INTRODUCTION
I. — La conversion de l'Irlande au Christianisme est certainement l’un des faits les pius importants de l’histoire ecclésiastique du cinquième siècle. Nous assistons à la transformation par l'Evangile d’un peuple qui, jusqu'alors, était resté à l'écart de la civilisation européenne; nous voyons, dans cette île où la vieille race celtique dominaït encore, la religion du Christ se répandre sans martyrs et sans persécutions, et s’infiltrer insensiblement dans les mœurs locales pour y prendre un caractère conforme au génie de la race. Un siècle après l’arrivée de Patrick, l'Irlande est déjà couverte de monastères et d’églises ; bientôt elle va devenir la pépinière de ces grands chrétiens qui, en Ecosse et dans le pays de Galles, ont été les fondateurs de l'Eglise culdéenne. Sans doute, certains historiens sont allés trop loin dans leur admiration sans réserve pour cette Eglise ; sans doute, malgré ses luttes contre la papauté, elle a eu aussi ses superstitions et ses erreurs ; mais on ne saurait étudier sans un grand intérêt la vie de ces hommes à la piété fervente, qui, à l’humilité chrétienne et au zèle missionnaire. ont joint un si profond attachement à leur indépendance religieuse. Au 1x° siècle, ce
ne
sont eux qui ont répandu l'Evangile dans toute l'Europe centrale : le récit des missions de Colomban, de St-Gall et de Willibrod est une des pages les plus glorieuses des conquêtes du christianisme. (1).
Cette Eglise culdéennese rattache à saint Patrick comme à son premier fondateur. Cest «son esprit qui survit dans les grandes colonies monastiques de Clonard, de Lismore, de Bangor » (2). Ce sont ses disciples immédiats qui ont été les supérieurs de ces couvents, dont les règles et la discipline apportées par saint Colombanse répandirent bientôt en Gauleet en Allemagne. |
Dans une première partie, nous voulons esquisser rapidement l’état social et religieux de l’Irlande au commencement du ve siècle. Cette étude ne sera pas sans utilité: elle nous montrera les difficultés que devaitrencontrer saint Patrick dans sa mission et en même temps l'influence exercée par les mœurs, les usages, les coutumes traditionnelles de ce peuple sur l’organisation de l'Eglise d'Irlande.
La seconde partie sera consacrée à l’examen critique des différentes biographies de St-Patrick.
Les documents sont rares ; plusieurs n’ont pas été publiés, et ceux-là même qui l’ont été sont d’une époque où la légende a déjà pris corps avec l’histoire et où il est dificilede démêler la vérité. De là, un champ très-vastelaissé à lacritique de ces documents. Certains historiens sont allés jusqu’à nier l'existence même de saint Patrick(3) tandis que d’autres, se fondant sur la divergence des données, admettent en Irlande deux ou trois missionnaires du nom de Patrick (4). — Nous aurons à exa-
(4) Voir Montalembert, Les Moines d'Occident, 4e édit., Paris, 1874-77.
(2) Ozanam, Etudes germaniques, Paris, 1847-49, I, 516.
. 8) Le docteur Ledwich entre autres (Antiquities of Ireland, 1790) et Clive (University Magazine, march 1876), ne voient dans saint Patrick qu’une des nombreuses figures préhistoriques qui planaient dans l'imagination des peuples, et qui ont reçu la vie et la couleur des Bardes nationaux. (Voir Schœll, art. Patricius, in R. E. de Herzog, 2° édit., XI, 299).
(4) L'abbé Shearman, Loca Patriciana, ch. XIII, — Voir dans la seconde partie la discussion de cette hypothèse.
miner ces questions et à essayer d'en donner une solution qui satisfasse les exigences del'histoire et en mème temps les traditions les plus anciennes relatives à notre apôtre.
Dans une troisième partie enfin, mettant à profit les matériaux que nous aurons étudiés, nous tâcherons de reconstituer la vie de saint Patrick en traitant successivement de son histoire, de son caractère et de son œuvre.
Ce programme paraîtra bien présomptueux à ceux qui sont au courant des nombreuses difficultés soulevées par notre sujet. Pour le remplir d’une façon complète, il faudrait étudier de plus près et sur le texte même les documents dont nous n'avons pu avoir que des copies ; il faudrait passer plusieurs années en Irlande et entrer en relation avec ces savants qui emploient leur vie à ressusciter les vieilles annales de leur pays ; il faudrait, en tout cas, plus de temps que nous n’en n'avons pu consacrer à ce travail. Notre but n’est pas de donner le dernier mot de la science sur telle ou telle question controversée, mais plutôt de faire comprendre la beauté de cette vie missionnaire.
Patrick a reçu de la postérité le titre glorieux d’Apôtre de l'Irlande ; nous tâcherons de montrer que ce titre, il l’a mérité par sa piété, par son ardent amour des âmes, par son dévoûment à la cause de l'Evangile, par la grandeur de l’œuvre qu'ilfa accomplie.
II. — Sources. — Parmi les ouvrages qui nous ont servi pour cette étude, nous citerons :
1° Les différentes Vies de saint Patrick connues et publiées jusqu’à ce jour :
A. — Les ouvrages attribués à saint Patrick lui-même : Confessio sancti Patricii de vila et conversaltione sua. — Epistola ad Christianos Corotici tyranni subditos (Acta SS., 17 mars).
Dicta Patricii (Analecta Bolland., I, 585 ss).
B.— Colgan, 1°" volume: Ac{a Sanclorum veteris el majoris Scotiæ seu Hiberniæ, Sanctorum insulæ, Louvain 1646, in-f°,
[ra