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Étude littéraire sur le génie et les écrits du cardinal de Retz

L'histoire, par la vive représentation des personnes et la saisissante peinture des choses, nous donne comme une seconde vie, la vie du passé, et nous place à quelques pas des hommes, des événements, que le lointain des siècles dérobait à la vue. Mais quand on pénètre dans ces vastes domaines aux aspects changeants, aux perspectives infinies, il faut marcher avec précaution, sonder le terrain, choisir les vrais sentiers, ceux qui conduisent au but, et surtout élever son cœur, son esprit, se garder des illusions d'optique qui à distance dénaturent la réalité.

Le voyageur, égaré dans les sables du désert, croit apercevoir au-dessus de l'horizon des objets qui n'y sont pas. C'est l'effet trompeur du mirage ; ce phénomène du monde physique se produit souvent dans la région de l'histoire où la lumière pas-

sant obliquement d'un milieu dans un autre, change la direction de ses rayons et revêt d'une apparence mensongère les scènes qu'elle éclaire.

C'est en marchant ainsi dans la vaste étendue des temps passés, que nos grands historiens modernes habitués à l'austère contemplation du monde philosophique et moral, mêlés aux scènes et auxagitations de la vie politique, n'ont pas été éblouis par les fausses lueurs du sophisme et ses systèmes, et ont atteint le but, sans se laisser détourner par les mirages trompeurs de la passion.

Le cri de la reconnaissance retentit, en voyant ces mondes nouveaux de l'histoire, découverts à nos regards par les courageuses recherches de ces investigateurs infatigables, en voyant les merveilleux produits de ces fouilles savantes, qui ont traversé la couche épaisse des âges et fait jaillir à la surface les sources abondantes du passé.

Cette jouissance intellectuelle toute moderne ne nous rend pas ingrats à l'égard des écrivains des autres siècles. A chaque époque suffit son labeur. Nous avons, dans les champs du travail, réservé une place à ces. attrayants auteurs de mémoires, qui, sans avoir embrassé les vues générales et d'ensemble, ont été des observateurs fins et délicats de la nature humaine toujours la même, ont narré, emportés par le courant d'une imagination facile, les petits faits, les détails intimes d'une vie éloignée de nous, et ont peint avec vivacité les événements de leur siècle, particulièrement ceux où ils ont laissé l'empreinte de leur personnalité, de leurs passions et de leurs faiblesses. Si ces auteurs n'ont pas cultivé ou fertilisé toutes les parties de l'histoire, s'ils ontabandonné à leurs successeurs la tâche glorieuse d'agrandir et d'achever leur œuvre, et rencontré de nos jours sur leur propre terrain, des concurrents redoutables, ils ont cependant conquis l'immortalité, en léguant à notre langue des trésors impérissables, qu'elle répand en leur nom, par d'inépuisables libéralités sur les amis des lettres. Au premier rang de ces écrivains comme il faut, de ces causeurs spirituels, animés et malins, figure le cardinal de Retz, personnage original qui ne

ressemble à aucun autre, et dont l'étude attentive conduit aux enseignements les plus variés, historiques, littéraires, politiques et moraux.

Le cardinal de Retz, dans sa retraite de Commercy, cède à la demande de madame de Caumartin, et écrit l'histoire de sa vie. Il apporte dans cette entreprise difficile, les ressources et les qualités d'un écrivain supérieur, la fougue, l'énergie, l'éclat, la souplesse d'un esprit ingénieux, enjoué, mordant, une originalité naturelle aisée et une simplicité de bonne compagnie. Il prend la plume par occasion, par galanterie, pour plaire platoniqucment à une curiosité féminine^ et amuser les heures oisives. Il marche librement devant lui, à travers les négligences et les incorrections. Il lui arrive de suivre le chemin le moins direct, de s'égarer dans des sinuosités trop prolongées, et de revenir par les mêmes sentiers. Il montre ainsi le revers de son esprit, comme il montrera sans rougir celui de sa vie, les passions et les fautes.

L'âge n'a pas refroidi son attachement malheureux aux grands hommes de l'antiquité. Il se propose d'imiter « V exemple de César et d'éviter la fausse gloire et la fausse modestie. » L'illusion du bon cardinal est complète. La fausse gloire ! Il l'a cherchée dans les troubles et les orages de la Fronde, comme un chevalier errant qui poursuit la dame de ses pensées. La modestie ! Il n'en a jamais porté les couleurs vraies ou fausses. Mais il a possédé la vertu des grands historiens, l'impartialité à l'égard de ses adversaires. Nous éloignons, nous exceptons Mazarin. C'était plus qu'un ennemi, c'était un rival et un rival heureux.

Ce qui étonne et charme en étudiant ces incomparables mémoires, c'est la vie qui y circule. Retz a des accents si vrais, des mouvements si rapides, une tournure si jeune, qu'il semble avoir trouvé le secret de ne pas vieillir aux yeux clairvoyants de la postérité. Il a recueilli des rayons de cette gloire immortelle qui brille sur le front des Corneille, des Pascal, des Molière et des Bossuet.

Nous allons étudier ce surprenant écrivain, au double point de vue historique et littéraire. Nous nous appliquerons à reproduire

ses traits avec une fidélité scrupuleuse. Il a vécu à une époque fertile en événements et en intrigues politiques. Il les a racontés dabondance avec un laisser aller entraînant sous la forme parfois trop libre d'une confession indiscrète, sans s'astreindre à un plan médité, sans suivre un itinéraire chronologique. Les faits sortent, pour ainsi dire, de sa vie privée et politique. C'est un historien très original, dont la course est pleine de fantaisies et de caprices. Les événements lui font cortège. Il les traîne à sa suite comme un général romain enchaînait à son char de triomphe les rois qu'il avait vaincus. Il y a pourtant cette différence chez Retz, c'est que la vanité triomphe seule, car il a été vaincu dans sa lutte avec Mazarin.

Pour l'accompagner dans ses excursions à travers les temps orageux de la Fronde, il faut faire comme lui et marcher avec la même indépendance d'allure. Cependant il convient de poser sur la route des bornes milliaires qui indiquent les distances parcourues, d'éclairer les passages obscurs avec les lumières de notre siècle, de saluer avec respect les grands hommes que Retz a méconnus, mettre en relief les enseignements salutaires, et au milieu des deuils de la Patrie, de montrer avec joie à l'horizon l'arc-en-ciel qui présage des jours meilleurs.

Nous examinerons le côté littéraire avec une persévérance studieuse, nous ne craindrons pas de nous engager dans le chemin le plus long et le plus ardu. Semblable à l'homme passionné des beautés de la nature, nous visiterons tous les sites, cherchant à chaque pas ce qui peut attirer les regards et fixer la pensée. Quand on étudie ces grands écrivains si accidentés, on rencontre dans des échappées des expressions inattendues, difficiles à saisir. Il y a un je ne sais quoi de si fluide, qu'il faut l'analyser sur place. Il s'évaporerait dans le transport. On y respire un parfum si pénétrant, mais si subtil, qu'il faut une précaution infinie afin d'en conserver l'essence. Voilà pourquoi nous préférons examiner sur les lieux ces fleurs délicates de l'esprit. Nous les laissons sur leurs tiges, au lieu de les cueillir, de les classer par familles, par genres, par espèces, et de faire ainsi de la botanique littéraire.

Nous voulons éviter un système bien connu, tombé dans le

domaine public, qui consiste à matérialiser un livre, à le décom. poser, à en diviser les parties, à leur appliquer les procédés de l'analyse chimique, à dénommer leurs éléments, comme s'il s'agissait d'un corps composé. C'est soumettre une œuvre littéraire aux expériences, à la nomenclature et aux formules des sciences exactes. On sème à profusion l'érudition, on séduit par la netteté des divisions en chapitres et paragraphes. L'ouvrage prend un air magistral qui impose à la foule. Et cependant, malgré l'esprit qui y règne, malgré la dextérité déployée, il y a toujours quelque chose de froid, d'incomplet, de décevant. L'harmonie de la composition et l'agencement des parties sont détruits. Le mouvement, la vie de l'œuvre, le souffle de l'inspiration disparaissent dans ces fragments épars qui, rassemblés à la fin, même par une main habile, ne peuvent rendre à l'original l'homogénéité enlevée.

Dès le début de ses mémoires, Retz attaque avec témérité les situations les plus scabreuses. Un jour vif et plein éclaire les épisodes de son ardente et impétueuse jeunesse. Les ombres sont rares et le voile du crépuscule ne descend pas où il est attendu. De là, l'étalage indiscret de ses galanteries et le récit trop complaisant de ses duels, cherchés, provoqués, pour sortir de la vie ecclésiastique. « Et il demeura avec sa soutane et ses duels. » Il ne cache à personne qu'il a rentré avec regret l'épée dans le fourreau et qu'il n'en a pas émoussé la pointe.

Soyons plus discret, plus réservé, n'abusons pas de ses confidences, n'insistons pas sur ses amours. Disons en passant qu'il ne fut pas cruel, laissons le roman et abordons l'histoire. Voici le grand Richelieu qui entre en scène. Il témoigne le désir que le jeune Gondi lui fasse sa cour. C'est un désir de monarque. Cela ressemble à un ordre. Il est prudent d'obéir. Gondi ne répond pas à ces avances. Il ne se montre pas, il se dit malade, il fait relâche par indisposition. C'était un jeu dangereux avec un homme qui n'aimait pas la contradiction et qui a. avait au souverain degré le faible de ne point mépriser les petites choses. »

Une autre petite choseachevaladisgrâcede Retz. Ilavait composéà 18ansrhistoiredelaconjurationducomtedePiesque,his-

toire inspirée, par la lecture des anciens et retentissante des noms de Catilina et de César et du tumulte de la révolte. Ce livre sonore décèle l'inexpérience littéraire et l'audace politique d'un turbulent écolier, exalté par le souvenir des conspirations de Rome.

On n'y voit pas monter, circuler cette sève pétillante du printemps, s'épanouir cette brillante fleur de la jeunesse, l'imagination. On se heurte contre le lourd entassement de comparaisons vulgaires, de métaphores empoulées. On se perd dans ces lieux communs qui aboutissent aux carrefours littéraires. Quel charme peut-on trouver dans l'image de « ces fleuves débordés qui inondent les campagnes, de ce vaisseau battu par la tempête, luttant contre les vagues et qui représente la vertu attaquée par l'envie. »

Peut-on être troublé, (intellectuellement parlant) : « par ces tonnerres formés par des exhalaisons longtemps combattues ?» quelle physique et quel langage !

Et cette comparaison, toute réaliste, qui donne à la République de Gênes la forme « d'un grand corps qui n'était pas encore remis de ses maladies et dont la guérison était semblable à la santé appareille de ces visages bouffis, sur lesquels un peu d'embonpoint cache beaucoup de mauvaises humeurs; » que pourons-nousen dire, si ce n'est qu'elle est venue deux siècles trop tôt.

La portion la plus travaillée contient les discours des conseillers de Fiesque. L'un, « esprit timide, ï exhorte à la prudence, l'autre « esprit vaste, impétueux, pousse à la révolte. Il est inutile d'ajouter que ce dernier avis l'emporte.

Arrivant à l'exécution du complot, Gondi examine la question de savoir s'il vaut mieux pénétrer dans la ville en réunissant les conjurés dans une seule troupe, ou en les divisant par groupes isolés. Cette stratégie à l'usage de la guerre des rues, discutée minutieusement, dévoile le goût précoce et dangereux de ces entreprises factieuses qui troubleront un jour la France, ainsi que la vie du cardinal de Retz. Juste châtiment que la main de Dieu attache ici-bas, à la poursuite des desseins coupables !

Une publicité mystérieuse enveloppée de précautions, donnait à ce volume, une sa\eur piquante, la saveur du fruit défendu. Il faisait les délices des petites réunions. C'était un régal dans les heures d'humeur militante. On le passait de main en main, si bien qu'un jour de trahison, le dénouement arriva. Le livre rencontra le terrible regard de Richelieu, qui discerna promptement l'allusion politique transportée sous un ciel étranger. Le ministre Roi comprit l'actualité et ne la goûta pas. Il s'écria: voilà un dangereux esprit ! Gondi agréa Tépithète, et n'entra que plus avant dans sa haine contre le cardinal, haine augmentée de celle d'une femme, de madame de Gruéméné. Comme il ne faisait pas les choses froidement, il se livra avec passion, un peu tardivement il est vrai, à ses études théologiques.

La prédication le tenta, et il y réussit. Il choisit pour ses débuts les grandes fêtes et les grandes assemblées ; ce succès de premier jet en présence de la reine et de la cour déplut à Richelieu, a II ne faut joas juger les choses par l'événement. C'est un téméraire. »

Tout autre que Gondi eût été alarmé de ces appréciations. Elles étaient justes. L'histoire les a vérifiées. Il en est flatté, il se pare gaiement de ce blâme public de Richelieu, il le change en éloge. Cela le pose et le met en relief pour cette vie d'aventures politiques, qu'il a rêvée; le rêve se réalise bientôt. Il donne asile à un agent du comte de Soissons, qui s'était retiré à Sedan. Il reçoit une visite domiciliaire. Son imperturbable sang-froid dépiste les recherches. Ce tour joué à la police du cardinal est raconté avec une vivacité d'espiègle « Il eût fallu être chat pour le trouver. »

Cette hostilité politique, qui s'essayait dans de petites luttes avant de tenter les grandes entreprises, Gondi ne s'en dépouille pas même en Sorbonne. Là il rencontre un favori de Richelieu, rcommandé par ce puissant patron. Gondi marche aux thèses, avec l'élan du soldat qui attaque une redoute. Son style prend alors une allure militaire. « Il suit sa pointe. Il emporte le premier lieu. » Vraiment, il excelle à peindre les

situations les plus diverses. L'expression heureuse est au bout de sa pensée, elle atteint le pittoresque du premier coup, sans viser.

Pour échapper à un nouvel éloge de Richelieu, il part pour l'Italie, séjourne à Rome et rend témoin les Thermes de l'empereur Anlonin d'une résistance qui eût fait honneur à un chef de légion. Entouré de quelques gentilshommes il refuse l'entrée d'un jeu de paume à l'ambassadeur de l'empire, « qui marchait toujours avec 100 mousquetaires à cheval. » Ce coup de tête qui montre Retz au naturel, Tépée au vent, insouciant du danger, est pour lui un souvenir plein de charme, parce que l'imagination du cardinal Mazarin en fut saisie et qu'il en parla plusieurs fois. » Ce sont là des passetemps et des exploits de page étourdi plutôt que de modeste abbé. A son retour en France, ilne devient pas plus sage. La galanterie était alors dans l'air; il la respire trop librement. Il étend ses conquêtes, malgré Richelieu, qui« n'étant pédant eyirien, Vêtait tout àfait enamour^y> et remporte contre lui « sur un beau champ de bataille », une victoire que nous appellerons la victoire de La Meilleraie. Quel apprentissage pour un abbé qui aspire aux grandes dignités de l'Eglise. Quel stage pour un homme qui a l'ambition d'être un chef de parti. Autres temps, autres mœurs! Dans notre siècle, c'est par une vie sérieuse, bienséante, par de fortes études et des travaux élevés que les hommes politiques se sont préparés à entrer dans la carrière.

Dans ces temps néfastes, où l'assassinat politique n'avait pas l'odieux dont notre époque le flétrit, Gondi raconte sans rougir les projets d'attentat contre le cardinal de Richelieu. La terreur qu'il inspirait le rendait invulnérable. La main tremblante hésitait à frapper un si grand homme. A Amiens, il échappe au fer des conjurés. La panique se met parmi eux, on les voit fuir de tous côtés, c'est un sauve qui peut général, qui entraîne même ceux qui n'étaient pas de l'entreprise. Monsieur alla à Blois. Le roi envoya à Blois le comte de Guiche et de Chavigny, « confidentissime » du cardinal, (italianisme charmant et expressif que Retz a sans doute rapporté de son voyage à Rome). « Ils firent peur à Monsieur, ils le ramenèrent à Paris

où il avait encore plus de peur, car ceux qui étaient à lui dans sa maison ne manquaient pas de le prendre par cet endroit, qui était son faible, pour Vohliger de penser à sa sûreté ou plutôt à la leur. » Il suffît de souligner ce récit tout effaré, pour en faire ressortir la finesse. Ces écrivains privilégiés s'expriment si bien, dans une telle mesure, que le mieux souvent est de se taire et de leur laisser la parole.

Retz termine par une figure hardie. « Ce fut de ce penchant où nous crûmes que nous le pourrions précipiter dans nos pensées. » C'est incorrect, il le reconnait lui-même, nous ferons comme lui, nous le reconnaîtrons ; notre observation n'ira pas plus loin. Ce sont de ces images qui séduisent, mais qu'il serait imprudent d'imiter. Il s'agissait d'un saut périlleux, de familiariser Monsieur avec l'idée d'un nouveau complot contre la vie du cardinal. Le plan était bien ourdi, le succès semblait assuré. C'était une tragédie classique avec les trois unités. II n'y avait qu'une action, la mort de Richelieu; elle devait se passer daire le même lieu, la chapelle des Tuileries, et durer moins de vingt-quatre heures, le temps du baptême de mademoiselle de Montpensier. L'étoile de la France sauva Richelieu. Il tomba malade ; et cette sanglante représentation n'eut pas lieu.

Quand Retz se trouva engagé si avant dans l'assassinat d'un prêtre, d'un cardinal, il eut un moment de recul. « Il seîitit un je ne sais quoi qui pouvait être une peur et qu'il prit pour un scrupule. » L'auteur du complot, La Rochepot, l'entraîna par un raisonnement de soldat : « Quand vous êtes à la guerre, vous n'enlèveriez pas de quartier, de peur d'assassiner des gens endormis. »

Gondi mêle à l'aveu de ses fautes et de ses criminels desseins quelque chose de la nature du remords, et se confesse avec tant de naïveté, qu'à la distance où nous sommes, on s'y laisse prendre, et qu'on se sent disposé à lui accorder les circonstances atténuantes. Au milieu de sa confession il a des échappées de raison dont il ne profitera pas, mais qui doivent servir d'enseignements à toutes les époques. Il est facile d'en dégager une leçon pratique. « Il y a assez souvent de la folie à conjurer, il

n'y a rien de pareil pour faire les gens sages dans la suite, au moins pour quelque temps. » Retranchons « assez souvent, » « au moins pour quelque temps, » et la leçon sera efficace. L'incorrigible Gondi avait besoin de ce dernier mot pour nous préparer à la conjuration du comte de Soissons, qui le tira de sa tanière et le réveilla au bruit des trompettes. Il a donc eu peur après le complot manqué de La Rochepot. Le mot tanière indique une retraite profonde, où il se blottit, pour échapper au regard de Richelieu, « qui a été le ministre du monde le mieux averti. » Ce bruit des trompettes annonce au loin la prochaine révolte du comte de Soissons et la bataille de la Marfée.

Ici nous rencontrons un côté sérieux et élevé de son talent. Il observe la nature humaine avec une finesse singulière et la peint avec une ressemblance parfaite. Dans les portraits historiques, il est unique; on sent la main du grand écrivain. Ainsi le comte de Soissons vient poser devant lui. Il en saisit le caractère sans effort, avec une dextérité qui le dépouifle de tout prestige. Il nous montre que ce prince du sang a le lot du soldat, la vaillance, mais qu'il n'a pas l'étoffe d'un chef de parti, la résolution. Il arrive d'un bond à cette démonstration par une ingénieuse distinction entre « ^a hardiesse du cœur et la hardiesse de Vesprit. » Puis jetant un regard complaisant sur luimême, il s'écrie : « Y a-t-il une action plus grande au monde que la conduite d'un parti? Je suis persuadé qu'il faut de plus grandes qualités pour former un bon chef de parti, que pour faire un bon empereur de Vunivers. »

Cette définition embellie par une fantaisie d'artiste nous donne un Retz théâtral, qui n'est point de la famille des héros de Corneille. Comme l'orgueil déraisonne et égare même les esprits supérieurs ! On souhaiterait alors de bon cœur à Retz un grain de ce bon sens pratique qui fait le grand ministre et qui manque au chef de parti. Ce dernier est à l'homme d'Etat ce que le chef de guérillas est au général d'armée, à un Condé. Il peut, par surprise, par embuscade, dans des sentiers étroits, dans des défilés obscurs, emporter quelques avantages. Mais^ si séduit par des succès éphémères il descend en plaine, mal-

heur à lui! La victoire appartient alors à la science stratégique, au coup d'œil exercé, à la discipline, la force des armées, comme l'ordre est la force des sociétés. Et lorsqu'un jour, au rhilieu des loisirs que l'insuccès lui a faits, lorsqu'arrivé à l'âge où l'on aime à revenir sur soi-même, Retz prendra la plume pour raconter sa vie, on admirera l'écrivain supérieur et en même temps on blâmera les fautes de l'homme politique.

Par quelle rapide et redoutable progression est emportée la vie du factieux ! Il semble voir marcher ces terribles engrenages qui saisissent le vêtement d'un téméraire et par une force irrésistible entraînent le corps tout entier. On débute par un livre séditieux, on se lie avec des conspirateurs, on entre dans un complot, il s'agit de l'assassinat d'un grand homme, qu'importe ! L'histoire justifie et le péril honore. On ne recule pas devant la guerre civile et l'alliance étrangère.

Voilà comment Retz se trouvait à Sedan, où se préparait la guerre civile avec le secours de l'Empire et de l'Espagne. L'irrésolu comte de Soissons attendait avec impatience la consultation de Gondi. Celui-ci, atteint d'un accès subit de sagesse, conseille la paix. L'ambitieux duc de Pouillon pousse à la guerre. Son avis triomphe. Cette scène d'intérieur est rendue avec une vérité si précise qu'on assiste à la délibération. La nature mobile, ondoyante, impressionnable du comte de Soissons, l'humeur violente, la colère du duc de Bouillon et son ironie qui raille la prudence imprévue de Retz, rien n'échappe à ce procès-verbal, qui a la vivacité d'une peinture. « Vous avez le sang bien froid pour un homni.e de votre âge. » A cette provocation, la sagesse de Gondi s'envole à tire d'aile. L'impétueux jeune homme lance un de ces traits piquants qu'il avait toujours sous la main. Il retourne à Paris, chargé, comme il le dit gaiement « de jolus de lettres qu'il n'en fallait pour faire le procès à plus de deux cents hommes. » Quelle bonne fortune pour un conspirateur !

Il s'était choisi un premier rôle. Il allait organiser un mouvement qui éclaterait à la nouvelle du succès rempoi-té par les princes révoltés. Il fallait soulever les halles et s'emparer de la Bastille par un procédé original. L'attaque devait se passer in-

térieurement, les assiégeants étaient les prisonniers eux-mêmes qui jouissaient, il est vrai, d'une large liberté. La garnison leur appartenait. Le gouverneur, plein de confiance, était facile à surprendre. Retz nous montre, chemin faisant, le profil defe principaux pensionnaires de la Bastille : Bassompierre, « qui est trop causeur, » Vitry « qui a peu de sens, mais qui est hardi jusqu'à la témérité, » le bon oncle du Fargis, « qui a le crâne étroit, » le comte de Cramail, « qui a de Tentendement, » brusque et vif malgré ses quatre-vingts ans.

Il a des moments charmants, une verve intarissable. Il éclaire d'une joyeuse lumière les sombres murs de la Bastille. Il nous représente le bonhomme du Tremblai, le gouverneur, faisant sa partie avec une prisonnière, madame de Gravelle, et le 'maréchal de Bassompierre. Retz, qui est en visite, profite de cet innocent passe-temps de société pour aller sur la terrasse prendre l'air, conspirer à son aise avec le comte de Cramail et arrêter le plan définitif. C'est une situation plaisante; c'est une scène de haute comédie. Il y a un double jeu qui amuse. L'excellent gouverneur ne se doute pas qu'il est si près de perdre sa place en gagnant peut-être sa partie.

L'argent est le nerf des séditions. Aussi le comte de Soissons fait remettre à Gondi 12,000 écus, il les distribue avec une habileté incomparable. Il prend le masque de la charité. Il se fait aider par sa tante de Maignelais, une dévote, qui croit participer à une bonne œuvre. Il ne répand pas sur les mendiants cette aumône politique. Il la réserve pour les besoigneux. Il en donne la raison ingénieuse, prise sur nature et toujours vraie. Dans les émotions populaires, « ceux qui y peuvent le jdIus sont les gens qui sont assez jrressés dans leurs affaires pour désirer du changement dans les publiques. » Le fond emporte ici la forme, qui est incorrecte. Mais nous retenons la pensée, elle est mordante. La mort du comte de Soissons à la bataille de la Marfée renversa tous^Ics complots.

Ces insuccès répétés avaient opéré une révolution pacifique dans l'esprit de Gondi. Il tournait maintenant un regard désarmé vers Richelieu et il dirigeait ses ambitieuses espérances du côté de l'archevêché de Paris, qui était entre les mains de son oncle.

a à l'esprit très petit et par conséquent jaloux et difficile. » Il se fixa dans sa profession et soutint dans neuf conférences une controverse avec un célèbre ministre protestant, Mestrezat. Toujours galant et grand seigneur, il combattit comme dans un tournoi sous les yeux de ces femmes belles, gracieuses, spirituelles, la Flore du 17"^ siècle, et en présence du maréchal de la Force et de Turenne. Le champ clos était un salon, le salon de madame d'Havambure, « huguenote précieuse et savante. » On rompit plusieurs lances avec une courtoisie chevaleresque. Dans une rencontre Mestrezat remarqua que son adversaire chancelait sur un terrain glissant, « l'autorité du pape ». Il le ménagea, il ne le poussa pas, Retz fut touché de ce procédé délicat. Il l'en remercia devant Turenne. Le ministre lui répondit : « Il n'est pas juste d'empêcher monsieur l'abbé d'être cardinal. » Il sortit de ces causeries théologiques la conversion d'un gentilhomme Champenois.

Sa vie était très accidentée, même au milieu de ces conférences. Il fallait distraire une portion laïque de la galerie, « qui n'entendait rien à ces disputes »: Madame de Vendôme, sa fille et madame de Choisy. On alla à Saint-Cloud en partie de plaisir, on y donna la comédie avec les violons à monsieur de Lisieux, « qui admirait les pièces de Coryieille ». Retz fait en courant quelques dessins. Il y en a de sérieux, il y en a de galants. Le portrait de monsieur de Lisieux est tracé avec une fermeté remarquable. « Ses sermons Vavaient élevé d'une naissance fort basse et étrangère à Vépiscopat ; il l'avait soutenu avec une piété sans faste et sans fard. Son désintéressement était au delà des anachorètes. Il avait la vigueur de saint Ambroise. » A côté de cette forte couleur évangélique se trouve la nuance douteuse portée par le comte de Briou, « qui avait été deux fois capucin, et qui faisait un salmigondis perpétuel de dévotion et de péchés. Il l'envisage aussi au point de vue temporel. «1/ avait fort peu d'esprit, mais il avait beaucoup de routine, qui en beaucoup de choses supplée à l'esprit. r>l\ est très empressé à adresser des choses agréables, gracieuses et fines à mademoiselle de Vendôme. «E/ie n'était pas ce que l'on appelle une grande beauté, mais elle en avait pourtant. C'était une

beauté de qualité, on n'était point étonné en la voyant de la trouver princesse. Elle avait un sérieux qui n'était pas de sens, mais de langueur avec un petit grain de hauteur, et cette sorte de sérieux cache bien des défauts. Enfin elle était aimable à tout prendre et en tout sens. » Le flexible esprit de Retz se joue dans une aventure à la teinte fantastique, et qui termine follement cette partie de campagne. Des capucins noirs sont pris à distance aux premières lueurs du jour pour des fantômes de la pire espèce, grand effroi parmi les princesses. Il s'élève un bruit confus d'oremus et de litanies. Turenne descend lentement du carrosse, Retz, s'élance avec vivacité. Le soldat marche comme un abbé, l'abbé se précipite comme un soldat, tous deux l'épée à la main, vers cette procession de diables, et éclatent de rire en reconnaissant leur méprise. Cette diversité dallure est lobjet de commentaires erronés. Turenne avec sa démarche mesurée semble avoir eu peur au premier moment. C'était au fond le calme du général d'armée qui, avant d'attaquer Tennemi, examine la position. Retz, qui avoue avoir eu d'abord de l'émotion, passe pour le héros de la circonstance parce qu'il a donné tète baisséejdans le danger, à cause de sa vue basse. Et voilà comment on écrit l'histoire.

La fortune sous les traits de Richelieu ne se pressait pas de prodiguer à Retz les sourires et les faveurs. Il faut reconnaître qu'il ne savait pas encore porter Fhabit de courtisan, art difficile pour une nature étourdie et remuante comme la sienne. Il eutl'imprudence de dire que le cardinal « n'avait aucune grayide qualité qui ne fut la cause ou l'effet de quelque grand défauts*. Ce mot échappé dans l'intimité d'un tête à tête fut répété par un écho sonore, et parvint aux oreilles de Richelieu. Jugez de l'effet s'écrie Retz. Nous en jugeons, même dans Téloignement. Il dut être grand sur Richelieu, mais plus grand encore sur Gondi. Car, il évita de tomber dans la conjuration de Cinq- Mars, dont il avait rejeté la liaison, malgré les instances d'un ami commun, de Thou. Richelieu l'apprit, il y fut sensible et le témoigna.

Retz nous livre sa première impression à la mort du cardinal.

Il l'enregistre sèchement, comme ferait de nos jours un officier de l'état civil dressant un acte de décès. Il ne sent d'abord dans cette perte publique que le désappointement d'être arrêté dans la voie, à peine ouverte, d'un raccommodement entrepris en vue de son avenir. Voilà un de ces horizons personnels restreints, qui enlèvent souvent à ses mémoires l'étendue des perspectives, l'histoire a un autre langage. Lorsque Retz reprendra sa plume d'historien, son esprit s'étendra; et nous aurons alors un de ces beaux portraits qui coûtent si peu à la flexibilité de son pinceau.

Le successeur de Richelieu, Louis XIII, eut cette vertu rare chez un roi de supporter le génie souverain de son ministre, de le défendre contre tous et d'exécuter fidèlement ses dernières volontés. Il avait donc appelé dans ses conseils le cardinal Mazarin.

Gondi fait une entrée brillante sur cette nouvelle scène. Il joue alors avec succès le rôle de courtisan. Il plaît au roi, qui est disposé à lui donner la coadjutorerie. Elle lui échappe par l'opposition des ministres. Cet obstacle inattendu excite l'ardeur de Retz. Il lève le ban et l'arrière-ban de ses parents, de ses amis. Il les met en campagne. Le maréchal de Schomberg est chargé en éclaireur « de sonder le gué » pour trouver un passage ; mais il aperçoit sur la rive opposée des Noyers en personne, « le ministre le mieux à la cour, dévot de profession, » couchant en joue l'héritage de l'archevêque de Paris. Louis XIII offre à Retz une consolation, l'évêché d'Agde. Il refuse, il voit déjà poindre une régence, la régence d'une femme. De ce côté-là, son cœur s'ouvrait toujours à l'espérance.

Enfin, Anne d'Autriche arrive à ce pouvoir qu'elle avait si longtemps convoité, et elle s'affranchit hardiment de la surveillance et des entraves qui embarrassaient et amoindrissaient la régence. Retz décrit avec une finesse enjouée la précipitation confuse des premiers moments qui suivirent la mort du roi. Tout le monde veut diriger, c'est un vertige général. Le galant Beaufort « se met en tête de gouverner (ce) dont il était moins capable que son valet de chambre. « L'évéque de Beauvais « plus idiot que tous les idiots, une bête mitrée, » prend la

figure de premier ministre, il ne la garda pas longtemps. Gondi est chargé d offrir la place à son père, « qui refuse obstinément de sortir de sa. cellule ; et la reine se met entre les mains de Mazarin. » C'est une pluie de faveurs, l'allégresse est partout. On n'entend que ce cri : « La reine est si bonne. » Retz coadjuteur cria sans doute plus fort que les autres.

Il laisse tomber ici le rideau sur les premières scènes de sa vie. C'est le repos d'un entr'acte. Nous citerons sa comparaison finale qui résume d'une façon originale son passé, et fait entrevoir son avenir. « Il n'a cté jusqu'ici que dans le parterre ou tout au plus à l'orchestre, à jouer et à badiner avec les violons. Il va monter sur le théâtre », où aura lieu avec des intermèdes une longue représentation de cette tragédie-comédie héroïque et galante, qu'on appelle la Fronde.

La seconde partie commence, la toile se lève, la scène nous montre Gondi dans sa nouvelle vie de coadjuteur, où le profane se mêle étrangement au sacré. Il prêche et le monde accourt, attiré par le spectacle inusité à Paris d'un archevêque en chaire. Il avoue sans détour, qu' « il faut saisir V imagination des hommes à Ventrée d'un emploi. » Il nomme ce procédé un grand secret. Nous comprenons qu'il convienne aux natures remuantes, agitées, qui poursuivent avec ardeur un but mobile, la popularité. Mais il ne convient pas à ces hommes, les seuls grands, les seuls illustres, qui dédaignant ces satisfactions éphémères et factices, entrent tôt ou tard en possession de la vraie gloire, de l'immortalité.

Retz n'est pas le modèle des neveux. Il parle de l'archevêque de Paris avec une irrévérence incroyable. On voit la pointe d'un ressentiment. Il n'a pas oublié le mauvais vouloir de son oncle à lui confier la direction du diocèse. L'archevêque, « le plus glorieux des hommes » avait eu la faiblesse de se laisser précéder partout par les moindres officiers de la couronne. Retz a lair d'être indigné de cet oubli des préséances. C'était une colère de surface. Au fond, il était enchanté de trouver une occasion de reprendre bruyamment son rang, et d'attirer ainsi sur lui les regards par l'éclat de la publicité, qu'il a tant aimée pendant sa vie, quon peut le soupçonner sans le blesser, de

l'avoir désirée après sa mort. Il dispute la préséance au duc de Guise, et il l'emporte de haute lutte par arrêt du conseil. Son bonheur était alors sans nuage. Il était admis à faire sa cour à la reine et il dinait avec le cardinal Ma/arin. Il était dans une bonne veine ; il n'avait pas voulu figurer dans ce prologue de la Fronde, dans la cabale des importants, qui avait commencé par le ridicule, pour aboutir misérablement à une tentative d'assassinat sur le cardinal Mazarin.

C'est ici le moment de signaler un don charmant de l'esprit du coadjuteur. Il a, quand il le faut, un tact exquis pour mesurer la grandeur ou la petitesse des personnages qu'il fait passer sous les yeux. Les importants, il les groupe, il les classe spirituellement, il leur met une étiquette, il les traite sans importance, il les pique et les traverse d'un coup d'épingle, cela suffît pour ces papillons. Il débute par le suffisant Beaufort. A tout seigneur, tout honneur. On reconnaît tout de suite ce fat indiscret, bouffi et gonflé de sa médiocrité orgueilleuse, irrité de la perte de la reine, dont il avait touché le cœur romanesque. C'est bien le digne amant de cette intrigante duchesse deMontbazon. qui avait eu la perfidie d'attribuer faussement à madame de Longueville des lettres compromettantes; cette noble sœur de Condé a trouvé de nos jours un vengeur qui nous a donné un admirable livre tout resplendissant de l'éclat du grand siècle. N'oublions pas Montrésor qui ava.it la mine de Caton, mais qui n'en avait pas le jeu ; ce groupe de quatre ou cinq mélancoliques qui avaient la mine de penser creux. Toute cette cabale finit par l'arrestation au Louvre du duc de Beaufort, qui est envoyé à Vincennes. « Ce coup de rigueur fait dans un temps, où Vautorité était si douce qu'elle était comme imperceptible, fit un gra7id effet. » Quelle touche fine et gracieuse, pour peindre la sérénité du premier ciel de la régence troublé par un coup de tonnerre!

Quelle variété dans ses images : Il dira en parlant de la bataille de Rocroi : « Les lauriers couv7nront le roi dans so7i berceau. » Cet ombrage devait sourire à l'enfance de Louis

Retz a des bonnes fortunes de pensées et d'expressions à

rendre jaloux les écrivains les plus heureux. Ainsi il trace de main de maître un rapide parallèle entre Richelieu et Mazarin. a L'on voyait sur les marches du trône d'où Richelieu avait foudroyé plutôt que gouverné les humains, un successeur doux, bénin, qui ne voulait rien, qui était au désespoir que sa dignité de cardinal ne lui permettait pas de s'humilier autant qu'il l'eût souhaité devant tout le monde, qui marcJiait dans les rues avec deux petits laquais derrière son carrosse. » Quel dessin ferme et accusé, quelle science des détails, quelle vigueur de coloris! Richelieu, cest Jupiter tonnant. On sent que la France a tremblé au froncement de son sourcil. Retz avec la sûreté de coup d'œil d'un écrivain éminent, se garde bien de diminuer la grandeur de limage, il la condense et ne la développe pas. A la grande figure de Richelieu, il oppose avec malice un Mazarin modeste, humble, se faisant aussi petit que possible, se glissant sans bruit dans son carrosse, avec deux petits laquais derrière et marchant au pas. Cette allure restreinte, ce train bourgeois succédant au faste royal, aux équipages magnifiques, aux escortes militaires et retentissantes de Richelieu, ce fin manège de Mazarin est narré si plaisamment, qu'on est tenté de s'écrier avec lOrgon de Molière: Le pauvre homme!

Retz est étincelant d'esprit, de verve, lorsqu'il est sur le chapitre de Mazarin. L'arrestation de Beaufort « avait saisi l'imagination des hommes d'un étonnernent respectueux. » Pour se faire pardonner cet acte d'énergie, le cardinal redouble de douceur, de modération. Il est accessible, hospitalier, « l'on dine arec lui comme avec un particulier, sans cérémonie. Il fit si bien qu'il se trouva sur la tête de tout le monde, dans le temps que tout le monde croyait l'avoir à ses côtés. » La souplesse de Mazarin est dépeinte avec un art infini, on le voit cheminer avec une précaution féline, avancer toujours et prendre son élan avec une telle prestesse, qu'il atteint le but d'un seul bond, avant qu'on ne sen doute, a Monsieur le duc était d'un âge à s'endormir aisément à l'ombre des lauriers. Monsieur de Longueville ouvrit les yeux, mais ce ne fut que pour les refermer; Monsieur de Vendôme était trop heureux de n'avoir été que chassé. Monsieur de Guise était gouverné par made-

moiselle de Pont et croyait gouverner la cour. Le imrlement s'imaginait que le siècle d'or serait celv d'un ministre, qui lui disait tous les jours que la reine ne se voulait conduire que par ses conseils : Voilà comme tout le monde se trouva en un instant Mazarin. » Retz s'étudie à mettre en saillie tout ce qui peut justifier sa nature mobile, sa vanité inquiète et Tinconsistance de sa vie politique. De là son silence ou son laconisme sur de grands événements auxquels il ne participe ni de près ni de loin; de là son goût des anecdotes, des historiettes qui le concernent.

Toujours entravé par la jalousie de son oncle, « il s'applique à tirer plus de mérite-de ce qu'il ne faisait pas que de ce qu'il faisait^et peut ainsi à jeu surfaire paraître sa bonne intention en tout. » Cette manoeuvre n'échappe pas à son surveillant, à Mazarin, qui lui avoue plus tard dans « une paix fourrée que c'est la première cause d'ombrage qu'il prit de son pouvoir à Paris. » Le coadjuteur profite de l'occasion pour dire un mot spirituel, la paix fourrée, et nous montre un défaut du cardinal, la défiance. Cette défiance fut ravivée par une étourderie de Retz, qui, interpellé au sujet de ses dépenses excessives, répondit : « J'ai bien supinité, César, à mon âge, devait six fois plus que moi. » Ce rapprochement tiré de l'histoire romain.e fut rapporté à Mazarin par Servien. '< Le cardinal s'en inoqua, et il avait raison, mais il le remarqua, et il n'avait pas tort ; » on ne peut pas se condamner avec plus d'esprit.

Le vent de la faveur tombe, le ciel se couvre, les nuages grossissent. Retz est en démêlé avec la cour. Le clergé avait admis dans sa réunion générale, les prélats exilés par ordre de Louis XIII après l'assemblée de Mantes. Il arriva par hasard qu'au moment de la délibération, le tour tomba sur le coadjuteur, qui parlant le premier en faveur des exilés, entraîne toutes les voix. Notre époque est singulièrement sceptique en face de ces hasards qui favorisent les desseins prémédités. Retz reçut l'ordre d'aller sur l'heure trouver la reine. Elle Faccueillit avec un dédain marqué, sans quitter sa pose indolente. Elle était sur son lit dans la petite chambre grise. Elle lui parla ave ■ un ton de voix fort aigre, qui lui était naturel lorsqu'elle

était en colère. Retz ne se troubla pas et embarrassa Anne d'Autriche par ses raisons. Elle le renvoya au cardinal Mazarin, alors le vrai Mazarin, Thomme d'Etat résolu, qui ne supporte pas une contradiction agressive, repoussa les justifications et exigea une prompte rétractation en pleine assemblée. Le coadjuteur ne nous donne pas la fin de cette affaire. Dans les situations embarrassantes, son souvenir devient tout à coup obscur, et un nuage s'abaisse sur le dénoùment.

Il retrouve en effet toute la fraîcheur de son étonnante mémoire dans le récit dune lutte très vive, où il remporte la victoire. Lévéque de Warmie voulut faire à Notre-Dame la cérémonie du mariage de la reine de Pologne, Marie de Gonzague. On ordonne au coadjuteur de veiller aux préparatifs de l'église. Il trouve qu'on le traite « comme le prévôt des marchands, à qui on commande de préparer l'hôtel-de-ville pour un ballet. » Il part pour Fontainebleau, descend chez Mazarin, expose son grief au nom de larchevêque et de toute l'église de Paris. Le cardinal s'emporte, éclate, « comme il eût pu faire si un particulier, de son autorité privée, Veut voulu haranguer à la tête de cinquante séditieux. » Retz, qui s'applique à garder les apparences vis-à-vis de Mazarin, prend une attitude respectueuse et un ton poli. Mais le cardinal, « qui était si ignorant de nos mœurs et de nos manières, finit brusquement et incivilement la conversation, » et le renvoie à la reine. « Il la trouve sifflée et aigrie. » Il obtient qu'elle donnera audience au chapitre. Retz nous prépare un divertissement. Le doyen arrive avec seize députés. Anne d'Autriche les adresse à Mazarin, « qui ne nous dit que des impertinences. Il finit sa réponse en me disant que je lui avais parlé la veille fort insolemment. Je ne lui répondis qu'en souriant, et je me tournai aux députés en leur disant: Messieurs, le mot est gai. Il se fâcha de mon souris et il me dit d'un ton très haut : A qui

croyez-vous parler ? Je vous apprendrai à vivre Je lui

répondis que je savais fort bien que c'était le coadjuteur de Paris qui parlait à Monsieur le cardinal Mazarin, mais que je croyais que lui pensait être le cardinal de Lorraine, qui parlait au suffragant de Metz... » Le coadjuteur et les députés

sont ramenés chez la reine sur l'insistance officielle du maréchal d'Estrées. Quelle surprise! quel changement à vue. Retz nous montre Anne d'Autriche « radoucie, bonne, changée. Elle Va demandé, non pour V affaire si facile à arranger, mais pour le voir, lui faire une réprimande de la manière dont il avait parlé à ce pauvre monsieur le cardinal, qui était doux comme un agneau, et qui l'aimait comme son fils. » D'après le désir de la reine, on retourne chez le cardinal. Autre transformation. « Le ministre est encore plus doux que la maîtresse. Il retire avec un million d'excuses le terme insolemment. Il a commis une faute d'étranger. Il a fait un contre-sens. Il a cru qu'il signifiait insolite. Au milieu de toutes les honnêtetés imaginables, il ne conclut rien, et nous remit à un petit voyage qu'il croyait faire au premier jour à Paris, et qu'il ne fit pas. » Cinq jours après cette journée de Fontainebleau, Saintot, lieutenant des cérémonies, présente au coadjuteur une lettre de l'archevêque qui ordonne de livrer l'église à l'évêque de Warmie. Retz est furieux d'être joué. Il veut jouer à son tour. Il témoigne à l'envoyé sa joie d'être tiré d'embarras. Il assemble ensuite les membres du chapitre, leur explique ses sentiments, et le lendemain Saintot s'en retourne à la cour avec cette réponse : « que monsieur Varchevêque pouvait disposer comme il lui plaisait de la nef, mais comme le chœur était au chapitre il ne le céderait jamais qu'à son archevêque ou à son coadjuteur. » La cérémonie se fît dans la chapelle du Palais-Royal.

Comme cet imbroglio se complique et comme il amuse ! quel naturel, quelle vie dans les personnages ! L'intimité de la reine et du ministre est indiquée avec une malice piquante. L'attitude, le ton, la voix, le jeu de la physionomie des acteurs, toutes les nuances sont rendues avec une finesse qui ravit.

Le coadjuteur se plaît, se prélasse dans les questions de privilèges, de préséance. Il semble les faire naître sous ses pas. Un jour de Pâques, à Notre-Dame, un ofBcier des gardes du duc d'Orléans enlève le drap de pied du coadjuteur et le remplace par celui du prince; Retz mis en mouvement par son clergé, réclame auprès de Monsieur, qui d'abord fait droit à sa

demande. Tout cela est bien petit, sans intérêt historique et n'excite aucune émotion. Mais l'esprit de Retz, son démon familier, accourt et tire de cet incident futile un récit vif, animé, attrayant. II passe en revue la faiblesse de Monsieur avec ses crises d'emportement sous le souffle de l'abbé de la Rivière, l'intervention de la reine avec sa feinte douceur ; elle exige une réparation publique et renvoie le coadjuteur à l'inévitable Mazarirf, qui, au premier moment fait patte de velours, mais bientôt montre la griiïe et blesse. Les visites des conciliateurs d'Estrées et de Senneterre, qui arrivent « munis de toutes les figures de rhétorique », l'alliance d'un héros, du duc d'Enghien, qui vaut toute une armée, et qui est prêt à jeter dans cette querelle son bâton de commandant pour emporter les lignes, l'efïroi courtisanesque du prince de Condé, qui décide le coadjuteur à porter des excuses chez Monsieur, qui les accepte et qui exige une autre satisfaction, une satisfaction de collectionneur. « Il me mena voir ses médailles ». Tous ces incidents sont conduits avec un entrain sans pareil. Au bruit prochain de la guerre civile le génie littéraire de Retz prend son essor et déploie ses ailes. « Les quatre premières années de la Régeive furent comme emportées par le mouvement de rapidité que monsieur le cardinal de RicJielieu avait donné à l'autorité royale. »

Retz dans un résumé coloré, éloquent, parcourt les phases diverses de l'autorité royale, tempérée par les états généraux et le pouvoir parlementaire. Il apporte dans cette rapide excursion à travers les siècles passés, les ignorances contagieuses de son temps. Son regard ne s'élève guère au-dessus des luttes, des rivalités violentes des partis et des vicissitudes de la puissance souveraine. Il ne découvre pas dans Henri IV l'inauguration de cette grande politique extérieure, continuée et dirigée avec tant d'éclat par Richelieu, qui ne lui paraît qu'un envahisseur du pouvoir royal, et par Mazarin, son héritier politique, qui créa une France forte, puissante au aehors, et dont le traité de Westphalie fut l'immortelle consécration. Si en étudiant ce manifeste de Retz à l'approche de la Fronde, l'on ne sent pas l'émotion patriotique monter au cœur^ on éprouve

du moins une de ces jouissances intellectuelles, que les écrivains supérieurs peuvent seuls communiquer. 11 osera dire du grand ministre Richelieu : « Il fit un fonds de toutes ces mauvaises intentions et de toutes ces ignorances des deux derniers siècles, pour s'en servir selon son intéj'êt. » Il aura des pensées dignes de Bossuet pour définir la sagesse immuable et l'omnipotence de Dieu. « Dieu obéit toujours à ce qu'il a commandé une fois. Il n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. » Il ajoutera dans une vigoureuse antithèse : « Les lois désarmées tombent dans le mépris, les armes qui ne sont pas modérées par les lois, tombent bientôt dans l'anarchie. »

Tout ce morceau à effet est couronné par les portraits de Richelieu et de Mazarin. Le ministre roi a un air de candeur qui lui sied bien. « Sa jeunesse jeta des étincelles de son mérite. Il remplissait avec tant de dignité les fonctions de la royauté, qu'il fallait n'être pas du vulgaire pour ne pas confondre le bien et le mal en ce fait. » Voilà un jugement qui a de la profondeur I Le vulgaire n'a pas encore accepté ce grand homme. La portion instruite et éclairée de la postérité a seule compris l'étendue de son génie politique, mais Retz se trompe en disant : « qu'il ne considérait VEtat que pour sa vie. » Il ne saisit pas ses vastes et lointains dessins. Richelieu a porté son regard dans l'avenir. Il a toujours aspiré à accroître les destinées de la France, et il a choisi Mazarin pour terminer son œuvre. Celui-ci s'est montré son illustre continuateur, en attachant son nom aux traités de Westphalie et des Pyrénées, ces deux mémorables victoires diplomatiques du XVIP siècle.

Le coadjuteur nous offre un portrait de Mazarin, dont les traits, bas et grossiers, respirent l'astuce et le vice. Ce n'est pas le Mazarin de l'histoire. C'est un Mazarin travesti par la main du vaincu ; que serait à son tour le vaincu peint par le vainqueur ? La fable du lion abattu par l'homme en donne l'idée. A ces attaques haineuses, l'histoire oppose les résultats si glorieux du ministère du cardinal.; et présente le grand Colbert, son élève, quil a formé pour la France. Elle soulève avec réserve le voile qui couvre les faiblesses, les infirmités de rhommo, et laisse à l'inimitié, et à ceux qui ne pourchassent

dans le passé que le scandale, la triste tâche de le déchirer entièrement, et d'en jeter les lambeaux au vent de la passion.

L'atmosphère devient épaisse et lourde. On entend au loin les grondements du tonnerre, qui bientôt par ses éclats tirera la France de sa léthargie. Retz décrit avec énergie et originalité cette maladie du corps social, la léthargie, qui continue après la cessation d'un gouvernement de compression. Mais n'est-ce pas franchir les limites du goût que d'insister, comme il le fait, sur les causes et symptômes de cet état morbide ? Cela posé, citons quelques passages, qui peignent d'une manière saisissante la situation générale : « les provinces demeuraient abattues et assoupies sous la pesanteur de leurs maux... Les parlements étaient comme insensibles aux mesures présentes. Les grands qui, pour la pluplart. avaient été chassés du royaume, s'endormaient paresseusement dans leurs lits qu'ils avaient été ravis de retrouver... Mais comme le médecin (Mazarinl ne prenait V assoupissement que pour un doux sommeil, il n'y fit aucun remède. Le mal saigrit, la tète s'éveilla, Paris se sentit, il poussa des soupirs. L'on n'en fit pas de cas, il tomba en frénésie. »

L'ardeur guerrière du coadjuteur se réveille, s'enflamme au souvenir des jours précurseurs de la Fronde, Il a hâte de se retrouver, par la pensée, au milieu de ces agitations quMl a aimées avec une ardeur si funeste. Il s'empare de la personne d'Emery, auteur de cet édit du tarif qui provoque l'orage, et lui inflige le châtiment de son improbité en l'appelant « Vesprit le plus corrompu de son siècle. Il ne cherchait que des noms pour trouver des édits. Le parlement gronda sur cet édit des tarifs et aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla, l'on chercha en s'éveillant, comme à tâtons les lois : on ne les t,rouva j)lus ; l'on s'effara, l'on cria, on se les demanda. » Si l'on grossissait l'orage, on entendrait le bruit du tonnerre retentissant dans les régions morales, on aurait sous les yeux la surprise, le trouble, l'etïroi, l'égarement de tout un peuple endormi jusqu'alors, arraché brusquement à sa quiétude et cherchant un abri protecteur à travers les ténèbres qui l'enveloppent, « le peuple entra dans le sanctuaire, il leva

le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'07i peut dire, tout ce que l'on peut croire des droits des peuples et celui des rois, quitte s^ accordent jcimais si bien ensemble que dans le silence. » L'édit du tarif, qui serait de nos jours une question d'octroi, •donna le branle à tout ce mouvement. Le parlement en évoqua la connaissance. Mazarin, « ignorantissime en toutes ces matières,dit qu'il s'étonnait qu'un coipys aussi considérable s'amusât à des bagatelles. » Emery proposa un accommodement financier, quatre édits Bursaux, en remplacement du tarif. Le parlement refusa l'échange, et préféra le premier édit qu'il modifia.

La lutte s'engagea bientôt sur un autre terrain. Le 1.3 janvier 1648, dans un lit de justice, six édits furent présentés à l'enregistrement. Les maîtres de requêtes étaient atteints par la création de nouvelles charges. Le parlement entraîné examina les édits vérifiés en présence du roi. C'était toucher au pouvoir royal. Anne d'Autriche le comprit et résista. Toutes ces escarmouches aboutirent à ce fameux arrêt qui réunit le parlement aux trois autres cours souveraines. Cette coalition souleva la cour, qui défendit la délibération des compagnies dans la salle de Saint-Louis. La persistance des magistrats l'emporta. Le parlement décréta la révocation des intendants. La cour « qui se sentait touchée à la prunelle de Vœil, » entra inutilement dans la voie des transactions. Le débat grandissait et parcourait avec une rapidité effrayante la route qui conduit à la révolte. Les questions de corps avaient disparu, l'arène politique était ouverte, l'autorité royale était en jeu, la reine contenue par Mazarin, consentit dans un but de pacification à amener le jeune roi au parlement, pour tenir un nouveau lit de justice. La déclaration, qui portait sur des remises d'impôts, fut accueillie avec froideur, et le lendemain discutée avec une liberté agressive. La période de cette lutte parlementaire, compliquée d'incidents comme un procès, est traversée avec agilité par le coadjuteur. « Il court à perte d'haleine sur ces matières. » Il termine ce sujet aride (nous n'osons pas dire fastidieux, car il est trop voisin du drame) par quelques réflexions délicatementtouchécs. « V'ot/à un crayontrès léger d'unportrait

bien sombre et bien désagréable qui nous a représenté, comme dans un nuage et comme en raccourci, les figures si différentes et les postures si bizarres des principaux corps de VEtat, ce que vous allez voir est d'une peinture plus égarjée, et les factions et les intrigues y donneront du coloris. »

La nouvelle de la victoire de Lens tombe et éclate comme une bombe au milieu de ces hostilités ouvertes entre la cour et le parlement. Cette victoire, si féconde en résultats, un des fleurons de la couronne de Condé, inspire le coadjuteur, qui sait employer les grandes expressions pour parler des grandes choses. « Le prince gagne le combat par un seul coup d'œil d'aigle, qui voit tout dans la guerre., et qui ne s éblouit jamais. »

Retz gardait encore la neutralité dans ces moments de surexcitation générale, seulement il pratiquait la charité à la manière de César, il distribuait dans l'espace de quelques mois 30,000 écus en aumônes et en « libéralités sourdes dont Vécho n'en était que plus retentissant. »

Le 26 août 1648, le jour du Te Deum, la reine fait enlever le président Blancmesnil et le bonhomme Broussel, vieux conseiller, qui sétait signalé par la violence de son opposition. C'était un homme médiocre, entêté, de mœurs simples, austères. Il était aimé du peuple; Retz décrit avec feu les phases accidentées de la révolte. Au premier quart-d'heure, la stupeur, l'abattement, puis l'explosion soudaine. « L'on s'émut, Von courut, Von cria, Von ferma les boutiques. » Nous reconnaissons là ces scènes classiques de la sédition. Il y a dans la vie des peuples, quand ils composent et mettent en action un drame, une répétition fatale des mêmes situations, des mêmes péripéties.. Il suffit de songer à des époques plus rapprochées de nous pour se convaincre que la révolte marche inévitablement dans les voies du passé. Le coadjuteur sort en rochet et en camail. « La foule hurlait plutôt qu'elle ne criait. » Le Pont-Neuf est gardé par La Mcilleraie. Les enfants lancent des injures et des pierres aux soldats. C'est en tous les temps le même début. Le maréchal est embarrassé. « Il voit que le nuage commence à grossir de tous côtés. » Il accompagne Retz au Palais-Royal, suivi, poussé par la foule.

Nous sommes dans le grand cabinet du palais. La scène change d'aspect. Au tumulte, aux vociférations de la rue, au drame, succède un intermède imprévu, une comédie jouée par la reine et la cour. Retz se réserve un rôle dans la pièce. Et quel rôle ! « Il fait linnocent et il ne l'était pas. Le cardinal fait V assuré et il ne Vêtait pas si fort qu'il le paraissait. Le coadjuteur nous montre alternativement avec une moquerie acérée le masque et la figure de chaque personnage. Anne d'Autriche, qui avait dans les veines le sang de Charles-Quint, « contrefait la douce et elle ne fut jamais plus aigre. » Le faible, le mobile duc de Longueville « témoigne de la tristesse, et il était dans une joie sensible, parce que c'était Vhomme du monde qui aimait le mieux les commencements de toutes affaires. Uindifférent duc d'Orléans fait Vempressé et le passionné en parlant à la reine, et je 7ie Vai jamais vu siffler avec tant d'indolence qu'il siffla dans la petite chambre grise. Le yyiaréchal de Villeroi fait le gai pour faire sa cour au ministre, et il m'avoua en particulier, les larmes aux yeux, que l'Etat était sur le bord du précipice. » Retz sait égayer son sujet. Il introduit des bouffons, Bautru et Nogent, qui s'amusent à représenter la nourrice du vieux Broussel, à la grande joie de la reine. Le maréchal de La Meilleraie, « tout pétri de bile et de contretemps, » se travesti tout à coup en capitan. Il agite son épée, s'emporte jusqu'à la fureur, et veut se mettre à latête de toute la cour « pour terrasser la canaille. »

Quand on vit dans l'intimité littéraire du coadjuteur, on ne tarde pas à être sous le charme de son étincelant esprit, de cet esprit de fine race et d'une éternelle jeunesse ; l'on éprouve dans ce téte-à-tête,. quelque soit l'usage qu'on ait du monde, un certain embarras pour fournir la réplique et entretenir la flamme de la conversation. Jiorsque le moment arrive de paraître en public sans son illustre compagnie, l'on est porté à se tenir à distance respectueuse et à le laisser narrer en toute liberté les choses qu'il a souvent mal conduites, mais qu'il a toujours bien exprimées.

Le cri de la révolte retentit jusque dans les salles du Palais- Royal. Broussel, Broussel, rendez-nous Broussel! Mazarin, qui

pourtant avait du cœur, est agité par l'irrésolution. Il consulte autour de lui. « Eh bien! monsieur de Guitaul^ quel est votre avis? — Mon avis est, monsieur, lui répond brusquement Guitaut, de rendre ce vieux coquin de Broussel mort ou vif. — Le rendre vif, s'écrie Retz, pourrait faire cesser le tumulte.-)^ A ce mot, la reine bondit de colère : « Je vous entends, monsieur le coadjuteur, vous voudriez que je donnasse la liberté à Broussel. Je Vétranglerai plutôt de ces deux mains. » Et en même temps elle les porta presque au visage du prélat en ajoutant : « Et ceux qui... » A ce geste menaçant, Mazarin, qui connaissait sa violence, s'élance vers elle et apaise magiquement toute cette tempête en lui murmurant quelques mots à l'oreille.

Retz a le talent de présenter avec à-propos de nouveaux personnages qui viennent expliquer les changements de situation et motiver les dénoûmcnts. En ce moment, nous voyons entrer le lieutenant-civil avec « une pâleur mortelle sur le visage. » Retz ne se contente pas de le pâlir, il l'enfariné. On est tenté pour l'achever de l'affubler d'un costume grotesque... « Je n'ai jamais vu à la Comédie italienne de peur si naïvement et si ridiculement représentée, que celle qu'il fit voir à la reine en lui racontant les aventures de rien qui lui étaient arrivées depuis son logis jusqu'au Palais-Royal. » Le jeu de ce personnage burlesque fut si naturel qu'il fit une impression profonde sur Mazarin, «jusqu'alors médiocrement touché, » et sur la Rivière, « qui n'avait pas été seulement ému. » Suivons-en le piquant effet... « La frayeur du lieutenant-civil se glissa, je crois, par contagion dans leur imagination, dans leur esprit, dans leur cœur. » Quelle métamorphose! On croirait vraiment qu'ils tremblent de tous leurs membres. Quand ils recouvrent la parole, ils n'ont plus que des idées de conciliation. Le cardinal sourit aux conseils pacifiques et charge le coadjuteur de calmer le peuple, de le disperser en lui portant l'assurance de la liberté de Broussel. Retz a peu de confiance dans cette promesse, il veut résister... « Poussé avec les deux mains tendrement par Monsieur, entraîné par La Meilleraie, porté amoureusement sur les bras des gardes du corps, il sort en donnant des bénédictions à droite et à gauclie. »

Emporté vers les Halles, au milieu du foyer de la sédition, il est renversé d'un coup de pierre. Un insurgé, un jeune homme appuie un mousqueton sur sa tète. Mais l'esprit de Retz veille sur lui et le sauvera. Cet esprit impromptu, sympathique, essentiellemeut français, a produit des miracles dans les plus mauvais jours par sa popularité; et comme la lyre d'Orphée a su apprivoiser les lions et les panthères. Cet esprit irrésistible, Retz le possédait et en était possédé... « Ah ! malheureux ! si ton père te voyait... » A cette exclamation, l'insurgé s'imagine qu'il va tuer le « meilleur ami de son père. » Il regarde le coadjuteur, le reconnaît et s'écrie : Vive le coadjuteur! Le cri est répété par le peuple qui accourt. Une ovation improvisée change la situation. La Meilleraie dégagé se retire au Palais- Royal, pendant que Retz réussit à faire déposer les armes à la révolte , « ce qui fut le salut de Paris. » Il se rend ensuite auprès de la reine, qui le reçoit avec une sorte de sourire ambigu et lui dit d'un air de moquerie : « Allez vous reposer, monsieur, vous avez bien travaillé. » Paroles imprudentes et funestes ! Elles ont poussé à la guerre civile un homme dont le génie des entreprises factieuses, soutenu par l'audace, enfanta une vengeance longue et sanglante.

Le coadjuteur fut, à sa sortie du Palais-Royal, entouré par le peuple et forcé de « monter sur Vimpériale de son carrosse. » Quoiqu'il fut ce qu'on appelle enragé, il ne dit pas un mot qui put l'aigrir, et parvint à l'adoucir. «Je n'y eus pas beaucoup de peine, parce que Vheuredusouper approchait. J'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les plus échauffés ne veulent pas ce qu'ils appellent se' désheurer. » Ils ne veulent pas non plus être mouillés. Le temps peut, dans ces terribles moments, jouer un rôle important. Il pacifie ou il excite. La pluie survient-elle, l'ardeur séditieuse se refroidira. Que le soleil darde ses rayons de feu, la surexcitation populaire s'accroîtra. Ce sont des observations qui semblent légères et qui, pourtant, sont fondées sur la météorologie politique, science mise à la portée de tout le monde.

Dans un récit adroit, entraînant, pathétique, le coadjuteur nous découvre le fond de son cœur, ses hésitations, ses luttes

intérieures, les combats de son âme, d'abord émue par le souvenir des bienfaits de la reine, et maintenant enflammée, irritée par les moqueries, les risées, les insultes, dont il a été l'objet au souper d'Anne d'Autriche, après son départ du Palais Royal. a II a été exposé deux heures entières à la raillerie fine de Bautru, à la bouffonnerie de Nogent, à Venjouement de la Rivière, a la fausse compassion du cardinal et aux éclats de rire de la reine. » Il nous apprend les projets hostiles de la cour contre le parlement et contre sa personne. Il nous montre avec quelle joie un homme qui a médité dès sa jeunesse sur les conspirations, saisit l'occasion d'entrer dans une entreprise factieuse. « Je permis à mes sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti, que j'avais toujours honoré dans les vies de Plutarque. — J'abandonnai mon destin à tous les -^mouvements de la gloire. » Il congédie ses deux complices, Laigues et Montrésor, en leur disant. « Je serai demain, avant midi, maître de Paris. »

Il passe la nuit à préparer le combat, et le lendemain la guerre civile commence par lajournée des barricades. En quelques heures, la ville en est couverte. Au moment fatal, où l'émeute sous les armes marche au signal du chef, au moment où les coups de feu retentissent de tous côtés, une scène touchante, dramatique, sublime, digne par sa grandeur d'inspirer le génie de Corneille, a trouvé dans l'histoire une place d'honneur, que Retz lui a refusée. Passionné et injuste dans cette circonstance, il a mesuré l'espace avec parcimonie et a donné à un fait émouvant la petitesse d'un incident des rues. Il n'a pas voulu apprécier dans un ennemi la noblesse de l'homme, qui dévoue sa vie à l'accomplissement de son devoir. Il ne sied pas à la postérité d'épouser les haines politiques, elle doit élever son jugement sur les personnes et sur les choses audessus des resscntissement des partis.

Le chancelier Séguier, personnage « d'une grande capacité pour son métier, » mais antipathique au peuple à cause de son obéissance aux volontés de la cour, fut envoyé au parlement afin de porter l'ordre du roi de rendre la justice, sans se mêler d'autre chose. Il doit en même temps promettre la liberté des

prisonniers, de Broussel et de Blancmesnil, en cas de la soumission de la compagnie. A l'instant, où il monte en carrosse, une femme jeune, belle, à la démarche alanguie par une grossesse, se met auprès de lui, toute rayonnante d'une sérénité angélique. C'est la noble fille de Séguier, c'est la duchesse de Sully. Elle est accompagnée par un prêtre. C'est le frère du chancelier, c'est l'évêque de Meaux, qui va illustrer par son courage ce siège, que Bossuet illustrera par son éloquence; on éprouve un attendrissement salutaire au spectacle de ces saintes vertus écloses au foyer domestique, quittant ce doux abri pour se développer au grand jour et montrer quel héroïsme recèle le cœur d'une fille dévouée, et quelle force peut posséder l'amour fraternel. Il est beau de contempler au milieu de ce cortège l'homme public, qui, aux yeux sévères de la foule, ne semble vivre que sous la zone torride de l'ambition, où se dessèchent les sentiments délicats de la famille.

Le regard suit avec anxiété le parcours de ce carrosse, qui traverse lentement les barricades, et arrive sans accident au quai des Augustins. Encore quelques sourires de la fortune, qui protège si souvent l'héroïsme, et le chancelier sera sauvé. Mais semblable à l'homme imprudent, qui s'aventurant au loin sur une plage abandonnée par la mer, est surpris par son brusque retour et ne trouve son salut qu'en se réfugiant avec peine sur un rocher envahi par les vagues qui montent toujours, Séguier est tout à coup entouré par les flots populaires, qui dans leur fureur menacent de l'engloutir. Il parvient, après une longue lutte, à se jeter dans l'hôtel de Luynes. Bientôt les portes sont brisées, le peuple se précipite avec rage dans les appartements, il pousse des cris féroces, et cherche partout sa proie. Les victimes destinées à un sanglant sacrifice échappent par miracle aux regards et aux poursuites. Cette horde sauvage, impuissante à se venger, s'en prend aux objets inanimés, elle pille, saccage et détruit. Un petit cabinet reculé, fait d'ais de sapin, cache alors une scène chrétienne, d'une simplicité grandiose. Le chancelier, averti par ce tumulte sinistre que sa dernièreheure est arrivée, se prépare à la mort. Il se met à genoux, fait une humble confession de ses péchés, reçoit l'absolution de

l'évêque de Meaux, pendant que sa fille, baignée de larmes, se prosterne et récite à voix basse la prière des agonisants. Dieu protège maintenant ce petit troupeau; il ne périra pas. Soudain retentit un bruit d'allégresse et de victoire. C'est la Meilleraie qui s'annonce. Suivi de ses soldats, il s'est frayé un passage l'épée à la main. Il vient délivrer le chancelier et le conduire au Palais-Royal. Pendant le trajet des coups de feu sont tirés sur le carrosse. La duchesse de Sully est atteinte au bras. Elle supporte joyeusement sa blessure, son père est sauvé !

Le coadjuteur expose à nos yeux des tableaux animés de l'aspect révolutionnaire des rues. Les tons de cette peinture sont chauds et vigoureux. Il nous montre l'exaltation factieuse tombant dans le délire. Des mères arment de poignards des enfants de six ans ! Les trophées des vieilles luttes nationales sortent de leur poussière séculaire. Un petit garçon porte ou plutôt traîne une longue et pesante lance de l'ancienne guerre des Anglais. La Ligue ressuscite aussi, avec ses emblèmes régicides. « Brisssac me fit remarquer un hausse-col sur lequel la figure du jacobin qui tuaHenriUII, était gravée avec cette inscription : Saint Jacques Clément, je le fis briser à coups de marteau publiquement sur l'enclume d'un maréchal y>. Retz ne plaisante pas avec ces reliques du fanatisme, avec ces odieux souvenirs. Sa pensée séditieuse ne monte pas jusqu'à la personne du roi, elle s'arrête au ministre. Il dit avec un accent expressif : « Tout le monde cria : vive le roi ! mais l'écho répondit : Point de Mazarin / »

Le Parlement se rend au Palais-Royal, pour réclamer la liberté des prisonniers. Les barricades s'ouvrent par enchantement sous ses pas. Le premier président, avec son libre et ferme langage, rappelle à quel jeu trompeur on a livré la parole royale, avec quelle science honteuse on a éludé les résolutions les plus nécessaires à l'Etat. Il retrace avec vivacité le péril de la situation, en présence d'une sédition formidable. La reine s'emporte et lui répond : « Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville, mais vous m'en répondrez, messieurs du parlement, vous, vos femmes et vos enfants ! » En prononçant cette dernière syl-

labe, elle rentre dans sa petite chambre grise, et elle en ferme la porte avec force.

Le parlement se retire en silence et traverse avec difficulté les deux premières barricades. A la troisième, « un garçon rôtisseur^ mettant la hallebarde dans le ventre du premier président lui dit : Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré toimême, ramène Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage ». Gondi, qui avait l'âme vaillante, est saisi d'un mouvement d'admiration à la vue de la noble attitude de Mole. Il jette alors la plume et prend l'épée, une vraie lame de Tolède. Son style étincelle comme l'acier le mieux trempé. L'écrivain devient guerrier, et semble se joindre au groupe héroïque des magistrats. « L'unique premier président^ le plus intrépide homme qui ait paru dans son siècle, demeura ferme et impassible. Il se donna le temps de rallier ce qu'il put de la compagnie... Il revint au Palais-Royal au petit pas dans le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes », n'est-ce pas l'allure d'une troupe d'élite commandée par un chef intrépide, marchant d'un pas assuré l'arme au bra'ssous la pluie des projectiles, et se rendant à son poste de bataille avec un calme admirable !

Et d'autre part, quelle magnifique personnification dans Mole du courage civil, l'honneur des époques révolutionnaires. Il relève et agrandit tout ce qu'il touche. Ces épisodes vulgaires et violentes de l'émeute qui garde une barricade, échappent alors à l'oubli et arrivent à la hauteur d'un fait historique.

Retz éprouve le tressaillement du vieux soldat au souvenir d'anciennes campagnes. Il revient sur ses pas et ne peut détacher son regard de Mole, traversant ces scènes tumultueuses. Il emploie des mots vigoureux pour caractériser a cette sorte d'éloquence qui était particulière à cet homme. Il ne connaissait point d'interjection.... Il était naturellement si hardi qu'il ne parlait jamais si bien que dans le péril. Il se surpassa lui-même, lorsqu'il revint au Palais-Royal. » Il émeut, il trouble alors tous les coeurs. La reine seule par un contraste frappant reste froide et inflexible. « Quatre ou cinq princesses tremblantes de peur se précipitent à ses genoux. » Monsieur

fait mine de les imiter. -Le cardinal est ébranlé. On arrache avec peine cette parole à Anne d'Autriche. « Hé bien ! messieurs du parlement, voyez donc ce qui est à propos de faire. » Le parlement, s'assemble en hâte dans la grande galerie et, par arrêt, il remercie la reine de la liberté accordée aux prisonniers.

Retz hausse son style au niveau de l'exaltation publique pour décrire le retour de Broussel au palais de justice. i II y revint le lendemain ou plutôt il y fut porté sur la tête des peuples avec des acclamations incroyables. La ville reprit son aspect paisible comme par une baguette magique. L'on rompit les barricades, l'on ouorit les boutiques, et en moins de deux heures Paris parut plus tranquille, que je ne l'ai jamais vu le vendredi-saint. »

Après le récit de l'apaisement de la sédition, le coadjuteur distribue à droite et à gauche quelques coups de crayon, qui atteignent en pleine figure les meneurs du parlement. « Longueil, homme d'un esprit noir, décisif et dangereux ; le président Viole, ami intimissirne de Chavigny ; le bonhomme Broussel, vieilli entre les sacs, dans la poudre de la grande chambre; Chartoii, un peu moins que fou. »

Retz narre avec une gaieté communicative sa visite à la reine et à Mazarin. Anne d'Autriche l'accueille avec un abandon charmant. Elle justifie ce pauvre M. le cardinal et rejette la faute sur Chavigny. Tout à coup elle s'écrie : « Mais, mon Dieu, ne ferez-vous point donner des coups de bâton à, ce coquin de Bautru, qui vous a tant manqué au respect. Je vis l'heure avant-hier au soir, que le pauvre M. le cardinal lui en faisait donner. » Elle lui commande ensuite daller voir, le « panure M. le cardinal pour le consoler. »

Mazarin le presse sur son cœur, et lui témoigne la confiance la plus caressante. Il lui communique les dépêches étrangères. « Il me dit tant de fadaises que le bonhomme Broussel qu'il avait aussi mandé éclata de rire en sortant et me coula ces paroles dans ioreille : ce n'est là qu'un pantalon. » Le mot est bien gai. dans la bouche du bonhomme Broussel. On croirait entendre un habitué de la comédie italienne.

Le coadjuteur ne tomba pas dans le piège. Sa première pen-

sée fut d'aviser à la sûreté du public et à sa sûreté particulière. Il voyait déjà en perspective l'armée victorieuse à Lens, camper sous les murs de Paris. Il attendait le retour de Condé, avec qui il était très bien. Il espérait lui faire connaître et la grandeur du mal et la nécessité du remède. Mais il trouva les parlementaires peu disposés à entrer dans ses desseins séditieux et à assister à des conférences secrètes. Le président Blancmesnil, « cet innocent, déclara qu'un magistrat ne pouvait dire so7i avis que sur les fleurs de lis. » Retz ne cache pas son dépit et fait cette réflexion philosophique. « On a plus de peine dans les partis à vivre avec ceux qui en sont qu'à agir contre ceux qui y sont opposés ! » La reine irritée des chicanes factieuses du parlement, amène le roi à Ruel. Ce voyage alarme le coadjuteur qui pressent les prochaines représailles de la cour contre la victoire du peuple. Jamais il ne s'était vu plus embarrassé. Mais son rare esprit d'expédient trouva une ressource, une fortune inattendue dans l'arrestation de Chavigny et dans l'étroite liaison de ce personnage avec le président Viole. Il eut l'adresse de persuader à ce dernier, qu'il était compromis, perdu, et qu'il fallait entraîner le parlement dans une solidarité visible. Viole proposa à sa compagnie do supplier très humblement la reine de ramener le roi à Paris et de prier le duc d'Orléans et les officiers de la couronne de se trouver au parlement pour y délibérer sur l'arrêt rendu en 1617, à l'occasion du maréchal d'Ancre. On y défendait aux étrangers de s'immiscer dans le gouvernement du royaume. « Cette proposition fît peur d'abord, elle réjouit ensuite, elle anima après... Le parlement donna même avec gaîté arrêt. » Retz décrit en connaisseur cet entraînement qui précipite les magistrats dans la révolte et en jouit avec délices. Il tient entre ses mains les fils déliés qui font mouvoir les acteurs. De son côté, il ne resta pas inactif. Il s'était adjugé in partibus in fidelium, le ministère des affaires étrangères. Il prépara une note qui devait être remise par Saint-Ilibal au comte de Fuensaldagne, en vue d'une alliance avec l'Espagne. Il se portait fort pour le peuple et réservait l'action incertaine du parlement, comptant, suivant une piquante expression, sur le « chapitre

— aèdes accidents. » Il avoua plus tard la peine qu'il éprouva à mettre le premier dans les affaires « le grain de Catholicon d'Espagne. »

Il fait le voyage de Ruel, pour sonder les dispositions de Condé. Le prince l'accueille avec bonne grâce ; et la reine cherche à l'affriander, en lui donnant de gros citrons venus d'Espagne. Le cardinal le comble d'honnêtetés. Le lendemain Condé se rend à l'archevêché. Le coadjuteur lui expose ses plans, et lui fait accepter des instructions habilement combinées pour s'emparer du cabinet, sans bruit, par l'esprit de la reine, et « laisser couler le cardinal plutôt que tomber. »

Tout cet échafaudage de projets fut renversé par l'emportement du parlement furieux du rejet de ses remontrances. Malgré les défenses de délibérer contre le ministère des étrangers, il passa outre et pourvut aussi à la sûreté de la ville. On comprend la fausse position de Retz. Mais Condé par une inspiration heureuse, apaisa la tempête, en amenant les princes et le parlement à des conférences à Saint-Germain, où Mazarin ne parut point. Il sortit de ces délibérations une pacification factice. Le parlement entra en vacances, et la reine retourna à Paris avec le roi.

I3a cour tendit à Retz deux pièges. Il évita le premier, mais il fut pris au second. L'appât était trop séduisant, pour qu'il n'y mordît pas. La reine lui avait envoyé 40,000 écus pour le paiement de ses dettes, en récompense des services qu'il avait rendus le jour des barricades. Il refusa et il eut raison. Le cardinal fut plus avisé. Il fît briller aux yeux du coadjuteur le gouvernement de Paris, a Je m'éblouis à la vue du bâton^ qui me parut être d'une figure jjIus agréable quand il serait croisé avec la crosse, et le cardinal, ayant fait son effet qui était de m'entamer dans le public sur Vintérêt particulier, rompit l'affaire. » Retz se confesse humblement de cette faute politique, qu'il aggrava encore par ses fureurs contre Mazarin.

Qu'avait fait le peuple pendant les débats orageux entre la cour et la magistrature ! Retz nous l'apprend. Il s'était si échauffé, que trois jours avant l'enregistrement de la déclaration, il avait été sur le point de massacrer le premier président et le

président de Nesmond, parce que la compagnie ne délibérait pas assez vite. II s'agissait d'un impôt sur les vins. Retz appelle cette effervescence populaire la chaleur qui revientavec la Saint- Martin.

« Nous Sillons entrer maintenant en pleine Fronde, et vous allez voir des scènes au prix desquelles les passées n'ont été que des verdures et des pastourelles. »

La verdure et les pastourelles du coadjuteur ressemblent terriblement aux barricades et aux insurgés. C'est ainsi que la guerre civile entend la pastorale.

La paix fut plâtrée entre la cour et le parlement par la déclaration royale qui donnait aux propositions delà chambre St-Louis l'apparence d'articles de loi. C'était une vraie paix fourrée : la défiance en était la base. Anne d'Autriche irritée était décidée à reprendre par la ruse ce qu'on enlevait à l'autorité royale. Le parlement, embarrassé de ses conquêtes, apportait à leur conservation un esprit de minuties et de chicanes, comme s'il sagissait d'une question de procédure. Cette déclaration, par un de ces rapprochements qui sont remarquables dans la vie des peuples et romanesques dans la vie du monde, fut publiéelejour de la signature du traité de Westphalie, et accueillie avec des transports de joie par le peuple, qui y trouvait un avantage matériel immédiat, l'allégement des tailles et des entrées ; pendant que cet autre gain national, l'agrandissement de nos frontières poussées jusqu'au Rhin ne rencontrait que l'indifférence et la froidure. Le sens politique national n'était pas encore né. La misère et l'ignorance publiques et l'esprit de faction ne pouvaient s'enflammer avec ces questions brûlantes de l'augmentation de territoire.

Le parlement ne sut pas plier sa raideur formaliste aux nécessités de la situation. Il s'assembla afin de délibérer sur toutes les « bagatelles qui sentaient le moins du monde Vexécution de la déclaration. » Le duc d'Orléans et Condé furent convoqués. Monsieur apporta sa chère indifférence ; le prince son impétuosité militaire. Il s'emporta en présence de contestations processives et taquines, et voulut les vaincre avec le geste de commandement qui sied si bien à un général d'armée,

à la tête de ses troupes, en face de l'ennemi, mais qui est une menace inutile devant ces compagnies délibérantes, que l'esprit de corps cuirasse et fortifie. Le parlement poussait en avant les lignes d'attaques contre la cour, et conduisait, pour ainsi dire, ses travaux jusqu'au corps de la place. Pour échapper à ces approches, la reine fit une sortie à laquelle l'ennemi n'était pas préparé. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, elle enleva ses deux fils et se retira à St-Germain, suivie de toute la famille royale .

Quand on accompagne le coadjuteur, cet écrivain de libre allure, on est exposé à revenir sur ses pas, pour le suivre dans ses évolutions capricieuses. Nous revenons ici sur Condé, sur la conduite compromettante du parlement. Le coadjuteur trouvait que la magistrature allait trop vite en besogne et brisait ainsi le faible lien qui l'attachait au prince. Il avait favorisé cette union, qui aurait fait rayonner sur le parti parlementaire la splendeur d'un grand nom, et lui aurait assuré l'appui d'une épée familiarisée avec la victoire. Il fit jouer tous les ressorts de son esprit si souple, à l'effet de retenir Condé dans ses liens. Il le catéchisa sur tous les tons. Il juge dans ses mémoires, avec une pénétration originale, les parties inachevées du caractère politique de M. le prince. « Son âge, son hu7neur et ses victoires ne lui permirent pas de joindre la. patience à l'activité. Il ne conçut pas d'assez bo7ine heure cette maxime, si nécessaire aux princes, et ne considéra les petits incidents que comme des victimes que l'on doit toujours sacrifier aux grandes affaires. » Condé, il est vrai, ne déployait pas toute sa grandeur dans les affaires politiques, mais il pratiquait en maitre l'art militaire. S'il sacrifiait alors les positions secondaires, c'était pour se concentrer et s'établir plus solidement sur sa ligne de bataille. C'est ce que Retz n'ajoute pas.

Les sentiments de Condé vis-à-vis du parlement passaient avec rapidité « du dégoût à la colère, même à l'indignation. Il me dit en jurant qu'il n'y avait plus de moyen de souffrir l'insolence et l'impertinence de ces bourgeois, qui en voulaient à l'autorité royale.... qu'il ne se pouvait résoudre à devenir le général d'une armée de fous. » Le coadjuteur lui réplique

par un beau discours, très habilement composé, éloquent, logique, qu'il nous livre comme une improvisation, mais qui, à nos yeux, porte l'empreinte de la méditation. Il expose avec lucidité la situation de la reine, du cardinal, du parlement, du peuple. Il évoque d'une manière pathétique la mémoire des ancêtres de Condé, les souvenirs de la Ligue, « qui a lutté contre la couronne et la personne d'un des meilleurs rois que la France ait jamais eu. » Il rapelle la fidélité inébranlable du parlement à un chef de parti sorti d'une maison étrangère et suspecte. Il relève et rehausse avec éclat un mot de Condé, qui comparait la disposition du peuple à une fumée. « Cette fumée si noire et si épaisse est entretenue par un feu, qui est bien

vif et bien allumé ; le parlement le souffle » Il le supplie

de ne pas abandonner ses premiers desseins, a Continuez à témoigner que vous cherchez à adoucir les choses. Laissez-les aigrir, selon votre premier plan ; un peu plus, un peu moins de chaleur dans le parlement doit être capable de vous le faire changer. » Il termine par un vigoureux et prophétique dilemne. a Si le cardinal Mazarin ne réussit pas dans ses projets, il peut vous entraîner dans sa ruine. S'il y réussit, il se servira pour vous perdre de tout ce que vous aurez fait pour Vélever. » Retz ne persuada pas Condé. « Il ne répondit à mes raisons particulières que par les générales. Ce qui est assez de son caractère. Les héros ont leurs défauts ; celui de M. le prince est de n'avoir pas assez de suite dans un des plus beaux esprits du monde. » Quel tour aisé ! Que l'expression est heureuse dans sa simplicité 1

Le coadjuteur au millieu de ses préoccupations politiques, laisse échapper les étincelles de son esprit. Il dit en parlant des projets d'attaque de Mazarin : a Paris serait un morceau de dure digestion. » Il répond à Condé, qui lui demande avec brusquerie s'il sera avec les bourgeois sortant de Paris pour livrer bataille : « Ce serait mauvais signe, cela sentirait fort la procession de la ligue. »

Le coadjuteur fait une visite « par un pur hasard » à Madame de Longueville. Il la voyait rarement par un motif d'une impertinence achevée. « Il était extrêmement ami de son mari

qui n'était pas l'homme du monde de la cour le mieux avec elle. La conversation, sans doute, encore par un pur hasard, coule sur les affaires qui étaient à la mode. » Elle me parut enragée contre la cour. Le coadjuteur, en stratégiste consommé, profite de cette rage et dresse ses batteries. Il a besoin d'un chef et il pense au prince de Conti. « Je connaissais bien la faiblesse de M. le prince, presque encore enfant, je savais

en même temps que cet enfant était prince du sang »

Aucun autre n'était capable « d'ouvrir la scène. » M. de Longueville n'était bon « que pour le second acte. » La duchesse qui avait à l'occasion des emportements à la Condé, embrasse avec transport les projets du coadjuteur. « Je ménageais avec soin ces dispositions. » C'était un moyen habile auprès d'une femme, pour exciter ou augmenter sa fougue. Retz jouait peut-être ici un double jeu. Chez lui, le conspirateur et l'homme galant se touchaient de si près qu'il est facile de les confondre. Il eut la tête troublée par l'éclat de la beauté de la duchesse. « Cet éclat joi7it à sa qualité, à son espirit et à sa langueur qui avait en elle-même un charme particulier, la rendait une des plus aimables personnes de France. » Cet audacieux ne fut pas arrêté « par la vue de Vimpossible, » mais par un sentiment d'une autre nature, l'amitié qu'il ressentait pour le mari.

Dans les parages de la Fronde, il rencontre aussi une autre dame, la duchesse de Bouillon, a J'en fus très piqué. La piqûre ne me fît pas mal fort longtemps. »

Sa défense organisée, le coadjuteur forme la résolution d'attaquer personnellement « le Mazarin, » par toutes les armes, « par les armes du ridicule dont la teinture prenait sur lui. » Il le fit attaquer à pied et à cheval, en prose et en vers par Marigny, qui remporte un grand succès. Retz assemble aussi un concile de curés, de chanoines, de docteurs, et il fait déclarer usuraires les emprunts sur les tailles avec intérêt à 12 p. 100, proposés par le cardinal. Le départ du roi n'avait causé aucune inquiétude au coadjuteur. Il trouvait un divertissement dans Teiïroi du président Blancmesnil arrivant « joâle comme un mort, » annonçant la marche du roi vers le palais avec 8,000 chevaux, et dans la « procession des gens effarés qui se

croyaient perdus. » Il décrit avec un naturel charmant un sentiment qu'il ne connaissait pas, la peur; il est impitoyable visà-vis d'elle et il la traite avec un mépris superbe. Le parlement s'était annoncé avec un « turaulte de consternation. » Retz, pour le guérir de ses terreurs s'imagine de lui appliquer ce qu'on appellerait un remède homéopathique, « de Vanimer par sa propre peur. » L'observation lui a révélé cette vérité pratique : a II y a des espèces de frayeurs qui ne se dissipent que par des frayeurs d'un plus haut degré. » Il avertit les magistrats que le roi annonçait dans une lettre au prévôt des marchands qu'il avait quitté Paris, pour se soustraire à la conspiration tramée contre sa personne par des officiers du parlement qui avaient intelligence avec les ennemis de l'Etat. La compagnie ordonna alors par un arrêt, que les bourgeois prendront les armes, garderont les portes, que le prévôt des marchands et le lieutenant civil assureront les subsistances.

Le coadjuteur avait été mandé à Saint-Germain. Il n'avait pas la moindre envie de faire ce voyage, mais afin de donner une couleur à son peu de soumission, il eut l'idée de se faire retenir par le peuple. Il raconte en gardant un sérieux comique, sa fermeté au moment du départ, et l'émotion du peuple, qui « bat son postillon, rosse son cocher, renverse son carrosse, » et le ramène à l'archevêché, avec accompagnement des femmes du marché neuf « pleurantes et hurlantes. » La cour ne fut pas dupe de cette comédie en plein vent.

Le 7 janvier, un officier remet aux gens du roi, une lettre qui ordonne au parlement de se transporter à Montargis. Le parlement réplique p^r un ordre aux gens du roi de se rendre à St- Germain auprès de la reine, pourPassurer de la fidélité du parlement. Anne d'Autriche refuse l'audience à la députation. La compagnie furieuse de cet affront, déclare, à l'unanimité des voix, moins celle de Bernai, « plus cuisinier que conseiller, » le cardinal Mazarin ennemi du roi et de l'Etat, perturbateur du repos public, et enjoint à tous de lui courir sus. L'hôtel de ville reçoit de St-Germain l'ordre de faire obéir les magistrats, et y répond par des protestations de dévouement au parlement.

Le coadjuteur qui menait tout le monde, les compagnies et le

peuple était très satisfait de la situation des choses et comptait sur le prochain retour du prince de Conti et du duc de Longueville, retenus à la cour; mais il rencontra inopinément une pierre sur son chemin, qui paraissait si aplani. Cette pierre d'achoppement était le duc d'Elbeuf, qui venait offrir ses services à l'hôtel de ville, après avoir averti le coadjuteur de son intention. Retz se met en campagne, afin de déjouer les projets du prince lorrain. Il court toute la nuit, à pied et déguisé; on le croirait en bonne fortune. Il travaille à ruiner les espérances de ce parent des Guise, et il insiste surtout sur sa déloyauté. Averti de la présence de Conti et de Longueville à la porte St-Honoré, il s'y précipite et parvient à grand renfort de harangues, à pacifier et rassurer les esprits. Le nom de Condé était alors dangereux à porter au milieu de l'effervescence du peuple.

Le duc d'Elbeuf se présente au palais. Mole le reçoit à bras ouverts et le fait déclarer général. Le coadjuteur ne se tient pas pour battu. Il prend Conti dans son carrosse et le conduit au parlement, sans prendre souci de la défiance du peuple contre le jeune prince. On crie: vive le coadjuteur! mais on ne crie pas: vive Conti ! D'Elbeuf arrive avec fracas, suivi des gardes de la ville. La foule transportée d'allégresse mêle dans ses vivats les noms d'Elbeuf et du coadjuteur. Retz l'aborde avec un visage riant et lui dit: « Voici un écho, Monsieur, qui m'est glorieux. — Vous êtes trop honnête, » répond le duc. Le prince lorrain a les honneurs de la séance. Il rencontre en se retirant le coadjuteur et lui dit : « d'un ton de raillerie, en entendant leurs noms acclamés ensemble : Voilà, Monsieur, un écho qui m'est bien glorieux. Vous êtes trop honnête, lui réplique Retz, gaiement ». Que cette reprise est bien amenée. C'est comme un motif musical, qui répété plaît encore davantage. Le coadjuteur fera bientôt expier à ce parvenu, ce succès d'un jour. Il définira à ce sujet, d'une façon pittoresque, la popularité : « C'est une plante vigoureuse, dont une forte et patiente culture a préparé la germination, qui étouffe ces fleurs minces et naissantes de la bienveillance publique que le hasard fait quelquefois pousser. n

Le coadjuteur dut se contenter ce jour-là de ramener Conti

sain et sauf à l'hôtel Longueville. Il n'était pas découragé ; ses réserves n'avaient pas encore donné. Il envoie l'ordre d'avancer à Marigny, qui lance contre le duc d'Elbeuf et ses enfants un projectile, dont l'effet est toujours sûr en France. C'est une chanson qui circule bientôt dans les rues et qui répète le nom d'Elbeuf dans des refrains burlesques. Le coadjuteur l'achève dans l'esprit du peuple en faisant répandre le bruit par les habitués des paroisses, qu'il avait intelligence avec les troupes du roi, maîtresses alors du poste de Charenton.

Maintenant Retz tient son public entre ses mains. La modestie n'est plus de saison. L'heure de la mise en scène est arrivée. Cela annonce une brillante représentation, l'entrée des princes au parlement. Plaçons-nous sur le passage du cortège. La foule est agitée, tumultueuse ; on voit de tous côtés des bourgeois en armes. L'air retentit de cris d'abord lointains et confus, puis rapprochés et distincts. Les noms de Conti et du coadjuteur sont acclamés avec ivresse. Un magnifique carrosse aux armoiries des Longueville et des Condé s'avance lentement, escorté de nombreuses et éclatantes livrées. Quel est ce jeune homme délicat et frêle à la figure d'enfant? C'est le prince de Conti. Il est accompagné du duc de Longueville. Et ce personnage de petite taille, noir et laid, à la physionomie spirituelle qui se tient à la portière? C'est le maître des cérémonies de la Fronde, c'est le coadjuteur. Le cortège se rend au palais, les princes sont introduits avec solennité: Conti entre dans le banc des ducs et pairs, Longueville se place de l'autre côté, audessus du doyen. Il offre ses services et la Normandie; et pour otages, il présente sa femme et ses enfants qui logeront à l'hôtel de ville. Au milieu de l'émotion profonde excitée par cette déclaration, le duc de Bouillon, malade, arrive appuyé sur deux gentilshommes. Il s'assied au-dessous de Longueville et annonce qu'il sera très heureux de servir sous les ordres du prince de Conti. A ce nom d'Elbeuf se lève, et d'un ton animé s'écrie qu'il ne quittera qu'avec la vie le bâton de général. « Il n'étsiit plus temps de contester, il fallait plier, mais j'ai observé que les gens faibles ne plient jamais quand ils le doivent. Le troisième relai arrive. » C'est le maréchal de la Mothe. Il se

place au-dessous de Bouillon « et fait à la compagnie le même compliment, » Ces coups de théâtre avaient été adroitement préparés à l'avance « parce que rien ne touche et n'émeut tant les peuples et même les compagnies qui tiennent toujours beaucoup du peuple, que la variété de spectacle. » Malgré le premier président « qui était tout d'une pièce », la délibération continue sur l'observation de M. de Mesmes qui « avait plus de vue et de jointure » .

Le coadjuteur satisfait de la marche des choses, quitte le palais, et conduit en triomphe à Thôtel de ville, madame de Longueville, sa belle-fille et madame de Bouillon. Il ne dissimule pas sa joie d'avoir été le chevalier d'honneur de ces belles duchesses. Il fait un tableau saisissant des impressions du peuple à la vue de ces nobles dames, qui venaient courageusement se confier avec leurs enfants aux parisiens. Retz, dans un mouvement de grand seigneur, jette 500 pistoles par les fenêtres de l'hôtel de ville. Ce n'était pas payer trop cher le bonheur qu'il éprouvait. Cette journée mémorable se termine par la nomination du prince de Conti comme généralissime des armées du roi, sous les ordres du parlement.

Le coadjuteur a passé les beaux jours de sa vie parmi les intrigues les plus embrouillées. Aussi, lorsqu'il prendra la plume pour se replier sur ce passé chéri, ses récits ressembleront souvent à des écheveaux qu'il mêle à dessein pour les dévider à sa fantaisie. Si le fil se brise, il ne se hâtera pas de le rattacher. Les habitudes vagabondes de sa carrière politique transportées dans sa course littéraire, rendent parfois la lecture de ses mémoires pénible et laborieuse, mais si l'on ne les perd pas de vue au milieu de ses capricieux méandres, on le verra tôt ou tard reparaître avec les grâces et la parure du plus attrayant esprit. Ne soyons donc pas étonné de rencontrer tout à coup une charmante description de l'hôtel de ville, que madame de Longueville embellissait alors de sa présence et animait par son entourage. Retz nous fait entrer dans la chambre de la princesse, « qui était toute pleine de dames. Ce mélange d'écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons qui étaient dans la salle, de trompettes qui étaient dans la place

donnait un spectacle, qui se voijait plus souvent dans les romans qu'ailleurs ». Noirmoutier qui revenait tout botté d'une de ces escarmouches innommées si nombreuses au temps de la Fronde, « était un grand amateur de VAstrée. Il me dit : Je m'imagine que nous sommes assiégés dans Marcilly. — Vous avez raison, lui dis-je, madame de Longueville est aussi belle que Galatée; mais Marcillac n'est pas si honnête homme que Lindamor. »

Nous savons par Tallemant des Réaux (que n'apprend-on pas par Tallemant!) que le coadjuteur se plaisait beaucoup dans la lecture de l'Astrée. Retz parle ici de ce roman avec une pointe de moquerie dirigée contre madame de Longueville et La Rochefoucauld. Il commençait alors à s'apercevoir que celui-ci avait fort altéré les bons sentiments de la duchesse pour lui, que Marcillac ne soit pas Lindamor, c'est une vérité historique ; mais représenter madame de Longueville sous les traits de Galatée, cette nymphe volage et facile, s'enflammant à la première vue pour Céladon à qui Retz ne ressemblait guère, cela sent l'insuccès et le dépit. Si le coadjuteur eût introduit La Rochefoucauld dans son dialogue, ce fin observateur de la nature humaine lui aurait dit : Je vous reconnais, vous êtes Hylas ce brouillon d'amour.

Ce souvenir de l'Astrée agite Retz. Les peintures tracées par d'Urfé lui inspirent la pensée de faire les portraits des personnages les plus remarquables de la Fronde. Cette galerie du coadjuteur renferme des tableaux d'un grand et noble style, malgré les couleurs quelquefois un peu forcées du fond ; si par un jeu de l'imagination, on les transportait sur toile, ils seraient dignes de figurer dans les splendides galeries du musée du Louvre. Examinons-les rapidement, en évitant la sécheresse des livrets et l'enthousiasme de commande d'un catalogue de curiosité. La première place appartient à la reine. Elle est dans un faux jour ; les ombres couvrent trop les belles parties de sa nature ; Anne d'Autriche a montré une véritable grandeur d'âme en présence des assauts livrés à la royauté, et un courage héroïque aux heures du danger. Ce côté viril n'est qu'indiqué ici : « Elle avait plu» d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de gran-

fleur... plus d'opiniâtreté que de fermeté et plus d'incapacité que de tout ce que dessus ». La main habile et affectionnée de Mazarin l'avait façonnée au maniement des affaires ; et l'élève avait répondu aux espérances du maître. Retz par une inadvertance singulière ne parle pas de la dissimulation de la reine qu'il avait pourtant appris à connaître à ses dépens.

Le duc d'Orléans n'est pas flatté. Retz dévoile son infirmité, la peur, qui fut la honte et le fléau de sa vie. Il en décrit avec vivacité les funestes effets. « Cet ombrage amortit dès sa jeunesse en lui les couleurs les plus vives et les plus gaies, qui devaient briller naturellement dans un esprit beau et éclairé, dans un enjouement aimable, dans une intention très bonne, dans un désintéressement complet et dans une facilité de mœurs incroyable. »

Le portrait de Condé doit arrêter tous les regards. Le peintre a été aussi grand que le modèle. Le style est d'une simplicité imposante, d'une précision incomparable. La pensée n'est pas trahie par l'expression. « M. le prince est né capitaine, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui, à César et à Spinola... L'intrépi^ dite est un des moindres traits de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur... Il n'a pu remplir son mérite, c'est un défaut, mais il est rare, mais il est beau.»

Le portrait du duc de Longueville est tracé avec une aisance de gentilhomme : « Il avait de la vivacité, de l'agrément^ de la dépense, de la libéralité^ de la justice, de lavaleur, de la grandeur » ; mais toute cette brillante draperie couvre un homme médiocre.

Nous connaissons déjà un profil du duc de Beaufort. Ici le dessin est plus ferme et plus accusé. Il ne gagne pas à être vu de face. « Son sens était court et lourd, et d'autant plus, qu'il était obscurci par la présomption. Il se croyait habile, et c'est ce qui le faisait paraître artificieux, parce que l'on connaissait d'abord qu'il n'avait pas assez d'esprit pour être fin. »

Il peint avec un souverain mépris le duc d'Elbeuf. « Il n'avait du cœur que parce qu'il est impossible qu'un prince de la maison de Lorraine n'en ait point (en d'autres termes parce qu'il ne pouvait faire autrement). S'il fût parvenu jusqu'à la

richesse, Von l'eût envié comme un partisan, tant gueuserie lui paraissait propre et faite pour lui ». En résumé, cette peinture représente la flagellation du duc d'Elbeuf.

Le duc de Bouillon est finement touché. « Je ne sais si Von n'a point fait quelque faveur à son mérite en le croyant capable de toutes les grandes choses qu'il n'a point faites ».

Retz indique ingénieusement le caractère mystérieux de Turenne, en jetant des ombres sur son portrait, a II a toujours eu en tout, comme en son parler, de certaines obscurités, qui ne se sont développées que dans les occasions,, mais qui ne se sont jamais développées qu'à sa gloire ».

Le coadjuteur se contente d'ébaucher la figure insignifiante du maréchal de la Mothe, brave soldat, médiocre général, qui avait mis son épée au service de la Fronde. « Il était très utile dans un parti, parce qu'il était très commode ». Retz avait une prédilection pour cette nature d'homme.

Il dépose son pinceau pour prendre le crayon rouge du satirique et tracer son vigoureux dessin du prince de Conti. « Ce chef de parti était un zéro, qui ne multipliait que parce qu'il était prince du sang, sa méchanceté inondait toutes ses autres qualités ».

Le portrait de La Rochefoucauld est généralement goûté par les connaisseurs, qui trouvent que le jeu de cette physionomie mobile est rendu avec vérité. Cette vérité a le coloris de l'impartialité. Le coadjuteur a très bien saisi les irrésolutions de ce caractère inquiet, les vues de cet esprit sans horizon lointain, le manège de cette vanité remuante, a II y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Sa vue n'était point étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile s'était tourné dans les affaires en air d'apologie ». Le coadjuteur a ménagé ses coups de pinceau. Il n'étale pas à nos yeux un vilain côté de son modèle, l'égoïsme qui dessèche cette fleur délicate de l'àme, la sensibilité.

Retz a la malice de placer M™^ deLongueville immédiatement au-dessous de La Rochefoucauld. Pourtant sa peinture a des délicatesses pleines de grâce. Il prend un air galant, empressé,

il semble lui dire avec un accent de tendre reproche, en fléchissant le genou : Voyez comme j'aurais su vous aimer, et comme les mots me seraient venus du cœur. « M*^ de Longueville a naturellement bien du fond d'esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour... Elle avait une langueur dans l'esprit, qui avait ses charmes, parce qu'elle avait des réveils lumineux et surprenants ».

Le coadjuteur nous présente une ancienne amie, la duchesse de Chevreuse. Il y avait eu entre eux une sorte de parenté politique. On les rencontre dans la région orageuse de la révolte. Elle était audacieuse et remuante. Elle avait osé entrer en lutte avec le terrible Richelieu ; elle avait joué sa vie avec une prodigalité incroyable, et porté la fidélité jusque dans l'inconstance. Cette nature extraordinaire en politique et en amour a été merveilleusement comprise par le coadjuteur. « Je n'ai jamais vu qu'elle en qui la vivacité suppléât au jugement. Elle lui donnait même assez souvent des ouvertures si brillantes, quelles paraissaient comme des éclairs, et si sage politiquement parlant, qu'elles n'eussent pas été désavouées par les plus grands hommes de tous les siècles. Ce mérite, toutefois, ne fut que d'occasion... Si le jjrieur des Chartreux lui eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi... Son dévouement à sa passion, qu'on pouvait dire éternelle, quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchait pas qu'une mouche lui donnait quelquefois des distractions, mais elle en revenait toujours avec des emportements qui les faisaient trouver agréables ».

M"* de Chevreuse vient après sa mère. Il en parle avec une liberté compromettante. Il trempe son pinceau dans les couleurs les plus crues et les plus grossières. Nous relevons vivement cette absence de pudeur. Retz est d'habitude plus grand seigneur.

Sa main s'émancipe encore étrangement dans la peinture de la palatine. Il ne peut pourtant s'empêcher de rendre hommage à la capacité politique d'Anne de Gonzague, et de légaler presque au génie de la reine Elisabeth. Les traits de M"'* de Montbazon sont rendus dans une mesure parfaite. Nous avions craint que le coadjuteur, en train de pécher contre les bienséances,

n'allât ici trop loin ; la pente était glissante. Il s'est heureusement retenu. Il traite avec une juste sévérité cette duchesse galante et avare. « Elle n'aimait rien que son plaisir, et audessus de son plaisir son intérêt. Je n'ai jamais vu personne qui ait conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu. »

La galerie du coadjuteur se termine par la grande figure du président Mole. C'est une peinture vigoureuse, au coloris austère, aux lignes fortement arrêtées. Philippe de Champagne n'eût pas mieux réussi. « Si ce n'était pas une espèce de blasphème de dire qu'il y a quelqu'un dans notre siècle plus intrépide que le grand Gustave et M. le Prince, je dirais que c'a été Mole, premier président. Il n'était pas congru dans sa langue, mais il avait une sorte d'éloquence, qui, en charmant l'oreille, saisissait l'imagination ».

Si l'on embrasse d'un coup dœil l'ensemble de ces belles peintures, si riches de tons, si variées de nuances, quel que soit le jour qui les éclaire, on reconnaît sans hésiter la main du maître, qui a répandu avec profusion sur son œuvre, une couleur éclatante que le temps n'a point ternie. On quitte avec regret ce musée, pour se replonger dans le bruit et les agitations de la Fronde. On éprouve alors l'impression indéfinissable qui saisit, lorsqu'après avoir parcouru studieusement une galerie de tableaux, on se trouve tout à coup mêlé au mouvement de la foule et aux réalités de la rue.

Paris « enfante sans douleur » une armée. Cette fécondité coûtait cher au parlement, qui avait payé de nombreux soldats en beaux deniers comptants. La Bastille se rendit après avoir essuyé « pour la forme » cinq ou six coups de canon. Retzveut sans doute dire qu'on avait tiré à poudre. La Fronde a des moments où tout aiïecte un air de divertissement. Les femmes accoururent à ce simulacre de siège et apportèrent leurs chaises, comme s'il s'agissait d'entendre un sermon du coadjuteur. Evadé du donjon de Vincennes, Beaufort arriva''avec un à-propos bien rare dans cette vie étourdie et folle. Retz souvent em- • barrasse dans les plis de sa robe épiscopale, avait besoin d'un jeune premier, dont il serait le directeur. « Il me fallait un fantôme, et par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme

fut petit-fils d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands cheveux bien longs et bien blonds ». Retz promena en carrosse dans les rues de Paris le duc de Beaufort. Le succès de la promenade fut complet, et l'enthousiasme au comble. Les hommes acclamaient Beaufort avec frénésie. les femmes l'embrassaient avec ivresse; il avait une si belle tète ! Le bruit de la déclaration de Conti et de Longueville avait retenti jusqu'à St-Germain. Le cardinal craignit un instant la défection de Condé et ne fut calmé que par le retour du prince d'une inspection militaire. Le coadjuteur, à l'occasion d'une lettre de la princesse de Condé à M"* de Longueville, sur la situation de la cour, raconte avec simplicité une visite qu'il fit à la reine d'Angleterre^ quelques jours avant le départ du roi. Elle était au Louvre, dans la chambre de sa fille, qui fut plus tard cette aimable et gracieuse duchesse d'Orléans. « Elle me dit : Vous voyez, je viens tenir compagnie à Henriette. La pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui faute de feu ». Il nous expose la navrante pénurie de la reine. Elle était oubliée et laissée sans secours depuis six mois, et il ajoute sans ostentation : « Vous me faites bien la justice d'être persuadée que M*"^ d'Angleterre ne demeura pas le lendemain au lit, faute d'un fagot ». Il fît plus. Il plaida et gagnasa cause auprès du parlement, qui envoya 40,000 livres à la femme de Charles P'. La vue de cette grande infortune royale lui arracha un cri de pitié et d'indignation. « La postérité aura peine à croire qu'une fille d'Angleterre et petite-fille d'Henri le Grand ait manque d'un fagot, pour se lever, dans le mois de janvier, au Louvre « .

Nous aimons à voir Retz dans ces doux courants qui l'entraînent vers la compassion, ce noble sentiment si naturel en présence des victimes de la fortune politique. Cela repose le regard attristé par le spectacle des guerres civiles, qui mettent en action et en lumière toutes les mauvaises passions de l'homme. Le coadjuteur fait aussi cette réflexion d'une teinte vraie, mais un peu misanthropique. « Les exemples du passé touchent sans comparaison plus les hommes, que ceux de leur

siècle Nous nous accoutumons à tout ce que nous voyons.

Je ne sais si le combat du cheval de Catigula nous aurait

autant surpris que nous nous V imaginons. » On ne peut pas traiter plus cavalièrement le fétichisme politique !

Il nous montre le contre-coup de la révolution dans les provinces. La Normandie et la Provence avaient suivi l'impulsion de Paris, la Guienne était ébranlée, le parlement, attaché aux vieilles formes de procédure, inhabile au maniement des affaires politiques, perdaient vulgairement son temps, et s'occupait de dénonciations calomnieuses, de visites domiciliaires, de saisies de meubles et d'argent. Retz fait cette remarque pleine de sens : « Les compagnies qui sont établies pour le repos ne peuvent jamais être propres au mouvement. »

Le blocus de Paris ne pouvait être hermétique. L'armée de la cour était bien inférieure à celle du parlement ; mais elle était commandée par le grand Condé. Fatigué d'une série de petits combats infructueux, le prince voulut tenter un coup plus décisif en s'emparant de Charenton. Il remporta une victoire qui fut attristée par la mort de son plus cher ami, le vaillant Ohatillon, un des héros de la bataille de Lens. L'armée parlementaire arriva trop tard pour secourir les défenseurs de Charenton, et n'osa livrer bataille afin de venger les siens. Cette journée n'eut pas le résultat militaire attendu, mais elle eut une portée politique qui s'accrut chaque jour. Il se forma dans le parlement un parti pour la paix. Le conseiller Brillac, homme de réputation, prit la parole, à l'eiïet de proposer un accommodement que la cour, suivant lui, serait disposée à accepter. Le délibéré fut remis au lendemain, c'était un premier pas dans la voie pacifique.

Le lendemain, un héraut se présenta à la porte Saint-Honoré, chargé d'un triple message, pour le parlement, Conti et l'hôtel de ville. Il arrivait avec tant d'à-propos « qu'il paraissait comme sorti d'une machine à point nommé. » Refuser d'entendre un héraut venant de la part du roi, était un parti difficile à prendre pour des magistrats. Retz songeait à les tirer de leur perplexité ; sa tactique dans la Fronde n'est plus un mystère. Il marchait toujours précédé d'un fantôme qu'il conduisait à son gré. Il tenait l'armée par Conti, le peuple par Beaufort, le parlement par Broussel. Il manœuvrait alternativement sur son

échiquier le cavalier, le fou et la tour, pour s'emparer de la reine et faire échec au roi. Il souffla à Broussel la proposition adoptée par le parlement, de refuser l'audience au héraut, sous le prétexte que les rois n'envoyaient ces sortes de gens qu'à leurs égaux ou à leurs ennemis, et que la compagnie ferait « le pas du monde le plus irrespectueux » en recevant cet envoyé. La compagnie décida que les gens du roi iraient à Saint-Germain expliquer le refus. Les députés revinrent enchantés de l'accueil de la reine et engagèrent le parlement à envoyer une autre députation qui pourrait ouvrir le chemin à un arrangement.

Le 19 février eut lieu une scène de travestissement imaginée par le coadjuteur. Conti demanda une audience au parlement pour un moine espagnol déguisé en cavalier, et porteur d'un blanc-seing de l'archiduc, fabriqué par Retz, le duc et la duchesse de Bouillon. Dans les épisodes de la Fronde, il y a toujours une femme, c'est là son côté galant. Le président de Mesmes, au seul nom de l'envoyé de l'archiduc, sécria les larmes aux yeux, en s'adressant à Conti : « Est-il possible, Monsieur, qu'un prince du sang de France propose de donner séance sur les fleurs de lis, à un député du plus cruel ennemi des fleurs de lis ! » Nobles et patriotiques paroles, qu'on est heureux de répéter, pour montrer que dans les jours d'égarement l'honneur national némigre pas de tous les cœurs ! Il se tourna ensuite vers Retz en lui lançant ces paroles : « Quoi, Monsieur! vous refusez l'entrée au héraut de votre roi, sous le prétexte de monde le plus frivole. » L'audacieux coadjuteur l'interrompit alors en lui disant : « vous me permettrez, monsieur, de ne pas traiter de frivoles des motifs qui ont été consacrés par un arrêt. »

Après les débats animés où Retz avait eu l'artifice « d'échauf' fer la jeunesse contre les vieux, » on décida de donner audience à l'espagnol, qui déclara que l'archiduc avait repoussé les avances et les offres de Mazarin, et reconnaissait avec joie messieurs du parlement pour arbitres de la paix. Ce discours adroit avait chatouillé agréablement l'orgueil de la compagnie. 11 fut ordonné qu'une copie en serait remise à la reine

par une députation, avec prière de donner la paix à ses peuples et d'éloigner les troupes des environs de Paris.

Dans la nuit, un courrier partit pour Bruxelles, emportant les conditions du prince de Oonti et des généraux, pour faire un traité avec l'Espagne, ainsi que les engagements du coad* juteur dans la mesure de son pouvoir.

Pendant que cheminait vers les Pays-Bas ce projet d'une honteuse alliance des généraux de la Fronde avec le seul ennemi de la France, que la paix n'avait pas atteint, un petit souper avait lieu chez le duc de Bouillon, où Retz avait été seul admis à rompre le tête-à-tête conjugal, La duchesse, qui était la maîtresse au logis, faisait éclater sa joie, trouvant que les affaires étaient engagées et poussées dans une voie excellente. Le coadjuteur ne voulut pas troubler en ce moment la goutte du duc de Bouillon, et laissa d'abord s'écouler sans obstacle les flots pressés^ qui s'épanchaient d'un cœur exalté. Lorsqu'on fut sorti de table, il changea de langage, et dans une causerie politique, il exposa avec force la situation des frondeurs en présence du parlement, leur antagoniste et tout ensemble leur bouclier. Il signala les éventualités qui s'amoncelaient à l'horizon. Les plans éloignés n'échappaient pas à la perspicacité et à la portée de son regard. Il voyait le parlement, malgré ses hostilités, se dirigeant vers Saint-Germain, pour rendre compte de la séance espagnole ; il voyait la cour, revenue de ses premières et maladroites répulsions, recevant avec égard la députation des magistrats conduite par Mole, et entrant par cette ouverture naturelle dans les accommodements, qui termineraient la guerre civile et rétabliraient la servitude.

La duchesse de Bouillon, qui avait apporté sa collaboration féminine à cette mise en scène de l'envoyé espagnol, se sentit piquée au vif dans son amour-propre d'auteur et s'écria : Voilà des inconvénients qu'il fallait prévoir avant l'audience de l'envoyé d'Espagne, puisque c'est elle qui les fait naître. Le coadjuteur ne fut pas embarrassé de répondre à l'interruption de son impétueuse complice. En médecin expérimenté, il a des remèdes pour tous les maux, qui pouvaient être causés par les défections du parlement. D'abord, l'union des généraux avec

l'Espagne montrerait à la compagnie qu'elle n'était pas la seule autorité. D'un autre côté, la liaison intime de Beaufort et du coadjuteur la mettrait en présence d'un autre pouvoir, qui n'était pas à dédaigner. Il trouve dans l'histoire de la Ligue d'effrayantes comparaisons et encore : « Les seize et Bussy. Leclerc étaient moins redoutables que le petit-fils d'Henri quatre et le coadjuteur de Paris. » A travers la tempête de son discours luit tout à coup un éclair d'un grand rayonnement, a Les pouvoirs populaires ne se font croire que quand ils se font sentir. Si nous soulevons le peuple, nous creuserons un abîme, si nous ne le soulevons pas, le parlement ira vers la cour, vers sa perte et la nôtre. »

La nuit porte conseil. Le lendemain, le duc et la duchesse de Bouillon font appeler le coadjuteur pour lui proposer à leur tour un remède, c'était de « purger le parlement. » Le purgatif devait être violent. Longueil, l'esprit noir de la compagnie en avait composé la recette. Le coadjuteur, qui aimait à discourir, discute l'utilité du remède. Il craint le peuple, qui serait chargé de l'administrer ; et qui plus tard se retournerait infailliblement contre eux. Il examina l'attitude du peuple vis-à-vis du parlement. Elle a été d'abord respectueuse, mais maintenant les lignes de lassitude apparaissent. Il ne se soutient dans sa soumission qu'appuyé sur sa haine contre Mazarin. Retz présente un aperçu animé de l'état de Paris. « Nous égarjo7is les esprits par nos satires, par nos vers, par nos chansons. Le bruit des trompettes, des tambours et des timbales, la vue des étendards et des drapeaux réjouit la boutique. » Puis, il perce malicieusement l'enveloppe de cette joie, il n'y trouve au fond que rindifïérence. « Paie-t-on les taxes avec la ponctualité avec laquelle on les a payées les premières semaines ?» Il redoute la division dans le parti de la Fronde. C'est un mal qui a ruiné la Ligue, qui était plus forte et plus puissante. Il interpelle la duchesse : « Madame de Bouillon dira encore que je prône toujours les inconvénients, sans en marquer les remèdes. » Il s'empresse d'ajouter à son ordonnance un troisième remède, la « sortie de l'armée de Paris, qu'on amènerait le parlement lui-même à demander. »

Ce discours prolixe entraîne pourtant M"'^ de Bouillon à confier à Retz un secret de famille. C'était la nouvelle de l'alliance de Turenne, qui devait bientôt conduire son armée à la défense de la Fronde. Le duc de Bouillon, dans l'ivresse du bonheur, s'écrie ; « Qu'en dites-vous, ne sommes-nous pas les maîtres de la cour et du parlement? » M'"« de Bouillon « qui était fort gaie dans le particulier n, se jette au cou du coadjuteur et l'embrasse tendrement.

L'exécution de Charles I" troubla comme un spectre sanglant l'image du parlement, au moment où il avait eu l'insigne faiblesse d'écouter la proposition de l'archiduc, et de mettre à sa disposition une armée de 1800 hommes, destinée en définitive à ébranler le pouvoir royal. Cette mort tragique était un salutaire avertissement au milieu de ce vertige général, qui précipitait les Français dans les bras de l'étranger. Le parlement envoya une députation à la reine. Elle reçut les explications au sujet de l'envoyé espagnol avec une froide réserve, avec cette aigreur qui lui était naturelle. Le duc d'Orléans et Condé intervinrent officiellement, et promirent d'ouvrir les passages aux convois de blé, si la compagnie nommait des députés pour traiter sérieusement de la paix. Il avait été question de réunir les états généraux. Ils furent encore ajournés par un accord tacite. Personne n'avait confiance dans ce remède éventé.

Les marins poursuivis par la tempête dans des mers dangegereuses, et se dirigeant à travers les écueils et les flots soulevés vers une plage amie qu'ils n'aperçoivent pas encore, saluent avec joie l'arrivée de ces oiseaux messagers qui annoncent le voisinage d'une terre hospitalière. Ainsi dans la région des orages politiques, aux heures de lassitude qui se glissent au milieu des luttes violentes, aux heures où l'apaisement et le besoin de repos sont déjà au fond des cœurs, il y a des apparitions pacifiques, qui présagent de meilleurs jours, et font entrevoir aux yeux clairvoyants et exercés la perspective prochaine d'un ciel calme et serein. Flamarens, agent du duc d'Orléans, venu à Paris dans le but apparent de présenter des compliments de condoléance à la veuve de Charles P"", était un de ces messagers de bon augure, qui annoncent les approches de la paix.

Il visita La Rochefoucauld récemment blessé dans un petit combat, où il avait signalé son courage et en même temps son inexpérience militaire. Il le trouva en bonne voie de guérison... de la Fronde, et tout préparé à faire ce que l'on pourrait désirer de lui. Il eut Timprudence de rejeter sur Retz, l'embarquement de madame de Longueville dans cette affreuse galère nommée la Fronde, embarquement qui n'aurait pas eu lieu sans son séjour dans le Poitou. Il affirma que « ce diable de coadjuteur ne voulait ijoint de paix, qu'il était toujours pendu aux oreilles du prince de Conti et de sa sœur, pour en fermer toutes les voies. »

La prise de Brie-Comte-Robert excita une profonde douleur dans le parlement. Retz, toujours à l'afïût des circonstances favorables à ses desseins, exploita avec adresse cet événement. Il s'en servit pour faire demander par la compagnie elle-même la sortie de l'armée ; son agent fut alors le comte de Maure, le « replâtreux du parti ». Il persuada au préaident Charton que les désastres de Brie et de Charenton étaient attribués par le peuple au séjour des troupes dans Paris ; cette manœuvre du coadjuteur réussit au-delà de ses espérances. Il eut Ihabileté de se faire forcer la main, pour consentir à ce qu'il souhaitait avec tant d'ardeur.

Le peuple avait eu des raisons sérieuses de révolte contre Mazarin. Sa misère était devenue intolérable par le poids des impôts, sa colère était justement excitée par le spectacle scandaleux de la délapidation des deniers publics. Des meneurs ambitieux s'étaient présentés à lui sous la forme séduisante de conseillers désintéressés, d'amis dévoués, et l'avaient précipité dans la guerre civile; aussi, on comprend son indignation à l'annonce de la délibération du parlement sur les offres de la cour. Beaufort et le coadjuteur qui n'avaient alors aucun intérêt à l'enflammer, le calmèrent. Us avaient si mauvaise renommée, que les magistrats suspectèrent leur conduite dans cette occasion. Retz donne à ce sujet un enseignement à la postérité : « Le pouvoir dans les peuples est fâcheux en ce point qu'il vous rend responsable même de ce qu'ils font malgré vous. »

Les frondeurs se rendirent chez le duc de Bouillon, afin de

conférer sur la situation critique des affaires. Le peuple « criait » la guerre, le parlement voulait la paix. La violence était représentée dans cette réunion par d'Elbeuf, qui proposait de mettre les magistrats à la Bastille ; par Bouillon, « très résolu à s'affranchir du pédantisme du parlement », et par Beaufort qui ne concevait pas pourquoi son crédit sur le peuple n'était point employé. « Uambiguité » était figurée par le prince de Conti, déjà sifflé par La Rochefoucauld, la prudence du serpent était dévolue au coadjuteur qui voulait qu'on attendît avant d'agir, la conclusion du traité espagnol ; son avis l'emporta.

Après le départ des généraux, Retz se trouva aux prises avec la passionnée duchesse de Bouillon. Elle était furieuse qu'aucune résolution n'eût été arrêtée contre le parlement. Cette fille d'Eve, qui n'avait rien de la douceur de la colombe, reprocha amèrement à son mari de s'être laissé séduire par le serpent. Le coadjuteur lui promit de rester fidèle au drapeau de la Fronde: « me le promettez-vous? reprit-elle. — Jem'y engage, lui dis-je, et je vous le veux signer de mon sang. Vous l'en signerez tout à l'heure, s'écria-t-elle. » Ce dialogue se termina par un enfantillage, tant soit peu ridicule. Retz fut cette fois réellement piqué par la belle duchesse de Bouillon. « Elle me lia le pouce avec de la soie, quoique son mari lui put dire, elle m'en tira du sang avec le bout d'une aiguille et m'en fit signer un billet. »

Le jour de la délibération du parlement sur les préliminaires de la paix, il y eut une formidable émotion populaire au palais. Les cris de : « Point de paix, point de Mazarin », retentissaient sous les voûtes. Le peuple menaçait de mort les magistrats qui seraient d'avis d'une conférence avant le bannissement du ministre. Cette sédition fut calmée par l'influence énergique du coadjuteur et de Beaufort. La compagnie nomma sans opposition les députés chargés de traiter avec la cour. Les frondeurs, de leur côté, tinrent leur conciliabule chez le duc de Bouillon. Il fut décidé qu'on attendrait les événements avant de prendre un parti et d'envoyer un représentant aux. conférences de Ruel.

Le départ de l'armée pour le camp de Villejuif avait rendu tout le monde heureux : la cour, le parlement et le parti des généraux. Les mazarins se figuraient que le peuple serait a plus souple et plus adouci ». Le premier président « qui ne voya.il jamais deux choses à la fois », disait que le coadjuteur « n'aurait plus tant de crieurs à gages » dans les salles du palais. « Ni tant de coupe-jarrets », s'empressait d'ajouter le président de Mesmes, qui, malgré la sûrelé de son regard, avait la même illusion d'optique. Senneterre. « le plus habile homme de la cour », rectifia leur faux point de vue et dévoila le vrai dessein des frondeurs. « L'intérêt du coadjuteur n'est pas de vous tuer, rnessieurs, mais de vous assujettir ».

La députation de la compagnie rencontra à Ruel, sur le seuil des conférences, un obstacle qui faillit devenir infranchissable. C'était Mazarin choisi par Anne d'Autriche pour la représenter. Elle soutenait le cardinal, avec la hauteur d'une reine et aussi avec l'insistance inflexible d'une femme passionnée. Mazarin céda, guidé par le tact de l'homme politique, qui dans la poursuite d'un but ne se laisse pas détourner par une question de personne. Les parlementaires furent très fermes dans cette circonstance. Ils sentaient que leur retour à Paris serait impossible, s'ils acceptaient la présence du ministre dans les conférences.

Si la situation s'embellissait visiblement du côté de la cour, elle se compliquait à Paris, par l'arrivée d'un second envoyé d'Espagne. Retz, en historien habitué à faire ressortir toutes les nuances, nous apprend que l'espagnol apportait des pleins pouvoirs de traiter avec tout le monde, une instruction très détaillée pour le duc de Bouillon, une lettre aimable de l'archiduc pour le prince de Conti, et un simple billet très substantiel de Fuensaldagne, adressé au coadjuteur, annonçant que le roi ne voulait pas se fier à sa parole.

Le comité secret des frondeurs se réunit à l'hôtel-de- ville, dans la chambre de Conti, pour prendre une résolution définitive sur le traité espagnol. Retz crayonne un curieux croquis de l'intérieur si varié de la Fronde. Tous les péchés des frondeurs, l'ambition avec ses faiblesses, la bassesse avide et eu-

pidc, la présomption conduite par l'avarice, sont personnifiées. Conti et sa sœur voulaient se « jeter à corps perdu » dans l'alliance étrangère, sous l'impulsion de La Rochefoucauld, qui avait échoué dans les négociations ouvertes par Flamarens. D'Elbeuf a qui ne cherchait que l'argent comptant, taupait à tout ce qui lui en montrait ». Beaufort, mené par M™* deMontbazon, qui le regardait comme une propriété à vendre cher aux espagnols, « faisait du scrupule... » Le maréchal de La Mothe, en vrai soldat, pratiquait l'obéissance passive et s'en remettait aux ordres de l'indécis duc de Longueville. L'étonnement du duc de Bouillon « allait jusqu'à Vextase », en présence de ce balancement imprévu de Beaufort et du maréchal.

Il décida les frondeurs à le choisir pour les représenter auprès de l'envoyé de l'archiduc, mais il déclara qu'il ne pouvait marcher qu'appuyé sur l'épaule du coadjuteur. La discussion sur cette interminable et embarrassante question espagnole fut reprise chez le duc de Bouillon. Celui-ci et le coadjuteur rompirent des lances contre la belliqueuse duchesse de Bouillon, qui, emportée par son ambition, se montrait plus espagnole que française et voulait sacrifier le parlement, en se servant du peuple pour l'exécution de son coupable projet.

Au moment où le coadjuteur résumait son avis qui était d'inviter les généraux à signer de suite un traité avec l'Espagne, arrive un courrier de Turenne, criant dans la cour : « bo7ines nouvelles ! » Turenne, fidèle à ses habitudes de réserve, était très laconique dans son message. Pourtant il en disait assez pour qu'on ne doutât pas qu'il ne se fût déclaré frondeur. Le coadjuteur qui avait des intelligences partout, en trouva jusque dans la poche du courrier, où était oubliée une lettre d'un officier, le vicomte de Lamet, son parent et son ami. Il confirmait que Turenne marcherait prochainement à la tète de son armée, pour faire cause commune avec la Fronde. Cette résolution de l'homme prudent et circonspect au superlatif, cause une telle surprise à Retz, qu'il en fait une digression. Turenne, qui est toujours resté étranger aux partis, Turenne qui a toujours fermé hermétiquement l'oreille au moindre souffle de l'intrigue, « lui^ général de l'armée du roi, s'avise cJe faii'e une action sur la-

quelle le Balafré et l'amiral de Coligny auraient balancé ».

Nous nous étonnons que le coadjuteur, avec sa finesse incomparable, n'ait pas deviné le motif de cette conduite. Turenne s'était laissé fasciner par les projets ambitieux de sa famille. Cette souveraineté de Sedan, perdue dans une révolte, pouvait se reconquérir dans une révolte. L'occasion était pleine de tentation, quand on commandait une si vaillante armée, dont on se croyait l'idole, a II a fallu un mérite aussi éclatant que le sien pour n'être pas obscurci par un événement de cette nature », que les frondeurs dans des vues particulières hérissaient de difficultés imprévues. Le coadjuteuravaitcet avantage qu'il était alors dégagé de tout intérêt personnel. Nous avouons aussi notre surprise en voyant Turenne si bien jugé par le coadjuteur, dans une circonstance où il était son complice.

L'arrivée du courrier avait interrompu la discussion de la question espagnole. Le coadjuteur voulait que l'armée espagnole s'avançât jusqu'à l'Aisne, et que Turenne pénétrât en Champagne, pour que la pression du parlement sur la cour fût efficace. Il n'admettait pas l'union avec l'Espagne sans la compagnie, il craignait le danger de l'isolement et n'était pas ébloui par la déclaration de Turenne. Car, « si cette corde manquait, soit par la mort da général, soit par l'abandon de l armée, que deviendrions-nous, si nous n'avions pas engagé le parlement? Des tribuns du peuple le premier jour, le second, les valets du comte de Fuensaldagne. C'est ma vieille chanson, tout avec le parlement ». L'air de cette chanson ne plaisait pas au duc de Bouillon, qui avait des perspectives moins désintéressées. « Votre maison est établie, disait-il à Retz, considérez la mienne, et jetez les ijeux sur l'état où est cette dame et sur celui où sont le jjère et les enfants. » "Voilà une de ces tristes révélations qui montrent la partie vulnérable de la Fronde, et la brèche par laquelle entrera Mazarin, pour se rendre maître de toutes ces consciences, qui seront réduites à débattre le prix de leur reddition. Le duc de Bouillon voulait que les généraux traitassent séparément avec l'Espagne, en ne se liant que par des préliminaires et en persuadant aux envoyés d'attendre l'adhésion du parlement, qui se ferait peu à peu. Il consi-

dérait cette situation provisoire comme plus favorable aux intérêts des frondeurs. Cette conduite tortueuse paraissait impraticable à Retz. On pouvait amuser les envoyés de l'archiduc par des paroles, mais amuser le parlement, c'était un jeu plus difficile.

La reine avait commencé contre la Fronde une nouvelle guerre, la guerre des séductions. Elle avait fait offrir au coadjuteur le paiement de ses dettes, des abbayes, le chapeau de cardinal. Il comprit que le dénouement approchait. Il ne comptait plus sur la résistance héroïque des frondeurs, dans ce moment où la « meilleure tête du parti, le duc de Bouillon, songeait aux petites portes, et où les autres auraient bien de la peine à ne pas prendre les grandes. »

Nous ne suivrons pas le coadjuteur dans le détail de ces intrigues vulgaires qui aboutissent à la conclusion du traité par les généraux. Il ne s'y rencontre aucun enseignement historique à relever et le côté littéraire n'a rien de saillant. Retz refusa sa signature au traité, ne voulant pas se séparer du parlement, et déclara que l'on entrait ainsi dans le chemin qui conduit aux « petits accommodements ». Il ne se trompait pas, il nous donne les prix d'achat de M""* de Montbazon et du duc d'Elbeuf, qui reçurent chacun deux mille pistoles.

Sortons de toutes ces menées souterraines et revenons au grand jour. Les conférences de Ruel débutaient mal. L'ouverture des passages pour les vivres était contestée. La reine imposait aux magistrats comme amende honorable de tenir séance à Saint-Germain et leur interdisait pendant trois ans les assemblées générales. Les députés de la compagnie résistèrent et la cour fléchit.

Les séances du parlement étaient très agitées. On y sentait le souffle du coadjuteur. Il fit casser, par arrêt, la déclaration royale qui frappait Turenne comme coupable de lèse-majesté. On décida aussi qu'il serait sursis aux conférences, jusqu'à la complète liberté des passages pour toutes les denrées. Ces arrêts d'opposition belliqueuse étaient votés avec enthousiasme. Le parlement recevait de différents côtés des promesses, des offres de secours de toute espèce. La révolte s'étendait et se

fortifiait dans les provinces. Mais avant que « cette chaleur ne fût évaporée, » la paix fut signée à Ruel, le 11 mars, par un hardi coup de tête des présidents Mole et de Mesmes, au moment où leurs pouvoirs étaient révoqués.

Mazarin avait repris son rang avec ostentation, et placé sa signature dans une proximité mitoyenne des princes du sang. C'était un négociateur d'une force redoutable ; il avait fait ses premières armes dans les campagnes diplomatiques tout autrement difficiles, qui lui avaient ouvert le cœur de Richelieu, et le chemin de la fortune. Il eut, pendant les négociations de la paix, un jeu fin et couvert, et l'art d'endormir les sentinelles avancées du parti des généraux, et de leur inspirer des songes couleur d'or, aux dépens du parlement, qui avait l'air d'être sacrifié. Aussi, ce dénouement brusque et imprévu produisit à Paris un effet prodigieux. La duchesse de Bouillon versait des larmes, le duc répétait en gémissant : « Il ne l'a que trop dit. il ne nous l'a que trop prédit. » Il est permis de croire que le coadjuleur fut attendri de ces gémissements, car il trouve qu' « il est d'un plus grand homme de savoir avouer sa faute que de savoir ne la pas faire. »

Les frondeurs accourent au quartier général , chez le duc de Bouillon. Le désarroi est complet, on cherche des excuses aux fautes, au lieu de chercher des remèdes au mal. On consulte Retz qui « connaît le fond de la ville et du jDarlement. » Il donne d'abord son avis en juriconsulte ; il déclare le traité entaché d'une nullité radicale par la révocation des pouvoirs chez les députés. Il dépose ensuite sa robe de conseiller et arbore l'étendard de la révolte, en examinant les moyens de résistance. Il faut agir comme si on n'avait aucune connaissance de ce qui s'est passé à Ruel. Signer avec les envoyés de l'archiduc un traité relatif à la paix générale, le faire adopter par le parlement, qui ordonnera à ses députés d'insister sur ce chef et sur l'exclusion de Mazarin. Il faut aussi empêcher le retour des présidents Mole et de Mesnres. « Il n'y a qu'à leur fermer les portes de la ville, » s'écrie l'étourdi Beaufort. « Quelle faute, repartit le duc de Bouillon ; nous allons faire en sorte qu'ils soient les déserteurs et non les exilés du parlement. »

Retz a le talent d'éclairer d'une vive lumière les faits obscurs de la coulisse que les spectateurs sont curieux de connaître. Il montre les comédiens politiques dans leurs habits de ville. Il dévoile leurs pensées secrètes et les ressorts qui les font mouvoir. Le duc de Bouillon, qui avait un intérêt prochain à tout brouiller, joue maintenant le rôle de conciliateur. Il propose de laisser revenir les députés, de les écouter et de les renvoyer ensuite pour obtenir de meilleures conditions. Retz qui est un habitué du théâtre, saisit de suite ce langage, en y ajoutant les apartés. Le duc, en acteur consommé, qui regarde ce qui se passe dans la salle et surveille les impressions du public, s'aperçoit que Retz a deviné la crainte qu'il éprouve de voir son avantage particulier absorbé dans une paix générale. Il insinue sans affectation qu'il ne distingue aucune différence entre ses premières paroles et sa proposition. Le coadjuteur semble touché, c'était sa tactique, quand il ne l'était pas. Il se garde bien d'attaquer de front le projet du duc ; il prend un biais, il insiste sur le danger des délais, sur Timpatience redoutable du peuple, la mobilité du parlement et sur la facilité d'une paix générale. Par une inspiration embarrassante pour ses contradicteurs, il déclare qu'il est « disposé à sacrifier de très bon cœur la, coadjutorerie de Paris, au ressentiment de la reine et à la passion du cardinal, » si l'on adopte l'avis qu'il a ouvert. Il nous confesse « qu'il ne fut pas fâché de faire un peu de honte aux gens, touchant les intérêts particuliers, dans une conjoncture où ils arrêtaient la plus glorieuse, la plus xitile et la plus éclatante action du monde. »

Le duc de Bouillon reçoit à bout portant cette mousquetade du coadjuteur ; heureusement il portait une cuirasse difficile à percer. Il retourne au combat avec ardeur et fait serment de ne pas traiter avec la cour, avant que tous ne soient satisfaits. Cette déclaration solennelle emporte la décision. Le coadjuteur n'était pas converti, et il nous dit avec sa malice toujours éveillée, « qu'il prit le parti de se rendre avec respect, et à l'autorité de M. le prince de Conti et à la pluralité des voix. »

Le lendemain 12 mars, le prince de Conti, qui était le messager et l'orateur de la troupe, dit au parlement, « en dix ou

quinze paroles, que sur le bruit de la paix, il avait résolu de députer pour ses intérêts et pour ceux de MM. les généraux ». Le coadjuteur et Beaufort, son inséparable dans les moments de crise populaire, avaient remarqué, en se rendant à l'audience, une terrible effervescence dans les boutiques et les rues. Retz récoltait ce qu'il avait semé dès le matin, en répandant tout ce qui pouvait enflammer, c'est-à-dire les articles les plus odieux du traité, et le fait de la signature de Mazarin. LUnfiammation produite était trop forte, elle avait trompé les prévisions. Aussi compare-t-il avec originalité la « guerre civile » à « une de ces maladies compliquées dans lesquelles le remède que vous destinez pour la guérison d'un symptôme en aigrit quelquefois trois ou quatre. »

Le coadjuteur fournissait facilement un recueil attrayant de réflexions et de maximes, où les gens d'esprit trouveraient une charmante récréation ; les observateurs du cœur humain, un enseignement salutaire ; les moralistes, des vérités bonnes à dire et à entendre ; et surtout les affligés de la politique, des distractions et peut-être des consolations. Retz a rendu à larges traits la journée si orageuse du retour des députés. C'était le 13 mars ; Mole y paraît dans tout le développement de son incomparable héroïsme. L'antiquité qui a été si longtemps à la mode pour ses grands citoyens, aurait de la peine à présenter un spécimen plus achevé de la sérénité intrépide, à travers le déchaînement de la fureur populaire. Le coadjuteur qui n'aimait pas Mole, mais qui honorait le courage en action, nous donne un nouveau portrait du premier président, remarquable par la vigueur du dessin et l'énergie du pinceau. La physionomie de ce magistrat, qu'on a surnommé heureusement le Michel de l'Hôpital du XVIP siècle, est saisie avec un art supérieur. Le sentiment d'admiration que le peintre éprouve pour son modèle, au milieu de ces scènes émouvantes et dramatiques, et qu'il exprime avec tant de puissance, nous l'éprouvons aussi dans le recueillement et le silence du cabinet, éloignés du bruit et du tumulte du monde, et nous y mêlons un sentiment de joie patriotique en contemplant cette noble figure. Malgré ces cris effroyables, « il faut jeter dans la rivière tous les mazarins », pas un muscle de son

corps ne tressaille ; c'est une incarnation vivante et impassible du devoir. « Je l'observai et je Vadmirai ; je ne lui vis jamais un mouvement dans le visage, qui ne marquât une fermeté inébranlable et une présence d'esprit presque suriiatur elle, qui est encore quelque chose de plus grand que la fermeté ». Mole rend compte de sa mission avec une netteté d'esprit incroyable, sans être troublé par les murmures et les interruptions violentes. Il prend les voix avec le même calme qu'il eut apporté dans la délibération d'un mince procès civil, engagé sur le pacifique terrain de la coutume de Paris ; et il prononce d'un ton simple et mesuré, comme dans une audience ordinaire, l'arrêt qui adopte la proposition qui portait que les députés retourneraient à Ruel, afin d'y régler les intérêts des généraux, et d'obtenir que Mazarin ne signât pas le nouveau traité. Dans ces longues et mortelles heures d'une lutte gigantesque, on ne surprend pas un moment d'abattement et de recul ; on le presse, on le supplie de sortir par une porte dérobée, il répond avec fierté : « La cour ne se cache jamais ! » Quand le coadjuteur, atteint et gagné par la contagion de cette rare vertu, s'approche respectueusement de cet illustre magistrat pour lui offrir d'apaiser le peuple, Mole qui croyait voir la main de Retz dans cette émeute, se tourne vers lui « d'un air moqueur et lui dit : Ah ! mon bon seigneur, dites le bon mot ! »

Les figures accessoires ne sont pas oubliées. D'Elbeuf,toujours le même, avide et violent, demande brutalement si l'on a songé à Ruel, aux intérêts des généraux. Bouillon réclame du parlement, pour toute faveur, un passe-port afin de sortir du royaume, puisque le cardinal demeure premier ministre. Cette protestation ironique n'empêche pas le duc de Bouillon, dans cette même journée, d^être couché en joue par un homme du peuyle, qui le prenait pour Mazarin. Beaufort et Lamothe s'animent comme sur un champ de bataille, mais « les oraisons » du maréchal n'avaient jamais qu' « une demi-péinode. » Le roi des halles se posant en orateur met la main sur la garde de son épée et s'écrie : « Vous avez beau faire, messieurs les députés, celle-ci ne tranchera jamais pour Mazarin. » Que les frondeurs sont petits et que Mole est grand !

Les jours suivants, le calme qui succède aux orages, avait rafraichi les esprits et le parlement adoptait « la paix mazarine », sauf à négocier la suppression de plusieurs articles.

Le coadjuteur, qui avait ses petites entrées dans les séjours favoris de la Fronde, se trouvait après souper dans le cabinet de madame de Bouillon, en compagnie de l'envoyé espagnol, don Gabriel de Tolède, qui avait apporté la ratification du traité avec les généraux. Un serviteur entre précipitamment, l'air effaré et glisse quelques mots à l'oreille de la duchesse, qui se trouble, verse des larmes abondantes et s^écrie d'une voix profondément émue : « Hélas ! nous sommes perdus, l'armée a abandonné M. de Turenne, il est en fuite. » Ce coup de foudre détruisait les ambitieuses espérances de la maison de Bouillon. Le duc à peine remis de cette secousse, songeait encore à réparer ce désastre par des expédients extrêmes que le coadjuteur combattait vainement par cette affirmation : « que rien maintenant ne pourrait empêcher le parlement de faire la paix. » C'était là, à son avis, le point de départ de toute délibération.

En rentrant à l'archevêché, il trouve, « pour rafraîchissement, suivant son expression enjouée, une longue dépêche chiffrée de Laigues, le représentant des généraux à Bruxelles, et le dernier amour de M°^ de Chevreuse, amour qu'elle légitima par un mariage... problématique. Laigues prétendait que « V archiduc était un saint, qui mourrait plutôt de mille morts, que de jjrendre des avantages en dehors des conventions, » et en même temps, il annonçait avec satisfaction la marche de l'armée espagnole, qui irait se poster à Dammartin. Cette dépèche fit passer au coadjuteur une nuit très agitée. Il s'était placé dans une situation si excentrique que l'on conçoit son embarras. Il frondait par tempérament, par vanité, mais .sans un intérêt prochain ; il n'était, au fond, d'aucun parti, si ce n'est du parti Retz. Il n'était attaché ni à la cour, ni au parlement, encore moins au peuple, et il redoutait l'alliance espagnole et ses suites. Son imagination se teignait des couleurs les plus sombres, les plus sinistres. Il voyait déjà l'entrée à Paris de l'archiduc « avec son chapelet, qu'il avait toujours à

la msLin, et de Fuensaldagne avec son argent. » Il voyait leur installation au Louvre, et « l'étranglement » du parlement dans une sédition populaire. Son oreille était encore effrayée par un cri de « vive la République, » qui avait traversé le détroit, sur les ailes ensanglantées de la renommée, et retenti dans les salles du palais, lors du retour des députés. Il subissait, en ce moment, le supplice de l'isolement, réservé aux meneurs politiques, en cas d'insuccès. Il songea alors à son père, homme sincèrement religieux, retiré depuis plus de vingt ans à l'oratoire, et étranger aux intrigues du dehors. Une bonne pensée ne vient jamais seule ; il eut l'inspiration, chemin faisant, de sauver l'Etat, en contribuant à la paix de tous ses efforts. Son père accueillit ce projet, que Retz communiqua d'abord aux généraux, mais sans succès, comme ils avaient avalé quelques grains argentés du Catholicon d'Espagne. Ils avaient résolu de se rendre maîtres du parlement et de l'hôtel de ville, par le moyen du peuple. Le coadjuteur réussit pourtant à désarçonner le maréchal de la Mothe et à enlever le duc de Beaufort à l'étreinte de M""^ de Montbazon. Impatienté de la résistance du duc de Bouillon, il lui lance un coup de fronde, en disant qu' « il avait, avec la physionomie d^un bœuf, la perspicacité d'un aigle. » Il finit par abattre le bœuf et par apprivoiser l'aigle. Sa proposition de travailler à la paix fut adoptée par tous les généraux présents à Paris. L'habile duc de Bouillon fut chargé de faire agréer aux envoyés de l'archiduc, ce revirement des frondeurs. Il manœuvra si bien qu'il obtint la retraite des troupes. Retz nous donne plaisamment le bulletin de cette victoire en ces termes : Il n'avait jamais vu personne qui fut si éloquent que lui pour « persuader aux gens que fièvres quartaines leur étaient bonnes. » La petite pièce intitulée : la demande des généraux, vient égayer le cœur assombri par ces scènes où se jouaient le salut de l'Etat ; le premier président eut la malice de donner un tour de faveur à ces prétentions et de les présenter avant le règlement des intérêts généraux. C'était une ruse de guerre, pour ridiculiser les frondeui's dans le public. Le coadjuteur passe au fil de son esprit si bien trempé, toutes ces ambitions vénales. Le duc de

Vendôme « envoya en forme sa. malédiction à son fils, s'il n'obtenait au moins la surintendance des mers.... » M. de la Trémoille demandait le comté du Roussillon, il avait même envie du royaume de Naples. Les grenouilles voulaient aussi, de leur côté, se faire aussi grosses que le bœuf. « Il n'y eut pas un officier dans l'armée qui ne se crût être en droit de s'adresser au premier président pour ses prétentions. Le chevalier de Furges en eut de grandes ; la Boulaye en eut de considérables; le marquis d'Alline en eut d'immenses. » Tout marquis veut aveir des pages. Le coadjuteur fut tellement scandalisé de toutes ces honteuses demandes, qu'il supplia le parlement d'ordonner à ses députés de le mettre en dehors de tous ces traités particuliers. Il fît cette démarche publiquement, pour n'être pas accusé de la « glissade de M. de Beaufort. »

Le ridicule et le dégoût furent si grands que les généraux envoyèrent un gentilhomme à Saint-Germain, pour déclarer qu'ils étaient prêts à sacrifier leurs intérêts à l'éloignement de Mazarin. Le coadjuteur fut « assez innocent » pour se charger d'une mission compromettante. Le duc de Bouillon avait promis, pour faciliter le rappel des troupes, de construire un pont d'or aux envoyés qui eussent préféré, suivant une expression piquante, « un pont de bois sur la Marne ou sur la Seine. » On fabriqua une lettre de l'archiduc au prince de Conti, qui annonçait la retraite de l'armée, dès que le roi aurait indiqué un lieu pour traiter de la paix. Le coadjuteur eut « la bêtise », (le mot est dur, mais il est de lui), de présenter un rapport au parlement sur cette prétendue missive, ce qui lui donnait l'air d'être au mieux avec l'Espagne, dans le moment même où il repoussait toutes ses offres. Cette proposition n'eut pas d'autre suite que d'irriter Mazarin contre le duc de Bouillon et Retz. Ce dernier emploie une expression énergique, pour exprimer sa résolution d'attaquer personnellement le cardinal. Il veut lui donner un « hausse-pied ». Il le donna, en poussant à l'adoption par le parlement de la motion qui insistait sur l'expulsion de Mazarin.

Le coadjuteur, avec cette mobilité qui le portait au bien ou au mal, suivant l'impression du moment, avait préservé Mole

de la fureur populaire, et par un mouvement d'une nature délicate et raffinée, il s'était opposé « à la vente de la bibliothèque du cardinal, ce qui eût été une barbarie sans exemple. » Si la confiscation inspire à Retz une protestation aussi vive, qu'aurait-il dit de ce procédé sauvage, qu'on a flétri du nom de vandalisme, qui dans les temps de révolution, se manifeste d'une manière stupide et insensée, alors qu'on saccage et qu'on dévaste les palais, qu'on pille et qu'on brûle de merveilleux chefs-d'œuvre, tableaux, statues, gravures, que l'art et le génie ont enfantés dans des jours de gloire. Tous ces trésors qui ont appartenu au vaincu, on les livre aux flammes, on jette leurs cendres au vent, comme aux époques de terrible épidémie, on fait dévorer par le feu dans la crainte de la contagion, les objets vulgaires qui ont servi aux pestiférés.

Le premier avril, la paix fut enregistrée au parlement, elle était pleine d'amères déceptions pour les généraux, ils furent surtout payés de paroles. Mazarin leur prodigua cette monnaie de mauvais aloi. « 7/ avait dissipé avec un peu de poudre d'alchimie cette nuée de prétentions. Il eût fait sagement, ajoute RetZ; d'y mêler un peu d'or. » Une amnistie couvrait le passé. Le coadjuteur eut le funeste orgueil de refuser l'absolution offerte à ses méfaits politiques. Le parlement fut exaucé dans ses désirs, il eut les honneurs de la guerre. En résumé, toute la Fronde défila devant Mazarin, en déposant par simulacre, les armes à ses pieds, « et M"»^ de Bouillon versa des torrents de larmes. » Cependant la vérification du traité souleva une émotion populaire, malgré la solennité religieuse. C'était le jeudi saint. Le coadjuteur, après avoir achevé à Notre-Dame la cérémonie des saintes huiles, se rendit au parlement et apaisa sur sa route les cris de a point de Mazarin, point de paix. » Il trouva le même tumulte au palais, en entrant dans la grande chambre, il fut salué par le président de cette parole agressive : « Le coadjuteur vient de faire des huiles qui ne sont pas sans salpêtre. »

Aux promenades de l'émeute, à cette exhibition formidable de poignards, de piques, de mousquets, au cliquetis des armes, au bruit des trompettes avec accompagnement de cris sau-

vages, à toutes ces sérénades de la guerre civile, succède une agitation, une fièvre d'une tout autre nature. Retz fait une peinture animée de Paris pendant cet entr'acte de la Fronde. Les principaux personnages mènent maintenant une vie d'oisifs. Il nous les montre débraillés, avinés, plongés dans la débauche la plus effrénée. L'air retentit de chansons obscènes et impies. D'audacieux libelles attaquent la personne de la reine, et même la forme monarchique de l'Etat. Les auteurs sont condamnés, le peuple les délivre. Le dévergondage est partout. L'histoire de France n'a rien alors à envier aux annales romaines.

Nous avons les Saturnales de la Fronde, nous aurons un jour les fêtes mythologique de la raison, travestie en déesse. Toutes les époques néfastes se copient, elles ont la monomanie du plagiat, et quel plagiat! l'exhumation des mascarades humaines. L'homme sorti des voies de la vraie liberté, parcourt toujours la même gamme sur le clavier de la folie, et comme dans ces drames, où la galanterie est mêlée à l'horrible, on rencontre dans la Fronde, le madrigal donnant la réplique à la tirade tragique. Mole liii-même semble effleuré par ce souffle énervant.

Ce solennel magistrat devient dameret et sollicite la grâce de M™* de Chevreuse, venue à Paris en rupture d'exil, et murmure ce doux propos : « elle a de si beaux yeux ! y> Le coadjuteur poursuit le cours scandaleux de ses conquêtes ; il assiège et prend le cœur de M"^ de Chevreuse, « le bénéfice était vacant. Je Vaimais ou je la crus aimer. » Si du coadjuteur, nous descendons aux Brissac, aux Vitry, aux Fontrailles, la chute est forte, nous tombonà sur des gens « cruellement débauchés, poussant V irréligion jusciiC au sacrilège. On les voit^ après une orgie, s'élancer sur un convoi, le charger l'épée à la main, en criant au crucifix : voilà l'ennemi. » Voilà aussi la boue de la Fronde !

Les petitesses et les puérilités ne manquent pas non plus à ce parti. Le nom de frondeur est emprunté à un jeu dangereux d'écoliers, où le sang coule et le rire éclate. Le nom ne suffît pas, il ne frappe pas assez l'imagination des masses ; il faut parier aux yeux et remplacer les étendards de la révolte par

des emblèmes séditieux. C'est le moment des cocardes ; « on imagina, de prendre des cordons de chapeau qui eussent quelque forme de fronde. » Le troupeau de Panurge fut le premier orné de ces rubans, a On en débita à une infinité de gens qui n'y entendaient aucune finesse. Tout fut à la mode de la Fronde, le pain, les chapeaux, les canons, les gants, les manchoas, les éventails, les garnitures. » Retz termine ainsi cette revue comique, « et nous fûmes nous-mêmes à la mode encore plus par cette sottise que par l'essentiel. »

Le coadjuteur a une telle activité, un mouvement si accéléré dans l'esprit, qu'on ne reste pas longtemps à la même place. Nous voici chez le prince de Conti, au milieu d'une assemblée nombreuse. Pourquoi cette visitfe de grande cérémonie, annoncée pompeusement par un ambassadeur de circonstance, par Laigues ? C'était une ruse diplomatique. Le prince de Conti, « qui était naturellement très malin », avait besoin dans des vues politiques, d'un raccommodement public avec le coadjuteur, qui s'était posé en adversaire intraitable deMazarin et qui avait réuni autour de sa personne, le groupe des non satisfaits de la Fronde. Retz fut accueilli à bras ouverts par le prince. La duchesse de Longueville déploya toutes ses séductions, et elles étaient grandes ! Elle mit en jeu toutes ses agaceries les plus charmantes, « jjour entrer en union avec lui et ses amis. » Ces mots prononcés tout bas furent suivis d'un geste d'amitié, le coadjuteur reçut en plein visage un coup de gant parfumé. Il n'en fut ni blessé ni ému. Un délicieux sourire à traverser les cœurs les plus endurcis, anima les beaux yeux un peu languissants de la duchesse, et elle murmura : « vous m'entendez bien! » Le coadjuteur avait l'oreille fine, il comprit à demimot, mais il fut insensible à ces coquetteries, et répondit très vaguement à ces avances. Madame de Longueville fut piquée de ce refus, en sentit l'injure et ne l'oublia jamais. Retz, qui dans ce moment n'aime pas les réticences, livre la clef d'une énigme, facile au reste à deviner. Il s'agissait de La Rochefoucauld, qui loin de ressembler à un paladin, avait changé la dame de ses pensées en messagère de ses ambitions. Il avait erré dans la Fronde attaché à la poursuite de la fortune, et on

l'avait vu, aux derniers jours de la guerre, chevaucher vers Saint-Germain. La paix avait trompé ses espérances ; il était furieux et voulait faire une rentrée solennelle dans son ancien parti, « par un raccommodement public, qui ferait éclat et donnerait ombrage à la cour. »

Un événement grave, funeste, la rébellion de Condé, se préparait lentement dans l'ombre d'une intrigue. Ce n'était encore qu'un refroidissement. « Ces indispositions croissent toujours dès qu'elles ont commencé. » On reconnaît Retz à cette observation bien touchée, mais on le reconnaît aussi quand il accuse Mazarin d'avoir été le coupable dans ces fatales circonstances. « Le cardinal qui avait beaucoup d'esprit n'avait point d'âme; il oubliait dès les premiers jours de la paix, les immenses services.du prince, qui l'avait à la lettre, tiré de la piotence. » La muse de l'histoire ne doit pas être chantée par la haine, qui est une mauvaise conseillère. Retz a commis la faute d'écouter sa voix. Le véritable ennemi de Condé fut Condé lui-même. Il avait le génie des batailles; mais sur le terrain politique, il n'avait hérité ni de la prudence, ni de la souplesse de son père; il y apportait l'habitude du commandement, une hauteur qui froisse, un emportement qui brise! Il heurta Mazarin qui finit par se tourner du côté de la maison de Vendôme, ce qui irrita davantage le prince qui était alors l'objet des prévenances et des tendresses de sa sœur. Elle reprenait sur lui son ancien et doux empire ; elle l'amenait par degrés, par caresses, par un art tout féminin, à passer avec armes et bagages, dans le camp de La Rochefoucauld. Aussi Condé manifesta ses sentiments hostiles, en refusant de prendre la direction du siège de Cambrai, que Mazarin, toujours jaloux de la grandeur de la France, avait décidé, pour balancer le succès des Espagnols, sur Saint- Venant et Ypres. Le prince alla bouder en Bourgogne. Les frondeurs célébrèrent la levée du siège de Cambrai, comme une victoire remportée sur le cardinal. Ils se conduisirent en Espagnols !

Voilà dans quelle décadence la cabale politique précipite le sentiment de l'honneur national. Triste époque où le plus noble et le plus pur des amours, l'amour de la patrie, est sa-

crifié à un misérable intérêt de parti ! L'alliance étrangère a laissé une honteuse et ineffaçable empreinte sur la Fronde ! La célébration de cette défaite se trouve dignement placée dans le voisinage d'une scène de cabaret, préparée par Retz et exécutée par Beaufort. Les Mazarins se réunissaient sur la terrasse des Tuileries, chez un restaurateur, et portaient bruyamment la santé de son Eminence au son des violons. Cela déplaisait au coadjuteur ; Beaufort fut chargé d'être le trouble-fête ; il ne suivit pas tout à fait le programme. On lui avait recommandé de ne pas user de moyens violents. Dire à un fou d'être sage est peine inutile ; il commença par tirer la nappe, ramener la table, et coiffer d'un potage le premier convive qui lui tomba sous la main, et pour terminer le concert, on cassa les violons sur la tête des musiciens.

Le peuple soupirait après le retour du roi . Le coadjuteur entendait ces soupirs et en était ému. Sa sensibilité de chef de parti était excitée par la crainte devoir le roi, ramené àParis, sous l'impulsion de la cour ou de Condé. Il voulait que la présence royale fut regardée comme un succès de la Fronde. Les armes de l'intrigue pouvaient seules être employées dans cette occasion. « Il y eut de Vart » dans la conduite de cette entreprise. Il fit insinuer à la cour que les frondeurs appréhendaient ce retour au dernier point, et afin de dissiper les soupçons, on parut écouter les négociations que le cardinal renouvelait sans cesse, parce qu'il comprenait que l'absence du roi entretenait une fermentation dangereuse dans les esprits. Le coadjuteur revenant sur si première pensée d'envoyer Beaufort à Compiègne, (séjour de la reine), résolut de faire lui-même ce périlleux voyage. Il raconte son arrivée avec une simplicité dramatique. « Comme je montais l'escalier, un petit homme habillé de noir, que je n''avais jamais vu, et que je n'ai jamais vu depuis, me coula un billet en la main, où ces mots étaient écrits en lettres majuscules: Si vous entrez chez le roi, vous êtes mort. J'y étais.... » Ce récit a une couleur mystérieuse qui relève encore la téméraire démarche du coadjuteur. Sa vie alors tenait à un fil, qu'un assassin, l'abbé Fouquet, avait proposé de trancher. Il voit la reine et met à ses pieds l'hommage de son dévoue-

ment. Anne d'Autriche ne s'y laisse pas prendre et le soumet à une épreuve décisive. Elle lui demande de faire une visite au cardinal ; il refuse ; « la reiiie rougit beaucoup. »

Il revient à Paris enchanté de son voyage, et trouve, pour mesurer lampleur de sa joie, des expressions hardies : « J'avais jeté sur le cardinal toute la haine du délai ; j'avais bravé le Mazarin dans son trône. » Il fait circuler un libelle qui annonce la victoire du coadjuteur à Compiègne. La réussite de cet écrit chatouille agréablement sa vanité. Il s'écrie avec une gaieté spirituelle : « Nous connûmes visiblement que nous avions de la provision encore pour longtemps dans Vimagination du public. »

Retz change de langage avec une prestesse étonnante. Il a parfois un coup d'œil qui perce l'avenir; ainsi, pour caractériser l'empressement public à la rentrée de la cour à Paris, il dira avec une sagacité merveilleuse : « Elle fut reçue comme les rois Vont toujours été et le seront toujours, c'est-à-dire avec acclamations qui ne signifient rien que pour ceux qui prennent plaisir à se flatter. » Ecrivain supérieur, il a à sa disposition les nuances les plus variées. Il les emploie avec bonheur, pour peindre les situations qu'il veut rendre. Ainsi il a l'intention de rapetisser Mazarin, c'est au reste son but constant et son idée fixe. « Un petit procureur du roi du Châtelet qui était une raanière de fou., aposta pour de l'argent, douze ou quinze femmes qui cnèrent : vive son Eminence ! et son Bminence crut qu'elle était maîtresse de Paris. »

Il est très amusant dans le récit de ses promenades avec son « intimissime » Beaufopt. Leur manège est très adroit. Il y a des changements à vue, et des décors « au goût des spectaleurs. Nous marchions quelquefois seuls, avec un page derrière notre carrosse ; nous marchions quelquefois avec cinquante livrées et cent gentishommes. » Ainsi la mise en scène se modifiait suivant les quartiers. Tous ces actes {d'opposition au cardinal s'appelaient « frottades », c'était le mot à la mode, une de ces puérilités qui font fortune, même aux époques les plus agitées. Mazarin n'était pas sans reproche, il avait le funeste défaut d'être trop prompt dans ses promesses

et trop lent à les exécuter. C'était une partie dangereuse à engager vis-à-vis de Condé. Il eut, dans un moment de lassitude, la faiblesse de promettre à Condé le gouvernement du Pont de l'Arche pour son beau-frère, et plus tard, il renia sa parole. Le bouillant et altier Condé s'emporta et lui cria, en sortant du cabinet de la reine : « adieu, Mars. » A ce cri poussé par Condé, tous les frondeurs accoururent .par enchantement, le coadjuteur en tête. Le vainqueur de Rocroy fut embarrassé à la vue de ces volontaires de la guerre civile, qui venaient offrir bruyamment leurs services. Il fut ce jour-là sauvegardé par sa conscience et son honneur. « Il déclara qu'il était d'une naissance à laquelle la conduite du Balafré \ne convenait pas. » Cette hostilité se termina par un accommodement tout au profit de Condé. Il y eut des clauses secrètes fort dures, intolérables, qui liaient les mains de Mazarin, dans ses actes de ministre, et même dans ses affaires de famille. Retz garde le silence sur cette partie du traité. « Il prétend qu'il ne s'en est su que ce qu'il plut au cardinal de jeter dans le monde. » Si le cardinal s'était donné l'air du dieu Mars, Condé avait pris les traits et la forme d'un autre dieu de la fable, de l'homme d'affaires de l'Olympe, de Mercure.

L'infatigable coadjuteur surveillait sans relâche les mouvements de ses adversaires. Une plaisanterie le pousse à l'action : M""^ de Guémenée, dans un accès d'enjouement, se permet de comparer le parti de la Fronde à un régiment chansonné par un vaudeville, au régiment de Bruslon, où l'on disait « qu'il n'y avait que deux dragons et quatre tambours ». Cette raillerie blesse au vif le coadjuteur et son état-major, car c'était dire qu'ils faisaient plus de bruit que de besogne. Voilà les frondeurs en campagne, cherchant fortune dans une question financière. Il s'agissait des rentes assignées sur la gabelle, assez mal payées et possédées par une foule de bourgeois inquiets de l'avenir de leur patrimoine. Les rentiers s'étaient assemblés à l'hôtel de ville et, sous l'impulsion cachée de Retz, ils avaient élu des syndics chargés de surveiller les intérêts communs. Le président Mole fit casser par lagrand'chambre le syndicat pour cause d'illégalité factieuse. Les rentiers demandèrent une réu-

nion générale des chambres. Les enquêtes turbulentes par nature, prirent parti pour les réclamants, qui se réunirent de nouveau à l'effet de formuler une plainte contre une tentative d'arrestation d'un syndic.

Cette question des rentes allait aboutir à une solution pacifique et judiciaire qui ne plaisait pas à la partie soldatesque des frondeurs. « Le diable monta à la tête de nos subalternes », manière originale de dire qu'un projet infernal surgit dans leurs esprits. Ils voulaient « relever l'affaire par un grain de plus haut goût gue les formes du palais ». Ce grain à la Montrésor était tout simplement une balle de pistolet que ce conspirateur incorrigible destinait à l'un des syndics, pour exciter une sédition populaire et amener, par contre-coup, l'assemblée des chambres. Retz s'opposa avec énergie à cet odieux dessein ; on traita son scrupule de « pauvreté », et l'on décida qu'on ferait tirer sur le carrosse de Joly, qui simulerait une blessure et porterait plainte au parlement. Le lendemain, le coadjuteur qui lisait et retenait Corneille, s'écria en voyant un des plus enragés frondeurs, le président de Bellièvre :

Je rends grâce aux dieux de n'être pas romain, Pour conserver encore quelque chose d'humain.

Bellièvre avait la répartie prompte, et pouvait lui répliquer :

Je ne vous connais plus 1

Ce coup de pistolet théâtral, cette misérable parodie de moyens tragiques, ne réussit pas à soulever l'émotion populaire. La chute fut à peu près complète. Une extravagance de La Boulaye acheva de brouiller les cartes et de faire perdre à la Fronde la partie engagée contre la cour. Retz le note d'infamie, en le qualifiant d'agent du cardinal. C'est un point que l'histoire n'a pas tout à fait éclairci, mais ce qui est certain, c'est que cette journée d'émeute tourna au bénéfice de Mazarin. Si l'intérêt est, en politique, la mesure des actions, le ministre d'Anne d'Autriche fut l'auteur de cette pièce, « commencée » le matin au palais par La Boulaye, « et terminée le soir », par quelques coups de feu, tirés dans un carrosse, au moment de

son passage sur le Pont-Neuf. C'était celui de Condé, resté au Palais-Royal, dans la prévision d'une attaque. Voilà donc le prince engagé dans un duel implacable avecla Fronde, à la grande joie de Mazarin.

Le coadjuteur se fait l'avocat d'office de Condé. Il démontre qu'il lui était difficile d'éviter le piège, au milieu de ces flatteurs qui lui exagéraient son péril.» Uon broda sur ce canevas, tout ce que la plus lâche complaissince, tout ce que la plus noire imposture, tout ce que la crédulité la plus sotte purent figurer », et le lendemain, Retz fut éveillé par le bruit que les frondeurs avaient voulu enlever le roi et massacrer M. le prince.

Retz raconte avec une malice charmante les représailles de la cour. « La cour fit le soir même une peur effroyable a M^^ de Montbazon ». Cette peur lui fut communiquée involontairement par deux de ses adorateurs, le maréchal d'Albret qui « se vantait d'en être aimé et Vineuil qui en était effectivement aimé ». La nuance entre les deux personnages est bien nettement tranchée. L'effroi de la duchesse ricocha sur un troisième adorateur, le duc de Beaufort. « Cela lui fit voir les enfers ouverts ». Retz se rendit chez elle pour calmer ses terreurs. Quand M"® de Montbazon se sentit rassurée, elle passa à l'attendrissement, elle s'exalta et proposa à brûle-pourpoint au coadjuteur l'alliance la plus intime qui devait se sceller dans les murs de Péronne. Il ne se soucia pas d'aller si loin. « Ainsi finirent nos .amours ». Beaufort se présenta chez Condé qui fut surpris de sa démarche, et l'invita cependant à se mettre à table. Il soutint le feu de la conversation sans broncher, et «soriii d'araire avec une audace qui ne déborda pas ». Retz fut moins heureux dans sa visite, on le laissa se morfondre trois mortelles heures dans une salle d'attente, et chose rare, il fit montre d'une patience inaltérable. Le procureur général, sur la plainte de Condé, avait conclu à l'assignation devant le parlement, du duc de Beaufort, du coadjuteur et du conseiller Broussel, pour être entendus sur la révolte de la Bouîaye, et la tentative d'assassinat contre M. le prince. Cet ajournement connu à l'avance, avait motivé un conseil de la Fronde, chez Longueil, « l'homme du

monde qui entendait le mieux le x)arlement ». La délibération fut très agitée ; on croyait voir l'éventualité dune arrestation cachée dans un repli de procédure, et on voulait hasarder un soulèvement pour la prévenir. Au milieu de ces fantômes créés par la peur, l'imagination se montait et inspirait, dans son délire, les projets les plus audacieux. Retz fait cette remarque qui ne manque pas de justesse : Lorsque la frayeur est jusqu'à un certain point, elle produit les mêmes efïets que la témérité; aussi Longueil, qui était un fort grand poltron, opina en cette occasion, à investir le Palais-Royal. Le coadjuteur, dans les moments critiques, déployait les ressources d'un esprit inaccessible à la crainte. Il formula son avis avec une lucidité qui dissipa toutes les ombres du doute. Voici le plan qu'il fit adopter. Aussitôt l'entrée des princes au parlement, Beaufort devait arriver, suivi d'un simple écuyer, en même temps que le coadjuteur se présenterait, d'un autre côté, avec un seul aumônier ; et il prendrait la parole pour annoncer que le duc de Beaufort et lui « venaient porter leurs têtes au parlement, s'ils étaient coupables », et demander justice contre les calomniateurs, s'ils étaient innocents.

Le coadjuteur est un tragique qui s'entend à dramatiser les situations et à faire circuler le frisson dans l'auditoire : « Von nous recommanda à Dieu... chacun retourna chez soi avec fort peu d'espérance de nous revoir ». Le plan du coadjuteur faillit être renversé par un incident inattendu. L'archevêque de Paris avait promis à la reine de reprendre sa place dans le parlement, et d'en fermer ainsi l'entrée au coadjuteur. Celui-ci, avisé de ce contre-temps, court chez son oncle pour le conjurer de renoncer à son projet. Nous allons avoir la comédie, avec des personnages et une scène du malade imaginaire : Argan, le médecin Diafoirus et sa consultation burlesque. Le caractère de l'archevêque est rempli de contrastes divertissants. Il se pose d'abord en orateur, et déclare qu'il défendra bien mieux son neveu qu'il ne se défendrait lui-même. « Et vous remarquerez, s'il vous plaît, que quoiqu'il causât comme une linotte en particulier, il était toujours muet comme un poisson en public ». Retz sort désespéré de cet entêtement funeste. Le médecin de

M. de Paris reste dans sa chambre et le félicite de sa courageuse résistance à son neveu, « qui levoulait enterrer toutvif». « Monseigneur, levez-vous de grâce pour vous rendre promptementau palais. Il vous sied de montrer à la reine combien vous êtes alerte pour son service, et dévoué à ses intérêts , les coadjuteurs ne sont pas faits pour vous ». L'archevêque, à ces mots, ne se sent plus de joie, il se précipite de son lit et se prépare en toute hâte, à se rendre au parlement. Tout à coup, le médecin lui demande d'un ton effaré comment il se trouve depuis qu'il est debout à cette heure matinale, et dans cette saison rigoureuse, le prélat répond « quHl se porte fort bien ». a Ah I vfionseigneur, cela ne se peut, vous avez trop mauvais visage ». « L'archevêque s'était fait tâter le pouls. Son médecin Vavait assuré qu'il avait la fièvre, et d'autant plus à craindre qu'elle paraissait moins ! M. de Paris Vavait cru et s'était remis au lit, jurant que tous les rois et toutes les reines ne l'en feraient sortir de 15 jours ». Ce plaisant épisode permit au coadjuteur de reprendre sa place au parlement, et d'exécuterde point en point le programme arrêté. Son récit a une telle vie qu'il semble, par un de ces enchantements particuliers aux écrivains du génie, nous rendre spectateurs des incidents de cette périlleuse journée. Les princes arrivent fastueusement avec une suite royale, et une troupe de mille gentilshommes. Condé a une démarche résolue et hautaine; il a cet air de grandeur qui va si bien au héros qui portait la victoire dans ses yeux. Pendant que ce brillant cortège traverse en longues files les salles du palais, on voit s'avancer seul, avec une feinte humilité, le coadjuteur en rochet et en camail, le bonnet à la main, distribuant des saluts qu'on lui rend à peine, « tant l'on était persuadé, s'écrie-t-il, que j'étais perdu ». Il ajoute avec amertume : « ^a fermeté n'est pas commune en France, mais une lâcheté de cette espèce y est encore plus rare ». Son entrée imprévue dans la grand'chambre excite une surprise profonde. A cette indifférence glacée de la foule, succède alors « un petit bruit sourd de bon augure », qu'il compare ingénieusement à « celui que l'on entend à la fin d'une période qui a plu ». « Ce petit bruit recommence après mon discours ». Un conseiller

veut rapporter l'affaire de Joly, ce syndic à la blessure simulée. Le président de Mesmes l'interrompt brusquement en disant qu'il fallait préalablement, à toutes choses, lire les informations relatives à la conjuration publique. Il termine par une allusion maladroite à la conspiration d'Amboise. Retz remarque avec ce tact qui lui est naturel, « qu'il est aussi nécessaire de choisir les mots dans les grandes affaires, qu'il est superflu de les affecter dans les petites ». Les informations font sortir de la poussière des greffes criminels, les noms les plus ridicules de témoins flétris par la justice. « Canto échappé à la potence à Pau, Sociendo, faussaire avéré, Lacomette, Marcassez, Gorgibîxs, filous fieffés ». L'esprit léger de Retz saisit l'occasion d'un rapprochement comique, (n II y a dans les petites lettres de Port Royal, des noms plus saugrenus que ceux-là, et Gorgibus vaut bien Tambourin ». Ces petites lettres sont devenues les immortelles provinciales. Quoi ! Tambourin, malgré sa sonorité, ne vaut pas Gorgibus ? Ah ! monseigneur, vous n'avez pas l'oreille musicale, ou la passion vous égare. Si vous vouliez des noms plus baroques que ceux de vos calomniateurs, Pascal vous en offrait un assortiment complet : Villalobos, Achokier, Dealkoser, Bobadilla, Scofphra, Bisbe, et tous ces gens-là étaient chrétiens ! Ces témoins misérables imputaient au coadjuteur, à Beaufort et à Broussel, les plus sanglants projets, et les accusaient d'être les instigateurs de la conjuration et de la tentative d'assassinat. Retz brave l'empêchement du premier président, qui lui refuse en ce moment la parole. Il se défend hardiment, en portant l'attaque dans le camp de ses ennemis. Il dénonce l'ignominie de ses calomniateurs, et ouvrant les registres criminels, il montre du doigt la marque indélébile d'infamie attachée à leurs noms. « Jugez de leurs témoignages par leurs étiquettes et leur prof ession, qui est celle de filous avérés. Ils ont une autre qualité qui est bien plus relevée et bienplusrare, ils sont témoins à brevet ». Et par un rapide et subit mouvement oratoire, il passe de cette ironie acérée, à l'accent le plus pathétique de l'honneur outragé : « Je suis au désespoir que la défense de notre honneur, qui nous est commandée par toutes les lois divines et humaines, m'oblige de mettre au jour, sous

le 2:)lus innocent des rois, ce que les siècles les plus corrompus oui détesté dans les jjIus çirands égarements des anciens empereurs ». Ne semble-t-il pas entendre dans le lointain comme un éciio de la voix de Tacite ? Il flétrit avec force les brevets signés du roi, et délivrés à ces agents des veng-eances de Mazarin, contre les défenseurs de la liberté pul)lique. Il termine par une éloqfuente opposition entre le rang, la qualité, le poids des accusés et la folie des émeutiers, jointe à la bassesse de leur condition. « Est- il possible, messieurs, qu'un petit-fils d'Henri le Grand, qu'un sénateur de l'âge et de la probité de M . de Broussel, qu'un coadjuteur de Paris, soient seulement soupçonnés d'une sédition, où l'on n'a vu qu'un écervelé, à la tête de quinze misérables de la lie du peuple ! Je suis j^ersuadé qu'il me serait honteux de nous étendre sur ce sujet ». Et il lance ce dernier trait : « Voilà, messieurs, ce que je sais de la moderne conjuration d'Amboise ». L'orage parlementaire, augmenté encore par cette vigoureuse défense, grondait sur la tète des magistrats, partisans de Mazarin. « La sainte cohue des enquêtes », qui, avant le discours du coadjuteur, avait déjà failli, suivant son expression fortement figurée, « étouffer le premier président », se livra alors à uiic exaltation indicil)le. Un concert de voix tumultueuses s'éleva contre les témoins à brevet. Un conseiller, homme d'esprit, de droiture et de candeur, l'un des rapporteurs, qu'il appelle le « bonhomme Goujat » (mot expressif, que dans sa dédaigneuse négligence, notre époque a laissé tomber dans une acception si vulgaire, que Ion ose à peine le relever de sa chute), « se leva comme en colère », et avoua l'existence de ces agents du cardinal, en disant très finement, qu'ils n'avaient pas été employés pour accuser Retz et ses amis, mais seulement afin de découvrir ce qui se passait dans les assemblées des rentiers. Les brevets ne leur avaient été accordés que dans un but d'impunité, à cause des discours criminels quils étaient obligés de tenir pour dissimuler leur rôle despions.

En lisant Retz, on peut suivre facilement les incidents variés de cette bataille parlementaire, et les mouvements des combattants. Les exclamations violentes se croisaient en tous sens. « Le premier président, qui ne s'étonnait pas du bruit, prit sa

longue barbe avec la. main, qui était son signe ordinaire quand il se mettait en colère. Patience, messieurs, allons d'ordre. Messieurs de Beaufort, coadjuteur et de Broussel, vous êtes accusés, il y a des conclusions contre vous, sortez de vos places. Broussel nous retint en s'écriant que M. le premier président, que tout le monde sait être notre partie, doit sortir si nous sortons, et j'ajoutai: et M. le prince, qui, entendant que je le nommais, dit avec fierté et pourtant avec un ton moqueur : « Moi! moi! » Oui, monsieur, la justice égale tout le monde. » On décida, conformément à la loi, que les accusés se retireraient, mais cette décision passa au milieu des panégyriques pour les Frondeurs, des satires contre le ministère, des anathcmes contre les brevets. Retz décrit ensuite avec vivacité l'empressement de la foule qui se précipite au palais, et dans cette description, il fait spirituellement figurer son ovation populaire. « L'on se portait dans la grande salle, Von se portait dans la galerie. Von se portait sur le degré. Von se portait dans la cour. Il n'y avait que M. de Beaufort et moi qui ne portassions personne et qui fussions portés. »

La fête de Noël avait forcément interrompu les séances du parlement. Le coadjuteur, qui mêlait sans cesse le sacré au profane, la religion à la politique, prêcha le jour de cette solennité, à Saint-Germain-l'Auxerrois, sur la charité chrétienne. Il se donnait ainsi une noble attitude, celle du persécuté qui pardonne à ses ennemis, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font!

Il prit sans doute pour texte ce magnifique passage de Tépître de saint Paul aux Corinthiens : la charité excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout ! L'effet de son sermon « fut incroyable » : « toutes les bonnes femmes pleurèrent en faisant réflexion sur Vinjustlce de la persécution que Von faisait à un archevêque, qui n'avait que de la tendresse pour ses propres ennemis. » L'effet eût été meilleur encore, s'il se fût appliqué à lui-même les enseignements de cette charité que le chrétien doit toujours être prêt à pratiquer.

Ce procès, qui eut pour terminaison le 22 janvier 1650 l'acquittement des accusés, est animé encore par quelques pein-

— satures saisissantes. Le coadjuteur et Beaufort font des entrées superbes au palais, avec un cortège de 300 gentilshommes, tout disposés à les défendre contre les insultes des gens de cour. Ils ont aussi des places de sûreté dans le cœur du peuple devenu furieux d'amour pour eux. Tribuns dans la rue, ils sont grands seigneurs dans la chambre des enquêtes, voisine de la grande chambre, où leur sort se débattait. Amis et ennemis, Mazarins et Frondeurs se trouvent pêle-mêle dans la salle d'attente. En personnes de qualité et bien élevées, on cause, on se complimente, on échange les nouvelles du jour, « ce qui n'empêche pas que huit ou dix fois tous les matins^ on ne soit sur le point de s'étrangler, pour peu que les voix s'élèvent dans la grand'charnbre. Alors, chacun épie le mouvement de son adversaire, comme dans un combat à outrance, et porte la main sur son poignard. » Le coadjuteur lui-même est armé, il s'en étonne, il s'en afflige et trouve avec raison que c'est « peu convenable à sa profession. » Il en fut puni par un mot de Beaufort, qui voyant la garde d'un stylet sorti de la poche de Retz, s'écria étourdimont : « Voilà le bréviaire de M. le coadjuteur ! J'entendis la 'raillerie, mais je ne la soutins pas de bon cœur. » Ces longs et minutieux incidents, ces fils déliés et tenus de la procédure, qu'une accusation passionnée enroulait et déroulait sans cesse, ne pouvaient échapper aux regards observateurs et malins de Retz, a II n'y a rien de si aisé qu'à couler des inatinées sur des procédures, oit il ne faut qu'un mot, pour faire parler cinquante hommes, où il n'y avait pas assez d'indices, je ne dis pas de preuves, pour faire donner le fouet à un crocheteur. »

Les scènes se suivent et ne se ressemblent pas. Nous voici maintenant en présence de Chavigny, le conseiller de Condé, qui commençait à voir clair dans ces menées ténébreuses. Il proposa en vain au coadjuteur ce qui pouvait le séduire, « Vambassade ordinaire à Rome, l'extraordinaire à Vempire, » sous la condition qu'il ne « disputerait » de longtemps à « M. le prince, le pavé publiquement et les arrnes à la main. » De cette conférence, nous passons à M'"^ de Chevreusc. De celle-ci à la reine, de la reine à Mazarin, il n'y a qu'un pas,

mais il est décisif. Le cardinal parvient, dans un tête-à-tête avec la duchesse, à la conquérir, elle et ses amis, à la cause d'Anne d'Autriche, à laquelle elle avait autrefois donné tant de gages de dévouement. Cette conversation est mise en relief dans un dialogue fin et serré, où ces deux habiles personnes, si au courant des choses, échangent les répliques avec prestesse, et vont au fait et au but, sans périphrase. « Mon Dieu, dit le cardinal en se frottant le front, si Von se pouvait assurer des gens, Von ferait bien des choses, mais M. de Beaufort est à ]\fme dQ Montbazon, et M'"^^ de Montbazon est à Viyieuil ; et le coadjuteur » et il se prit à rire. — « Je vous entends^ reprit 3f*"* de Chevreuse,ie vous réponds de lui et d'elle. » Cette causerie politique finit par un petit billet de la reine au coadjuteur.

Il fallait à cette heure pacifier l'ennemi du cardinal, c'était la grosse affaire.

M"* de Chevreuse fut chargée par sa mère de cette délicate mission. Pour tromper la surveillance maternelle, et faire comprendre à Retz sa pensée intime, elle employa une ruse toute féminine : elle laissa tomber son mouchoir et, en le ramassant, serra la main de son ami de façon à ce qu'il pût deviner qu'elle ne parlait pas d'elle-même. Il avait du reste, vis-à-vis de la cour, des méfiances motivées. Deux mois auparavant, il avait évité un piège perfide de la reine, qui lui avait fait proposer un rendez-vous, où toutes les paroles d'accommodement devaient être recueillies par un ami de Condé, caché derrière une tapisserie, au moment môme où la Fronde s'offrait à M. le prince. Depuis cette époque, il s'était passé un épisode ridicule, qui avait, dans Anne d'Autriche, humilié la femme et oiïensé la reine. Un marquis de Jarzé, un extravagant, s'était imaginé d'enlever le cœur de la reine, sous les yeux de Mazarin. Condé soutenait cette folle entreprise. Le cardinal intervint ; le marquis fut congédié, puis ramené au Palais-Royal par M. le prince, qui fit subir cet affront à la régente. Retz, qui connaissait lalTaire, ne pouvait plus craindre une trahison et pensait qu'il allait servir la vengeance d'une femme irritée. Sa visite au Palais-Royal a la couleur mystérieuse d'une aventure de roman ;

l'heure de minuit, un serviteur affîdé, un escalier dérobé, et la reine seule dans son petit oratoire. Il dit ingénieusement, en parlant de Paccueil de la reine : « Elle me témoigna toutes les bontés que la haine qu'elle avait contre M. le prince lui i^oitvait inspirer, et que rattachement qu'elle avait pour M. le cardinal Mazarin lui pouvait permettre. Le dernier me parut encore au-dessus de Vautre. r> Ces paroles sympathiques : « ce pauvre M. le cardinal », revenaient souvent, comme pour préparer sa prochaine arrivée. Et alors, la scène est à peindre. Il supplie la reine de lui permettre, au risque de lui manquer de respect, d'eml^rasser le coadjuteur. Il ne peut résister ; son cœur l'emporte, il est au désespoir de ne pouvoir donner sur l'heure môme son bonnet. Cette démonstration exagérée jusqu'au ridicule par la malice de Retz, est accompagnée d'une infinité de promesses, sous les formes les plus variées ; l'embarras du coadjuteur est extrême, il discerne le danger d'un refus, danger qu'il signale en ces termes : « rien ne jette 2?/us de défiance dans les réconciliations sourdes, que Vaversion que l'on témoigne à être obligé à ceux avec lesquels on se réconcilie. » Il répond avec une galanterie de gentilhomme et de courtisan, qu'il n'ambitionne que l'honneur de servir la reine. A ce langage, le cardinal n'y tient plus ! Il insiste avec une force toute nouvelle, « il supplia la reine de me commander de recevoir ma nomination au cardiiialat. »

Le projet d'arrestation de Condé, qui avait provoqué ces singuliers rapprochements de personnes, est traité sommairement, par voie de parenthèse. Il semble que Retz soit embarrassé et honteux de son rôle. Il ne demande que pour les gens de qualité qui serviront la reine dans cette occasion. Il négocie en faveur de Beaufort la survivance de la surintendance des mers, donnée à Vendôme, et il a l'art de provoquer un tendre sourire de Mazarin, par une allusion à une perspective d'alliance du duc de Mercœur, avec une nièce du cardinal.

L'arrestation d'un prince de la maison de Condé était un véritable coup d'Etat, dans l'acception moderne. Mettre la main sur le grand Condé ! faire prisonnier ce héros précoce qui, « à l'âge de 22 ans conçût un dessein où les vieillards expérimen-

tés ne purent atteindre »; arrêter le vainqueur de Rocroy et de Lens, et lui donner pour arc-de-triomphe les sombres murs d'une prison, c'était un projet audacieux, qui surprend l'imagination la plus habituée au spectacle de l'ingratitude des cours. Ce grand homme de guerre, avait eu le tort de faire sentir la pointe de son épée victorieuse au cœur d'Anne d'Autriche, sans être arrêté par la majesté royale, et par cette autre majesté, la pudeur de la femme. Il avait dégainé aussi contre l'autorité de la cour, dans l'affaire de Richelieu. Il avait marié, malgré l'opposition de la reine et de sa tante, la duchesse d'Aiguillon, et avait rangé ainsi le gouvernement du Havre sous la dépendance des Condé. Mazarin lui-même n'avait pas été épargné. Il avait dû plus d'une fois fléchir le genou et courber la tête sous la main puissante de M. le prince. Quel violent contraste entre cette attitude hautaine et impérieuse en présence de la reine et du cardinal, et cette conduite généreuse, magnanime sur les champs de bataille, vis-à-vis des ennemis abattus, en ces moments héroïques, « où il joignit au 23'aisir de vaincre celui de pardonner, où la victoire avait relevé la haute contenance du jeune prince, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces. » Afin de s'emparer de ce lion invincible, il fallait préparer les armes, mesurer les forces, assembler les amis, les passer en revue et avoir l'œil sur les ennemis.

Mazarin était sans égal dans ces combinaisons stratégiques. Nul n'était assez habile pour se dérober à ses investigations. C'est ainsi qu'arrivant à l'examen des gens douteux, suspects, il rencontre en première ligne un personnage bien connu, le dangereux confident du duc d'Orléans, l'abbé de la Rivière, qui se dirigeait à pas tortueux vers les Condé. Mazarin en avait la preuve écrite, et malgré la gravité des circonstances, son esprit italien, cet esprit qui gambade, fait une pirouette pour distraire un instant la reine de ses soucis. Il raconte au coadjuteur, qui aimait aussi les choses plaisantes, une bouiïonnerie dont il a égayé sa journée, aux dépens du susdit abbé, ({ui poursuivait la pourpre avec une persistance inimitable. Il lui avait fait essayer des étofles rouges, venues d'Italie, il les avait malicieu-

sèment approchées de son visage, pour juger de l'effet et choisir entre la couleur de feu et le nacarat.

Il restait à obtenir le consentement de Monsieur à l'emprisonnement des princes. M'"* de Chevreuse fut choisie pour cette expédition ; elle trouve accès par un endroit toujours ouvert chez lui : la peur. Elle lui montre, par gradations, le danger où Paris était dêtre à feu et à sang, par la lutte de Condé avec les Frondeurs. « Il fut touché de cette raison, cV autant i)lus qu'il tremblait toutes les fois qu'il venait au joalais. Il refusait même d'y aller. On apjoelait cela les accès de colique de son altesse royale. »

Retz avec son caractère résolu, ne comprend pas les lenteurs de Mazarin avant d'arriver à l'exécution. Il ne veut pas les imputer à une mauvaise pensée, à l'espoir d'une mêlée sanglante au palais, qui le débarrasserait des Frondeurs et de M. le prince. Il les attribue à son irrésolution naturelle et se console cependant en disant : « ce secret gardé par il personnes, prouve C[ue parler trop n'est pas le défaut le plus commun des gens qui sont accoutumés aux grandes affaires. »

Les princes sont attirés au Palais-Royal pour assister au conseil, et arrêtés. Monsieur triomphe, dépose aux pieds de la reine un engagement écrit du coadjuteur, qui se rendait à discrétion. Il s'imagine alors avoir mérité la reconnaissance d'Anne d'Autriche, en ramenant d'aussi loin un parti aussi puissant que la Fronde.

L'arrestation des princes n'avait produit qu'une émotion passagère, provoquée par de Bouteville, qui criait partout qu'on venait d'enlever le duc de Beaufort. Le peuple, revenu de celte tromperie, déposa les armes, et alluma des feux de joie. Le parlement ne fut point excité par l'arrestation du grand Condé. Il supporta stoïquement ce coup d'illégalité, et accepta sans murmures les raisons de la reine, « f^iti ne furent 7ii fortes ni bien colorées ». L'état paisible de Paris engagea Mazarin à promener le jeune roi en Normandie et en Bourgogne, dans ces provinces qui passaient pour être dévouées à la maison de Condé, Aucune résistance sérieuse ne s'opposa au parcours royal ; le monarque rentra tout couvert de lauriers, don\ Mazarin prit

orgueilleusement la meilleure part. « La senteur en entêta, un peu trop le cardinal. »

Le coadjuteur, déchargé de l'accusation portée contre lui, voulut faire abriter sous une amnistie, les personnes compromises par l'affaire des rentes. Le cardinal sembla d'abord entrer dans ses vues de pardon, et dit à Retz « en lui montrant le cordon de son chapeau, qui était à la Fronde, je serai moimême compris dans cette amnistie. » C'était encore un de ces mots qui coûtaient peu à Mazarin, une vraie mazarinade, car ce ne fut que sur la menace du coadjuteur de s'attacher à la poursuite des témoins à brevet, que le ministre, dans la crainte du scandale, remplit son engagement par une déclaration d'amnistie enregistrée au parlement le 12 mai 1650.

Les tiraillements, les démêlés commençaient à troubler la fragile alliance de Mazarin avec son ancien ennemi. Ce dernier en attribue la cause aux subalternes, qui redoutaient une union trop intime. Ils avaient signalé à la défiance du ministre deux motifs de suspicion : les ménagements obligés du coadjuteur envers le peuple et son poste de confiance auprès de Monsieur. De son côté, Retz n'était pas satisfait de Mazarin; il était froissé de son oubli des promesses les plus formelles. Il cite à l'appui de cette accusation de fourberie politique un fait capital, l'exemple d'un homme célèbre alors par son glorieux dévouement à Charles I", du comte de Montrose. Un écrivain illustre, qui a répandu un vif éclat sur l'histoire de la révolution d'Angleterre, nous le représente au milieu de ses victoires, « comme un météore que rien n'arrête, mais qui va passer. » Retz nous en trace un portrait, où la ressemblance historique est moins bien saisie, où les traits sont dessinés d'après les modèles de Plutarque.

Le cardinal, par l'entremise du coadjuteur, s'était engagé à le couvrir de son puissant patronage. Cette parole donnée lors d'un premier voyage de Montrose, fut à son retour audacieusement reniée, sans doute pour ne pas déplaire à Cromwell.

Retz, cependant, continuait à servir les intérêts de la cour. Il s'ingéniait à dissimuler, aux yeux du parlement et du peuple, les « fausses démarches » de Mazarin. « Il n'y a rien de plus rare ou de plus difficile aux ministres, que ce ménagement

dans le calme qui suit les grandes tempêtes, parce que la flatterie y redouble et que la défiance n'y est pas éteinte ».

Le parti de Oondé avait relevé la tête avec fierté. La vaillante duchesse de Longueville, après une suite d'aventures périlleuses, était parvenue à joindre Turenne à Stenai, où ils contractèrent une alliance avec les Espagnols. La Rochefoucauld et Bouillon avaient, dans le Limousin, arboré Fétendard de la rébellion. Bordeaux tendait les bras à l'insurrection, sous l'impulsion de la haine contre le violent duc d'Epernon. Ce déplorable gouverneur engagé dans une lutte acharnée, oii il combattait une partie du parlement et de la bourgeoisie, était maintenu maladroitement par Mazarin, qui suivait cette vieille tradition ministérielle, « de soutenir toujours le supérieur contre l'inférieur y^, « cette maxime de Machiavel », nous dit Retz, et en même temps, il nous communique son intelligente appréciation sur ce politique sinistre qui a laissé sa fatale empreinte dans un livre terrible, d'où la liberté n'est jamais sortie, et pourtant il fut le disciple de Savdnarole ! « La j)lupart des gens qui le lisent, ne l'entendent pas, les autres croient qu'il a toujours été habile, parce qu'il a toujours été méchant. Il s'en faut beaucoup). Il s'est très souve7it trompé; en nul endroit, à mon opinion, plus qu'en celui-ci ». Mazarin avait une raison particulière pour soutenir le duc d'Epernon. Il avait une passion effrénée pour l'alliance de sa nièce avec le duc de Candale, qui n'avait « rien de grand cpxe les canons ». Le trait est aigu et bien dirigé. « Pour le débrouillement des affai' res de la Guienne, le bon sens des Jeannin et des Villeroi, infusé dans la cervelle du cardinal de Richelieu, n'eût pas été trop bon ».

Le duc d'Orléans, inquiet de la situation de cette province, décida le coadjuteur à tenter une démarche auprès du cardinal. Senneterre fut accepté pour faciliter l'entrevue. Noua avons encore ici l'inévitable pantomime de Mazarin à la vue de Retz, et l'explication maligne et incorrecte du narrateur. « Il m'embrassa avec des tendresses, qu'il faudrait un bon cœur comine le sien pour les exprimer. Il mit son cœur sur la table, c'était son terme; il m'assura qu'il me parlerait comme à son fils et

je ri' en crus rien. Je l'assurai que je lui parlerais comme à mon père et je tins parole ». Retz prend alors un ton très modeste, il confesse ses ennuis, ses dégoûts politiques, son impatience de sortir de cette vie factieuse, mais avec honneur et désintéressement. Il est fatigué de cette espèce de tribunat du peuple supporté par la nécessité seule. Il se fait humble, petit, il n'a aucune envie de la première place, le cardinalat est l'objet d'un désir lointain. Cette dignité ne peut manquer avec le temps, à un archevêque de Paris, mais il faut qu'elle lui arrive par des services et des campagnes ecclesiastiques.il ajoute avec des larmes dans la voix, « qu'il serait au désespoir que l'on pût seulement s'imaginer qu'il y eût sur sa pourpre une seule goutte du sang répandu dans la guerre civile ». I^ s'explique avec candeur sur un point délicat, sa liaison avec Monsieur ; il ne l'a pas cherchée et il en voit tous les inconvénients. Au milieu de ses souvenirs, il lui échappe une réflexion ingénieuse sur la lumière qui jaillit de la vérité : « La vérité jette, lorsqu'elle est à un certain carat, une manière d'éclat auquel on ne peut résister. Je n'ai jamais vu un homme qui en fit si peu d'état que ce Mazarin ».

Retz, sortant de ses explications personnelles, expose avec force et clarté l'état des affaires de la Guienne et le danger de maintenir le gouverneur. A l'en croire, l'impression fut profonde sur le cardinal, qui répéta plusieurs fois au maréchal d'Estrées : « ce garçon, dans le fond, veut le bien de VEtat ». « Cet enthousiasme dura douze ou quinze jours », pendant lesquels Retz repoussa l'ouverture d'un mariage de sa nièce avec un Mancini. Cette bienheureuse quinzaine fut signalée par un important événement, la rentrée de Chàteauneuf au ministère. Ce politique habile, cet ancien ministre de Richelieu, s'était, dans un moment d'égarement, perdu pour les beaux yeux de la duchesse de Chevreuse, et avait supporte avec courage un long emprisonnement. Faisons connaissance avec ce personnage, voyons si les ravages de lâge et de la disgrâce ont diminué rénergieet la résolution de cet ambitieux effréné. Retz va nous le présenter habillé de sa main ; « Il avait alors 12 ans, mais sa santé forte et vigoureuse, sa dépense splendide, son Jianieur

brusque et féroce, qui paraissait franche^ suppléaient à son âge et faisaient qu'on ne le regardait pas encore comme un homme hors d' œuvre. Tel était le successeur qui, dans ces temps de verve de Mazarin, enleva les sceaux au chancelier Séguier ».

L'agitation de Bordeaux, que Mazarin traitait légèrement, allait toujours croissant et touchait presque à la révolte. La nouvelle Fronde, conduite dans cette région de la France par la courageuse femme de Condé, pénétra dans les murs de la capitale de la Guienne, aux acclamations de la foule. « Le parlement suivit l'impulsion populaire avec beaucoup plus de mesure qu'il n'appartenait et au climat, et à l'humeur où il était contre d'Epernon ». Il décida que la princesse, son fils et les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld resteraient dans la ville, à la condition de ne rien entreprendre, et il prit en main la requête de la princesse, tendant à la remise des princes prisonniers à leurs juges naturels. Il entrait à pas lents dans la voie de la résistance, tenant tète au peuple et faisant chasser l'envoyé espagnol introduit par les menées du duc de Bouillon, au moment où Mazarin s'emportait contre « Vinsolence de la compagnie », qui donnait asile à des gens condamnés comme coupables de lèse-majesté. Retz, se posant en historien qui a prêté serment à la vérité, affirme que la conduite modérée du parlement était sincère, « sans grimace », et que les choses ne devinrent extrêmes que par l'obstination aveugle de la cour. Elle était alors à Compiègne, non pas pour goûter les douceurs du repos, mais a pour donner chaleur à l'armée », commandée par un général habile et fidèle, du Plessis, pendant le siège de Guise, entrepris par l'archiduc, et Turenne, qui, après des fortunes diverses, finirent par se retirer le 2 juillet.

Mazarin, se croyant couvert du côté de l'Oise et de la Somme, tourna ses regards inquiets vers la Guienne et annonça au parlement le départ du roi pour cette province. Il imagina, avant de quitter Paris, de laisser aux anciens Frondeurs des marques d'une confiance apparente. Ses amis lui vinrent en aide pour cette oeuvre de prudence et d'apaisement. Senneterre « qui était un grand rhabilleur, de son naturel, voulut mettre de l'onction », sur ce qu'il appelait un pur malentendu entre le cardi-

nal et le coadjuteur. Celui-ci, qui a étudié le cœur humain sur les autres et sur lui-même, dit avec sagacité : « Von se racom,' mode bien plus aisément, quand l'on est disposé à ne point se plaindre, que quand on l'est à se plaindre, quoique l'on n'en ait pas de sujet ». Il s'applique la première partie de la réflexion et il abandonne la seconde à Mazarin, qui eut l'adresse de lui laisser le choix du prévôt des marchands, et en même temps la perfidie de jeter une semence de brouille dans un vieux ménage de Frondeurs, dans le ménage politique de Beaufort et du coadjuteur. En voici le détail. La reine, qui avait appris à ses dépens à redouter l'indiscrétion de Beaufort, avait désiré qu'il ne fût avisé de l'arrestation des princes que dans les derniers moments. La confidence faite, Retz prit possession du duc, l'emmena dîner, l'amusa comme un enfant avec le jeu qu'il aimait, le jeu d'échecs, où son adversaire eut sans doute la malice de se laisser battre ; et quand l'heure de voir M"^ de Montbazon sonna et retentit jusque dans le fond du cœur de Beaufort, il eut l'adresse de reculer toujours ce moment impatij^mment attendu. La duchesse fut irritée de ces retards, elle ouvrit les yeux à son ami, qui se plaignit à Retz de ce qu'il avait été joué. Toute cette colère tomba devant les patentes de l'amirauté, que le rusé prélat tira de sa poche. « Il m'embrassa, M"^ de Montbazon m'en baisa cinq ou six fois bien tendrement ». Le cardinal, dans une visite d'adieu, essaya, par de fausses confidences, de faire revenir la duchesse sur ce grief oublié. Il l'accabla d'amitiés, de cajoleries, « et après de grands circuits, tout aboutit à lui exagérer sa mortelle douleur, d'avoir été obligé par les instances de M'^de Chevreuse et du coadjuteur, à lui faire finesse de la prison de messieurs les princes ». Tous ces artifices de Mazarin avaient un but, celui de diviser ses anciens ennemis, de les opposer les uns aux autres, et d'arriver ainsi à neutraliser des forces toujours dangereuses pour celui qui ne pouvait s'y fier. Ce système de surveillance mutuelle, il retendait à tout; il l'appliquait à Châteauneuf, laissé derrière lui et gardé à vue par Letellier. Il se dirigea avec le roi sur Bordeaux, tandis qu'un député de ce parlement apportait à celui de Paris une lettre pour demander l'union, La Guicnne s'était révoltée.

La cour séjournait à Libourne, attendant l'issue de l'expédition de la Meilleraie. Le maréchal s'empara du faubourg St-Surin, après un combat meurtrier, mais il ne put forcer l'entrée de la ville.

Mazarin était cependant moins inquiet des affaires de la Guienne, que des événements qui se passaient loin de lui. Il voyait des nuages noirs s'amonceler à l'horizon de Paris. Le parti des princes élisait domicile au palais et se recrutait chaque jour de nouveaux adhérents. Dans cette position alarmante, il consentit à accepter la paix avec Bordeaux, sur les bases les plus larges, posées par le duc d'Orléans et le parlement de Paris. Une amnistie générale fut accordée et on révoqua d'Epernon de son gouvernement. La princesse de Condé eut le choix de se retirer avec son fils, à Montrond ou en Anjou. Mazarin était impatient de revenir à Paris. « Les coups de canon que l'on tira, à Bordeaux, avaient porté jusqu'à Paris, devant même que Von y eût mis le feu », ce qui signifie sans métaphore, qu'un député de ce parlement avait requis audience de celui de Paris, dans les premiers jours du départ du roi. Il fut introduit, sans opposition de la compagnie, et termina sa harangue parla demande dunion. La délibération fut calme. Les connaisseurs « virent clairement dans l'air plutôt que dans les paroles, que le parlement de Paris ne voulait pas la perte de celui de Bordeaux ». De nouveaux députés arrivèrent. Le duc d'Orléans, sous le souffle invisible du cardinal, et sous l'influence de Letellier, leur fît des propositions de paix qui passèrent plus tard dans le traité définitif. Il les porta devant le parlement, qui les accueillit froidement. Malgré la menace de Monsieur de se retirer si l'on' introduisait des sujets étrangers à l'ordre de la délibération, des voix hostiles se firent entendre, à l'effet de solliciter de la reine l'élargissement des princes et l'éloignement de Mazarin.

La conduite du parlement provoque cette remarque de Retz, « qu'il est important de ne faire jamais de propositions, même les plus favorables, que bien à propos. »

Cette journée parlementaire fut troublée par un épisode sanglant, qui montra que le parti des princes avait fait sa rentrée

dans Paris. Un ancien capitaine des gardes, attaché à la fortune de Condé, s'était déguisé en maçon, conduisant une troupe nombreuse d'officiers déguisés comme lui, et, mêlés à des gens du peuple, il entoura Monsieur à la sortie de l'audience, en criant : « Point de Mazarin, vivent les princes ! » Monsieur, à cette vision et à deux coups de pistolet tirés en même temps, tourna brusquement et s'enfuit dans la grand'chambre. Le coadjuteur, qui ne se sauva pas, reçut un coup de poignard dans son rochet. Beaufort « fit ferme )i avec les gardes du duc et repoussa les assaillants. « Il y eut deux gardes de Monsieur de tués dans ce petit fracas. »

La position de Retz était difficile, quoiqu'il se conduisît, prétend-il, avec « toute la si7icérité » qu'aurait pu avoir « un neveu du cardinal. » Les serviteurs de M. le prince lui lançaient la pierre, comme à un Mazarin, quand il s'opposait à leurs entreprises. Les partisans de la cour l'appelaient factieux à son moindre mouvement vers le peuple. Ne le plaignons pas trop, c'est le sort inévitable de ceux qui louvoient en politique.

La députation que le parlement avait envoyée à la reine pour négocier la paix, était revenue avec des paroles dilatoires, contraires aux fermes assurances de réconciliation prochaine, que Monsieur avait données à la compagnie. L'émotion fut grande, et eût pris des proportions dangereuses si le duc d'Orléans n'eût adopté le sage parti d'étouffer « le plus petit bruit par le plus grand. » Il annonça aux magistrats qu'il avait reçu une lettre de l'archiduc, témoignant le désir du roi d'Espagne, de faire la paix, et il ajouta qu'il ne voulait pas agir sans les consulter. « Cette rosée fit tomber le vent qui commençait de s'élever dans la grand'chambre. » L'armée espagnole, sous le commandement de l'archiduc et de Turenne, après avoir pris la Capelle, s'était, par d'heureuses manœuvres^ placée dans une position formidable, entre Paris et l'armée de du Plessis. C'est dans ces circonstances qu'arrivait la proposition de paix, portée par un trompette, qui avait sonné la chamade dans le quartier des halles, en l'accompagnant de discours séditieux. Turenne alla plus loin et fit afficher « des placards, où il traitait dure-

ment les anciens Frondeurs, de faux tribuns devenus pensionnaires et jjrotecteurs de Mazarin. »

Retz, en véritable diable boiteux de la Fronde, enlève les toits, pour récréer .notre curiosité et nous faire voir Monsieur, d'abord seul avec lui dans son cabinet, puis entouré des ministres et des personnages appelés au conseil. Tl est dans ses jours d'emportement, il se promène à grands pas, son agitation est extrême, il mêle avec colère le nom de Mazarin au récit de la mauvaise réception faite par la cour aux députés du parlement. Le cardinal, 'toujours astucieux, avait voulu le compromettre, le perdre, en le poussant, par la main de Letellier, à des propositions sérieuses de pacification. Retz, qui craint que le mécontentement de' Monsieur, devenu public, ne porte la cour à un accommodement avec Condé, prend la défense du cardinal, tout en blâmant son procédé, et comme il a toujours au service des autres une sage maxime, il pacifie le prince, en lui disant « qu'il faut ne nous pas si fort choquer des fautes de ceux qui sont unis avec nous, que nous en donnions de l'avantage à ceux contre lesquels nous agissons. » « Je l'avoue, il n'est pas encore temps de n'être pas Mazarin^ » s'écrie le duc d'Orléans, touché de la justesse de l'observation. Malgré sa promesse d'être calme, sa colère revient, éclate contre le cardinal, à la vue de Letellier qui entre accompagné du garde des sceaux, du comte d'Avaux et de Mole. Retz fait en vain des signes à Monsieur, pour le rappeler à la modération, il ne les voit pas, il continue à pester. Le piquant de la situation, c'est que l'emportement de Monsieur fut attribué à l'influence du coadjuteur et son adoucissement final aux paroles des ministres. Ils s'en firent honneur et ils l'écrivirent avec tous les ornements à la cour: Le coadjuteur joue de malheur ce jour-là, il n'est pas au bout des fausses interprétations. Beaufort entre bruyamment selon sa coutume. Il interpelle avec brusquerie Letellier, en lui reprochant la conduite du cardinal. Retz, « qui craint Vimpétuosité et l'éloquence du duc, » veut le modérer par un mot. Le garde des sceaux se penche à l'oreille du premier président et murmure : « voilà le bon et le mauvais soldat. »

Le conseil avait été convoqué à l'effet de délibérer sur une

question importante et capitale, sur la lettre de rarchiduc. Le coadjuteur, dans ses moments de calme, apprécie les personnes et les choses, avec un sens droit ; Mole est à ses yeux un homme sage. Lorsqu'il émet cet avis sur la lettre : a il la faut prendre pour bonne ; si par hasard elle l'est, ce que je ne crois pas, elle peut produire la paix, si elle n'est pas sincère, il est important d'en faire connaître Vartifice aux Français et aux étrangers. » Il loué la loyauté, l'intelligence, la fermeté du comte d'Avaux, qui traite Châteauneuf de faux Caton et qui fait prévaloir cette opinion, que Monsieur enverra, au lieu d'une lettre, un gentilhomme à l'archiduc, pour demander son jour et son lieu, dans le but de négocier la paix.

L'envoyé de Monsieur revient avec une réponse favorable de l'archiduc, qui souhaite que l'assemblée ait lieu entre Reims et Rhétel, que Monsieur y soit, avec les personnes désignées par lui. La cour, ou plutôt Mazarin, accepte à contre-cœur ces propositions. La perspective d'un soulèvement à Paris, en cas de refus, emporte les répugnances du cardinal, et les pleins pouvoirs sont envoyés à Monsieur. Retz a la joie d'être plénipotentiaire, en la compagnie de d'Avaux et de Mole, Il se réserve les préliminaires ; il écrit à Turenne pour lui témoigner le désir empressé que l'on a de traiter. La lettre « est honnêtement folle. j> Elle commence ainsi : 'c il vous sied bien, maudit espagnol, de nous traiter de tribuns du peuple. » Il se .charge aussi de séduire le représentant de Léopold, à Paris, par l'offre de 100,000 écus. « Il ne fît ni le fier ni le délicat sur cette proposition. » Cet espagnol était un homme à l'esprit insinuant. Le coadjuteur emploie à son sujet une distinction ingénieuse: « Le talent d'insinuer est plus d'usage que celui de persuader, parce que l'on peut insinuer à tout le monde, et qu'on ne persuade presque jamais personne. »

L'archiduc, mis en demeure de recevoir les plénipotentiaires français, élude la demande, sous le prétexte de mouvements militaires, a Vous voyez qu'on ne peut pas sortir d'affaire, je ne dis pas plus malhonnêtement mais encore plus grossièrement. » Au moment où l'envoyé espagnol quittait Paris, le fils de Charles I*' y arrivait après la perte de la bataille de Wor-

ccstcr, dans un état d'abandon incroyable, dans un dénûmcnt digne de pitié. Monsieur fut insensible au spectacle de cette misère. Des ménagements politiques chez Mazarin pouvaient dessécher le cœur et expliquer jusqu'à un certain point son indifférence à l'égard des personnes royales ; mais cette raison d'état ne pouvait excuser la conduite du duc d'Orléans. Il craignait sans doute, dans son égoïsme, de prendre un engagement pour l'avenir. Retz est indigné. « // n'y a rien de si fâcheux que d'être le Tninistre d'un prince^ dont Von n'est pas le favori. La, faveur de M. le duc d'Orléans ne s'acquérait point, mais elle se conquérait. » Il semble alors le comparer à un courtisan ombrageux et lui faire sentir l'éperon, en disant : « Jusqu'à ce qu'il fût dompté, pour ainsi parler, il donnait des saccades. » En revenant sur le refus d'assistance de Monsieur, il s'écrie : « J'en eus honte pour lui, j'en eus honte pour moi. »

Nous avons montré son esprit, montrons aussi son cœur qui avait des réveils soudains. Il porte 1500 pistoles à Mylord Taff, pour le roi son maître. Il donna joyeusement son argent et 'dit qu'il aurait pu être remboursé le lendemain, « eii monnaies anglaises, dans une entrevue avec un confident de Cromwel, chargé de toutes les offres du protecteur, en échange d'une étroite amitié. »

Une autre question avait, à une époque voisine, des tentatives de paix avec l'Espagne, agité Mazarin et les ministres. Il s'agissait de la translation des princes de Vincennes au château de Marcoussis, situé à six lieues de Paris. Cette mesure de sûreté était provoquée par la marche de Turenne, qui avait poussé des reconnaissances jusqu'à Dammartin. Le coadjuteur a la manie des discours politiques, il se donne amplement la parole et discute, devant Laigues et Letellier, les inconvénients de cette translation, sans pourtant s'y opposer. Il dit assez plaisamment que « le peujole croira qu'on lui ôte M. le prince, qu'il s'imagine avoir entre les mains, quand il le voit sur le haut du donjon. »

Le coadjuteur amène Monsieur à consentir à la translation des princes. Il fait tomber la résistance de Beaufort en lui de-

clarant qu'il tenait de la reine que le gouverneur de Vincennes, Bar, avait offert de tuer lui-même Condé, s'il ne pouvait l'empêcher de se sauver. Cette révélation excita l'horreur de Beaufort.

La nouvelle de la paix de Bordeaux, conclue le 1" octobre, venait à point pour abattre les partisans de M. le prince et pour mater la Fronde, qui ne pouvait plus lutter contre « les vagues du parlement. Il en sortait à propos de rien, comme un tourbillon de voix, qui semblait être mêlé d'éclairs et de foudres contre le nom de Mazarin. » Cependant la pacification des partis était plus apparente que réelle. Retz rencontra alors sur son chemin une cabale bruyante, incommode, tenant le haut du pavé et conduite par le duc de Nemours. « Et il s'aperçut que les grands noms, quoique peu remiAis et même vides, sont toujours dangereux. » A cette occasion, il fait volte-face à Mazarin et lui reproche sévèrement sa tactique. « La petite finesse infectait toujours sa politique. » Nous comprenons à ce langage que la trêve est rompue entre ces deux rudes jouteurs; nous comprenons aussi l'impatience déjà signalée de Mazarin de venir à Paris, « pour couronner son triomphe par le châtiment des Frondeurs. » Retz se regimbe contre ce châtiment injuste et proteste de sa fidélité à ses engagements, pendant l'absence de la reine, qu'il a servie avec un zèle infatigable, avec une fermeté inébranlable. Il a couru pour elle plus de dangers que « sur un champ de bataille, » en essuyant les feux croisés de l'envie, en soutenant les chocs violents de la haine que provoquait de tous côtés le nom du cardinal. Il était à ses propres yeux, sans peur et sans reproche. Il se sentait innocent et proclamait avec fierté « qu'il s'était enveloppé dans son devoir. » Il vantait la loyauté et la fixité de sa conduite et témoignait son aversion pour l'inconstance politique en composant un mot nouveau : « la girouetterie. » Ce mot heureux est toujours vrai dans la politique, à l'effet de nommer une maladie dont on ne meurt pas et qui est épidémique dans les époques de révolution. Pour éviter labîme de la duperie, creusé sous ses pas, il ira se précipiter dans un autre abîme, celui de la faction.

Mazarin n'était pas aussi noir d'ingratitude qu'il nous est représenté. Sa défiance naturelle avait été éveillée par la position de directeur temporel que le coadjuteur avait prise auprès de Monsieur, depuis l'éloignement de l'abbé de la Rivière. Cette place, fortifiée par l'art consommé de l'homme qui y commandait, pouvait, dans ce temps de guerre civile, devenir un lieu. formidable où s'organiserait impunément un système d'attaque contre le premier ministre qui ne pourrait résister aux forces coalisées de ses ennemis. Il était donc urgent pour Mazarin de surveiller par lui-même les opérations stratégiques de son adversaire et de lui déclarer la guerre, avant qu'il ne fût en mesure de prendre l'offensive.

Il s'était détaché du massif de l'ancienne Fronde une portion considérable qui, réunie autour de Mazarin, était retenue par un ciment solide, celui de l'intérêt. A la tête de ces nouveaux alliés, on distinguait une femme d'une intelligence d'élite, M"^' de Ohevreuse, qui avait reconquis le cœur et les bonnes grâces de la reine et qui voyait avec effroi l'imminence de la i lutte entre la reine et le coadjuteur.

Au milieu de ses alarmes, elle eut l'idée de faire de la politique d'intervention. Elle écrivit au ministre pour l'éclairer sur la franchise de la conduite et la pureté des intentions de Retz, et enfin sur la nécessité de le ménager dans l'intérêt de la cour. Cette tentative fut infructueuse. Si Mazarin songeait à l'attaque, le coadjuteur, averti de ses dispositions hostiles, se préparait à une défense vigoureuse. Il ne comptait pas encore sur le secours de Monsieur, « qui était un des hommes du monde le j)lus faible, et tout ensemble le plus défiant et le plus couvert, ce qui rendait son commerce difficile et épineux. » Avant de prendre une résolution définitive, il rassemble ses amis, il les consulte et se fait adresser par Caumartin un discours apologétique où l'orateur, après avoir célébré le désintéressement de Retz, développe une thèse sur la nécessité de songer au chapeau de cardinal, « pour le mettre à couvert du ressentiment de Condé et de la jalousie de Mazarin. » Retz se laissa ébranler et pensa sérieusement à la pourpre. Le pape Innocent X était favorable à sa promotion, si la cour de France le

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présentait. Le cardinal Pancirole, ennemi de Mazarin, avait fait, deux mois auparavant, parvenir cet avis au coadjuteur, qui s'empressa de dépêclier un courrier à Rome. Celui-ci rapporta de nouvelles assurances les plus encourageantes et les plus formelles. Caumartin, qui était l'homme de confiance de Retz, se chargea de pousser, à Paris, l'affaire du cardinalat. Il mit en mouvement M"'^ de Chevreuse par les ressorts les plus déliés. Il se servit de la fable d'un accommodement prochain du coadjuteur avec les princes. Il employa une autre tactique avec Monsieur; « il lui insinuait toutes sortes de peurs. » M. de Bellièvre s'était chargé d'effrayer l'imagination de M™* de Montbazon par des images sinistres sur la fragilité de la faveur royale et sur le retour de la guerre civile. Le coadjuteur se mêlait à ces fins manèges et « tenait les yeux de Monsieur toujours ouverts par des peurs modérées mais successives. » Il ne lui laissait pas le temps de respirer d'une peur à Pautre. L'effet de ces intrigues ne tarda pas à se manifester. Monsieur crut qu'il était de son honneur et de son intérêt de lui procurer le chapeau. M"'*" de Chevreuse et de Montbazon et le duc de Beaufort étaient décidés à faire tous leurs efforts pour le pousser au cardinalat. Ce concours ne rendait pas « le coup sûr, mais possible, » et il avait ce côté précieux que c'était « un engagement d'honneur » de suivre la fortune de Retz, s'il passait dans le camp de Condé. Cette dernière considération le décida à tenter la fortune, malgré la conviction que le cardinal ne consentirait jamais, non pas à lui donner le chapeau, « mais même à le laisser tomber sur sa tête. » Restait un redoutable ennemi, le farouche Chàteauncuf. Il portait une nouvelle armure forgée par les mains « d'une petite madame de Bois- Dauphin. » Il fut « cerné » par une ancienne amie, M"" de Rhodes qui, connaissant les défauts de la cuirasse, le visa au cœur, mais ses flèches tombèrent émoussées à ses pieds, il était devenu invulnérable pour elle et il la trompa par de faux avis. Toute l'artillerie de siège étant préparée, il fallait, suivant un terme du coadjuteur, « ouvrir la tranchée. » Cette opération périlleuse était confiée à l'intrépide M"'* de Chevreuse, ce qu'elle « était capable de faire au-dessus de tous les hommes

que j'ai jamais connus. » Elle aborde Letcllier et lui peint vivement les dangers de la situation, les cruelles injustices de la cour, le juste ressentiment du coadjuteur, ses préparatifs de défense et la perspective prochaine d'une alliance .avec Condé, alliance renforcée par les défections nombreuses de quelques amis de l'ancienne Fronde qu'elle n'a pu retenir. Elle ne sait que répondre aux plaintes de Retz : « Qu'ai-je fait? quel crime ai'je commis? où est ma sûreté? je ne dis pas ma récompense! » Comme une personne versée dans l'art des ménagements, elle glisse sur l'accusation contre Mazarin, mais elle s'arrête à Servien; elle fait aussi du sentiment, cela sied à une femme. Le respect qui suit la reine peut encore facilement conjurer les haines, si la défiance ne lance pas son venin. C'est un moment opportun pour un arrangement. « La chute du discours tomba incontinent après sur le chapeau. «

Letellier communiqua avec répugnance cette demande à Mazarin, qui se réserva d'y répondre à Fontainebleau, séjour de la reine depuis le retour de Bordeaux. A cette époque d'intrigues et de pièges, le voyage de Monsieur à la cour fut le sujet d'une grande appréhension parmi ses conseillers. On s'opposait à son départ, on craignait une arrestation qui, au reste, fut proposée par Servien, acceptée par la reine et rejetée par Mazarin. Monsieur, pour la première fois de sa vie, ne rebroussa pas chemin, malgré l'insistance de ses guides, et dit à Madame, à l'instant du départ, avec une sorte de dédain : « Je ne Vaurais pas hasardé avec le cardinal de Richelieu, mais il n'y a pas de péril avec Mazarin. » La parole est mordante, mais est-elle vraie, est-elle juste dans le moment même où les princes subissaient une étroite captivité, qui avait été préparée au moyen d'un guet-apens dressé par le cardinal? La conduite de Monsieur, à Fontainebleau, est un modèle d'adresse et de savoir-faire. Il a une dignité mesurée, des manières conciliantes; il évite de heurter Mazarin et ne fait aucune opposition à la translation des princes au Havre. C'est à ne pas le reconnaître, il affecte même une certaine froideur au sujet du coadjuteur. L'élève a bien profité des leçons du maître, qui n'est poinoisif à Paris. 11 y joue le rôle de désespéré à l'annonce du chant

gemcnt de prison des princes. Mazarin en est dupe, car sa joie éclate jusqu'au ridicule. Le retour de Monsieur est fêté par les Frondeurs. Le coadjuteur lui donne de l'encens à profusion. « Il ne fit pas un pas à Fontainebleau qui ne fût digne d'un fils de France; il ne dit pas une parole qui en dégénérât; il parla sagement, fermement, honnêtement. » Cette accumulation d'adverbes donne à l'expression plus de poids encore.

Qu'était devenue l'affaire du chapeau pendant le séjour de Fontainebleau? M"" de Chevreuse, en fidèle alliée, avait plaidé avec feu la cause du coadjuteur devant la reine qui s'était emportée. Mazarin, plus modéré, avait renvoyé le jugement au conseil. M"'^ de Chevreuse fut trompée par ce renvoi et crut que Mazarin parlementait. Monsieur avait aussi appuyé la demande et ne s'était pas laissé « enjôler » par l'expédient du ministre. Retz raconte avec verve la séance du conseil; c'est une parodie de bon goût. Il nous montre Mazarin rapporteur de l'affaire au conseil; il n'a pas voulu laisser à un autre le privilège de soumettre à la reine une demande appuyée par le duc d'Orléans et plus encore par le mérite et les services du coadjuteur. Il termine par une très humble prière à Anne d'Autriche en faveur de Retz. Letellier et Servien restent insensibles à cette chaleureuse harangue, mais le garde des sceaux s'anime, « il perd tout respect, il accuse Mazarin de prévarication et de faiblesse. Il met un genou en terre devant lareinepour lasupplier, au nom de ce qu^elle a de plus cher au monde, au nom du roi, son fils, de ne pas autoriser, par un exemple funeste, l'insolence d'un sujet qui veut arracher les grâces l'épée à la main. » La reine ne peut résister à cette attitude et à ce langage pathétiques. « Le pauvre monsieur le cardinal rougit de sa mollesse et de sa trop grande bonté. » Il balbutie presque des excuses. Retz avait eu l'audace de déclarer à Letellier qu'il était dans cette situation de ne pouvoir plus être « que chef de parti ou cardinal, » que c'était à Mazarin à opter, voilà l'explication des paroles de Châteauneuf. Le cardinal donna au refus un apparat retentissant; un cortège de commentaires malveillants. Dans sa joie, il oublia de pratiquer une maxime d'une prudence vulgaire qui consiste « à cacJier autant qu'il se peut les refus

c^u'on est quelquefois obligé de faire à ceux que l'on peut craindre et de qui l'on peut espérer. »

Le coadjuteur préparait en silence ses représailles et trouvait dans Monsieur les plus heureuses dispositions à adopter le projet de faire sortir les princes de prison. Mazarin ne s'endormait pas dans son triomphe, et travaillait sans relâche à porter la désunion et même la brouille dans le camp des Frondeurs. Il s'adressa aux personnes les plus accessibles à la séduction, aux duchesses. M""* de Ohevreuse attira la première ses regards. Elle semblait présenter les espérances les plus belles, pour remplir le rôle d'alliée. Ses manières à la cour étaient souples et insinuantes ; son langage « laissait croire qu'elle était beaucoup moins attachée au coadjuteur par elle-même que par Vopiniâtreté de M^^^ sa fille. » Mazarin songea à tirer un grand profit de ces dispositions apparentes. Son plan fut bientôt arrêté. Il voulait brouiller son adversaire avec M"® de Ohevreuse et briser ainsi le lien qui retenait la mère par la fille. Il faisait coup double, car il affaiblissait, par l'éloignement de la duchesse, le crédit du coadjuteur auprès de Monsieur, qui avait pour elle « une inclination riaturelle. » Il choisit pour cette mission d'un genre nouveau le duc d'Aumale, « qui était beau comme un ange et qui se sentit très honoré de cette marque de confiayice. » Retz ne tarda pas à deviner le motif intéressé des visites fréquentes à l'hôtel de Ohevreuse, de l'envoyé de Mazarin. Il livra bataille et remporta une victoire complète qui mit l'ennemi en fuite. « L'on se défit de lui ; mais il voulut aussi se défaire de moi, il aposta un filou pour m'assassiner ; le filou m'en donna avis. »

A peine échappé à ce danger, il évita un guet-apens de M""* de Guéménée, qui avait soif de se venger de lui pour des motifs tout à fait étrangers à la politique. Elle eut la folle idée de vouloir enfermer le coadjuteur dans une serre d'orangers et de le garder prisonnier à vue. Le cardinal s'y opposa, dans la crainte d'un soulèvement du peuple, si son idole disparaissait.

Retz ne s'indigne pas dans ce récit ; il appelle cette aventure rare et falote; le mot est indulgent; on voit que s'il n'a pas oublié, il a du moins pardonné! Diviser la Fronde, la partager, la

réduire à sa plus simple expression, au coadjuteur. était la seule voie de salut, voie difficile en tout temps, mais alors presque impraticable, à cause de l'outrage fait à un chef chéri et populaire. Retz lui-même, malgré son amour de vengeance, était dans une position hérissée d'obstacles et qui n'avait qu'une issue, l'alliance des princes et leur délivrance. Il avait appelé ses amis, excité les indifférents, négocié avec les douteux, accueilli à bras ouverts les déserteurs de létat-major de Mazarin, et il s'était réservé, « pour le coup décisif », de mettre Monsieur à la tète de tout son monde, « et au moment de ce coup, de pousser tous ensemble le ministre et le ministère, les uns par le cabinet, et les autres par le parlement, et sur le tout de s'entendre d'abord uniquement avec une personne du parti des princes, qui en eût la confiance et la clé. » Mais cette armée, composée de troupes irrégulières, de volontaires recrutés dans tous les rangs de la société, il fallait l'exercer, la soumettre à une discipline militaire, l'assujettir à une obéissance passive, la diriger avec une prudence consommée. Il fallait, au moyen de faux avis, éloigner les soupçons, la surveillance de l'ennemi, il fallait disséminer ses troupes, les séparer en bandes, en apparence hostiles, et par des marches et des contremarches, par des chemins détournés, couverts, se réunir à un signal donné et arriver en masse au but. La moindre imprudence ou la plus petite étourderie, eût déjoué ces combinaisons et livré à Mazarin, le secret de la campagne. Les princes étaient entre a les mains du cardinal, qui pouvait, en un quart d'heure, se donner au moins par l'événement, le mérite de tous les efforts que Monsieur pourrait faire en des années. » Mais le génie de Retz, pour mener les intrigues et escamoter les difficultés, était au niveau de l'entreprise. Il avait le tour de main comme le tour d'esprit. Le succès était possible, il fut atteint. Retz éprouve une joie rétrospective, en se souvenant du jeu merveilleux de ces ressorts si compliqués. « Pas un ne manqua, toutes les pièces eurent avec justesse les mouvements auxquels on les avaient destinées. »

Retz recevait dans sa troupe les transfuges de Mazarin, quels qu'ils fussent. 11 ne repoussa pas le garde des sceaux présenté

par M"® de Rhodes. C'était au reste une excellente acquisition. Il connaissait la stratégie de la Fronde, et il était désormais intéressé à ne pas la dévoiler. Le rusé coadjuteur ne cache pas sa joie d'avoir trompé Châteauneuf, en feignant de le prendre au sérieux, « sur ce qu'il lui plut de dire de la. comédie de Fontainebleau. » « Il joua fort bien et je ne jouai pas mal. » La réconciliation finit par un souper chez le garde des sceaux, a M"*^ de Chevreuse qui l'appelait son papa fit des merveilles. y)

M""® de Rhodes qui était une grande utilité, introduisit le coadjuteur auprès de la palatine. « Il la trouva d'une capacité étonnante. Elle savait se fixer, c'est une qualité très rare, particulièrement parmi les femmes et qui marque un esprit éclairé au-dessus du commun. » Cette observation est prise sur nature, elle est d'un connaisseur. Ici, elle a en outre la forme agréable d'un compliment. On sent Je philosophe homme du monde et grand seigneur. La conférence eut une tournure chevaleresque, la politique s'y donna un air galant ; le coadjuteur fît les serments les plus solennels, d'être discret et fidèle et de n'écouter aucune proposition de la cour. La princesse accueillit cette déclaration avec un transport de joie inexprimable, et promit qu'aucun engagement ne viendrait porter atteinte aux conventions échangées entre eux.

En négociateurs rompus aux affaires, ils règlent les détails et rédigent un programme en trois parties comme un sermon. La palatine tient la plume ; premier point : Elle devait parler à Nemours, Viole, Arnauld et Croissy, avec des réticences un peu vagues et mystérieuses, de l'ébranlement des Frondeurs, pour servir M. le prince, ne nommer personne et les engager, à tout hasard, à prêter l'oreille à ces bruits de rapprochement. 2""' point : C'était le moment où il fallait produire la Fronde au grand jour. M"" de Montbazon ouvrait alors la marche entraînant Beaufort à sa suite. 3™^ point : C'était la péroraison dans la personne du coadjuteur, paraissant au moment décisif, où tous les esprits étaient dan^ l'attente. Retz nous représente la palatine interrompant sa rédaction « 4)0ur tirer de dessous son chevet, [car elle était au lit), huit ou dix liasses de chiffres, de lettres, de blanc-signés. » Puis s'animant

par la confiance que le coadjuteùr lui inspirait, elle traduit tous les hiéroglyphes de la diplomatie, et livre ainsi la cause de Condc à la loyauté de son auditeur. Elle lui dit avec un fin sourire : « Je vois bien que nous serons bie7itôt du même parti, si nous n'en sommes déjà. » Retz est sous le charme. ail y avait deux heures que je l'admirais ; je commençai à l'aimer. » Elle est touchée elle-même de l'effet qu'elle produit. Elle quitte les grandes confidences et aborde les révélations intimes sur les personnes de son parti. Le maréchal de Gramont sera toute sa vie la dupe du cabinet ; Arnauld et Viole sont soutenus par leurs intérêts particuliers ; Croissy est si emporté qu'il n'est pas encore temps de s'ouvrir à lui-; M. de Nemours n'est qu'un fantôme agréable.

La seconde confidence est remplie par la discussion des conditions personnelles ; on finit alors par où l'on commence ordinairement. « La Fronde avait la carte blanche, il ne s'agissait que de combattre d'honnêteté. Monsieur ne voulait que l'amitié de M. le prince, le mariage de M«"^ d'Alençon avec M. le duc; M^^^^ de Chevreuse n'était pas fâchée de devenir princesse du sang, par le mariage de M. le prince de Conti ; et ce fut la première offre que M^^ la palatine fît à M'^ de Rhodes. »

Quand le moment du dénouement arriva, Retz eut l'adresse de laisser deviner sa résolution de servir Condé, à Arnauld et à Viole qui s'empressèrent d'en porter la bonne nouvelle à la palatine, à laquelle ils furent présentés par Croissy, et le traité fut signé. Il ne fut pas immédiatement question de Monsieur : il fut considéré par tout le monde comme |un sous-entendu; son concours était acquis, sous la réserve de cette indécision fâcheuse, qui désespérait ses conseillers, et se manifestait par des inconséquences. Ainsi Monsieur avait pris la résolution de délivrer les princes et il reculait devant les moyens qui conduisaient au but. « A l'exemple des gens faibles qui ne distinguent jamais assez ce qu'ils veulent et ce qu'ils voudraient, » il consultait sans discernement le maréchal de Gramont, « qui se laissait amiLser du matin au soir par le Mazarin. » Il laillil, à force de parler, tout brouiller, en disant qu'il ne

marchait pas du même pas que la Fronde, et qu'il voulait la liberté des princes par la cour. Mole et Gramont communiquèrent cette importante nouvelle à Viole, à Croissy et à Arnauld, pour les éloigner de l'alliance des Frondeurs, qui, à leurs yeux, n'avaient de consistance que par Monsieur. L'union de la palatine et de Retz était trop solide pour être rompue par ce contre-temps. Le coadjuteur alla prêcher le duc dOrléans sur ses imprudences « capables de déconcerter les mesures du monde les mieux prises. Il eut honte,' il eut regret. » Pour réparer sa faute, il écrivit à Retz une lettre antidatée de Limours, où il s'égayait aux dépens des prétendues négociations du maréchal de Gramont avec lui. Les railleries étaient si bien ajustées aux circonstances, que le maréchal et par contre-coup le premier président, ne s'en relevèrent pas. La palatine fit lire cette missive à ses amis et eut l'art de donner la couleur de l'indiscrétion à cette communication préméditée avec le coadjuteur. « Nous eûmes encore un petit embarras domestique dans ce temps-là. » , Châteauneuf, cette nouvelle recrue, redoutait l'élargissement de Condé, et se servit de Laignes pour entraver les Frondeurs par M™^ de Chevreuse. « J'eus bientôt abattu cette fumée par M«^^^ de Chevreuse, qui fit tant de honte à sa mère, du balancement cruelle témoignait pour son établissement, qu'elle revint à nous. » C'était une alliée précieuse, d'une utilité éprouvée auprès de Monsieur, dans « la faiblesse duquel il y avait bien des étages. Il y avait très loin de la velléité à la volonté, de la volonté à la résolution, de la résolution au choix des moyens, du choix des moyens à l'application. Souvent il demeurait tout court au milieu de l'ai^plication. » Enfin Monsieur signa son traité, mais il. ne pouvait signer comme tout le monde. Il fallait avec lui agir par surprise, sans lui laisser le temps de la réflexion. Caumartin, le meilleur élève de Retz, fit cet escamotage avec une dextérité amusante. « Il avait le traité dans sa pioche avec une écritoire ; il attrapa Monsieur entre deux portes, lui mit une plume entre les doigts, et il signa, comme il aurait signé la cédule du sabbat, comme s'il eût eu peur d'y être surpris par son bon ange. »

Retz fait hommage de cette remarque malicieuse sur l'hésitation du prince, à M"® de Chevreuse qui pouvait bien avoir un accès de gaité, car une clause du traité stipulait son mariage avec le prince de Conti. Le coadjuteur avait aussi son cadeau de noces, la promesse du chapeau de cardinal. Mentionnons ici en courant la manière ingénieuse dont les princes correspondaient avec les Frondeurs. On creusait des pièces de 48 francs, qui passaient impunément par les mains du gouverneur, qui n'y voyait que de Tor. Retz fait, à cette occasion, un amer retour sur lui-même : « Cette invention n'eût pas été d'usage dans ma prison, parce qu'on ne m'y laissait toucher aucun argent. » Le roi était revenu à Paris aux acclamations de la foule. Ce concert populaire plaisait aux oreilles de Mazarin. La jalousie du coadjuteur s'exhale en expressions piquantes. « Le cardinal éprouva bientôt que cette nourriture, quoique assaisonnée avec beaucoup de soin par la flatterie des courtisans, 7i était pas tout à fait solide ; il s'en lassa dans peu de jours. »

Mazarin avait alors un objectif plus élevé. Il était tenté par cette gloire qui est moissonnée sur les champs de bataille, où l'on lutte pour l'afïranchissement du sol de la patrie, souillé par la présence de l'étranger. Au point de vue national, il prend le pas sur Retz et le laisse bien loin derrière lui, de toute la distance qui sépare la haute politique, aspirant à la grandeur de la France, de cette politique basse, personnelle, égoïste, qui vit dans la région malsaine des intrigues et des trafics. Mazarin quitte Paris, sans s'inquiéter des Frondeurs qui conspiraient à sa perte, et va combattre les ennemis de la France. Que Retz raille les goûts guerriers du cardinal, et le montre « entêté de sa capacité pour le gouvernement d'une armée, » les rieurs ne seront pas cette fois de son côté. Nous ne justifions pas Mazarin ; il était de son époque, les fourberies de la Fronde, il les a égalées s'il ne les a pas surpassées, mais il avait la fibre française et la haine de l'étranger ; qu'il lui soit donc beaucoup pardonné !

La Champagne était alors envahie par les Espagnols, sous le commandement de Turennc. Mazarin voulait animer de sa pré-

sence les opérations du siège de Rethel, qui fut vivement conduit. La place capitula ; jTurenne arriva trop tard, et attaqué dans son mouvement de retraite, il fut complètement battu. Le maréchal du Plessis, son vainqueur sans être son égal, lui apprit que, combattre contre son pays, ne porte pas bonheur. Pendant l'absence du cardinal, ses ennemis résolurent dans un conciliabule chez la palatine, « de ne pas le laisser respirer » et de commencer les attaques parlementaires. Le président Mole, sympathique à la cause des princes, voulait arriver à leur délivrance par la voie légale et non par les armes de la faction. Il croyait que le moindre soupçon rendrait Mazarin intraitable et compromettrait l'élargissement de Condé. Cette attitude de Mole compliquait le jeu difficile du coadjuteur. Il fallait qu'il le rendît invisible, qu'il le couvrît avec une prudence raffinée, qu'il jouât enfin la comédie en grand artiste, qu'il fût en même temps directeur de troupe, distribuant les rôles, les faisant répéter, et même souffleur à Toccasion. Monsieur amusa le maréchal de Gramont ; les amis de Condé amusèrent le premier président aux' frais des Frondeurs ; le coadjuteur s'associa à ce fin manège et le soutint par sa conduite. Cette tactique eut un plein succès, tout le monde prit feu pour la cause des princes. Mole, sur son siège, ne pouvait s'empêcher de laisser tomber quelques paroles ambiguës. Les Frondeurs en avaient la clef, qui leur avait été livrée la veille chez la palatine. Le maréchal de Gramont les montrait du doigt comme des dupes, et on riait à ses dépens. « Il y eut, sur ce détail, mille et mille farces dignes, sans exagération, du ridicule de Molière. »

Une requête fut présentée au parlement de la part de la princesse de Condé, qui demandait la liberté ou le jugement des princes. Elle fut admise avec une bienveillance marquée et renvoyée au parquet. Les temps étaient bien changés ! quelques mois auparavant, la vénérable mère du grand Condé, bravant les défenses de la cour, venait en personne au parlement, et réclamait au nom de la loi, le jugement de ses fils et de son gendre, s'ils étaient coupables, leur liberté, s'ils étaient innocents. A peine daigna-t-on écouter sa voix suppliante. Le

duc d'Orléans, les Frondeurs, allies alors de Mazarin s'opposèrent à la délibération du parlement, et la princesse fut obligée de s'éloigner de Paris, le cœur brisé !

L'avocat général Talon vint déclarer au parlement que la reine ordonnait de ne prendre aucune connaissance de la requête de la princesse, parce que l'affaire regardait l'autorité royale. Il conclut à ce qu'Anne d'Autriche fût suppliée d'y avoir égard. A peine eut-il fini de parler, qu'arrivèrent une requête deM™^ de Longueville et une lettre de Condé, conçues dans les termes mêmes de la demande de la princesse. La délibération fut interrompue par une maladie de la reine. Le garde des sceaux répondit à une députation que le désir du roi était que la compagnie attendît le rétablissement de sa mère, avant de s'assembler. Le parlement, nullement inquiet d'une indisposition subite, venue si à propos, n'accorda que 4 jours pour la guérison. A l'expiration du délai, malgré un sursis demandé, il passa outre et délibéra. Il invita Monsieur à prendre sa place, Monsieur refusa ; le moment de paraître n'était pas encore arrivé. La réponse préparée chez la palatine eut lair d'avoir été inspirée par la cour.

La nouvelle de la victoire de Réthel (18 décembre 1650) retentit comme la foudre, et fit tomber cette chaleur qui s'élevait contre Mazarin. Il venait d'être attaqué, en plein parlement par Broussel. La consternation du parti des princes fut extrême, a Je n'eus toute la nuit chez moi, que des pleureurs et des désespérés. Je trouvai Monsieur atterré. Le lendemain, le peujole me parut dans les rues morne, abattu, effrayé. Les magistrats étaient sous l'influence de la commotion générale. Ils allèrent, pour la plupart, aux remontrances pour la liberté des princes, inais simplement, timidement, sans chaleur^ sans parler contre le Mazarin. » Quelle peinture assombrie de la défaillance publique ! Voilà le moment que le coadjuteur choisit pour faire une entrée à sensation sur la scène du parlement. 11 demande la parole et prend pour texte de son discours, les désordres de l'Etat. Il chante d'abord un Te Deum en l'honneur de la victoire du maréchal du Plessis. Il promène ensuite ses regards désolés sur la situation intérieure, il pousse des

gémissements et ne voit de salut que « dans la. conservation des membres de la famille royale, » sa douleur éclate en sanglots, à l'idée des dangers auxquels sont exposés les princes dans a un air aussi mauvais que le Havre, » et il conclut à de très humbles remontrances au roi, pour leur translation dans un lieu plus salubre, sans se permettre la moindre allusion à leur liberté, ni même à Mazarin. Ce ménagement calculé, semblait cacher l'arrière-pensée d'un raccommodement avec le cardinal.

Le premier président fut trompé par l'artifice de ce discours. « On voyait, disait-il, au travers, l'animation contre les princes. » Retz eut la joie de faire tomber tout le monde dans le panneau, au sujet de la captivité de Condé. Le préside Mesmes, « seul et unique, » fut clairvoyant, et il prit un tel chagrin, qu'au dire de beaucoup de gens, il en mourut quelque temps après. Voilà l'effet noir du discours. Voici maintenant l'effet rose.

« On vit Vair des esprits et des visages sensiblement changé. La salle du palais rentra dans sa première humeur. Elle retentit, quand nous sortîmes, des acclaynations accoutumées, et j'eus ce jour-là, trois cents carrosses chez moi, ou je n'en eus pas un ! L'impression de ce discours se prolongea et l'on s'apsrçut de jjIus en plus que le parlement ne suivait pas le char de triomphe de Mazarin, car il poussa l'audace jusqu'à l'insulter sur son passage, en s' emportant contre l'imprudence du cardinal, qui avait hasardé tout le rogaume dans une bataille. »

Le 30 décembre, les ennemis de Mazarin obtinrent un succès éclatant. Un arrêt ordonna que des remontrances seraient adressées à la reine pour la liberté des princes. On décida aussi de prier le duc d'Orléans d'employer pour le même effet son autorité.

Le premier janvier 1651, Mazarin revient de sa glorieuse course en Champagne ; à cet instant il remporta sur lui-même une grande victoire. Il repoussa les offres du maréchal Duplessis qui se mettait en personne avec son armée à sa disposition. Les moyens violents répugnant à sa nature patiente, et rusée

il aimait mieux se défaire de ses ennemis par les armes pacifiques de la négociation et des traités particuliers. Il s'appuyait sur l'afTection éprouvée de la reine et il comptait aussi sur l'incurable mobilité du duc d'Orléans.

Anne d'Autriche seconde habilement les desseins du cardinal. Elle temporise, elle éloigne le parlement, elle allègue qu'elle est absorbée par les soins qu'exige sa santé.

Le 20 janvier, le premier président est admis à lui présenter les remontrances. Elles furent fortes. Il circulait dans l'air une rumeur inquiétante sur le départ du roi. Il était urgent de persuader à Monsieur de se déclarer publiquement en faveur des princes.

C'était tout un siège à entreprendre pour l'amener à capituler. Il se retranchait de délai en délai, il était insaisissable. Retz impatienté exhale ainsi son humeur : « Lhin des plus grands embarras auprès des princes, est que Von est souvent obligé de leur donner des conseils dont Von ne leur peut dire la véritable raison. »

Une imprudence de Mazarin enleva l'affaire.

Le 30 janvier, la reine avait envoyé sa rép'onse au parlement. Elle consentait à la liberté des princes, elle promettait de pardonner à tous leurs partisans, à la condition du désarmement de Turenne. Ce jour-là, Mazarin était très animé, et il compara le parlement, Beaufort et le coadjuteur, à la chambre de Londres, à Fairfax et à Cromwell. La comparaison était outrée et il était imprudent de la produire en présence du duc d'Orléans.

Retz a le don de rajeunir les lieux communs. Quoi de plus rebattu que les transes perpétuelles de Monsieur.

Cependant il y trouve encore une variété, (la peur furieuse) : « Mazarin fit peur à Monsieur qui fut si aise d'être sorti du palais royal sain et sauf, qu'en montant dans son carrosse, il dit à Jouy qu'il ne se remettrait jamais entre les mains de cet enragé et de cette furie. »

C'était à la reine que ce dernier compliment s'adressait.

Retz et Beaufort avertis de ces bonnes dispositions ne leur permirent pas de se refroidir. Ils poussèrent vivement le duc

d'Orléans à se déclarer dès le landemain dans le parlement. Les choses étaient arrivées à un tel point de maturité qu'il ne pouvait plus reculer. « L'inaction serait pour Monsieur honteuse, s'il laissait les princes dans les fers après avoir traité avec eux, et en même temps périlleuse, sHl laissait les moyens au cardinal de leur faire croire qu'il aurait été le vé- Iritable auteur de leur liberté. » Monsieur ne céda point. L'at- 'taque avait commencé à huit heures; à minuit elle durait encore. Il fallut faire avancer la réserver. C'était Madame, qui donna avec impétuosité. Le prince ne battit pas en retraite ; il s'écria que s'il allait au parlement se déclarer contre la cour, le cardinal pourrait emmener le roi. Cette lutte aboutit à june transaction.

On décida que le lendemain le coadjuteur ferait, au nom et de la part de Monsieur, la déclaration en faveur des princes. La tactique du duc d'Orléans n'était pas compliquée dans cette circonstance. Retz fournit une explication très claire et qui n'a pas vieilli. « Le raisonnement de Monsieur était qu'il ancrait l'honneur et le fruit de ma proposition si elle réussissait, j et que si le parlement se contentait de la réponse de la reine ,il en serait quitte pour expliquer ce que j'aurais dit de sa ipart, c'est-à-dire par me désavouer un peu honnêtement. »

Retz courut toute la nuit, à l'effet de préparer la séance du j parlement et d'avertir, suivant une expression heureuse, « que Von grondât contre la réponse de la reine. » Le lendemain les enquêtes ouvrirent l'audience par un murmure sourd qui présageait des orages. Le premier président annonce que le garde des sceaux demande un ou deux jours pour l'expédition et la déclaration royale. A ces mots Viole signale le piège. On veut amuser la compagnie avec des délais. Les deux Frondes sont agitées par ce soupçon ; au milieu de l'effervescence générale, le coadjuteur fait signe du bonnet, le calme renait par enchanitement ; il déclare alors qu'il vient au nom et d'après les ordres de Monsieur, communiquer la résolution du prince de se joindre à la compagnie, afin de contribuer à la liberté de Condé. f « L'effet de ce discours fut étourdissant ; les plus sarjes furent ' aussi fous que le peuple, le peuple me parut plus fou que

jamais. » Ces démonstrations étaient nécessaires pour rassurer Monsieur, qui, suivant une métaphore très colorée de Madame, « avait accouché toute la nuit bien plus douloureusement qu'elle n'avait jamais accouché de tous ses en(ants. » Ret/5 nous le montre sous un aspect vraiment comique, c'est une scène à jouer ou à peindre. Il le place dans sa galerie au millicu de trente ou quarante conseillers qui « l'accablent de félicitations. Il les accueille auec un sourire de prince, il les prend tous à part les uns après les autres pour se bien informer et assurer du succès, et à chaque éclaircissement qu'il en tire, il diminue le bon traitement qu'il a fait tout le matin à monsieur d'Elbeuf. » Et quand il est convaincu de son triomphe, il ne le regarde plus et il « embrasse Retz cinq ou six fois devant tout le inonde. » Au milieu de ses épanchements, Letellier vient malencontreusement lui demander de la part de la reine, s'il, avoue ce que le coadjuteur a dit en son nom au parlement : « Oui, répond-il, je Vavoue, et j'avouerai toujours tout ce qu'il fera et tout ce qu'il dira jjour moi. »

Cette protestation d'indépendance ne l'empêche pas un moment après de refuser à Madame de faire fermer les portes de la ville, pour s'opposer à l'enlèvement du roi par le cardinal. Cependant Monsieur n'épargnait pas Mazarin. Retz fut chargé de communi(iuer au parlement l'injurieuse comparaison tirée de la révolution d'Angleterre. Il y eut alors un déchaînement de fureur. Les plus doux demandèrent son éloignement. La cour fut attéréc par cette révolte parlementaire.

Le duc d'Orléans grandissait dans sa résistance. Il refusa de recevoir le cardinal et il refusa même de recevoir la reine. Il était évident qu'il sortait de sa nature. Le coadjuteur seul était capable d'opérer ce miracle.

Anne d'Autriche essaya de se venger. Une députation nombreuse de la cojiipagnie, fut appelée au Palais-Royal. La reine lui annonça d'abord que le maréchal de Gramont était parti pour délivrer les princes, puis elle changea le garde des sceaux d'expliquer le motif de la convocation. La comédie au

temps de la Fronde se glissait partout. Châteauneuf joua l'enrhumé et parla si bas que personne ne l'entendit.

Duplessis lut alors un sanglant manifeste contre le coadjuteur. La reine se plaça derrière le lecteur et, dans son ardeur impatiente, acheva les mots. Retz était présenté sous les traits les plus noirs; il avait commis tous les péchés capitaux, c'était un méchant et dangereux esprit (le mot était de la reine), le pernicieux conseiller de Monsieur, il voulait mettre l'Etat à feu et à sang par suite du refus du chapeau. Cet acte d'accusation était « assez propre à grossir la nuée que l'on voulait faire fondre sur moi en la détournant de la tête de Mazarin. » La reine fit sonder les députés; le moment était opportun, le coadjuteur n'était pas là pour se défendre. Servien trouva le premier président bien disposé, parce qu'il craignait que Condé une fois libre, ne s'unît avec Monsieur et les Frondeurs. « Ménardeau poussa jdIus loin ses espérances et celles de la cour, et l'assura qu'il ouvrirait l'avis de donner, sur une plainte aussi authentique, commission au procureur général d'informer contre moi. »

La rentrée de la députation est reproduite d'une manière saisissante dans la relation du coadjuteur. C'est un compte rendu plein de cette sève littéraire qui fait circuler la vie à travers les choses du passé. Elles s'animent alors et respirent, on sent leur souffle, on entend les murmures et les frémissements du parlement.

Le premier président affecta de commencer la séance par la lecture de l'écrit dirigé contre Retz. « Il crut qu'il surprendrait ainsi les esprits. Il réussit sur ce point. La surprise parut sur tous les visages. » Le coadjuteur lui-même est surpris quoiqu'il fut préparé. Il avoue que la forme de la machine ne lui était pas venue dans l'esprit. Lui, le grand machiniste, est surpassé; mais, à la première vue, en connaisseur expérimenté, il comprend le jeu, la combinaison, le but de cette invention. Il en saisit tous les ressorts. « M. le premier président se tourna froidement à gauche et dit : Votre avis, monsieur le doyen ? » Cette manœuvre de Mole n'échappe pas aux regards éveillés du coadjuteur qui traduit sa pensée avec énergie.

a Ménardeau qui deva.it ouvrir la tranchée eut peur de la salve qu'il appréhendait du côté de la salle. » Il avait traversé à son retour du Palais-Royal une si grande foule de peuple, entendu tant d'acclamations pour la Fronde, tant d'imprécations contre le Mazarin, que son courage s'évanouit. 11 ne fit que des lamentations sur les discordes de l'Etat et de la maison royale. Le désarroi régnait dans la compagnie. « On proposa de faire des prières de kO heures, l'affaire des princes qui était à l'ordre du jour, fut oubliée. » Le coadjuteur redoutant ce désordre des esprits, résolut de ramener à son véritable sujet la délibération qui s'égarait en discours confus. Il se plaignit de l'indignité de << cette paperasse ^k II dit avec mépris c'est im libelle, une satire, une saillie de la fureur du cardinal, et pour frapper l'imagination de l'auditoire, il évoqua Tantiquité, toujours la bienvenue à cette époque, et il cita un fragment d'un auteur ancien. C'était un artifice oratoire, il venait de composer ce passage « d'un latin le plus pur et le plus approchant qui fût en son pouvoir. » Il conclut en proposant de supplier le roi de délivrer les princes. Son avis passa tout d'une voix.

Mole change alors d'attitude et de langage avec une souplesse surprenante chez lui. Il emprunte à l'arrêt sa force et sa vigueur pour parler de la nécessité du renvoi du cardinal, et après ce détour habile et fin, il arrive à Monsieur et s'etïorce de l'entraîner à l'entrevue que la reine lui demande.

Mole s'émeut, il verse des larmes; Monsieur est ébranlé, les gens du roi sont mandés. Retz, ce grand peintre, entoure l'avocat général Talon d'une auréole resplendissante. Il fît une des plus belles actions qui se soit jamais faite en ce genre. « Je n'ai jamais rien vu ni lu de plus éloquent. Il invoqua les mânes de Henri-le-Grand, il recommanda la France un genou en terre à saint Louis. »

L'émotion fut forte, profonde, générale.

Les clameurs des enquêtes tombèrent. Mole profita de l'émotion de la compagnie pour revenir sur Monsieur qui, touché, faillit se rendre à discrétion, mais le vigilant coadjuteur intervient à t.emps et s'écrie qu'il ne s'agit pas de savoir si Monsieur irait ou n'irait pas au Palais-Royal, puisque son refus avait été

manifesté plus de vingt fois, mais qu'il faut seulement délibérer sur la forme des excuses à présenter à la reine. Le duc d'Orléans s'empressa de se ranger à l'avis de son conseiller.

Le voyage de Gramont annoncé par la reine n'avait été qu'un leurre et n'aboutit qu'à une visite sans résultat. Anne d'Autriche avait espéré pendant le délai, regagner le duc d'Orléans. »« Le pauvre maréchal, avec les meilleures intentions du monde, joua un des plus ridicules i)efsonnages qu'homme de sa qualité ait jamais joué. »

Le vide se faisait visiblement autour de la cour La noblesse dans une nombreuse assemblée, déclara s'unir au duc d'Orléans. Les gens du roi rapportèrent à la compagnie la réponse de la reine aux remontrances. Elle était évasive sur la liberté des princes, et négative sur l'éloignement de Mazarin, Elle refusait au parlement le droit de s'occuper de ses ministres. Ce langage hautain, impérieux, qui n'était plus de saison, blessa la compagnie. Le premier président reçut toutes les bourrades imaginables à cause de sa mollesse. Le parlement décida d'envoyer une nouvelle députation, et ordonna aux maréchaux de France de n'obéir qu'à Monsieur, en sa qualité de lieutenantgénéral du royaume.

Ce jour là, le 6 février, à 11 heures du soir, on vit un homme enveloppé d'un long vêtement sortir avec mystère du Palais- Royal et s'éloigner à pas précipités. C'était le cardinal Mazarin. Il fuyait devant la haine de ses adversaires et allait à quelques lieues de Paris, à Saint-Germain, n'ayant d'espoir que dans le dévouement d'une femme, mais cette femme était Anne d'Autriche.

Retz, qui a surpris tous les secrets de l'art d'écrire, sait tirer de ce départ un effet inattendu. Il se substitue au cardinal et détourne à son profit Témotion du lecteur. Au milieu de cette nuit mémorable, Gueménée et Béthune, gentilshommes écervelés et bavards, tombent inopinément chez le coadjuteur, lui apprennent la grande nouvelle et le prient de passer dans une pièce retirée.

Chandenier, capitaine des gardes, demandait un entretien secret. « A ce nom, je les C7ms fous à lier et à mener aux petites

maisons. » C'était en effet un personnage peu rassurant par la nature de ses fonctions, au moment où la reine irritée pouvait flaire arrêter son ennemi le plus déclaré. En outre, sa visite était insolite. Retz l'avait perdu de vue depuis les premières années du collège. Ancien serviteur de Richelieu, il s'était attaché au service de la cour. Le premier mot de Chandenier est alarmant par son ambiguité « Monsieur le coadjuteur^ êtesvous serviteur du roi ? » Retz se recommande alors non pas à tous les saints, mais à tous les braves et fidèles gens qui remplissaient son antichambre, et il s'écrie: « Je suis au roi comme vous, et moi, comme vous aussi contre le Mazarin, pour -la cabale, cela s'entend. Je lui saute au cou, lui demande son amitié, et j'ajoute qu'il trouvera bien dans la place, auprès de la reine, des moments à donner de bonnes bottes au Sicilien. »

Le premier président s'était encore présenté chez Anne d'Autriche qui, persévérant dans la pensée de séduire Monsieur, insista sur la nécessité d'une conférence avec lui, avant de faire connaître sa réponse. Mole rendit compte au parlement de sa mission.

Monsieur fut inébranlable dans son refus.

L'emportement de la compagnie fut extravagant. Il y eut des voix pour ordonner qu'il n'y aurait plus de favoris en France. Retz n'entend pas de cette oreille-là et blâme la folie de cette proposition. On adopta l'avis de Monsieur qui fut de faire expliquer la reine « sur la qualité de l'éloignement de Mazarin » et de presser la liberté dès princes.

Anne d'Autriche montra son opiniâtreté en réclamant la présence du duc d'Orléans à un conseil des grands du royaume, tenu au Palais-Royal. Elle s'attira un nouveau refus, malgré sa promesse de l'éloignement à perpétuité du cardinal.

Le parlement informé de cette, déclaration ne se la fît pas répéter deux fois, et ordonna à Mazarin de sortir du royaume dans la quinzaine avec tous ses parents. Passé ce délai, permis à tous de lui courir sus.

Le coadjutcur devait être triomphant, son ennemi était en fuite, et laissait vacante une place qui avait bien des charmes !

Mais était-on jamais tranquille dans la politique de la Fronde ? Le départ du roi était .une éventualité inquiétante.

Retz est une nuit brusquement réveillé par un messager de Monsieur, qui le demande en toute hâte. Il compose sur sa visite nocturne au LuxemIiourg,'unc narration dont la couleur vraisemblable plaît et séduit. M"^ de Chevreuse assise sur un coffre dans rantichambrc, semble guetter l'arrivée du coadjuteur qu'elle avait fait, de son côté, prévenir par un petit page.

Elle lui apprend qu'elle a instruit Monsieur de la sortie prochaine du roi et que 'Monsieur est peu disposé à agir. Retz décrit plaisamment l'indécision du prince^ qui ne parle plus que par monosyllabes, lui ([ui a la parole si facile. « Vous l'aviez bien dit! que ferons-nous ! Il n'y a qu'un parti, répliqua le conseiller, qui est de se saisir des portes de Paris. Le moyen à Vheure qu'il est! » On ne peut tirer de lui autre chose que l'envoi du capitaine de ses suisses chez la reine, afin de la supplier de réfléchir aux suites de son projet.

Vaillante comme une princesse de Lorraine, Madame écrit un ordre au coadjuteur de faire prendre les armes. Monsieur lui arrache le papier des mains! Madame sans se troubler répète l'ordre verbalement : « Monsieur le coadjuteur, s'écrie le duc d'Orléans, vous connaissez le parlement, je ne veux pas me brouiller avec lui. » M"^ de Chevreuse sort en lui lançant cette provocation : « Je vous défie de nous brouiller avec lui autant que vous l'êtes avec moi. »

Retz a bientôt organisé la défense. Beaufort et le maréchal de la Mothe montent à cheval, la milice bourgeoise fait des patrouilles.

Le trait suivant peint l'époque et l'exaltation publique. La femme d'un capitaine de la milice, se jette en jupe dans la rue, fait battre le tambour et garde la porte Saint-Honoré,

L'officier du duc d'Orléans remplit sa mission. « Il trouva le roi dans le lit, et la reine dans les 2'ileurs. Elle le chargea de dire à Monsieur qu^elle n'avait jamais jwnsé à emmener le roi et que c'était une pièce de ma façon. »

Restait une matière délicate à régler, c'était de faire agréer ,au parlement les mesures violentes qui mettaient le Palais-

Royal en état de siège. Il n'y avait « rien de plus contraire aux formes du i^àlais que d'investir la demeure du roi. »

La réflexion est vraie, et ce qui ne la gâte pas, elle est piquante. Le coadjuteur était embarrassé autant qu'il pouvait l'être. Il craignait les gens du roi, il craignait le premier président, il craignait surtout Longueil qui, par ses sousmains, était plus dangereux que les autres par leurs déclamations. Dans ce stj'lc simple et léger, qui est sa grâce, il nous dit : « ma première pensée fut daller dès sept heures du matin chez Monsieur, le presser de se lever, ce qui était une affaire, et d'aller âu palais ce qui en était encore une autre « ; mais il comprend l'inconvénient de laisser soupçonner à la compagnie qu'il n'avait pas d'ordre positif du duc d'Orléarfs, et il trouve plus habile de charger Nemours dentrainer Monsieur au parlement. Il reproduit l'aspect de cette séance à nous faire illusion. Mole ouvre de bonne heure l'audience et juge les affaires ordinaires. La tristesse paraissait dans ses yeux, et « cette sorte de tristesse qui touche et qui émeut, parcequ'elle n'a rien de l'abattement. » Enfin Monsieur parait et annonce l'expédition des lettres de cachet pour la délivrance des princes. Retz qui aime les métamorphoses nous produit un Mole poussant de profonds soupirs, et un Gaston d'Orléans sans peur. « Monsieur le prince est en liberté, et le roi, le roi notre maître est prisonnier, dit en gémissant le premier président. — Il Vêtait entre les mains de Mazarin, mais Dieu merci, il ne l'est plus s'écrie Monsieur d'une voix forte et résolue. Les enquêtes répondent comme par un écho : Il ne l'est plus! il ne l'est plus! » c'était l'cscopetterie des enquêtes, dont le bruit chatouillait aussi agréablement l'oreille de Monsieur, que les acclamations qui l'avaient salué dans les rues et dans la salle du palais.

Le cardinal, avant de quitter la France, tenta un coup desespéré. Il se rendit le 13 février au Havre et annonça aux princes leur liberté. Condé le reçut en grand seigneur, l'invita à sa table, et l'accompagna à la sortie d'un long éclat de rire. Retz se moqua aussi de la démarche de Mazarin et l'appela un « pas de ballet. »

Monsieur qui n'avait plus peur, alla voir la reine, à la nou-

velle de la sortie de prison des princes. Le coadjuteur, toujours malin, retrace cette entrevue d'un seul trait de plume. « On ne reparla de rien et la conversation fut courte. »

Monsieur alla au-devant des princes sur la route de Saint- Denis, les prit dans son carrosse, où se trouvaient le coadjuteur et Beaufort, et les conduisit au Palais-Royal. On soupa ^u Luxembourg, où la santé du roi fut bue avec le refrain : « point de Mazarin. »

Le f)euple faisait des feux de joie, on se serait cru à la Saint- Jean. Ce fut une répétition des démonstrations bruyantes dont on avait salué Tarrestation de Condé.

Le parlement donna aussi sa fête à l'occasion du retour des princes, mais à sa mode. La délibération s'anima sur l'exclusion des étrangers du conseil. Le bonhomHiie Broussel, qui allait toujours plus loin que les autres, émit l'avis de comprendre dans la déclaration, tous les cardinaux, parce qu'ils font serment au Pape.

Le premier président qui avait étudié Retz, et le connaissait par cœur, admira le bon. sens du bonhomme, et adopta son sentiment gallican.

La compagnie se laissa entraîner à cette opinion, et manifesta son approbation « par des voix confuses ». Condé avec sa pétulance accoutumée, fit paraître sa joie et s'écria : « voilà un bel écho! » Toutes ces manifestations retentirent douloureusement dans le cœur du coadjuteur. Il en comprit la signification hostile, et se sentit atteint dans ses aspirations ambitieuses. Retz, en ces rencontres fâcheuses, ne manque jamais de cacher ses blessures sous le manteau du panégyrique. Il prétend que sacrifiant sa personne à son devoir, il rejeta alors une excellente occasion de « brouiller les cartes et d'embarrasser le théâtre dune façon qui n'eût pas permis au premier président de s'égayer à ses dépens. »

La cour avait envoyé dire à la noblesse assemblée pour la défense de ses privilèges de se séparer, sous la promesse du roi, de convoquer les états-généraux au mois d'octobre. Le parlement était dans cette question du côté de la cour et tout disposé à la seconder par ses arrêts.

Il ne tenait qu'à Retz de mettre la réunion des grands du royaume sous la protection de Monsieur, « qui était très emjjorté ». Si le duc d'Orléans eût exécuté sa résolution, la reine échouait dans son projet de diviser les princes du sang, car l'éclat de l'action de Monsieur, aux premiers jours de la liberté de Condé eût « entraîné l'obligé dans le parti du libérateur » , et le coadjuteur ajoute ces réflexions bien justes : « Le temps donne des prétextes, il donne même quelquefois des raisons qui sont des manières de dispense pour les bienfaits, et h n'est jamais sage dans leur nouveauté d'en presser la méconnaissance. »

Mais si Monsieur passait dans le camp de la noblesse, il déclarait la guerre au parlement, ou retombait dans les intrigues et les subdivisions de parti. Voilà pourquoi Retz décida le duc d'Orléans à marcher sur le même terrain que la compagnie. Satisfait de ses deux victoires, l'éloignement de Mazarin et la délivrance des princes, il ne demandait qu'à se reposer sur ses lauriers, et à rentrer de la « meilleure foi du monde, dans les exercices purs et simples de sa profession », s'il plaisait à la cour et à Condé de croire à ces paroles désintéressées. Pos-u sant l'exaltation pour la paix publique jusqu'au martyre, il se rangea à l'avis de Broussel.

Le coadjuteur ne se préoccupa pas de la perspective des états généraux. Le parlement y était, par nature, opposé, Condé ne pouvait les souffrir, car la faiblesse de Monsieur était incapable de diriger une machine de cette étendue.

Retz était très inquiet des symptômes alarmants d'une brouille entre la Fronde et les princes. Il lui tardait de savoir la vérité, et il se rendit chez M"* de Chevreuse qui r-ecevait presque tous les soirs à son souper, le prince de Conti, très empressé dans ses adorations, très épris de la beauté de sa fiancée. Il commença son discours par une tirade sur le mariage projeté, « e//e ne devait pas le courre mais l'attendre ». Il exposa ensuite ses doutes et ses craintes à l'égard des dispositions de Condé pour la Fronde, et il ajouta qu'il avait un moyen sûr, infaillible de connaître le fond du cœur du prince, c'était de Tautoriscr, lui Retz, au nom de sa mère et au sien, -de rendre

au vainqueur de Rocroy les paroles échangées, si le mariage ne convenait plus à ses vues.

Retz, indigne d'être l'ami de M"^ de Chevreuse par l'indélicatesse de son langage, se permet de dire ici « qu'elle donna dans son sens, parce qiCelle n'en avait jamais d'autre que celui de Vhomme qu'elle aimait, » et il ajoute avec sa vanité étourdie, « M"* de Chevreuse y tomba parce que la lumière naturelle lui faisait toujours prendre avec avidité ce qui était bon. Je fis mon ambassade à M. le prince. Je mis entre ses mains la prétention de mon chapeau, j'y mis le mariage de M"« de Chevreuse. Il s'emporta,- il jura, il me demanda pour qui je le prenais ! Je sortis persuadé, et je le suis encore, qu'il avait toute Vintention de l'exécuter. »

Le coadjuteur qui ne rédige pas le journal des audiences du parlement, ne suit pas les mouvements de la compagnie dans ses escarmouches contre la cour et contre ceux qui essayaient de porter la main sur ses prérogatives. Il parle seulement de cette levée en masse des parlements qui poursuivirent Mazarin de lieu en lieu, et le repoussèrent jusqu'à Briihl, au bord du Rhin.

Retz nous fait voir les ressorts qui sont sous le théâtre et qui font agir la reine. Nous voici encore dans les intrigues, nous n'en sortons guère. Anne d'Autriche, au moment où elle entamait des négociations avec Condé, mettait son émissaire, le maréchal du Plessis, en rapport avec le coadjuteur. « Il me parla sans façonner de la part de la reine. » Elle l'avertissait par bonté du péril qu'il courait à l'heure où M. le prince traitait avec elle. Elle s'arrêtait dans ses confidences, parce qu'elle n'était pas assuré des dispositions du coadjuteur. Il répondit que pour lui il ne douterait jamais des paroles de la reine, mais que la rupture de Monsieur avec Condé, n'était possible à cause des engagements, que si les faits étaient de nature à être publiés. La reine aigrie de cette réponse raisonnable, dit au maréchal : « Il veut périr, il périra ! »

Monsieur le prince était en bonnes mains, entre les mains de Servien cl de Lyonne. Ces négociations habiles faisaient briller à ses yeux le gouvernement de la Guiennè, et celui de Provence

pour son frère, en échange de ceux de Bourgogne et de Champagne.

La Rochefoucault avait sa part, Blaye et la lieutenance générale de Guienne, la position d'Anne d'Autriche s'afïermissait dans le gouvernement de la régence. Les instructions que Mazarin lui adressait de son exil, soutenaient son courage et éclairaient son esprit. Elle avait gardé auprès d'elle ses anciens conseillers, les fidèles du cardinal, et épiait l'occasion de se débarrasser du garde des sceaux, l'allié de la Fronde. Le 3 avril, la reine apprend à monsieur qu'elle a rappelé Chavigny. Monsieur qui haïssait mortellement ce confident de Condé, se plaint de n'avoir pas été consulté. Elle lui répond fièrement qu'il avait fait bien d'autres choses sans elle. Elle couronne le coup d'état en enlevant les sceaux à Ohàteauneuf, qui est remplacé par Mole. Elle donne la présidence du conseil au chancelier Séguier. Monsieur, blessé au vif de ces changements significatifs, assemble les chefs des deux Frondes. Les plus enragés, les Montrésor, les Brissac, les Chaulnes, veulent faire redemander par le peuple, de la part de son altesse royale, les sceaux de Mole. Retz goûte la proposition, et en confie l'exécution au capitaine des gardes de Monsieur. Beaufort et lui se tiendraient sur le quai, « pour contenir le peuple, qui n'avait besoin que de brides, partout où le nom de Monsieur paraissait. » Alors se passe une scène incroyable. Beaufort interrompt le discours du coadjuteur par de vives interpellations ! « J e parlerai pour moi, Monsieur, quand j'opinerai, jjourquoi m'alléçiuer? » « Je faillis tomber de mon haut. » Nous comprenons la surprise de Retz, en voyant Beaufort se séparer de lui et combattre son avis. Nemours et Larochefoucault, devenus doux comme des agneaux, témoignent de leur horreur pour le sang répandu. Condé se jette avec ironie dans la discussion, dit qu'il n'entend rien à la guerre des rues et qu'il n'en aime pas les projectiles. Monsieur est abattu par cette scission entre les deux chefs de l'ancienne Fronde, et on décide qu'on restera dans l'inaction. Ce changement à vue de Beaufort était l'ouvrage de M""® de Nemours, sa sœur bien-aimce, qui, par ses larmes plutôt « que par ses raisons, l'avait obligé à ne point se séparer de-M. de

NemourSj quiétait inséparable de M. le Prince. Cette conduite lui porta malheur, il tomba tout à coup à rien. »

Lecoadjuteur, qui se remettait des surprises, entraîna le duc d'Orléans dans la chambre de Madame, où la duchesse de Chevreuse et sa fille attendaient l'issue de la délibération. Nous nous trouvons maintenant dans le petit comité delà Fronde et nous sommes témoins d'un débat curieux. Retz demande deux heures à Monsieur pour faire prendre les armes à la milice, et montrer son pouvoir absolu sur le peuple. L'énergie de Madame éclate à cette proposition belliqueuse. « Elle pleure de colère, à la vue de l'Iiésitation de son mari. Elle le presse, elle Vébranie et le force à s'écrier : mais si nous prenons cette résolution., il faut les arrêter tous à cette heure, et eux, et mon neveu de Beaufort. — Ils sont allés dans le cabinet des livres, répond M"« de Chevreuse, attendre votre altesse royale, il n''y a qu'à donner un tour à la clé, pour les y enfermer. J'envie cet honneur au vicomte d"hostel (capitaine des gardes). Ce sera une belle chose qu'une fille arrête un gagneur de batailles. Elle fit un saut en disant cela pour y aller. »

C'était marcher trop vite pour Monsieur, et Retz le fait sentir avec une finesse d'expression qui est un des attraits de son esprit. L'impétuosité de M"^ de Chevreuse lui approcha d'abord toute l'action. « Ji n'y a rien qui effraie tant une âme faible. » Retz dans son dépit des ajournements perpétuels de Monsieur, le montre alors se mettant à siffler, ce qui n'était jamais un bon signe, et s'en allant rêver dans une croisée.

Ces pages distinguées sont marquées aux armes d'un écrivain de grande race. Il nous place, pour ainsi dire, dans un observatoire, où muni d'un excellent instrument d'optique, nous suivons sur le firmament de la Fronde, les mouvements éloignés des planètes entourées de leurs satellites. Nous distinguons aussi les nébuleuses et les étoiles filantes. Nous pouvons prédire une éclipee de soleil, celle de Condé, et les prochaines perturbations de ce ciel orageux; par exemple, la rupture du mariage de Oonti, nous ne sommes pas surpris d'en voir la nouvelle tomber comme un aérolithe dans l'hôtel de Chevreuse. Ces dames sont à leur toilette, le coadjuteur y assiste Jionni

soit qui mal y pense). On introduit un personnage à la démarclie embarrassée, à l'air honteux, et multipliant à chaque pas ses salutations. C'est le président Viole, qui vient en ambassadeur faire sa harangue. « Il mangea la moitié de ce qu'il avait à dire. Nous comprîmes par l'autre qu'il venait déclarer la rupture du mariage. M'^^ de Chevreuse répondit galamment, sa fille se mit à rire. »

Il y a des voiles qui sont tissés si finement qu'il est impossible d'en distinguer la trame. La cause de cette rupture est un de ces mystères qui laissent le champ libre aux hypothèses. Ce mariage n'avait été peut-être qu'une stratégie féminine, pour attirer la Fronde et la faire concourir à la délivrance des princes. Il se présentait pour le rompre un prétexte et une raison. Le prétexte était moral et tiré de la liaison publique de M"' de Chevreuse avec le coadjuteur.

La raison était politique. La maison de Condé voulait alors donner des gages de fidélité à la reine, que cette alliance tourmentait. Ce fut une faute capitale, elle pesa sur la vie de M. le prince et l'entraîna dans les misères et les désastres de la guerre civile, tandis que les Frondeurs faisaient leur paix avec Anne d'Autriche, à ses dépens. ^

Anne d'Autriche avait réussi à détacher Condé de la Fronde, en l'amusant par des promesses brillantes et mensongères, qu'elle n'avait jamais eu la moindre pensée de tenir. Le prince s'était livré avec armes et bagages à une ennemie implacable qui allait, lui faire payer cher son imprudence. Il s'agissait maintenant de manœuvrer du côté de Monsieur, et de le reprendre sur le coadjuteur, qui semblait affaibli par la défection de Beaufort.

Monsieur changea tout à coup à vue d'œil. Il se levait de fort bon matin, c'était un symptôme fort grave, il était si paresseux! Il avait l'air consterné, autre symptôme alarmant, car, avec ses habitudes de dissimulation, il manifestait rarement ses inquiétudes. Il avait des conférences avec les affîdés de la cour, et ceux-ci sortaient rayonnants de son cabinet. Un billet de Madame à la duchesse de Chevreuse signalait les dangers que causait le coadjuteur, par la pression exercée sur Monsieur.

Retz, averti, improvise lestement son plan de défense; il résolut de simuler une retraite, en se réfugiant au cloître Notre- Dame.

Il alla chez le duc d'Orléans et lui fit part de son projet. A cette nouvelle, un éclair de joie brilla dans les yeux de Monsieur, et cependant il lui prodigua les protestations les plus affectueuses, il désira conserver un commerce secret avec lui. Il le conduisit chez Madame pour recevoir en sa présence des conseils sur la conduite qu'il avait à tenir. Retz l'exhorta à se réconcilier avec la cour, à la seule condition que les sceaux fussent enlevés à Mole. Il affirme que dans cette circonstance, il ne cède pas à Tanimosité. Mais ce conseil ressemble plutôt à un solde de compte; il devait au moins au premier président un reliquat; en souvenir de la proposition Broussel. Madame, dont la patience n'était pas la vertu, reprit tout d'un coup : « Et de CliELvigny vous n'en dites rien ! Non, madame, lui répondis-je, parce qu'il est très bon quHl demeure, la reine le hait mortellement, il hait mortellement le Mazarin. L'on ne l'a remis au conseil que pour plaire à M. le prince. Voilà deux ou trois grains qui altéreraient la composition du monde la plus naturelle. Laissez-le, madame, il est admirable pour Monsieur. » Retz avec son habitude de causerie, intercala au milieu de ce récit une petite anecdote sur Chavigny. qui peint le caractère de ce prétendu fil» de Richelieu. Il était alors chancelier de Monsieur, « il traitait si familièrement son maître, qu'un jour 'il lui fit tomber un bouton de son pourpoint en lui disant : je veux bien que vous sachiez que M. le cardiiial vous fera sauter quand il voudra, comme je fais sauter ce bouton. » Et Retz ajoute gaîment : « Vous voyez que Madame n'avait pas tout à fait tort de se ressouvenir de M. de Chavigny. » Les sceaux furent retirés à Mole.

Retz se rendit du palais d'Orléans à l'hôtel de Condé, pour prendre congé des princes. Conti le reçut le sourire sur les lèvres et l'appela a bon père e?"mife ». M"'® de Longueville qui - était dans ses langueurs, ne prêta aucune attention à cette visite. « M. le prince en conçut la conséquence, et je vis claire-

jnent que ce pas de ballet l'avait surpris. M*"« la palatine en observa mieux que personne la cadence. »

Retz se relire donc au cloître Notre-Dame. Ermitage politique à l'aspect militaire, défendu par une forte garnison de gentilshommes et gardé extérieurement par des officiers écossais postés dans les maisons voisines. La milice du quartier était préparée à prendre les armes au premier signal. Retz attendait ainsi avec calme a le chapitre des accidents. » Il ne voyait plus que des chanoines et des curés, et n'allait que de nuit à l'hôtel de Chèvreuse. Cet accès de dévotion égayait le Palais-Royal et les princes. Il avait dans sa retraite, en apparence si religieuse, introduit un innocent passe- temps, le goût des oiseaux. Cette occupation pastorale fit naître un proverbe : « Le coadjuteur siffle ses linottes ». Ce ridicule lancé à Retz ne le tuait pas dans le public. Il y était fort bien et d'autant mieux que tout le monde y était fort mal. Il manie la plume comme une épée, et il écrira en style de rafïiné : » Je donnais des bottes à M. de Beaufort qui ne les parait pas avec toute l'adresse qui y eût été nécessaire. » Les nouvelles lui arrivaient des côtés les plus opposés de Monsieur et de Châteauneuf, des habitués de paroisse et des mendiants; il pouvait dire aux rieurs : Vous ne rirez pas les derniers.

Mazarin qui avait toujours le regard fixé sur la France et sur la reine et qui les confondait avec grandeur, dans une même aff'ection, surveillait les mouvements de Condé, dont les prétentions prenaient des proportions inquiétantes pour le sceptre du jeune roi. Maître du midi, avec des commandements et des places de sûreté en Bourgogne et en Champagne, ne pourraitil renouveler le rôle terrible de ces grands vassaux de la féodalité, et se poser sur la tête la couronne d'Aquitaine en disant avec audace au monarque : « qui t'a fait rpi ? »

Mazarin signala à la reine le précipice où Condé menait la monarchie. Il lui désigna le coadjuteuf^ comme le seul homme capable de sauver l'Etat. Anne d'Autriche s'empressa d'écouter la voix d'un ami si dévoué et si expérimenté.

A minuit, un carrosse s'arrête aux portes de l'archevêché ; dHostel entre suivi de son frère le maréchal de Plessis, qui se

précipite dans les bras du bon ermite et' s'écrie : « Je vous salue comme notre ministre » ; cette salutation imprévue provoqua un sourire d'incrédulité. « Non^ je ne raille point, il ne tiendra qu'à vous que vous le soyez. La reine, me vient de commander de vous dire qu'elle remet entre vos mains sa personne, celle du roi son fUs, et sa couronne. » Et le maréchal joignant le geste à la parole, tire de sa poche une lettre de Mazarin qui, après avoir énuméré tous les dangers du traité avec Gondé, déclare qu'il ne veut pas rentrer en France par le chemin du déshonneur et qu'il « aime mieux être toute sa vie mendiant de porte en porte, que de consentir ace que la reine diminue l'autorité royale ». Retz s'écrie : « Je n'ai jamais vu une aussi belle lettre. » On croirait entendre l'exclamation passionnée d'un amateur d'autographes. Alors il le nomme avec respect le cardinal, ce n'est plus à ses yeux le Mazarin, il ne le déchire plus, le dédain a cédé la place à l'admiration, il se prend à la glu de ces paroles : « Vous saviez, madame, ciue le plus capital ennemi que j'aie au monde, est le coadjuteur. Servezvous-en, madame, plutôt que de traiter avec M. le prince, aux coîiditions qu'il demande. Faites-le cardinal, donnez-lui ma place, mettez-le dans mon appartement. Enfin tout, madame, plutôt que d'accorder à M. le prince ce qu'il demande, s'il l'obtenait, il n'y aurait plus qu'à le mener à Reims. »

Retz au milieu de ces offres séduisantes, n'accepte que le cardinalat. « Il n'est pas même, répond-il, de la dignité de la reine, d'élever au ministère un homme encore tout chaud et tout fumant de la faction. » Mais, riposte avec une brusquerie militaire le maréchal, « il faut quelqu'un jjour remplir la niche. » Prenez le vieux Châteauneuf. — Mais c'estvotre plus cruel ennemi. Souvenez-vous de Fontainebleau,ct du mémoire envoyé au parlement; c'est son ouvrage. Si nous vous le mettons dans les mains, que ferez-vous ? — « En ce cas j'abandonnerai Châteauneuf. » En ce moment, le maréchal fait une manœuvre habile et se replie derrière Monsieur qu'il démasque, et montre ainsi à Retz qu'il est abandonné. Le coadjuteur reçoit ce coup avec une feinte résignation ; un léger sourire qui effleure ses lèvres aurait pu le trahir. « Comme il vit que je m'étais re-

fermé, après avoir jeté cette petite lueur, il me dit : Il faudrait que vous vissiez vous-même la reine. » Retz tombe alors dans une rêverie profonde et semble oublier son interlocuteur.

Celui-ci, impatiente, jette sur la table un papier! « Tenez, lisez, vous fierez-vous à cela « ? C'est un sauf-conduit de la reine. « Non-, dit Retz, et vous Valiez voiry>. Et dans un mouvement chevaleresque, il baise le papier avec un profond respect, comme s'il eût baisé la main de sa souveraine, et le livre aux flammes en s écriant : « Quand me voulez-vous mener chez la reine? » Et il ajoute avec ce naturel exquis qui lui ^st propre : « Je n'ai jamais vu un homme plus surpris que lemaréchal ».

Retz se rend la nuit au cloître St-Honoré. Il est conduit dans le petit oratoire par le maréchal qui se retire à l'arrivée de la reine. Il devine bientôt qu'elle a plus que jamais le cardinal dans l'esprit et dans le cœur. Il refuse de nouveau le ministère. Anne d'Autriche lui ofïre le cardinalat. Le coadjuteur qui est remis, sait être grand seigneur, et en homme d'esprit répond de Pair le plus empressé et le plus galant qu'il « n'est pas venu pour recevoir des grâces, mais pour les mériter ». La reine accepte avec émotion ce compliment si bien présenté. « Son visage s'épanouit. Et que ferez-vous ? me dit-elle fort doucement ». « Votre Majesté me permet-elle, ou plutôt me commande-t-elle, lui répondis-je, de dire une sottise ? parce que ce sera manquer au respect que l'on doit au sang royal. — Dites, dites, reprit la reine, même avec impatience ». « J'obligerai, Madame, lui répartis-je, M. le prince de sortir de Paris devant qu'il soit huit jours, et je lui enlèverai Monsieur dès demain. « La reine, traiisportée de joie, me tendit la main., en me disant : touchez-là, vous êtes après demain cardinal, et déplus le second de mes amis ». Quel naturel exquis, quelle vérité, et quel mouvement dans tous ces dialogues ! Quel art des nuances, quelle richesse d'ornement. Tout scintille du feu le plus vif. C'est la lumière des pierres précieuses, on est ébloui, on est tenté de tout prendre pour l'étaler aux regards, pour en faire une parure inimitable. Retz sème l'esprit à pleines mains, il le prête, il le donne, il le dépense en gentilhomme vivant sur un revenu princier. Il est merveilleux dans l'analyse des senti-

ments les plus secrets, les mieux enfouis. Il sait animer ses personnages et saisir sur le vif toutes les impressions. La figure d'Anne d'Autriche reflète la nature de ses émotions. Elle pâlit de colère ou rougit de plaisir, sa voix tremble et s'affermit tour à tour, elle a l'insinuation italienne ou la rudesse germanique. La personne complexe d'Anne d'Autriche, la reine et la femme, sont étudiées et mises en relief avec un art infini. Elle bondit au nom de Condé, on sent la reine qui lutte pour conserver intact le dépôt de la royauté. Elle tressaille en parlant de Mazarin, on sent la femme, elle est alors pressante, elle s'irrite de la froide résistance de Retz, puis soudain à un mot aimable, elle s'apaise, elle devient enjouée, douce et confiante. Elle livre ses ministres à la malice de son nouvel ami. Elle appelle Servien et Lyonne « ses deux traîtres » ; elle traite Chavigny de « petit coquin » ; elle admire la folie du coadjuteur qui veut placer dans la niche de premier ministre, Châteauneuf, le plus grand ennemi qu'il ait sur la terre. Elle produit le fameux mémoire écrit, revu, corrigé et augmenté par l'ancien garde des sceaux. « Je le garde, dit-elle, pour le faire voir en tempts et lieu, à sa bonne amie, M»^^ de Chevreuse. Mais à propos de bonne amie, vous en avez une meilleure que vous ne pensez peut-être. Devinez-la? C'est la palatine ». Elle lui explique rapidement la métamorphose de cette ancienne amie de Condé. Voyez-là, entendez-vous avec elle pour tout régler. Le temps presse, M. le prince me brave tous les jours. Le coadjuteur, avec l'impétuosité d'un courtisan, s'écrie : « Devant qu^il soit deux jours, madame, M. le prince ne vous bravera plus ». Il ira au parlement reprendre le terrain que Condé y gagne chaque jour, mais pour le succès de l'entreprise, il sera obligé de né pas épargner Mazarin. Il prend congé de la reine, il s'éloigne, elle le rappelle, elle lui recommande de ménager ce pauvre M. le cardinal. Retz répond par les paroles les plus passionnées. La reine, troublée, le congédie : « Allez, vous êtes un vraidémon. Voyez la palatine. Bonsoir ».

Retz se rend au palais du duc d'Orléans. Il est reçu avec des transports de joie. On le gronde pourtant de son refus du ministère et de l'appartement au Palais-Royal. Vous avez eu tort,

lui dit Monsieur, « la reine est une femme d'habitude. Vous auriez fini par vous insinuer dans son esprit ».

Le coadjutcur fait enfin cette visite tant désirée chez la palatine. Elle lui expose ses ressentiments, l'outrage subi par M"^ de Chevreuse a rejailli sur elle; cela semble à Retz une défaite; mais il trouve une raison plus sérieuse dans le mauvais vouloir de Condé à faire donner la surintendance des finances à La Vieuville, « père du chevalier qu'elle aimait éperdument ». Elle avait maintenant pour cette place la promesse positive de la reine. En femme d'affaires, elle demanda le concours du coadjuteur, qui obtint à son tour son appui pour le chapeau de cardinal.

Quel singulier spectacle que cette politique de la Fronde. Les deux collaborateurs dans l'œuvre de la délivrance des princes, sont à présent associés pour détruire leur ouvrage ; ils défont le soir ce qu'ils ont fait le matin. Le contraste est encore plus frappant quand on voit la palatine écrire une grande dépêche en chiffres à Mazarin, et lui soumettre le plan d'attaques contre Condé. Retz, ce grand amateur de hiéroglyphes, trouve que « c'est une des plus belles pièces qui se soient peut-être jamais faites » ! Le coadjuteur se charge de préparer Paris à « la nouvelle scène qu'il médite ». Il « arrose » le public en répandant les bruits les plus alarmants sur l'état déplorable des affaires, sur les « prétentions immenses^^y de Condé, sur les approches menaçantes de la guerre civile, où les « pauvres Frondeurs » seront « égorgés » comme des moutons. « Ce canevas beau et fort, qui fut mis et étendu sur le métier par Caumartin, fut brodé par moi de toutes les couleurs que je crus les plus revenantes à ceux à qui je les faisais voir ».

Retz, assuré du concours des spectateurs du dehors, prévient la reine qu'il ira le lendemain au parlement. A cette nouvelle, Anne d'Autriche saute au cou'de M"^ de Chevreuse, et lui dit : « Friponne, tu me fais autaiit de bie^i que tu m'as fait de mal ». Que Retz est amusant lorsqu'il prend la plume d'historiographe de la cour ! Comme il sait plaire à cette curiosité studieuse, qui cherche dans la révélation des faits et des paroles, la cause secrète qui fait agir, et la pensée cachée qui fait parler

les personnages de l'histoire. Ces mots d'une familiarité affectueuse et caressante, si en dehors des habitudes d'Anne d'Autriche, montrent combien sa haine contre Condé était profonde. C'est le cri de joie qui annonce que l'heure de la vengeance ne tardera pas à sonner, c'est la première sensation de cette volupté incomparable, que la défaite prochaine d'un ennemi fait éprouver à la femme outragée et bravée.

Condé prenait de jour en jour plus d'empire sur le parlement. Il y attaquait sans relâche le cardinal, qui avait rompu son traité avec Servien et Lyonne. L'absence du coadjuteur lui laissait le champ libre. Il était temps ({ue l'ermite reparût sur la scène du monde, car dans les époques de discorde, les absents ont toujours tort. Ils sont exposés aux commentaires les plus perfides, souvent même aux accusations les plus redoutables.

L'ancienne Fronde et la nouvelle se faisaient une guerre acharnée de pamphlets et de libelles. La prose avait remplacé les vers. Les joyeux refrains, les gais vaudevilles s'étaient retirés devant les lourds plaidoyers. La grosse artillerie avait fait taire les feux de la mousquetcrie. Retz, comme toujours, payait de sa personne, et s'était précipité, tète baissée, au milieu de ces combats de plume. Il lança des défenses et des apologies, dont les titres n'ont rien de piquant, et les fit crier par des colporteurs. Sarrazin ripostait au nom des princes. L'avocat Patin prenait fait et cause pour le coadjuteur. La tourbe des écrivains à" gages fermait la marche. Retz jette un regard méprisant sur tout ce dévergondage d'écritures. Il n'en voudrait sauver que quelques feuillets. La partie n'était pas égale. Les partisans des princes demandèrent une trêve. Cela provoque une heureuse expression du coadjuteur. « Cette suspension de plumes ne se fit qu'après 3 ou 4 mois de guerre bien écJmuffée ». Les frais de cet armistice furent payés par Mazarin ; on ne s'égayait plus qu'à ses dépens. Le coadjuteur se rend au palais avec une escorte de 400 hommes ; voilà l'aspect guerrier de sa rentrée au parlement. Le côté comique pour nous, qui connaissons le dessous des cartes, ne se fait pas attendre. Retz gagne sa place après « une prof onde révérence » à M. le prince. On ne peut pas être plus poli, ou plus perfide. Condé parle avec beaucoup

d'aigreur contre Mazarin. La vieille Fronde se piqua de renchérir sur la nouvelle, qui parut embarrassée. La reine fut enchantée du coadjuteur, et lui témoigna sa vive satisfaction, dans un autre rendez-vous nocturne. Le caractère résolu d'Anne d'Autriche éclate aussi. Elle était décidée à entrer en lutte ouverte avec Condé, « et ne comptait pas pour un grand malheur la guerre civile ». Elle posa carrément à Retz la question de l'arrestation de M. le prince, et le consulta sur les moyens rapides et sûrs pour arriver à ce but. Il proposa de confier l'exécution de ce projet à Monsieur dans son palais. Elle refusa, alléguant la faiblesse du duc d'Orléans, et commanda au coadjuteur de s'entendre avec d'Hocquincourt, qui devait lui communiquer un expédient infaillible. C'était d'assassiner Condé en pleine rue. Le coadjuteur poussa un cri d'horreur à cette révélation, et ce cri fut répété par M""' de Chevreuse. Cette horreur étaitelle bien sincère ? Cette révolte de la conscience était-elle sérieuse chez des conspirateurs de profession, qui n'avaient pas reculé devant l'idée d'un attentat sur le grand Richelieu? La sensibilité d'un factieux ne nous cause aucune illusion. Nous n'y croyons pas. Il y a eu malheureusement trop de sang versé dans ces affreuses guerres de la Fronde, pour admettre que la vie de Condé fut sacrée, même aux yeux du coadjuteur, qui n'avait du prêtre que la robe. L'arrestation au Luxembourg pouvait être ensanglantée, par la résistance énergique du vainqueur de Rocroy. Condé était brave comme son épée, et il eût mille fois affronté la mort, plutôt que de souffrir une nouvelle captivité. Sous le bénéfice de ces réserves, acceptons le récit de Retz pour ce qu'il est, une peinture du caractère d'Anne d'Autriche. On la voit nier un projet que la veille elle avait avoué. On la voit feindre de partager des sentiments qu'au fond elle n'approuve pas ! On l'entend dire à Senneterre, « à propos de rien : Le coadjuteur n'est pas si hardi que je le croyais ». Une dépêche venue de Brûhl, remise par Ondedei, âme damnée de Mazarin, « avait enflammé aisément la bile de la reine, qui était assez naturellement susceptible d'un grand feu ». Elle brûlait de faire arrêter M. le prince, tout en renonçant en apparence « aux voies de sang ». Son terrible antagoniste était sous

l'influence fatale d'ambitieux qui l'entouraient. Il avait déjà cherché de funestes alliances avec l'étranger. Le parlement, poussé par sa puissante main, avait commencé une procédure criminelle contre Mazarin, pour un détournement de neuf millions.

Dans cette situation, la reine, « qui n^ava,it pas lieu d'appréliender la trop grande douceur du cardinal », ne respirait que la vengeance. Montrésor, sur un billet d'elle, fait prier le coadjuteur de se rendre chez lui, sans perdre un instant. Il était quatre heures du matin. Lyonne, qui était parvenu à regagner la confiance de la reine, la reprd'sentait à cette conférence et poussait Retz avec une animosité exagérée, à concourir à l'entreprise homicide d'Hocquincourt. Il remplissait en ce moment le rôle de traître de mélodrame, et était résolu à tout dévoiler à Condé. Nourri des maximes de Machiavel, il disait « que la plupart des hommes périssent, parce qu'ils ne sontqu''à demi méchants ». Retz devina la fourlDcrie de Lyonne, qui croyait que Condé demeurerait à la fin « maître du champ de bataille ». Il comprit qu'il n'avait d'autre intention que de connaître le fond de sa pensée. « Ce qui me l'a toujours persuadé est un certain air, cpœ je remarcpiai et dans son visage et dans ses paroles, qui ne se peut exprimer, mais qui prouve souvent beaucoup vnieux que tout ce qui se peut expliquer ». L'observation était juste, car à dix heures, Condé était instruit de tout.

La trahison de Lyonne nous parait évidente. CependantRetz, qui a pris plus tard des informations auprès de M. le prince, n'en a tiré rien de précis en ce qui touche « Virrégulaxité de cette conduite », et à ce sujet il laisse éclater un mépris superbe, en parlant de certaines oeuvres historiques. « A^e doit-on pas admirer, après cela, l'insolence de ces historiens vulgaires, qui croiraient se faire tort, s'ils laissaient un seul événement dans leurs ouvrages, dont ils ne démêlassent pas tous les ressorts, qu'ils montent ou qu'ils relâchent presque toujours sur des cadrans de collège ».

Mais l'horloge du coadjuteur est-elle meilleure, malgré l'élégance de la forme, la finesse des ornements, et la beauté du travail? Marque-t-elle toujours l'heure vraie? N'est-elle pas

soumise aux variations de l'atmosphère de la Fronde ? Elle avance, elle retarde à volonté, elle se dérange, elle s'arrête même, quand le bruit de son mouvement régulier trouble les récits de l'historien.

Retz trouva la reine très irritée contre Lyonne et Condé. Il combattit ses dispositions « à revenir à la proposition d'Hocquincourt, à laquelle elle donnait toujours un air innocent. » Elle voulait alors faire occuper à la pointe du jour l'hôtel de Condé, a et surprendre M. le prince au lit. »

Il ne s'agissait pas de s'emparer d'un pacifique et timide bourgeois, caché dans son arrière-boutique, au milieu de ses ballots de marchandises ; ou même d'un conseiller au parlement, d'un Broussel, d'un Blancmesnil, tout bardé de droit romain, retranché derrière des sacs poudreux de procédure, et ne pouvant opposer qu'une résistance passive avec le glaive symbolique et émoussé de la loi ! C'était une tout autre entreprise ! Il fallait saisir de vive force l'intrépide Condé, entouré de serviteurs dévoués et éprouvés. C'était un siège meurtrier à tenter, une brèche sanglante à ouvrir l'épée à la main. Tout cela était d'une exécution difTicile et pleine de périls, et dont la fin pouvait être fatale à la reine. Aussi Retz s'écrie avec raison : a Considérez si ce dessein était praticable, sans massacre, dans une maison toute en défiance, et contre Vhomme du plus grand courage qui soit au monde. » Un nouveau personnage apparaît au milieu de cette conférence chez la reine. C'est Ondedei, et l'on ne peut retenir un éclat de rire, en le voyanl^ « habillé en vieux capitaine de cwnédie, et chargé de pilumes comme un mulet. » Il se carre comme s'il portait des reliques. Son langage ressemble à son plumage. C'est le phénix des fous. Il ne parle que de la facilité qu'il y a « à terrasser M. le prince et à rétablir M. le cardinal. » Quelques jours après, la reine s'empresse de communiquer à Retz une autre dépêche de Mazarin, qui adopte la propositiou du coadjuteur et passe sa nomination au cardinalat. La reine est en belle humeur et en lutinerie ; elle taquine le coadjuteur. « Il faudrait remettre votre nomination à la prochaine majorité du roi, pour lui donner plus d'éclat; M. deChâteauneufestde ce sen-

limant. » Puis avec un sourire adorable, elle ajoute: « JVon, la. voilà en bonne forme. » Retz reconnaît alors à la reine a la meilleure grâce du monde. » Mais il se retire très surpris du silence d'Anne d'Autriche sur l'adhésion de Mazarin à sa proposition. Il ne put jamais recueillir aucune explication satisfaisante de cet agissement de la reine, au sujet d'une volonté du cardinal.

Il tombe dans un nouvel accès d'irritation fébrile contre ces écrivains bourgeois, présomptueux, suffisants, qui expliquent les événements sans avoir été « dans le secret des choses, contre la, vanité ridicule de ces auteurs impertinents, qui étant nés dans la basse-cour, et n'ayant jamais passé Vantichambre, se piquent de ne rien ignorer de ce qui s'est passé dans le cabinet. »

Cette sortie pleine d'humeur et de morgue sied-elle à Retz ? N'endosse-t-il pas quelquefois aussi une livrée ridicule, la livrée de la vanité, qui lui fait étendre un voile plus ou moins épais sur ses fautes politiques, sur les événements où il ne brille pas, qui l'empêche de dire toute la vérité, et l'égaré dans des explications confuses '? N'est-on pas en droit de frapper d'une réprobation sévère, ces historiens courtisans, aux réticences calculées, ces témoins complaisants, qui prétendent n'avoir rien vu, ni rien su des choses qui se sont passées sous leurs yeux ! Les révélations de Lyonne avaient placé Condé dans un cruel embarras. Il fallait qu'il soutînt ouvertement la lutte contre la cour, ou qu'il sortit de Paris, dont le séjour n'était plus teaable. Le 6 juillet, à 2 heures du matin, il quitta son hôtel et se retira à Saint-Maur.

Retz, entraîné vers M. le prince, par une sorte de solidarité d'infortune, se plaît, dans ses Mémoires, à lui donner des témoignages de haute sympathie. Il déclare « qu'il avait une aversion mortelle pour la guerre civile » et que ce fut la cause de ses irrésolutions. II prend sa défense avec l'énergie d'une àme indignée. « Je méprise au dernier point l'insolence de ces âmes de boue, qui ont osé écrire et imprimer qu'un cœur aussi ferme et aussi éprouvé que celui de César, ait été capable, dans cette occasion, d'une alarme mal prise. » La reine, troublée par ce dépari subit, envoya le maréchal de Gramont

porter des paroles de conciliation à M. le prince. Il le trouva au milieu d'un cercle brillant de gentilshommes. M""* de Longueville, qui s'était attachée à la fortune de son frère, animait encore par sa présence et ses discours, les dispositions belliqueuses de ces groupes de mécontents. A cette époque où la mythologie fleurissait dans la poésie et dans les arts, à cette époque où la peinture aimait à retracer les scènes pastorales de la Fable et ses métamorphoses dramatiques, M"'® de Longueville pouvait représenter Pallas, dont elle était digne de revêtir et de porter l'armure. Condé répondit d'une manière altière au messager de la reine, en disant qu'il ne se retrouverait à la cour qu'au moment où les créatures de Mazarin, les Letellier, les Servien auraient disparu.

Conti alla au parlement tenir le même langage, en expliquant les causes de l'éloignement de son frère, et au même instant un message de Condé confirma la déclaration de Conti.

Monsieur se mêla au débat, et affirma que la reine n'avait eu aucune pensée de faire arrêter M. le prince. « Vous vous êtes terriblement avancé et compromis par cette déclaration », dit le coadjuteur au duc d'Orléans qui sortait de l'audience : « Venez chez moi, et je vous dirai mes raisons » balbutia le prince, d'un air embarrassé. Il conduisit son surveillant dans le cabinet des livres, et mit prudemment le verrou. Il jeta avec émotion son chapeau sur une table, et il sécria en jurant : « Vous êtes une grosse dupe, ou je suis une grosse bête ; croyez-vous que la reine veuille que M. le prince revienne à la cour ! Oui, monsieur, lui dis-je sans balancer, pourvu qu'il y vienne en état de se laisser prendre ou assommer. »

Les dialogues entre Monsieur et le coadjuteur sont toujours très amusants. Le duc d'Orléans avait beaucoup d'esprit et de gaîté, et il lui était facile de donner la riposte du tact au tact à son pétulent contradicteur. Retz le peint avec une minutie plaisante ; il le détaille, il le saisit dans toutes les poses, dans ses gestes et ses mouvements si saccadés ; il en fait un personnage historique très bien étudié, très bien rendu.

Monsieur lui apprend qu'il n'avait parlé en faveur de Condé que d'après la prière de la reine, et déclare que tous ces revire-

ments de volonté dans l'espace du matin au soir le fatiguent, et qu'il « ga-ge » que M. le prince reviendra à Paris avant deux jours. Quant à lui « il veut s'en aller à Blois et se moquer de tout. »

Au fond Monsieur était très inquiet des engagements qu'il avait pris vis-à-vis de Condé. Il craignait son retour et son raccommodement avec la reine à ses dépens. Votre altesse royale a bien su prendre au moins ses sûretés, lui demande son malicieux conseiller. A cette botte qui l'atteignait en pleine poitrine, Monsieur n'avait opposé aucune parade. « Il donna carte blanche au coadjuteur, ce qu'il faisait toujours avec facilité, quand il se trouvait embarrassé. »

Retz se rendit lo soir chez la reine en qualité d'ambassadeur du duc d'Orléans. Il protesta de la fidélité de Monsieur, qui suppliait Anne d'Autriche de lui tracer sa ligne de conduite à l'égard de Condé. « Monsieur se plaint de moi depuis hier. dit la reine avec douceur. — Non, madame, mais votre majesté lui témoigna hier à midi quelle était très aise que M. le prince fût sorti de Paris, et elle lui a fait dire ce matin qu'il ne lui pouvait rendre un service plus signalé qu'en obligeant M. le prince de revenir. » Anne d'Autriche répondit sans se troubler qu'elle n'avait ainsi changé que pour se mettre à l'abri des effets d'un traité d'union entre Monsieur et Condé. « Vous voilà cardinal, autant vaut, vous ne voulez pas le bouleversement de l'Etat. Je n'ai que des traîtres et des poltrons à l'entour de moi. Dites-moi vos pensées ; je vous écoute. — Que Votre Majesté consente à ne plus songer au retour du cardinal et elle retrouvera les beaux jours de la lune de miel de la régence. Ma'is si elle persiste à vouloir le rétablissement de Mazarin elle hasarde VEtat. Pourquoi? si Monsieur et M. le prince y consentaient? — Parce ([uo, madame, Monsieur y consentira quand l'Etat sera hasardé, et que M. le prince n'y consentira que pour le hasarder. »

La reine interrompit les longs développements du coadjuteur sur l'éloignemcnt de Mazarin par une observation d'un sens profond. « C'est un plaisant moyen de rétablir l'autorité royale, que de chasser le ministre d'un roi malgré lui, »

Cette audience remplie de ces petits incidents où la reine s'emporte et s'adoucit tour à tour, hésitant à poser le pied sur un terrain mouvant, dans la crainte de tomber dans un abîme, cette audience où le coadjuteur fait à volonté avancer et reculer Monsieur dans la voie qu'il lui convient, se termine par la promesse de Retz d'obliger Monsieur à ne point s'unir à Condé pour demander l'éloignement des sous-ministres. La reine s'engage de son côté à ne pas traiter avec M. le prince sans la participation du duc d'Orléans.

En quittant la reine, Retz fît un détour et alla trouver la palatine qui l'attendait dans un carrosse de louage devant les incurables. Cette princesse avait l'oreille fine et entendait même ce qui se passait sous terre. Elle lui apprit les incartades secrètes de la reine, à l'endroit de Condé, qui lui-même ignorait sa force et la désunion de ses ennemis.

Muni de ces renseignements, il alla chez Monsieur, qui se mourait d'impatience et qui avait déjà envoyé plusieurs fois à la recherche du coadjuteur. Il lui rendit compte de sa mission. Dès que le duc d'Orléans apprit que la reine ne se concertait pas avec lui, « il se mit à siffler » et s'écria : « Voilà une bonne drogue ; allons au palais. — Mais encore^ monsieur, il me seinhlc qu'il serait bon que Votre Altesse royale résolut ce qu'elle y dira. — Qui diable peut le savoir ! Qui le peut prévoir ? Il n'y a ni riine ni raison avec tous ces gens-ci. Allons, quand nous serons dans la grand' chambre noxis trouverons peut-être que ce n'est pas aujourd'hui samedi. Ce l'était pourtant et le 8 juillet 1651. »

On reproduisit au parlement la réponse de la reine à Condé. Elle confirmait ses dispositions pacifiques à l'égard de M. le prince, mais en même temps, elle déclarait s'opposer à l'éloignement des sous-ministres.

La compagnie s'échauffa sur un détail accessoire. La lettre n'était pas signée.

Retz remarque avec justesse que dans ces assemblées, « tout ce qui est de la forme touche les petits esprits, et amuse même les plus raisonnables. »

Cette séance fut troublée par une violente altercation entre

le prince de Oonti et le premier président, à roccasion du depart de Condé qui, aux yeux de Mole, était « un triste préalable de la guerre civile. » Conti s'emporta au point de provoquer cet intrépide magistrat qui réponditavec calme, mais fièrement, qu'il était <i au-dessus de la crainte et qu'il s'étonnait qu'on osât l'attaquer dans une place où il représentait la personne du roi. »

Nous avons une nouvelle représentation de la pantomime si comique de Monsieur à son retour du palais. Il met les verrous, jette son chapeau sur la table, et ne parle que par des exclamations entrecoupées : « Tenez, voyez, lisez. » C'est une lettre de Châteauneuf, « du vieux pantalon, » tombée de la poche de Croissy, et ramassée par un valet de chambre. Elle annonce que la reine « marche de bon pied » vers un arrangement avec M. le prince.

Dans son impatience, Monsieur ne laisse pas Retz achever sa lecture. « Ma clairvoyance ne m'a pas trompé. On ne peut se p.er à tout ce monde-là. On dit qu'il est impossible de compter sur le peuple, l'on a menti, je veux m'aller loger aux Halles. » Il voit déjà Anne d'Autriche réconciliée avec Condé, ReLz est persuadé du contraire, sMl lui est permis d'être d'un a autre sentiment que celui de son altesse royale. »

Monsieur persiste dans son opinion et charge le coadjuteur d'employer la palatine à la réconciliation de la reine avec Condé. En agissant ainsi, il pensait jouer au fin et se ménager pour l'avenir la reconnaissance de M. le prince. La palatine fut embarrassée de cet étrange message; mais elle trouva sa mission auprès d'Anne d'Autriche facilitée par l'arrivée d'une dépêche de Mazarin.

La reine ne donna pas le moindre succès à cette ouverture de Monsieur, qui en fut pour ses frais d'invention.

Retz employa en pure perte son éloquence pour empêcher le duc d'Orléans de concourir^ sous les ordres de Condé, à l'attaque contre les « ministraux. » Madame, qui protégeait Le Tellier, et qui n'était pas sans influence sur son insaisissable époux, ne put que le décider à faire le malade imaginaire, à se mettre au lit et à prendre médecine.

C'était un moyen de gagner du temps.

Anne d'Autriche, informée des combats livrés par le coadjuteur à l'entêtement de Monsieur, le reçut avec « un visage fort ouvert, qui ne se referma pas. » II lui promit que le duc d'Orléans ferait tous ses efforts pour apaiser M. le prince, et il déclara que l'affaire des sous-ministres terminée, il ne suivrait plus Monsieur dans ses opérations avec Condé. Monsieur se présenta aussi chez la reine, montra les dispositions les plus pacifiques et protesta de son dévouement. A son retour, il éprouva un véritable chagrin en apprenant le refus de Condé à sa demande d'un désistement. Il rêva toute la soirée et se retira « de meilleure heure qu'à V ordinaire », sans doute afin de prendre des forces pour la séance du parlement.

Cette séance fut très agitée. On présenta une nouvelle lettre de M. le prince semblable à la première. Le premier président essaya de pacifier les esprits, mais il fut obligé de plier devant l'ardente jeunesse des enquêtes qui réclama à grands cris une délibération contre les « restes du raazarinisme ». La délibération fut renvoyée à un autre jour. Monsieur se retira avec la mission de continuer ses bons offices pour une réconciliation. Retz n'est pas embarrassé de trouver une expression originale qui peint la satisfaction du duc d'Orléans. « Monsieur le remercia beaucoup de ce qu'il n'avait pas cru le conseil que le coadjuteur lui avait donné » de s'opposer à la déclaration de M. le prince contre les sous-ministres.

Le duc d'Orléans fit un voyage à Rambouillet, où Condé l'attendait; mais il ne réussit pas à le désarmer. Le coadjuteur prête à la reine une raillerie sanglante sur cette défaite de Monsieur par le vainqueur de LenS. « Elle savait de science certaine qu'il n'avait combattu pour elle que très faiblement, et tout de même que s'il avait eu l'épée à la main ! »

Monsieur ne fut pas plus heureux le lendemain au parlement, en rendant compte de l'insuccès de ses démarches. Il ménagea la reine et Condé, et finalement il les mécontenta tous deux. La compagnie, par un arrêt du quatorze juillet, décida qu'on supplierait la reine d'envoyer une déclaration contre le rappel de Mazarin et de donner à M. le prince les sûretés nécessaires

pour son retour à Paris. Elle ordonna aussi qu'il serait informé contre les personnes qui entretenaient un commerce avec le cardinal.

Monsieur, toujours facile à se contenter, se décernait le triomphe, se couronnait de ses propres mains parce qu'il avait obtenu que les sous-ministres ne fussent pas nommés dans l'arrêt. Son ovation fut de courte durée. Les emportements de la reine et les dédains de Condé empêchèrent ses lauriers de fleurir.

La reine attendit de pied ferme le parlement, espérant que le premier président prendrait un biais dans ses remontrances. Chavigny, qui pressait Mole dans ce sens, s'attira cette rude apostrophe : « Vous avez, monsieur, été l'un de ceux qui ont le plus poussé ces messieurs. Vous changez, je n'ai rien à vous dire, mais le parlement ne change point. » Ce grand magistrat, chargé de présenter l'arrêt à Anne d'Autriche, se conduisit avec une dignité ferme et mesurée. Cependant la reine se sentit offensée. Elle se plaignit à Retz, qui lui objecta que « le chef d'une compagnie ne pouvait s'empêcher d'expliquer les sentiments de son corps. — Voilà des maximes de républicain, » s'écria la reine avec colère. Pourtant elle consentit à l'éloignement des sous-ministres, Mazarin l'avait décidée à ce sacrifice.

Au milieu de ces graves délibérations du parlement, mesdames de Chetreuse eurent une aventure des plus désagréables. La scène se passe au palais. Placées dans les lanternes, elles craignent la foule à la sortie de la séance, et ne se retirent que les dernières. Elles sont reconnues, accablées d'injures grossières et poursuivies par* une bande de « criailleurs aux gages des princes. » Retz trouve à leur retour « madame de Chevrease dans la fureur et sa fdle dans les larmes. » Il essaie de les consoler par l'assurance de la prompte punition des coupables. « Monsieur de Retz, avez-vous du cœur? » s'écrie M"'' de Chevreuse avec exaltation. Retz, à cette apostrophe, fait un geste énergique. « Est-ce à vous, ingrate, d'en douter! — Il me faut du sang de Bourbon pour réparer l'affront fait à celui de Lorraine. — Je n'assassinerai pas monsieur le prince de

Conti. Vous n'avez qu'à demander surtout ce qui n'est pas poison ou assassinat. » On décida alors d'aller en triomphe au palais. Mesdames de Chevreuse y retournèrent le lendemain en princesses, avec une escorte de 400 gentilshommes et de 400 bourgeois. A la vue de cette arrivée, les insulteurs de la veille se sauvèrent ; et le prince de Conti fut obligé de passer « avec des révérences » devant madame et mademoiselle de Chevreuse. On mit la main sur le chef de la bande et on lui administra force coups de bâton.

Condé vint avec un grand apparat reprendre sa place au parlement. Il était accompagné par une nombreuse troupe de gentilshommes. Son entrée fut moins remarquable que l'étonncment de Monsieur qui, la veille, à son retour de Rambouillet, disait à Madame qu'il avait trouvé monsieur le prince « si effarouché, qu'il ne croyait pas quil pût se résoudre à rentrer à Paris de dix ans après Venterrement du cardinal. »

Condé, avant de retourner à Saint-Maur, se rendit chez Monsieur, qui alla chez la reine s'excuser de cette visite. Anne d'Autriche « eut pitié de cette faiblesse, mais ce fut cette sorte de pitié qui porte au mépris et qui ramène aussitôt à la colère. » Elle fit souvenir Retz de sa promesse de se déclarer avec éclat contre monsieur le prince, sil prenait encore une attitude hostile à la cour. Le belliqueux prélat répondit à la reine que si Condé revenait à Paris avec un appareil militaire, il ne lui céderait pas le pavé.

Quelle singulière époque de déguisements et de fourberies! Tout est sous le masque, cœur et visage! Intrigues de carnaval politique mêlées aux galanteries vulgaires de la vie. Tout est mystère. Tout est enveloppé des ombres de la nuit. Heures du soir choisies pour les rendez-vous, lieux secrets pour conférer. Travestissements pour s'y rendre. Quel est ce carrosse sans armoiries, à l'aspect bourgeois, traîné péniblement par deux maigres chevaux et conduit par un cocher de bonne mine qui semble appartenip à une grande maison ? C'est un carrosse de louage mené par le brillant chevalier de la Vieuville, l'ami le plus tendre de la palatine. Il s'arrête au Pont-Neuf, un homme de petite taille, vif, preste, agile s'en approche rapidement,

échange quelques paroles avec une dame voilée, et séloigne à pas précipités dans la direction du Palais-Royal. Cet homme, c'est le coadjuteur; cette dame, c'est la princesse palatine qui l'avertit de se rendre chez la reine.

« Que fera Monsieur? Que ferez-vous? » s'écrie Anne d'Autriche en le voyant entrer. Monsieur le prince ira demain au parlement avec des dispositions hostiles. Il n'y a point d'horizon, à ses prétentions. « Il m'est difficile de répondre de Monsieur, » réplique Retz, » mais je réponds de moi; demain, je serai au palais avec mes amis. Je persuaderai à Monsieur d'aller quelques jours à Limours, sous le jjrétexte d'y faire quelques remèdes. Son absence passera pour une désapprobation indirecte de la conduite de monsieur le prince. » Retz s'exposait en disposant d'avance du duc d'Orléans, qui lui échappait toujours. Cette fois, le prince, par une rencontre favorable, avait eu la même pensée. Il avait répondu à Condé que sa santé exigeait un changement d'air et qu'il irait à Limours. — La séance du parlement fît long feu. — Condé demanda la réunion de toute la compagnie. — Mole la refusa. — M. le prince retourna à Saint-Maur et fit revenir à Paris le duc d'Orléans qui voulut démontrer à Anne d'Autriche, que ce retour était « pour son service. » La reine, irritée de ces explications confuses, s'écria « de son fausset le plus aigu : Toujours pour moi dans l'avenir, toujours contre moi dans le présent. — Elle menaça ensuite, elle tonna après. Monsieur s'ébranla ; il ne se rassura, pas à son logis, où il ne fut pas plutôt arrivé que Madame lui dit tout ce que la fureur lui suggéra, » et pour l'achever, le coadjuteur lui montra les abîmes ouverts sous ses pas. Il tombait de Charybde en Scylla. La reine, de concert avec le premier président, envoya une lettre au parlement, par laquelle elle annonçait l'éloignement de Servien, de Le Tellier et de Lyonne. Condé reprit en triomphateur possession de son hôtel avec une grande pompe et une suite nombreuse, comme s'il revenait d'une de ses glorieuses campagnes. Le 2 août, à l'ouverture de la séance, Mole demanda à Condé s'il avait fait sa visite au roi. « Le prince, regardant fièrement le coadjuteur, répondit qu'il y avait eu depuis peu des confé-

rences secrètes pour Varrêter et qu'en temps et lieu il nommerait les auteurs de ces conseils. » Tous les yeux se fixèrent sur Retz. Tout autre que lui eût été intimidé, car il fut en même temps abandonné lâchement par Monsieur qui, craignant d'être enveloppé dans ce soupçon, affirma que les défiances de Condé étaient justifiées. Mole, croyant Retz livré et perdu, se tourna brusquement du côté gauche en disant: « Votre avis, monsieur le doyen ? » Le doyen exhorta Condé à rendre ses devoirs au roi. Broussel déclama contre Mazarin. Le tour du coadjuteur arriva. Il conclut hardiment à une information au procureur général contre ceux qui avaienl tcny des conseils secrets pour arrêter M. le prince. Condé savait apprécier la présence d'esprit dans le danger, lui qui avait tant de sang-froid sur les champs de bataille. « Il se mit le premier à rire de la conclusion, presciue toute la compagnie en fit de même. » Le parlement décida que Condé irait voir le roi. Monsieur fut son introducteur à la cour, où il fut reçu avec une grande froideur. La reine ne pouvait plus se contenir à la \'ue des agissements de Condé. Il écrasait par le luxe de sa livrée, par la magnificence de ses équipages, le train modeste du jeune roi. Il jouait le rôle de monarque par l'éclat de son cortège de gentilshommes, et attirait par son faste les regards de la foule dans les promenades publiques, tandis qu'un soir, dans la rue Saint-Honoré, « des femmes du j^euple se jetèrent à la portière du carrosse du roi en criant : Point de Mazarin. » Anne d'Autriche résolut de jouer quitte ou double et remit le soin de sa partie au coadjuteur.

Il avait alors toute sa confiance. Elle s'était assurée de sa fidélité en menant Madame, un jour de solennité, au couvent des carmélites, dont le voile a été de nos jours soulevé délicatement par une main d'artiste, la main de Cousin, afin que nous puissions contempler à loisir, mais avec respect, des figures angéliques. Après la communion, elle avait adjuré la duchesse d'Orléans de lui dire toute la vérité sur rattachement du coadjuteur à sa cause.

La duchesse avait affirmé qu'en dehors du rétablissement du cardinal, il servait non-seulement avec loyauté, mais avec ardeur.

Retz, sur l'ordre de la reine, alla à Montrouge conférer avec Châteauneuf, qui lui soumit un mémoire contre Condé. Il y vit moins d'encre que de fiel et fit adoucir l'aigreur du style. Il le ra.m:)orta i\ a Anne d'Autriche, qui le trouva, trop doux. Elle Venvoya. à Monsieur, qui le trouva trop fort. M. le premier président y trouva trop de vinaigre, mais il y mit du sel. » Voilà un écrit bien assaisonné. Il fut lu avec un grand apparat au Palais-Royal en présence de la cour et des députés du parlement.

Le lendemain. 18 août, Condé le présenta à l'assemlilée des chambres. Il demanda sa punition s'il était coupable, ou le châtiment de ses calomniateurs s'il était innocent. Enfin, il réclama la présence de Monsieur. Deux conseillers, envoyés au Luxembourg, reviennent dire que le prince avait été saigné. Aussi il n'entrevoyait pas le jour oii il lui serait permis d'assister aux délibérations. Alors Condé se précipita chez Monsieur, et après lui avoir parlé avec une « liauteur respectueuse, » il emporta l'assurance de le voir assister à l'assemblée des chambres. Le coadjuteur le fit changer d'avis. M. le prince et Chavigny le chargèrent plusieurs fois à fond; mais il résista. Coulas, « à force de le tourmenter, » le poussa à signer une espèce de justification de Condé. Anne d'Autriche, qui était en belle humeur, ne fut pas blessée de la conduite étrange de Monsieur. « L'on a une grande pente à ne se point aigrir dans lesJbons événements. »

Le premier président donna lecture du mémoire de la reine au parlement assemblé. Condé opposa une « réponse fort belle, » s'appuya sur le témoignage du duc d'Orléans, et attribua à Retz l'écrit qui l'accusait. « C était un acte, s'écria-t-il, digne de cet homme violent, qui avait projeté d'arracher les sceaux au premier président au moyen d'une insurrection. »

A cette attaque directe Retz riposte avec dextérité, disant qu'il n'avait pas besoin de s'expliquer sur une action qui s'était passée en présence de Monsieur, « qu'il n'avait rien fait, ni rien dit, qui ne fût d'un .homme de bien ». 'En attachant son regard sur Condé, il lança ces paroles, qui ressemblaient à un défi : « Personne ne peut m'ôter l'honneur et la satisfaction

de n'avoir jamais été accusé d'avoir manqué à ma parole. » Monsieur le prince supporta avec calme cette injure. Un mot, un geste, le moindre signe eût suffi pour provoquer une sanglante tragédie. « // ne s'emporta point, ce qui ne peut-être en lui qu'un effet de sa grandeur, de son courarje et de son âme. )>

Retz se retira sans être inquiété, avec la résolution de revenir au palais avec des forces au moins égales, la reine fut transportée de joie et eut des tendresses inaccoutumées pour le coadjuteur. Voilà un de ces miraculeux rapprochements que Tesprit et la haine des partis se font un jeu de produire. Elle ordonne de mettre à la disposition du prélat guerrier des officiers et des soldats éprouvés, afin de soutenir la lutte à*la séance du 21 août.

Retz rassembla de son côté une troupe de gentilshommes et de bourgeois. Il dissémina son monde avec tant d'habileté, que la salle du palais fut cernée de toutes parts. Les armoires de la buvette étaient remplies de grenades. Ainsi, on pouvait à volonté soutenir un siège ou livrer une bataille. Les gens du quartier qui étaient « passionnés » pour lui, ou pour dire vrai, pensionnés par lui, étaient prêts au premier signal à prendre les armes.

Au moment, où il se rendait en carrosse au palais, on vit accoiurir un homme à l'allure désordonnée, au geste extravagant, qui recule avec vivacité, en rencontrant un marquis de Rouillac. a II n'est pas juste, e.xcJama-t-il, r^ue les deux plus grands fous du royaume soient du même parti. Je m'en vais à Vhôtel de Condé. » C'était le marquis de Canillac.

M. le prince en arrivant au palais, saisit avec la rapidité de son coup d'œil les dispositions stratégiques de son adversaire, et s'écria dune voix altièro : « Le j^alais est plutôt un camp qu'un temple de justice. Je ne conçois pas qu'il se trouve dans le royaume des gens assez insolents pour me disputer le pavé. Il y a des personnes, répliqua Retz, qui ne peuvent et ne doivent, par leur dignité, quitter le pavé qu'au roi. .y> Je me charge de vous le faire quitter, riposta Condé. « Cela ne sera pas aisé, » répondit audacieusement le coadjuteur.

Un tumulte épouvantable succède à cette provocation. On croit déjà entendre les cris des combattants et le cliquetis des épées. Les présidents se jettent entre les deux adversaires et décident Condé à faire sortir ses amis des salles qui entourent la grand'chambre. Retz dit « très imprudemment : Et je vais prier les miens de se retirer. Le jeune d'Avaux s'écrie : Vous êtes donc armés ? — Qui en doute ? — Et voilà ma seconde sottise daiis un demi-quart d'heure. »

Retz congédie sa troupe, entre dans le parquet des huissiers, et sent au cou une douloureuse pression. Il était saisi par les deux battants d'une porte que La Rochefoucauld tenait fermée de toutes ses forces. Sans l'arrivée de Champlâtreux qui culbuta l'étrangleur, c'en était fait du prélat. Il est impossible de blanchir l'acte si noir de ce moraliste raffiné, de ce brillant faiseur de maximes. Et encore dans ses mémoires, il ne manifesta aucun remords de cette abominable tentative d'homicide.

Délivré de cette étreinte meurtrière, le coadjuteur témoigna à Mole sa profonde reconnaissance de la courageuse intervention de son fils. Il ajouta qu'il n'avait pas dépendu de La Rochefoucauld qu'il ne fût assassiné : « Traître, je me soucie peu de ce que tu deviennes, s'écria ce dernier. Tout beau, notre ami la Franchise. C'était son surnom parmi les Frondeurs. Vous êtes un poltron. (Je mentais, dit Retz, car il est assurément fort brave). Et je suis un prêtre, le duel nous est défendu. »

Le premier président calme la tempête par de pathétiques exhortations à la concorde et au respect dû au sanctuaire de la Justice. Les serviteurs de Condé sortirent d'un côté, les partisans du coadjuteur de l'autre. Ainsi finit une tragédie au temps de te, Fronde.

La reine, sur les instances de Monsieur et de Mole, envoya à Retz son capitaine des gardes, afin de lui défendre au nom du roi, de retourner au palais. Le parlement rendit arrêt pour la suppression de tous les écrits, en priant la reine d'étouffer l'affaire.

Il y eut alors une singulière rencontre. Condé en carrosse croise une procession conduite par le coadjuteur. Il met pied à terre ainsi que La Rochefoucauld ; et ils reçoivent à genoux la

bénédiction de leur ennemi. La Rochefoucauld qui est très injuste et méchant à l'égard de Retz, n'a pas dissimulé dans ses mémoires l'hypocrisie de ses génuflexions : « La bénédiction fut reçue de l'un et de l'autre avec toutes les apparences du respect, bien que nul des deux ne souhaitât qu'elle eût l'effet que le coadjuteur pouvait désirer. « Quelle dévotion édifiante! Elle porte la marque du temps et le coup de griffe de l'adversaire politique.

Au milieu de toutes ces agitations, le vaniteux prélat eut quelques jours de bonheur. Il avait conquis la faveur de la reine et il se croyait déjà sur le chemin de son cœur; ce qui acheva de troubler la cervelle de ce héros dalcôve, c'est que M""^ de Carignan avait dit devant Anne d'Autriche « que le coadjuteur était fort laid. C'était peut-être Vunique fois de sa vie qu'elle n'avait pas menti. Il a les dents fort belles et un homme n'est jamais laid avec cela, » avait répondu la reine. Sur ces paroles aimables, jetées un peu à l'aventure, M""® de Chevreuse voulut bâtir, de ses propres mains exercées, une intrigue d'amour, qui devait se passer entre trois personnages : Anne d'Autriche, Retz, et elle avec le rôle de confidente. Le dénouement de ce proverbe de cour devait être la disgrâce de Mazarin et le triomphe de son rival.

Cette folie romanesque éclose, dans une promenade de jardin, avait un air à la mode, l'air pastoral, M"'^ de Chevreuse eut bientôt composé sa pièce. « Si vous voulez bien jouer votre personnage, je ne désespère de rien. Faites seulement le rêveur, quand vous êtes auprès de la reine. Regardez continuellement ses mains, pestez contre le cardinal. Laissez-moi faire le reste. » Elle jugeait d'après sa nature, et s'imaginait qu'Anne d'Autriche était comme elle d'un facile accès. Retz promit de suivre ses leçons, de soupirer en vrai berger de l'Astrée, et d'être jaloux comme un espagnol. Le prélat céladon eut d'abord de brillants débuts. Il fut tour à tour tendre et emporté, rêveur et exalté. La reine, qui était naturellement très coquette, « entcndait les airs. » Elle s'épancha dans le cœur de M"* de Chevreuse qui, en vraie duègne de comédie, « fit l'étonnée. » Elle tint son en'ploi avec finesse, cL elle raconta, comme par un rc-

tour imprévu de sa mémoire, mille folies anciennes du coadjutcur à l'endroit de sa majesté. Elle l'avait entendu déraisonner en parlant de Mazarin et de Buckingham. Elle l'avait vu s'attendrir en pensant à la reine. La liaison de sa fille et de Retz avait détourné son esprit de ce souvenir, et maintenant elle voudrait bien que la « pauvre créature n'eût pas plus d'attachement pour lui qu'il n'en avait pour elle. » Tout marchait à merveille, quand M"* de Chevreuse par sa cabale fît tomber la pièce.

Retz, pour justifier son entreprise téméraire, étale au grand jour les confiances indiscrètes de M""* de Chevreuse sur la jeunesse et les amours d'Anne d'Autriche. Le premier adorateur, qui paraît sur la scène, c'est le « vieux Bellegarde, poli et galant à la mode de la cour d'Henri III. » Au moment de partir pour le siège de La Rochelle, il avait sollicité « comme une faveur insigne, » que la reine voulût bien mettre la main sur la garde de son épée, cette sottise avait déplu à Anne d'Autriche. Montmorency vint après ; Montmorency, dont elle avait agréé la galanterie, beaucoup plus qu'elle n'avait aimé la personne. Et Buckingham le seul homme qu'elle avait aimé avec passion. La galerie finit par Mazarin, vis-à-vis de qui elle avait des airs, qu'elle avait eus autrefois avec Buckingham.

En passant cette revue rétrospective, où le dépit trouve ses représailles, Retz oublie qu'il n'a jamais eu la splendeur d'un Montmorency, la séduction irrésistible d'un Buckingham, le génie de Mazarin.

Au moment où le coadjuteur assiégeait le cœur d'Anne d'Autriche, Condé harcelait le parlement de ses attaques, aux fins d'emporter une justification en forme. La reine poussée par la compagnie se décida, après un long attermoiement, à lui adresser une double déclaration; l'une contre Mazarin fut enregistrée le 6 septembre ; l'autre en faveur de Condé ne fut publiée que le jour de la majorité du roi, sous le prétexte de la rendre plus solennelle, mais en réalité avec l'espérance de «l'amoindrir par la pompe et l'éclat de la cérémonie royale.

Ce jour-là, Louis XIV se présenta devant le parlement avec une dignité qui empruntait un grand charme aux grâces

de l'adolescence. Il déclara qu'il prenait le gouvernement du royaunie avec la résolution d'être guidé par la piété et la'justice. La fermeté de son langage et l'assurance de son attitude annonçaient aux esprits clairvoyants qu'un maître était né, capable de détruire la révolte, en la poursuivant dans tous ses refuo-es, même dans le parlement. On pouvait déjà pressentir cette force d'Hercule enfant, étouffant les serpents placés dans son berceau, et préludant ainsi à ses fabuleux travaux. Aussi quatre ans plus tard, ce roi entrait dans la grand'cliambre en habit de chasse et le fouet à la main, montant tout botté et éperonné dans son lit de justice et congédiant l'assemblée, sans souffrir aucune remontrance.

M. le prince n'assistait pas à la déclaration de la majorité, Conti le représentait et remit à Louis XIV une lettre de son frère, qui suppliait le roi de lui pardonner son absence provoquée par les calomnies et les complots de ses ennemis. La reine était furieuse de la conduite de Condé. « M. le prince périra, ou je périrai. «

Paroles violentes, que Retz s'efforce de calmer. Et il s'attire cette rude apostrophe: Voilk une fausse générosité que je hais! Chàteauneuf était placé à la tête d'un nouveau ministère. Condé prit à cette époque une détermination funeste. Il alla rejoindie sa femme et sa sœur en Berry, pour se préparer à la guerre civile. Un tour de Monsieur, une fourberie de Scapin avait achevé de perdre M. le prince. Il attendait à Angeville un courrier du duc d'Orléans chargé de lui apporter une réponse pacifique ou hostile de la reine. Mais ce courrier avait reçu l'ordre de n'arriver qu'après le départ de Condé qui, impatienté, inquiet, ne se croyant pas en sûreté, avait continué sa route. Retz fait tomber tout l'odieux de cette trahison sur le duc d'Orléans.

Bouillon et Turennc froissés par les ingrates préférences de Condé en faveur de Nemours, ne voulurent pas s'associer à sa fatale entreprise. M. le prince affirma depuis qu'il était revenu sur sa parole. « Je n'ai jamais vu une personne moins capable d'une vilainie que M. de Turenne. » Tel est le sentiment de Retz, qui ajoute qu'il « n'a jamais connu d'homme ynoins capable d'une imposture préméditée que M. le prince. »

C'est encore là un de ces problèmes, de ces mystères de l'histoire, qui déconcertent même le coadjuteur, placé si près des faits.

La reine toujours dirigée par la main invisible de Mazarin, envoya, d'accord avec le duc d'Orléans, Croissy à Bourg, proposer la paix, à la condition que M. le prince demeurât tranquillement dans son gouvernement, jusqu'à l'ouverture des états généraux. Retz regarde comme pernicieuse cette offre, qui laissait à Condé le temps d'organiser et d'augmenter ses moyens de défense. Il fait connaître d'après Croissy la cause du refus de Condé, dont « l'inclination était très éloignée de la, faction et de la guerre civile. » Il fut envahi, cerné, subjugué j)ar son entourage, sa famille et ses amis, animés d'intérêts particuliers, a Ils voulurent tous la guerre^ parce qu'aucun d'eux ne crut pouvoir faire la paix. »

A cette ligue domestique, il faut joindre la pression énergique de M'"* de Longueville, qui, dans sa terreur de retourner auprès de son mari vieux et devenu jaloux, préférait les hasards sanglants de la guerre civile à un séjour forcé en Normandie.

Retz qui, dans le début de ses mémoires, a tracé un portrait si pompeux mais si fantaisiste du chef de parti, le place ici sous son vrai jour. « L'on ne connaît pas ce que c'est que le parti, quand on s'imagine que le chef en est le maître. » La révolte était si bien logée dans tous les cœurs, qu'un parti était tout disposé à se grouper autour de Conti, en cas d'un arrangement de M. le prince avec la cour.

Condé se rendit le 26 septembre à Bordeaux, qui le reçut avec les plus chaleureuses acclamations. Le parlement, dans l'exaltation de son dévouement, lui offrit le titre de duc de Guienne qu'il rejeta avec colore. Le prince de Conti et M™*^ de Longueville obligés de quitter i^ourgcs, allèrent rejoindre leur frère. Retz dit avec malice que pendant le cours de ce voyage « M. de Nemours s'attacha à M'"* de Longueville plus que M*"« de Chatillon et M. de La Rochefoucauld ne l'eusseiit souhaité. »

L'infatigable Condé, une fois entré dans la voie de la révolte, y apportait son ardeur sans égale. Il avait envoyé Lcnct en Es-

pagne conclure un traité. On eut bientôt l'affligeant spectacle d'un prince du sang livrant Bourg aux Espagnols, maîtres ainsi du confluent de la Dordogne. Avec son activité dévorante, il se multipliait en Guienne, et sous. son impulsion, son parti se répandait partout.

Ses premières armes furent heureuses, mais l'arrivée de d'Harcourt, avec des soldats aguerris et supérieurs en nombre, fit changer la fortune. Condé, contraint de battre en retraite, ne put à temps gagner La Rochelle et leva le siège de Cognac. Retz apprécie avec justesse la. cause de ses revers. « Le plus grand capitaine du monde, sans exception, connut ou plutôt fit connaître dans toutes ces occasions, que la valeur la plus héroïque et la capacité la plus extraordinaire, ne soutiennent qu'avec beaucoup de difficulté les nouvelles troupes contre les vieilles. »

La cour avait aussi entrepris une campagne; Bourges lui avait ouvert ses portes, Poitiers avait suivi cet exemple. Cet éloignement de la cour plaisait, par un motif futile, à Monsieur, qui, resté à Paris, trouvait une douceur sensible dans l'interruption « des devoirs journaliers auxquels la présence du roi lengageait. »

Les Frondeurs de leur côté espéraientavoir plus de crédit sur Icsprit du duc d'Orléans, pendant son isolement. Ainsi, ces habiles meneurs perdirent la partie en poursuivant une chimère, une ombre en effet; la reine avait eu son plan de campagne, en quittant Paris. C'était de se débarrasser d'une surveillance et d'une contrainte insupportables et de rentrer dans la pleine et souveraine possession de sa volonté, qui était de rétablir Mazarin dans ses fonctions de premier ministre.

Le coadjuteur, prenant la parole au nom de la Fronde, avoue qu'en ne s'opposant pas à ce départ, on fit une faute, « une bévue des plus lourdes par ce i^enchant des hommes à s'effrayer trop du jjrésent et pas assez de l'avenir. » Le péril de laisser Monsieur le prince s'établir solidement dans la Guienne était sans comparaison moins grand que celui de « mettre la reine en pleine liberté de rappeler son favori. »

Elle s'empressa d'envoyer d'Hocquincourt à Briihl, pour pré-

parer le retour du cardinal. Le maréchal se présenta devant lui avec une ccharpe verte, couleur de l'espérance, couleur de Mazarin.

Anne d'Autriche se souvint que Paris renfermait un général digne de lutter, par sa renommée et son génie militaire, avec le grand Condé, capable d'affermir la royauté au moment où le retour du cardinal pourrait la faire chanceler, en soulevant de furieuses tempêtes. C'était Turenne qu'il s'agissait de conquérir à la cause d'Anne d'Autriche. La reine chargea Bertet de s'entendre avec la palatine pour cette négociation. Rétz, qui assiste aux conférences, nous montre Bertet, ^ ce petit basque, répandant un tondent d'expressions gfasconnes », avant de parler de la résolution de la reine de rappeler Mazarin. Monsieur de Bouillon est toujours le même, un discoureur habile sortant d'embarras à sa façon, « en-homme qui savait parler le plus quand il disait le moins. » Nous reconnaissons Turenne à son laconisme, où il y avait beaucoup plus de franchise que dans la faconde fraternelle. Le coadjuteur provoque par son opposition cette brusque exclamation de Bertet: aVotre chapeau, Monsieur. — Il deviendra ce qu'il pourra. » Heureusement Bertet n'avait pas la mission de le prendre au mot. Bouillon et Turenne prirent l'écharpe blanche.

Monsieur fut instruit de ces menées, et enveloppant les deux frères dans sa haine contre Mazarin, il voulut les faire arrêter par son capitaine des gardes. Retz ne put vaincre cette détermination et ne songea qu'à gagner du temps pour faciliter leur évasion. D'Hostel, par fortune, était absent. Monsieur, entraîné par son irrésistible passion de collectionneur, devint subitement épris d'une nouvelle médaille qu'on lui présenta, s'amusa à l'examiner avec une curiosité de connaisseur et perdit ainsi, pendant quelque temps, le souvenir de sa résolution. « C'était le revers de la médaille ». Retz put ainsi avertir Turenne. « D'Hostel les manqua de deux ou trois heures, le chagrin de Monsieur n'en dura guères davaiitage. »

Un matin Talon se présente dans la chambre du coadjuteur. Il le prévient qu'il a échappé la veille à un grand danger en sortant le soir de l'hôtel de Ghcvreuse. Gourviiie, l'homme de

Monsieur le prince ; La Rochecocher, attache à La Rochefoucauld, avaient comploté de l'enlever de vive force. Retz remercie de l'avis sans y croire. Le lendemain, il reçoit une seconde visite de Talon, qui lui apprend que dans la dernière soirée, il a failli être attaqué par des gens armés et apostés sur son passage. Cette fois Retz se met en mouvement, et fait arrêter l'agent de La Rochefoucauld, qui avoue dans tous ses détails le projet d'enlèvement. Gourville dans ses mémoires dit qu'il comptait bien tenir « son coadjuteur » à Damvilliers. Retz fut sauvé par des circonstances vulgaires, qu'il regarda comme miraculeuses : un changement de carrosse et d'itinéraire, une rue prise au lieu du quai, pour reconduire Madame de Rhodes, et il s'écria : « Vous avouerez que les hommes ne sont pas les maîtres de la vie des hommes. »

I^e coadjuteur se sentait attiré vers Monsieur par la double attraction de l'esprit et de IMntérét politique. Malgré les mauvais tours que lui jouait le duc d'Orléans, il se flattait toujours de l'espoir de le fixer. Il voulait s'en servir comme d'un instrument, afin de détruire le pouvoir de Mazarin et la prépondérance de Monsieur le prince dans le royaume. Il voulait le rendre ainsi maître du gouvernement, persuadé que le duc d'Orléans, qui était le très humble et très obéissant sujet d'une paresse despotique, le laisserait tout diriger sous son nom. Dans cette circonstance décisive, où la reine s'émancipait de la tutelle des partis, « Mo7isieur ne prit pas les armes avec M. le prince, et il crut par cette raison faire beaucoup pour la cour. Il se déclara dans Paris et dans le parlement contre le retour de Mazarin^ et il s'imagina par cette considération qu'il contentait le public », Le jeu de bascule que Retz blâme après coup, lui plaisait alors, puisqu'il tenait presque toujours le gouvernail de la barque de Monsieur, qui louvoyait sans cesse, cherchant à gagner le vent sur ses ennemis.

La manœuvre favorite du duc d'Orléans était la ruse. Il n'allait à l'action que poussé par la peur, « car il se sentait, par la règle des contraires, une pente naturelle à ne j)oint agir quand il n'avait pas de frayeur. » Si Retz lui représentait la nécessité de chanircr de conduite selon le caractère de ses

adversaires : « Abus^ répondait-il. Tout le monde joense également, mais il y a des gens qui cachent mieux leurs pensées les uns que les autres. » Au point de vue de Retz, il commit la faute capitale de ne point combattre avec énergie la résolution de la reine. Il se contenta d'échauffer le parlement contre le retour de Mazarin. Il crut ainsi ne donner à la cour « que de ces sortes d'appréhensions, qui sont plus capables de retenir que de précipiter. » Le duc d'Orléans était intraitable dans ces rares moments d'initiative. Il y mettait un incroyable amour-propre d'auteur. Il avait construit « ce beau plan » d'intimidation illusoire. Comme il parlait fort bien, il le développa à deux auditeurs d'élite, le président de Bellièvre et lecoadjuteur. Il choisit son cher cabinet de livres pour lieu de réunion, et laissa couler sa parole sans effort. « Nous avons fait la sottise de laisser sortir de Paris la reine ; nous ne saurions plus faire que des fautes ; nous ne saurions plus prendre de bons partis, il faut aller au jour la journée... et cela supposé, il n'y a rien à faire que ce que je vous dis. » Retz tira de sa poche un projet fraichement éclos. « Il proposa ce tiers-parti, qu'on lui a tant reproché depuis. »

Le consentement tacite de la Fronde aux voyages de la reine est à ses yeux une faute politique si incompréhensible, qu'il l'altribue à une cause supérieure, à une intervention divine. « Toutes les fautes ne sont jysis humaines, jjarce qu'il y en a de si graves, que les gens qui ont le sens commun ne les pourraient pas faire. » Nous aimons à suivre ce regard du coadjuteur tourné, vers le ciel pour y chercher l'explication d'un mystère dans le gouvernement des choses d'ici-bas.

Nous fermons en ce moment l'oreille au bruit de la terre, qui répète trop souvent en écho le cri de la vanité blessée, les plaintes de l'ambition frappée dans ses espérances et ses convoitises.

Pour sortir de cette désastreuse situation vis-à-vis de la cour, Retz offrit donc à Monsieur de former ostensiblement un tiers parti séparé de celui de M. le prince, et composé de Paris et de la plupart des grandes villes du royaume. Il fallait s'unir par une alliance étroite avec le parlement, prendre rengagement public

de n'avoir aucune intelligence avec les ennemis de l'Etat, de n'agréer aucune négociation directe ou indirecte, sans la porter devant les chambres assemblées. Monsieur, qui préférait sa politique au jour le jour, rejeta la proposition du coadjuteur. Il craignit l'union des grandes villes, un raccommodement de Condé avec la cour et le poids d'un fardeau trop pesant pour sa mollesse.

Nous avons ici un de ces attrayants dialogues entre le duc d'Orléans et le coadjuteur où, sous une forme vive et animée, on parle politique comme dans une causerie de salon, où l'on prophétise les événements comme l'on dit la bonne aventure. « Que deviendrez-vous, Monsieur, quand M. le prince sera, racommodé avec la cour oujjassé en Espagne ? Quand le parlement donnera des arrêts contre le cardinal, ou déclarera criminels ceux qui s'opposeront à son retour ? Quand vous ne pourrez plus, avec honneur et sûreté, être ni Mazarin ni Frondeur ? Moiisieur me répondit : Je serai fils de France, vous deviendrez cardinal et vous demeurerez coadjuteur. Je lui repartis saris balancer, comme par enthousiasme : Vous serez fils de France à Blois, et je serai cardinal au bois de Vincennes. »

Cette conversation eut le résultat inévitable des interlocuteurs d'opinion différente. Chacun demeura dans son sentiment, et suivant une vigoureuse expression que Retz emprunte à Patru: « Il fallut se réduire au parti de brousser à l'aveugle de jour en jour. »

Retz nous transporte dans l'hôtel de M""^ de Chevreuse qu'il aime tant à fréquenter. Nous y rencontrons Bertet en pourparlers avec la maîtresse du logis ; nous y trouvons l'indispensable Lâigues, « l'Iiomme du monde le plus cJiangeant de son naturel. » Bertet presse M"'* de Chevreuse d'en finir avec ses hésitations. « // est vif, pénétrant et insolent. » Il entre résolument dans sa demande, il menace, il presse, il supplie, promet et finit par emporter le consentement de M™® de Ciievrcusc au retour du cardinal. Il obtint sa parole de séduire Noirmoutiers, gouverneur de Oharleville. Retz est informé de ces défections par les révélations de M"^ de Chevreuse. Il est

furieux ; il ne cesse pourtant pas ses visites quotidiennes. Le sacrifice serait trop grand pour son cœur. Il se borne à poursuivre le cours de ses galanteries auprès de M"* de Chevreuse, qui s'était déclarée contre sa mère, à laquelle Retz n'adressa plus que de rares et froides paroles. Il ne salue plus Laigues, et tourne le dos à Noirmoutiers. Cette bouderie frondeuse est vraiment divertissante.

Le 20 novembre, le premier président présente à l'enregistrement de la compagnie la déclaration de lèse-majesté encourue par les princes. Monsieur demande l'ajournement parce qu'il était plus urgent de s'inquiéter des préparatifs militaires de Mazarin, qui était sur le point de "rentrer à main armée dans le royaume. Le duc d'Orléans déploya dans de nombreux débats une adresse remarquable pour obtenir des délais. Il suscita des incidents sans fin sur la forme et sur le fond de la délibération, avec la tactique consommée d'un vieux procureur au Châtelet.

Le 4 décembre, l'enregistrement passa à une grande majorité; ce qui consterna Monsieur fut le refus du parlement d'indiquer un jour pour délibérer sur Mazarin. « Il était midi sonné, remarque gaîment Retz, et tout le monde voulait dîner. » Le duc d'Orléans eut l'étrange idée d'organiser une petite émeute « j)our éveiller la coinpagnie, il envoya 20 ou 30 gueux pour criailler sous les fenêtres de Mole, qui leur fait ouvrir sa pointe et les menace, avec son intrépidité ordinaire, de les faire prendre. » Retz eut la malice, pendant cette misérable échauffourée populaire, de se tenir à l'écart, afin de prouver à Monsieur qu'il n'était pas permis, même à un prince du sang/' de faire une émeute sans le consentement du coadjuteur.

Cependant le parlement décida que le roi serait supplié de maintenir le bannissement perpétuel de Mazarin. Le 20 décembre, un nouvel arrêt fut rendu contre le cardinal, qui assemblait des troupes sur la frontière. Un conseiller s'écria que les gens de guerre de Mazarin se moqueraient de toutes ces délibérations, si elles n'étaient signifiées « par des huissiers armés de bon:^mousquets et de bonnes piques. » Cette parole souleva une tempête dans la compagnie, qui déclara qu'au roi seul appartenait le licenciement des soldats. « Cette tendresse

de cœur pour l'autorité du roi, faisait un singulier effet vis-àvis de l'arrêt, qui fermait le passage à celui que le souverain réclamait. » La cour appela habilement à Poitiers le garde des sceaux Mole, et enleva ainsi au parlement ce magistrat, qui savait par sa fermeté conserver l'ordre si nécessaire aux délibérations. Le 29 décembre, la compagnie lança un terrible arrêt, dans un mouvement de fureur provoqué par l'entrée du cardinal en France. Elle le déclara, lui et ses partisans, criminels de lèse-majesté, et ordonna de lui courir sus. On fit vendre les meubles, les livres, les manuscrits du b^nni ; tous ces précieux objets si dignes d'une rare et noble affection. Ces précieux trésors de Tart et de la pensée furent dispersés aux vents de l'enchère et perdus en partie, au grand dommage des générations de l'avenir. Et pour dernier raffinement de cette haine de vandales, le prix de cette vente était jeté comme un' appât à ceux qui livreraient Mazarin mort ou vif.

La compagnie marchait de contradiction en contradiction. Elle commandait aux troupes de Monsieur de s'opposer à celles du roi, qui ramenaient le cardinal ; et en même temps, elle repoussait avec une fière indignation la proposition de saisir les deniers royaux, pour solder l'armée parlementaire. Aussi Retz disait avec une ironie piquante que « Von ne faisait jamais bien la guerre civile avec les conclusions des gens du roi. »

Deux conseillers, à la tète de 'quelques soldats, combattent avec courage l'avant-garde de Mazarin à Pont-sur- Yonne. L'un est fait prisonnier, l'autre se sauve. Le faux bruit de la mort du premier produit dans le parlement une commotion générale. A la faveur de cette confusion, un gentilhomme porteur d'une requête de Condé obtient audience. Le prince offrait sa personne et ses armes contre l'ennemi commun, et demandait In suspension de la déclaration de lèse-majesté qui pesait sur lui. Quelques jours auparavant, sa demande n'avait pas même été écoutée ! « Nous ne savons plus tous ce que nous faisons. Nous sommes hors des règles, » disait l'avocat général Talon au coadjutcur, après des conclusions favorables à Condé.

Encore une discussion entre Monsieur et le coadjuteur. Ils sont vraiment incorrigibles ! L'un est furieux d'un secou rsde

4,000 espagnols, envoyés à Condé; l'autreest calme et pacifique. Le duc d'Orléans veut .attaquer en plein parlement ces troupes auxiliaires. Retz parvient à le désarmer, et ne laisse pas échapper l'occasion de se divertir aux dépens des gens faibles. « Ils tournent si court, quand ils changent de sentiments, qu'ils ne mesurent plus leurs allures, ils sautent au lieu de marcher ». Il ne s'arrête pas sur le chemin de la plaisanterie, quand il se trouve en tête-à-tête avec Monsieur. Le prince devait démontrer au parlement, tout en gardant son sérieux, « que les troupes n'étaient pas espagnoles, parce que les hommes qui les composaient étaient allemands ». (Et pourtant cette armée servait l'Espagne depuis 4 ans !) Mais c'est un langage à la Mazarin, s'écrie Retz. C'est possible, réplique Monsieur en sifflant, mais à votre âge vous devez savoir « que le monde veut être trompé^.

Les députés envoyés à Poitiers revinrent annoncer au parlement le rejet des remontrances contre le retour de Mazarin. Le roi avait fait répondre par le garde des sceaux que le cardinal rentrait à la tête des troupes, pour se conformer à son commandement. Il comptait maintenant sur le dévouement de la compagnie, afin de donner au peuple l'exemple de l'obéissance. Ce message, si contraire aux engagements solennels de la reine, excita une^pposition formidable. La lecture des arrêts du par- ' lement de Rouen et de Toulouse acheva de bouleverser les esprits, mais « tout le feu s'exhala en paroles «.L'heure pacifique de midi sonna, et Ton remit la délibération au lendemain.

Ce jour-là, on rendit un arrêt sur les conclusions de Talon contre le cardinal et le maréchal d'Hocquincourt, dont les soldats commettaient des désordres déplorables. Mais « comme rien n'est jdIus peuple que les compagnies, on rejeta avec fureur la proposition de s'unir au duc d'Orléans, pour chasser Vennemi commun, par lé motif qu'elle produirait infailliblement la guerre civile ». Monsieur, qui s'appuyait sur le parlement, fut atterré et prit la résolution extrême de joindre ses troupes à celles de M. le prince. Retz se trouva par cette brusque détermination dans une situation critique. Le duc dOrléans lui échappait, et il restait seul avec son malencontreux projet

de tiers parti, après s'être aliéné le cœur de la reine par l'oubli de ses engagements.

Châteauneuf avait opéré sa retraite à l'arrivée de Mazarin, qui fut accueilli par la cour avec les démonstrations les plus bruyantes et les plus chaleureuses, comme le sauveur de la monarchie. Le roi, sur le conseil du cardinal, reprit par étapes le chemin de Paris, et attendit à Blois l'armée du maréchal d'Hoc" quincourt. Les séances du parlement offraient le douloureux spectacle d'une agitation stérile et d'une confusion funeste. On interdisait, au milieu de la lutte ouverte contre la cour, de lever des troupes sans commission du roi, et on oubliait les nombreux et récents arrêts qui avaient ordonné le contraire.

Monsieur s'était posé en orateur de l'opposition. Il parlait aussi facilement que Condc se battait. C'était le Fabius Cunctator de la compagnie. Il savait avec un talent remarquable esquiver les attaques de la cour. Il temporisait sans cesse, et évitait la bataille du délibéré par des marches et contre-marches savantes. Quand il était poussé et poursuivi dans ses derniers retranchements, tous les moyens lui étaient bons pour ne pas combattre. Un jour il fit remettre la -séance sous le « prétexte d'une colique ». Les entrailles de Monsieur ! Ah! Molière, votre ' malade imaginaire, votre bourgeois de Paris si pacifique et si ridicule, était sous la Fronde l'oncle du roi de France, 'un prince du sang, se transformant en personnage de comédie au milieu des événements les plus graves.

La personne du duc d'Orléans égaie toutes ces tristes scènes de la guerre civile. Son esprit agité était en désaccord complet avec son caractère pusillanime, a Son agitation avait, comme la fièvre, ses accès et ses redoublements ». L'abattement arrivait ensuite. Au moment où il permit à Beaufort de faire marcher ses troupes, il tomba dans une crise d'excitation, et il eut pour ainsi dire le délire en parlant à Retz, son médecin ordinaire, qui lui donnait des calmants. Il lui disait que la permission accordée à Beaufort ne pouvait aggraver sa position si compromise vis-à-vis de la cour. « Si vous étiez né fils de France, infant d'Espagne, prince de Galles, s'écria Monsieur, vous tiendriez * un autre langage. Sachez que nous autres princes^ nous ne

comptons jwur rien les paroles, mais que nous n'oublions jamais les actions. La reine ne se ressouviendrait jjas demain à midi de toutes mes déclarations contre le cardinal, si je le voulais souffrir demain matin. Si mes troupes tireyit un coup de mousquet, elle ne me le pardonnera pas, quoi que je puisse faire d'ici à deux mille ans ».

Cette tirade avait monté la tête de Monsieur, aussi il demeura inflexible, malgré les sollicitations d'un envoyé de la reine, qui le pressait de ne pas" unir ses troupes à celles de Monsieur de Nemours. Il fit alors une fière apologie de sa conduite qui n'avait d'autre but que de combattre avec M. le prince le Mazarin. « ce scélérat, que le démon de la France venait de susciter r>.

« Nul ne sent plus que moi le déplorable état où je vois le royaume, et je ne puis regarder sans frémissement les étendards d'Espagne, sur le point de se joindre à ceux du Languedoc et du Valois. Mais le cas, qui me force, n'est-il pas de ceux qui ont fait dire avec justice que nécessité n'a pas de loi ».

Puis, dans un mouvement oratoire, il saisit Mazarin et le montre maître de l'autorité royale, conquérant le royaume avec des troupes aguerries, et arrivant victorieux sous les murs de Paris, pour menacer le parlement et la ville. S'il reste spectateur indifférent et désarmé, malgré la marche triomphale du cardinal, ne dira-t-on pas : « Le duc d'Orléans est un lâche, et un innocent de prendre des scrupules quine conviendraient pas même à un capucin ». Après ce torrent d'éloquence qui lui était naturelle, Monsieur se retira et laissa l'envoyé d'Amville entre les mains du coadjuteur, qui s'efforça de lui démontrer sa fidélité à ses engagements envers la reine. Il avait repoussé un accammodement avec Condé, mais il ne pouvait s'empêcher de suivre Monsieur dans sa résistance au rétablissement du cardinal. Retz. qui se plaît à tout propos à exhaler sa haine contre Mazarin, prête à d'Amville son ressentiment: « Ce misérable va tout perdre. Songez à vous, car il ne pense qu'à vous empêcher d'être cardinal ».

Le 18 février 1652 fut une date mémorable dans la vie du coadjuteur. Il reçut ce jour-là la nouvelle de sa promotion au

cardinalat par Innocent X. Il devait sa nomination à la haine du pape contre Mazarin. et aux habiles menées de son agent à Rome, Tabbé Charrier, qui sut amuser et tromper l'ambassadeur de France, qui avait dans sa poche une lettre du roi pour la révocation de sa nomination, et qui mourait d'envie de saisir au passage le chapeau du cardinal, et de le placer sur sa tête. Le coadjuteur s'abstenait daller au parlement depuis sa nouvelle dignité. Il prétendait obéir au cérémonial romain, qui interdit aux cardinaux de paraitre dans les assemblées publiques, avant la réceptiou du bonnet. Au fond, il était enchanté d'avoir un motif plausible de s'éloigner du parlement, livré à l'anarchie des délibérations tumultueuses. Chavigny, qui gémissait de son inaction en Touraine, était revenu à Paris, cabaler auprès de Monsieur en faveur de Condé, et discréditer Retz, en l'accusant d'une liaison secrète avec la cour. Le duc d'Orléans, très au courant des affaires du coadjuteur, ne tomba pas dans le piège. La faveur du nouveau cardinal ne fit que s'accroître auprès du prince. « En fait de calomnie, tout ce qui ne nuit pas, sert à celui qui est attaqué ».

Les partisans de M. le prince furent plus heureux dans leurs menées parmi la populace. Ils levèrent une troupe d'émeutiers qui vinrent assiéger le coadjuteur en visite au Luxembourg, le menacer par des cris de mort comme un traître vendu à Mazarin, Le lieu était bien choisi. Le duc d'Orléans n'était pas homme à lui prêter main forte. « Il offrit ses gardes, mais de manière à se faire refuser ». Retz, qui ne cédait à personne la préséance du courage, descendit dans la rue, n'ayant à ses côtés que deux amis, il marcha droit sur les émeutiers et leur demanda d'un ton impératif quel était leur chef. Il le traita avec une audace réjouissante. « Un gueux d'entre eux qui avait une vieille plume jaune à son chapeau me répondit insolemm.ent •" c'est moi. Je me tournai du côté de la rue de Tournon en disant : Gardes de la porte^ qu'on me pende ce coquin à ces grilles ï. A cette menace, le chef recula, fit une profonde révérence, balbutia des excuses, et commanda à sa bande de se retirer aux cris de : vive le coadjuteur !

Retz avait refusé l'escorte de ces émeutiers qui voulaient lui

servir de gardes du corps. Il n^en avait nulle envie et nul besoin pour l'expédition qu'il allait entreprendre. Nous sommes ici aussi embarrassés que Monsieur Tavait été en présence d'une émeute. Le coadjuteur décrit, dans une historiette galante, sa défaite devant une résistance féminine. Nous dirons seulement que bien « qu'on ne lui' arrachât pas les yeux, qu'on ne Vétouffât pas à force de lui interdire les soupirs, bien ciuHl s'aperçut à de certains airs qu'on n'était jy^^s fâché de voir la pourpre soumise, tout armée et tout éclatante qu'elle était, Von se tint toujours sur un pied de sévérité, ce qui doit étonner ceux qui n'ont point connu M''« de la Loupe, et qui n'ont ouï parler que de M"«« d'Olonne. » Il est difîicile d'être plus méchant et plus spirituel.

Nous sommes plus à l'aise quand il parle de Condé. Aucun historien n'a rendu un hommage plus impartial et en même temps plus éclatant à son génie militaire. Il exprime avec noblesse le regret « de n'avoir pu tirer de M. le prince le détail de ses actions de guerre, dont les plus petites ont toujours été plus grandes que les jdIus héroïques des autres hommes. »

Il découvre aussi à nos yeux la modestie de M. le prince, qui était à la hauteur de son courage, comme l'on fait tomber le voile qui cache aux yeux de la foule la statue d'un grand homme dont elle chérit les traits, dont elle honore la mémoire. « L'inclination et la facilité qu'il a à faire des merveilles, sont égalées par l'aversion et la peine qu'il a à les raconter. »

Comme cet éloge et cette apologie sont bien placés à l'entrée du récit des luttes de Condé, pendant cette phase déplorable de la Fronde ! La guerre de Guienne était favorable à la cour. M. le prince avec des recrues ne pouvait tenir que par sa renommée contre les soldats éprouvés du comte d'Harcourt. Il chargea avec intrépidité les troupes de Saint-Luc, « et l'on peut dire qu'il les renversa moins par le choc de ses armes que par le bruit de son nom. »

Il les rejeta dans la ville de Miradoux. D'Harcourt accourut, et Condé fut obligé de se retirer à Agen, où il entra, malgré une sédition populaire, «après avoir couru plus de fortunes qu'il

n'en avait couru dans aucune bataille. » Il allait bientôt quitter la Guienne, laissant à Conti de Marsin, son meilleur lieutenant, illustré par ses exploits en Catalogne, et à M"^ de Longuevillc, un conseiller expérimenté, le fidèle Lcnet. Il était vivement pressé par ses amis et ses agents de revenir à Paris, afin de rétablir ses affaires gravement compromises parles tergiversations de Monsieur. Nemours avait aussi bien besoin d'être surveillé. Il était arrivé avec les troupes étrangères à Houdan, sans avoir rencontré d'obstacle, et après avoir traversé la Seine à Mantes par la complicité du duc de Sully, alors mécontent de la cour, il s'était rendu à Paris 'au lieu de se réunir à celles de Beaufort, qui lui-même y était retenu par son amour pour M™^ de Montbazon. Nemours, plus céladon que guerrier, était ravi de « montrer son bâton de général » à Madame de Chàtillon. Chavigny s'imaginait qu'il éblouirait les yeux de Monsieur « par ces écJiarpes de couleurs différentes. »

Tout cela est touché avec finesse, tout cela est esquissé délicatement par le crayon du coadjuteur. On pressent que de pareils ennemis sont destinés à être vaincus par la politique de Mazarin et par l'épée de Turenne. Monsieur n'était pas dupe, de toute cette fantasmagorie, et il disait à Chavigny qui étalait devant lui ces écharpes rouges et isabelles : « Allez au diable, vous et vos officiers étrangers ! s'ils étaient aussi bons Frondeurs que le cardinal de Retz, ils seraient à leurs postes, et ils ne s'amuseraient pas à ivrogner dans les rues de Pains. »

Cette sortie vigoureuse fit partir tout ce monde. Les yeux étaient en ce moment fixés sur Orléans, que' se disputaient la cour et la Fronde.

Mole et le conseil du roi s'étaient présentés à ses portes, pendant que M"* de Montpensier s'emparait résolument d'un bateau, traversait la Loire, faisait abattre un mur par les bateliers et entrait ainsi dans la ville, aux acclamations du peuple. Elle surprenait les magistrats au milieu des débats sur la question de savoir si le garde des sceaux serait reçu.

Retz ne cache pas sa froideur pour la fille du duc d'Orléans. Il en parle avec une réserve dédaigneuse. C'était du reste une princesse fantasque. Elle avait rêvé dépouscr le roi. Elle avait

l'espritet le courage d'Henri IV. Elle s'était, dans ses entreprises, donné deux aides de camp : M""" de Fiesque et de Frontenac.

Beaufortet Nemours vinrent à Orléans conférer avec cette vaillante princesse sur le plan de campagne. Une querelle violente, brutale, éclata entre les deux beaux-frères. Il y eut un grossier échangé de coups et de soufflets. Mademoiselle s'interposa et les força à se réconcilier. Retz badine sur cet épisode misérable. Dans cette rixe d'antichambre, « il y eut un prétendu démenti qui produisit un prétendu soufflet, un de ces soufflets jrroblématiques dont il est parlé dans les petites lettres de Port- Royal. »

Il fut résolu dans ce conseil de guerre, tenu sous la présidence de la princesse, que l'armée des Frondeurs irait à Montargis, pour se placer entre Paris et les troupes du roi. Condé, informé de la mésintelligence de ses généraux, inquiet de leur capacité, quitta la Guienne, traversa à cheval, suivi de quelques amis, la grande distance qui le séparait de la Loire, afin de prendre le commandement de ses troupes. L'énergique Condé supporta, avec un entrain incomparable, les fatigues inouïes de ce long voyage, où il ne se reposa jamais deux heures de suite. Le danger d'être pris ou d'être tué par les soldats de Mazarîn le menaça plusieurs fois. Il fut reconnu à Châtillonsur-Loire, poursuivi et serré de près par Sainte-Maure et ses cavaliers d'élite.

Il fut reçu par son armée avec des transports de joie. Impatient de se signaler, il marcha aussitôt sur Montargis, s'en empara, et dans la nuit du 6 au 7 avril il attaqua à Bléneau les troupes dispersées du maréchal d'Hocquincourt. Condé chargea avec son impétuosité irrésistible la cavalerie ennemie qui s'était ralliée, la culbuta et abandonna la poursuite à la nouvelle de l'arrivée de Turenne. Ce dernier, avec une profhptitude merveilleuse, avait profité de l'absence de son adversaire et s'était établi dans un poste excellent, protégé par un bois que des fossés marécageux traversaient. Il avait retranché son artillerie, sur une hauteur, de manière à foudroyer les troupes qui tenteraient de déboucher dans la plaine. Condé, malgré la supériorité du

nombre, ne put chasser Turenne de sa position, et cette journée resta indécise.

Pendant que ces événements militaires se passaient, Paris, qui avait gardé la neutralité, s'agitait à lannonce de la présence prochaine de Condé. Monsieur, qui la redoutait plus que personne, s'écria, en voyant le coadjuteur : « Vous me laviez bien dit! quel embarras ! quel malheur ! nous voilàpis que jamais ! » Son confident le consola, le calma et le décida à cacher son mécontentement. Le duc d'Orléans prit donc un air radieux en publiant la fâcheuse nouvelle ; et en même temps, il commanda au coadjuteur « de troubler la fête » en obligeant M. le prince à ne faire qu'un court séjour. Retz n'accepta cette commission qu'avec répugnance, et lui dit d'un ton cavalier : « Vous ne la soutiendrez jamais de l'humeur .dont il a plu à Dieu de vous faire. » Ce mot irrévérentieUx était de Saint-Rémy. lieutenant des gardes. Monsieur, qui était bon prince, l'avait trouvé plaisant et Retz le répétait.

Une assemblée de l'hôtel-de-ville décida, sous l'impulsion secrète du coadjuteur, que le gouverneur de Paris annoncerait à son altesse royale, que recevoir Condé était impossible, avant qu'il ne se fut lavé de la déclaration de lèse-majesté. Monsieur avait été ravi de la harangue, convenue à l'avance, du maréchal de l'Hôpital. Il lui avait répondu que Monsieur le Prince ne revenait que pour terminer quelques affaires particulières et qu'il ne séjournerait que 24 heures. <^i Vous êtes un galant homme. Chacigny sera bien attrapé, » disait-il à Retz, qui lui répondit : a Je ne vous ai jamais, Monsieur, si mal servi. Souvenez^ vous en ! »

En effet, ChaVIgny était furieux et il etTraya par une émeute le duc d'Orléans, qui réprimanda publiquement le maréchal de l'Hôpital et le prévôt des marchands de l'indiscrétion qu'ils avaient commise "en divulguant une confidence. Lorsque Retz lui parla avec ménagement de cette nouvelle palinodie, il l'interrompit brusquement par ces paroles : « Il ne faut pas juger par l'événement. J'avais raison hier, vous lavez aujourd'hui ; que faire avec tous ces gens-ci ? Il devait ajouter : el avec moi ? »

La vanité se plaît dans les travestissements; elle aime à revêtir des costumes d'emprunt, afin de tromper les yeux et de s'amuser aux dépens de la crédulité publique. Retz prend tout à coup un air modeste, déguise sa voix, affecte un langage soumis, se donne une attitude d'humilité, et se met à prêcher sur les inconvénients de la pourpre qui l'exposent à précéder les princes du sang. Un de ses familiers, à la nouvelle de sa promotion au cardinalat, s'écrie devant une nombreuse assemblée : « Nous ne saluerons plus les premiers présentement. Pardonnez-moi, Monsieur, réplique le cardinal de Retz, nous saluerons toujours les premiers et plus bas que jamais. A Dieu ne plaise que le bonnet rouge me fasse tourner la tête au point de disputer le rang aux princes du sang. »

Il eut aussi dans ce moment des velléités de retraite. Mais, semblables à des vapeurs du matin, elles se dissipèrent aux premiers rayons de la fortune. Il vante d'un ton poétique les douces perspectives de son ermitage : « L'ombre des tours de Notre-Dame y pouvait donner des rafraîchissements, et le drapeau du cardinal le défendait encore du mauvais vent. «

Le 11 avril, Condé entra à Paris accompagné de Monsieur, qui était allé à sa rencontre pour dissiper les doutes sur leur union par ce témoignage public et amical. Le lendemain, ils se présentèrent ensemble au parlement. M. le prince offrit de déposer les armes dès que les arrêts contre Mazarin seraient exécutés. Le président Bailleul lui répondit que « lacompjagnie, tout honorée qu''elle fût de sa présence, ne pouvait dissimuler la sensible douleur de lui voir les mains teintes du sang des gens du roi tués à Bléneau. »

A ces paroles patriotiques, la jeunesse des enquêtes frémit et poussa une immense clameur en faveur de Condé. Mais le président de Nesmond dissipa l'orage par le récit de son voyage auprès du roi. Il était chargé de lui apporter les remontrances du parlement contre le cardinal. Louis XIV avait fait répondre, par le garde des sceaux, qu'il n'y aurait égard qu^iprès l'envoi et l'examen des informations faites contre Mazarin. Au même instant, on remit à la compagnie une lettre de cachet du roi, qui ordonnait de surseoir à Texécution de la déclaration du G sep-

tembre. On décida que les députés retourneraient vers le roi, pour insister de nouveau sur la lecture des remontrances et sur l'impossibilité d'enregistrer la suspension de « la déclaration la j)lus authentique du monde, et la plus revêtue de toutes les marques de l'autorité royale, » et révocable seulement avec la même solennité.

Une assemblée générale de la ville décida que le roi serait supplié de revenir à Paris et d'éloigner le cardinal. L'union des grandes villes fut repoussée comme un funeste souvenir de la Ligue. Retz n'insista pas sur les débuts de ces assemblées de la ville par un motif de sincérité. Il n'y était pas. Il s'établit à cette occasion une différence judicieuse « entre un récit fait sur de bons méi7ioires, et un récit des faits que l'on a vus », par cette comparaison « d'uii i^ortrait auquel on ne travaille que sur des oui-dire, et une copie que Von tire sur les originaux. » Il fait aussi des remarques très sensées sur la nature des documents renfermés dans les registres des assemblées. L'âme et l'esprit des délibérations n'y respirent plus. C'est au milieu des compagnies que le souffle léger et subtil de la vie circule. Il se décèle « dans un coup d'œil, dans un mouvement, dans un air même quelquefois imperceptible. »

La cour avait soulevé les hostilités des compagnies par son intervention prématurée en faveur de Mazarin. Cette conduite imprudente -profita d'abord à Condé. « Tous ceux qui crient dans les rues, tous ceux qui haranguent les assemblées, ne virent plus en M. le prince, celui qui venait de défaire les troupes du roi, mais celui qui venait à Paris pour s'opposer au retour de Mazarin. » Tous ces harangueurs violents, qui entraînent les multitudes et les compagnies, « engloutissent dans le tourbillon de leurs passions toutes les grandes facultés de l'âme, qui éclairent et guident la raison de Vhomme. »

Retz, avec cette vue perçante d'un esprit supérieur, les sépare de « ce j)etit groupe de philosoplies, » de ces lettrés, de ces illustres pacifiques qui, « dans les temps de troubles, ne comptent pour rien, parce qu'ils ne mettent jamais la hallebarde à la main, » mais qui plus tard comptent pour tout aux époques de sérénité, quand la raison du plus fort cesse d'être

la meilleure. Ils deviennent alors des phares resplendissants, dont la pure et éclatante lumière signale au loin les écucils, où s'est brisé, au milieu des éléments bouleversés, le vaisseau de l'Etat.

Les fautes de la cour ne tardèrent pas à être couvertes par celles de Condé. Il quitta inutilement son armée et en laissa le commandement à des chefs inexpérimentés, incapables de résister à un général aussi consommé que Turenne. Il ne sut pas maintenir le parlement dans ses sentiments hostiles à Mazarin. Les émeutes semèrent l'inquiétude et le mécontentement dans la compagnie. Les princes furent obligés de les désavouer. Le parlement était irrité ; il redoutait ces manifestations populaires, il en faisait remonter la responsabilité à Condé et au duc d'Orléans.

Retz, qui alors minait le crédit de M. le prince par les artifices les plus dangereux, par les libelles et l'accusation mensongère d'un traité avec la cour, prend dans ses mémoires le ton du partisan le plus dévoué et le plus attaché à la fortune de Condé. Il le blâme de ses fautes politiques avec l'accent du cœur, et lui reproche moins sa tolérance des excès populaires, abrités sous son nom, que sa mansuétude en face des résistances et des attaques qui s'élevaient contre lui dans les compagnies.

Amelot, président à la cour des aides, lui jeta à la face ces audacieuses paroles : « qu'il s'étonnait de voir sur les fleurs de lis un prince qui, après avoir tant de fois triomphé des ennemis de l'Etat, venait de s'unir avec eux. » L'impétueux Condé n'avait qu'un geste à faire, à porter la main sur la garde de son épée, pour imposer silence à ces violences de langage, et il ne la porta pas !

Retz, pendant la Fronde, a combattu les entreprises de M. le prince par ses actions, ses discours, ses écrits. Mais quand l'heure de la médiation est arrivée, quand l'homme de parti sest trouvé en face de l'historien, il a, par une contradiction qui est une noble impartialité, rendu un hommage presque passionné aux vertus impérissables de Condé, à son héroïsme et à la noblesse qui l'accompagne et le grandit encore. Aussi

Retz est ému au souvenir de l'attitude pacifique de ce gnerrier, au milieu des provocations les plus irritantes. « Il est si beau à l'homme du monde du courage le plus héroïque, d'avoir péché par excès de douceur que, ce qui ne lui a pas succédé dans la politique, doit être au moins admiré et exalté par tous les gens de bien dans la morale. »

Retz, avec son esprit original, explique les agissements de Condé « par la démangeaison des négociations, maladie populaire du parti de M. le prince. » Il tâte alors, pour ainsi dire, le pouls à ces malades politiques, et avec le diagnostic exercé d'un physiologiste, il attribue à des causes externes ces symptômes d'affaiblissement et de défaillances. « Chavigny, novStri dans le cabinet, ne pensait qu^à y entrer par toute voie. Rohan, qui n'était a proprement parler bon qu'à danser, ne se croyait lui-même bon que pour la cour; M. le prince était, par son ificlination, par son éducation et ses manières, éloigné de la guerre civile. Monsieur, en véritable lièvre, était capable de donner dans tous les panneaux à force de les craindre tous. » Semblable au génie de la négociation, Mazarin plane au-dessus de ces personnages. Ses traits sont fortement accusés, mais on saisit la ressemblance. Le peintre procède par gradation de couleurs, et par opposition de tons. Ce style surprend, étonne, éblouit par des effets inattendus. « Le fort de M. le cardinal Mazarin était proprement de ravauder, de donner à entendre, de faire espérer, de jeter des lueurs, de les retirer, de donner des vues et de les brouiller ».

Paris offrait l'affligeant spectacle de la discorde politique, chaque parti donnait sa représentation du jour. Le peuple pillait le bureau des entrées à la porte St-Antoine. et poursuivait et attaquait dans les rues les partisans réels ou supposés de Mazarin. Le parlement faisait au cardinal une guerre acharnée d'arrêts, et, par une contradiction étrange, il entendait respecter l'autorité royale, en paralysant les entreprises de ses enne» mis. Le parti de M. le prince, compose d'ambitieux décidés, se laissait amuser par des négociations illusoires et perdait ainsi son crédit dans les assemblées et le peuple. Condé, si brillant à la tctc d'une armée sur un champ de bataille, s'amoindrissait

au milieu des escarmouches de partisans, s'égarait dans cette région ténébreuse des intrigues et ne savait comment diriger sa troupe, à travers des défilés oix, à chaque pas, il rencontrait un ennemi qui lui disputait le passage. Col ennemi était le cardinal de Retz qui avait rompu la « trêve de l'écriture». Il avait recommencé les attaques, en lançant ces odieux projectiles qu'on nomme des libelles. Il avait gravement blesse Chavigny. Cet esprit altier et superbe ne put s'empêcher de verser des larmes. La postérité est moins larmoyante en lisant ces tristes produits de la haine, ces lieux communs de l'insulte et de la calomnie. Ces laves impures se refroidissent à l'air des siècles et ne présentent plus alors aux regards quedes cendres ou des scories informes, dont on s'éloigne avec mépris. Retz n'est pas mieux inspiré dans un autre écrit, fastueusement intitulé : « Le vrai et le faux du prince de Condé et du cardinal de Retz ». C'est une ridicule et impudente apologie de sa conduite. Il se dresse une statue, il y grave cette inscription : « Au grand homme méconnu » ; il orne le piédestal de bas-reliefs où figure le grand Condé qu'il rapetisse par un raccourci mensonger. Il l'entoure de ses partisans qu'il drape à sa façon. Tout en reconnaissant plus tard qu'il a manqué de respect à M. le prince, il nous le montre alors avec complaisance, « livré à la lecture de ce bel ouvrage »,et disant à Marigny : « Je prends beaucoup déplaisir à ce livre, car il me fait connaître mes fautes que personne n'ose me dire ». L'anecdote est bien trouvée pour plaire à l'orgueil de Retz, et c'est tout. Il est permis de la contester, après avoir lu ce plaidoyer pompeux en l'honneur du coadjuteur, et CCS attaques passionnées contre Condé, qui ne pouvait en aucun temps les trouver agréables.

Mais nous croyons volontiers Retz lorsqu'il nous raconte que M. le prince menaça Angerville de le faire pendre s'il ne partait sur l'heure de Paris. Ce serviteur de Condé était venu pour assassiner le coadjuteur. L'indignation de Condé à la vue d'un assassin, (dût cet assassin faire disparaître un ennemi acharné, dangereux !) voilà un sentiment qui sied à sa magnanimité ! Nous croyons aussi qu'il a repoussé l'occasion qu'on lui offrait d'altaquer Retz, un jour qu'il était en visite à l'hôtel de Che-

vreuse avec une petite escorte : « Le cardinal de Retz est trop fort ou trop faible », répondit-il en souriant,

Si le cardinal de Retz n'avait pas eu d'autre langage littéraire que ces infimes libelles, il n'aurait jamais conquis la gloire impérissable d'être un grand prosateur, d'être au rang des écrivains supérieurs. II eut mieux fait de s'abandonner à l'inaction, de s'envelopper dans ses grandes dignités et de mettre en pratique ces paroles qu'il adresse au président de Bellièvre : « Nous sommes dans une grande tempête, et il me semble que nous voguons tous contre le vent. J'ai deux bonnes rames en main, dont l'une est la masse de cardinal et l'autre la crosse de Paris. Je ne les veux pas rompre et je n'ai présentement qu'à me soutenir ».

Monsieur ne pouvait se passer du coadjuteur qu' « il voulait toujours tenir en laisse, pour le lâcher en cas de besoin ». Retz était indispensable afin d'apaiser les clameurs que les partis poussaient en voyant l'allure équivoque de leur mobile allié.

Le coadjuteur faisait au duc d'Orléans une cour assidue, pour se consoler de ses chagrins domestiques. Il était brouillé avec l'hôtel de Chevreuse pour des motifs politiques et des froissements de cœur. La cause de Mazarin y était en grande faveur, et labbé Fouquet, qui avait remplacé Bertet comme agent du cardinal, était devenu le successeur du coadjuteur dans les bonnes grâces de M"* de Chevreuse. Retz laisse éclater avec violence son dépit jaloux, il donne quelques coups de crayon qui ressemblent plutôt à des coups de stylet. Il se conduit en Sigisbée, trompé et furieux : « L'abbé Fouquet avait je ne sais quel air d'emporté et de fou, c^ui ne me revenait pas. Il parlait comme un écolier sorti la veille du collège de Navarre. Je crois (pxe cette qualité peut ne pas lui nuire auprès de M"« de Chevreuse, de laquelle il devint amoureux et laquelle devint aussi amoureuse de lui ». Il affirme, en citant Le Tellier, que l'abbé Fouquet avait proposé plusieurs fois à la reine de le tuer, voulant sans doute se venger « des railleries qui avaient passé jeu ».

Il expose, un second portrait de M"^ de Chevreuse, où elle n'est pas plus flattée que dans le premier; on sent que la main

du prêtre est encore agitée par le souvenir d'une offense : « M'^« de Chevreuse n'avait que de la beauté, de laquelle on se rassasie, quand elle n'est pas accompagnée. Elle n'avait de l'esprit que pour celui qu'elle aimait, mais comme elle n'aimait pas longtemps, l'on ne trouvait jjâs assez lo7igtemps qu'elle eut de l'esprit ».

Turenne, avec une heureuse promptitude, exécutait son plan, qui était de ramener le roi victorieux à Paris. Au moment où la cour arrivait à Corbeil, il parvenait, par des marches rapides, à se poster solidement à Arpajon, entre Paris et les ennemis, qui, trompés, s'ébranlèrent trop tard et ne purent s'établir qu'à Etampes. Toutes ces opérations militaires encouragèrent Mazarin à conduire, avec quelques troupes, le roi à St-Germain, pour le rendre témoin de ses exploits de négociateur. Il fit attirer à une conférence, par l'entremise du prétendant d'Angleterre, Charles II, les représentants du duc d'Orléans et de Condé, afin de nuire à la cause des princes par' un rapprochement compromettant. Retz, toujours curieux, demanda à Monsieur s'il avait confiance dans ces négociations. Il répondit avec insouciance : « Je ne le crois pas, mais que faire? Tout le monde négocie, je ne j)uis pas demeurer tout seul ». Les députés demandèrent l'éloignement du cardinal.

Mazarin esquiva le coup en comédien consommé. -Il se jeta aux genoux du roi et « le supplia à mains jointes de lui permettre de s'en retourner en Italie ». La reine alors intervint en disant qu'elle ne laisserait pas sous ses yeux porter atteinte à la volonté royale qui était de maintenir le cardinal. Retz riait de toutes ces négociations qui perdaient les ennemis, et se moquait de la belle et séduisante duchesse de Châtillon ; cette dangereuse amie de Condé, entrant dans le château de Saint-Germain, et à « qui il ne manquait cpxe le rameau d'olive à la main. » Il lui fait rendre des honneurs comme à une déesse, la compare à Minerve, mais à Minerve dégénérée qui ne prévoit pas le siège d'Etampes, sur le point de se faire, et qui faillit être si funeste au parti de Monsieur le prince.

Le canon de Turenne emporta les négociations des pjrinces et les remontrances du parlement. Paris se livra alors à une sur-

excitation anarchique; la sédition gagnait du terrain, une compagnie de milice bourgeoise avait refusé de se rendre au palais, ne voulant pas garder des Mazarins. Monsieur demanda sans succès au parlement des pleins pouvoirs pour ramener Tordre dans la ville. Ce refus irrita le prince qui dit « en jurant » au coadjutcur, qu' « il ne s'étonnait plus que M. du Maine, dans la Ligue n'avait pu souffrir les emportements de cette compagnie. »

Le roi avait consenti à éloigner de nouveau ses troupes à dix lieues de Paris. Turenne surprit et écrasa, dans le faubourg d'Etampes, les troupes de M. le prince, quand elles rentraient d'une rcyue en Thonneur de M"^ de Montpensier. Il revint plus tard les assiéger dans la ville. Tavannes opposa une belle résistance à ces vigoureuses attaques. Heureusement, le duc de Lorraine, cet aventurier plein daudace, arriva à la tête de ses mercenaires et fît lever le siège.

Il avait fait quelques jours auparavant son entrée à Paris dans la compagnie des princes. Les grands seigneurs de la Fronde escadronnaient dans le cortège avec une précaution risible. Le peuple accueillit par ses acclamations cet ennemi de la France, à qui le parlement refusa l'audience.

Retz nous le fait voir de plus près dans la galerie du Luxembourg. La conversation se passa en « railleries dans lesquelles il était inépuisable. » Ces deux personnages s'évitaient dans la crainte de se disputer le rang. Nous les rencontrons encore sur un terrain neutre, au noviciat des jésuites. Le coadjuteur rend compte de l'entrevue, avec ce ton enjoué qu'il sait si bien prendre : « Je lui dis d'abord que j'étais très fâché que le cérémonial romain ne m'eut pas jjermis de lui rendre mes devoirs chez lui, comme je l'aurais souhaité; et il me paya sur le champ en même monnaie, en me répondant quHl était au désespoir que le cérémonial de iempire l'eut empêché de se rendre chez moi, ce qu'il eut souhaité. » Après cet échange ironique de salutations et de compliments, le prince demanda l)rusqucment, avec un sérieux comique, s'il avait « un nez à chiquer^audes », il se plaignit d'en recevoir tous les jours des mains de l'archiduc, de Monsieur et de Madame, qui le tour-

mentaient pour secourir Condé, qui « détenait son 6zen, » la ville de Stenay.

L'apparition soudaine du prince de Lorraine devant Etampes avait amené entre Turenne et lui une négociation. On fit luire à ses yeux la promesse brillante d'une restitution de territoire, et il s'engagea à reprendre dans la huitaine la route des Pays-Bas. Mais avec ce mépris accoutumé des engagements, le prince changea d'avis chemin faisant, et se disposa à établir un pont de bateaux à Villeneuve Saint-Georges, afln de faciliter sa jonction avec M. le prince. Le vigilant Turenne suivait d'un œil défiant les mouvements de son déloyal adversaire, et, le jour de l'expiration de la trêve, il rangea son armée en bataille, en présence des troupes lorraines. A cette sommation à la Turenne, le duc Charles comprit le danger de la lutte et négocia. Il consentit à quitter son poste le lendemain et le royaume dans quinze jours. Condé ne pouvant faire entrer à Paris ses troupes sorties d'Etampes, les établit à Saint-Cloud, dans un camp.

Quel changement à vue ! Retz s'abandonne à la mélancolie, son esprit hante la solitude, il se réfugie dans la retraite des monologues. Il se ressent de la sombre demeure d'un cloître ombragé par les hautes tours de Notre-Dame. Le coadjuteur a pris la voix de ces tristes oiseaux de nuit qui habitent les lieux retirés. Il ne répond plus aux interrogations importunes de Monsieur que par un monosyllabe, et ce monosyllabe est unique, c'est toujours : « non ». Il boude comme un enfant gâté. « Monsieur le gronde » et regrette sans doute comme nous, ces discussions animées, ces attrayants impromptus, ces amusants dialogues pétillants de verve et d'une gaîté à dérider un chancelier de France et un premier président du parlement. Quelle cause a pu produire un tel changement et donner à ces mémoires, jusqu'alors si étincelants et si colorés, cette teinte sèche et terne. Au milieu d'événements si émouvants et si dramatiques, au moment de cette sanglante bataille du faubourg Saint- Antoine où fut fauchée comme l'herbe des champs cette brillante fleur de l'aristocratie française, au milieu de ces abominables massacres de l'hôtel-de-ville où périrent les courageux représentants de cette forte race bourgeoise, l'honneur et le soutien

d'une monarchie ? Quelle est la cause de ce laconisme qui touche à l'indifférence? L'inaction où il était tombé par l'impuissance de ses intrigues qui avaient leur mauvaise raison. Il avait voulu enlever Monsieur à l'étreinlc de Condé pour Taccaparer, en faire sa chose et en disposer à son gré. Mais il avait rencontré des concurrents aussi rusés, aussi expérimentés que lui; les

Chavigny, les Rohan, les Goulas Pouvait-il lutter contre

Condé, toujours prêt à couper un nœud gordien avec le tranchant de son épée, toujours prêt dans les circonstances décisives à en faire briller la lame aux yeux étonnés de Monsieur. Pouvait-il se rendre maitre de ce caractère pusillanime, si accessible aux menaces et aux frayeurs que ses redoutables alliés savaient lui prodiguer avec un à propos irrésistible? Il explique par des raisons futiles laridité de ses récits, dans ces circonstances douloureuses qui doivent exciter l'historien animé du pur amour de la patrie, et dont le premier devoir est de léguer à la postérité les enseignements qui peuvent la préserver de semblables périls! « Comme je n étais pas proprement dans l'action, et que je ne la voyais que d'une loge qui n'était qu'un coin du théâtre, je craindrais, si j'entrais trop avant dans le détail, de mêler dans mesvues mes conjectures. »

Il ne mettait plus le pied au parlement, il ne l'agitait plus par sa présence et ses discours. Il s'était refroidi pour ces luttes qui ravalent naguère tant échauffé ! Et pourtant, jamais les séances n'avaient été plus ardentes et plus orageuses. Le 25 juin, la compagnie terminait ses longues et tumultueuses délibérations, sur la réponse écrite du roi à ses députés. Cette réponse avait un caractère de fermeté et de dignité, qui annonçait que les jours d'abattement étaient passés et que la cour sentait sa force, éprouvée dans d'heureux et récents combats. « Le roi pourrait permettre au cardinal de se retirer en lui donnantun emploi éloigné, après lui avoir rendu justice, pour la réparation de son honneur. » Mais auparavant les princes et leurs partisans devaient se soumettre, remettre lépée dans le fourreau et rompre avec les étrangers. Le parlement décida que les députés retourneraient à Melun communiquer au roi l'acceptation des conditions par les princes, si Mazarin séloi-

gnait le premier. A la sortie de la grand'chambre, les magistrats, assaillis par une redoutable sédition, furent insultés, frappés, blessés même. Des coups de feu retentirent sous les voûtes du palais. Le sancluairo de la justice profané, ensanglanté, voilà un terrible épisode capable d'émouvoir l'âme de l'écrivain le plus indifférent ! Jietz Tamoindrit encore ; il tient la plume positivement comme un greffier d'audience et se contente de donner le sommaire de l'arrêt îfQuoi ! Il n'a pas un mouvement de colère, il ne bondit pas d'indignation, il ne frémit pas au souvenir de ce lâche attentat sur des magistrats! Il ne le flétrit pas ! Il continue avec impassibilité à rédiger ses procès-verbaux, et il dit: « Le 26 juin, aucun président ne se trouva au palais. »

. Le 1" juillet au soir, à la nouvelle de l'arrivée de l'armée de Turenne, Condé comprenant le danger de sa position à Saint- Cloud, se dirige en toute hâte vers Charenton où il sera mieux protégé contre les attaques. Turenne se met à sa poursuite, atteint et disperse son arrière-garde, et trouve son ennemi solidement retranché dans le faubourg Saint-Antoine. Sans artillerie, il hésite un instant à engager ses troupes dans les rues hérissées de barricades, sous le feu des maisons percées de meurtrières ; mais il marche en avant, sur un ordre de la cour qui se dispose à contempler le combat des hauteurs de Charonne. La résistance est opiniâtre. Condé se multiplie partout et repousse les attaques avec ses cavaliers d'élite. Tout à coup le combat devient plus acharné. L'artillerie roj^ale est arrivée ; le maréchal La Ferté est accouru avec ses troupes ; on emporte .les barricades, on cerne de toutes parts les Frondeurs ; ils sont acculés à la porte Saint-Antoine, ils n'ont plus qu'à défendre chèrement leur vie. Dans cette situation désespérée, des coups de canon partent des tours de la Bastille et annoncent que Paris sort enfin de la neutralité- et défend la cause de Condé. Les portes de la ville s'ouvrent par enchantement pour sauver les débris de l'armé de M. le prince, qui venait de voir tomber à ses côtés ses plus chers amis, La Rochefoucauld et Nemours; ils étaient gravement blessés! Condé, dans l'égarement de sa douleur, les croyait perdus 1 Mais à qui devait-il ce secours

imprévu? A une femme intrépide, à M"® de Montpensier qui, après une longue lutte, avait arraché le consentement de son père, tremblant de pour, au fond de son palais du Luxembourg et retenu dans une funeste inertie par les perfides conseils du coadjutcur qui rêvait la perte de M. le prince. Montglat, si mesuré et si bien placé pour tout savoir, s'exprime ainsi dans ses mémoires qui ne courent pas les rues : « Le cardinal de Retz était près dwduc d'Orléans qu'il persuadait de ne pas sortir et de ne pas s'exjDoser. Ce cardinal était ravi de faire l)érir M. le prince^ et par là de se défaire d'un ennemi si redoutable. »

L'héroïne de cette journée néfaste, Mademoiselle, que la légende a encore voulu grandir par une action guerrière, en lui faisant mettre le feu au canon de la Bastille, a rendu hommage à la valeur surnaturelle de Condé en écrivant : « Les ennemis ont dit qu'à moins d'être un démon, il ne pouvait pas faire humainement tout ce quHl avait fait. » Elle déploya aussi au milieu des scènes sauvages de Ihôtel-de-ville, une grande énergie et un grand cœur. Elle fît éteindre le feu qui déjà atteignait les voûtes de ce beau monument du XVI"'* siècle ; elle eut le bonheur de soustraire à la mort quelques députés restés jusqu'alors invisibles aux recherches des assassins. Retz attribue l'explosion de cette catastrophe à un incident imprévu, à l'apparition soudaine dun trompette venant au nom du roi, commander à la compagnie de s'ajourner à huitaine au moment où « le peujyle criait sans cesse qu'il fallait que la ville s\init avec MM. les princes. » Il signale dans les groupes populaires la présence des officiers de Condé, attendant l'ordre depuis le matin, a d'employer la fougue » de la populace. Il n'est pas question dans cet endroit du récit, du duc d'Orléans, le compagnon politique de Condé. Retz a peur sans doute d'être compromis par la complicité de Monsieur, et d'être enveloppé dans une solidarité de conseiller. La Rochefoucauld, tout en repoussant le projet d'un massacre prémédité par les princes, avoue un plan d'intimidation pour emporter le vote des députés de la ville en faveur de l'union avec la Fronde. Si nous ne pouvons voir le dedans de cette machine infernale, nous éprouvons du moins une profonde

horreur de ses abominables effets. Lorsque la nouvelle de cette affreuse boucherie se répandit en France, un cri d'indignation s'éleva de toutes parts et l'on sentit que la cause des princes était perdue.

Dans une seconde assemblée de la ville. Monsieur fit nommer Broussel prévôt des marchands , et Beaufort gouverneur de Paris. La cour, transportée à Pontoise, cassa ces élections révolutionnaires, et entreprenant contre la Fronde une campagne judiciaire, elle combattit par les arrêts du conseil, ceux du parlement.

La compagnie, éclaircie par les émigrations nombreuses de ses membres àPontoise, déféra, sur la proposition de Broussel, la licutenance générale du royaume au duc d'Orléans, par ce spécieux et séditieux motif que le roi était prisonnier du cardinal. Monsieur s'empressa de prendre au sérieux l'emploi de monarque; on fît imiter le sceau royal, on leva des troupes, on battit monnaie par de nouveaux impôts et le rétablissement des entrées. Pour achever la contrefaçon royale, Monsieur s'entoura d'un conseil composé de grands seigneurs et de magistrats. Le chancelier Séguier, alors en disgrâce, accepta la présidence qu'il s'empressa de quitter au départ de Mazarin, afin de se rendre à l'appel de la reine.

Le coadjuteur ne figure pas dans ce conseil; a il avait rebuté Monsieur par ses monosyllabes ». Il avait combattu la licutenance générale et la traita « d'odieuse, de pernicieuse ai d'inutile ». Retz faisait pour son compte une opposition publique aux actes de la Fronde. Il réussit par ce manège, « àramener insensiblement et doucement à lui » ces honnêtes gens, ces pacifiques dont le nombre va toujours grossissant, alors qu'un gouvernement sans grandeur dans les vues, sans dévouement à l'intérêt général, court au-devant de la désaffection publique par des mesures maladroites et par des taxes vexatoires qui pèsent lourdement sur chacun. Le coadjuteur est maître du pavé. Il dit adieu au cérémonial romain, il sort de son obscurité pour resplendir au soleil, il reparait avec l'éclat d'un astre descendu sur la terre, et passe fièrement et sans peur au milieu des sol-

dats de M. le prince. Il se sent gardé par l'amour du peuple ; quel doux moment pour sa vanité !

Il y avait alors deux parlements : l'un à Paris, l'autre à Pontoise. « Ils se foudroyaient par d§s arrêts sanglants ». La compagnie de Paris ordonna que les magistrats émigrés à Pontoise seraient rayés du tableau. Sa rivale riposta par la suppression des charges des révoltés, s'ils ne se rendaient auprès du roi. Le 19 août, elle obtint, par ses remontrances, l'éloignement deMazarin qui se retira à Bouillon. Les princes, à cette nouvelle, déclarèrent à leur parlement qu'ils étaient prêts à poser les armes en échange d'une amnistie royale. Le 26 août, le roi fît enregistrer une amnistie au parlement de Pontoise. Les princes ne trouvèrent pas cet acte de pardon assez large ; ils soulevèrent des résistances dans la compagnie de Paris qui se décida à la fin à envoyer des députés à Louis XIV, pour le remercier de l'éloignement du cardinal, et le supplier de revenir dans sa bonne ville.

Retz est un grand écrivain, cela est incontestable, jnais il n'est pas un grand citoyen, cela est incontesté. Malgré le pompeux étalage de sa sensibilité au spectacle funeste des misères publiques et des douleurs de la patrie, déchirée par la guerre civile, outragée par les armées étrangères, à la vue sinistre des drapeaux et des étendards d'Espagne et des éeharpes jaunes de Lorraine, « voltigeant sur le Pont-Neuf » ; nous ne sommes pas dupe de son émotion artificielle; nous ne sentons pas le pénétrant accent, le pathétique langage de la vérité; nous ne sommes pas trompé par ces fines allures de la vanité qui prendra tout à l'heure des chemins détournés pour arriver à son but ; car il tardait au coadjuteur de recevoir des mains du roi le chapeau de cardinal, de pouvoir revêtir la pourpre romaine et de jouir enfin de ces prérogatives tant désirées. Faire le voyage de Compiègne où était la cour, afin de recueillir le fruit de sa convoitise ambitieuse, c'était se compromettre, risquer sa popularité et attirer sur sa conduite les accusations les plus violentes. Il était trop adroit pour se prendre dans ses propres fils. Il était si exercé aux menées de toute nature qu'il

ne fût pas longtemps à trouver un moyen de sortir d'embarras.

Il y avait alors, au milieu de la confusion des partis et des deuils de la France, un beau et grand rôle à choisir; celui de sauveur de l'Etat. L'artifice consistait à se ^ire presser, tourmenter, contraindre. Il réussit à mettre en mou\'ement les personnages les plus graves, qui vinrcntl'arracher par des discours chaleureux au repos léthargique où il semblait se plaire. Il cite leurs noms avec orgueil ; il vante leur espérance, leur discernement, leur intention sincère et droite ; il désigne M. de Fontenay, deux fois ambassadeur à Rome; M. de Lamoignon, devenu plus tard premier président du parlement de Paris, magistrat d'une grande capacité jointe à une grande vertu ; M. de Valençay, conseiller d'Etat, colonel de son quartier, qui lui disait « tous les dimancJies au matin à Voreille : Sauvez l'Etat, sauvez la ville ! J'attends vos ordres. » Il trouve jusque, dans la cellule d'un chartreux, un conseiller qui le pousse à agir. M. de Fontenay, oubliant sa réserve diplomatique, se livre avec entraînement : « Prenez avec vous votre clergé, menez-le à Compiègne, remerciez le roi de Vêloignement de Mazarin, demandez-lui son retour dans la cajjitale. Vous êtes cardinal, vous êtes archevêque, vous avez Vamour du public, vous n'avez que 31 ans, sauvez la ville, sauvez l'Etat. »

A cette énumération fastueuse des titres de Retz, à ces compliments à bout portant, nous reconnaissons sa voix, son geste, sa pantomine. Il est dans un de ces moments où la vanité lui donne le vertige, lui cause des éblouissements qui l'empêchent de conserver cette ])ienséance oratoire qui sauve l'écrivain des apologies personnelles. Ce projet de députation du clergé souriait depuis longtemps au coadjuteur. Il était décidé à le soumettre à Monsieur, à demander son consentement et son intervention dans cette œuvre de pacification.

L'instant était opportun. Le duc d'Orléans était fatigué des agitations de la vie politique et effrayé de son alliance avec Condé, qui persévérait chaque jour avec plus d'ardeur dans la révolte, et tendait criminellement la main d'association à l'étranger. Quel temps maudit ! Les troupes de l'archiduc étaient

déjà maîtresses de Gravelincs. Dunkerque allait bientôt succomber, les mercenaires du duc de Lorraine portaient partout le ravage et la désolation. Un duel fratricide entre Beaufort et Nemours, où le dernier avait perdu la vie, révoltait tout ce qui était resté de sens pioral au milieu de cette perturbation de la société.

Toutes ces scènes sanglantes qui se passaient sous les yeux de Monsieur, avaient terrifié son esprit. Il aspirait au repos et à sa retraite de Blois, où, comme lui disait Retz avec un sentiment un peu joué, a il serait avec quatre gardes, chéri, res- ]iecté, honoré des Français et des étrangers. » Pour réaliser ce bonheur, il devait manifester à la cour un désir vif et sincère de s'accommoder ; son conseiller se chargerait de cette mission en conduisant la députation du clergé à Compiègne. Le coadjuteur en exhortant Monsieur à traiter avec la cour, prêchait un converti qui controversait pour la forme. Monsieur capitula donc après une fausse résistance ; Retz parle de sa victoire avec un enjouement comique: « Tout à coup, il revint comme s'il fut parti de bien loin, ce qui était son air, particulièrement quand il n'avait bougé d'une place. » Monsieur qui avait déclaré une guerre de raillerie aux monosyllabes du coadjuteur c'était la seule guerre où il lui fut permis de se distinguer), était enchanté de s'escrimer avec un jouteur de sa force : ,« Que feronsnous de M. le prince? » Retz lui fait la révérence et lui dit avec malice: « C'est à votre altesse royale, Monsieur, à savoir où elle en est avec lui. Je m'imagine que vous vous pouvez entendre sur ce que je vous propose, comme vous vous entendez sur le reste. » — « Vous vous jouez, riposte Monsieur, et je ne suis pas si embarrassé sur ce point que vous pouvez le croire. M. le prince a plus d'impatience que vous d'être hors de Paris, et il s'aimerait mieux à la tête de quatre escadrons dans les Ardennes, que de commander à douze millions de gens, tels que nous tes avons ici, sans en excepter le président Char ton. »

Le roi avait refusé de recevoir les députés de l'hôtel-de-ville et du parlement. La cour les regardait comme des révoltés, venant audacieusement dicter des conditions à un vainqueur, au

lieu do so rendre à discrétion, et de lui ouvrir les portes de la ville. Retz redoutait un pareil échec et il fît éclairer la position, sonder les intentions, par la palatine, cette princesse qui menait de front les plaisirs et les affaires, et que Bossuet, dans sa langue simple et forte, a si bien dépeinte : « On la croyait incapable ni de tromper, ni d'être trompée, mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés. » Ainsi elle excellait dans la politique de conciliation, elle inspirait à Mazarin cette ferme confiance qui s'acquiert par des services rendus et un dévouement invariable.

La reine fit expédier des passe-ports au coadjutcur qui partit le 9 septembre pour Compiègne, à la tête des députés de tous les corps ecclésiastiques de Paris. Ce cortège solennel, cette procession imposante ne suffisaient pas à son orgueil ; il avait la passion des escortes militaires, et se lit accompagner par 200 gentilshommes et 50 gardes de Monsieur. Il éprouva une vive contrariété de ne pas trou\er sur son chemin l'escouade des gardes du corps qui allait ordinairement au-devant des cardinaux. La cour trouva sans doute que le coadjuteur s'entendait si bien à se rendre les honneurs, qu'il ne laissait plus rien à faire après lui. La reine lui Ut bon visage et elle eut la perfidie « de se fâcher devant lui contre Vexempt des gardes qui s'était égaré, disait-elle, clans la forêt. » Enfin il éprouva l'immense joie de sentir sur sa tête le bonnet rouge, posé par les mains du roi.

A l'audience de l'après-dîner, le « cardinal » de Retz adresse à Louis XIV un discours habile, étudié, mouvementé, où il abrite la liberté de son langage sous les immunités et les devoirs du ministre de la parole de Dieu. Il laisse voir, dans son attitude respectueuse, que sous la robe du cardinal bat le cœur d'un sujet obéissant et fidèle, et par une ruse oratoire il s'efforce de détourner sans cesse les regards du monarque des scènes lamentables de la Fronde, pour les reporter sur des temps plus calamiteux encore, sur les souvenirs terribles de la Ligue. Il cherche à attendrir le cœur du jeune roi par le spectacle de la clémence d'Henri IV, qui, au milieu des plaines ensanglantées d'Ivry et de l'ivresse de la victoire, distingue les Français d'à-'

vec les étrangers, et s'écrie avec l'élan d'une grande âme : « Sauvez les Français, — il fit cette distinction l'épée à la main. » Il défend aussi avec à propos la cause du parlement révolté, il montre au roi son aïeul entrant victorieux dans sa capitale, et s'empressantde jeter le voile épais de l'amnistie sur le parlement qui « dans les grandes agitations de l'Etat, était demeuré à Paris, contre les intentio7is et les ordres d'Henri IV. » Il poursuit avec un art consommé le rapide parallèle entre les crimes de la Ligue et les égarements de la Fronde, qui « n'a jamais disputé la couronne et attenté à la vie du monarque. » Il plaide aussi sa propre cause, il cite un exemple de famille, il rapporte qu'Henri IV, rencontrant le cardinal de Gondi à l'abbaye de Saint-Antoine, lui dit qu'il était résolu de ne « s'arrêter à aucune formalité dans une affaire où la paix seule était essentielle. » Il supplie, il conjure le roi, au nom de TEglise, de faire cesser les malheurs publics par son prompt retour à Paris. Il termine sa harangue par une inspiration de courtisan. Il tourne sa pensée et son regard vers Anne d'Autaiche, il la compare à la mère de saint Louis, à Blanche de Castille ; il l'appelle une grande reine ! Le roi dans sa réponse déclara qu'il était sensible à la démarche du clergé, tout disposé à revenir dans sa capitale, mais que c'était aux parisiens à lui en faciliter l'entrée en s'affranchissant de tous les obstacles intérieurs.

Retz avait accompli avec éclat sa mission publique. Il devait encore remplir un message plus délicat, c'était de faire agréer secrètement à la reine l'assurance du dévouement de Monsieur, qui promettait de la servir utilementet sans délai. L'offre était séduisante, et ce qui lui prêtait un charme particulier, c'était la confirmation « j^ar un petit billet signé : Gaston. » Ce papier précieux causa à Anne d'Autriche « une joie extraordinaire, » cette joie que la femme ressent jusqu'au fonddel'àme, à l'heure où son ennemi a Timprudence de livrer un gage de sa défaillance, et confesse par écrit ses regrets du passé et sa lassitude du présent. Retz dut tressaillir en entendant ces paroles flatteuses : « Je savais bien, Monsieur le cardinal, que vous me donneriez à la fin des marques de l'affection que vous aviez

Ijour moi. » A peine a-t-il entamé le chapitre de la capitulation du duc d'Orléans, qu'un léger bruit, une espèce de grattement se fait entendre à la porte du petit cabinet où il était enfermé avec la reine. Il se lève vivement de son siège et se précipite pour ouvrir ; mais il se sent retenu par le bras, Anne d'Autriche lui commande de s'asseoir, et lui dit d'un ton d'autorité : « demeurez /à, attendez 7noi. » Elle sort, abandonnant le coadjuteur à ses réflexions ; il craint d'être tombé dans»un piège, il s'aperçoit qu'on a pris contre lui, dans ce rendez-vous, les précautions de la défiance. En effet, « la reine en entrant s'était mise auprès d'une fenêtre dont les vitres descendent jusqu'au plancher. Elle le fit asseoir en ce lieu où tout ce cpii était dans la cour les pouvait voir. » Anne d'Autriche explique son absence prolongée par la remise « d'un 2Jaquet d'Espagne. » Quel changement alors dans ses manières, dans ses paroles ! La réserve et l'embarras ont succédé à cette joie bruyante, expansive des premiers moments. Cependant, par un retour de cette dissimulation qui fut sa force dans les mauvais jours, elle témoigne encore à Retz sa reconnaissance des bonnes intentions du duc d'Orléans. Elle termine l'audience en évitant de s'engager, et le congédie par des paroles évasives où perce la raillerie : « Comme les conversations particulières feraient philosopher le monde plus qu'il no convient à Monsieur et à vous même, à cause des égards cjiCil faut garder envers le peuple, voyez la palatine et convenez avec elle de c[uelques heures secrètes oit vous puissiez voir Servien. «

Retz connut plus tard les détails de cette audience royale qui ressemble à une mystification. C'était un coup monté par Mazarin. Il avait chargé son agent le plus délié, Ondedei, de rompre le tête-à-tête et dempècher Anne d'Autriche de se laisser entraîner à des négociations compromettantes.

Le rendez-vous chez la palatine, où'se trouvaient Servien et Le Tellier, n'eut aucun résultat, malgré les protestations de Retz en faveur de la résolution pacifique et sincère de Monsieur. Mais qui pouvait croire à la bonne foi du duc d'Orléans ! Et son ambassadeur pouvait-il prétendre à une confiance même limitée ? La cour voyait un danger dissimulé avec art dans

cette soumission de Monsieur, « qui essayait par des paroles de paix d'attirer et de tenir le roi à Paris. » La reine partageait les défiances de son entourage et raillait le grand train de l'envoyé du duc d'Orléans. Retz, toujours magnifique et glorieux, ne cache pas que « sa dépense fut immense. Il tenait sept tables servies en même temps et dépensait 800 écus par jour. »

Le coadjiiteur s'empressa de retourner à Paris rendre compte de l'insuccès de sa mission. Il nous donne encore la comédie en nous montrant la surprise et les agitations de Monsieur. « Il s'emporta, il pesta contre la cour, il entra vingt fois chez Madame et en sortit autant de fois. » Le calme revient peu à peu, l'esprit reparaît; Monsieur peut envisager avec lucidité sa nouvelle situation. Il se met à discourir sans

s'arrêter pendant une heure : cf M. le prince s'en veut

aller, il ne le faut pas laisser partir. Ces gens là nous viendront étrangler dans Paris. Il faut que la cour y ait des intelligences que nous ne connaissons pas. » Retz se garde bien de l'interrompre. Il laisse couler le torrent grossi par l'orage, il ne s'aventure pas à le traverser, et à élever en toute hâte une digue. Il faut que le débordement fasse son eiïet, s'étende sans obstacle. Monsieur, épuisé par sa course oratoire, s'impatiente contre son silencieux auditeur, il veut connaître son opinion et lui dit : il Je vous pardonne vos monosyllabes quand je fais ce qui plaît à M. le prince contre vos sentiments ; mais quand je suis vos sentiments, je veux que vous me parliez à fond. »

Retz demande la permission de rédiger son opinion afin de la prouver avec netteté. Monsieur n'avait que deux partis à prendre : traiter sérieusement avec la cour, ou faire la guerre à outrance. Un traité raisonnable, délibéré avec le parlement et les autres corps de la ville, couvrirait la responsabilité du prince de toutes les éventualités à redouter pour Paris, « de l'aigreur » naturelle de la reine, de la violence de Servien, de la dureté du Tellicr, de l'emportement d'un abbé Fouquet, de la folie d'Ondedei. Si le duc d'Orléans opte pour la guerre, il faut qu'il conserve auprès de lui M. le prince, qu'il explique publiquement aux compagnies les raisons d'Etat qui lui mettent

l'épée à la main. Il faut qu'il en rejette au loin le fourreau pour montrer qu'il ne pensera jamais à la paix. Retz soulève une série de questions à résoudre, de faits à examiner : l'union avec Condé, Falliance étrangère, les engagements avec le parlement et l'hôtel-de-ville, le pouvoir sur le peuple, tout cela est à considérer au double point de vue des espérances et des craintes. Monsieur prit le papier, « le lut avec application. Il le porta à Madame^ Von raisonna sur le fond tout le soir, l'on ne conclut rien. Monsieur balançant toujours et ne choisissant point. )'

Dans ce temps là Chavigny mourut subitement des suites de la découverte de son traité secret avec la cour. Il s'était engagé à brouiller Condé avec le duc d'Orléans. M. le prince lui reprocha durement sa trahison ; Chavigny se mit au lit et « n^en releva pas. »

La cour, établie à Compiègne et protégée par une épée victorieuse, commençait à entrevoir sur un ciel moins sombre l'étoile encore pâlie de la France et qui, bientôt, allait briller de tout son éclat ! Turenne, avec cette prescience du génie, avait deviné les mouvements du duc de Lorraine, de ce chevalier félon qui, au mépris de sa parole, était rentré dans le ijpyaume à la tête de ses bandes pour se joindre à Condé. Il arriva avant lui à Villeneuve Saint-Georges, et se fortifia dans cette excellente position avec tant d'art qu'il rendit impuissants les efforts de ses adversaires supérieurs en nombre. Il sut introduire l'abondance dans son camp et contraindre ses ennemis à vivre sur les paysans des environs de Paris, et à causer ainsi ce renchérissement des denrées, odieux au peuple qui le regarde comme le précurseur de la famine.

Les opérations militaires de la Fronde languissaient , elles se ressentaient de l'absence et de la maladie de Condé, dont le sang s'était enfïammé par les fatigues de la guerre civile, les luttes irritantes de la politique de carrefour, et le douloureux spectacle des jalousies haineuses qui armaient souvent ses partisans les uns contre les autres, au contact funeste des parjures et des traîtres.

Lo parti de la cour grandissait dans Paris et devenait chaque

jour plus hardi ; il voulut célébrer l'arrivée du roi à Pontoise, par une manifestation publique et énergique. Quinze cents lîourgeois se réunirent au Palais-Royal, sous la présidence d'un conseiller clerc au parlement, à qui Retz lance cette boutade : « Le prévôt, chanoine de Notre-Dame, autant fou qu'an homme le peut être, du moins de tous ceux à qui on laisse la clef de leur chambre ». Le conseiller exhorta l'assemblée à délivrer la ville des factieux, à arborer, en signe de ralliement, un papier blanc, pour se distinguer des Frondeurs qui portaient de la paille au chapeau. L'assemblée ne prit cependant aucune résolution et sortit en masse du Palais-Royal aux cris de vive le roi ! Le peuple resta indifférent. C'était déjà un grand gain que cette neutralité qui respectait une démonstration ouvertement hostile aux princes, aux amis publics et secrets de la Fronde. Retz ne s'y méprend pas ; il ne reste pas spectateur impassible de « cette levée de boucliers ». Il lapersifile sans pitié et la compare à la grotesque procession de la Ligue. Il la fait saluer à son passage, comme on traite des masques^ par des huées.

La fin de l'expédition ne fut pas aussi ridicule que le coadjuteur se plaît à le dire. Ce jour-là, le 24 septembre, Broussel résilia ses fonctions de prévôt des marchands. Le duc d'Orléans qui frissonnait aux cris de vive le roi, comme s'il entendait une mousquetade résonner à ses oreilles, s'empressa dedélivrerdes passe-ports aux députés des six corps de marchands, qui voulaient supplier le jeune monarque de retourner au milieu de son peuple.

Que Retz s'amuse ensuite aux dépens d'un conjuré; qu'il nous fasse rire en nous montrant un parfumeur, sans doute le fournisseur du galant prélat, accourant à l'archevêché, «pâZeco?nme un mort, tremblant comme la feuille et voulant se cacher dans la cave », pour échapper à un arrêt du parlement qui défendait à l'avenir, sous peine de la vie, de s'assembleret de prendre aucune marque ; ce plaisant épisode est certes bien amené au point de vue littéraire, mais il ne diminue pas l'importance de ce fait historique de 1,500 notables, s'assemblant au grand jour, afin d'aviser aux moyens de procurer avec promptitude la paix à une cité désolée !

Le dénouement approchait, on était sous l'attraction magnétique des accommodements. Le duc de Lorraine négociait toujours, Monsienr traitait, ou semblait traiter, avec la cour. Le parlement 77ioiissaii et ncdcmandaitd'a itresûretéqu'uneamnistie pleine et entière, vérifiée par lui. La paix était dans l'air, a tout le monde la crut faite, et tout le monde la voulut faire pour soi ». Paris avait fait entendre, au pied du trône, sa voix suppliante. Les députés des marchands avaient été reçus par la cour avec une émotion et une joie visibles. Des paroles pacifiques et douces, et l'annonce d'un retour prochain, avaient ramené le bonheur dans tous les coeurs. Les séductions qui coûtent si peu aux rois, et qui produisent tant d'effet, effaçaient le souvenir des hostilités encore bien récentes. Les colonels et la milice, accueillis avec une courtoisie royale, furent invités à un repas que Louis XIV honora de sa présence. Le peuple faisait aussi sa cour au roi à sa manière. En efïet, le duc de Lorraine, en voulant sortir de la ville, risqua d'être tué par les bourgeois qui gardaient la porte St-Martin. Les écharpes rouges et jaunes étaient insultées dans les rues. Beaufort avait remis le gouvernement de Paris ; le 13 octobre, Condé quittait la ville, en laissant éclater sa joie, et se dirigeait vers son armée entraînée par le mouvement stratégique de Turenne, qui après avoir séjourné à Corbeil et traversé Meaux, s'était posté près de Senlis. Monsieur reçut une lettre du roi, qui annonçait son arrivée pour le 21, sans se faire précéder par cette amnistie tant désirée. Le temps des concessions et des faiblesses était passé. Le roi connaissait sa force, il voulait régner sans partage. Le parlement ne serait plus dorénavant un sénat romain, dictant la paix ou la guerre, une asseml)lée politique, agitée, gouvernée par les grands seigneurs, dont le patronage pesait sur la compagnie. Il allait être, par une déclaration royale, contenu dans l'enceinte judiciaire, où il pourrait avec sécurité, vaquer aux nobles occupations de la justice et pratiquer à l'ombre des audiences, les vertus simples et fortes, véritable grandeur de la magistrature. Au milieu de ces graves événements, Retz revient toujours à son personnage de prédilection, à Monsieur, qu'il a observé, étu lié pour ainsi dire avec des verres grossissants qui donnent

plus de relief aux traits, sans ôter la ressemblance ni la remplacer par la caricature.il a le pecrct derajeunirce qu'il touche, il nous donne encore une représentation de la peur de Monsieur. La pièce n'est pas nouvelle, mais elle est digne de rester au répertoire, et elle est bien jouée. Le duc d'Orléans, est bouleversé par la nouvelle de la prochaine arrivée du roi, il veut fermer les portes de la ville, il n'en fera rien, mais cette perspective le rassure. Son conseiller indispensable paraît ; il l'ac- (îueille par cinq ou six jurements du plus gros calibre ; ce sont les seuls projectiles dont il aura à se servir. Il tombe ensuite dans la rêverie et congédie le coadjuteur: « Allez^ je veux demeurer deux heures tout seul, revenez plus tard ».

Retz le trouve 1« soir « dans le cabinet de Madame, qui le catéchisait, ou plutôt l'exhortait, car il était dans un emportement inconcevable, et Von eût dit à son langage, qu'il était à cheval, armé de toutes pièces, et prêt à couvrir de sang et de carnage les campagnes de St-Denis- et de Grenelle ». Madame était épouvantée. Le coadjuteur lui-même, malgré sa profonde étude du personnage, ne put s"empccher de croire un instant à une métamorphose très extraordinaire. Nous avons ici le divertissement d'un dialogue animé par les exclamations belliqueuses de Monsieur, et ses poses de capitan. « Eh bien ! qu'en dites-vous ? s'écrie-t-il, y a-t-il sûreté à traiter avec la cour ? Nulle, Monsieur, répond Retz. — Je ne me plains pas du roi, reprend le prince, mais je me plains de cette maudite Espagnole. — Il n'est pas temps de se plaindre, s"écria Madame, qui avait le sens si droit, ii est temps d'agir d'une façon ou de l'autre. Vous vouliez la paix quand il ne tenait qu'à vous défaire la guerre ; vous voulez la guerre quand vous ne pouvez plus faire ni la guerre ni la paix. — Je ferai demain la guerre répliqua Monsieur d'un ton guerrier, et plus facilement que j a mais. Demandez-le à M. le cardinal de Retz ». Celui-ci familiarisé avec toutes les finesses et les ruses du prince évite la discussion, afin de lui enlever la satisfaction de pouvoir crier partout qu'il « aurait fait des merveilles », si l'on n'avait pas retenu son bras. Il s'étudie à mettre dans ses paroles une réserve calme et froide. Il lui répond brièvement :

« Sans doute, Monsieur. — Le peuple n'est-il pas toujours à moi ? — Oui. Monsieur. — M. le prince ne reviendra-t-il j^as si je le mande ? — Je le crois, Monsieur. — L'armée d'Espagne ne s' avancer a-t-elle pas si je le veux ? — Toutes les apparences y sont ». Cette conférence si bruyante n'eut d'autre résultat que la sortie paisible de Monsieur du cabinet, et Retz se fait alors adresser par Madame, ces plaisantes paroles : « Il me semble que je vois Tricelin qui dit à Scaramouche : Que je t'aurais dit de belles choses, si tu n'avais pas eu assez d'esprit pour ne pas me contredire ».

Le 21 octobre, le roi fit son entrée à cheval, au milieu des cris d'allégresse poussés par le peuple qui se précipitait sur ^on passage. Les fenêtres, les toits, les gouttières même des maisons étaient garnis de monde. Toute cette mise en scène de la joie publique ravit la cour, enchanta la reine. Retz qui avait eu aussi ses jours d'ovation, qui avait été salué par la voix sonorede la multitude, ne connaissait que trop la fragilité de ce bonheur, lien parle avec une amertume qu'il ne déguise pas : « Les courtisans se laissent toujours amuser aux acclamations du peuple, sans considérer quelles se font presque également pour tous ceux pour qui elles se font ».

Le roi s'était établi au Louvre, mieux défendu que le Palais- Royal contre les entreprises de la révolte. L'expérience, cette conseillère qui n'habite pas toujours les palais, avait cette fois été écoutée, et l'on se disposait à recueillir le fruit de ses leçons et de ses avertissements. Le coadjuteur eut la hardiesse de se présenter à la cour. Il" fut reçu « admirablement » par la reine ; il fut embrassé par le roi, sur l'invitation de sa mère. Ce baiser politique donné sans affection fit cependant un vif plaisir.

Monsieur était alors dévoré d'inquiétudes et consterné par l'ordre du roi de quitter sur le champ Paris, et de se retirer à Limours. Il devait obéir sans réflexion à ce commandement, s'il ne voulait s'exposer à se voir enlever de vive force par les troupes royales. Il était égaré par l'effroi, il faisait pitié, il frémissait au bruit des mousquetades tirées en signe de réjouissance ; il se figurait dans sa terreur que c'était le régiment des gardes qui dirigeait ses feux sur le Luxembourg. Il répandait ses gens

dans la ville pour connaître l'état des choses. Les messagers avaient beau lui rapporter des nouvelles rassurantes, rien ne le calmait. Il mettait à chaque minute la tête à la fenêtre, « pour mieux entendre si le tambour ne battait pas ». Enfin, domme aucun bruit inquiétant ne parvenait plus à ses oreilles, il s'apaisa et demanda au coadjuteur s'il pourrait encore compter sur son dévouement. Il lui répondit par « cederai-versduCid » amené par la situation : « Tout autre que mon père... » Cet àpropos fit rire Monsieur, ce u qui lui était fort ^are, quand il avait peur ». — « Donnez-m'eJiune preuve, raccommodez-vous avec le duc de Beaufort ». Retz se rend de bonne grâce au désir de Monsieur. Beaufort paraît tout à coup, et avec son impétuosité accoutumée, il se précipite dans les bras de son ancien ami et le salue étourdiment de ces paroles: a Allons. Monsieur, chassons les Mazarins à tous les diables pour une bonne fois ». Voilà l'exorde et l'entrée en matière du petit-fils d'Henri IV. C'était, même sous le rapport de la faconde, un descendant illégitime de ce roi aussi spirituel que galant, et aussi galant que brave. Le coadjuteur a, dans son langage, une tout autre distinction quand il dit : « Monsieur soutint la conversation par un discours amphibologique^ qui dans la bouche de Gaston de Foix eut marqué un grand exploit, mais qui dans celle de Gaston de France ne me présagea qu'un grand rien ».

Beaufort, toujours soldat et prompt à dégainer, ne peut rester insensible à l'animation de Monsieur qui, se voyant si bien entouré, avait repris une allure belliqueuse et revêtu la peau du lion. Il proposa au prince de soulever les halles, d'établir des barricades, de les pousser jusqu'aux portes du Louvre et d'enlever le roi. Retz, par un tour de son esprit enjoué, s'amuse à prêter au duc dOrléans, l'attitude et la voix du premier président Mole. Monsieur se retourne brusquement vers le coadjuteur et lui dit : « Votre avis, monsieur le doyen ? » Retz répond que ce serait aussi le moment des prières de 40 heures, s'il voulait opiner comme M. le doyen. Il expose rapidement les inconvénients de Tobéissance et de la résistance de Monsieur. L'obéissance entraîne la responsabilité du prince, vis-à-vis des soulïraucesfuturesdu peuple; la résistance livre l'Etat à un bou-

leversemcnt. Monsieur l'interrompt avec vivacité, le rappelle à la question : « Il s'agit de savoir^ s'écrie-t-il, si je suis en état, c'est-k-dire en pouvoir, de ne pas obéir. — Je le crois, Monsieur, réplique le coadjuteur, il faudra que le roi marche en personne au Luxembourg, et ce sera une grosse affaire ». Le duc d'Orléans se croit alors imprenable, il se figure qu'il liabite une forteresse et qu'il n'a qu'à « demeurer chez lui les bras croisés », pour conjurer les hostilités de la cour. Mais ce triomphe imaginaire ne dure que l'espace d'une rêverie. Il est détruit par un sourire malin du coadjuteur, qui fait rentrer dans le cœur de Monsieur la frayeur qui ne s'éloignait qu'à regret. « Je ne puis donc rien pour la défensive ? dit le duc d'Orléans d'une voix émue. — Vous pouvez tout aujourd'hui, réplique Retz, et demain au matin ; je n'en voudrais pas répondre demain au soir ». A cette sortie, Beaufort est enchanté ; il voit déjà une seconde journée des barricades, et la cour réduite à capituler. « Vous vous méprenez, reprend Retz, je n'ai voulu que dissiper les illusions de Monsieur sur la sûreté de son séjour au Luxembourg, malgré la défense du roi. Je ne propose rien, je ne décide rien ». L'agitation du duc d'Orléans redouble. Il se promène à grands pas dans la chambre et s'arrête devant le coadjuteur, il balbutie ces paroles : « Si je me l'ésous à disputer le pavé, vous déclarerez-vous pour moi? — Oui, Monsieur, et sans balancer, mais j'en serai au désespoir ». Retz qui fait pleurer Monsieur comme il le fait rire, selon la situation, nous le montre alors ému, attendri, versant des larmes. Il appelle ingénieusement la sensibilité accidentelle de Monsieur, qui n'était pas tendre de sa nature, « U7T.e bonté de facilité ». Que cette observation est vraie et profonde 1 En effet, il y a chez l'homme des qualités artificielles qui ont un éclat sans chaleur, qui, semblable à des flammes légères, voltigent et s'éteignent promptement. Ces vertus d'imitation ne viennent pas du cœur, elles naissent souvent d'un défaut, de la faiblesse de caractère. La bonté, cette fleur de l'âme, au parfum doux et pénétrant, devient alors une plante vulgaire et parasite.

Monsieur, qui n'a aucune envie de combattre, veut dissimuler sa reculade ; il recommande à Beaufort et à Retz de tenir

prêts leurs amis et de se trouver au Luxembourg à la pointe du jour; et, le lendemain, il quitte prudemment son palais, une heure avant le rendez-vous fixé, et se retire à Limours. Ce prince mourut le 2 février 1660 à Blois, dans l'obscurité qui convenait à cette nature égoïste et lâche. 11 fut peu pleuré, peu regretté, même de ses filles qui ne virent dans cette perte que la fin d'un triste exil.

Le jour du départ du duc d'Orléans, le roi tint un lit de justice au Louvre et défendit au parlement de se mêler dorénavant d'aucune affaire d'Etat. Les ducs de Beaufort, de Rohan, de La Rochefoucauld furent exilés. Les magistrats signalés par leur hostilité, notamment Viole, Broussel, Portail et Croissy reçurent l'ordre de partir de Paris. L'héroïne de la Fronde, Mademoiselle de Montpensier, subit le même sort ; princesses et grands seigneurs, membres du parlement et bourgeois, tout le monde obéit. La volonté de Louis XIV était désormais respectée.

Les affaires de la Fronde se liquidaient avec rapidité ; à chacun, selon ses œuvres, un lot d'indulgence ou de sévérité. La part du coadjuteur était difficile à régler. Sa présence était toujours une menace au milieu de ce foyer mal éteint de la révolte. Il fallait cependant ménager un prince de l'Eglise soutenu par un clergé nombreux et dévoué. On hésitait à entrer dans les voies de rigueur ; on essaya de négocier et de lui déguiser une disgrâce et un exil, sous le titre pompeux de « chargé des affaidu roi » à Rome. L'habile Scrvien eut la mission d'offrir au coadjuteur ce poste important, avec une pension de 50,000 écus. En outre 100,000 écus lui seraient remis pour le payement d'une de ses dettes, et 50,000 pour son ameublement. C'était lui faire un pont d'or afin de l'aider à franchir un mauvais pas. Le prélat, séduit par ces conditions magnifiques, consentait à s'éloigner de Paris pendant trois ans. Mais avant de conclure, il voulait le gouvernement d'Anjou pour Brissac, et des faveurs qu' « il appelle des misères » pour Montmorency, d'Argenteuil et Chateaubriand. Retz se faisait des illusions funestes. Il croyait qu'il pouvait pousser Tcnchère sur son accommodement, et imposer à la courses exigences au profit de ses amis.

La palatine le détrompa et le poussa à s'arranger sans perdre un instant et à s'adresser directement à Mazarin, ce qu'il fit, mais trop tard. Son envoyé ne put rencontrer à temps le cardinal qui préparait alors son retour triomplial à Paris, par une brillante campagne contre les ennemis de la France, contre Condé en personne qu'il finit par vaincre, en s'associant aux périls et à la gloire de Turenne.

Retz malgré sa sagacité, ne comprenait pas que la situation politique était tout à fait changée, qu'il fallait maintenant se rallier au gouvernement avec loyauté, sans arrière pensée, ou s'attendre à être traité comme un vaincu qu'ftn redoute. La reine n"élait plus touchée par ses protestations de dévouement, la femme même n'écoutait plus ses compliments galants qu'il savait manier avec une dextérité incomparable. Elle rompait, sans se troubler, le tête à tête, et lui montrant le salon où se pressait la foule des courtisans, elle lui disait avec persifflage et emphase : « Adieu, la France est là dedans qui m'attend. » Il avait cessé de paraître au Louvre. C'était plus qu'une bouderie, c'était une faute grave et lourde, dont le poids retomba sur lui et l'écrasa. Son éloignement de la cour fut le signal des commentaires les plus désastreux, "et donna plus de consistance encore au bruit de ses négociations avec M. le prince. Ce qui acheva de le perdre, et de confirmer ce projet de rapprochement, fut son refus, mal motivé, de se trouver le 13 novembre au parlement et d'y délibérer lors du lit de justice tenu par Louis XIV, à l'effet de faire déclarer Condé criminel de lèsemajesté.

Il s'était de gaîté de cœur placé sur une pente glissante, qui conduisait à un abîme ! Sa chute était certaine, une simple question de jours. Il n'avait plus, dans son entourage, une main assez ferme pour le retenir et le sauver. Sa rnauvaise étoile l'avait égaré. Il avait repoussé les avances de M°'^ de Chevreuse et de sa fille. Il n'éprouvait plus même pour celle ci, cette émotion fugitive qu'inspire encore la vue de la femme qu'on a aimée! Il en parle comme d'une étrangère dont on cite les attraits, il est ironique et la regarde avec dédain : « f^lle avait les plus beaux yeux du monde et un art a les tourner

qui était admirable et qui lui était j)articulier. Je m'en aperçus le soir quelle arriva à Paris, mais je dis simplement que je m'en aperçus. J'en usai honnêtement avec la mère et avec la fille et avec Laigues et rien de plus. » Quelques jours après, M"® de Chevreuse fut enlevée par une maladie violente. Son oraison funèbre tient une bien petite place dans les mémoires du cardinal de Retz. Il dit avec une sécheresse incroyable: « La pauvre fille mourut d'une fièvre maligne qui Venleva dans 2k heures ». Bossuet, qui a des aspirations plus élevées, parle tout autrement des coups foudroyants de la mort. Sa voix éclate en sanglots éloquents, et au milieu des afflictions de la terre, il montre d'un geste inspiré les splendeurs du ciel.

Malgré des avertissements réitérés et des révélations alarmantes sur les projets hostiles de la cour, il eut la témérité, la folie de se fier aux renseignements erronés de M"^ de Lesdiguières, et de se présenter le 19 décembre au Louvre, où il fut arrêté dans l'antichambre de la reine, par Villequin. capitaine des gardes. On épiait, depuis quelque temps, une bonne occasion de se saisir du coadjuteur, et le roi avait remis à un officier, à Pradelle, l'ordre écrit d'enlever le cardinal dç Retz, mort ou vif! M"^ de Motteville qui ne l'aime pas, l'appelle le fameux perturbateur de la cour, et apprécie en ces termes, l'importance de sa capture: « Ainsi finit en lui le reste de la Fronde; ilen avait été le chef et la source ; il fut le dernier abattu. » L'historien, dans son impatience féminine, lance trop vite son exclamation victorieuse. Bordeaux, séjour révolutionnaire de Conti, de M""® de Longueville, et de la noble femme de Condé, devait résister encore longtemps et ne se soumettre avec ses hôtes princiers que le 30 juillet 1653. La révolte avait pris dans cette puissante cité un aspect terrible et inaccoutumé, même dans ces temps de guerre civile. La ville s'était d'abord partagée en grande Fronde et en petite Fronde. Celle-ci, ennemie de Mazarin, mais attachée de cœur au roi, opposée à l'alliance étrangère, avait rougi de honte, de douleur et d'indignation à la vue du pavillon espagnol flottant sur les eaux de la Gironde, et n'avait pu tenit contre sa rivale passionnée, fougueuse, sans scrupules patriotiques, ouvrant largement la main, pour recevoir l'or de

l'étranger, et livrant Bourg- aux soldats de l'Espagne. Mais la grande Fronde avait elle-même enfanté une faction formidable devenue sa cruelle ennemie, et qui avait pris un nom champêtre. Elle s'appelait : l'Ormee, parce qu'elle se réunissait en plein air, dans un lieu planté d'ormes. Les Ormistes engagèrent des luttes sanglantes afin de s'emparer du pouvoir. Tour à tour vainqueurs ou vaincus, ils étonnèrent le monde par l'audace et la nouveauté de leurs doctrines. La république y projetait ses ombres menaçantes. Les révolutionnaires présentèrent le monstrueux spectacle d'une alliance avec le roi d'Espagne, et de la poursuite de l'appui de Cromwell, et l'on vit, chose étrange, les princes s'unir étroitement à des démagogues. Les affaires militaires de la Guienne eurent un instant de reprise heureuse par un incident incroyable, qui surprend les esprits les plus habitués aux dénouements les plus imprévus dans ces temps de perturbation publique. Le comte d'Harcourt si dévoué à la cause royale, disparut subitement de son armée, traversa la France et s'empara, malgré la cour, du gouvernement vacant de Brissac, après avoir imité la course aventureuse de Condé. Il se payait ainsi par ses mains des nombreux services qu'il avait rendus, et que Mazarin, suivant sa coutume, ne s'empressait pas de récompenser. Il fut remplacé en Guienne par le duc de Caudale que Retz a traité trop cavalièrement, et qui possédait la science des négociations, science qui produisait plus de vide dans les rangs des Frondeurs que le canon le mieux pointé!

Revenons au coadjuteur. Il fut au moment de son arrestation traité avec brutalité ; « on lui fit retourner les jDoches comme on fait aux coupeurs de bourse ; on n'y trouva qu'une lettre du roi d'' Angleterre; on sema le bruit qu'elle était du protecteur ». Quelle bassesse! Le cri du prisonnier politique réveille toujours un écho endormi dans le cœur, et on oublie alors que dans ses jours de prospérité, lui aussi, il a eu ses égarements, ses injustices et ses violences !

11 fut mis dans un carrosse et conduit à Vincennes, dans un grand déploiement militaire comme si, sur son passage, le peuple devait prendre les armes pour le délivrer. Il dit avec

tristesse : <.(Voilà bien des précautions inutiles ». Rien ne bougea dans la ville.

Voilà donc le remuant coadjuteur arraché tout d'un coup à cette vie mêlée d'intrigues si attrayantes, à ce tumulte politique où il se démenait avec une ardeur sans pareille, où s'agittait avec joie le grand seigneur de la Fronde qui aimait l'ardent soleil de la rue et les bruyantes acclamations de la foule, qui respirait le soir avec délices l'air parfumé des salons, et devisait galamment avec les grandes dames. Le voilà maintenant plongé dans une solitude qu'il hait et qu'il redoute.

C'est le commencement de son supplice, c'est la première et douloureuse station dans ce long chemin des déceptions amères, où l'ambitieux vaincu traîne péniblement sa lourde croix. Les yeux se promènent avec tristesse sur les murs dénudés d'une chambre glaciale, « grande comme une église. .>' Le voilà se prélat mondain, dépouillé, par ses ennemis, de tout ce train fastueux et princier qui accompagnait si bien la pourpre romaine. Il est maintenant transformé en anachorète et soumis au régime ascétique d'un couvent de chartreux. Il était naguère entouré de serviteurs nombreux, dévoués et empressés à aller au-devant de tous ses désirs. Il est présentement livré aux indignes mains d'un exempt de police, effronté et fripon qui lui 0 vole son linge, ses habits, ses souliers et qui le force, par une saison rigoureuse, de demeurer dans le lit huit ou dix jours de suite, faute d'avoir de quoi s'habiller. » La fermeté ne lui faisait pas défaut, sa force morale ne se laissait pas abattre par une persécution que la haine rendait ingénieuse : « il buvait avec douceur » son calice d^amertume.

Le Clergé qui sait défendre les siens, (c'est son honneur et sa force) ne suivit pas l'exemple du peuple, et n'abandonna pas le coadjuteur dans sa détresse. Le chapitre et les curés de Paris obligèrent la cour, par leurs instances, à s'expliquer sur les causes de l'emprisonnement du cardinal de Retz. Le chancelier répondit en présence du roi et de la reine mère, qu'il avait été arrêté pour l'empêcher d'exécuter les projets qu'on avait sujet de lui supposer. « C'était avouer V innocence de Retz, au moins

pour les faits'passés ». La protestation du Clergé ne fut pas interrompue par cette réponse de la cour. Le chapitre de Notre-Dame fit tolis les jours chanter une antienne publique et ex}jresse pour la liberté du prélat. » La Sorbonne participa à cette manifestation ; ce soulèvement des gens d'église amena un adoucissement dans le traitement du prisonnier, a On lui donna des livres » ; mais « sans papier ni encre » ; on lui accorda « un valet de chambre, et un médecin qui était homme de mérite et de réputation dans sa profession. »

Il se livra avec ardeur au travail ; et consacra ses jours et ses nuits à l'attrayante étude des langues latine et grecque. La muse antique lui apporta les consolations salutaires qu'elle ménage aux affligés de la politique, aux nobles victimes des vicissitudes humaines qui, à toutes les époques orageuses, trouvent dans les lettres la sérénité qui pacifie l'âme et la force qui élève Tesprit. Il trouve ainsi un refuge assuré dans le commerce spirituel avec saint Paul, ce grand apôtre des Gentils ; que n'avait-il eu comme lui sa révélation sur la route de Damas! Il aurait abandonné alors la fatale armure de la Fronde, pour prendre les armes de Dieu : « la cuirasse de la justice: le bouclier de la foi, le casque du salut, et l'épée de l'esprit, qui est la parole de Dieu » (Epîtres de saint Paul aux Ephésiens).

Dans les intervalles de ses études, le cardinal de Retz s'amusait à élever des lapins, des pigeons et des tourterelles. Ces occupations si vulgaires s'ennoblissent dans la solitude, parce qu'elles montrent le besoin d'affection que Dieu a mis au cœur de tous les hommes.

Aucun bruit extérieur et aucune nouvelle de ses amis, ne venaient int^îrrompre le silence funèbre qui régnait autour de lui. Dans ces moments où les âmes les plus stoïqmîs sont atteiptes par le mal de lisolemcnt. il reçoit un petit billet qui l'avertit de se confier à un de ses gardiens. Quelle est cette fée puissante qui a pu franchir ces hautes murailles, ouvrir ces portes pesantes, passer invisible au milieu de ces nombreux et farouches surveillants. C'est la fée de l'amitié, c'est M"'^ de Pommereux dont l'affection dévouée a su frayer à son message un chemin rapide, en semant .l'or à pleines mains ! Elle ne

s'arrêta pas à ce premier succès, elle organisa, pendant cette longue captivité, un service régulier de correspondance qui s'échangeait deux fois pan semaine.

Il eut comme tous les prisonniers son roman d'évasion, qui pourtant n'alla pas plus loin que le premier chapitre. Un projet reconnu impraticable, fut abandonné pour un autre qui se rompit par un incident imprévu, une porte mise à l'entrée d'une tour.

Le 3 février 1653, après une absence de deux années, Mazarin entra à Paris, dans le carrosse du roi, qui lui avait fait l'honneur d'aller au-devant de lui. Il fut, au milieu des acclamations publiques, conduit au Louvre, où la reine l'attendait rayonnante de bonheur, où les grands seigneurs de la Fronde s'empressèrent de le complimenter sur son heureux retour. Leur attitude fut si humble, leur langage si soumis, que le valet de chambre de Laporte a laissé éclater dans ses mémoires l'impression de son indignation : « Je vis une multitude de gens de qualité faire des bassesses si honteuses dans cette rencontre, que je n'aurais pas voulu être ce qu'ils étaient à condition d'en faire autant. » Le cardinal avait été frappé dans ses plus chères affections : son palais et sa bibliothèque ; il ne revoyait plus, à cette heure fortunée du retour, ces beaux meubles florentins aux délicates incrustations d'ivoire et aux riches applications d'ecaille, les cabinets d'une ébène si noire et si brillante, ces délicieux objets de laque aux reflets d'or, aux dessins fantastiques, toutes les curiosités de la Chine et du Japon, que des rois eussent enviés ; ces dressoirs tout étincelants de vaisselle d'or et d'argent, ces chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie de la Renaissance. Il ne revoyait plus ces magnifiques, tapisseries flamandes où sont retracées les grandes scènes de la Bible, ces admirables tableaux de lécole italienne si purs de dessin, si chauds de coloris, si poétiques de composition ; ces rares manuscrits aux miniatures si neuves et si fines, aux encadrements flamboyants, aux enluminures rehaussées dor ; ces livres, les Aide, les Elzévirs assemblés avec un soin si intelligent, par le savant Naudé, et que, par une libéralité inconnue jusqu'alors, le cardinal avait mis à la disposition des gens doctes et studieux.

Toutes ces merveilles de l'art et de la pensée avaient disparu, dispersées par le souffle violent de la tempête révolutionnaire ; les anciens ennemis maintenant transformés, par une dérision delà fortune, en courtisans obséquieux, allaient recueillir et rapporter à Mazarin, toutes les épaves échappées à la fureur du naufrage. Quelle joie immense dut ressentir le cardinal si passionné des arts, en voyant reparaître ces trésors qu'il croyait perdus à jamais. Nous pouvons la comprendre, la mesurer, en nous reportant à une scène émouvante et dramatique qui nous a été transmise par un témoin oculaire dans les derniers temps de la vie de Mazarin, à cet instant solennel où il savait que ses jours étaient comptés. Brienne se trouvait dans la galerie des tableaux du cardinal, il y contemplait avec ravissement les toiles splcndides du Corrège et du Titien, lorsque tout à coup, il fut distrait par un bruit étrange. Il distingua bientôt le pas chancelant de INIazarin et entendit sa toux sèche et fréquente. 11 se cacha discrètement derrière une tapisserie, pour ne pas- troubler son entrevue suprême avec les grands peintres de l'Italie, car Brienne, en connaisseur, a deviné ce pèlerinage artistique. Quel spectacle attendrissant ! Ce brillant cardinal qui naguère encore avait une démarche si noble et si élégante, le voilà courbé par la maladie, il se traîne péniblement. Son beau front est déjà voilé par les ombres de la mort, son œii si vif d'où s'échappait la flamme de l'intelligence ne jette plus qne de faibles lueurs.

Il porte le vêtement du mourant: une longue robe de chambre qui de loin ressemble à un linceul. 11 s'arrête épuisé devant ses tableaux, et un murmure d'admiration et de regrets erre sur ses lèvres décolorées. L'émotion le brise; il va s'affaisser sur lui-même. Brienne inquiet, s'élance et le soutient dans ses bras. Mazarin le regarde avec affection, s'appuie sur lui, et continue en silence sa promenade. Puis il sort de sa rêverie, et lui dit d'une voix entrecoupée : « Voyez-vous, mon ami, ce tableau du Corrège, cette Véîius de Titien, cet incomparable déluge d\Antoine Carrache ; ali ! mon pauvre ami, il faut quitter tout cela. Adieu, chers tableaux que j'aime tant, et qui 7n'ont tsLiit coûté ! Je ne vous verrai plus! »

Nous nous sentons touchés par cette grande et noble douleur, nous ne voulons pas reconnaître dans cette exclamation, « il m'ont tant coûté /» le gémissement vulgaire, de l'avare désespéré de ne pouvoir entraîner dans la tombe toutes ses richesses. C'est pour nous le cri de l'artiste qui. attachant un dçrnier. regard sur lest^bjets de son affection, cède à un mouvement d'orgueil, et rappelle avec ostentation, les sacrifices qu'il a faits pour les posséder. Nous invoquons ici le témoignage de Molière, de ce peintre immortel de la nature humaine. Lorsqu'il livre Harpagon à la moquerie et à la risée du public, il se garde bien d'ennoblir son caractère, en lui inspirant le goût raffinédes arts. Il lui donne l'instinct grossier des collections de rebut, où il trouvera un honteux trafic, et le grotesque appoint de ses prêts usuraires.

Le 21 mars 1654, un événement grave, qui ne causa aucun deuil à Retz, se passa à l'archevêché. L'archevêque mourut ce jour-là à 4 heures du matin, et à 5 heures on prit possession du siège au nom du coadjuteur. Le Tellier arriva un quart d'heure trop tard pour s'y opposer de la part du roi. U y eut une recrudescence d'agitation parmi le Clergé. Le nonce faisait beaucoup de bruit et menaçait de censure. Il savait que son hostilité serait agréable au pape qui avait été très irrité de larrestation d'un cardinal créé plir ses mains, et de l'inutilité de ses protestations, rejetées avec hauteur par le roi. Mazarin eut peur, et comme ses peurs allaient toujours à négocier, il négocia. « Il fit jeter à Retz, cent et cent vues de permutations cTétablissements, de rjros clochers, de gouvernements, de retour dans les bonnes grâces du roi, de liaison solide avec le ministre i> .Mais ces demandes aboutissaient toujours à la demande de démission de l'archevêché. Dans le but de vaincre la résistance opiniâtre du prisonnier, il lui envoya l'habile de Bellièvre, frondeur converti en premier président du parlement. Il avait pourtant déclaré à la rentrée du roi, (ju'il n'aurait plus « qu'à se remettre dans sa coquille ». Quelle coquille, que la première présidence du parlement de Paris ! elle est rare et se pêche quelquefois dans les mers orageuses. Cet envoyé qui avait été associé à toutes les entreprises factieuses de Retz, était encore dévoué à ses

intérêts. « Une démission de l' archevêque de Paris, datée de Vincennes, est-elle bo7ine ? demanda Bellièvre. — Non, répond Retz, mais l'on veut des cautions. — Mais s'il n'y avait plus de cautions ? — Alors, je donnerais demain ma déinission ». Et comme au beau temps de la Fronde, quand ils délibéraient dans la chambre des livres, chez Monsieur, ils examinent, ils discutent l'expédient le plus favorable. « Exigez, s'écrie Bellièvre, d'être remis dans les mains de La Meilleraie et de d'Hocquincourt, jusqu'à ce que le pape ait accepté votre démission, et j'ai bonne espérance que tout ira bien pour vous ». Le président de Bellièvre, qui, à cette époque d'intrigues, avait appris à composer son visage selon les effets qu'il voulait produire, sortit de la conférence, les traits bouleversés, les yeux baignés de larmes, dans un état à fendre le cœur d'un geôlier. « Je suis désespéré », dit-il d'une voix brisée à Pradelle, (on pouvait dire de celui-ci ce que Retz avait dit de Navaille, que c'était un aga de janissaires, plutôt qu'un officier d'un roi très chrétien) . aC'est un entêté, non pas qu'il tienne maintenant à l'archevêché, mais il a été offensé par la demande de cautions. Je ne veux plus me mêler de cette affaire, je m'en lave les mains ».

Mazarin, pour en finir, agréa la proposition, et confia Retz à La Meilleraie, avec l'assurance de la liberté en retour de l'acceptation par le pape de la démission de l'archevêque de Paris.

Le lundi saint, Bellièvre et La Meilleraie vinrent chercher à Vincennes le captif, et le maréchal le salua militairement de ces paroles : « Allons, il faut donc que je vous garde, mais ce sera dhuie manière de laquelle vous ne vous plaindrez jamais ». Dès son entrée au château de Nantes, Retz fut traité avec une courtoisie et une douceur qui ne ressemblaient pas à cette surveillance étroite, tracassière et tyrannique du donjon de Vincennes. Ce séjour forcé du cardinal sur les bords de la Loire, était animé par les distractions les plus diverses. A cela près qu'il ne sortait pas, il avait toutes les libertés ; affectueuses visites de ses plus chers amis, les Caumartin et les d'Hacqueville; bruyantes réceptions des dames de la ville ; doux entretiens, mystérieux tête-à-têle, gais soupers, et souvent le soir, folle

comédie. M'"^ de La Meilleraie était arrivée de Paris, afin de faire les honneurs du château, et de présider à des fêtes où le plaisir était le bien venu.

Le chevalier de Sévigné présenta aux prisonniers sa bellefille, M"" de Lavergne, devenue plus tard M'"* de La Fayette. Le cardinal, toujours possédé du démon de la galanterie, fut touché de sa beauté et des grâces de son esprit. Il parle de son impression avec un ton leste et dégagé. « Elle me plut beaucoup^ et la vérité est que je ne lui plus guère... Je me consolai de sa cruauté, avec la facilité qui m'était naturelle. M"« de Lavergne n^eut besoin que de sa raison, pour tenir peu de compte au prisonnier entreprenant de ce caprice désœuvré et banal, si vite consolé ». Voilà une réflexion qui ne laisse rien à dire après elle, et que nous trouvons dans une charmante collection de portraits de femmes, dessinés par une plume délicate et fine. L'auteur, avec une malice enjouée, introduit dans sa bergerie un loup grand seigneur, le duc de La Rochefoucauld, qu'il place bien près d'une brebis, M™^ de La Fayette.

Le refus inflexible du pape de valider une démission datée d'une prison, vint troubler ces joies d'intérieur et jeter Teffroi dans le cœur du courtisan de La Meilleraie, dont Retz exagère la servilité. « Il était de tous les hommes le plus bas à la cour. La nourriture qu'il avait prise, à celle de M. le cardinal de Richelieu, avait fait de si fortes imj)ressions dans son esprit que bien qu'il eût beaucoup d'aversion pour la personne de M. le cardinal de Mazarin, il tremblait dès qu'il entendait son nom ». Le maréchal croyait, avec raison, que l'opposition du pape était suscitée par Retz qui avait à Rome des agents très déliés, l'abbé Charrier et Malclerc. Leur mission à Rome avait pour but d'échauffer Innocent X, au sujet d'une démission arrachée par la promesse d'une liberté si précieuse à une nature remuante et à un cœur dévoré du désir de se venger d'un ennemi qui l'avait fait prendre au piège du Louvre. L'emportement de La Meilleraie n'eut plus de bornes, à la réception d'une lettre qui l'avertissait que son prisonnier avait disposé de lui et promis l'appui factieux de son épée au duc d'Orléans qui était à Blois. Retz soutint le choc sans être ébranlé. Il répondit au ma-

réchal que la cour abusait de sa crédulité et voulait par des fables, le tirer de ses mains. Le maréchal furieux d'être regardé comme une dupe, s'écria : « En un mot, Monsieur, je veux bien que vous sachiez, que je ne ferai pas la guerre au roi pour vous ».

Un billet de Montrésor, remis par une dame de Nantes, lui annonçait qu'il allait être prochainement conduit à Brest. Il résolut donc de tout tenter pour se sauver, et le 8 août, à 5 heures du soir, il mit à exécution son audacieux projet. Il se promenait chaque jour dans un jardin, situé sur un bastion baigné par la Loire. Une porte à jour, fermée de treillage, permettait aux gardes en surveillance sur une terrasse de suivre les mouvements du prisonnier. Il fallait pour s'évader, tromper en plein jour la vigilance de ces soldats et de deux* sentinelles, descendre avec une corde le long d'un rempart haut de 40 pieds, et trouver au bas, à point nommé, quatre gentilshommes à cheval, venus pour protéger sa fuite. Il opéra sa dangereuse descente au jour fixé, un bâton entre les jambes, et sans accident. Il fut cependant couché en joue par un soldat. Retz, avec un sang-froid in. trépide, le menaça de le faire pendre, s'il tirait. La sentinelle releva son arme, s'imaginantque le gouverneur favorisait l'évasio'.i. Le cardinal trouva les gentilshommes au pied du rempart ; dans un clin d'œii, il fut à cheval. Il put croire qu'il était de nouveau sur le chemin de la fortune ou du moins des folles entreprises. De nombreux relais, espacés entre Nantes et Paris, devaient lui faire franchir promptement les distances. Il comptait arriver le mardi, à la pointe du jour, prendre sur-le-champ possession de son archevêché, déclarer au parlement et à l'hôtelde-ville que ses intentions étaient pacifiques. Il se proposait d'attendre l'effet produit par sa présence, sur le peuple. Il connaissait de longue main, les procédés qui communiquent à la multitude le feu de l'exaltation ; il voulait aussi faire cause commune avec les partisans de Condé qui étaient encore nombreux dans la ville. Le moment était propice, l'armée royale était occupée au loin, Arras était alors assiégé avec vigueur par M. le prince, qui l'enserrait étroitement dans ses lignes formidables. L'arrivée de Turenne allait bientôt arracher de ses mains

cette place importante. Si Retz ne voyait pas de perspective procliaine à son nouveau plan d'agitation, il était décidé à battre en retraite et à se diriger sur Mézières qui était entre les mains de Lameth, son ami dévoué. Les espérances chimériques de cet incorrigible conspirateur s'évanouirent par un accident imprévu. 11 était obligé de traverser au galop une petite rue, où était le quartier des gardes du maréchal. Il montait un excellent cheval, vigoureux et ardent, il le soutenait de la main, parce que le pavé était très mauvais et très glissant. Un de ses compagnons aperçut deux soldats qui ne se doutaient de^rien, et commanda de mettre les pistolets au poing. Retz tourna son arme vers le garde le plus rapproché de lui ; la réverbération du soleil sur la platine effraya le cheval qui fit un écart, s'abattit et jeta violemment contre* la borne d'une porte son cavalier, dont répaule gauche fut démise. Il fut replacé en selle par un des gentilshommes et, malgré d'atroces douleurs, il eut l'incroyable énergie d'achever une course effrénée de cinq lieues, et il ne fut pas atteint par le maréchal La Meilleraie qui le poursuivait à toute bride. Les premiers moments de sa fuite sont retracés dans une narration rapide, entraînante, animée comme un galop à l'allure militaire, où retentissaient les cris d'alerte, où les armes flambaient, où un cardinal se donne l'attitude belliqueuse, le geste menaçant d'un dragon, et se blesse gravement en tombant. Tout cela plaît, intéresse, émeut, mais prenons garde ! ne nous laissons pas emporter au courant de ce récit. C'est son adroite mise en scène qui représente, sous une couleur romanesque, un accident ordinaire, une chute de cheval. Au point de vue littéraire, c'est de bonne guerre, Tesprit est séduit par ces jeux d'imagination, il y trouve son plaisir et ne se plaint pas. Mais dans les choses historiques, il est exigeant, il court après la vérité, il veut la rencontrer dans les détails, dans les accessoires. S'il est remué par l'exagération d'un fait, il est mécontent d'avoir été trompé par une fantaisie, par une scène dramatisée. Il devient défiant, vindicatif. La vengeance consiste à chercher des preuves partout, et quand il croit les avoir découvertes, il les produit au grand jour. En parlant, nous justifions notre incrédulité, en ce qui touche la partie

équestre et militaire du récit, et nous citerons un chapitre de Tallemant des Réaux, qu'on peut nommer le chapitre des maladresses et des accidents de Retz. Tallemant des Réaux est bien perfide pour ses contemporains, par ses révélations indiscrètes, mais il est amusant et instructif pour tous ceux qui accueillent la vérité, même quand elle se présente sous le vêtement étriqué d'une historiette. Voici comment il s'exprime sur le cardinal de Retz : « Il est maladroit de ses mains à toutes cJioses ; quand il écrit, il fait toujours des arcades. Il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que des griffonnés. J'ai- vu quHl ne savait pas se boutonner. Une fois, à la chasse, il fallut que M. de Mercœur lui remit son éperon. Il n'en put jamais venir à bout. Il me disait que s'il eût été d'épée,ileut fort aimé à être brave, et qu'il aurait fait grande dépense en habits. Je souriais, car fait comme il est, il n'en eût été que plus mal, et je pense que c'aurait été un terrible danseur et un terrible homme de cheval ».

La tradition locale ne dément pas le témoignage de Tallemant des Réaux au sujet de la maladresse de Retz. Elle rapporte que dans sa course précipitée vers la petite rue, il tourna trop brusquement à gauche ; son cheval qui galopait du pied droit, manqua de point d'appui, s'abattit et renversa le cardinal. Ce fut ainsi qu'il se démit l'épaule. Il est bien permis à un archevêque d'être un cavalier inexpérimenté, mais le vaniteux prélat n'aimait pas à avouer les chutes de cette nature ; il en fit de plus graves, et ne s'en vanta pas.

Reprenons le fil de la narration. Retz trouve au rendez- vous désigné, Brissac et Sévigné qui l'attendaient avec un bateau. Epuisé de fatigue, de douleur, brisé par les émotions les plus violentes, il s'évanouit en y entrant. Arrivé sur l'autre rive, il reprend ses sens, et il essaie en vain de se remettre à cheval. Ses forces sont anéanties, sa situation touche au drame ; à chaque instant La Meilleraie peut survenir; alors au renversement de ses projets se joindraient la honte de l'insuccès, et le deuil d'une prison perpétuelle bien cruelle. Une inspiration soudaine le sauve : à quelques pas de là, se dresse une énorme meule de foin, il s'y tient caché soutenu dans les l)ras d'un de ses ser-

viteurs. Brissac se dirige en toute hâte vers Beaupréau, pour se mettre à la tête de la noblesse, afin de le tirer de ce mauvais pas.

Retz demeure plus de 7 heures enseveli dans cette meule, livré à des angoisses inexprimables. 11 est dévoré par une fièvre ardente ; il éprouve Fatrocc tourment de la soif, un vrai supplice de Tantale, car il entend tout près de lui le bruit de leau, mais en même temps le galop des cavaliers qui sont à sa poursuite. Il n'ose remuer et il faut qu'il reste dans ce foin dont la chaleur et l'odeur sont insupportables. Un gentilhomme du pays vient, vers les 3 heures du matin, le délivrer de cette torture. Après un jour de repos, une forte escorte protège son voyage <à Machecoul ; on passe près de Nantes, et, on se donne l'agréable passe-temps d'escarmoucher avec les gardes de La Meilleraie, qui sont ramenés l'épée dans les reins jusqu'à l'entrée de la ville. M"^ de Brissac « qui s'était portée en héroïne » dans tout le cours de cette expédition, ne prit congé de Retz que lorsqu'elle le crut en sûreté. Avec cette contradiction qui se montre quelquefois dans le cœur d'une femme outragée, elle lui remit une bouteille deau impériale, pour soulager sa blessure, et lui adressa ces hostiles paroles : a II n'y a que votre malheur qui m'ait empêchée d'y mettre du poison. » C'était lancer à la face de Retz, le souvenir d'un indigne épisode, a 11 fut touché de cette parole^ et il sentit, au-delà de tout ce qu^il en peut exprimer, qu'un cœur bien tourné est sensible jusqu'à l'excès de la faiblesse, aux plaintes d'une personne à laquelle il croit être obligé ». M""^ de Brissac fut vengée par une autre femme, la belle-sœur du cardinal, qui fut au foyer de famille, d'une insensibilité et d'une dureté inouïe. La blessure de Retz, une épaule démise, n'était à ses yeux qu'une contusion légère. 8i Rct/ vaincu par la souffrance ne pouvait étouffer sa plainte, on disait autour de son lit de douleur « C[ue son mal n'était cpie délicatesse.,. »

Toute cette parenté était sous l'empire de la frayeur. Elle redoutait à chaque minute l'arrivée des soldats de La Meilleraie. Retz avait hâte de quitter cette maison inhospitalière ; il s'embarqua dans une chaloupe, et gagna Belle-Ile. C'était le début

de son odyssée. Il fut exposé dans ce séjour, ù de nouvelles tracasseries et à des commentaires peu bienveillants sur sa l)lessure. Brissac et Sévigné ne lui cachaient pas qu'ils avaient un désir extrême de se séparer de lui. Il résolut donc de partir pour l'Espagne/Il loua une barque de pêcheur et arriva à Saint Sébastien après avoir échappe ù la poursuite d'un corsaire turc.

Il était dans un accoutrement si misérable, que « le gouverneur de la province mit huit ou dix heures à le reconnaît tre », dit Retz en plaisantant. Il fut soigné pour la première fois par un habile chirurgien qui déclara qu'il serait estropié toute sa vie. Le roi d'Espagne, à qui il avait écrit afin de lui demander le passage à travers ses Etats, s'empressa de lui envoyer une chaîne d'or et une de ses litières. Il chargea un secrétaire d'exprimer au cardinal, son désir de le voir à Madrid. Retz refusa de faire ce voyage. L'envoyé lui fit alors les offres les plus magnifiques pour le décider à aller en Flandre, s'unir à Monsieur le prince, Retz rejeta ces propositions et n'accepta pas un petit coffret de velours vert qui contenait 40,000 écus. Sa résolution était de se rendre à Rome.

Dès qu'il fut un peu rétabli de sa blessure, il prit la route de Valence pour s'embarquer à Vivaros, où Don Juan d'Autriche devait mettre une galère à sa disposition. Ses impressions de voyage sont d'une grande sécheresse. Il n'est pas saisi par l'architecture originale des palais mauresques, ni par la beauté des cathédrales. Comment ! il n'adresse pas même à la dérobée le mot le plus froid, le regard le plus furtif, à ces admirables créations des immortels artistes espagnols ! Quoi ! pas un sourire, pas un compliment à ce brillant Vélasquez ; pas une extase devant le doux et mystique Murillo ; pas un cri arraché par les surprenantes peintures de Zubarau ! Mazarin, à sa place, se fût allié avec l'Espagne pour posséder un de ces trésors.

A Saragosse on lui montre Timage miraculeuse de Notre- Dame del Pilar, honneur réservé aux souverains et aux cardinaux, et comme il portait un justaucorps de velours noir et une cravate, la foule le prit pour le roi d'Angleterre. Au milieu des merveilles qui l'entouraient, il ne s'occupa (jue de l'allu-

meur des lampes, qui était un miracle vivant. « Uon me dit, qu'on VavELÏt vu sept ans à la porte de l'église avec une seule jambe, je l'y vis avec deux. Il avait recouvert (sic) sa jambe à ce qu'il disait en se frottant de Vhuile de ses lampes. » Retz, malgré le témoignage du chapitre, n'a pas l'air très convaincu et nous laisse entrevoir son incrédulité. A son entrée dans le délicieux royaume de Valence, on sent qu'il n'est pas ému. Il baisse un instant la glace de sa litière, pour jeter un regard distrait sur les grenadiers et les orangers de la route, pour respirer l'air embaumé, puis il la relève et détourne la tête en grand seigneur qui préfère les salons et les entretiens galants, au spectacle enchanteur de la nature.

Le cardinal de Retz n'est pas un paysagiste dont le sentiment religieux agrandit les horizons et les prolonge jusqu'au ciel, pour montrer l'œuvre incessante de Dieu.

Au moment où Retz va s'embarquer à Vivaros, sur la meilleure galère de la marine espagnole, le vice-roi de Valence a la courtoisie de lui offrir des caisses de confitures, des gants parfumés, une bourse de senteur avec 2,000 écus. Retz reçoit ces cadeaux, les distribue avec libéralité et envoie l'or au gouverneur de Saint-Sébastien, avec ces mots gracieux : « Voilà un petit grain, pour soulager le mal de tête que vous causent les dépenses de constructions de votre vaisseau. »

Il relâche à Majorque, et au milieu des splendeurs de la campagne, il remarque surtout le teint de lis et de roses des femmes, qui sont toutes belles, à son grand étonnement,à l'exception de la vice-reine, « plus laide qu'un démon. »

Il visite aussi Mahon dont le fort l'enchante « avec ses mille scènes sans exagération plus surprenantes que celles de VOpéra. » Sa navigation a toutes les péripéties d'un voyage en mer. Sa galère touche sur un banc de sable, La chiourme s'agite et secoue ses fers, on craint une révolte ; on s'arme. Retz n'est pas le dernier à saisir une épée; mais tout s'apaise et le vaisseau reprend sa course. Il sort la nuit de Porto-Vecchio, par un gros temps, pour éviter la flottille du duc de Guise et est assailli par une furieuse tempête. Retz décrit avec enjouement la panique de l'équipage : « Tout le monde était en prières, tout

le monde se confessait, et il n'y eut que le commandant, don Fernand Carillo, qui co7nmuniait tous les jours quand il était à terre, et qui était d'une piété angélique, il n'y eut que lui, qui ne se jeta pas aux^pieds des prêtres avec empressement^ et il me dit à l'oreille : Je crains bien que toutes ces confessions, que la peur seule a fait faire, ne vaillent rien. » Il nous représente cet intrépide marin, donnant des ordres avec une sérénité et un calme inaltérables, relevant avec bonté et douceur le courage un peu abattu d'un vieux soldat Napolitain. Il cherche à enflammer l'orgueil de ses compagnons, il les appelle avec pompe: « Seigneurs, soldats de Charles-Quint y> . Retz nous cite un trait de chevalerie espagnole. Un officier, au plus fort du danger, se fait apporter ses manches brodées et sa ceinture rouge, pour honorer son roi en mourant.

Au milieu de ces épisodes de désolation « un moine Sicilien prêchait que saint François lui était apparu et l'avait assuré qu'on ne périrait pas. »

Enfin le 3 novembre 1654, Retz prit terre à Piombino. Il s'empressa de se diriger sur Florence, mais à trois ou quatre lieues de Volterre, il rencontra un « signor Annibal » qui de l'air le plus aimable et le plus empressé, le pria de la part du grand duc « d'agréer de faire une légère quarantaine ». On l'installa dans une « maison bâtie sur le champ de bataille où fut tiié Catilina. » L'ombre sanglante de ce fameux conspirateur dut troubler son sommeil par de sinistres présages. Il fallut sans doute la réception gracieuse du prince de Toscane et la présence de l'abbé Charrier, de cet agent fidèle et zélé, accouru audevant lui, pour effacer l'impression de ce singulier rapprochement. Il eut aussi la joie de revoir, à une demi-journée de Rome, ce courageux abbé Rousseau, qui lui avait tenu la corde le jour de son évasion. Il fut informé par lui des projets hostiles de la faction de France.

A son arrivée dans la ville éternelle Retz descendit chez l'abbé Charrier, où l'attendait le trésorier du pape avec une bourse de 4,000 écus d'or. Le lendemain il reçut la visite d'un abbé de la Roche-Pisay qui le prévint officieusement que le cardinal d'Esté avait « des ordres terribles du roi., et que les

cardinaux français avaient déjà pris en gros la résolution de le faire sortir de Rome, à quelque prix que ce fût. » Retz comprit sur l'heure Pastucc de cette démarche, et il n'était pas homme à se laisser intimider à si bon marché. Il lui répondit qu'il serait irrespectueux à un cardinal « d'être venu si près du pape sans lui baiser les pieds », et lui proposa d'aller avec lui à la messe, dans une petite église voisine. L'abbé s'aperçut qu'il était raillé. Il sortit en jurant un peu tard qu'on ne l'y prendrait plus. Innocent X fut instruit de ces menaces, et il chargea le colonel de sa garde de veiller à la sûreté de Retz « qui eut llionnêteté de fairedonner avis de cet ordre au cardinal d'Esté. Il eut la bonté de le laisser en repos. » Le pape lui accorda une audience de quatre heures et le combla de toutes les marques de la plus vive affection. Il regretta amèrement de navoir pas été prévenu par un courrier, de sa détention, et d'avoir été surpris par ce « forfante de Valençay qui eut tout le loisir de débiter ce qui lui plut. » L'abbé Charrier avait été retenu dix jours à Paris faute d'argent, et ce délai coûta cher à Retz.

Le lendemain, le pape tint un consistoire, tout exprès pour lui donner le chapeau, au grand ébahissement des cardinaux de la faction française qui croyait Retz entre les mains de Nicolo, le plus fameux chirurgien de Rome. Il ne tarda pourtant pas à se soumettre avec courage à une cruelle opération. Nicolo lui démit lépaule, pour la remettre, mais malheureusement sans succès.

Quelques jours après. Innocent X tomba malade et mourut le 7 janvier 1655. L'évasion de Retz avait excité la colère de Mazarin ; il fit enlever au grand vicaire l'administration du diocèse, qui fut confiée au chapitre. Ce procédé « si peu canonique », enflamme, dans cette grave circonstance, le cardinal de Retz ; il adresse aux archevêques et évoques de France une lettre remarquable, où il proteste avec la plus grande énergie, où il fulmine contre l'arrêt du conseil d'état assemblé le 22 août à Péronnc, pour déclarer vacant le siège archiépiscopal de Paris. Retz, dans ce manifeste, annonce les rares qualités littéraires qui plus tard, dans ses heures de méditations, se reproduiront avec un éclat incomparable. On y trouve la fermeté, la vigueur, la per-

sistancc de style, la profondeur et l'élévation de la pensée. Il manie, à la manière de Pascal, l'ironie acérée ci pénétrante. Il retourne l'arme dans la plaie, il montre des « maréchaux de France et des ministres d'état se substituant au pape » et aux prélats de l'Eglise, et le dépossédant de son siège. Il appelle cette assemblée le « concile de Péronne. » et son arrêt « un nouveau canon » «Des séculiers, s'écrie-t-iL, ont arraché l'encensoir du Seigneur. Ils ont mis la main à l'arche, et encore ce n'a pas été pour la soutenir, mais pour la faire tomber! » Il a l'accent de Bossuet, en dénonçant avec éloquence, dans un mouvement de piété filiale, les lâches persécutions dont on a accablé son vieux père, sorti des plus grandes charges du royaume, dans le but de consacrer ses jours aux saints exercices de la religion. Son seul crime était sa tendresse à l'égard d'un fils. malheureux, « tendresse où s'est jointe la charité du prêtre, pour le recommander à Dieu dans ses sacrifices ». Il représente un vieillard de 73 ans, chassé de sa cellule, subissant après un premier exil un « nouveau bannissement, » et conduit par des soldats, comme un malfaiteur « à cent lieues de sa maison, à Ventrée de l'hiver, dans un pays de montagnes et de neiges ! » Et alors, inspiré par le souvenir de la Genèse, de ce poème divin où se reflètent les couleurs empourprées de l'Orient, il le compare au patriarche Jacob, et lui fait prononcer au milieu de ce pénible voyage, ces paroles déchirantes : « qu'on ferait descendre ses cheveuxblancs avec douleur et amertume dans le tombeau ». Il lutte avec force et habileté, contre les allégations de cet arrêt qui le « dégrade » et le « dépose ». Il n'a pas cessé d'être archevêque, on ne peut lui opposer une démission « extorc^uée dans une captiliité de 16 mois et que le pape a rejetée comme une injure à l'Eglise, démission qui ne suffirait pas pour faire perdre la moindre chapelle au plus petit bénéficier du royaume ». Prétendre qu'on n'est plus archevêque, aussitôt qu'une démission a été acceptée par le roi, c'est fouler aux pieds les décisions sacrées des conciles qui déclarent « que l'alliance spirituelle d'un évêque avec son église, ne peut être rompue que par Vautorité du pape » qu'importe aussi qu'on lui objecte le défaut de prestation du serment de fidélité au prince, pour contester la posses-

sion légitime et canonique de sa charge épiscopale, parce (j[u'étant emprisonné par ses ennemis, devenus aujourd'hui ses accusateurs et ses juges, il n'est pas venu en personne prêter serment entre les mains du roi. Pour préserver de l'atteinte du bras séculier, le pouvoir divin des évoques, aussi ancien que l'Eglise, ou plutôt qui est l'Eglise même, il trace une ligne de démarcation et sépare le spirituel du temporel. Il rend à Dieu, ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. « Une institution divine ne peut dépendre d'une institution humaine, d'une formalité de droit humain, comme les termes même du serment le marquent assez. » Il y a là, toute la distance d'un pôle à l'autre pôle.

Entrant dans un autre ordre d'idées, il repousse avec le cri d'une conscience soulevée, les accusations criminelles dont on enveloppe sa vie. Il n'a pas, depuis, comme avant son évasion, fomenté le trouble dans le royaume, par des manœuvres coupables. Il n'a pas pactisé avec les étrangers et avec les ennemis de la France et du roi. S'il a demandé un passage à l'Espagne, c'est que toute autre voie lui était fermée, et d'ailleurs, « lin bon français ne change pas de cœur pour changer d'air ! »

Il fait un chaleureux appel aux évêques, il les conjure de sortir de l'inertie. « Dieu demande autre chose de ses principaux ministres, que des monuments intérieiirs et stériles d'un zèle muet et sans action. » Il leur rappelle avec un heureux à propos, qu'il s'est compromis, il y a dix ans, en soutenant la cause de l'evêque de Léon, que sa fermeté a blessé alors la cour, pour la première fois, et que cette blessure s'est depuis souvent ouverte. Il espère que l'intérêt commun les conduira au pied du trône, où ils feront entendre au roi, les « plaintes de l'Eglise opprimée. » Il termine avec une simplicité puissante, qui emprunte sa grandeur aux Saintes Ecritures : ^i Quoi que Dieu permette., je lui dirai tous les jours du plus profond de mon cœur, avec une humble et entière confiance, ces paroles d'un grand roi et d'un grand prophète : Je me retire sous Vombre de tes ailes ius(iu'à ce que les calamités soie7it passées. i> (Psaume 57, verset 2).

Cette lettre produisit sur la cour un si terrible effet, qu'elle la fît supprimer par sentence du Chàtelet et condamner à être brûlée par la main du bourreau ; mais elle ramena l'énergie dans le cœur des chanoines, un instant ébranlés par les menaces de la cour. Ils avaient toujours montré un touchant attachement à leur archevêque. Ils avaient célébré son évasion comme une victoire, par un chant du Te Deum. La mort d'Innocent X ouvre un nouveau monde aux observations du cardinal de Retz. Il se promène, le pinceau à la main, dans la salle du conclave, et nous donne une série de portraits d'une couche * finie et légère, qui n'enlève pas aux physionomies leur transparence et permet d'en suivre le jeu. Il assemble, il réunit ses personnages avec l'art d'un grand maître ; il les distingue, pour ainsi dire, par des appellations géographiques. On a la faction de France, et la faction d'Espagne renforcée par les Allemands. Dans ces deux camps rivaux se trouvent des cardinaux pensionnaires des cours de France et d'Espagne.

En dehors de ces deux partis, un troisième s'organise, composé des plus jeunes cardinaux ; il reçut le nom « d'escadron volant. » Retz se place dans ce groupe, qui proclame à haute voix son indépendance des « factions et des couronnes. » Il se plaît à en représenter les figures, à les opposer les unes aux autres, et tire de ces contrastes, des effets qui n'ont rien de violent ni de heurté, a L'activité d'Imperiali était tempérée par le flegme de Lomeler; la profondeur d'Ottoboni se servait utilement de la hauteur cVAqua Viva. La candeur d'Homodeï et la froideur de Galtieri couvraient, quand il était nécessair^e, Vimpétuosité de Pix et la duplicité d'Allizi. Azolin qui est un des plus beaux et des plus faciles esprits du monde, veillait avec une application d'esprit co7itinuelle aux mouvements de ces différents ressorts. »

La machine était très compliquée. Il s'agissait de présenter, en temps opportun, le cardinal Ghigi aux suffrages, et de faire agréer ce choix antipathique aux deux principales factions. Il avait déplu à Mazarin lors de ces interminables négociations de Munster, où il représentait le pape, médiateur avec Venise des puissances catholiques. Il s'était « cruellement brouillé »

avec Scrvien, génie âpre, intraitable, façonné par les rudes mains de Richelieu, et qui était suivant l'expression énergique de Retz « connu et reconnu pour le démon exterminateur » de la paix. L'austérité de la vie de Chigi, la rigidité inébranlable de SCS principes, et sa solide piété, lui avaient conquis l'affection de r « escadron volant » qui pour l'élever au pontificat usa de stratagème. Il eut l'air d'adopter sérieusement la personne de Sachitti, « homme d'une représentation pareille à celle du président le Bailleul de qui Ménage disait : « qu'il n'était bon qu'à pendre ». Il était appuyé par l'influence du cardinal Barberini dont la vie est angélique et qui a un travers clans* Vhumeur, qui le rend, comme ils disent en Italie, innamorato de l'impossible. »

Les scrutins se suivaient et se ressemblaient identiquement, uniformément du matin au soir. Ils ne produisaient que des résultats stériles. Sachetti ne gagnait pas de terrain. Les voix des Espagnols et des Allemands s'égaraient sur des noms différents. Les partis se fatiguaient de ces combats inutiles, renouvelés pendant de longues heures chaque jour. Les ambitieux, tous ceux qui avaient « la rabbia papale » se pressait autour de Barberini, pour faire valoir leurs titres au détriment de Sachetti. Les uns s'appuyaient sur leur mérite, les autres sur leur piété. Un jeune cardinal alléguait sa mauvaise santé. La discorde entrait dans le conclave, les nombreux concurrents se déchiraient. On vit le vieux Spada, « rompu et corrompu dans les affaires. « attaquer Rappaccioli pa^r un libelle. Il « l'accusait d'avoir cru que le diable pouvait êlre reçu a la pénitence ». Fiorenzola eut l'imagination plus riante et le tour d'esprit plus joyeux. Il s'amusa à composer et à répandre la description d'une fête publique égarée par toutes les folies du carnaval, que la « signora Basti, belle et galante, » donnerait si son oncle Cecchini était pape.

L'escadron volant ne prenait aucune part à ces escarmouches violentes ou légères. Il allait à son but sans bruit, sans éveiller les échos si sonores du conclave. Cette « mariœuvre silencieuse couvrait sa marche. Les ennonis tiraient à faux parce ciu ils visaient à faux et toujours où il n'était jjas ! » Le moment était

venu de faire une ouverture au cardinal Barbe rini sur le choix de Chigi. II fut facilement entraîné de ce côté par ces courants doux et irrésistibles qui poussent Ihommc religieux. Sachetti lui-même, « lassé de se voir ballotté inutilement tous les soirs et tous les matins » décida Mazarin, dont il était l'ami, à ne pas combattre une élection qui, en tout cas, se ferait, malgré lui. L'habile Lyonnc, alors ambassadeur à Rome, dont Retz a le tort de parler ici avec dénigrement, et à qui il refuse la capacité de diriger un conclave, reçut l'ordre de ne pas être défavorable à Chigi. Retz fut chargé de porter à l'élu de l'escadron volant, la bonne nouvelle de sa prochaine élévation. En efïet, le lendemain, il eut toutes les voix. Retz a d'étranges réserves en ce qui touche la bonne renommée du nouveau pape. Il jette une ombre sur la candeur de Chigi, il dit « que le cardinal Azolin avait remarqué de certaines finoteries dans ses manières lorsqu'il était secrétaire d'Etat.

Il était au scrutin placé au-dessus du nouveau pape, et en bon voisin, il eut le loisir d'étudier les allures de ce compétiteur secret de la tiare. Il ne le perd pas de vue et suit pas à pas son adroit manège « couvert par une profonde dissimulation ». Si des empressés lui montrent la .perspective rapprochée du pontificat, il se fait si humble, si petit, qu'il en est édifiant. Il évite « d'aller avec les cardinaux, respirer l'air aux fenêtres, de se promener dans les corridors. » « Il se tient enfermé dans sa cellule où il ne reçoit aucune visite ».

Malgré toutes ces précautions, il se laissa pénétrer par le regard perçant de Retz, qui s'aperçoit que c'est un « homme de minuties, ce qui est toujours signe d'uii petit génie ». La réflexion est juste, mais il la pousse trop loin en ajoutant que « c'est aussi la marque d'une âme basse », prodigue en toutes choses il ne lui passe pas l'aveu de « s'être servi pendant deux ans de la même plume. L'abbé Charrier, à qui il raconta cette bagatelle, le gronda et lui dit que c'était un maudit, qui ne savait pas estimer la simplicité chrétienne ».

Le cardinal Chigi, devenu Alexandre VII, recueillait alors le fruit de cette fermeté et de cette vertu inflexible qu'il avait fait éclater contre certains désordres introduits à la cour d'Innocent

X, par la signora Olympia. Retz, qui avait espéré être son premier ministre et qui avait fini par être abandonné de celui qu'il avait fait pape, s'est vengé ici par un commentaire ingénieux, mais peu charitable, et attribue la rigidité de sa conduite passée à « son bon sens, qui lui faisait voir qu'il semait de la graine pour le po7itificat futur, dans un champ où il n'y avait plus rien à cueillir pour le présent ».

Le nouveau pape soutint avec une humilité extraordinaire les premiers moments de son élévation. Retz exagère la profonde émotion de Chigi à la proclamation du scrutin. Il « pleure amèrement » et prononce ces paroles : « Pardonnez cette faiblesse à un homme qui a toujours aimé ses proches avec tendresse et qui s'en voit séparé pour jamais ! » L'historien du conclave ne se lasse pas d'abaisser l'attitude d'Alexandre VII, au milieu de ces cérémonies solennelles qui accompagnent l'exaltation d'un pape : « Il affecta de ne s'asseoir que sur le coin de l'autel au lieu de se mettre sur le milieu, d'après la coutume. Il reçut Vadoration du sacré collège avec beaucoup plus de modestie que de grandeur, avec beaucoup plus d'abattement que de joie ». Lorsque Retz se présenta pour lui baiser les pieds, le pape ne put retenir l'élan de son cœur reconnaissant. Il l'embrassa et lui dit à haute voix ; « Signor cardinal de Reiz, ecce opus manuûm tuarum ». L'effet de cette parole fut magique. Le cardinal de Retz fut accompagné chez lui par plus de cent vingt carrosses. C'était le cortège des courtisans, qui voyaient en lui l'homme qui allait peut-être diriger le souverain pontife.

On s'étonne, après le nécit malicieux des intrigues et des luttes suscitées par l'élection d'un pape, après les révélations indiscrètes où Retz médit de son prochain qui ici est cardinal, on s'étonne, disons-nous, de le voir résumer ses impressions par un chaleureux éloge de la paix évangélique qui règne toujours dans les conclaves. « Je puis dire avecvérité que je n'ai jamais vu ni un cardinal, ni un seul conclaviste s'emporter. Il était rare d'y entendre une voix élevée, ou d'y remarquer un visage changé ». Voilà une apologie qui montre la mobilité étourdie du cardinal de Retz.

Retz avait retrouvé, dans la vie d'un conclave, le mouvement, les menées, les factions du monde politique ; et pour compléter ses illusions, il avait eu la joie d'être chargé d'un rôle principal et de faire nommer un pape qui n'était pas du goût de Mazarin. Maintenant il était livré au far-nicnte politique, aux tracasseries de ses ennemis conduits par le cardinal d'Esté. Il luttait avec énergie contre sa situation d'exilé et de disgracié ! Il comprenait que malgré ses courageux efforts et les ressources infinies d'un génie remuant et audacieux, il subirait la loi de Mazarin ; il sentait qu'il irait chaque jour s'amoindrissant, que les défections feraient le vide autour de lui, et que bientôt le moment fatal arriverait où l'obscurité d'une retraite et le mystère de ses voyages pourraient seuls le dérober a la persécution, sans pourtant lui procurer le repos et le calme.

L'époque de sa décadence approchait à pas précipités. Son étoile qui avait été si brillante, pâlissait et s'éteignait dans les splendeurs du soleil de Louis XIV ! Cependant il était troublé à cette heure par des préoccupations bien mesquines, pour un homme qui avait tenu dans ses mains les destinées du royaume de France, qui avait été l'allié d'une reine, le conseiller intime d'un prince du sang, le chef aimé d'un puissant clergé, l'arbitre souverain des grands, l'agitateur du parlement de Paris, le héros de la bourgeoisie, l'idole du peuple, et enfin, le favori, le tendre ami des grandes dames de la Fronde. Il était, en ce moment, absorbé par des questions de gouvernement domestique. Devait-il suivre les conseils de ses anciens amis, et vivre à Rome dans une solitude profonde, avec la simplicité si modeste d'un particulier ? Devait-il, au contraire, entrer dans les vues des cardinaux et se relever par l'éclat extérieur de sa maison, afin de démentir les paroles de ses ennemis qui proclamaient sa chute. « Vous n'êtes pas ermite, lui disait Chigi pendant le conclave, vous êtes cardinal, et cardinal d'une volée ciue nous appelons en ce pays dei cardinaloni.Vous devez en soutenir la dignité. »

Ce langage était doux à son oreille, il flattait ses penchants naturels, aussi il se décide à faire grande ligure et s'installe donc dans un de ces beaux palais dont Rome est peuplée. Il l'a-

nime par une cour de gentilshommes, par l'étalage d'une nombreuse livrée, par le bruit des carrosses. Il a table ouverte et exerce l'hospitalité en grand seigneur.

Le sacré collège s'était trompé en croyant installer dans la chaire de St-Pierre, un saint Grégoire. Alexandre VII n'aspirait ni à cette vertu, ni à la gloire d'un Léon X. « Il fit apporter dès le lendemain de son éléDâtion. avec apparat, un cercueil sous son lit ». Il sadonna à des minuties ridicules, et s'occupa de déterminer les costumes des caudataires des cardinaux.il défendit à ceux-ci de porter le deuil même de leur père. « Nous sommes dupés, dit Retz à Azolin, le pape ne sera jamais qu'un fort pauvre homme. Son âme vulgaire se trahit partout. Il ne remarque que la petite frange de la robe d'une statue que le Bernini lui montre ».

Retz fait une observation judicieuse sur les commencements du pontificat d'Alexandre VII : « Les grands hommes peuvent avoir de grands faibles, ils ne sont pas même exempts de tous les petits, mais je n'ai jamais vu qu'ils aient jamais entamé un grand emploi par des bagatelles ». Il réclama le pallium de l'archevêché de Paris, Alexandre le lui donna ; ce premier pas du pape vers Retz, fit croire à ce dernier qu'il en ferait un second, pour le protéger contre le cardinal d'Esté qui avait ordonné à tous les Français de l'éviter comme la peste, et lui avait interdit l'entrée des églises françaises. Il se plaignit vivement au pape de ces hostilités, et le supplia de lui prescrire sa ligne de conduite dans ces circonstances difficiles. Retz, avec cet esprit qui semble voltiger, tant il est léger, ajoute quà cette demande, « le pape battit beaucoup de pays, il courut, il s'égaya, ce qui est toujours facile aux supérieurs. Je le pressai de s'expliquer autant que Von peut presser un homme qui est assis dans la chaire de St-Pierre. Je n'en pus rien tirer. ^^ Deux jours auparavant le souverain pontife était sorti tout meurtri des griffes de Lyonne, qui avait eu un emportement diabolique au sujet de la concession du pallium. Il fil peur à Alexandre VII ; le mot de schisme fut prononcé, et la menace de son exclusion du congrès pour la paix générale, fut nettement articulée. '' Le pape fit un million d'excuses » ; il promit de donner

satisfaction au roi. Retz eut à celte époque la singulière fortune de posséder une copie de la correspondance diplomatique de Lyonne à Mazarin, par une trahison conjugale dont il n'était pas le complice, et il apprit ainsi que l'ambassadeur ouvrait au ministre l'espérance prochaine de voir son ennemi au château Saint-Ange.

On lui conseilla alors de fuir « Varia cattiva^ del Vaticano », et de se réfugier sous les tranquilles ombrages de la « grotte Perrata ». Il alla dans une abbaye qui par une de ces métamorphoses si fréquentes en Italie, avait remplacé le « Tusculnm de Cicéron », ce lieu encore si rempli par les souvenirs littéraires de l'antiquité, par l'image d'un grand homme qui s'était plu à l'orner durant sa retraite; ce lieu qui devait ouvrir l'âme à la poésie du passé, n'inspire qu'une fugitive réminiscence au cardinal de Retz. Si son cœur fut touché par lavaillance de Condé, par la sérénité de Mole, par le génie profond de la palatine, s'il s'enflamma si subitement et si facilement au feu d'un regard féminin, il resta froid au spectacle grandiose de la nature, à la vue du ciel d'azur de l'Italie, de son admirable soleil versant des Ilots d'or sur la délicieuse campagne de Frascati. Il ne s'arrêta pas sur cette route de l'indifférence, et passa sans les remarquer devant ces illustres Français qui alors remplissaient Rome de leur renommée ; dont l'un, Le Poussin donnait à ses paysages historiques, une grandeur inconnue jusqu'à lui; dont l'autre, Claude Lorrain, répandait sur ses toiles splendides tous les enchantements de la lumière. Dévoré par les chagrins et la politique, tourmenté misérablement par des soucis de préséance refusée à son rang de cardinal, Retz ne sut pas chercher un apaisement dans l'étude des chefs-d'œuvre dont Rome était peuplée. La contemplation du divin Raphaël, du gigantesque Michel Ange aurait communiqué à son âme abattue ces pures et mystériv.uses aspirations par lesquelles l'homme s'élève à Dieu, s'élance vers l'avenir, étend ses ailes, pour transporter ses espérances au-delà des régions du monde visible. Il fut tiré de sa retraite par l'appel encourageant du cardinal Azolin, qui était persuadé que Lyonne « grossissait les paroles et les promesses de P.1 Sainteté qui, d'ailleurs^ est le premier homme du monde

à trouver des expressions qui montrent tout, et quine donnent rien I »

A. son retour, il fit connaître, par une déclaration publique, « son respect pour le nom du roi et pour tous ceux qui auraient le moins du monde son caractère », Mais en même temps, il jeta un violent défi « aux particuliers qui ne rendraient pas à sa personne le respect qu'ils devaient à la pourpre ». Il voulait, tout simplement, faire couper les jarrets des chevaux des personnes qui lui manqueraient. Le pape goûta peu ce langage de soldat, dans la bouche d'un prêtre.

Retz signala de nouveau l'énergie de son caractère, sa force de volonté, en se faisant remettre lépaule une seconde fois ; il fut forcé de recourir aux eaux de St-Cassien pour se rétablir de cette douloureuse opération qui ne réussit pas.

En retournant à Rome, il retrouva Alexandre VII plus changé encore, et « continuellement appliqué aux bagatelles ». Il se plaît à citer quelques traits divertissants des puérilités du pape, qui avait des fantaisies et des curiosités d'écolier. Il osa proposer un prix public pour celui qui trouverait un mot latin pour a exprimer chaise roulante ». Il fut absorbé pendant huit jours par la recherche d'une étymologie. « Mosco vient-il de musca, ou bien musca vient-il de mosco ? » Il eut des fureurs de grammairien et de puriste, parce qu'il soupçonnait Monsignor Magalotti d'être plus versé que lui, dans les mots et les locutions adoptées par l'académie de La Crusca. Sa vanité le porta à s'attribuer en plein consistoire, « par un discours très étudié, la conversion de la reine de Suède cpxi avait abjuré plus de 18 mois avant d'avoir eu la pensée dereniràRome». Retz, qui ai me ordinairement les digressions, passe sans s'arrêter à côté de cette princesseextraordinaire, qui a une page si sanglante dans sa vie romanesque.il n'a pas l'air de la connaître. Il avait sous la main un contraste saisissant. Il pouvait opposer aux minuties d'Alexandre VII, « cette femme d'un esprit si ferme et viril jusqu'au crime, cette reine savante et sceptique, accoutumée dans ses entretiens aux controverses de Saumaise et de Bochart, aux découvertes de Milbomicus, k la philosophie de Descartes ».

Tel est le vigoureux portrait de Christine, introduit ingénieusement dans une célèbre préface qui, semblable à un beau péristyle, sert d'entrée à un grand monument.

Le cardinal de Retz trouvait, dans son orgueil, que l'attachement d'Alexandre VII aux petites choses l'éloignait des grandes, parce que sa protection ne s'étendait pas sur cette vie de turbulence et de fracas. Il ne put se couvrir de l'égide du pape afin de braver les menaces du cardinal d'Esté qui lui avait interdit l'entrée de St-Jean de Latran, où se célébrait le service anniversaire pour le repos de l'âme d'Henri le Grand, Il méprisa la défense et se présenta à l'église fort accompagné ; on eût dit qu'il se rendait à l'une de ces séances tumultueuses du parlement où l'épée était toujours prête à sortir du fourreau. « Il salua fort civilement, à l'entrée et à la sortie les cardinaux, de la faction française qui restèrent insensibles à cette politesse ironique ». Il s'exposa encore au hasard d'une collision funeste, le jour de la fête patronale de l'église St-Louis.L'écuyer de l'ambassadeur français avait déclaré qu'il n'y souffrirait pas la présence du cardinal de Retz. L'audacieux prélat se rendit à l'église comme on marche au combat. « Il était en état de disputer le 23aî;é ». La cérémonie se passa sans troubles, et il s'adresse des félicitations pour s'être alors maintenu à Rome « dans le poste et dans le train de cardinal français » .

Retz, avant de laisser inachevés ses incomparables mémoires, promène un regard découragé sur les disgrâces et les misères de sa vie, au moment où il n'était plus à la tête d'une grande faction qu'il compare à « une grande nuée dans laquelle chacun se figure ce qui lui plaît ». Les revenus de l'archevêché et de ses bénéfices étaient saisis, et souvent employés à d'indignes usages ; à nourrir les bâtards de ses persécuteurs. Ses fermages étaient arrêtés. Ses nombreux créanciers avaient été tourmentés pour susciter des procès dont les frais seraient plus tard retombés sur lui de tout leur poids. Le cardinal de Retz, dans cette pénurie, jette un cri de détresse, et il remarque avec douleur que beaucoup de ses amis n'accourent pas à son pressant appel. Il signale, avec une touchante simplicité, les noms de ceux qui sont restés fidèles à sa mauvaise fortune et ont mis un gé-

néreux empressement à lui ouvrir leur bourse. On n'est pas étonné de voir des femmes dévouées contribuer avec largesse à ces offrandes de l'affection. Eprouvé par de cruelles ingratitudes, Retz déchire sans colère ce voile brillant, qui cache à l'homme dans la prospérité, les mauvais sentiers de la vie ; et il montre que la « continuation seule du bonheur fixe la plupart des amitiés ». Il insiste sur la fragilité des illusions du cœur et sur le danger de s'y confier! « J'ai été vingt fois sur le point, dans ma disgrâce, de manquer du plus nécessaire, parce que je n'avais jamais appréhendé, dans mon bonheur, de manquer du superflu ^K Touché d'une tendre compassion pour ceux qui n'ont pas encore connu langoisse, pour ceux qui ne sont qu'à l'entrée de la vie, il veut les préserver du péril en les avertissant des précipices. Il s'adresse aux enfants de M"'^ de Caumartin, et il a dans son accent une tristesse si douce, qu'elle s'insinue dans tous les replis du cœur. On devine ses douleurs les plus secrètes, quand il mesure l'étendue des embarras domestiques dans l'infortune et dit : « Il n'y a jjersonne qui ne croie faire honneur à un malheureux quand il le sert ». Ce n'est pas la rêverie ou la sentence d'un moraliste de salon, d'un auteur qui n'a éprouvé d'autre souci que de donner à sa pensée une forme élégante, une pointe fine et bien trempée. Ici ce n'est pas l'écrivain, c'est l'homme qui émeut, parce que nous sentons qu'il a souffert, et qu'il nous transmet l'enseignement sérieux et salutaire d'un passé éprouvé.

Nous sommes arrivés à l'extrême limite des mémoires du cardinal de Retz. Il les arrête brusquement, après avoir examiné sans emportement, sans aigreur, les caractères divers des personnes attachées à son service. La bienveillance et l'indulgence véritable qu'il manifeste dans cette revue, no nous étonnent pas ; lorsqu'on creuse cette nature si accidentée, on y rencontre toujours les semences de la charité que saint Vincent de Paul y avait déposées abondamment. Mais, malheureusement, elles y ont été trop souvent étouffées par l'ivraie des passions ! Il nous fait toucher du doigt les mystères de Texistence d'un proscrit. Nous entendons la voix de ces a murmurateurs domestiques », jaloux les uns des autres, cupides et plus exigeants vis-à-vis

(J'un maître disgracié, « comme s'il eût logé au Louvre dans l'apjjartement de Mazarin ». Il reconnaît à Joly un lion cœur et des intentions très droites. Le nom de ce calomniateur éhonié inspire le dégoût ; il a publié d'indignes écrits pour racheter son passé aux yeux des hommes ; cet imposteur, ce blessé de la cour des Miracles descend jusqu'à refuser à Retz, cœur, esprit, courage ! Il' enlève même à ses serviteurs éprouvés le relief du dévouement. Il attribue à Malclerc, à cet agent si fidèle et si désintéressé; un langage d'une grossière raillerie, à l'occasion d'une prétendue lâcheté du cardinal, pendant ces tristes années d'exil, où il était forcé de s'envelopper de précautions infinies, pour échapper à l'espionnage de Mazarin qui le poursuivait sans pitié. Malclerc aurait dit de son maître, « qu'il ne ferait jamais d'une buse un épervier ». On doit fuir ces sources empoisonnées de l'histoire, d'où sexhalent des vapeurs délétères qui atteignent les racines mêmes de la bonté et du jugement chez l'homme. Si l'on s'approche imprudemment de ces bords dangereux, on est saisi d'un vertige funeste qui trouble, égare, et pervertit le sentiment du juste et de l'injuste.

Retz quitta Rome au mois de juillet 1656, aussitôt qu'il craignit de voir le pape Alexandre VII fléchir sous la pression de Louis XIV. II disparut, cherchant partout un refuge, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, où il goûta quelque temps auprès de Charles II les douceurs d'une hospitalité inviolable, où il entrevit les perspectives brillantes d'un retour de la fortune, où il remporta une victoire sur Mazarin, en renversant son orgueilleux dessein de faire épouser au roi sa nièce Ilortense Mancini. La mort du cardinal ministre, arrivée le 9 mars 1661, raviva les espérances de Retz, que Condé, aux heures de repentir et de pardon, n'avait pu faire rappeler, malgré l'énergie de son intervention.

Fatigué de la vie nomade du proscrit, de cette longue séparation de ses amis, de cet éloignement si douloureux de la patrie, qu'aucune terre étrangère, même la plus riante, ne peut faire oublier, Retz tourna son regard suppliant vers la France et laissa échapper de ses mains défaillantes sa soumission entière la volonté de Louis XIV ! Au mois de juin 16G2, il renonça

formellement à l'archevêché de Paris, en échange de riches abbayes qui ne purent compenser ce cruel sacrifice ! Le roi lui permit de se retirer à Commercy dontlaprincipautéappartenait au cardinal. Le bonheur dont il jouissait dans son gouvernement, n'était pas sans nuage. Il était troublé par le refus de Louis XIV de le recevoir à Versailles. Il ne fut autorisé qu'en 1665 à présenter ses hommages au roi, qui lui montra un visage glacial. Mais les ministres, qui ne craignaient plus ses hostilités, l'envoyèrent à Rome dans le but de pacifier un différend survenu entre le pape et la cour de France, au sujet d'un formulaire d'Alexandre VII Le succès de cette mission lui attira la faveur royale. Dans les trois conclaves de 1667, 1670 et 1676, il employa au service de Louis XIV sa puissante influence sur le sacré-collège, et conquit par l'habileté de sa conduite les témoignages écrits de la haute satisfaction du souverain.

En 1675, il étonna le monde par une métamorphose incroyable, la vanité la plus cardinalisée convertie en humilité chrétienne. Il voulut se dépouiller de la pourpre. Louis XIV, loin de consentir à cet acte de dépouillement, le combattit à outrance ; le pape refusa de l'accepter.

Une fois engagé dans la voie de la transformation, Retz ne recula plus. Il apporta, dans l'administration de sa fortune la plus sévère économie, et consacra ses dernières années au paiement de ses énormes dettes qui s'élevaient à plus de quatre millions de livres.

Un côté nouveau de la vie du cardinal dans sa retraite de Commercy, a été révélé de nos jours par un investigateur infatigable, qui au milieu de ces grands travaux philosophiques et littéraires, a eu, par un don de seconde vue, le bonheur de découvrir des manuscrits perdus dans la poussière des bibliothèques.

Retz avait été dans sa jeuuesse un admirateur chevaleresque de l'Astrée. Il se divertissait au milieu de son cercle de famille à deviner ou à faire deviner les énigmes de ce roman. Le perdant devait donner un gage au vainqueur, une paire de gants parfumés. Il arriva que personne ne gagna à ce jeu innocent.

Chacun à son tour s'égara à la recherche des lieux décrits par d'Urfé.

A Commercy, aux confins de la vieillesse, le passe-temps fut plus sérieux, et prit les proportions d'une étude vaste et difficile. Il pose d'abord par désœuvrement un pied timide sur le terrain alors brûlant du cartésianisme. Il ne tarda pas à marcher avec ardeur vers l'examen, la discussion et la défense des délicates et nobles questions de la philosophie nouvelle. Il éprouve pour Descartes cette sympathie d'une âme bien née, en présence d'un grand homme. Il s'incline avec déférence devant les opinions du philosophe, et il dit avec un sentiment élevé : « Le respect que Vçn doit aux grands hommes oblige les honnêtes gens à prendre dans un bon sens ce quipourrait lui avoir échappé, et à expliquer favorablement quelques expressions dures et obscures, dont ils peuvent s'être servis ».

Quand il arrive à un passage dangereux, au système du monde de Descàrtes, ou mieux de Galilée et de Copernic, il se tire d'afïaire par une saillie méridionale, en réduisant à ces termes piquants la terrible question : « un bâton ayant été coupé avec la scie, décider d'après l'aspect seul des deux morceaux, si c'est la scie qui a passé sur le bâton, ou le bâton qui a passé sur la scie ».

Ce fut par le long noviciat de ses études philosophiques, qu'il se prépara à la rédaction de ses incomparables mémoires.

L'ancien factieux, devenu dans ses vieux jours, non pas un ermite, mais un personnage inofîensif, fut appelé à Paris parla surveillance d'un procès important, sans doute une de ces charges onéreuses contractées au service de la Fronde. Il fut par fortune distrait de ces derniers et tristes souvenirs, par l'aimable et gracieuse hospitalité de Madame de Sévigné qui traitait « son bon cardinal » en homme d'esprit. Elle lui donnait un régal de haut goût et des primeurs que l'unique grand siècle a pu produire, une première lecture d'une comédie de Molière, et d'une tragédie de Corneille. Ces chefs-d'œuvre étaient encore rehaussés par la présence de ces grands écrivains, dont la voix prenait un accent plus mordant, plus péné-

trant, afin d'exciter le rire de bon aloi, ou de jeter le trouble dramatique dans un auditoire qui comptait une Sévigné et un cardinal de Retz.

Le 24 août 1679, pendant un séjour à Paris, dans l'hôtel Lesdiguières, il fut enlevé par une fièvre violente. Il fut regretté et pleuré sincèrement. M"'" de Sévigné a laissé dans ses admirables lettres l'expression de ses profonds regrets. L'amitié du cardinal « lui fut également honorable et délicieuse ». Il était dans ses relations « d^un commerce plus aisé que personne au monde ».

Le cardinal de Retz a, par un gain de survie qui est l'immortalité, conquis une place de premier rang réservée au petit groupe des élus des lettres. La langue, qui semblable à l'année a ses renouvellements de saisons, peut joncher de ses débris le sol littéraire. Les écrivains de la grande race du XVIP siècle ne seront jamais atteints par le souffle desséchant de la rénovation sociale. Ils ont comme les arbres verts, la jeunesse éternelle du feuillage, sans cesse ravivée par cette sève inépuisable qui circule dans leurs immortels écrits. On aime à se reposer sous leur ombrage; on y trouve un abri inviolable à ces époques fatales, néfastes, où l'air extérieur est lourd, orageux, enflammé, peu respirable; où le cœur se resserre et se contracte, l'esprit est énervé, et l'imagination sans ressort ; à ces époques malsaines, où il est salutaire de chercher dans des régions plus calmes et plus sereines, l'air pur qui donne la vie et le mouveintellectuels.

On aime alors à se réfugier dans les douces retraites de l'étude pour y sentir la tiède brise, qui vient des hautes régions de la pensée, pour se retremper au contact vivifiant des lettres, de la philosophie et de l'histoire.

Une inspiration grandiose, fille d'une foi vive et féconde, a guidé le génie de ces merveilleux architectes du moyen-âge, qui ont construit leurs magnifiques cathédrales dans la direction de l'Orient pour recueillir tous les rayons divins et les répandre à longs flots sur les fidèles prosternés par la prière, la face tournée vers le berceau du Christianisme.

De même les fidèles disciples des lettres conduits par nos

grands écrivains modernes, ont dirigé leurs regards de croyants vers un Orient lumineux, vers le XVIP siècle, cette sourcte intarissable du vrai et du beau, d'où est sorti cette langue incomparable, forte, pathétique, sublime et tout ensemble noble et élégante, modelée comme ces belles statues de l'art antique, dont les draperies légères et diaphanes enveloppent de plis longs et chastes les formes les plus pures, sans voiler aux regards la gracieuse inflexion des lignes et la beauté du dessin.

C'est l'admirable langue de Corneille, de Pascal, de Bossuet, de Racine, qui chemine au milieu des pensées et des sentiments les plus élevés ; où à chaque pas l'accent du cœur retentit en profonds échos, pénètre, atteint, fait surgir, éclater tout ce que l'homme renferme d'émotions généreuses, de sensibilité cachée, tous ces trésors de l'âme, qui semblables à de précieuses et saintes reliques, ne sont visibles qu'aux jours de fêtes et de solennités.

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