CARACTÈRSS DE L'ENFANT MORT-NÉ
mais pendant plusieurs heures et môme plus d'un jour, sans que leurs poumons aient été pénétrés par Tair, sans qu'à Tautopsie ils aient présenté d'autres caractères que ceux de Tétat fœtal, sans qu'enfin ils surnagent à l'épreuve hydrostatique. Billard (1) a très-bien décrit Tétat dans lequel se présentent ces enfants. Il Tavait observé sur le plus petit de trois jumeaux qui l'avait frappé par la lenteur de ses mouvements, l'état d'affaissement dans lequel il se trouvait et la nature particulière de son cri, qui ne consistait qu'en une reprise aigué, entrecoupée et pénible. La poitrine s'éle* vait et s'abaissait assez régulièrement, mais elle rendait à la percussion un son mat dans toute son étendue, et l'application du stéthoscope ne faisait nullement entendre la respiration. Le cœur battait cinquante fois par minute. L'enfant pouvait avaler quelques cuillerées d'eau sucrée. Malgré les soins qui lui furent donnés, il s'éteignit huit heures après sa naissance ; età l'autopsie les poumons et le cœur plongés dans l'eau se précipitaient sur-le-champ au fond du vase. Cependant leur tissu n'était pas engorgé; le droit seulement offrait à son bord postérieur une légère congestion. Les lobes du poumon séparés et plongés dans l'eau se précipitèrent ensemble avec une égale vitesse. Je ne crois pas utile de multiplier ces exemples, ainsi qu'il serait facile de le faire (2). Il est beaucoup plus utile pour nous de nous demander
(1) BiUard^ Traité des maladies des enfants nouveau-nés , 3® édition. Paris, 1837.
(2) Voyez notamment Fodéré, Traité de médecine légale^ t. IV, p. 453; lAtï$ier^ Dissert, de failaci pulmon, infant, expérimenta; Maschka, La vie des nouveau-nés sans respiration (Prager VierteJjahrschrifl, 1854, t. ni, p. 1). — Bezeth de Rotterdam, Ânektasis pulmonum neonatorum viventium {Gazette des hôpitaux, 26 mars 1859). — Journal de Casper, 1852, p. 146, et 1857, p. 239. — Blot, Sur l'insuffisance de la docimasie pulmonaire {Mémoires de la Société de biologie, 2* série, t. II, Comptes rendus des séances, p. 110,1855).
70 MOYENS Dl RBCONNÀlTRS QUE L'SNFAHT BST NÉ VIVANT.
quelle peut être leur signification vraie et leur importance au point de vue de la recherche médico-légale de Tinfanticide. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra qu'ils n'ont en réalité qu'une valeur purement négative. D'un côté, en effet, on n'admettra jamais^ lorsque les poumons ne sur* nageront pas, que l'enfant ait vécu dans le sens où il convient d'entendre la vie extra-utérine pleine et entière; mais on ne niera pas que l'enfant ait pu naître vivant, si l'on trouve sur des poumons non pénétrés par l'air des ecchymoses sous-pleurales, indice de la lutte plus ou moins prolongée qu'il a soutenue contre sa propre faiblesse avant de s'éteindre. D'un autre côté^ le défaut de surnatation des poumons^ chez un enfant nouveau-né sur lequel on reconnaîtra des traces de nature criminelle, ne contredira pas formellement le fait de la vie, et ne s'opposera pas à ce que Ton admette que l'enfant, bien que n'ayant pas respiré, est néanmoins né vivant et a pu périr victime d'un crime; mais c'est à la condition que l'on trouvera des signes de la vie dans d'autres actes que dans la respiration, dans d'autres organes que les poumons.
Dei signes de vie tirés de la persistance de la circulation et de Vétat du sang, — On ne peut douter que l'enfant né en état de mort apparente et pendant tout le temps qu'il reste dans cet état soit cependant très-réellement vivant, puisque des soins appropriés peuvent l'en faire sortir et lui rendre le sentiment et le mouvement; mais parcelamêmequ'il est vivant, il peut être tué, et périr avant d'avoir respiré, victime d'un infanticide. Ce n'est plus dans ce cas à l'établissement d'une fonction nouvelle et aux changements apportés dans les organes par les premiers actes de la vie extra-utérine qu'il faut demander la preuve que l'enfant vivait encore lorsqu'il a été l'objet de violences criminelles, et que par conséquent il était sorti vivant du sein de sa mère, quoique avec les apparences de la mort. Ces preuves on les trouvera dans la per-
SiGMËS DE VU TIRÉS DE l'ÉTAT DU SANG. 71
sistance de la fonction vitale par excellence, de celle qui appartient aussi bien au fœtus qu'au nouveau-né, et qui ne cesse qu'avec la vie elle-même, c'est-à-dire la circulation. Mùme en l'absence de la respiration, elle continue pendant un certain temps à s'accomplir d'une manière régulière et constante chez le nouveau-né et tant que dure l'état de mort apparente. L'enfant n'a pas fait un mouvement, n'a pas poussé un cri, mais le sang circule et porte la vie dans toutes les parties; ce sang lui-môme est vivant. Or l'un des caractères du sang qui vit, c'est que, sorti des vaisseaux et soustrait au mouvement de la circulation, il se coagule immédiatement. La coagulation du sang extravasé est donc une preuve dévie; et toute blessure, toute violence capable d^amener une extravasation sanguine, laissera dans les organes la marque propre à faire reconnaître si elle a été faite pendant la vie ou après la mort. C'est là un fait constant et qui, particulièrement en ce qui touche la démonstration de l'infanticide^ a été dans un assez grand nombre de cas consacré par des observations décisives. Je ne puis comprendre la résistance obstinée que Casper (1) oppose à cette preuve et les reproches fort injustes qu'il adresse à ce sujet aux médecins légistes français. J'ai montré ailleurs (2) que le professeur de Berlin confond tantôt la transsudation du sang, eifet de la décomposition cadavérique, avec l'extravasation sanguine, et la dessiccation du liquide sanguin produite par l'évaporation avec la coagulation, phénomène essentiellement et exclusivement vital. J'ai pris soin de dis<cuter et de réfuter un à un les faits cités par Casper à l'appui de sa fausse doctrine. Il serait superûu d'y revenir ici; je me bornerai à faire remarquer que fort heureusement cet
(1) Casper^ loc. ciY., p. 532 et 18.
(2) A. Tardieu, Nouveau Dictionnaire de médecine et do chirurgie pratiques, Paris. 1866^ art. Blessures.
auteur est seul de son avis. Mais lorsque je luttais avec toute l'énergie de ma conviction contre une aussi grave erreur en traitant des blessures en général, j'avais présente à la pensée Textréme importance que le fait a surtout en matière d'infanticide, dans le cas où la coagulation du sang est le seul indice à Faide duquel l'expert peut reconnaître que l'enfant est né vivant, a vécu et a péri de mort violente.
Les exemples ne manquent pas dans lesquels des crimes commis sur des enfants nouveau-nés, tués avant d'avoir respiré, ont été très-positivement constatés par la science, et punis par la justice. Le docteur Bellot (du Havre) en a cité deux cas observés il y a quarante ans (1 ), et reproduits depuis par tous les auteurs à juste titre, car ils ont dès le principe très-nettement posé et éclairé ce point de doctrine important. Il s'agissait dans le premier d'un double infanticide commis sur deux jumeaux par leur mère, qui^ de son propre aveu, leur avait immédiatement après leur naissance écrasé la tête avec un sabot L'un avait eu le temps de respirer ; mais chez l'autre, qui présentait au crâne les mêmes blessures offrant les mêmes caractères de blessures faites pendant la vie, la docimasie hydrostatique la plus complète démontrait qu'il n'avait pas respiré. Le second cas de Bellot a trait à un enfant qui, avec des traces de strangulation et de fractures du crâne accompagnées des désordres caractéristiques de lésions opérées pendant la vie, présentait à la docimasie pulmonaire les signes certains du défaut absolu de respiration. M. Devergie (2) a fait en 1838, avec le doc-
(1) Bellot (du Havre), Rapport sur un infanticide commis sur des jumeaux {Ann. d*hyg, etdeméd, %., 1'* série 1832, t. VIII, p. 199); Infanticide par strangulation et par brisement des pariétaux^ par le même {ibid,, p. 205) ; Remarques sur ces rapports, par Marc {ibid., p. 209).
(2) Devergie, Commentaire sur Part. 300 du Code pénal. Fait d'infanticide sur un enfant qui n^ avait] pas respiré (Ann, d'hyg, et de méd.
SIGNKS TIRÉS DE L'eTAT DU SANG. 75
leur West, l'autopsie d'un enfant nouveau-nc qui portait à la tête deux blessures : Tune intéressant la peau, Tautre ayant traversé le pariétal gauche. Au voisinage de la première, située sur l'occiput, on trouvait une large ecchymose avec sang infiltré dans le tissu cellulaire sous-cutané; dans la blessure du bord supérieur du pariétal , l'instramcnt avait ouvert le sinus longitudinal de la dure-mère, du sang s'était épanché entre les deux lobes du cerveau : le cervelet avait été contus et offrait deux caillots de sang coagulé à sa base et dans sa propre substance. Les poumons, soumis à toutes les épreuves docimasiques, ne surnageaient pas.
Ollivier d'Angers (1) a fait de la question une étude spéciale et a très-explicitement démontré que d'une part l'enfant peut, dans certains cas^ vivre plus ou moins longtemps après la naissance, et que d'une autre part les blessures s'accompagnent dans ces cas d'un phénomène particulier qui ne se manifeste que sur le corps vivant^ la coagulation du sang; tandis que les solutions de continuité pratiquées sur un corps privé de vie ne produisent que des infiltrations de sang liquide. Ollivier rapporte à l'appui de ces propositions deux observations^ Tune d'un enfant à terme n^ayant pas respiré et présentant des fractures multiples des os du crâne avec épanchement de sang coagulé au niveau des fractures ; l'autre d'un enfant né deux mois environ avant terme n'ayant pas respiré, et chez lequel on trouvait la tête broyée en près de vingt fragments et du sang noir coagulé sous le cuir chevelu et à la surface du cerveau. M. Bardinet^ dans le mémoire que j'ai déjà cité (2), a récemment publié un cas
%., 1" série, t. XVll, p. 400); Consultation médico-légale en matière dinfanticide {ibid., t. Vlll, p. 347).
(1) OUivier (d'Angers), Observations et rapport médico-légal sur cette gestion : L'absence complète de la respiration sur un enfant nouveau-né n^exdue pas la possibilité de ^infanticide {ibid,, t. XXIX, p. 149).
(2) Bardinet, BuU, de TAcad, imp. de méd. (loc^ cit.)
analogue recueilli par lui il y a quelques années, et où il est question d'un enfant né avant terme et jeté dans un égoût, chez qui la docimasie hydrostatique dénote l'absence de respiration, et qui, à côté de pertes de substances à la peau, plaies déchiquetées, pâles, décolorées, provenant de morsures de rats et manifestement postérieures à la mort, a présenté au sommet de la tête, à la région lombaire, au niveau des hanches, au-devant du genou, de larges eccbymoâes avec infiltration de sang coagulé dans les tissus sousjacents. L'ecchymose du cuir chevelu nettement dessinée est accompagnée d'épanchement de sang coagulé sur, les hémisphères du cerveau; il existe du sang liquide et de petits caillots à la base du crâne, preuve évidente que la vie avait existé chez Tenfant.
J'ai moi-même observé plusieurs faits absolument semblables à ceux qui précèdent, et que je rapporterai à la fin de cette étude. H en ressort avec évidence que toutes les fois que, même sur un enfant qui n'aurait pas respiré et dont les poumons seraient encore à l'état fœtal, on trouve des lésions traumatiques, des blessures au voisinage desquelles le saujg est coagulé, on doit admettre qu'elles ont été faites du vivant de l'enfant, et que par conséquent celui-ci a vécu hors du sein de sa mère. Il restera à déterminer si ces blessures sont la cause réelle de la mort et si elles sont le résultat de violences criminelles, ce sont là d'autres questions; mais celle qui nous occupe en ce moment, à savoir si l'enfant est né vivant, reçoit ici une solution positive en dehors et en l'absence des preuves fournies par l'établissement de la respiration et la docimasie pulmonaire.
Il est un fait que l'on a invoqué à tort comme se rattachant à l'ordre de preuves que je viens d'établir, c'est la tumeur œdémateuse séro- sanguinolente, la bosse sanguine que l'on rencontre au sommet de la tète des enfants nou-
L'BKPAIIT EST-a NÉ VITAUX? 75
veau-nés. Il faut se garder de croire que cette bosse ne se forme que sur les fœtus vivants. M. le docteur Blot (1) a montré que, môme chez le fœtus mort depuis un certain temps^ la partie qui répond au vide du col utérin et du petit bassin peut, si le travail dure quelque temps après la rupture des membranes^ devenir le siège d'une tumeur œdémateuse séro-sanguinolente. Celle-ci a été en effet faussement attribuée à la gène de la circulation veineuse ; elle est due en grande partie à Taction de la pesanteur qui s'exerce aussi bien après la mort que pendant la vie. Elle ne peut donc, à aucun titre^ être invoquée comme un signe de vie pendant le travail, ce qui ne serait pas encore une preuve de vie après la naissance, seul point intéressant pour l'histoire médico-légale de l'infanticide.
Rétumé des signes propres à établir que V enfant est né vivant. — Si nous résumons les longs développements qui précèdent, nous voyons que les signes propres à établir que l'enfant est né vivant sont en principe comme en fait dominés par les résultats de la docimasie pulmonaire. C'est donc à préciser en une conclusion dernière sa véritable valeur que nous devons surtout nous attacher.
Cette valeur est évidemment relative; il ne faut pas prendre le fait brut de la surnatation ou de la submersion des organes extraits de la poitrine et placés dans un vase rempli d'eau pour en déduire immédiatement la preuve de la vie ou celle de la mort du nouveau-né. Ce n^est là qu'un résultat physique qui a besoin d'être raisonné et interprété, et dont la signification doit être soigneusement recherchée. Si je me suis fait bien comprendre, on doit reconnaître que la valeur de la docimasie hydrostatique est inséparable de l'état du poumon, et qu'il ne faut conclure qu'en rappro-
(J) H. Blot, Tumeur œdémateuse séro-sanguinolente développée sur le crâne de plusieurs fœtus mort-nés {Mémoires de la Société de biologie, loc% dt,^^. 63).
chant les données qu'elle fournit des caractères anatomiques que présente le poumon. La surnatation doit être mise en rapport d'une part avec la position des poumons dans la cavité thoracique, leur couleur, leur structure^ le développement des vésicules pulmonaires, et d'une autre part avec l'absence de gaz putrides et des phénomènes de la décom* position, ou encore avec les signes de l'insufilation artificielle. De même, pour le fait de la submersion, il importe de le rapprocher de l'état du poumon et de considérer si celui-ci est franchement à Tétat fœtal ou si l'augmentation de densité tient à une lésion pathologique, hépatisation, atélectasie, induration, ou à la désorganisation du tissu pulmonaire putréfié. Ramenée à ces conditions, la docimasie se montre avec sa valeur réelle et constitue une preuve d'une importance considérable au-dessus de toute objection et véritablement sans égale.
Ce n'est pas toutefois le seul moyen à l'aide duquel le médecin légiste puisse résoudre la question de savoir si un enfant nouveau- né est né vivant.
Il peut trouver une preuve négative dans l'état de macération plus ou moins avancé que présente le corps des fœtus mort-nés qui ont séjourné un certain temps, déjà privés de vie, dans la cavité utérine.
Enfin, un dernier ordre de preuves propres à démontrer que l'enfant est né vivant est fourni par la persistance de la circulation et la coagulation du sang extravasé dans les blessures reçues après la naissance. Ce fait a cela de particulièrement intéressant qu'il peut suppléer ceux qui résultent de l'établissement de la respiration, et qu'on peut le constater et y trouver une preuve àe vie, même chez les enfants nés en état de mort apparente et dont les poumons sont restés à l'état fœtal. Toutefois il faut bien reconnaître que la valeur de ce dernier ordre de preuves est bornée, puisqu'il ne peut être acquis que dans les cas où le cadavre