‹ Étude médico-légale sur l'infanticide (volume 3)Chapitre 23 sur 52 · INFANTICIDE FAR SUBMERSION · texte numérisé non relu

INFANTICIDE FAR SUBMERSION

Considérée comme cause de mort, la submersion se voit rarement dans l'infanticide; elle est au contraire assez commune en.tant que moyen employé pour faire disparaître un enfant tué par un procédé différent.

La première question est donc de savoir si l'enfant, dont le corps a été retiré de Teau, y a été jeté vivant ou mort. Il est bien entendu que l'on se sera assuré d'abord qu'il a respiré et que l'on aura recherché avec soin s'il existe soit k l'extérieur, soit à l'intérieur, des traces d'une autre cause de mort violente.

(1) Adelon, RuppoH médico-légal sur une accusation d'infanticide (Ann. d'hyrj. publ. et de méd. /c'y.,1855, 2^ série, t. IV, p, /i53).

INFANTICIDE l'AU SUBMERSION. i?3

Quant aux signes de la mort par submersion, ils ne ditfèrcnt pas chez le nouveau-né de ce qu'ils sont chez l'adulte : Des poumons très-volumineux gorgés d'eau et de sang^ d'un aspect spongieux, présentant parfois quelques larges suffusions séro- sanguinolentes sur la plèvre essentiellement différente des ecchymoses ponctuées de la sufl'ocation ; dans l'estomac, une certaine quantité d'eau en général assez abondante, et dont la présence est plus caractéristique encore chez le nouveau-né que chez l'adulte. Si le corps a séjourné un certain temps dans Teau , il offre les traces de la putréfaction rapide, avec gonflement et coloration verdûtre du cadavre, développement de gaz très-considérable, plissement et blanchiment de la paume des mains et de la plante des pieds, détachement de répiderme et plus tard ramollissement, destruction partielle des parties molles (1).

Une question toute spéciale, mais qui se rattache à l'infanticide par submersion, peut naître du cas où par une circonstance vraie ou supposée, l'accouchement aurait eu lieu dans le bain ; et où la mort de l'enfant serait la conséquence de ce fait. J'ai eu il y a peu de temps à me prononcer sur un cas de ce genre, et j'ai relevé quelques particularités qui seraient de nature à démontrer la f:msseté d'une semblable allégation. La persistance à la surface du corps du nouveau-né de l'état sanguinolent et des souillures qu'il présente d'ordinaire serait inconciliable avec un séjour même peu prolongé dans l'eau, qui n'eût pas manqué deles faire disparaître. D'un autre côté, si l'ontrouve les poumons complètement dilatés par l'air, on a la preuve manifeste que l'enfant n'est pas né dans le bain et n'y est pas

(l^i Scluieider de Falda, Rapport sur le cadavre d'un enfant nouveau-né qui avait séjourné longtemps dans l'eau, extrait des Annales de Henke, par Marc {Ann. dlii/g, publ. et de mèd. lég., l'« srrie, 1836, t. XVf, p. 362).

mort noyé, c'est-à-dire par privation d'air. Du reste, une fomnie pourrait à la rigueur accoucher dans le bain^ ce qui, pour le dire en passant^ n'a guère lieu dans les conditions (le clandestinité nécessaire à l'infanticide, sans que son enfant mourût. Le nouveau-né, encore attaché à sa mère par le cordon ombilical, continuera de vivre par la circulation utéro-placentaire et le fonctionnement de la vie fœtale, même sous l'eau, et pourra y séjourner un certain temps sans danger. Les expériences célèbres d'Edwards trouvent ici une application très-légitime.

En résumé, l'expert sera en droit de conclure que la femme n'est pas accouchée dans le bain ainsi qu'elle le prétend, si le corps de l'enfant n'a pas été lavé par l'eau et si les poumons ont manifestement respiré. Enfin, en admettant que la fenmie fui réellement accouchée dans le bain, ce ne serait pas une raison pour que l'enfant fût mort noyé. L'état du cordon ombilical , les traces d'un autre genre de mort violente achèveront d'éclairer la question.

Il n'est pas très-rare de trouver des cadavres d'enfants nouveau-nés coupés en morceaux; mais ce n'est pas pendant la vie que ces mutilations ont été faites; et elles n'ont servi qu'à facihter la disparition du corps après l'infanticide accompli. Je ne connais pas d'exemple de cas dans lesquels on ait constaté avec certitude qu'un nouveau-né ait été ainsi découpé vivant. Toulmouche en cite un qui peut laisser quelque doute (1). Toutefois, il y a souvent dans le fait même delà division du cadavre par fragments et dans la manière dont elle a été opérée, plus d'un indice impor-

(1) Toulmouche, Observation et rapport médico-légal relatif à un cas -are d'infanticide {Ami. d'hyg. et de méd. lég., i^^ série, l. L, p. 200).

tant à recueillir et pouvant jusqu'à un certain point dénoncer la main quia agi.

Tantôt, en effet, le petit cadavre a été coupé par quartier comme un animal destiné à quelque préparation culinaire, et l'on reconnaît là le procédé familier aux servantes habituées à manier le couperet : on sait combien il est fréquent de voir les accusations d'infanticide peser sur cette classe. D'autres fois les quatre membres ont été désarticulés, la tête séparée du tronc, et l'opération peut révéler une main plus ou moins habile. Dans le plus grand nombre des cas, il est manifeste que la division du cadavre a simplement été destinée à en diminuer le volume, et àfaciliter la dispersion des fragments, qui sont jetés au hasard dans une mare, une rivière, un égout, ou plongés dans une fosse d'aisance ou enfouis. Mais quelquefois la mutilation précède une véritable coction, et les fragments placés dans une marmite pleine d'eau sont soumis à l'ébullition prolongée. Les faits de cet ordre méritent d'être cités, car ils soulèvent naturellement des doutes sur l'état mental de la femme accusée. Dans l'un, une femme tue son enfant, le découpe et en fait cuire un membre dans des choux (1). Une autre jette le cadavre dans un chaudron où elle avait fait bouillir de la lessive; et après l'y avoir laissé un certain temps, elle le retire et se met à le déchirer avec les mains; puis elle le divise en très-petits morceaux et à l'aide d'une pelle fait entrer violemment ces lambeaux informes dans la bonde d'un baril de vinaigre (2). Parfois, ce sont les pourceaux qui se chargent de faire disparaître les

(1) D'' Reisseisen, de Strasbourg', Examen médico-légal d'un cas extraordinaire d'infanticide, extrait des Annales de Kopp, par Marc (Afin, d'hyg. et demkl. lég., 1832, 1^*^ série, t. VIII, p. 397).

(2) D'^TUoiuiiet d'AiiceniSj, Rapport médico-légal dans une affaire d'infanticide, jugée le 16 décembre 1865 par la Cour d'assises de la Loireluférieure.

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produits de cette cuisine immonde. Il ne serait pas difticile il l'expert de reconnaître que les fragments du cadavre mutilé ont subi la coction. Les chairs se détachent facilement des os et ont pris la teinte de la viande cuite ; la peau est décollée, le cristallin durci est devenu blanc et opaque ; le tissu des poumons est compacte et de couleur ardoisée et ces organes se précipitent au fond de Tcau et restent submergés, même quand ils ont respiré. Les expériences comparatives faites par M. le docteur Thoinnet (d'Ancenis) sur des poumons de veau et que j'ai déjà citées, établissent ce résultat important au point de vue de la docimasie pulmonaire.

Mais ces mutilations faites après la mort ne sont pas les seules que l'on rencontre dans l'infanticide. Il y a des cas dans lesquels le meurtre du nouveau-né est la conséquence directe de blessures laites avec des instruments piquants ou tranchants dont la nature n'est pas indifférente à rechercher. En effet, il n'est pas sans intérêt de constater que les instruments vulnérants le plus souvent employés sont des poinçons, des aiguilles, des ciseaux, les armes de la femme .

A l'aide des premières, des piqûres sont faites à la tête, au niveau des fontanelles ; et rhémonhagie qui suit l'ouverture des sinus de la dure-mère, plus que la lésion du cerveau, détermine rapidement la mort. C'est là un procédé très-connu et qui jouit d'une funeste notoriété. D'autre fois, l'instrument perforant est dirigé sur le rachis et sur la moelle épinière ; ou encore dans la région du cœur. On connaît l'exemple d'une pauvre idiote qui avait enfoncé des aiguilles en grand nombre dans le cœur de son enfant.

Les blessures faites avec les ciseaux sont souvent au sommet de la tête, et intéressent soit le cuir chevelu seul, soil les membranes, soit les lames osseuses elles-mêmes. Leur

forme est caractéristique ; elle dessine un V ou un M, leurs bords sont ordinairement un peu contus et infiltrés de sang coagulé. Dans d'autres cas, c'est à la région cervicale qu'ont été portés les coups de ciseaux. Mais quelquefois, Ollivier d'Angers en avait cité un exemple (1), et j'en ai vu moimême un semblable, les ciseaux ont été introduits dans le fond de la gorge et coupant, déchirant et piquant à l'aveugle sur la langue, dans le pharynx, le larynx, la trachée et jusqu'aux vaisseaux profonds, ils produisent une hémorrhagie mortelle dont la cause pourrait passer inaperçue, si l'expert négligeait d'examiner toujours avec soin l'intérieur de la bouche et l'arrière-gorge du nouveau-né, ainsi que l'estomac que l'on trouve parfois rempli de sang.

Enfin àl'aide d'un instrument tranchant : couteau, rasoir, couperet, des sections profondes sont faites, soit au cou, soit sur les membres, et dans ces cas encore, c'est par l'hémorrhagie souvent foudroyante que les enfants périssent. Les blessures de ce genre §ont fréquemment multiples; je les ai vu trancher le cou presque complètement et diviser en partie la colonne vertébrale. MM. Isnard et Dieu ont cité le cas d'une femme qui avouait avoir porté des coups de couteau sur la tête de son enfant pendant qu'il était encore au passage (2).

Les blessures ont-elles été faites pendant la vie ou après la mort? — Il est à peine nécessaire de rappeler que chez le nouveau-né, comme chez l'adulte, l'existence de blessures soulève nécessairement la question de savoir si elles ont été faites pendant la vie ou après la mort.

Je ne veux pas revenir sur les caractères généraux des blessures faites pendant la vie, j'ai déjà montré le parti que

(1) Ollivier (d'Angers), Mémoire cité {Ann. (fhyg. et de niéd. lég., 1" série, t. XXIX, p. 149).

(2) Isnard et Dieu, Revue rétrospective des cas judiciaires. Paris, 1847, p. 59.

A. TARDIBU. — Infanticide. 12

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l'on pouvait tirer, pour démontrer qu'un enfant nouveau-né avait vécu, de la présence du sang coagulé dans les plaies constatées sur le cadavre. Ces plaies elles-mômes lorsqu'elles ont été faites sur un enfant qui n'était pas encore privé de vie ont un aspect vermeil, une coloration d'un rouge vif, tout à fait opposé à la lividité, à la teinte blafarde, à l'absence d'aftlux sanguin qui caractérisent les solutions de continuité faites après la mort. Il en est de même des surfaces divisées par des mutilations et des sections complètes, qui, opérées sur le cadavre, ne présentent ni infiltration sanguinCj ni liséré rouge, soit des parties molles, soit des os.

En outre, il ne faut pas oublier que c'est l'hémorrhagie qui fait périr le nouveau- né dans la plupart des cas où le cadavre porte la trace des blessures profondes ; et que les signes de Thémorrhagie se reconnaîtront aisément. Cependant on devra tenir compte des cas assez nombreux dans lesquels l'infanticide résulte de violences multiples.

Enfm, il est certaines particularités qui peuvent être mises à profit pour déterminer si le nouveau-né a été frappé pendant la vie. Le lieu où le crime a été commis peut être souillé de taches de sang ; et l'on est en droit de supposer, lorsque ces taches consistent en gouttelettes qui ont jailli à une certaine hauteur, que les blessures ont divisé des vaisseaux où le sang circulait encore et d'où il a été violemment projeté par l'impulsion du cœur. Bayard(l) a fort insisté sur cette circonstance. Elle n'a cependant pas autant d'importance ni surtout une signification aussi absolue qu'il a semblé le croire, car si le cadavre mutilé d'un nouveau-né a été brusquement déplacé, il a pu se faire que quelques gouttes de sang fluide mais non vivant, s'écoulant des surfaces divisées, aient été projetées à une

(1) Bayard, Considérations médico-légales sur 2' avorter nent provoqué et sur l'infanticide {Ann. d'hyg, et de méd. lég., 1847, !'« série, t. XXXVII, p. IxliZ.)

certaine distance. Tout dépend donc ici des conditions particulières dans lesquelles le fait se sera produit : de la nature des blessures d'une part, du nombre et de la situation des taches formées par jaillissement et enfin des preuves matérielles qui pourront être recueillies touchant le déplacement du cadavre. Sous cette réserve, l'inspection des lieux où a été accompli le meurtre du nouveau-né et la projection du sang hors des vaisseaux, sur la place et au moment où les blessures ont été faites, peuvent fournir des indices sérieux au point de vue de la qu estion qui vient de nous occuper.

Les blessures sont-elles le fait d'opérations obstétricales ? ontelles précédé la naissance ? — Il est une autre question qui se pose d'elle-même à l'expert en présence des blessures qu'il constate sur le cadavre du nouveau-né, c'est celle de savoir si elles ne peuvent pas être le résultat de quelque opération obstétricale^, ou de quelque accident survenu pendant l'accouchement, et alors que le fœtus était encore contenu dans le sein de sa mère.

On sait que l'accoucheur peut se trouver dans l'obligation de mutiler Tenfant qui va naître, soit pour sauver la mère, soit pour opérer la délivrance. La seule intervention de l'homme de Fart est déjà une garantie contre tout soupçon d'infanticide. Mais de plus, les blessures qui ont pour origine des manœuvres obstétricales ont un caractère tellement spécial, qu'elles ne peuvent guère être confondues avec d'autres. J'ai déjà fait ressortir ces dissemblances en parlant des fractures du crâne, et des désordres que peut produire le forceps ou le céphalotribe Quant à des mutilations plus profondes, l'ablation d'un membre par exemple^ il convient de ne pas perdre de vue que l'accoucheur, à moins de tomber dans une de ces lourdes erreurs dont la loi le rend responsable comme d'une véritable faute, ne pratiquera jamais une semblable opération sans avoir acquis

la certitude que le fœtus est mort. Et les constatations de l'expert, en établissant que l'enfant est mort-né, enlèveront toute apparence criminelle à ces mutilations. Dans le cas où, par impossibilité, elles auraient eu lieu sur un enfant non privé de vie, elles n'eussent pas nécessairement entraîné la mort. Qui ne se rappelle le fait déplorable tant de fois cité comme exemple de responsabilité médicale, dans lequel un médecin, trompé par la coloration presque noire des deux membres supérieurs dont il constatait la procidence dans un accouchement difficile, et les croyant envahis par la décomposition cadavérique, les avait enlevés successivement, et n'avait pas tardé à recevoir un enfant mutilé et vivant. Il n'y a pas place ici pour une suspicion d'infanticide.

Enfin est-il nécessaire de parler des cas vraiment exceptionnels qui concernent des enfants venus au monde avec des mutilations qui se sont opérées durant la vie intra-utérine, et auxquelles on a donné le nom &' amputations spontanées. Les faits dont il s'agit sont extrêmement rares et auraient certainement besoin d'être éclaircis et expliqués plus sûrement qu'ils ne le sont généralement; on s'accorde à les rapporter à l'action de brides fibreuses qui, formées à l'intérieur même de l'œuf sous l'influence d'une cause assez diftîcile à déterminer, ont arrêté le développement des membres du fœtus. Ce qui est constant, c'est que ces amputations spontanées portent exclusivement sur les extrémités. En ce qui touche l'infanticide, on comprend d'ailleurs qu'il n'y a pas de confusion possible entre les blessures récemment faites après la naissance sur des nouveau-nés vivants et les mutilations anciennes, d'ordinaire complètement séparées, qu'apportent en sortant du sein de leur mère les fœtus vivants ou morts dont les membres sont réduits à des moignons informes. Il y a là un véritable arrêt de développement, dont le médecin légiste n'a pas à rechercher

les causes, et non une blessure, une trace de violence qu'il puisse rattacher à un crime.

Le feu a plus d'une fois servi à faire disparaître les victimes du crime d'infanticide; et, dans ces derniers temps, un des plus tristes procès de notre temps a donné à cette pratique une notoriété qui n'a pas peu contribué à en multiplier les exemples. Depuis l'affaire Lemoine, jugée à Tours en 1859, et sur laquelle je reviendrai avec détails, j'ai été appelé plusieurs fois à constater des faits du même genre qui se sont produits, soit à Paris, soit en province, notamment à Bourges, un mois après les débats de la Cour d'assises d'Indre-et-Loire, et trois mois plus tard, en Vendée, à Fontenay-le-Comte, plus récemment enfin à Joigny. Ces faits tendent à se reproduire avec une fréquence redoutable. Par cela même qu'elle a perdu le caractère exceptionnel qui lui appartenait lorsque Orfila et Ollivier d'Angers en ont observé chacun un cas, la combustion du corps des nouveau-nés a pris une importance considérable et doit occuper une place qui lui a été refusée jusqu'ici dans Thistoire médico-légale de l'infanticide.

Il faut dire ici que, bien que l'enfant soit à peu près toujours livré aux flammes après qu'il a été déjà privé de vie, il n'est pas impossible qu'il soit brûlé vif; et s'il est le plus souvent impossible à l'expert d'acquérir une certitude à cet égard, il importe qu'il soit averti et qu'il ne néglige rien de ce qui pourrait le renseigner sur ce fait.

La combustion peut être complète ou incomplète, et le cadavre peut être tantôt incomplètement carbonisé, tantôt réduit en cendres; le feu peut enfin n'avoir agi qu'à distance et de façon indirecte. Dans ces cas divers, les conditions de l'expertise varient considérablement; mais sous quelque

forme et dans quelque circonstance qu'elle se présente, elle exige toujours avant tout que le médecin légiste se préoccupe des moindres indices qui pourront l'aider à résoudre les questions essentielles de tout infanticide, à savoir si l'enfant est né à terme, s'il a vécu et s'il a été jeté au feu vivant ou mort, de quelle manière enfin il a péri. Les recherches sur ces différents points seront toujours fort difficiles, parfois même impossibles; mais c'est un motif de plus d'y apporter plus de rigueur et d'attention.

Si l'on considère d'abord les cas où l'action d'une haute température ne s'est exercée qu'à une certaine distance et d'une façon indirecte, il est possible que le corps porte la trace de brûlures plus ou moins étendues, plus ou moins profondes, dont les caractères : aréole rouge, phlyctènes remplies d'un liquide fibrineux, injection du derme, révéleront qu'elles ont été faites sur un corps doué de vie. Mais alors même que le cadavre est resté assez intact pour que les poumons soient retrouvés, il ne faut pas oublier qu'ils auront souvent subi une véritable coction et qu'ils se présenteront dans un état analogue à celui dont j'ai déjà parlé et qui résulte de rébullition dans l'eau, c'est-à-dire complètement privés de l'air qui a pu y pénétrer, et ne surnageant pas alors même qu'ils auraient respiré. J'ai eu à procéder, au mois de novembre 186Zi, à l'autopsie d'un enfant nouveauné dont il ne restait qu'une moitié du corps en partie carbonisée. On pouvait reconnaître qu'il avait vécu au point osseux très-visible encore dans l'extrémité condylienne du fémur. Les côtes avaient résisté et le poumon subsistait, mais complètement cuit; son volume était cependant assez considérable pour qu'il fût permis de croire qu'il avait été pénétré d'air et de sang par le fait de la respiration. Il devenait ainsi probable que cet enfant, certainement né à terme, avait vécu. C'est tout ce que la combustion partielle du cadavre permettait de conclure.

Dans d'autres cas, si le corps du nouveau-né a été exposé à une chaleur forte et prolongée^ il peut subir une véritable momification. L'exemple suivant, l'un des plus curieux que j'aie recueilli dans ma longue pratique, montre que dans les cas de ce genre, et même après un temps très-long, il n'est pas toujours impossible d'établir les caractères d'identité du nouveau-né, et le fait de la vie, et le genre de blessures qu'il a subies. C'était au mois de décembre 18Zi9, dans une maison de la rue de Tournon, habifeée par l'un de nos plus célèbres confrères. Dans le cours de travaux de réparation, on découvrit dans une espèce de placard abandonné, derrière le tuyau d'un calorifère, le cadavre aplati et momifié d'un nouveau-né. Les dimensions et le développement général du corps indiquaient positivement qu'il élail venu à terme. Seulement il était desséché et offrait la consistance du carton ; sa couleur était d'un jaune orangé. Celle momie ne pesait pas plus de l'',25 ; le cadavre desséché par la chaleur avait donc perdu environ les deux tiers de son poids. Il exhalait une odeur empyreumatique semblable à celle qui s'échappe des matières animales soumises à une haute température. Je dois insister sur une particularité qui fixa à un haut degré mon attention et qui, en cas pareil, pourrait se rencontrer. Une fracture avec enfoncement existait sur le crâne. Chose remarquable, les parties nioUes en ce point n'étaient pas aussi complétenient desséchées que sur les autres parties, aux membres, à la poitrine et sur la colonne vertébrale. Les chairs avaient conservé, au niveau de la fracture, une certaine mollesse, une plus grande épaisseur, une coloration verdâlre, et se laissaient détacher avec facilité. Ces différents caractères étaient pour moi la conséquence manifeste d'indices certains d'un épanchement de sang dans cette région, et par suite, la preuve sinon certaine, du moins fort probable, que la fracture s'était produite du vivant de l'enfant. L'enquête avait établi, d'un autre côté,

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que le fait remontait à cinq ou six ans. A cette époque, une femme attachée au service des locataires de l'appartement réparé avait précipitamment quitté la maison sans motif apparent et avait regagné la Belgique, son pays : tous les soupçons se réunissaient sur elle. Dans ces circonstances si particulières, l'expertise médico-légale arrivait, comme on le voit, à des résultats importants et était parvenue à établir que ce cadavre momifié appartenait à un enfant né à terme; qui avait eu à la tête une fracture avec enfoncement des os et épanchement de sang, et qui, très-probablement, vivait encore quand il avait eu le crâne écrasé. L'action delà chaleur prolongée pendant plusieurs années, et la combustion lente qu'il avait éprouvée, n'avaient pu rendre tout à fait infructueuses les recherches et les constatations de l'expert.

Le cas le plus fréquent, c'est celui oij l'on ne retrouve plus que les cendres du cadavre livré aux flammes, soit qu'il ait été complètement consumé, soit que l'on en rencontre encore quelques débris. La combustion a eu lieu tantôt dans un poêle fermé, tantôt dans une cheminée où le cadavre s'est trouvé mêlé, non-seulement avec le combustible, mais encore avec des détritus de différentes sortes abandonnés dans le foyer. Et les cendres dont Texamen offre, dans tous ces cas, une importance capitale, sont à la fois très-abondantes et d'origine très-complexe.

Il faut avant tout les trier et les tamiser avec soin, et pour peu que Ton y apporte d'attention, on y retrouve presque constamment des fragments d'os plus ou moins calcinés. Mais là n'est pas la difficulté. Il faut déterminer avec certitude la nature de ces ossements. Or, dans le foyer d'une cuisine, où ont lieu en général les crémations de cette espèce, on rencontre nécessairement des débris osseux provenant de toutes sortes d'animaux comestibles : porcs, lapins, volailles. Et, bien qu'au premier abord la destruction semble devoir être facile, il s'en faut de beaucoup qu'il en

soit ainsi. J'ai vu plus d'une erreur commise sur ce point, et les anatomistes les plus exercés hésitent souvent à se prononcer. Il faut cependant que le médecin légiste arrive à une certitude absolue avant de conclure, et, pour cela, il ne devra jamais s^en tenir à un simple aperçu ou à une impression superficielle. Si les fragments osseux soumis à son examen ne sont pas assez volumineux ni assez intacts pour qu'il soit possible de les reconnaître et de les caractériser à la première inspection, il convient de recourir au seul procédé qui permette de se décider en toute connaissance^ c'est-àdire à un examen comparatif des débris trouvés dans les cendres et des os d'un fœtus humain d'âge connu.

Les fragments d'os sont quelquefois en très-grand nombre et parfois aussi tellement morcelés qu'il semble impossible d'en découvrir la provenance. J'ai pu cependant^ par le procédé de comparaison que j'indique, parvenir à reconnaître la partie centrale du sphénoïde d'un nouveau-né, la clavicule et d'autres os aussi mal caractérisés. C'est surtout pour les os longs et avec ceux du poulet et du lapin que la confusion peut se produire. Mais il est, à cet égard, une remarque importante que je recommande à mes confrères. Les diverses portions du squelette du nouveau-né présentent toutes une ossification incomplète, tandis que les os qui appartiennent à des animaux destinés à l'alimentation sont généralement complètement formés. On ne mange pas des fœtus de poulet ou de lapin, mais des animaux qui ont dépassé l'âge auquel le squelette a atteint son développement.

En même temps que le cadavre du nouveau-né, le délivre a été souvent jeté au feu. Il m'est arrivé récemment, dans une affaire qui s'est présentée dans le département de l'Yonne et pour laquelle j'avais été commis avec mon savant collaborateur M. Roussin, de retrouver un charbon très-léger, très-poreux, qui conservait la forme exacte du

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placenta dont on reconnaissait la trame et la structure. Nos recherches dans ce cas avaient porté sur 25 kilogrammes de cendres, masse énorme qui complique singulièrement et embarrasse l'examen de l'expert.

Si les recherches les plus attentives n'ont pas permis de retrouver des os ou des fragments d'os que l'on puisse rapporter manifestement au squelette d'un fœtus humain, il reste une dernière ressource dans l'analyse chimique des cendres qui fournira des données, non pas absolument concluantes, mais du moins dignes d'intérêt. Orfila, à Toccasion d'un fait de la nature de ceux que nous étudions, ayant été commis par la justice à l'effet de reconnaître si des cendres, que l'on supposait provenir de la combustion d'un fœtus, contenaient quelques éléments propres à déceler le fait, entreprit une série d'expériences, au nombre de seize, qui ont été longtemps les seules données scientifiques sur lesquelles put s'appuyer une expertise de cette nature (1). Mais ces analyses sont loin de répondre à la question que soulève la combustion d'un fœtus humain. Orfila s'est principalement attaché à comparer, au point de vue des réactions chimiques, les cendres humaines avec les cendres de bois. Il a démontré que les cendres humaines ou, pour parler plus exactement, les cendres animales, calcinées avec la potasse, donnaient du cyanure de potassium ; que, traitées par les 2/5 de leur poids d'acide sulfurique pur et concentré, elles produisaient un dégagement de gaz sulfhydrique ; tandis qu'avec les cendres de bois, on n'obtenait aucune de ces réactions. Il a vu que si l'on prolonge l'action de l'acide sulfurique, il se forme du biphosphate ou phosphate acide de chaux.

Mais ces caractères, qui permettent bien de distinguer les cendres animales des cendres végétales, sont ab-

(1) Orfila, Recherches sur l'infanticide {Ann. d'hyy, et de méd, lég., 1845, l'« série, t. XXXIV, p. 129).

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solument insuffisants. M. Z. Roussin a très-justement fait remarquer qu'ils ne sont pas applicables aux cendres de houille et de coke qui contiennent une grande quantité de soufre et très-souvent aussi une matière azotée qui pourraient fournir, d'une part, le gaz hydrogène sulfuré et de l'autre le cyanure de potassium. Ce qui est beaucoup plus important et vraiment caractéristique, c'est la proportion de fer que l'on retire des cendres soumises à l'analyse chimique. Des cendres végétales ou minérales n'en renferment que des traces ; mais on en trouve au contraire une quantité relativement considérable si elles proviennent de la combustion d'un animal. Dans l'affaire dont j'ai parlé déjà et ou Texpertise nous a été confiée à M. Roussin et à moi, les cendres contenaient une dose de fer d'autant plus élevée qu'outre le fœtus, le placenta avait brûlé, et que, en raison de la grande quantité de sang qu'il renferme^ cet organe avait contribué à augmenter beaucoup les proportions du fer contenu dans les cendres.

Les faits que je citerai à la suite de cette étude compléteront les données qui peuvent être mises à profit dans les expertises médico-légales, relatives aux cas d'infanticide dans lesquels le corps des nouveau-nés a été livré aux flammes. Mais dès à présent, on voit queFexamen anatomique des fragments d'os recueillis dans les cendres^ et l'analyse des cendres elles-mêmes peuvent, dans le plus grand nombre des cas, conduire sinon à la solution complète de toutes les questions que soulève l'infanticide, du moins à la démonstration du fait de la combustion du ca,davre d'un fœtus humain et de l'âge de ce fœtus. Quelque incomplets que soient ces éléments de preuves, ils sont néanmoins d'une grande importance et ont plus d'une fois assuré Taction de la justice en aidant à la manifestation de la vérité, notamment dans l'affaire Lemoine et dans les procès criminels auxquels j'ai été mêlé à Bourges, à Na-

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poléon-Vendée, où le jury s'est déclaré convaincu de la culpabilité.

Quelques particularités accessoires de la combustion ont parfois donné lieu à des questions secondaires. J'ai eu, pour ma part, à répondre à celle de savoir si la combustion du corps d'un fœtus ne devait pas nécessairement dégager une odeur spéciale et très-forte. Le fait vaut qu'on le cite: une femme, détenue à Saint-Lazare, avait réussi à dissimuler son accouchement opéré dans la prison; pendant troisjours, après avoir étouffé son enfant, elle l'avait porté, caché et cousu dans ses jupons, de manière à paraître toujours enceinte. Elle avait coutume de se rendre utile dans le service de la maison et jouissait ainsi d'une assez grande Uberté. Profitant de l'heure où les détenues étaient descendues au préau, elle pénétra dans un atelier et jeta son enfant dans le poêle où il se consuma tout entier sans que personne s'en fût douté. Ce n'est que quinze jours plus tard que le fait fut dénoncé par une femme à qui la coupable l'avait confié. Il parut impossible à croire, et c'est sur la sincérité des aveux de l'inculpé que je fus consulté. L'inspection des lieux pouvait seule m'éclairer, car dans les cas de ce genre, tout dépend des circonstances matérielles dans lesquelles s'est opérée la combustion. A Saint-Lazare, elles se réunissaient pour faciliter la destruction rapide et complète du cadavre; le corps avait été placé au milieu d'un brasier ardent, dans un large poêle de fonte fermé hermétiquement parj une lourde cloche, et pourvu d'un tirage puissant. Toutes les fenêtres et toutes les portes étaient restées grandes ouvertes pendant environ une heure que les détenues étaient restées hors de l'atelier, et si quelque odeur s'était produite, ce qui pouvait fort bien avoir eu lieu, elle avait entièrement disparu lorque les femmes s'étaient remises au travail.

La question soulevée dans ce cas particulier ne peut donc être résolue d'une manière générale, et exige une apprécia-

INFANTICIDE l'Ail IlÉMORRHAGlE OMBILIOALK. 189

tion suivie des conditions de lieu, detemps etd'activité dans lesquelles s'est opérée la combustion. La nature du foyer, la quantité de combustible, la direction et Ténergie du tirage, doivent être également prises en considération par l'expert qui aura à juger si la combustion du fœtus a pu s'opérer avec ou sans odeur.

11 faut ajouter, pour terminer sur ce point, que bien souvent des éléments étrangers au fait même de la combustion pourront éclairer Texpert et la justice sur les conditions dans lesquelles l'enfant est né, et en particulier sur la question de savoir s'il a vécu et s'il a été jeté au feu vivant. La combustion est le plus souvent l'œuvre d'un complice, la grand'môre de l'enfant à Tours et à Bourges, le père en Vendée, une amie à Clichy, et tant d'autres. Or, le témoignage de la mère qui n'a pas toujours consenti à laisser brûler son enfant, acquiert uneimportance considérable. On se rappelle de quel poids ont pesé, dans l'affaire Lemoine, les déclarations de la jeune Angelina, assurant qu'elle était accouchée à terme, qu'elle avait vu son enfant remuer, et que sa mère l'avait étouffé avant de le jeter dans le feu. De telles allégations contrôlées par le médecin expert s'ajoutent utilement aux données que peut fournir l'examen des débris de la combustion et des cendres qui en proviennent.

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