EFFORTS ANALOGUES AU TIVWAIL DE L ACCOUCHEMENT
l'expulsion d'un fœtus vivant ou mort. Mais il y a deux choses bien distinctes à considérer dans cet acte : d'une part, les eflorts (]ui préparent et amènent la délivrance; d'une autre part, la délivrance elle-même. Or, si celle-ci ne peut laisser de doute sur la réalité d'une grossesse, il n'en est pas ainsi des efforts qui constituent le travail. En effet, dans un grand nombre de cas de grossesse apparente, il arrive à une certaine époque une série de douleurs et de mouvements analogues à ceux de l'accouchement. C'est là un point important qu'il nous reste à examiner.
On a vu déjà dans plusieurs de nos observations des exemples de ce laux travail. Il est ordinaire de le voir survenir seulement au terme naturel de la gestation. Et en général à ce moment l'erreur se dissipe, même dans l'esprit des femmes où elle est le plus fortement enracinée. Cependant il est possible, et c'est le cas de notre première observation, que l'erreur ou le mensonge persiste el que les efforts de la délivrance se renouvellent à des intervalles variables et plus ou moins réguliers. Celte circonstance est une difficulté de plus, car certains états morbides, certaines déviations dans l'ordre naturel de la gestation peuvent réellement produire des phénomènes semblables; je veux parler des grossesses extra-utérines, qu'il sera important d'étudier à ce point de vue. Quant aux autres conditions dans lesquelles se montre ce faux travail, elles sont à peu près les mêmes que celles qui produisent les phénomènes caractéristiques que nous avons précédemment analysés. Cependant cet accident est beaucoup plus rare dans les affections organiques des organes génitaux ou des viscères contenus dans l'abdomen; et on l'observe presque exclusivement dans ces états particuliers où dominent les troubles variés de l'innervation. Je dois dire toutefois qu'un véritable produit morbide existant même en dehors de la matrice, peut déterminer des efforts semblables à ceux de l'enfantement. Ainsi, sans parler du fait de
tympanite que j'ai cité (Obs. II), je dois à une bienveillante communication de M. le professeur P. Dubois l'exemple d'une femme qui, sa croyant enceinte, pensant être arrivée à terme et prise de douleurs avec ténesme et efforts d'expulsion, portait un kyste volumineux et multiloculaire de l'un des ovaires. Mais même dans ces cas, où une cause physique évidente a agi, il y a encore une part à faire à l'imagination rendue plus active par une conviction erronée. Et à cet égard ils se rapprochent de ceux dont nous aurons bientôt à parler.
Il convient aussi de mettre de côté, sur-le-champ, les faits de faux travail simplement simulés. Il n'est guère permis en effet d'admettre ici même la possibilité d'une erreur. On ne doit avoir à signaler que des supercheries par trop palpables. C'est du moins ce qui paraît très-probable, d'après l'observation succinctement indiquée par M. Velpeau, « d'une fille qu'il a vue à l'hôpital de Tours, et plus tard à l'hôpital Saint- Louis de Paris, laquelle parvint, en se bourrant le vagin de chiffons, à simuler un accouchement complet, après s'être dite enceinte pendant près de trois ans (1). »
Les efforts de délivrance revenant périodiquement, au dire de la malade de notre première observation, tous les neuf mois pendant plus de trois années, ont pu donner un instant, pour les personnes qui n'admettaient pas la simulation et ne songeaient pas à une aberration de l'intelligence, l'idée d'une grossesse extra-utérine. On sait en effet que lorsque le produit de la conception, placé hors des voies naturelles, a cessé de se développer et est néanmoins resté au sein de l'organisme sans déterminer d'accidents, il est admis par certains auteurs que la nature, à différentes reprises et à des époques variées, tente par de nouveaux efforts d'éliminer cette masse étrangère. Voici comment s'exprimait à ce su-
(1) Traité d'accouchements. Paris, 1835. T. II, p. 558.
EFFOllTS ANALOGUES AU TllAVAlL DE l'aCCOUGHEMENT. 191
jet le savant Dezeimeris (1): « Si la |,nossesse extra-utérine se prolonge pendant un temps considérable, on voit assez fréquemment les douleurs de l'enfantement se renouveler à des intervalles variés. Dans le cas publié par Schmitt, dans l'intervalle de trois ans que dura la grossesse, elles se renouvelèrent huit fois et se prolongèrent chaque fois pendant plusieurs semaines. Dans le cas de Lospiciiler, qui est celui d'une grossesse de six ans, les douleurs se renouvelèrent chaque année à l'époque correspondant au terme de la gestation. » L'importance de ce point de doctrine, généralement mal établi par les auteurs, m'a conduit à rechercher le véritable sens du petit nombre de faits qui le constatent. Mais il m'a été impossible de retrouver la première des deux observations citées par Dezeimeris qui, contrairement à ses précieuses habitudes d'érudit, n'en indique pas la source. Quant à la seconde, je crois devoir reproduire textuellement les termes mêmes de l'auteur original.
Obs XI — De gemellis ntriusque xexus per sex annorum spatium in abdomine matris extra uterum, absque ulla corrtiptione,(jestalis (2).
Dans ce, fait, rapporté par F. J. Lospichler, il s'agit d'une baronne illustre âoéedc trente-sept ans, aflectée pendant six ans d'une grossesse extra-utérine qui présentait dans sa marctie une double série de phenomène« d'un côté des efforts répétés de délivrance, de 1 uutre des accidents dus aux alternatives de rétention et d'écoulement des règles. « tali in statu per sex inte£;ros annos vitam transegit sat.s tranquillam n.s. quo.l singulisannistemporepartusexspectati nisus et dolores quidam parturientium ad instar, ipsam per aliquot dies divexareut, et quoties tnbutum retinebatur lunare loties prêter abdominis majorem elevat.onem lumoris relicti quoque notabile percipiebatur incrementum. variaque alia molesta symptomata, v. g. dolores abdominis lancinantes, etc. »
J'ai trouvé encore un fait fort intéressant et de la même espèce dans un petit livre fort rare intitulé : Histoire anato-
(i) Journal des connaissance!^ médico-chirurgicales, quatrième année, janvier et février 1857, t. V, p. 13.
(2) Nahirx curiosorum Ephemendes, t. IV, p. ^J, ods. aaii.
192 SUR LES GROSSESSES PATISSES ET SIMULEES.
miqne d'un enfant qui a demeuré vingt-cinq ans dons le ventre de sa mère^ avec des réflexions qui en expliquent tous les phénomènes, par Nicolas Blegny (1). J'emprunte seulement à cette relation le passage qui nous intéresse.
Obs. XII.
En 1652, une femme, enceinte pour la onzième fois et présentant une grossesse extra-utérine péritonéale confirmée par Tautopsie, ressentit des douleurs au bout des neuf mois sans être délivrée; puis, « elle demeura dix-huit ou dix-neuf ans dans cet estât, et on a remarqué durant tout ce temps qu'après une intermission de plusieurs mois, elle souffroit des épreintes si violentes, qu'elle pressoit souvent son chirurgien de lui ouvrir le ventre. »
Quelque peu nombreux que soient ces faits, ils sont suffisants pour établir le retour plus ou moins périodique d'une espèce de travail d'accouchement pendant le cours des grossesses extra-utérines prolongées. Mais il n'y a d'ailleurs rien autre chose, ni dans les signes, ni dans la marche de ces affections, qui permette sérieusement de les confondre avec les cas qui nous occupent. Sans parler, en effet, des signes trèsdivers relatifs à la menstruation et à la sécrétion du lait, il existe toujours une tumeur de siège et de volume variables, qui est même ordinairement double, car l'utérus paraît le plus souvent acquérir tous les caractères qui sont propres à l'état de gravidité, et se développer au point de pouvoir égaler, dans certains cas, un utérus au troisième ou au quatrième mois de la grossesse, comme le prouvent les faits rapportés par un grand nombre d'auteurs, et notamment par notre regretté collègue le docteur Cazeaux (2). 11 est juste pourtant de reconnaître que cette augmentation de volume disparaît lorsque la gestation se prolonge au delà du terme ordinaire
(1) Paris, 1679, in-18, 45 pages.
(2) Traité théorique et pratique de VArt des accouchements, cinquième édition, 1862, p. 146, et Bulletin de la Société anatomique, 1856, p. 210.
EFFORTS A^ALOGUtS AU TRAVAIL DE 1,'ACCOUCHEMEiNT. 193
de neuf mois. Du reste, nous ne sommes entré dans ces détails que pour mieux faire sentir les dilîérences qui séparent notre première observation des grossesses extra-utérines prolongées.
C'est surtout, avons-nous dit, dans les grossesses apparentes, dites nerveuses, liées en général à un état hystérique, que l'on voit survenir, soit avant terme, soit au terme même, des velléités de travail, caractérisées par des douleurs expultrices, des maux de reins, du ténesme, par un ensemble de symptômes, enfin, plus ou moins analogues aux phénomènes de l'accouchement naturel. On en a vu déjà des exemples dans nos précédentes remarques (Obs. Yll, etc.), il nous reste à en citer quelques-uns encore qui sont tout à fait dignes de fixer l'attention.
Obs. XIII. — Fausse grossesse avec commencement de travail.
Le 5 décembre de Tannée 1686 je fus mandé pour accoucher une bourgeoise de cette ville âgée do quaranle-six ans, que je trouvai dans les douleurs, se plaignant beaucoup. Elle se croyait fort à terme, c'està-dire sur la tin du neuvième mois, ayant souffert tous les accidents qui accompagnent la grossesse depuis le mois de mars jusqu'à ce jour-là. Tout était prêt pour recevoir un enfant, que l'on souhaitait ardemment, lorsque j'assurai que c'était en vain, ayant tiouvé la matrice dans son état naturel (1).
Les trois observations que l'on va lire sont plus remarquables encore par la précision des détails et par leur développement. La seconde surtout nous intéresse tout particulièrement, en raison des retours du faux travail qu rapprochent ce fait de celui que nous avons rapporté au commencement de ce mémoire. Elles ont, de plus, toutes les trois le mérite de résumer complètement et de la manière la plus frappante tous les traits qui caractérisent les fausses grossesses.
(1) De la Motte, loc. cit , Obs. XX, p. 49.
TAr.DIEU. AVORT. ^5
Obs. XIV. — Grossesse apparente nerveuse se terminant par un faux travail extrêmement pénible (\).
Madame de B..., âgée de quarante-trois ans, hystériqne au dernier ilegré, qui était déjà accouchée treize fois, se crut, après cinq ans de repos, de nouveau enceinte. Ses règles, qui se montraient toujours avec beaucoup de régularité, se suspendirent, et déjà à la deuxième fois elle fixa le 15 mai comme le jour de son accouchement. Elle eut, comme dans toutes ses grossesses, des anxiétés qui nécessitèrent plusieurs saignées. Elle avait du dégoût pour les mêmes aliments, et pour d'autres, comme autrefois, une prédilection très-grande et inaccoutumée; elle sentit l'enfant juste à l'époque qu'elli' avait indiquée; son bas-ventre devint de jour en jour plus volumineux. Néanmoins elle était inquiète de ce que de temps en temps, et même toujours à l'époque menstruelle, les règles se montraient, mais pas comme à l'ordinaire ; ses craintes s'apaisèrent cependant facilement parce qu'elle avait appris de ses amies que c'était une chose possible. Vers la fin de son compte, la grossesse devint très-fatigante pour elle; plus elle approchait du terme présumé, moins elle pouvait s'asseoir, à cause d'un ténesme et de tiraillements désagréables vers ie bas. Sur un sofa elle ne pouvait se placer que sur le bord, en écartant fortement les cuisses, et dans le lit elle ne pouvait être couchée que sur le dos. Exacte^ ment au jour qu'elle avait indiqué, le 15 mai au malin, les doiileups commencèrent à se faire sentir; lorsque j'arrivai, je la trouvai dans des douleurs atroces et dans des convulsions dignes de compassion, accompagnées de claquements de dents ; le bas-ventre était très-tendu ; le ténesme était si grand qu'elle craignait à chaque instant la sortie précipitée de l'enfant et que l'urine s'écoulait involontairement. Le toucher par le vagin m'apprit qu'elle n'était pas enceinte, et je ne trouvai aucune trace de fœtu.<s au dehors de la matrice. Lorsque cette dame fut assurée qu'elle s'était trompée, les douleurs et les convulsions cessèrent tout à coup, et toute? ses sensations de grossesse, toutes les incommodités, le dégoût, les anxiétés disparurent avec l'idée fixe qui les avait produites; depuis ce temps, elle est parfaitement bien portante, mais ne peut pas encore concevoir quil soit possible de s'imaginer une chose si fermement et si douloureusement.
Obs. XV. — Élévation du bas-ventre et douleurs intermittentes semblables à celles de raccouchement sans grossesse (2).
La femme d'un fabricant, âgée de trente ans à peu près et un peu ca-
(1) D' Klein de Stuttgart, Journal de médecine de Hufeland, 1815, I. Il, st. 5.
(2) Schmitt, loc. cit., obs. XXXI, p. 145. La WWV et la XXXIII* ob«. sont à peu près semblables, mais n'offrent rien departiculier.
EFFOUTS ANALOGUES AU TRAVAIL DE L ACCOUCnEMENT, I9Î)
chectique, qui venait de sevrer son premier enfant qu'elle avait nourri pendant onze semaines, se crut de nouveau enceinte, parce qu'elle ressentait différents phénomènes nerveux et que son bas-ventre s'élevait insensiblement. Ses règles coulaient à la vérité d'une manière périodique, mais elle crut ne pas devoir s'y arrêter, attendu (ju'ellei av;iient aussi continué de se montrer pendant sa première grossesse jusqu'aux derniers mois. Dans la suite, dos douleurs avec ténesme, simulant des contractions de la matrice, se montrèrent à doux reprises différentes, au point qu'on croyait le travail de l'accouchement déclaré, mais ces symptômes se calmèrent sans que rien fût expulsé. Après que l'on eut attendu vainement la fin de cette grossesse pendant quinze mois, la femme revint de son illusion, mais elle contiima 'a avoir la sensation de la présence d'un corps étranger. La matrice était cependant dans l'état ordinaire.
Obs. XVI. — Grossesse illusoire avec tous les signes extérieurs, excepté la suppression de V écoulement menstruel (1).
Une femme de vingt-huit ans environ, petite et corpulente, d'une constitution molle, à yeux bleus, cheveux blond foncé et peau blanche, qui avait accouché pour la première et unique fois quelques années auparavant, croyait être sûrement enceinte et parvenue au troisième mois de sa seconde grossesse. Elle avait tiré cette conclusion de certaines anomalies de l'appétit, de l'augmentation du volume des mamelles et d'un changement particulier dans les fonctions intellectuelles ; mais les règles qui avaient été entièrement supprimées pendant la première grossesse, coulaient périodiquement quoique à des époques moins bien déterminées et en moindre quantité. Cette fenniie était intimement convaincue qu'elle était grosse. Le bas-ventre devint de plus en plus volumineux, et prit tout à fait la forme de celui d'une femme enceinte. Elle crut en même temp.s ressentir quelques mouvements du fœtus. Il en fut ainsi jusqu'à ce que i'époque de raccouchement lut ariivée. Le ventre était distondu également et élevé comme au sixième mois de la grossesse. Je conunençai alors à concevoir quelques doutes fondés sur l'existence d'une grossesse vraie, quoique la femme assurât toujours qu'elle ressentait le mouvement de l'enfant et que les mamelles fournissent par une pression légère une sérosité laiteuse. Elle fixa son terme à trois mois. Mais cette époque se passa également sans incident particulier, si l'on excepte que vers la fin elle éprouva une fois des douleurs semblables aux maux de l'enfantement, qui la déterminèrent à me faire appeler. C'est alors que par l'exploration vaginale je no trouvai pas un seul signe de grossesse. Malgré cela, et quoique la santé fût tout à fait rétablie, cette dame voulut toujours continuer à sentir dos mouvements dans le ventre, quoique pas de la même espèce que dans sa première grossesse. .Après plusieurs mois, ces phénomènes disparurent spontanément.
(1) Schmitt, loc. cit., obs. XXIX, p. 158.
Parmi lés observations que nous avons citées, toutes celles dans lesquelles se sont montrés les efforts d'un faux travail nous ont présenté un caractère commun incontestable. C'est que, à part le cas de simulation, quel qu'ait été le point de départ des phénomènes de la fausse grossesse, affection organique ou purement nerveuse, les simulacres d'accouchement ont toujours été le résultat d'une préoccupation exclusive, d'une véritable idée fixe exerçant son influence sur les sensations et les actes des femmes. De là à une conception monomaniaque, à un véritable déhre partiel, il n'y a en réalité qu'une bien petite ditférence. Et, en effet, c'est parmi les aliénés qu'il faut chercher des faits comparables à ceux que nous venons d'analyser. Il est vrai que l'état de l'organisme et les phénomènes locaux qui accompagnent les grossesses apparentes rendent l'illusion plus facile et fournissent à l'imafTination un prétexte réel. Mais ce mélange du vrai et du faux, de faits physiques bien positifs et de conceptions délirantes, est extrêmement fréquent dans la folie. Le point de départ d'une hallucination ou d'une fausse sensation est trèssouvent dans une lésion organique appréciable. C'est ce qui a pu arriver chez la femme qui s'est présentée à noire observation, et son imagination a tout à la fois exagéré les accidents qui existaient par eux-mêmes et enfanté de nouveaux phénomènes purement volontaires. Dans d'autres cas plus simples, mais qui paraissent assez rares, aucun signe de grossesse n'existe, et l'accouchement supposé n'est qu'un des mensonges du délire. Mais, je le répète, ce n'est pas là une forme bien fréquente de la monomanie ; ou du moins les cas pubhés sont très-peu nombreux. Il n'en existe pas un seul dans l'ouvrage si plein de faits de M. Brierre de Boismont (1), ni dans le livre de M. Leuret, où l'on trouve cependant indiqué des exemples d'hommes se prétendant femmes,.
(1) Desluillucinalions, Paris, 1845.