INFANTICIDE PAR EXPOSITION AU FROID
échapper beaucoup de sang lorsqu’on les incise. Les reins sont rouges; la vessie, quelquefois pleine, m’a permis de recueillir l’urine, et je n’ai constaté dans aucun cas la présence de l’albumine. »
Gasper (1), dans trois cas, d’ailleurs assez incomplètement observés, de mort par congélation, a constaté chez des nouveau-nés des lésions à peu près semblables, et chez l’un en particulier une véritable apoplexie cérébrale. M. Letourneau (2) a fait une remarque intéressante qui mérite toutefois confirmation, c’est que les poumons des enfants morts de sclérème, c’est-à-dire de l’œdème dur que produit si souvent l’exposition au froid, présentent un poids notablement inférieur à celui des poumons de nouveau-nés morts d’affections différentes.
J’ai le besoin d’insister sur les résultats contradictoires que peuvent donner dans ces cas les expériences de docimasie pulmonaire. La surnatation est ordinairement incomplète pour les poumons qui, après avoir été pénétrés par l’air, sont envahis par l’hépatisation ou l’apoplexie que produit l’exposition au froid et qui accompagnent le sclérème. Si rabaissement delà température a été jusqu’à la congélation, on n’oubliera pas que les poumons infiltrés de glaçons, même sans avoir respiré, peuvent momentanément surnager, et ne gagnent le fond du vase que quand ils ont été dégelés au contact de l’eau chaude.
Enfin, on peut rapprocher de l’abandon et du défaut de soin, le manque de nourriture et la mort par inanition qui en serait la suite. A vrai dire, les faits de cet ordre n’appartiennent pas à l’infanticide, car le nouveau né peut supporter pendant plusieurs jours, sans mourir, la privation d’aliments. Il n’en est pas moins constant que des mères
(1) Gasper, loc. cit.} p. A 31, Odserv. 321, 322 et 324.
(2) Letourneau, thèse citée, p. 24.
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ou des nourrices dénaturées ont souvent employé sciemment ce moyen pour se débarrasser des enfants qu’elles ne pouvaient ou ne voulaient pas allaiter/ Mais ces pauvres créatures, quand elles succombent, ont cessé d’être des nouveau-nés. Les observations si exactes et si intéressantes de M. Bouchaud (1) ne laissent pas de doute à cet égard : « Le temps qu’un enfant peut supporter la diète, dit-il, est variable et il est tout au plus possible de donner quelque chiffres pour les cas où la privation de nourriture est absolue. Pour ceux qui succombent véritablement inanitiés, nous croyons que, très-exceptionnellement, la mort surviendra avant le huitième jour; je n’en ai point vu succomber avant cette époque. Si des faits, nous passons à la théorie, nous arrivons à de pareilles conclusions : un enfant de 3 kilogrammes, perdant en moyenne 100 grammes par jour et cessant de vivre quand il ne pèse que 2 kilogrammes à 2k,200, on voit qu’il vivra huit à neuf jours au moins. » M. Bouchaud ajoute qu’il importe parfois, surtout en médecine légale, de pouvoir reconnaître qu’un enfant a succombé à ce genre de mort. 11 en signale comme moi la fréquence, mais le range à tort parmi les infanticides. Ce dernier crime veut des procédés plus rapides à l’aide desquels il puisse faire disparaître dès qu’il a vu le jour le fruit d’un accouchement clandestin.
C’est donc pour ne rien omettre que nous complétons la citation que nous avons empruntée an travail original de M. Bouchaud : « Casper pense qu’il n’existe aucun signe spécifique, si ce n’est peut-être l’amincissement des parois intestinales. Des signes spécifiques, il n’en faut point chercher, pas plus qu’une lésion déterminée ; il n’y a qu’un degré à constater : l’amaigrissement a-t-il été suffisant pour
(1) J. B. Bouchaud, De la mort par inanition , thèse de Paris, 18G4,
déterminer la mort? Les signes d’une émaciation extrême, si l’on ne découvre rien de plus pour expliquer la mort, sont donc suffisants pour qu’on doive se prononcer. Les suivants sont ceux que nous avons à peu près constamment trouvés ensemble : maigreur considérable (diminution de trois dixièmes), sans qu’il y ait nécessairement disparition complète du tissu graisseux, déformation du thorax et des poumons très-aérés, blanc rosé ; chevauchement étendu (3 à h millimètres) des os de la voûte du crâne et congestion intense des méninges et du cerveau; tube digestif atrophié, transparent, vide et revenu sur lui-même, seulement si la diète a été absolue. Si d’autres lésions coexistent : gangrène, ulcération de la cornée, entérite, il y aura à rechercher leur relation avec l’inanition : si elles sont effet, cause ou simple coïncidence. »
Je ne peux que joindre mon témoignage à celui du jeune et laborieux confrère que je viens de citer, et je me contenterai de rapporter une observation digne d’être placée à côté des siennes et que j’ai recueillie dans des circonstances vraiment dignes d’être rappelées. Il s’agit d’un enfant âgé de six semaines, abandonné dans un hôtel garni par une méchante femme qui s’était donnée comme nourrice et qui était partie secrètement sans se soucier du pauvre petit qui, oublié dans une chambre close où ses cris n’avaient fixé l’attention de personne, y avait été retrouvé au bout de plusieurs jours littéralement mort de faim. Je fis l’autopsie du cadavre le 2U mai 1858. Cet enfant de six semaines ressemblait à un fœtus mis en macération dans l’esprit-de-vin. Tous les tissus étaient revenus sur eux-mêmes et comme ratatinés. On eût dit un de ces pauvres singes qui meurent phthisiques dans nos climats. Il offrait tous les signes d’une sénilité précoce et le hideux contraste de la première enfance et de la décrépitude la plus avancée. Je notai en même temps la vacuité absolue de l’estomac, des intestins
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et de tous les organes digestifs, ainsi qu'un amincissement de leurs parois qui dépassait toute imagination et les réduisait en réalité à une toile d’araignée.
Ces cas, sans appartenir de plein droit à l’infanticide, n’en peuvent cependant être absolument distincts, car l’enfant peut en réalité mourir de faim quelques jours après sa naissance; et c’est à la justice à apprécier si l’enfant doit être encore considéré comme un nouveau-né et si la mort est l’œuvre d’une volonté criminelle, le médecin expert restant chargé de lui fournir tous les éléments d’appréciation dont elle a besoin.