Chapitres II, III, IV, V, VI et VII
tion du criti-
cisme Kanlien .
BASES DR l.A CONNAISSANCE ET DE LA CROYANCE
externe.
Hère, — « a changé tout cela », et Kant, après l'avoir tenté, s'est modestement vanté d'être un nouveau Copernic, assez puissant pour avoir changé l'axe du monde de la connaissance, comme son prédécesseur avait changé l'axe du monde solaire. Reste à savoir si le monde kantien ne tourne pas désormais à contre-sens, et à rebours du monde véritable.
Tout d'abord, c'est le premier de nos quatre instruments que la critique nouvelle a le plus vivement attan nie ia que. La puissance des sens externes à nous faire conpetionP naître le monde extérieur tel qu'il est, a été mise en doute, ou plutôt radicalement niée. Nous ne percevrions que nos idées ou nos modes de penser et de sentir, qui ne seraient nullement l'image du monde extérieur, s'il existe.
Parmi les modernes, Berkeley avait déjà soutenu la même négation. Mais il ne fit pas école , comme Kant. Du reste, il ne sut pas, comme lui, tirer de cette première négation , tout un système philosophique , merveilleusement compliqué et agencé, avec cette logique impitoyable qui ne sait plus s'arrêter devant les conclusions extrêmes, lors môme qu'elles aboutissent à la négation de la valeur de la raison humaine.
On sait comment le plus éminent disciple de Berkeley, Thomas Reid, fut guéri de son scepticisme. Son historien nous rapporte qu'après avoir admis, avec son maître, que les sens ne perçoivent que leurs propres affections, il fut logiquement conduit à rejeter l'existence du monde extérieur. Il en avait pris courageusement son parti, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de regarder comme dépures idées, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les fleuves, les campagnes fertiles, et tout le bel ordre de l'univers, où se lit, en caractères visibles, la pensée d'une Intelligence suprême. Mais quand il vint à penser que les objets mêmes de
sa tendresse, que son père, sa mère, sa femme et ses enfants n'étaient, eux aussi, que des idées, son courage l'abandonna. Il pensa qu'un principe qui conduisait à de si absurdes conséquences, devait être lui-même absurde ; et alors, au nom du cri de la nature et du bon sens du genre humain, il donna le premier l'exemple, et retourna la conséquence contre le principe1.
Cette conversion, fruit du plus élémentaire bon sens, conces- Kant ne l'imitera que de fort loin. Après avoir, par sa suffisante critique impitoyable, établi l'impuissance absolue des deKantsens, et par suite de la « raison pure », à connaître quoi que ce soit des formes du monde extérieur, il permettra du moins à la « raison pratique » de faire un acte de foi aveugle en son existence , et d'y croire, comme à un « postulat » que la vie morale et pratique nous impose impérieusement, et dans la mesure où elle nous l'impose pour vivre moralement, — car nous avons besoin de croire à certaines vérités pour pratiquer le devoir.
Mais il est clair que cette concession est très insuffisante, même à la vie pratique, qui demande beaucoup plus , et qu'elle n'aurait nullement satisfait Thomas Reid. A quoi bon accorder au monde une existence toute nue et mystérieuse, si tous ses modes d'existence sont à jamais inconnus et inconnaissables? Si je ne puis connaître des objets de ma tendresse, de mon père, de ma mère, de mes enfants, ni la figure véritable, ni les traits, ni la voix, ni les gestes, pas même s'ils ont une figure, des traits, une voix, des gestes, à quoi bon affirmer l'existence de ces X mystérieux et inconnaissables, et comment peuvent-ils demeurer l'objet de ma tendresse, alors qu'ils ont cessé d'être l'objet de ma connaissance ? On ne peut aimer que ce que l'on connaît,