‹ Étude descriptive de la grande attaque hystériqueChapitre 45 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Avant d’entrer dans Fétude des variétés de Faltaque hystéroépileptique résultant de l’immixtion des phénomènes cataleptiques et somnambuliques, il est utile d’exposer avec quelques détails, les faits sur lesquels M. Charcot a récemment attiré l’attention, et qu’il a désignés sous le nom de catalepsie et de somnambulisme hystériques provoqués. Certaines hystériques sont en effet susceptibles, sous des influences diverses, d’entrer dans un état de somnambulisme ou de catalepsie, dont l’étude est rendue relativement facile par la possibilité de faire naître à volonté le phénomène.

Il a été ainsi permis à M. Charcot et à ses élèves d’étudier sur de nouvelles bases tout un ordre de phénomènes pathologiques ou physiologiques qui, depuis les travaux publiés par M. Braid (de Manchester) en 1842, par MM. Azam, Broca, Lasègue, Mesnet, vers 1860, étaient à peu près restés dans l’ombre.

Une connaissance plus nette et plus approfondie des divers états désignés sous le nom de catalepsie et de somnambulisme, permettra une appréciation plus juste des variétés cataleptiques et somnambuliques de l’attaque d’hystérie et en facilitera singulièrement la description.

Les faits que, depuis Braid, l’on a désignés sous le nom d’hypnotisme, rentrent pour la plupart dans l’étude que nous entreprenons ici; mais la classification des divers états nerveux ainsi obtenus n’a pas été faite, et le nom d’hypnotisme, qui sert à les désigner en masse, devient trop vague pour être employé avec fruit. D’un autre côté, l’hypnotisme ne reconnaît pour cause que la fixité du regard.

la latigue de la vue et la convergence des axes visuels dans le strabisme interne, et nous verrons que si cette cause, qui se résume en une impression particulière de l’organe de la vision, entre pour une part dans la production des phénomènes que nous allons exposer, elle est loin d’être la seule. Des influences variées s’adressant aux autrés sens, tact ou audition par exemple, peuvent donner lieu aux mêmes résultats.

Je ne rapporterai pas ici dans tous leurs détails les nombreuses observations qui ont été faites à ce sujet sur nos hystériques; je me contenterai d’en donner plusieurs types qui les résumeront toutes et qui serviront de base à notre description.

PREMIÈRE observation ’. —• INFLUENCE DE LA LUMIÈRE SUR LA PRODUCTION DE LA CATALEPSIE ET DD SOMNAMBULISME HYSTÉRIQUES.

1“ — La malade est placée devant un vif foyer lumineux (lampe Bourbouze, lumière de Drummond, lumière électrique) qu’on la prie de fixer du regard. Au bout d’un temps généralement court (quelques secondes à plusieurs minutes) et parfois d’une façon instantanée, survient l’état cataleptique. La malade est comme fascinée, immobile, l’œil grand ouvert fixé sur la lumière, la conjonctive injectée et humide. L’anesthésie est complète. Si la malade était hémianesthésique, elle devient anesthésique totale. Elle n’est point contracturée, et tous ses membres ont la souplesse de l’état normal ou à peu près (quelquefois ils sont le siège d’une certaine raideur) ; mais ils ont acquis cette propriété singulière de conserver l’attitude qu’on leur imprime. C’est bien là ce que tous les auteurs ont décrit sous le nom de catalepsie. Et la malade peut garder pendant longtemps des poses qu’elle aurait même peine à prendre quand elle n’est point dans cet état. Toute communication de la malade avec le monde extérieur semble interdite, et elle ne donne aucun signe d’intelligence aux diverses interpellations

1. La plupart de ces observations, qu’on pourrait également qualifier d’expériences, ont été reproduites publiquement par M. Charcot à ses conférences cliniques, faites à l’hospice de la Salpêtrière en novembre et en décembre 1878.

qu’on peut lui adresser. Une particularité fort intéressante est l’influence du geste sur la physionomie. Les traits reflètent l’expression du geste. Une attitude tragique imprime un air dur à la physionomie, le sourcil se contracte. Et si l’on approche les deux mains de la bouche, comme dans l’acte d’envoyer un baiser, le sourire apparaît immédiatement aux lèvres. C’est là un exemple de ce que, dans le langage de Braid, on appelle le phénomène de la suggestion L Cet état de catalepsie dure aussi longtemps que l’agent qui l’a provoqué, la lumière, continue à impressionner la rétine.

2°. — Si la lumière disparaît subitement, ou si l’on empêche le rayon lumineux de parvenir à l’œil de la malade en interposant un écran, ou simplement en baissant ses paupières supérieures avec la main, la catalepsie fait place à un nouvel état qui en diffère essentiellement et qui répond à ce que l’on a désigné sous les noms de somnambulisme, sommation provoquée, de sommeil nerveux, sommeil magnétique, etc... Le mot sommeil est peut-être assez improprement employé ici, car nous verrons que'cet état spécial diffère par bien des caractères du véritable sommeil. M. Charcot préfère le désigner, en attendant mieux, sous le nom de léthargie.

La léthargie hystérique, dans ce cas particulier, débute brusquement avec la cessation de l’impression lumineuse : si elle était debout, la malade tombe à la renverse, la tête rejetée en arrière, le cou saillant.

Les yeux se ferment, et une inspiration sifflante se fait entendre, accompagnée de quelques mouvements, bruyants de déglutition. Ces derniers signes et la chute en arrière rappellent, jusqu’à un certain point, les débuts de l’attaque hystéro-épileptique; mais la ressemblance s’arrête là, car les membres et tout le corps, loin de présenter la tétanisation de la période épileptoïde, sont le plus souvent dans la résolution la plus complète.

Un phénomène musculaire fort remarquable se développe immédiatement, c’est ce que M. Charcot désigne sous le nom d’hyperexcitabilité musculaire : il suffit d’exciter mécaniquement un

1. Voy. à ce propos l’excellent article Hypnotisme du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, par M. Mathias Duval.

muscle au travers de la peau, soit en pressant, soit en frottant, même légèrement, pour provoquer sacontraction, à la façon de ce qui a lieu quand on pratique l’électrisation localisée. La contraction du muscle, sur les membres, persiste après l’excitation, pour peu que celle-ci soit un peu forte et un peu prolongée, et se transforme facilement en contracture permanente; l’excitation d’un nerf provoque la contraction des muscles qu’il innerve. Ainsi, il suffit d’une légère pression faite en avant du lobule de l’oreille, au point où émerge le facial, pour amener la contraction des muscles du même côté de la face; chaque muscle de la face, touché isolément, se contracte isolément ; une légère friction sur le sterno-mastoïdien fait tourner la tête suivant l’action connue de ce muscle, c’est-à-dire que la face est dirigée du côté opposé au muscle excité. L’excitation de l’antagoniste, c’est-à-dire du sterno-mastoïdien de l’autre côté,ramène la tête dans la situation droite et, si l’on insiste, la tourne inversement. Sur un bras l’excitation des fléchisseurs amène la contracture du membre dans la flexion, qui cesse par l’excitation des extenseurs, et inversement. En résumé, tous les muscles sont susceptibles de se contracter ainsi ; et suivant la durée et l’intensité de l’excitation,on obtient à volonté une contraction ou une contracture.

Il existe à ce sujet une petite différence entre les muscles de la face et ceux des membres. A la face on provoque très facilement la contraction des muscles, mais difficilement la contracture. Il faut insister, et encore ne réussit-on pas chez toutes les malades. Chez Wit..., par exemple, on arrive facilement à contracturer les muscles de la face de façon à imprimer à la physionomie telle expression grimaçante qui persiste.

La résolution n’est pas toujours complète Chez. B..., par exemple, souvent la tête conserve un léger degré de catalepsie. La malade étant assise, le dos renversé sur une chaise, la tête ne retombe pas complètement inerte, elle se maintient à demi renversée ; et si on la tourne à gauche pu à droite, si on la penche en arrière ou en avant, elle conserve la position qu’on vient de lui donner. Par contre, les membres sont le plus souvent dans la résolution la plus complète.

A ces différents signes se joignent, pour caractériser la léthargie hystérique provoquée, un frémissement constant de la paupière supérieure, la convulsion des glohes oculaires dans diverses directions*, et la persistance de l’anesthésie totale et absolue.

Tel est ce qu’on pourrait appeler le carus hystérique, ou première phase delaléhargie provoquée.

Mais la malade, jusque-là inerte, peut, sous l’influence de certaines excitations, entrer dans une seconde phase qui se rapproche davantage du somnambulisme. Si on l’appelle un peu vivement, elle se lève et se dirige, les yeux toujours fermés, vers l’interpellateur. On peut la faire écrire, coudre, etc. Elle exécute tous ces différents actes, les yeux fermés, à peu près avec autant de précision que dans l’état de veille. Le sens musculaire, suivantla remarque deM. Azam, semble remplacer la vue. Elle répond parfois aux questions qu’on lui pose avec plus de précision qu’elle ne le saurait faire dans son état normal ; il semble que l’intelligence soit plus excitée.

Pendant cette seconde phase de la somniation provoquée, les phénomènes musculaires de la première phase persistent au même degré (hyperexcitabilité musculaire, frémissement des paupières, etc.).

Pour faire sortir la malade de cet état, comme de l’état cataleptique, il suffit de lui souffler sur le visage ou de comprimer les ovaires. Au moment où elle revient à elle, la malade est prise d’un spasme pharyngien qui amène un peu d’écume entre ses lèvres, témoignant ainsi de la connexité qui existe entre ces différents états et l’attaque convulsive vraie. Dans aucun cas nous ne l’avons vue conserver le souvenir de ce qui s’est passé pendant ce sommeil ^ .

En résumé, on voit que les deux états que nous venons d’étudier sont ainsi caractérisés :

1° État cataleptique. — L’œil est grand ouvert; anesthésie totale

1. Tantôt en haut et en dedans, tantôt en bas et en dedans, ou directement en bas. Le phénomène est, on le voit, fort variable.

2. Plusieurs fois nous avons compté le pouls de la malade et nous n’avons trouvé aucune différence sous ce rapport entre la léthargie et la catalepsie. Dans ces deux états le pouls est régulier, il bat de 80 à 100 pulsations à la minute. La respiration est faible, irrégulière, suspendue par moments. 11 est fort difficile de compter le nombre des mouvements respiratoires.

et absolue; aptitude des membres et des diverses parties du corps à conserver la situation qu’on leur imprime ; peu ou point de rigidité musculaire; impossibilité de faire contracter le muscle par excitation mécanique.

'11° État léthargique. —Les yeux sont fermés ou demi-clos; frémissement persistant de la paupière supérieure; convulsion des globes oculaires ; anesthésie totale et absolue ; hyperexcitabilité musculaire : les membres dans la résolution ne conservent plus la situation qu’on leur donne, en dehors de celle que peut leur imprimer la contracture provoquée ; carus ou sommeil (première phase), somnamlulisme (deuxième phase.)

DEUXIÈME OBSERVATION. — HÉMILÉTHARGIE ET HÉMICATALEPSIE EXISTANT SIMULTANÉMENT CHEZ LE MÊME SUJET.

Nous avons vu, dans l’observation précédente, la catalepsie produite par l’impression lumineuse et suivie de la léthargie par la suppression brusque de la lumière. Le retour de la lumière ramène la catalepsie, il suffit de soulever les paupières de la malade léthargique pour faire revenir tous les signes de l’état cataleptique. Dans ce cas la catalepsie et la léthargie se succèdent tour à tour au gré de l’observateur, suivant qu’il maintient ouverts ou fermés les yeux de la malade.

Cette expérience peut être variée de lafaçon suivante. Supposons la malade plongée dans l’état cataleptique sous l’influence d’une vive lumière. Nous fermons avec la main un seul de ses yeux, l’œil droit par exemple, et aussitôt elle devient léthargique du côté droit seulement, pendant qu’elle demeure cataleptique du côté gauche. C’est-à-dire que les membres et la face du côté droit sont dans la résolution et jouissent seuls de l’hyperexcitabilité musculaire caractéristique de la léthargie, pendant que les membres du côté gauche seulement ont la propriété de conserver les attitudes qu’on leur communique.

La malade est à la fois, on peut le dire, hémiléthargique et hémicataleptique. L’hémiléthargie ou l’hémicatalepsie peut indifféremment occuper l’un ou l’autre côté du corps.

RICBER. 17

Troisième Observation. — Contracture permanente artificielle.

Les contractures variées que l’état de léthargie permet de donner à la malade se résolvent d’elles-mêmes et immédiatement si on vient à la faire passer directement de la léthargie à l’état normal par les divers procédés: souffle sur le visage, compression ovarienne. Mais si, au lieu de la réveiller, on la rend cataleptique, la contracture persiste tout le temps que dure la catalepsie pour se résoudre au moment où on la plonge de nouveau dans le sommeil. Si l’on provoque le réveil pendant qu’elle est cataleptique et contracturée, la contracture persiste alors indéfiniment et la malade, complètement revenue à elle, offre toutes les apparences d’une hystérique atteinte de contracture permanente. Il n’est alors possible de la débarrasser complètement de la contracture qu’en la plongeant de nouveau dans l’état de sommation^ .

L’hystérique ainsi affectée de contractures permanentes artificielles, par les procédés que' nous venons d’indiquer, est sous le coup d’un état spécial du système musculaire, que Ton pourrait appeler la diathèse de contracture; c’est-à-dire que les muscles sont susceptibles de se contracturer sous l’action d’agents très divers, de l’aimant par exemple, et la contracture ainsi attirée, en quelque sorte, sur un autre point du corps, quitte les muscles qu’elle avait primitivement atteints. Ainsi, supposons notre malade affectée de contracture permanente artificielle du bras droit; si l’on fait agir l’aimant sur le bras gauche, en plaçant ses pôles actifs à peu de distance de la peau, le bras gauche, au bout de peu d’instants, se contracture en même temps que le bras droit retrouve sa souplesse normale. Ce procédé de déplacement de la contracture sous l’influence de l’aimant a été utilisé pour la guérison d’une contracture permanente hystérique, survenue spontanément chez unereli-

I. Le mot sommation est emprunté à Joseph Frank. M. le D'" Moissenet s’en est servi dans son intéressante étude publiée dans le premier fascicule de la Société médicale des hôpitaux.

CATALEPSIE, LÉTHARGIE ET SOMNAMBULISME. 13l

gieuse, la sœur R, dont l’observation a été publiée tout au long àsLüs h Progrès médical ^.

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