anse du cou, il avait vu les années s'accumuler sur son front sans trop lui'faire injure. Non-seulement il ne se servait pas de canne, mais sa démarche n'éprouvait ni incertitude, ni lenteur; ses yeux n'étaient pas faibles, ni ses oreilles dures. Une application sans effort le tenait aux longues études ; son esprit se :omplaisait au maniement des idées. Soit en conversation, soit plume à la main, il n'éprouvait pas de fatigue et puisait plutôt, dans ie commerce avec les esprits, un renouveau de vigueur. Sans présomption aucune, il pouvait se promettre de vivre longtemps ; et je ;rois qu'il se le promettait. Mais, ô mortels ignorants de leur des-
tinée ! Presque sans transition, sans ombre de pressentiment, le voilà passé de vie à trépas. Les chanoines l'attendaient pour ciianter la messe du chapitre ; un exprès vint leur annoncer sa mort. S'il eut, avant de rendre le dernier soupir, un moment pour élever son âme à Dieu, nous voulons l'espérer; nous l'ignorons. La mort, disait le Sauveur, vient comme un voleur de nuit.
Nous étions à cent lieues de toute prévision funèbre, lorsqu'une dépêche vint nous prier de rendre, à l'ami défunt, le dernier hommage et d'offrir l'adieu suprême. Une nouvelle si imprévue ébranle fortement l'âme ; elle éveille une foule d'idées et de sentiments, sans laisser à l'intelligence assez de calme pour s'en rendre compte. D'une main incertaine, énervée par la maladie, sans prendre le temps de la réflexion, il fallait se mettre à écrire. En ces rencontres, l'âme est en proie aux impressions contradictoires : d'un côté, elle éprouve une espèce d'hébétude ; de l'autre, elle se sent poussée à l'exaltation ; d'une part, elle voudrait se contenir pour prendre force, d'autre part, elle se voit emportée par une espèce de furie improvisatrice. La froide raison voudrait rester maîtresse, l'entraînement l'emporte; la clairvoyance voudrait tout dominer, la main court bride abattue, confiante au bienveillant concours de l'esprit. On voudrait tout dire, on sent qu'on ne le peut pas. On s'élance avec une espèce de désespoir ; c'est la pire tristesse du deuil qui vous étreint. C'est l'heure où il faut s'abandonner à Dieu.
Dans la vie littéraire, ces moments sont tragiques. On ne pense même pas à écrire ; on voudrait mettre son âme sur le papier, mais comment, on l'ignore. Nous n'en demandons ni pardon, ni compliment. Du moins, il nous reste une consolation, c'est de glaner dans le champ de la pensée et du souvenir ; c'est de ramasser une paille oubliée ou un épis perdu ; c'est de sertir ces fragments pour les raccorder avec le premier travail, et, du tout, former une couronne ou une gerbe que vous déposez pieusement sur la tombe. C'est bien dans ce sentiment que nous voulons compléter notre premier article.
A la différence de plusieurs qui n'ouvrent jamais la bouche sans parler d'eux-mêmes, sans célébrer leurs œuvres et prononcer leur panégyrique, l'abbé Davin ne proférait jamais un mot sur sa personne ou sur ses travaux. Ignorant l'art de se complaire aux fines satisfactions de l'amour-propre, même en conversation, il voulait servir encore la vérité et excellait à la rendre appétissante par de curieuses anecdotes. C'était un genre commun au xvif siècle ; Davin l'avait pris dans les vieux livres ; les journaux nous ont fait perdre cette tradition.
La Semaine religieuse de Versailles, n° du 28 février 1904, nous fournit quelques détails biographiques sur le chanoine défunt. Né le 3 octobre 1825, il appartenait à une très pieuse famille : son père était président d'une association qui portait le nom d'Œuvre de zèle, et, pendant une épidémie de choléra, mourut victime de son dévouement ; sa soçur était Fille de la Charité ; après cinquante ans de vie religieuse, elle s'éteignit à Egletons, dans la Corrèze, entourée de la vénération universelle : d'après la lettre de faire-part, il y a deux autres prêtres dans la famille. Distingué de bonne heure, par le curé de Tarare, pour son intelligence et sa piété, le jeune Davin se tourna résolument vers le sanctuaire ; son esprit l'y appelait, ses talents pouvaient lui promettre d'y rendre des services et même d'y briller ! Prêtre en 1849, il professait les humanités dans un collège de son diocèse, lorsqu'une vacance à Sainte-Geneviève lui ouvrit
les portes de la capitale. La Semaine ajoute qu'il fut aumônier au Lycée Henri IV, puis aumônier des sœurs de la Miséricorde, enfin aumônier des Augustines à Versailles.
La Semaine est une bonne fille ; pour ne pas faire parler d'elle, elle s'abstient de parler des autres. Si Davin eut, à Paris, deux ou trois stations du chemin de la croix, elle n'en souffle pas un mot. Ce n'est pas nous qui chercherons jamais querelle à la modestie ; cette placidité d'humeur ne nous empêche pas de louer qui souffre persécution pour la justice. Mais, par exemple, nous ne comprenons pas comment la Semaine peut reculer la nomination de Davin au canonicat, jusqu'à 1871. C'est bien en 1867 que Vincent Davin fut très canoniquement nommé chanoine par Pierre Mabile, évêque de Versailles. Pendant quatre ans^ l'évêque joignit de ses deniers^ aux honoraires de l'aumônier des Augustines, une componende canoniale. Nous tenons ce fait de deux prêtres du diocèse, chroniqueurs tous les deux, tous les deux capables, pour crime de hardiesse, de se faire pendre par la langue ; nous ne cro}'Ons pas cependant que cette confidence puisse les conduire au gibet.
Diverses correspondances nous donnent des détails sur la vie intérieure du chanoine. Comme tous les hommes d'étude, l'abbé Davin vivait dans l'isolement nécessaire au recueillement de la pensée et aux travaux d'érudition ; s'il eût été plus répandu, il eut été moins fort ; aussi ne se prodiguait-il pas. Des relations aimables avec deux voisins ; des relations d'études avec les Jésuites et avec des ecclésiastiques d'élite : c'est tout. Le chanoine n'allait même pas à l'évêché, avec ses collègues ; il se contentait d'envoyer sa carte, en signe de communion apostolique. Si quelques prêtres voulaient éviter Davin, nous l'ignorons ; ce serait tant pis pour eux. Dans la vigueur de sa foi, Davin poussait ses convictions jusqu'à la naïveté. A son âge, il croyait, comme, à vingt ans, qu'il y a un droit canon obligatoire pour tout le monde et ne faisait pas profession d'estime pour ceux qui mettent les canons dans leur poche. Au fait, l'ordre social provient du respect des lois ; là où les lois sont violées impunément, persévéramment, froidement, il n'y a plus d'ordre, ou, s'il y a un ^rdre, c'est un ordre artificiel, qui tient à l'intérêt ou aux passions..
des lionuncs, et qui est, comme eux, ;\ hi merci des circonstances, sans grand souci de la justice.
Un prôtre nous écrit : « Pour moi, M. Davin est le prêtre le plus distingué du diocèse, comme conduite et comme érudition. Où est-il le prêtre qui ait autant écrit que lui en faveur du droit, des règles de l'Hglise et de la défense du Saint-Siège? Souvent et longtemps, il fut un des consulteurs de la Nonciature ». Mon Dieu . convenons qu'il n'en faut pas plus pour exciter quelque jalousie. Aristide fut proscrit pour sa justice : cette vertu, célébrée de tout le monde, fatiguait les beaux esprits d'Athènes. Un prêtre éminent par ses talents ne peut pas plaire ; s'il se distingue par une rare application au travail, c'est un reproche pour tant d'autres qui passent leur vie grandement occupés à ne rien faire ; s'il publie dix, quinze, vingt volumes, sachant ce qu'il dit et le disant bien, ne paraissant que le visage pensif et l'auréole au front, que voulez-vous qu'en pense le clergé du diocèse ?. Je ne vois d'autre alternative que de le conduire au Capitole ou de le précipiter de la roche Tarpéienne. L'un est plus facile que l'autre et plus agréable surtout à cette poussière orgueilleuse des hommes de néant. C'est un maître ; nous le savons bien : tuons-le. Tempus edax rerum atque homo edacior ipse.
Ce sujet pourrait prêter aux réflexions tristes. En allant au fond des choses, il faut bien convenir, puisque la soumission à l'autorité est nécessaire, qu'il vaut mieux obéir à une autorité savante et modeste, qu'à une autorité ignorante et présomptueuse. Avec un petit esprit, il n'y a rien à faire ; avec un grand esprit, on peut toujours espérer. Mais voilà : ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on méprise les savants ; et la France est en train de mourir.
Vilipendés ou non, je crois bien qu'il y aura toujours des écrivains ecclésiastiques, des hommes à la tête de fer et aux entrailles d'airain, qui savent se crucifier à une plume et réparer, comme disait Cassiodore, les injures du roseau à la Croix. Entre le sacerdoce et la science, il y a une alliance naturelle ; le pouvoir de faire les fonctions sacrées s'accommode merveilleusement d'un savoir qui augmente son prestige et décuple sa force. Les écrivains sont comme les dix justes qui, à Sodome, eussent empêché les ténèbres de s'épaissir
et la foudre d'éclater ; avec leur petite arme de combat, ils soutiennent le ciel, comme les Gaulois se flattaient de le soutenir, avec leurs lances. Si basses que soient les populations affolées d'indifférence, il y aura toujours quelques familles pour s'élever au-dessus de la motte de terre et ne pas s'accroupir devant le veau d'or. Grâce à la sélection des clercs, il se trouvera toujours parmi eux quelques esprits d'élite, et, même dans les séminaires de rétrécissement, ils ne consentiront pas à vivre, comme de faibles oiseaux, en cage. Ces sortes d'hommes se font tout seuls, par une vocation divine qui les pousse et ne leur envoie des épreuves que pour favoriser leur agrandissement. L'étroitesse même de leur berceau, qu'ils rejettent du pied, leur fournit une base d'élan et leur prépare un piédestal. Je ne crois pas, au surplus, qu'on les dédaigne autant qu'on le dit. Dans une plaine plate, rien ne repose la vue et n'attire le cœur; dans une plaine, semée de quelques élévations du sol, qui rompent la monotonie de la perspective, le paysage offre plutôt des charmes et des grâces. De même, dans la foule ecclésiastique, s'il n'y a pas de tête en évidence, ce n'est qu'une foule banale ; si quelques têtes s'élèvent par-dessus les 'autres, elles ne se contentent pas de lenr propre distinction, elles en départent aux autres le prestige. Même en les jalousant, on les révère encore. Surtout quand la mort vient à les abattre, comme le bâton de Tarquin, alors l'amourpropre désarme et rien n'est plus commun que d'entendre louanger un homme qui, vivant, n'a guère connu que les dédains affectés, les sarcasmes, les injures et peut-être les violences. Une justice tardive répare toutes les petites iniquités et une tête dont le lustre vous offusquait, finit par se convertir en flambeau qui vous fait sentir tous les entraînements de l'idéal.
Chaque année, l'ancien aumônier de Saint-Cyr se rendait, quatre ou cinq fois, à l'école militaire, pour entendre les confessions des élèves. Ce ministère charitable lui avait ouvert de nombreuses relations dans l'armée et parmi les gens du monde, particulièrement à 'Versarlles, ville qui a gardé, de toutes les grandeurs déchues, le noble sentiment de la dignité chrétienne. Les gens d'Eglise le recherchaient moins; je ne sais pourquoi. On l'avait, paraît-il, em-
poché, une ou deux fois, de devenir doyen du Chapitre. J'aime à penser qu'il n'y avait, dans ces conjonctures, ni jalousie contre la personne, ni improbaiion des doctrines. Par suite de l'absence de droit canon, le clergé secondaire n'est plus aussi indépendant ni aussi fier qu'autrefois. Nous devons nous élever au-dessus de toutes les misères. Dieu méprise les hommes jaloux ; ceux qui persécutent ou dédaignent, dans les autres, bs effets de sa grâce, Dieu leur retire les miracles de sa puissance.
La plus grave question que soulève l'œuvre de Davin, c*est la question de Bossuet ; c'est h problème posé carrément et résolu savamment sur un homme qui fut longtemps réputé grand, — et qui l'est par certains côtés, — mais qu'on accuse d'avoir violé la loi des moeurs, foulé aux pieds les grands principes et livré le monde à l'empire d'une erreur qui menace de détruire, dans tout l'univers, la civilisation chrétienne. L'une de ces questions est d'ordre privé ; elle n'a d'importance qu'au point de vue de l'honorabilité "d'un évêque et du salut d'une âme ; l'autre prime tout, emporte tout, et, si elle est résolue contre Bossuet, ne peut qu'accabler sa mémoire. L'une de ces questions n'est qu'un de ces problèmes historiques, comme il y en a tant ; l'autre touche aux plus graves intérêts de l'Eglise et de l'Etat, dont elle intervertit les rapports réguliers et qu'elle pousse tous les deux aux abîmes. C'est le byzantinisme.
Dire que Davin fut un intransigeant, ce n'est rien dire. Tout le monde est intransigeant et il faut l'être. Dire qu'il fut un esprit mal équilibré, bizarre, emporté par le fanatisme, c'est l'injurier sans motif et contre toute vraisemblance. C'était un homme calme et studieux, pieux et plein d'amour pour la vérité. Sa personne est inattaquable et, je crois, inattaquée ; son œuvre contre Bossuet, Test-elle ? Inattaquable, je ne le pense pas ; je pense, au contraire, qu'elle sera contestée et, franchement, je ne demande pas mieux;
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mais scra-t-clle renversée ? Je garde, sur ce point, un doute absolu. Davin ;i étudie cette question quarante ans : c'est un laps de temps ; il a écrit, sur cette question capitale, /;///'/ volumes : c'est une oeuvre monumentale. On ne se débarrasse pas de huit volumes en branlant la tête ; et, pour les renverser, il ne suffit pas de les attaquer. En érudition, Davin était un maître, jugé tel par le cardinal Pitra, le prince de l'érudition.
La question subsiste ; le problème est posé avec ampleur. Davin est allé aux sources; il ne s'est pas contenté d'ouvrir, sur les imprimés, une vaste enquête ; il s'est (ait ouvrir les archives de France et de Rome ; il les a interrogées en esprit intelligent et studieux : que pouvait-il de plus? Davin nous présente loyalement les résultats de ses laborieuses investigations. Faites ce qui se fait dans toutes les cours de justice ; prenez ce dossier; étudiez-le ; vous aurez, après, le droit de conclure conformément ou autrement. C'est votre droit ; vous n'aurez, comme Davin, qu'une obligation, c'est de motiver votre manière de voir ; mais, je vous en prie, ne prenez pas de grands airs ; ne dites pas que tel est votre sentiment; ne vous retranchez pas devant l'impossibilité morale d'accepter les conclusions de l'auteur. Qu'est-ce que cela prouve, si vous n'avez pas étudié la question ; et si, sans étude préalable, vous vous tenez à une admiration vulgaire, mais contestée et qu'il s'agirait justement de défendre par autre chose que des grimaces.
La France, au xvii^ siècle, n'était point menacée de l'invasion d'une foule d'esprits pieux, qui, par excès de charité, eussent défendu de produire des actes spécifiques de vertu chrétienne. Molinos n*était pas un péril ; ni la dame Guyon, ni l'archevêque de Cambrai ne pouvaient être enclins à s'inscrire dans son troupeau de fausses dévotes. Tous les temps sont périlleux ; mais le danger, pour les esprits et pour les cœurs, n'était pas dans le quiétisme italien. Le danger était, pour les mœurs, dans la corruption de la cour de Louis XIV ; pour Jes esprits, il était dans le jansénisme et dans le gallicanisme. Le jansénisme, la plus subtile hérésie que le diable ait tissue, faisait de Dieu un tyran cruel et de l'homme une machine punissable, non seulement pour le mal qu'il commet, mais même
pour le bien qu'il fait de son mieux. Le gallicanisme réduisait le Pape à la condition d'un évêque dépendant de ses collègues dans l'épiscopat et décernait au roi le titre de sultan. Or, de^ces deux erreurs, Bossuet abondait dans le sens de l'une et était le grand fabricateur de l'autre.' Appeler, sur le quiétisme, toute la réprobation de la conscience publique, c'était donc une erreur d'appréciation et un défaut de vertu. C'était surtout une fausse manœuvre, puisqu'on dépensait toutes ses forces contre des ennemis imaginaires et négligeait par suite de combattre les plus redoutables ennemis. Aussi emportèrent-ils, non seulement Bossuet et Louis XIV, mais la religion et la monarchie. Le gallicanisme fut le point de départ de. toutes les erreurs de la Révolution ; le jansénisme fut l'aliment de toutes ses fureurs. De là, une persécution misérable sous Louis XV ; de là les Ponctuations d'Ems, la Constitution civile du clergé, les Articles Organiques et graduellementla déchristianisation delaFrance. Quand les choses sont à ce point, comment peut-on encore ne point voir ? Comment peut-on glorifier sans réserve le grand style de Bossuet ? Pour nous, la revendication de la vérité est éternelle ; la revendication des droits et des devoirs méconnus est de stricte justice. S'il y a des excuses, tant mieux; mais que nous font vos vertus, si vous nous apportez la peste ou si vous vous obstinez à être, par aveuglement, complices de ses ravages ?
A quoi sert-il de s'appeler le grand Bossuet ; d'être le Chrysoslôme de son temps, le prince des prosateurs français ; d'avoir été précepteur du Dauphin, évêque de Meaux, porte-parole du clergé, l'oracle de son pays : si, pour parvenir aux richesses et aux honneurs, vous avez cédé à vos propres faiblesses et caressé les passions des grands ; si, revêtu de hautes dignités, vous avez ourdi des intrigues, formé des complots, perpétré des crimes contre les innocents, obstacles involontaires à votre misérable ambition; si, au milieu de toutes les grandeurs du grand siècle, vous avez connivé à l'hérésie, compromis la monarchie en l'exaltant et préparé la perte de la France, en voulant la défendre contre l'absolutisme imaginaire de la Papauté. Dieu mêle à toutes les joies une tristesse; attache, à tous les excès, un remords ; réserve, à tous les forfaits, un châtiment»
L'ii jour \icmli.\ où le vcridiquc et iinplicablc historien, r.près avoir secoué la poussière des r4rchives, confondra les complaisances de vos panégyristes, ébranlera vos statues et accablera votre mémoire au tribunal de la juste postérité. Dans le silence de la tombe, votre cendre sera condamnée à subir l'opprobre nécessaire d'un jugement défmilif.
Terrible exemple, salutaire leçon ! Que les bénéficiaires ecclésiastiques des attentats futurs contre la sainte Eglise, viennent s'instruire à l'école de Bossuet. S'ils partagent ses faiblesses, ils subiront le même châtiment et n'auront même pas l'excuse de son génie. Quant aux victimes, elles n'ont pas besoin de consolation ; elles se contient aux entrailles de la miséricorde divine. Un astre d'en haut les illumine et les dirige dans la voie de la paix.
Malgré tout, le sentiment d'admiration pour Bossuet tient et tiendra, surtout en France. Admirer les autres, c'est se consoler de sa propre misère et montrer qu'on est capable d'en sortir. Admirer Bossuet, c'est taire voir un esprit dont le goût 'délicat est sensible aux grâces du b;au langage; c'est découvrir un cœur ouvert aux accents de la grande éloquence ; c'est manifester une âme qui frémit doucement d'allégresse à la vue de grandeurs célébrées par la parole ou de vérités défendues avec une forte puissance de conviction. Nous ne combattons pas des émotions si fortes et si pures ; c'est, pour nous, un devoir et une joie de les partager.
Mais enfin, eu admirant Bossuet, il faut se payer de raison et céder à la justice. Or, il y a, dans Bossuet, deux choses éternellement en dehors de toute amnistie : ce mariage et ce gallicanisme.
Au sujet de ce mariage, trois choses sont certaines : i° l'existence d'un contrat; i" la présence de la demoiselle à la cour de Meaux et son crédit près de l'évêque ; 3" le paiement posthume de son douaire. Mettez, derrière ces trois faits, tout ce que vous voudrez d'excuses et d'exceptions, nous n'y contredisons point. Mais si vous aviez des circonstances pareilles à la charge de quelqu'un, croiriez- vous à sa parfaite innocence ? Non, certainement, et si grand que soit votre bon vouloir, vous feriez des réserves, absolument nécessaires en bonne logique. N'y eut-il que ce fait de Bonnetty,
possesseur de l'acte authentique ? Ceux qui l'ont vu sont bien forcés d'y croire ; et ceux qui ont connu Bonnetty, sa sûreté d'affirmation, sa scrupuleuse probité pour la vérification des textes et des citations, ^ont contraints de se rendre. Un tel homme n'a pu ni être trompé, ni se tromper, ni vous tromper.
Mais le grand tort, disons le mot propre, le grand crime de Bossuet, c'est le gallicanisme, ce sont les quatre articles de 1682. La Déclaration galHcane n'est pas tout Bossuet, mais c'en est l'œuvre principale et la plus funeste : c'est le double principe de la Révolution : dans l'Eglise, abaissement de la papauté, division dans l'épiscopat, bientôt éviction du christianisme ; dans l'Etat, séparation de l'ordre religieux, absolutisme du droit humain, désordre dans les mœurs, anarchie ^ou despotisme dans les institutions. Le long regard de Bossuet n"a pas pu découvrir, ni même pressentir ce que nous voyons; mais nous qui le voyons, nous devons nous l'expliquer et réagir avec une indomptable résolution.
Quant à Bossuet, si aveugle à cet endroit, il fut, jusqu'au dernier soupir, intraitable dans son fanatisme. Jusqu'à sa mort, il se tint à cette entreprise ingrate, maniant, remaniant les textes, pour prouver une doctrine, que personne ne peut établir, parce qu'elle est fausse. Vingt-deux ans au service d'une doctrine erronée et malheureuse au premier chef; vingt-deux ans pour assurer le triomphe d'un particularisme national, quelle aberration ! Bossuet s'y attache passionnément. Dès qu'il entendait dire qu'un docteur quelconque avait mis en doute son infaillibilité personnelle, il sautait littéralement en l'air, lui si affiché à se contenir. En France, contre tout ce qui pouvait se tenter par la bonne doctrine, dans les écoles, il savait le découvrir et le frapper. Au dehors, tout ce qui se fit canoniquement, avec plus d'éclat, pour la défense de la vérité catholique, il sut l'arrêter à la frontière et le fiire piétiner en Sorbonne. Bien plus, les actes de l'autorité unique, suprême et infaillible des Pontifes Romains, furent pour lui nuls et de nuls effets. L'orgueil est le péché des anges ; la chair, le péché des hommes; Ta varice, le péché des bêtes. Que Bossuet ait été sensible aux séductions de la fortune, à l'attrait des honneurs, aux entraînements du