LETELLIBB DE SAINT-JTJST ET SON TEMPS
dait quelle était la portée du motif donné pour cette révocation, savoir que, par suite du vote des chambres fédérales, " his usefulness was gone," l'utilité de M. Letellier avait cessé. On finit par se moquer tout haut du considérant d'un arrêté ainsi motivé.
Des avocats éminents furent d'avis de porter devant les tribunaux cet arrêté du Conseil Privé, pour en vérifier la légalité, et conseillèrent, dan? ce but, à M. Letellier, de ne pas quitter Spencer- Wood, si ce n'est par contrainte.
Mais M. Letellier avait pris depuis trop longtemps son parti pour s'arrêter à ces démarches, qui auraient satisfait ses partisans, mais qui, à ses yeux, semblaient manquer de dignité.
Il fit ses préparatifs pour quitter Spencer-Wood au plus tôt. Tout souffrant qu'il fût, il prit soin de remettre entre les njains des officiers préposés, l'établissement en bon état, et suivant l'inventaire qu'il avait eu la précaution de faire dresser lors "de son installation.
Sa famille descendit à la Eivière-Ouelle. Quant à lui il resta à Québec, pour suivre le traitement de ses médecins.
Nous devons rendre ici hommage à un de ses admirateurs et de ses amis, qui se montra encore plus dévoué dans la mauvaise que dans la bonne fortune. M. Archer, Is, lui offrit sa résidence de ville, que M. Letellier fut eureux d'accepter dans cette circonstance.
446 LBTELLIER DE SÀINT-JUST
Les autres amis de M. Letellier ne rabandonnèrent pas plus que M. Archer. En sortant de Spencer- Wood il était dénué de ressources. Car, vu son caractère désintéressé et hospitalier, ce n'était pas avec sou traitement de ministre ni avec celui de Lieutenant-Gouverneur qu'il aurait pu faire des économies. Son aide-decamp, M. Frédéric Gautier, * continua ses services auprès de lui avec un dévouement digne d'éloges, et le suivit, à ses propres frais, dans les divers lieux où il fut appelé à se rendre. Des lettres de sympathie lui arrivèrent de tous côtés, et furent pour lui à la fois un dédommagt^ment et une consolation dans son infortune.
Les sympathies se manifestèrent. d'une manière plus elHcace que par des condoléances. Une souscription fut ouverte entre les amis de Tex- Lieutenant-Gouverneur, pour subvenir à Tétat précaire où lui et sa famille étaient laissés.
Les dames religieuses du couvent de Sillery ont montré envers les enfants de M. Letellier, particulièrement depuis sa chute et sa mort, une grande générosité et une délicatesse exquise. Ce respect porté au malheur montre une noblesse de sentiment qu'on ne peut trop apprécier. Les dames Ursulines de Québec n'avaient pas témoigné moins de bienveillance.
Nous ne parlerons pas des visites sans nombre qui affluèrent chez M. Letellier. Nous n'eu mentionnen
• M. Gautier, est le fils de l'aacieQ coasul français à Québec, <, lais je un si bon souvenir au Canada.
qu'une des plus remarquables, celle que lui fit, avec son état-major, le contre-amiral français, aujourd'hui l'amiral Peyron, ministre de la marine, alors en rade à Québec.
Un grand nombre d'associations libérales, particulièrement dans la province d'Ontario, envoyèrent des adresses à l'ex-Lieutenant-Gouverneur, approuvant sa conduite. Il y répondit d'un ton plein de dignité et de fermeté, faisant voir que le coup qui Tavait frappé ne l'avait pas abattu. Parmi ces réponses, nous mentionnerons seulement celle qu'il fit à l'Association de Réforme de Toronto, et qui fut publiée dans les journaux de cette ville en octobre 1879. Nous regrettons que les limites de cet ouvrage ne nous permettent pas de la citer.
De toutes les démonstrations publi [ues dont M. Letellier fut alors l'objet, aucune ne prit des proportions aussi grandioses que celle qu'on lui fit en septembre à Montréal, devant la résidence de M. Huntington, dont il était l'hôte. Plus de 15 000 personnes de la ville et des environs y prirent part, avec un enthousiasme extraordinaire. Une immense procession aux flambeaux avait été organisée, et défila, au son de plusieurs corps de musi<jue, à travers les principales rues de la ville. On y voyait, sur divers transparents iluminés, le portrait de l'ex-Lieutenant-Gouverneur, et ►lusieurs inscriptions de couleurs variées, telles que
celles-ci : " Vive Letellier ! " — ** Salut au libérateur!"— " Uhonneur du peuple " - - " Notre chef" — ** Au libéral " — " Vive Joly ! " — " Vive Huntington ! " —"Vive Langelièr ! " etc., etc.
Cette procession vint se masser en face de la demeure de M. Huntington. Les principaux libéraux de la ville s'y étaient déjà rendus pour la recevoir.
Dès que M. Huntington eut présenté M. Letellier, qui parut sur le balcon, une clameur indescriptible Taccueillit. Cet enthousiasme fit retrouver pour le moment, au héros de cette démonstration, sa vigueur et sa verve d'autrefois. Ses accents émus soulevèrent des applaudiseements frénétiques.
Mais il dut bientôt s'arrêter, épuisé par cet effort sur lui-même. Comme on l'encourageait à continuer, il en profita après un court aiTet, pour terminer en langue anglaise, et faire ses adieux à cette foule d'admirateurs.
Ce fut la dernière fois que M. Letellier parut en public.
De Montréal il se rendit dans Ontario, dont il avait rintention de visiter les principaux centres, sur Tinvitation spéciale des Réformistes de cette province. Un autre but de son voyage était de consulter les meilleurs médecins de Toronto. Dans cette ville, il fut reçu |mr son ami l'honorable George Brown, à sa magnifi( résidence de " Lambton Lodge." Tout ce qu'il y ai
dans les environs de personnes distinguées dans le parti réformiste vint lui rendre hommage. Plusieurs clubs politiques lui offrirent des banquets, auxquels il eut le regret de. ne pouvoir se rendre, à cause de Tétat de plus en plus précaire de sa santé.
Une nouvelle crise de sa maladie se déclara, et fit des progrès si alarmants, que Ton craignit pendant quelque temps pour ses jours. Force lui fut donc de renoncer à son voyage, et de revenir à Ottawa, où il passa l'hiver chez son gendre, M. 0*Gonnor.
Aucun des médecins qu'il avait consultés depuis le commqncement de sa maladie ne semblait, suivant lui, l'avoir comprise, et il avait fini par perdre confiance dans leur traitement. Ses forces allant toujours en déclinant, il avqit acquis la conviction que sa maladie était sans remède, et dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à la mort, qu'il vit venir avec calme et résignation. Il eut la consolation de rencontrer à Obtawa un digne religieux, aussi distingué par ses connaissances* que par sa piété, qui l'aida à faire le sacrifice suprême.
Il envisagea la mort avec le même stoïcisme qu'il avait envisagé la vie dans ses plus rudes passages. Ses projets et; ses espérances étaient venues s'échouer presque sans interruption, contre les malheurs et les revers attachés à la nature humaine. Il demeura içilassible avec un courage chrétien. Confiné tout l'hivôr
dans sa chambre, il ne voulut recevoir d'autres visites que celles de ses parents et de ses plus intimes amis.
Laissons-le un moment^ pour jeter un regard sur les suites que les conservateurs attendaient de sa disparition de la scène politique.
La chute de M. Letellier devait entraîner celle de son ministère. Les conservateurs n'avaient pas demandé sa tête sans le but avoué d'en retirer un avantage immédiat, en reprenant le pouvoir à Québec.
L'honorable Théodore Eobitaille, député conservateur, ci-devact ministre fédéral dans l'administmlion de Sir John- A. Macdonald, avait été nommé à la place de M. Letellier, ainsi que nous l'avons dit. C'était un caractère aussi cfi'icé que celui de son prédécesseur était accentué.
Depuis le commencement de la dernière session, M. Chapleau, tacticien sans scrupules, avait engagé la lutte contre M. Joly, comptant sur une victoire assurée à la suite de la disparition de M. Letellier, vu la faible majorité du ministère, malgré les quelques voix acquises depuis peu.
L'op[»osition avait ré,uni 28 voix sur les 65 dans les débats sur l'adresse.
Les amis de M. Joly avaient réussi à faire insérer (4 juillet 1879), dans le procès- verbal des délibératio de rÂs;»eiublée Législativei les paroles pour lesquel
il avait été censuré le 14 février 1878, ce qui, comme on doit se le rappeler, leur avait été refusé alors. Ces paroles étaient celles-ci : " Il est temps de savoir si la ** force brutale doit prévaloir dans cette Chambre." M. Chapleau ayant manqué bien plus gravement aux usages parlementaires, M. Joly voulut à son tour obtenir de lui une rétractation. M. Chapleau avait accusé de mensonge le Trésorier, M. François Langelier, ex* pression qu'il s'empressa de rétirer, tout en maintenant que le fait auquel il faisait allusion était exact. M. Joly refusa de recevoir l'apologie offerte avec cette qualification, et sur appel à la Chambre, il subit une défaite par un vote de 27 contre 25. Cet échec de M. Joly redoubla les espérances de l'opposition. Le premier ministre se vit obligé de. provoquer de suite un vote de confiance, qu'il emporta par trois voix do majorité, vote qui fut répété à diverses reprises. Les subsides furent votés avec la même majorité malgré tous les efforts de l'opposition. Cependant on vit qu'il existait un moyen de les arrêter ; c'était d'employer l'action du Conseil Législatif, ce à quoi l'opposition eut recours.
Le Conseil Législatif, conaposé presque entièrement de conservateurs, suspendit le. vote des subsides, et présenta une adresse au nouveau Lieutenant-Gouverneur, le priant de changer ses ministres, à raison de divers priefs qu'ils résumaient ainsi contre eux :
452 LETETj.nnt de saint-just
1. En ce qu'ils n'avaient pas su faire face aux dépensés, et laissaient un déficit à combler.
2. Parce qu'ils n'avaient pas des éléments de force suffisants pour gouverner avec efficacité.
M. Eobitaille répondit à cette adresse en disant qu'il regrettait la divergence d'opinion entre les deux 'chambres, et qu'il espérait que ses aviseurs constitutionnels tiouveraient le moyen de rétablir l'harmonie entre les deux chambres. Mais il se garda bien d'aider à amener la bonne entente entre elles * d'après les grands auteurs constitutionnels, c'est un des plus légitimes et des plus nobles emplois que la Couronne puisse faire de Bon influence.
Sur CCS entrefaites, M. Chapleau proposa à la Chambre Turgence de former une administration forte, vu l'état d'incertitude et d'agitation où se trouvait la Province, et le conflit survenu entre les branches de la législature. Cette proposition fut repoussée par une majorité de trois voix (21 contre 24».
M. Gi<gnon, député de Kamouraska, présenta un amendement déclarant qu'il n'y avait aucun précédent de la Chambre des Lords eu Angleterre, pour justifier le refus du Conseil Législatif de passer le bill des subsides, dans le but d'exercer une pression sur la Couronne, pour la forcer de changer ses aviseurs, ou pou~ l'influencer sur son choix. L'amendement disait d plus que la branche élective du parlement tenait le sor
des jpinistres entre ses mains, qu'elle avait confiance en eux, et qu'elle verrait avec regret Temploi de ces subsides donné à d'autres aviseurs. Cette proposition fut emportée par la même division de 24 contre 21. M. Joly proposa alors d'ajourner les chambres au 28 octobre ; ce qu'il ne put emporter que par une seule voix, M. Paquet l'ayant abandonné. C'était le commencement de la déroute.
Dans le même temps, au Conseil Législatif, l'honorable M. Starnes proposa une conférence pour en venir *
à une entente avec l'Assemblée Législative ; cette conférence fut refusée. Le lendemain, le Conseil censura les ministres pour avoir ajourné la législature sans compléter l'ouvrage de la session, et sans avoir rétabli l'harmonie entre les deux chambres. Puis il s'ajourna au 11 septembre. Le 12, M. Chauveau, secrétaireprovincial, offrit sa démission, etrM. Fly un déclina l'offre qu'on lui fît de le remplacer.
Dans l'intervalle de l'ajournement, pendant que M. Joly s'occupait à parcourir les comtés pour ex[)oser la situation du pays,»et pour dénoncer les procédés inconstitutionnels du- Conseil Législatif, son adversaire M. Chapleau ne perdait pas son temps en stériles discours sur les hustings. Il employait des moyens plus efficaces, mais loin d'être aussi honorables que ceux de M. Joly, pour détruire la faible majorité de ce dernier. Il circonvint certains députés par des promesses de portefeuilles
454 LETELLIER DE SADîT-JUST
OU de places lucratives, et il ne réussit que trop bien à atteindre son but. Le 28 octobre, lors de la rentrée des chambres, toutes ses batteries étaient prêtes. .
M. Flyun, un de ceux qui avaient été gagnés par M. Chapleau, seconda la motion de non-confiance contre le ministère, proposée par M. Lynch, et elle fût emportée par 5 voix, MM. Paquet, Chauveau, Flynn, Fortin et Racicot, ayant lâchement abandonné M. Joly pour passer du côté de l'opposition.
Chacun de ces députés a reçu depuis, comme on le sait, la solde de sa trahison. Telle fut la fin du ministère Joly, et la dernière phase de Tafifaire Letellier.
Elle était amenée parle Conseil Législatif, corps irresponsable, dont quinze membres, nommés à vie, et parmi lesquels on comptait MM. de Boucherville et Ross, se posèrent en face de la volonté populaire, et dominèrent la -situation à leur profit.
L'action du Conseil, discutée au point de vue constitutionnel, sera considérée dans Thistoire comme une faute de plus, parmi celles commises de part et d'autre dans les événements mémorables que nous venons de raconter.
Nous avons laissé M. Letellier languissant à Ottav*» dans un état qui ne donnait guère plus d'espoir à s^ amis qu'à lui-même. Il soupirait depuis longtemj
après le jour où il pourrait se rendre à la Rivière- Ouelle pour y mourir.
Le retour du printemps ayant ranimé quelque peu ses forces, il put entreprendre ce voyage en mai 1880.
L'air natal, la quiétude du séjour de !a comf)agne,
le commerce de quelques amis fidèles, et surtout les soins et la piété filiale de ses enfants, opérèrent un changement qui parut pendant quelque temps le ramener à la santé. Il se sentait revivre et reprenait sa gaieté, lorsque des amis d'au loin, comme M. Joly, M. D.-A. MacDonald, ancien gouverneur d'Ontario, AI. John Neilson et autres, venaient le visiter, et réchauffer l'ancienne amitié. Il put même se rendre chez quelquesuns de ses voisins, prendre de l'intérêt et donner quelque attention à la culture de ses champs. Il subit, à la fin d'août une terrible crise qui faillit être fatale. C'est alors qu'il fit son testament, dont nous citerons plus loin un passage qui touche à sa vie publique. Grâce à la force de sa constitution, il revint à la vie encore une fois. Mais lorsque arrivèrent les mauvais jours de l'automne, on le vit décliner rapidement, et il fut facile de voir que sa fin approchait.
Jusque-là, avec cette énergie qui ne l'abandonnait
jamais, il avait persisté à ne pas prendre le lit. Mais
au mois de janvier 1881, les cruelles souffrances qu'il
indurait enlevèrent ce qui lui restait de forces, et il dut
'aliter. Le dimanche 23^ il reçut les derniers sacre-
456 LETELUER DE BAINT-JCST
ments de l'Eglise, des mains de son curé, M. l'abbé Dion, en qui il avait trouvé un ami tendre et dévoué, autant qu'un directeur zélé. Celui-ci, qui n'avait cessé de le visiter, se tint dès ce moment à son chevet^ et ne le quitta plus jusqu'à son dernier soupir. Ayant conscience de l'importante mission qu'il remplissait auprès d'un homme sur qui tout le pays avait les yeux, il ne se contenta pas de l'exhorter et de le préparer à une sainte mort, mais il eut soin d'en noter sur son carnet les moindres incidents, ainsi que les paroles du mourant. C'est avec ces notes sous les yeux que nous écrivons ces lignes.
La famille de M. Letellier était réunie autour de lui, hormis sa fille aînée et une de ses sœurs, toutes deux religieuses de la Chirité à Montréal. Comme on leur avait télégraphié son état désespéré, il les attendait avec anxiété, et craignait de mourir sans avoir la consolation de les voir. En les apercevant, il fut si attendri que l'on appréhenda que l'émotion ne hâtât sa fin.
La veille de sa mort, son fidèle ami, M. Joly, descendit de Québec pour le voir une dernière fois. "Je " viens, lui dit-il, en s'approchant du lit du mourant, " vous offrir les sympathies de la Province, et celles de " vos amis de Québec."
" Ah ! mon cher M. Joly, " lui répondit M. Letell^"* en lui tendant affoctueusement la main, " portez-1
" mes remerciements et mes dernieTs adieux ; je regrette " de ne pouvoir faire davantage l "
Il avait peine à parler; néanmoins il retint son ami longtemps près de lui. Avant de le quitter, M. Joly lui dit : " Je vais remonter à Québec et voir vos amis ; " je leur dirai que vous pardonnez à vos ennemis." Il sourit en signe d'assentiment, "et puis ajouta : " Adieu ! " brave des braves ! "
Dans raprès-midi du vendredi 28, sa vue s'obscurcit. Il commanda qu'on ouvrît les volets de sa chambre.
Je veux voir clair, dit-il. Je n'ai pas peur de la mort;
je m'abandonne à la miséricorde de Dieu ! "
Voyant alors tous ses enfants agenouillés autour de lui, et le curé en prières avec eux : " Mes enfants," leur dit-il d'une voix claire, " je vous bénis tous. Que " la paix et la concorde régnent toujours j ai mi vous ! Je " vous remercie de vos bons soins pour moi et de votre ** affection. Je pardonne, comme je veux être pardonné. ' " Je n'en ai jamais voulu à mes ennemis ; je ne parta- " geais pas leur opinion, voilà tout. Adieu, mes " enfants." Et il fit sur eux le signe de la Croix'.
La veille, il avait fait approcher le Capitaine Gautier, son ex-aide-de-camp, fiancé à une de ses filles, qu'il avait béni comme un de ses enfants, et lui avait dit : " Quand Tcns verrez le Marquis de Lorne, dites lui que ** Letellier lui pardonne un moment de faibles e." *
* M. LeteUier a acheré de se peindre par ce dernier mot. On dirft
468 LETKLLm Dl BâUTT-JUST
Entre onze heuTea et minuit» le yendredii il parât sortir d'an moment de sommeil, ouvrit les yeux» et lendit sans effort le dernier sonpir. Telle fut la fin de ce citoyen, auquel on peut si bien appliquer ce ven du poète Marot :
" Tel rit enoor qui «et plQB mort quê Iqjt." *
Quoique attendue depuis plusieurs semaines, l'annonce de cette mort produisit par tout le pays une
profonde sensation. Elle attira l'attention, m&me en
Europe et aux Etats-Unis.
Tous les journaux du Canada retentirent de cet événement» et les distinctions de partis semblèrent s'effacer pour un moment devant oette tombe qui venait de s'ouvrir. Les adversaires qui s'étaient montrée le plus acharnés contre lui ne lui refusèrent ni une parole de regret» ni l'hommage d'une sincère sympathie.
Ils firent taire, devant la mort, leurs animosités, de même que M. Letellier l'avait £Btit. Du fond de son
qu'il s'abusait. Mais il jageait du caractère du Marquis de Lomé parle ■ien. Lui n'a rait jamais fléchi, quoi qu'il pftt advenir Dans la sitiution où 96 trouvait le Marquis de Tome, il ne restait à oelui-cî d'aatn alternative que de signer la révocation, ou bien de résigner ; œ qu'il n'était pas obligé dj faire, s' étant déchargé sur ses ministres de toute responsabilité. D'ailleurs ce n'était plus son acte à lui, il ne faisait que suivre les iustructions d'une autorité supérieure.
En pro:ience de cette déclaration du mourant, qui oserait dire que M. Letellier, en con lé liant les ministres, n'a pas suivi les dictées de sa conscience et de son serment d'office ? Ke croyait-il pas rendre on service réel à sa Province ?
* Complaintes du Baron de MalUvUUj Tome II, p. 298.
SX SON TSMP8 4S9
cœur, depuis longtemps, il avait tout pardonné, et avait clairement exprimé ce pardon dans son testament. Voici le passage auquel nous faisons allusion :
^< Je meurs dans le sein de l'Eglise Catholique, " Apostolique et Romaine, à laquelle je n'ai jamais cessé " de croire et d'appartenir ; et je recommande mon âme " à Dieu Tout-Puissant» mon Créateur, le priant de me " faire miséricorde.
** Je pardonne de grand cœur, à mes adversaires poli- ^ tiques, tout le mal qu'ils m'ont causé, ou qu'ils ont ** désiré me causer, en me poursuivant de leur ven- ^ geance, pour ce que j'ai toujours considéré et que je " considère encore, en ce moment solennel, avoir été '* raceomplissement de mon devoir envers ma Souve- ^ raine et mon pays, et la preuve de mon ardent désir ** de travailler, dans la mesure de mes capacités, pour le ** plus grand bien et avantage de ma chère province de " Québec
** Au seuil de l'éternité, où je vais bientôt entrer, je
*^ remercie sincèrement tous les collègues qui, par un ** concours actif et généreux, m'ont aidé à accomplir les ** actes administratifs auquels mon nom est attaché. Je ** remercie aussi mes concitoyens, et particulièrement *^ les électeurs de la division de Grandville, de la con- ' fiance qu'ils m'ont toujours témoignée."
Les funérailles de M. Letellier de Saint*Just eurent lieu le 2 février à la Rivièro-OueUe. Elles furent dignes
460 LETELLIilR DE SAINT- JUST
de la josiii^ii qu'il avait occupée comme Lieutenant- Gouverneur. Malgré un des froids les plus rigouretix de nos hivers et un temps alTreux, une foule de citoyens^ accourus de toutts les parties du comté de Kamoulaska, des comtés voisins et de Québec, vinrent lui rendre^un denjier hommage. L'Eglise était littéralement remplie. Il était visible que la curiosité, qui accompagne les graiides pompes, avait fait place à un sentiment de reconnaissance et d'admiration pour le défunt, et de deuil poiriTînfamille éplorée. On sentait que la ' grande famille canadienne avait perdu un de ses membres les plus distingués et les plus capables.
Il serait trop long de mentionner toutes les marques de sympatliie qui se manifestèrent alors. Nous ne pouvons cependant omettre celle qu'offrit. un ami de M. Letellier, qui avait été son voisin de Spencer-Wood, M. l'abbé Audette, chapelain du couvent de Sillery. Il vint • déposer sur le cercueil une magnifique couronne tressée • par les élèves de sa communauté, et portant cette inscription : ViUxisfljustitiam et odisti iniquitatem. *
Ce fut cet ami qui fut invité à officier au service * funèbre. On reniarcjuait, parmi les membres d'un nom- • breux clergé, M. labbé Démétrius Lévêque, qui repré- • sentait le Séminaire de Saiut-Sulpice de Montréal ; M. • l'abbé H. Têtu, qui représentait l'Archevêque de Québec ; et M. l'abbé Bégin, qui représentait le Séminaire de la même ville. Les professeurs dii Collège Sainte- Anne
avaient eu la délicatesse d'y amener leurs élèves avec leur corps de musique. Un chœur de dames et d'artistes, ' dirigé par M. Hébert, organiste de Québec, ajouta par ses chants à la pompe de la cérémonie funèbre.
Les restes de M. Letellier furent déposés auprès de ceux de son épouse dans les caveaux de l'église: Un marbre funéraire, surmonté de ses armes, et portant sa devise : Hœc Tnanus oh patriam^ se voit aujourd'hui au-dessous de la chaire, à l'endroit où repose* sa dépouille mortelle. *
^ * La mort de M. Letellier a inspiré à l'un de nos poètes, M. Â. Morisset, une belle poésie, qui a été publiée dans le temps, et qui est intitulée : Adieux de C Honorable Luc Letetlier de Satnt-^fust, Hommage à »a famille. Nous en extrayons quelques strophes.
 la pftle lueur d'un flambeau qui vacâlle, Au chevet du mourant, une foule priait.
Tous les cœurs avaient froid, et le feu de la grille ' Lentement s'éteignait.
Dans la chambre régnait un lugubre silence, Troublé, de temps en temps, par le bruit des sanglots, Quand de Saint-Just, soudain, dans un effort immense. Articule ces mots :
" Enfants, aimez-vous bien ! La vie est un voyage, " La mort en est le terme, et l'objectif est Dieu / ** Nous nous retrouverons dans un Ciel sans nuage, "Je vous bénis, Adieu l
" Je vais revoir au Ciel votre mère chérie .
" Elle m'attend déjà : je crois la voir venir! ** Elle avait emporté la moitié de ma vie ; u Dès lors j'ai dû mourir.
462 LETELUn DE SAIMT-JUST
Les journaux de Québec leproolièieiit au Lieuteiiaai- Goavenieur Sohîtaille de n'avoir pas fiât baiaaer à nû« mât aon drapeau officiel, et de a*avoir pas assisté en personne, ou s'être bât rej^éseuter, aux funérailles de son prédécesseur.
Il s'était fiiit trop de bruit autour du nom de M. L^ tellier, surtout dans ses dernières années ; les eapiits s'étaient trop passionnés, soit en sa faveui, soit ooatro
« Et vous, mes bons amis, calmei yotre tristome ;
« Gnmd soldat do devoir, sur la brèche je meurs.
•< Soyea forts de vos droils ; MMm avec
« Et TOUS serei TtâaqxMnn»
« En fiftce de la mort, de tout cœur Je pavdeBae « A ceux qui m'ont yené Paaieiiiime et le fiel : « J'ai bu la ooape amère, aux jours de mon automiie, « Ea feSBidant le Ciel.
« Amis, Adieu 1 Toilà le gmnd Toile qui tOmbe ; << Pour moi, du Dieu clémeat, implorea la pitié. « J'emporte, en tous quittant, au delà de la toaibe, « Votre longue amitié. "
De Saint Just avait dît. De son visage pâle Une froide sueur glaçait les traits émus :
On le vit s'aliaisser.... On entendit un rftle..^ Son oœur ne battait plus.
Dors en paix, de Saint-Jnst ! on gaide ta mémoire. Tu fus notre maiiyr, tu seras notre gloire ;
Nous t'aurons pour patron.
Ta mort patriotique, irréparable perte, A jamai*, restera oomme ime palme verte
Attachée à ton front.
IT BOK t&Mn 463
lui^ pour qne le silence et Toubli se fissent sur sa tombe, aussitôt après ea mort»
A la suite de ses obsèques, il se produisit, de tous oôtés, un mouvemeat spontané dont on ne rencontre aucun exemple du même genre dans nos annales. Des cercles d'amis se formèrent pour rendre honneur à sa mémoire par des démonstrations publiques ; sans parler des clubs qui furent organisés pour perpétuer son nom et ses idées politiques. On vit oe mouvement prendre, de toutes parts, un caractère religieux : sur divers points du pays, un grand nombre de services funèbres furent célébrés, quelques-uns avec toute la pompe que Ton put déployer; particulièrement, à la Basilique de Québec, aux églises de Saint-Roch et de» Saint-Sauveur de la même ville ; aux Trois-Rivières, à Montréal, aux Trois- Pistoles, à Matane, à Rimouski, au Château-Ricber, à Sainte-Foye, etc., etc., et jusque dans divers cantons du Manitoba, tels que Saint-Pie, Letellier, Saint-Jean- Baptiste, etc., et dans quelques centres de canadiensfrançais aux Etats-Unis, comme à Milwaukie.
Nous ne pouvons passer outre sans faire une mention spéciale de la paroisse Saint-Paschal, dans le comté de Kamouraska, où cette démonstration religieuse se fit avec la plus imposante solennité. On avait même fait venir, pour la circonstance, le corps de musique de la ville de Montmagny, et un chœur choisi d'artistes.
« Les citoyens de cette localité, " raconte un témoin oculaire qui n'a
guère tardé d'aller rejoindre son ami, " y offraient l'édifiant spectacle d'une entente sympathique et cordiale, sans distinction de partis politiques, pour donner à cett« solennité toute la pompe et l'éclai possibles.
" Devant ces belles démonstrations ciirétiennes, qui se multiplient sur la tombe de l'illustre citoyen qui fut le représentant de raotorité souveraine dans la Province de Québec, je me demande le secret da mouvement religieux qui s'e^-t propagé si rapidement par toute la Province, aussitôt que fut annoncée la mort de cet homme de bien. .Je ne veux point le chercher dans les événements politiques. Je suis heureux de le trouver dans ces paroles que chante l'Eglise, chaque fois qu'elle prie pour ce 11 Is dévoué : In memoria asiema eritjustuë.
^ Pour ceux qui ont pu connaître M. Letellier, sa vie entière se résume dans ces autres paroles, qui se lisaient dans r£glise de la Kivière-Ouelle, le jour oîi ses restes mortels y étaient déposés: Uilexuti Justitiam et odisti iniquitatem. Et puis, il avait laissé de si bons souvenirs de ses vertus sociales, dans le cœur de ceux qui aoaient eu avec lui des rapports intimes! Il avait donné de si touchants témoignages de sa foi chrétienne et de ses éminentes vertus domestiques, ehaqtu fois qtdi avait conduit à leur dernière demeure ceux dentre Us siens qui Fataient précédé! en^in, les détails de sa Jin héroïque et chrétienne étaient si admi' râbles! Voilà qui était propre à inspirer à tous, à ce moment wlewtel, taie pensée commune : la sainte et salutaire pensée de se presser autour des sainte autels, pour y offrir un dernier tribut d'hommage, un témoignage suprême d affection et de reconnaissance, à celui dont on apprenait la fin prématurée^ et dont on s'honorait, plus que Jamais, d'avoir été l'ami,"
Notre tâche est maintenant terminée. Nous avons essayé de présenter la figure historique de M. Letellier sous son véritable caractère, en lui donnant sa vraie physionomie. Il ne nous reste plus qu'à soumettre quelques considérations qui découlent naturellement de
sa vie.
L'acte du 2 mars sera encore longtemps discuté, approuvé par les uns, désapprouvé par les autres, tant que les partis actuels seront en présence.
Cependant noua pouvons affirmer, des maintenant^ qu'on devra, avant de prononcer un jugement définitif sur ce point, bien peser, entre autres, les questions suiyjjdtes:
h D'après la Constitution, M,Letellier avait-il le pouvoir de renvoyer ses ministres 7
2. En exerçant le droit résultant de ce pouvoir, étaitil de bonne foi, et croyait-il avoir des raisons suffisantes ?
3. Le tribunal qui a décidé de son sort était-il un tiibnnal impartial 7
é. A-t-il été frappé pour une cause certaine, ou pour une cause équivoque et douteuse 7
& La destitution de M. Iietellier a-t-elle été le ré^ Bultat de l'asoendant d'un parti politique sur l'autre 7
On ae tromperait néanmoins si, en jugeant l'acte do. 2 jnaiiB^ on croyait qu'il est le point capital dans la vio 4e M. Letellier : il en a été le plus retentissant, maiê »ûn le plus important L'ensemble de sa carrière a une fins haute signification. M* LeteUier vivra dans l'histoiise de notre époque, parce que, de tous les honuaoïes pnblics de notre pays, il est celui qui a le plus contribué ï éteblii; «ntre l'Ilgliae et l'Etat, cette harmonie qui résulte du respect de droits réciproques. L'inébranlable S&meté ayec ^laquelle il a soutenu des franchises qu'il savait être justes, lui a attiré l'animadversion de la majeure partie du clergé canadien ; mais, en cherchant à le contenir dans les limites de ses droits^ il lui a rendu
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nn se) vice plus réel que ceux qui l'ont encouragé à étendre sa domination. La décision de Borne a donné raison à M. Letellier.
Il n'a pas vécu assez longtemps pour être témoin du triomphe final, mais nul n'a plus travaillé à le préparer, et nul n'en mérite plus les honneurs.
L'ère nouvelle qui va surgir a été envisagée de loin par M. Letellier dans Je fort de ses luttes. Il l'a appelée de tous ses vœux, et il espérait en voir l'accomplissement, r^uand il proférait ces paroles si remarquables, en réponse à une adresse qui lui avait été présentée :
" Lorsque l'harmonie et la concorde existent et se " mair. tiennent entre les diverses autorités, elles sont^ " non siulement un des- meilleurs gages de succès pour " le maintien de l'ordre et de la paix, mais encore elles " donnent une force nouvelle pour assurer le bonheur " et la prospérité de ceux qui sont confiés à leur soin." *
Quelles que soient les divergences d'opinions qui existent à lYgard de M. Letellier, on doit convenir qu'il était licîîe d'écrire la vie d'un homme qui a joué un rôle si marquant dans notre pays, et que ses ennemis, aussi bi^'.n que ses amis, ont proclamé un grand patriote.
• Réponse de M. Letellier à V adresse de fUicUaiion» des eaticntés c/ctques de Qi-.bec^ le 22 janvier 1877, publiée dan» PEv^nemerUf le 2i du même mou.