‹ Etude médico-légale sur l'infanticide (volume 2)Chapitre 21 sur 46 · INANITION · texte numérisé non relu

INANITION

Le défaut de ligature du cordon constitue^ ainsi qu'on vient de le voir, l'omission de Tun des premiers soins que l'on doit à l'enfant qui vient de naître. Mais il en est d'autres dont l'omission peut entraîner la mort de l'enfant par le fait soit de la négligence, soit d'une volonté criminelle.

C'est ainsi qu'une femme accouchant clandestinement, sans témoin et sans aide, abandonne son enfant sans s'occuper de sa propre délivrance, sans couper le cordon, sans le ranimer s'il ne donne plus signe de vie, sans solliciter ni provoquer l'éveil des premières fonctions par tous les moyens qu'à défaut de l'art, l'instinct seul enseigne et conseille. Le cordon n'étant pas coupé, le placenta n'étant plus attaché à l'utérus de la mère qui ne peut plus l'alimenter, l'enfant reste gisant comme une masse inerte, privé des soins qui pourraient le faire vivre. S'il est né, comme cela arrive quelquefois, dans un état de mort apparente, il passe de ▼ie à trépas sans qu'on ait rien fait pour l'en empêcher. Je me rappelle un cas de cette nature qui m'a vivement frappé et dans lequel je n'ai pu trouver d'autre caractéristique que celle-ci : défaut de soin et négligence. Le fait remonte au mois de février 1862 : une fille était accouchée seule d'un enfant de plus de huit mois dévie intra-utérine. Elle l'avait laissé à terre sans couper le cordon qui tenait encore au placenta dont elle était délivrée. L'enfant était mort et sans aucune trace de violences apparentes. Les poumons étaient restés à l'état fœtal, mais présentaient ces taches ponc-

A. TARDna — Infanticide. 43

taées sous-pleurales, indice de l'effort infructueux qu'avait fait le petit être pour respirer.

Quelquefois l'abandon peut se faire dans des conditions plus fâcheuses encore et amener plus sûrement la mort, par V exposition au froid sur la voie publique^ à la porte d'une église, d'un hospice, au seuil d'une maison. L'impression d'une basse température est fatalement et promptement meurtrière pour le nouveau-né; et celui-ci succombe dans des conditions qu'il est d'un grand intérêt de coûnattre.

Je trouve dans la thèse de M. Léo Laborde (1), un très^ bon résumé des lésions constatées sur les cadavres des nouveau-nés morts de froid, qui concorde exactement avec mes observations personnelles : « Le cadavre de Tenfant est en général d'un blanc mat. Au toucher il présente dans les régions atteintes par la maladie une induration qui permet à peine de pincer le derme. Une coupe pratiquée sur les parties malades^ laisse écouler une assez grande quantité de sérosité infiltrée dans les mailles du tissu cellulaire. Ce dernier parait hypertrophié et composé de couches superposées et divisées transversale^ ment Le derme n'est pas épaissi ; en le coupant avec le scalpel 9 il présente une dureté assez considérable, on éprouve la même sensation qu'en coupant un tissu fibreux dense. Les capillaires cutanés paraissent complètement exsangues. Les poumons sont presque toujours engoués, quelquefois hépatisés. lis sont gorgés d'un sang noir et fluide. Le cœur droit renferme de gros caillots. Les grosses veines sont remplies de sang noir, surtout les tissus du crâne. Le cerveau offre un piqueté très-abondant, le péritoine est injecté; le foie n'est pas augmenté de volume, mais il est rouge, hypérémié ainsi que la rate : ils laissent

(1) L. Laborde, Action du froid sur les nouveau-nés et les enfants à la mamelle, thèse de Paris, 1866, n** 20.

iHf auticidb par bxposition au proid. 195

échapper beaucoup de sang lorsqu'on les incise. Les reins sont rouges; la vessie, quelquefois pleine, m'a pei^mis de recueillir Turine^ et je n'ai constaté dans aucun cas la prétence de Talbumine. »

Casper (1), dans trois cas^ d'ailleurs assei^ incomplètement observés, de tHott par congélation, a constaté chet dès tioûteau-nés des lésions à peu près semblables, et chez l'un en fiariiculier une véritable apoplexie cérébrale. M. Letourlieau (2) a fait une remarque intéressante qui mérite toutefois confirmation^ c'est que les poumons des enfants morts de sclérème, c'est-à-dire de l'œdème dur que produit M souvent l'exposition au froid, présentent un poids notablement inférieur à celui des poumons de nouveau-nés morts d'affections différentes.

J*ai le besoin d'insister sur les résultats contradictoires que peuvent donner dans ces cas les expériences de docimasie pulmonaire. La sumatation est ordinairement incomplète pour les poumons qui, après avoir été pénétrés par Tair, sont envahis par Thépatisàtion ou l'apoplexie que produit ^exposition au froid et qui accompagnent le sclérème. SI rabaissement de la température a été jusqu*à la congélatioû^ on n'oubliera pas que les poumons infiltrés de glaçons, même sans avoir respiré, peuvent momentanément surnager, et ne gagnent le fond du vase que quand ils ont été dégelés au contact de l'eau chaude.

Enfin, on peut rapprocher de l'abandon et du défaut de soin, le manque de nourriture et la mort par inanition qui 6n serait la suite. A vrai dire, les faits de cet ordre n'appartiennent pas à rinfanticide, car le nouveau -né peut supporter pendant plusieurs jours, sans mourir, la privation d'aliments. ïl n'en est pas moins constant que des mères

(1) Casper, hc. cit.y p. ftSl, OtesERV. 321, 1^22 ot ÎÎ24.

(2) Letourneau, thèse citée, p. 2à,

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OU des nourrices dénaturées ont souvent employé sciemment ce moyen pour se débarrasser des enfants qu'elles ne pouvaient ou ne voulaient pas allaiter. Mais ces pauvres créatures, quand elles succombent, ont cessé d'être des nouveau-nés. Les observations si exactes et si intéressantes de M. Boucbaud (1) ne laissent pas de doute à cet égard : a Le temps qu'un enfant peut supporter la diète, dit-il, est variable et il est tout au plus possible de donner quelque chiffres pour les cas où la privation de nourriture est absolue. Pour ceux qui succombent véritablement inanitiés, nous croyons que, très-exceptionnellement, la mort surviendra avant le huitième jour; je n'en ai point vu succomber avant cette époque. Si des faits, nous passons à la théorie, nous arrivons à de pareilles conclusions : un enfant de 3 kilogrammes, perdant en moyenne 100 grammes par jour el cessant de vivre quand il ne pèse que 2 kilogrammes à 2'',200, on voit qu'il vivra huit à neuf jours au moins.» M. Boucbaud ajoute qu'il importe parfois, surtout en médecine légale, de pouvoir reconnaître qu'un enfant a succombé à ce genre de mort. Il en signale comme moi la fréquence, mais le range à tort parmi les infanticides. Ce dernier crime veut des procédés plus rapides à l'aide desquels il puisse faire disparaître dès qu'il a vu le jour le fruit d'un accouchement clandestin.

C'est donc pour ne rien omettre que nous complétons la citation que nous avons empruntée au travail original de M. Boucbaud : a Casper pense qu'il n'existe aucun signe spécifique, si ce n'est peut-être Taminciss^ment des parois intestinales. Des signes spécifiques, il n'en faut point chercher, pas plus qu'une lésion déterminée ; il n'y a qu^un degré à constater : l'amaigrissement a-l-il été suffisant pour

(1) J. B. Bouchaud, De la mort par inanition, thèse de Paris, iS6à, n» 141, D. 117.

déterminer la mort? Les signes d'une émaciation extrême^ si Tonne découvre rien de plus pour expliquer la mort, sont donc suflSsants pour qu'on doive se prononcer. Les suivants sont ceux que nous avons à peu près constamment trouvés ensemble : maigreur considérable (diminution de trois dixièmes)^ sans qu'il y ait nécessairement disparition complète du tissu graisseux, déformation du thorax et des poumons très-aérés, blanc rosé ; chevauchement étendu (3 à 4 millimètres) des os de la voûte du crâne et congestion intense des méninges et du cerveau; tube digestif atrophié, transparent, vide et revenu sur lui-même, seulement si la diète a été absolue. Si d'autres lésions coexistent : gangrène, ulcération de la cornée, entérite, il y aura à rechercher leur relation avec l'inanition : si elles sont effet, cause ou simple coïncidence. »

Je ne peux que joindre mon témoignage à celui du jeune et laborieux confrère que je viens de citer, et je me contenterai de rapporter une observation digne d'être placée à côté des siennes et que j'ai recueillie dans des circonstances vraiment dignes d'être rappelées. Il s'agit d'un enfant âgé de six semaines, abandonné dans un hôtel garni par une méchante femme qui s'était donnée comme nourrice et qui était partie secrètement sans se soucier du pauvre petit qui, oublié dans une chambre close où ses cris n'avaient fixé l'attention de personne, y avait été retrouvé au bout de plusieurs jours littéralement mort de faim. Je fis IViutopsie du cadavre le 2k mai 1858. Cet enfant de six semaines ressemblait à un fœtus mis en macération dans l'esprit-de-vin. Tous les tissus étaient revenus sur eux-mêmes et comme ratatinés. On eût dit un de ces pauvres singes qui meurent phthisiques dans nos climats. Il offrait tous les signes d'une séuililé précoce et le hideux contraste de la première enfance et de la décrépitude la plus avancée. Je notai en même temps la vacuité absolue de l'eslomac, des intestins

198 DES DIFFÉEElfTS G^NBES D 'INFANTICIDE.

et de tous les organes digestifs, aiusi qu'un amiacissement de leurs parois qui dépassait toute imagination et les réduisait en réalité à une toile d'araignée.

Ces cas, sans appartenir de plein droit à l'infanticide, n'en peuvent cependant être absolument distincts, car l'enfant peut en réalité mourir de faim quelques jours après sa naissance; et c'est à la justice à apprécier si l'enfant doit être encore considéré comme un nouveau-né et si la mort est l'œuvre d'une volonté criminelle, le médecin expert restant chargé de lui fournir tous les éléments d'appréciation dont elle a besoin.

IIIFANTIGIBB PAR EMPOISOHIfElISNT.

J'ai réservé pour la fin l'empoisonnement, dont le rôle est excessivement restreint et l'on pourrait dire nul dans l'infanticide. J'ai bien rencontré dans mes études sur ce genre de mort, quelques cas d'empoisonnement observés sur des enfants à la mamelle. Mais il ne s'agissait pas de nouveaunés.

Ce n'est guère que par accident que des enfants ont pu être empoisonnés dans les premiers jours qui suivent la naissance, et l'on ne peut considérer ces faits que comme des infanticides par imprudence. La substance vénéneuse administrée est presque exclusivement l'opium ou quelqu'un de ses dérivés, le laudanum, le sirop thébaïque, les gouttes noires ou toute autre préparation donnée en vue d'apaiser les coliques ou de faire cesser les cris de l'enfant. On ne saurait trop le redire, le nouveau-né ne peut supporter l'opium à quelque dose que ce soit, et la prohibition doit êtrç absolue.

Je sais qu'on a cité de véritables infanticides commis à l'aide de substances vénéneuses. Slingenberg (1) rapporte,

(1) SUag^nberg, DisserU medic, forms de Infontieid, Grôiuiif6i« 1834, p. 99.

INFÀliTIGISB PAU BMPOISONIIEIIENT. 199

d'après Ménde, deux cas d'empoisonnements commis par des mères sur leurs nouveau-nés : l'un par Torpiment, Tautre par du vert-de-gris. Il regarde d'ailleurs ce genre de mort comme fort rare. J'ai vu deux enfants, non plus tout à fait nouveau-nés, mais âgés seulement, l'un de quelques jours, l'autre de quelques semaines, périr en peu d^heures pour avoir teté une éponge qu'on leur avait introduite dans la bouche, imbibée d'acide nitrique et d'acide chlorbydrique. Tous les tissus atteints par ces liquides avaient été corrodés et détruits. J'en mentionnerai dans le chapitre suivant d'autres exemples imputés à des femmes folles.

Je ne terminerai pas cette étude des genres de mort que l'on observe dans l'infanticide, sans rappeler que je n'ai pas à revenir sur les causes de mort naturelle ou accidentelle qui peuvent saisir l'enfant dans le sein de sa mère ou au moment de sa naissance^ et que j'ai déjà indiquées en parlant des moyens de reconnaître si un enfant nouveau-né est né vivant et a vécu, et en appréciant la valeur de la doci^ masie pulmonaire, notamo^nt dans les cas, ^t de faiblesse congénitale et d'immaturité du nouveau-né, soit de maladies contractées durant la vie intra-utérine et apportées en naissant : la syphilis, la pneumonie, la péritonite, la variole. Ces causes de mort sont manifestement étrangères à l'infanticide.

Si maintenant nous cherchons à résumer l'étude approfondie que nous venons de faire de chacun des mod^s d'infaaticide, nous verrons que la plupart consistent en violences meurtrières, et que beaucoup plus rarement la naort est le résultat d'une négligence plus ou moins volontaire. Le médeciB appelé à procéder à Tautopsie d'un nouveau-né doit, avant tout, se proposer pour but de constater à des signes certains la véritable cause de la mort sans se laisser arrêter par une idée préconçue. Ainsi l'hémorrhagie ombilicale a

défrayé longtemps de la manière la plus fâcheuse les conclusions des médecins légistes. On peut consulter à cet égard les registres fort bien tenus de la Moi^ue de Paris: il y a vingt-cinq ou trente ans l'hémorrhagie ombilicale se représenle à chaque pas comme cause de mort énoncée. On ne trouvait pas de traces apparentes de violences, le cordon n'était pas lié, il n'en fallait pas plus pour admettre la mort par défaut de ligature du cordon. Aujourd'hui, mieux éclairés sur les signes anatomiques, nous reconnaissons dans le plus grand nombre de ces cas la mort par suffocation. Il faut donc pour le nouveau-né aussi bien que pour Tadulte ne conclure au meurtre que lorsqu'on peut en déterminer le genre et en démontrer sur le cadavre les caractères certains.

Jk quelle époqae remonte la mort? — J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que l'expert n'avait pas seulement à rechercher la cause de la mort du nouveau-né, mais qu'il devait encore s'attacher à en préciser l'époque. L'intérêt est le même à cet égard pour Tinfanticide que pour le meurtre de l'adulte. Il y a lieu, en effet, de rattacher autant qu'on peut le faire la date de la mort du nouveau-né à celle de l'accouchement de la femme sur qui pèse le soupçon d'infanticide. Les moyens auxquels doit recourir l'expert en pareil cas sont malheureusement assez bornés. Je serai donc bref sur ce sujet.

J'ai déjà montré comment on pouvait établir combien de temps Tenfant avait pu vivre après sa naissance. C'est d'autre chose qu'il s'agit ici. Il faut trouver des signes propres à mesurer le temps depuis lequel il a cessé de vivre. Or, pour ce qui concerne l'infanticide, il est bien rare que l'expert puisse mettre à profit les signes immédiats de la mort qui lui servent si utilement dans le flagrant délit d'un assassinat. Le cadavre du nouveau-né a

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