‹ Étude historique (volume 2)Chapitre 2 sur 26 · C. DABVEAU, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 80 à 84, me do 1» Montagne · texte numérisé non relu

C. DABVEAU, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 80 à 84, me do 1» Montagne

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FRANCIS FARKMAN

17 Jan.1894

Il n'y a pas d'hommes politiques, depuis Papineau, qui aient soulevé autant d'agitation dans notre pays que M. Letellier de Saint- JusL

Il n'y en a pas eu non plus qui ait été plus violemment attaqué, ni plus vaillamment dé- ■ fendu.

L'acte du 2 mars, appelé le coup d'Etat, qui a mis fin à sa vie politique, quelque jugement qu'on en porte, n'a pas eu seulement un grand retentissement, mais une influence décisivesur la politique coloniale de l'Angleterre et sur celle du Canada.

Un membre du parlement anglais, qui occupe un rang distingué parmi les écrivains de son pays, M. Justin McCarthy, dans son History of our cwn Urnes, a apprécié la destitution du lieutenant-gouverneur de Québec, et la nouvelle position qu'elle a faite à l'Angleterre vis-à-vis du Canada.

Après avoir fait le récit du coup d'Etat, l'auteur ajoute : " Lord Lorne objected (to the "dismissal) on the ground that though a " Governor-General appointed a Lieutenant- 44 Governor on the advice of his ministers, the 44 removal of a Lieutenant- Governor was a " matter for his personal décision. This point 44 seemed to be authorïzed by the words of the u Dominion act, but an appeal from Lord 44 Lorne to Sir Michaèl Hicks Beach, the 44 Colonial Secretary, received a reply couns- " eïling the Governor-General to give way to 44 his ministers. Thus the Impérial Govern- 4' ment withdrew from the représentation of 44 the Crown ail but the meerest semblance of 44 authority, and made him what indeed lie 44 should be, but certainly was not intended to li be at the time the confédération was formed,

" the figure-head of the Dominion, the mouth 44 pièce for the utterances of the Canadian €i législature. Acting upon the advice of " the Colonial Secretary, Lord Lorne gave ** way, M. Luc Letellier was removed, and " with him went the last pretension o*" En rland ** to rule her North American Colonies."

Comme on le voit, la destitution de M. Letellier a marqué une évolution dans la politique anglaise en ce pays. On n'a voulu frapper que le lieutenant-gouverneur de Québec, et du coup, sans le prévoir, on a décapité le représentant de la Reine, dans la personne du Marquis de Lorne. Le coup d'Etat du 2 mars 1878 a pris les proportions d'un événement, et est devenu une date historique à laquelle M. Letellier a attaché son nom.

Homme tout d'une pièce, moulé sur l'antique, M. Letellier avait embrassé, en entrant dans la vie publique, une opinion dont il n'a jamais dévié jusqu'à la fia de sa vie. Fort de cette idée, à laquelle il croyait comme à un dogme, parce qu'il y voyait l'avantage de son pays, il lui a toujours subordonné son avenir,

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et Ta poursuivie avec une ténacité sans égale, sacrifiant tout pour la faire triompher.

Malgré l'acharnement des passions politiques, il y a deux choses que ses ennemis ne lui ont jamais contestées, c'est sa sincérité dans ses convictions et son désintéressement. Dans notre siècle, où ces qualités deviennent de plus en plus rares, sa vie offre, sous ce rapport, un grand enseignement pour les générations à venir. Elles apprendront de lui que c'est par là qu'on force l'estime et qu'on impose le respect. Là est le secret de son influence et du prestige dont il jouit encore. C'est dans sa conviction qu'il a puisé cette énergie indomptable qui Ta porté à la tête de son parti, et aux plus hautes dignités auxquelles nos hommes publics puissent aspirer.

Le premier journal conservateur de Montréal, La Minerve, qui l'a toujours vaillamment combattu lui a rendu ce témoignage avec une franchise qui l'honore : •' Les revers, dit ce "journal, ne l*em'pêjhaient pas de se lancer " dan3 la lutte avec une ardeur toute nouvelle. " Nature de fer, il ne parut jamais connaître <{ le decourajeme.it, et fut, pour les conserva-

" teurs de Québec, l'un des ennemis les plus " entreprenants, les plus opiniâtres et les plus " formidables qu'ils aient jamais rencontrés. " A ce titre, il ne laisse pas à proprement " parler de successeur dans les rangs de son " parti. Il a toujours agi depuis 1860 comme " le chef du parti libéral au Conseil Législatif, " puis au Sénat, lors de la confédération. Il a " déployé, en cette qualité, une connaissance '* de la politique et une habileté plus qu'ordi- " naires."

L'année dernière, un des ministres du gouvernement de Boucherville, que le coup d'Etat a fait descendre du pouvoir, l'Honorable J.-A. Chapleau, dans un banquet semi-officiel donné à Montréal, a eu le courage de dévoiler le fond de sa pensée et de faire l'éloge de M. Letellier.

" Je l'ai combattu dans le temps, dit-il, assez " carrément pour qu'il me soit permis de rendre "justice aujourd'hui à la mémoire d'un homme "qui fut un grand patriote."

M. Letellier a eu à souffrir plus qu'aucun autre des persécutions religieuses que le parti

libéral a eu trop longtemps à supporter, et au moyen desquelles on a espéré écraser l'un et l'autre. Comme un des chefs de ce parti, c'est sur lui qu'ont été dirigés les plus redoutables assauts, les plus injustes accusations. Il n'y a répondu qu'en apportant autant de fermeté à ses convictions religieuses qu'à ses convictions politiques. On a voulu, pour ainsi dire, le mettre hors de l'Eglise malgré lui, il y est resté sans ostentation comme sans faiblesse. Son intégrité, sa vie privée irréprochable, les principes sincèrement catholiques dans lesquels il s'appliqua à élever sa famille, étaient des réponses sans réplique. Il a déconcerté l'attente de ses détracteurs par sa mort chrétienne.

Déjà souffrant des premières atteintes du mal qui devait l'emporter, l'annonce de sa destitution fut son arrêt de mort ; c'était la ruine de sa famille. Il n'en fit rien paraître ; mais les efforts qu'il déploya, pour voiler à ses enfants les soucis qu'il renfermait en lui-même, précipitèrent sa fin.

Il n'a pas eu la consolation, avant de mourir, <ie voir la réhabilitation du parti libéral par la

plus haute autorité qui soit sur terre. Il n'était plus quand sont arrivés les décrets de Rome. Cette justification, qu'il avait tant désirée, s'est faite sur sa tombe.

Aujourd'hui que le calme commence à se rétablir autour de son nom, le temps est venu d'étudier sa vie. Notre tâche est de la dégager des excès d'hommage et d'injure, de louange et de calomnie, qu'ont suscités les préventions et les préjugés qui accompagnent toujours les grandes luttes.

Nous allons essayer de l'écrire, sinon avec le talent, du moins avec l'impartialité de l'historien, en ayant toujours devant les yeux cette pensée de Guizot, que nous avons prise pour épigraphe : li II ne faut flatter personne, pas -i même son pays."

Notre but est d être utile en offrant à nos concitoyens le spectacle, d'abord d'une vie privée sans tache, où la force et la vaillance s'allient aux sentimens tendres et affectueux de la famille ; puis celui de l'homme public, mêlé aux affaires les plus importantes de son temps, dont la solution fournit un enseigne-

ment pratique, propre à faire éviter les fautes que nous tâcherons de signaler.

Nous nous efforcerons de ne pas offenser les personnages vivants, notre intention étant de ne blesser la susceptibilité d'aucun de ceux qui ont été mêlés à ces récents événements.

Si quelques-uns d'entre eux se croient froissés, nous les prions de se rappeler que la simple narration des faits, écrite de bonne foi, pour découvrir la vérité, toute la vérité et rien autre chose que la vérité, ne saurait par ellemême les blesser. Ce sont les faits alors qui témoignent, et non l'historien.

Québec, 15 décembre 1884.

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