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CHAPITRE II CRITIQUE GÉNÉRALE.— L'HYPOTHÈSE DES TROIS PATRICKS

Nous avons examiné les différentes questions relatives aux Vies de Patrick; nous avons essayé par la critique interne d’assigner à chacune d’elles une date approximative: il reste à déterminer, d’après le contenu même de ces écrits, quel est le degré d'autorité quileur revient et quel est l’usage que peut en faire l'historien. Nous ferons à ce sujet les remarques suivantes :

1° Indépendamment des écrits de Patrick lui-même, tous les documents quenous avons étudiés renferment des miracles et des légendes; avant donc d'accepter une donnée comme historique, il faut examiner avec beaucoup de prudence si elle n’a pas son origine dans une tradition légendaire.

2° Aucune de ces Vies ne se donne comme une biographie originale etindépendante , toutes sont plus ou moins la reproduction de sources plus anciennes qui ne nous ont pas été conservées, mais qui devaient contenir elles aussi des légendes puisées directement à la tradition. Les CoZ/lectanea Tirechant semblent ètre une sorte d’intermédiaire ; les différents faits ne sont pas encore groupés, l’auteur tire une partie de ses renseignements de traditions orales diverses, recueillies dans différentes localités.

3° Quant aux rapports de ces différentes biographies entre elles, ils sont assez difficiles à établir. Il y a, à côté de parties communes, des divergences importantes qui ne s'expliquent que par l’emploi de sources nouvelles. Les parties communes peuvent se ramener à ces deux points: Les miracles de jeunesse de Patrick reproduits parrallèlement par le groupe des Vies 11, It, IV, VI, vis de Colgan; et l'histoire de saint Patrick depuis son arrivée dans l’île jusqu'à la conversion du roi Laoghaire (Via Muirchu, Vitæ 1, ui. 1V. v, vx, VI).

Quant aux divergences, nous avons eu l’occasion de mettre en relief les particularités que présente chacune d'elles. Rappelons, comme étant d’un intérêt capital, le récit contenu dans la 1re partie de là fa v, qu'il est impossible de faire concorder avec les traditions rapportées par les autres Vies (voir page 63).

40 Pour tout ce qui concerne l’activité de Patrick depuis la conversion de Laoghaire, nous considérons comme impossible de démèêler le fait historique de la légende. Nous sommes en présence de traditions locales que l’on chercherait en vain à grouper dans un ordre chronologique. Malgré les précautions que prennent certains biographes (ceux des Vies 1v, VI, VII, par exemple) pour rattacher l’un à l’autre les différents événements, si l’on voulait suivre sur une carte les voyages missionnaires de Patrick, on se heurterait sans cesse à des difficultés insurmontables.

5° On peut considérer sous deux points de vue le contenu de ces documents :

Ou bien rejeter d'emblée toutes les données qui ne paraissent pas historiques et que la raison répugne d'admettre, comme des inventions imaginées dans un but panégyrique ;

Ou bien reconnaitre toutes ces données comme dignes de foi, et en chercher une explication dans le fait que la tradition populaire a groupé autour de la personnalité de Patrick un erand nombre d'évènements accomplis par ses compagnons d'œuvre et ses disciples.

Dans les deux cas, cependant, la reconstruction de la vie de Patrick devra se faire de la même manière : par élimination des éléments étrangers.

Le second point de vue est aujourd'hui le plus généralement adopté par les critiques irlandais; c’est celui auquel nous nous rallions. Pour nous, nous voyons dans ces documents, non pas tant une biographie de l’apôtre de l’Irlande que l'histoire de la conversion progressive de ce pays au christianisme, conversion dont Patrick a étéle premier et le plus grand instrument.

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Nous appuierons cette hypothèse des trois arguments suivants :

1° IMPOSSIBILITÉ MATÉRIELLE D'ATTRIBUER A UN SEUL HOMME TOUS LES FAITS HISTORIQUES RAPPORTÉS PAR GES DOGUMENTS;

20 [MPOSSIBILITÉ DE CONCILIER CERTAINS RÉCITS ABSOLUMENT CONTRADIGTOIRES ;

30 PLUSIEURS TÉMOIGNAGES CONFIRMENT L'ACTIVITÉ INDÉPEN- DANTE D'AUTRES MISSIONNAIRES, DU VIVANT MÈME DE PATRICK.

Voici comment Shearman développe le 1 de ces argumeñts : « Il très difficile, sinon impossible. qu'une seule personne ait pu accomplir tous les travaux attribués à saint Patrick : aussi ses biographes ont-ils prolongé sa vie jusqu'à 120 ans environ. Cette longévité paraît très improbable étant données les circonstances de sa vie. Sa présence dans les différentes parties de l'Irlande est représentée non seulement coiine prolongée, mais encore comme simultanée ».

Quoique nous n’admettions pas les conclusions que Shearman tire de ce fait et que nous considérons comme trop restreintes, c'est bien ainsi que les Vies de Patrick nous dépeignent son activité. Josselin et l'auteur de la Tripartite font parcourir au missionnaire les quatre grandes provinces d’Irlande, et cela, à plusieurs reprises et sans aueun ordre logique. Parlant d'un seul de ses voyages, Josselin dit qu'il passa sept années de suite en Connaught, sept années dans le Munster et plus longtemps encore en Ulster ($ 145).

Souvent un chapitre nous transporte à 25 ou 50 lieues du chapitre précédent. — Tirechan lui-même parle de 450 évèques consacrés par Patrick: la 7y1partite. de 5.000 prètres et de la fondation de 700 églises. Que dire de la multiplicité des miracles que la tradition rapporté tous à l'apôtre. en rattachant éhacun d’eux, soit à la conversion éclatante d'un chef illustre, soit à la construction d'un kz7/ ? Il faut songer aux difficultés qui devraient se présenter pour l'évangélisation d'un pays plongé tout entier dans la superstition et l’ignorance, et jaloux de ses anciennes coutumes.

à trees

À la fin du ve siècle, l'Irlande apparaît déjà couverte d’églises et de monastères ; l’activité d’un seul missionnaire, si prodigieuse qu’elle ait été, a-t-elle pu suffire à amener un pareil résultat ? Si réellement Patrick avait parcouru toute l'ile, ce n'eût été que très rapidement et sans laisser des traces durables de son passage ; nous savons au contraire qu'il ne quittait pas une région avant d’avoir amené au christianisme les chefs influents, fondé une église et formédes prêtres capables de diriger la nouvelle communauté. C'est ainsi qu’il réussit à faire en [Irlande une œuvre qui lui survécut, et, de proche en proche, à étendre la nouvelle religion qu’il apportait dans les provinces où s’exerçait son activité. Ses disciples agissaient de la même manière dans leur champ de travail respectif, rattachant à leur maitre leurs succès missionnaires. Plus tard, quand la renommée de l’apôtre grandit après sa mort, il n’y eut pas de village qui n'ambitionnât la gloire d'avoir reçu le christianisme de Patrick lui-même, et les traditions confondirent dans leurs légendes Les travaux du mai-

tre et ceux de ses disciples. | | #

Quand bien même,'cependant, on réussirait à prouver que la carrière d'un seul homme puisse suffire à cette tâche, il n’en resterait pas moins à résoudre une nouvelle difficulté, celles des données contradictoires. On peut alléguer l’enthousiasme des biographes joint à l’absence de traditions historiques précises, et nous nous rangerons volontiers à cette opinion toutes les fois qu'il ne s’agit que de simples contradictions de détail, voire mème de chronologie; nous voulons bien croire que dans le plus grand nombre des cas, l'explication d’un fait a, peu à peu, remplacé le fait lui-même, au risque de le contredire ; mais pour ce qui concerne les divergences que présente la Vzéa v dans sa 1" partie, non seulement avec les autres traditions, mais encore avec les autres sources dont Probus lui-même s’est servi, nous disons qu'ilest invraisemblable de ne voir dans son récit que le produit d’une imagination féconde. Evidemment, l’on est forcé de reconnaitre qu'il a confondu en un seul récit les données relatives à deux mis-

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sionnaires au moins, ayant eu dans leurs carrières quelques traits de ressemblance. Ce fait une fois admis, il n’y a aucune raison de ne pas l’étendre, surtout si l’on fait observer qu'il explique assez facilement les contradictions, les incohérences, les répétitions que l’on rencontre ailleurs.

Allons plus loin en disant que ces documents eux-mêmes fournissent dans plusieurs passages la preuve de notre hypothèse. Nous avons parlé des Additamenta à Tirechan ; nous avons vu qu'ils retracent exclusivement lactivité missionnaire des disciples et collègues de Patrick et nous les montrent travaillant séparément dans diverses parties de l'Irlande, mais consacrant leurs Eglises à Patrick lui-même : « Colmanus episcopus æclesiam suam... Patricio episcopo devotiva immolatione in sempiternum obtulit (1), etc., ete». Si lon voulait contrôler plusieurs des données de ce document avec les mentions de ces évêques dans les vies postérieures, on verrait que ces dernières attribuent à Patrick beaucoup de faits accomplis par ceux-ci (2).

Ce point de vue, qui semble confirmé par une étude minutieuse des textes, a engendré une noyvelle hypothèse plus spéciale et plus restreinte, celle qu’a développée l’abbé Shearman dansle Ch. xux des Zoca Patriciana. I] essaie de résoudre les difficultés que nous avons signalées en attribuant la conversion de l'Irlande à deux personnages distincts : Sen Patrick où Patrick Pancien et Patrick mac Calphurnius. Ce critique fait preuve assurément d’une grande érudition et d’une connaissance exacte des localités parcourues par l'apôtre ; il joint à cela un commerce assidu avec les vieilles traditions irlandaises et cambriennes : son ouvrage tout entier est l’œuvre d'un savant qui a fait de ces questions si complexes le but des recherches de toute sa vie. Maloré le respect dû à tant de science, il nous sera permis, au risque de

(1) Analecta Bolland., n, 216.

(2) Comp. , par ex., Triparhla, 1, St, où la conversion de Foirtchern est opérée par Patrick, avec Addit., 1, où elle est attribuée à saint Lomman, = Seule

paraïtre présomptueux, de présenter à ce sujet quelques observations qui expliqueront pourquoi nous ne pouvons accepter ses conclusions.

Shearman intitule son chapitre x : Les Trois Patricks, äpôtres de l'Irlande, comprenant sous cetitre Palladius, Sen Patricket Patrick mac Caphurnius ; mais en réalité, l’originalité de son point de vue ne porte que sur les deux derniers. L'œuvre de Palladius fut, selon nous, de trop courte durée et trop peu importante pour qu'il ait mérité ce nom glorieux, et le témoignage de Tirechan est insuffisant à nous faire croire qu’il ait jamais été connu sous le nom de Patrick. La discussion portera donc entièrement sur Sen Patrick.

Selon Shearman, Sen Patrick ou Patrick Aaun serait né en 312 ou 379 à Gower en Clamorgan ; en 888, il aurait été emmené captif par le roi Niall et vendu comme esclave à Milcon en Dalaradie ; puis, après un séjour de quatre ans auprès de son oncle saint Martin de Tours, il aurait été ordonné prètre en 410 par l'évêque Senior, au mont Hermon. Devenu disciple de saint Germain d'Auxerre, il aurait accompagné celui-ci dans sa mission en Grande-Bretagne. Son arrivée en Irlande est placée en 432, sa mort en 461. Sans entrer dans plus de détails, disons que l’auteur attribue à Sen Patrick les données de Probus que nous avons trouvées incompatibles avec les autres traditions. Quant à Patrick mac Calphurnius, Shearman le fait naître en A0, arriver en Irlande en 440, mourir en 493 ; il subordonne son activité missionnaire à celle de son prédécesseur Sen Patrick, dont il ne fut que le disciple et le continuateur.

En admettant ce point de vue, il faut refaire toute la vie desaint Patrick, il faut laisser de côté toute certitude relativement aux documents anciens, non seulement en rejeter les légendes, mais encore les faits historiques les plus universellement reconnus ; il faut enlever au fils de Calphurnius, le vrai patron del’Irlande. le seul Patrick de la tradition, son plus beau titre de gloire, celui d'avoir été le premier mission-

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naire du pays. Cette question est donc de la dernière importance, |

Quelles sont les raisons qu’invoque Shearman pour attribuer à Sen Patrick un rôle aussi considérable dans la conversion de l'Irlande ? Pourquoi rapporter à lui plutôt qu'à un autreles données de Probus ? Il cite un grand nombre de traditions anciennes ; mais ces traditions prouvent-elles autre chose que l'existence même de Sen Patrick (ce que nous ne contestons nullement), et en est-il une seule qui amoindrisse la grande œuvre missionnaire de Patrick mac Caiphurnius ? Il s'appuie sur l'abondance des faits cités par les biographes, sur les répétitions et les contradictions qu'ils présentent; pour résoudre ces difficultés, il n’est pas nécessaire d’avoir recours à une hypothèse aussi hardie, qui, d’ailleurs, ne saurait répondre à touteslesobjections.Ilconfirmesathéorie par desdates; mais est-il rien de moins certain que les dates à cette époque de l’histoire et surtout dans ce pays où, comme le fait observer M. Hancock, dans la préface au premier volume des Anc, Laws of Ireland , le point de départ des données chronologiques n’était pas fixe (1) ? Il n'y a pas deux auteurs qui s’accordent sur la chronologie de la vie de Patrick, sauf en ce qui concerne son arrivée en Irlande, généralement placée en l'an 432.

Pour adopter les conclusions de Shearman, il faut supposer que dix ou douze auteurs d'époques diverses et s'étant servis de sources différentes, se soient donnés le mot pour tromper leurs lecteurs ; il faut croire qu’au vie siècle, il ne restait déjà plus aucune tradition importante sur Sen Patrick, mais que, dès cette époque, sa carrière se confondait avec celle de Patrick mac Calphurnius ; d’un autre côté, si l’on admet que les biographes de ce dernier sont tombés eux- .mêmes dans l’erreür, il paraît étrange, après plus de dix siècles, de vouloir distinguer entre des traditions que ces au-

(1) Tirechan (Analectan, 36) indique pour point de départ de sa chronologie l’année de la Passion de J.-Ch. : « A passione autem Christi collequntur anni acccxxxvI usque ad mortem Patricii ».

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teurs, écrivant en Irlande même, deux ou trois siècles seulement après la mort de l’apôtre, ont confondues au point de ne laisser subsister aucune trace de la différence des deux personnages.

Pour les disculper en quelque sorte, Shearman admet entre les carrières des deux missionnaires des {raits de ressemblance qui sont pour le moins bien curieux. Tous les deux seraient nés dans le nord de la Grande-Bretagne et auraient été emmenés captifs par des pirates irlandais”: tous les deux auraient eu des parents en Armorique ; tous les deux auraient été disciples de saint Germain. puis, plus tard, archevèques d'Armagh : enfin, coïncidence plus étrange encore, ils seraient morts tous deux le mème jour (16 mars).

Exposer les difficultés que soulève cette théorie, c’est dire pourquoi nous ne pouvons l'accepter. Toutefois, nous ne contestons pas l'existence et la mission de Sen Patrick; nous croyons même que certaines légendes relatives'à Sen Patrick ont trouvé place dans la vie de Patrick mac Calphurnius: mais nous pensons que le premier ne joua qu'un rôle secondaire eteffacé dans la conversion de l'Irlande, au même titre que les autres compagnons d'œuvre de l’apôtre. Comme nous l'avons dit. rien ne nous autorise à voir dans les documents que nous avons analysés deux biographies fondues en une seule ; nous attachons une importance capitale au fait qu'il n'y à eu qu'un seul saint Patrick, le patron traditionnel de l'Irlande. Autour de sa personne sont venues se grouper les légendes locales facilement accréditées chez un peuple superstitieux. Il serait facile de trouver des exemples analogues dans l'histoire; ici, le fait paraîtra d'autant plus naturel que tous les missionnaires irlandais des ve et vi* siècles se réclamaient du nom de Patrick.

Pour conclure, telles sont les données que nous relevons dans ces documents :

10 Les faits vraisemblablement historiques, et que l’on n’a aucune raison de ne pas attribuer à saint Patrick, soit, d’une manière générale :

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A. Les données des écrits mêmes de l’apôtre ;

B. Les faits reproduits d’une façon unanime par ces documents. — Nous nous réservons cependant le droit de donner la préférence aux plus anciens et aux plus véridiques ;

2° Les miracles et légendes concernant Patrick,et les faits inventés postérieurement pour leur donner corps:

30 Les données relatives aux disciples de saint Patrick et à différents saints locaux, que la tradition populaire a attribués au gràänd missionnaire par jalousie de clocher.

Detous ces matériaux, nous n’utiliserons que ‘les premiers, pour reconstituer la vie et la carrière de saint Patrick.

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