‹ Etude des bases de la connaissance et de la croyanceChapitre 90 sur 104 · Montaigne, Essais, I. II, ch · texte numérisé non relu

Montaigne, Essais, I. II, ch

Kl le est son signe à elle-même, puisqu'elle est la visibilité de ce qui est.

Et l'on ne saurait nous objecter que nous aussi nous avons dû, comme M. Rabier, distinguer évidence et évidence ; l'évidence externe et l'évidence interne. Ce reproche ne porte pas, ou bien ce n'est qu'une querelle île mots.

Tout* Tandis que M. Rabier soutient qu'il y a des éviden-

éndenee • , i , • . P

est vraie, ces vraies et des évidences tausses, nous soutenons au contraire que toutes sont vraies; mais qu'il faut y faire attention et bien les examiner, pour ne pas leur faire dire plus qu'elles ne disent. L'évidence externe seule montre une existence extérieure; mais l'évidence interne ne montre qu'une existence interne. L'halluciné, qui reste maître de lui-même, a à la fois l'évidence externe de sa vision normale, et l'évidence interne de sa vision hallucinatoire. L'une et l'autre évidence sont vraies. 11 suffit qu'il n'attribue pas à ses fantômes une existence extérieure, mais seulement une existence intérieure, imaginaire et rétinienne, puisqu'il n'en a qu'une évidence interne. Distinguons donc avec soin ces deux modes de la perception, interne et externe, mais aucune des deux ne nous trompe dans son domaine, lorsqu'elle est évidente.

Comment iSous venons de dire que l'évidence est son signe à î-ovi- elle-même et qu'il suffit de la constater ; mais cette al-

dCDCO ?

li filiation paraîtra trop sommaire, car elle a besoin d'explications et de précision assez délicates.

D'abord, il est clair que ce signe qui distingue, aux yeux de l'esprit, la vérité de l'erreur, est d'une touche aussi délicate que l'esprit lui-même, et qu'on ne saurait le comparer à ces signaux mécaniques que l'on fail apparaître aux yeux de tous en pressant surun bouton, ou

examen.

à ce drapeau qui se lève automatiquement lorsque celui qui tire à la cible a touché le blanc.

Non, l'évidence n'a rien de comparable à ces signes automatiques et grossiers. L'œil de l'esprit n'est pas un mécanisme moins délicat que l'œil de corps, et tous ces merveilleux instruments de précision de la nature, comme ceux de l'art, exigent d'être maniés avec une grande délicatesse d'attention. Il faut savoir s'en servir. Or, pour se servir du critère de l'évidence, il faut savoir faire attention : 1° à sa présence ou à son absence ; 2° à sa localisation interne ou externe; 3° à son extension sur une ou plusieurs parties ou sur toutes les parties d'un même objet.

D'abord l'évidence est une lumière, puisqu'elle est la pre,mer visibilité de ce qui est. Or il ne faut pas confondre la visibilité de ce qui est, avec l'attrait ou le charme de ce qui est bon ou beau ; encore moins encore avec ce qui n'a qu'une bonté ou beauté sensible et éphémère. Et cependant que d'esprits grossiers, qui ont peine à distinguer des objets si disparates ; qui confondent la vérité de ce qui est avec le charme et les séductions de ce qui plaît ; qui confondent la valeur probante d'un argument avec sa force persuasive ; et pour lesquels le vrai tout seul, dans son austère nudité, est comme nul et non avenu !

Que si l'évidence est une lumière, elle doit aussi avoir ses degrés ; comme la lumière du jour, elle doit être plus ou moins brillante, et de même qu'on ne saurait fixer le moment précis où la nuit cesse et où le jour commence, on ne saurait, fixer davantage le degré précis de clarté nécessaire pour constituer l'évidence. Il y a donc une évidence indécise, comme une lumière du jour indécise, dont il faut savoir se défier. Il y a des cas où le doute s'impose; et partant, où il faut éviter la précipitation de l'esprit qui croit volontiers ce qu'il désire, et nous

me

examen

expose à juger évident ce qui n'est que probable.

Mais s'il y a îles cas de crépuscule ou de lumière douteuse, il y a aussi des cas de plein jour et de plein midi, où l'évidence ne peut plus se contester de bonne foi. C'est alors seulement que l'évidence pleine et entière existe, et qu'elle doit être affirmée comme telle. Deuxiè- Cependant il ne suffit pas d'avoir distingué l'évidence pleine de l'évidence douteuse, ou, pour être plus précis, d'avoir distingué l'évidence de ce qui n'est pas l'évidence ; môme après avoir constaté la pleine évidence d'un objet, il faut que je sache distinguer si l'évidence perçue est celle d'un objet intérieur ou extérieur à moimême. Après l'évidence de l'objet, il faut donc examiner encore l'évidence de son extériorité ou de son intériorité, et ce second examen, ordinairement très simple et très facile, est dans des cas exceptionnels fort délicat. Cette deuxième évidence, en effet, comme la première, peut être douteuse, et le doute a besoin d'un examen pour se dissiper. L'halluciné perçoit avec évidence une certaine image : elle existe donc certainement, ou dans ses yeux, ou dans les objets extérieurs. Et comme il a l'habitude de n'avoir dans sa rétine que des images reçues et rapportables aux objets extérieurs, il sera incliné par cette habitude à attribuer aux objets extérieurs cette image hallucinatoire, produite dans la rétine par un retour anormal de l'image cérébrale. Et il sera d'autant plus porté à faire cette attribution, qu'à l'habitude acquise, s'ajoute une véritable projection physique au dehors par l'appareil oculaire, comme par un appareil à projection1.

Toutefois, en examinant de près cette projection de

1. Cette projection n'est pas purement mentale, mais physique, comme on peut le constater par divers procédés physiques el même par la photographie. Cf. L'objectivité de la perception des sens, p, &t0

il SlliV,

l'image mobile qu'il promène avec ses yeux pardessus tous les objets environnants, l'halluciné constatera bientôt, avec évidence, non pas l'extériorité mais l'intériorité de l'image. La première apparence d'extériorité loin d'être évidente, était pour le moins douteuse, puisqu'elle cède à un nouvel examen plus attentif.

Cet examen est-i! toujours possible ? Oui, dans tous les cas où le sujet est à l'état normal, en possession de lui-môme. Mais à l'état anormal, il devient impossible, et tel est le cas du rêve ou de la folie. Ici le sujet est victime non pas d'une fausse évidence d'extériorité, puisque cette évidence n'existe nullement, mais d'une habitude acquise ou innée, qui lui fait projeter à l'extérieur toutes les données des sens externes, et même toutes les données de l'imagination qui leur ressemblent. Cette erreur invincible du rêveur et du fou. ne provient donc pas d'une évidence fausse, pas même dun jugement erroné puisqu'ils sont incapables de comparer et de juger ; mais d'une simple association d'images, qui, nous l'avons vu, imite le jugement et en est la grossière contrefaçon.

Ajoutons une troisième remarque non moins impor- Troisiè tante. Après avoir constaté : 1° l'évidence de l'objet ; «amen. 2° l'évidence de son extériorité ou intériorité ; 3° il faut encore constater (si c'est un objet complexe) l'évidence de chacune des parties dont il se compose, pour éviter de conclure de l'évidence partielle à l'évidence totale.

Nos connaissances sensibles ou intellectuelles, en effet, ont rarement pour objet des éléments simples, presque toujours ils sont complexes, et quelquefois même d'une complexité prodigieuse. Gela est vrai dans les questions morales, où la multiplicité des points de vue que l'on peut envisager dans une question est parfois indéfinie ; mais cela est aussi vrai de nombreux problèmes spéculatifs, physiques ou métaphysiques, dont la solution dépend

•">'-),; BASES l>K LA CONNAISSANCE BT DE LA CROYANCE

d'une multitude d'éléments divers el parfois disparates. -

Or une solution totale et définitive, étant le faisceau île solutions partielles, on conçoit que son évidence totale dépende des évidences partielles dont le faisceau • ■st. compost".

11 suflit qu'une erreur se glisse dans l'un des anneaux de la chaîne de nos additions ou soustractions, pour en fausser aussitôt tout le total. Il suffit même que la probabilité se glisse dans l'enchaînement de nos raisonnements évidents, pour que la conclusion dernière n'en soit plus évidente. Bien plus, il suffit qu'une ignorance ou une simple distraction nous ait fait omettre un des éléments du problème à résoudre, pour que, malgré l'évidence de nos calculs, la solution en soit fausse ou incomplète. Or il est clair que cette vérification de l'évidence de chacun des traits d'un objet composite est parfois de la plus haute difficulté.

Est-ce la faute à l'évidence qui ne serait plus sûre et pourrait nous tromper? Nullement, c'est la faute à la complexité et à la subtilité trop grande de certaines questions, ou plutôt à la faiblesse de notre esprit, qui pour les comprendre est obligé de diviser et de subdiviser les objets, pour en avoir une vue analytique et fragmentaire. Si notre esprit était assez puissant pour voir la vérité d'emblée, d'un seul coup d'œil, dans sa vaste synthèse, toutes les questions seraient singulièrement simplifiées, et l'évidence de chaque solution n'étant plus le faisceau laborieux d'évidences partielles et fragmentaires, l'évidence apparaîtrait du premier coup : elle serait ou ne serait pas.

La io- C'est pour nous faciliter ce travail d'analyse et de devient- synthèse, que les logiciens ont multiplié les règles de me? logique sur le jugement, le raisonnement, Les méthodes et les principales opérations de l'esprit. Ce n'est pas pour nous dispenser de rechercher l'évidence danscha-

que détail, et à chaque pas de notre marche vers la vérité totale.

Aussi ne comprend-on guère cette réflexion ou cette boutade de M.Rabier : « Si toute évidence était, comme on le prétend, un signe certain de la vérité, à quoi servirait donc la Logique ?... L'évidence, érigée par certains Logiciens, en signe infaillible du vrai, annule au fond toute leur Logique ' ».

Hélas non ! L'évidence n'annule pas les règles de la logique. Celles-ci servent à la dégager, pour qu'elle apparaisse avec netteté partout où elle se cache ; elles servent à écarter les causes d'erreur, à dévoiler les sophismes, et à contrôler la sûreté des méthodes qui doivent nous conduire à elle. Mais ces règles artificielles, qui aident la logique naturelle, sont-elles aussi fondées sur l'évidence de leur caractère raisonnable et de leur utilité pratique. L'évidence des conclusions scientifiques est le terme, les règles de la logique ou des méthodes sont les moyens pour y atteindre plus aisément ; or, le terme ne saurait supprimer les moyens.

Une autre objection du même auteur consiste à sou- L'erreur

. . , , , . devient-

tenir que si l'évidence était un signe certain de la venté, eiin im-

, -i i m« • i i- • possible?

l'erreur ne serait plus possible. Mais les explications qui précèdent ont déjà répondu à cette difficulté. Le maniement de ce critère étant parfois très délicat, l'erreur, et même l'erreur de bonne foi, devient au contraire facile à expliquer de bien des manières.

1° Des esprits grossiers, ne sachant pas saisir les nuances et les degrés de la lumière, seront exposés à confondre entre, eux les degrés de l'évidence, ou les degrés du probable avec ceux de l'évidence. Les esprits légers ou précipités, ceux qui volontiers prennent leurs désirs pour des réalités, tomberont facilement dans les mêmes confusions.

Page 1