QUELLES SONT LES CAUSES DE LA MORT
propres à chaque espèce, et à l'occasion desquelles nous aurons à rechercher les signes à l'aide desquels on peut être assuré de ne jamais confondre avec l'infanticide la mort naturelle ou accidentelle du nouveau-né.
Enfin, après avoir déterminé la cause de la mort, il importe, pour compléter sur le meurtre du nouveau-né les données dont la justice a besoin, de déterminer à quelle époque remonte la mort. Ce sont là les deux questions principales qui seront étudiées dans ce chapitre.
Quelles sout les causes (le la mort? — C'est d'après leS
principes qui doivent diriger l'expert dans tous les cas où il a à rechercher les causes de la mort, aussi bien chez l'adulte que chez le nouveau-né, que je vais passer en revue les différents genres de mort, et les qu estions spéciales auxquelles chacun d'eux peut donner lieu.
Les différents genres de mort en ce qui concerne l'infanticide sont, je les cite dans l'ordre de fréquence (1) : la mort par suffocation, V immersion dans les fosses d'aisances, Vq?, fractures du crâne, la st?'angula tion , \a submersion^ le défaut de soins, les blessures, \r combustio7i, Vhémorrhagie ombilicale, V exposition au froid, Vinanition, l'empoisonnement.
(1) On pourra juger du rapport qui existe au point de vue de la fréquence entre ces divers genres de mort, par les cliiifres suivants qui reproduisent exactement les résultats de ma pratique personnelle. En Vingt cinq ans, de 1844 à 1868, j'ai eu à examiner, par mission de justice, 804 cadavres de nouveau-nés. Sur ce nombi'e, 231 étaient mort-nés, 18 morts de maladie intrautérine ou de faiblesse congénitale ; 555 avaient péri par infanticide et se répartissaient ainsi :
Par suffocation 281
— immersion dans les fosses
d'aisances 72
— fracture du crâne 70
— strangulation 60
— submersion 31
— défaut de soins 14
A reporter. . . 528
Report 528
Par blessures g
— combustion g
— hémorrhagie ombilicale . . 6
— exposition au froid 3
— empoisonnement 2
Total.
Il convient de faire remarquer que l'on rencontre souvent dans l'infanticide, des genres de mort complexes. Il n'est pas rare, par exemple, de voir des enfants qui ont cte a la fois étouffés -et étranglés. Et, dans les cas de submersion et surtout d'immersion dans les fosses d'aisances, ou encore de combustion, des violences de nature variable, écrasement de la têle, strangulation, suffocation, ont pu précéder la précipitation dans Feau, dans les latrines ou dans le feu, du corps de l'enfant encore vivant ou déjà privé de vie .
On a coutume d'admettre, suivant les causes delà mort, une distinction entre l'infanticide dit par commission et l'infanticide par omission. Au premier se rattachent les faits dans lesquels la mort est produite par les violences directes- au second, ceux dans lesquels on laisse mourir l'enfant par l'omission des soins qui lui sont nécessaires. Cette division n'a pas seulement l'inconvénient d'être cornons qu'elle rement de
ici question intentionnelle, une appiecicinuu x inlenention plus ou moins active de la volonté, de la part de la personne entre les mains de qui le nouveau-né est mort. Telle n'est pas la mission du médecin légiste. Il a a rechercher quelle est la cause réelle de la mort, et si elle resuite de violences ou si elle peut être attribuée à quelques circonstances accidentelles ou naturelles. C'est à la jusUoe à prononcer sur la question intentionnelle, et a décider si l'enfant a été tué, ou si on l'a laissé mourir. Les efforts de la défense, en effet, portent invariablement sur cette confusion qu'elle cherche toujours à étabhr entre 1 intanticide commis, c'est-à-dire actif et direct, et celui qui est le fait de l'imprudence, ou même simplement de l igno- -rance de la femme accusée. C'est assez que la justice ait a lutter contre l'habileté et l'éloquence des avocats, sans
MORT PAR SUFFOCATION. 101 qu'elle ait encore à se défendre contre les présomptions dogmatiques des médecins, à qui elle ne demande que l'exposé lucide et l'explication vraie des fais qui serviront de base à ses jugements. Je ne veux pas insister; je fais remarquer seulement que si parmi les causes de mort auxquelles peut succomber le nouveau-né, et qui viennent d'être énumérées, il en est qui impliquent plus particulièrement l'omission des soins qui sont nécessaires à l'établissement et à la continuation de la vie intra-utérine, cette omission même peut être le résultat calculé d'une volonté criminelle, et qu'il n'y a aucune raison pour faire entre les divers procédés infanticides des distinctions qui n'existent ni physiquement ni moralement.
Je ne crois pas utile, à l'occasion de l'infanticide, de reprendre l'histoire générale de chaque genre de mort violente. J'en tracerai les traits principaux, en donnant tous mes soins à faire connaître ce qu'il y a de spécial pour chacun d'eux, lorsqu'on l'observe chez le nouveau-né, et en traitant avec tous les développements qu'elles comportent les questions subsidiaires très nombreuses, et souvent très graves, qui s'y rattachent.
La suffocation est de beaucoup le genre de mort le plus fréquent dans l'infanticide. Le nombre des nouveau-nés qui périssent étouffés est si considérable, que l'on ne peut s'empêcher de s'étonner que jusqu'à ces dernières années, ce procédé meurtrier ait été méconnu et complètement passé sous silence. On a vu par les chiffres que j'ai donnés qu'il forme un peu plus de la moitié des cas d'infanticide que j'ai observés. Aussi ai-je le droit de dire qu'en faisant connaître il y a vingt cinq ans, et en traçant pour la première fois les caractères de la mort par suffocation, j'ai
restitué à l'histoire médico lcgale de rinfanlicide un de ses éléments les plus importants. Les faits multipliés, qui, depuis cette époque, sont venus, soit dans la pratique de mes confrères, soit dans la mienne propre, s'ajouter à mes premières observations, les ont confirmées d'une manière si éclatante, que personne aujourd'hui ne peut songer à nier que la suffocation soit le moyen à l'aide duquel l'infanticide est le plus souvent consommé.
On sait qu'elle peut être pratiquée de différentes façons : soit directement par l'occlusion forcée des voies aériennes, c'est-à-dire l'application de la main sur l'ouverture de la bouche et des narines ou l'introduction d'un corps étranger, d'un tampon de linge ou de papier dans rarrièregorge; soit par la compression suffisamment énergique et prolongée des parois de la poitrine et du ventre, ou encore par la privation d'air qui résulte de l'emprisonnement dans un espace confiné tel qu'une boîte, une armoire, une caisse trop étroite et complètement fermée, et enfin par l'enfouissement. Tels sont d'une manière générale les quatre modes de suffocation, très différents quant au procédé d'exécution, mais aboutissant tous au même résultat, la privation d'air respirable, ce que les Anglais ont justement appelé Ïap7iée, par le fait d'un obstacle apporté à la continuation de la respiration chez le nouveau-né.
Les circonstances matérielles qui répondent aux divers genres de suffocation que j'ai admis, n'impliquent pas toutes des violences directes pouvant laisser à l'extérieur des traces visibles. En effet, si on laisse de côté l'occlusion forcée des voies aériennes, dans laquelle les doigts et les ongles s'impriment autour du nez et de la bouche ; si l'on exclut encore la pression exercée sur la poitrine et le ventre par certains corps durs et rudes, il demeure constant qu'une pression opérée sur les mêmes parties par de larges surfaces molles et douces, comme un oreiller ou un
matelas, peut agir sans produire aucune marque extérieure. A plus forte raison, la séquestration du nouveauné vivant dans une armoire, dans une malle, dans un tiroir de commode, l'enfouissement même, pour peu qu'ils durent un cerlain temps, amènent nécessairement la mort sans laisser aucune trace apparente.
Ce ne sont pas là de pures hypothèses, c'est la réalité même. Et tant qu'on s'est borné à chercher des signes extérieurs de violences, on a forcément laissé échapper un nombre considérable de faits d'infanticide. L'iiistoire médico-légale de ce crime n'a pu être véritablement constituée que lorsqu'on a été en possession des signes caractéristiques de la mort par suffocation. Aussi ai-je quelque peine à comprendre que certains médecins légistes à l'étranger résistent encore, et veuillent nous ramener en arrière, à ce point de reproduire cette vieille erreur que la suffocation par une main meurtrière ne peut être reconnue et démontrée que lorsqu'on trouve des traces de violences à l'extérieur du cadavre.
Je reviendrai sur cette proposition qui ne résiste pas au contrôle des faits, et que démentent les propres observations de ceux qui la soutiennent; dès à présent je tenais à protester contre une opinion que je ne cesserai de combattre comme fausse et surannée. Mais il convient auparavant de rappeler les caractères essentiels de la m,ort par suffocation.
Ils ne consistent pas dans des signes extérieurs qui ont une grande valeur quand ils existent, mais qui peuvent faire complètement défaut. C'est dans les organes respiratoires et circulatoires qu'il faut les chercher.
Chez les enfants nouveau-nés qui sont morts étouffés, les poumons, complètement pénétrés par l'air et qui surnagent à l'épreuve hydrostatique, présentent une couleur très variable. Ils sont tantôt rosés et même assez pâles,
tantôt plus OU moins foncés, et parfois d'un rouge presque noir, suivant le degré de congestion dont ils sont le siège et très probablement suivant que la mort a été plus ou moins rapide. L'engorgement est le plus souvent borné à la base et au bord postérieur.
Mais quels que soient la couleur et le degré de congestion sanguine, on voit à la surface des poumons de petites taches ponctuées très régulièrement arrondies, d'un rouge très foncé, presque noires, dont les dimensions varient, chez le nouveau-né, depuis celles d'une tête d'épingle jusqu'à celles d'un grain de chènevis. Ces taches sont disséminées sous la plèvre en nombre variable : tantôt réduit à cinq ou six, celui-ci peut s'élever jusqu'à trente ou quarante et devenir, dans certains cas, si considérable que le poumon offre l'apparence du granit. On les yoit parfois réunies entre elles et agglomérées de manière à former des plaques et des espèces de marbrures. Dans tous les cas, elles sont très exactement circonscrites, et le contour très arrêté se détache des parties voisines, et tranche plus ou moins fortement sur la teinte générale des poumons [voy. Pl. II, fîg. 1). Leur siège n'est pas moins irrégulier que leur nombre : cependant on les trouve le plus souvent à la racine des poumons, à la base, et principalement sur le tranchant du bord inférieur. Ces taches ponctuées sont formées par de petits épanchements sanguins, de petites gouttelettes ecchymotiques sojs-pleurales provenant de la rupture des vaisseaux les plus superficiels des poumons. Rarement on trouve en même temps des infiltrations limitées, et de véritables noyaux apoplectiques dans Tépaisseur même du tissu pulmonaire ; ces caractères anatomiques ont du reste l'avantage de persister tant que le tissu n'est pas détruit. J'ai retrouvé des ecchymoses sous-pleurales dictinctes, après dix mois, sur les poumons d'un enfant nouveau-né dont le cadavre avait séjourné dans une fosse d'aisances.
MORT PAR SUFFOCATION. lOo
Il est rare lorsque la suffocation est simple, il est très commun au contraire lorsqu'elle est compliquée de strangulation, de voir à la surface des poumons quelques plaques d'emphysème produit par la rupture d'un petit nombre de vésicules pulmonaires. Cet emphysème, généralement peu étendu et peu considérable, n'occupe pas toujours les mêmes points que les ecchymoses sous-pleurales, mais dans quelques cas, cette double lésion est concentrée sur un même endroit des poumons et atteint un plus haut degré.
Pour terminer ce qui a trait à l'état des organes respiratoires, il convient d'ajouter qu'il existe souvent, mais non toujours, dans la trachée et dans les bronches, dont la couleur est tantôt pâle et tantôt très foncée, suivant celle du poumon lui-même, une écume très légèrement rosée à bulles très fines et généralement assez abondantes.
Les taches ponctuées ecchymotiques ne se rencontrent pas seulement sur les poumons chez les nouveau-nés morts par suffocation ; il n'est pas rare d'en trouver à la surface du thymus, qui peut contenir en même temps de petits épanchements de sang dans son épaisseur. On en voit aussi presque constamment sous le péricarde, principalement à l'origine des gros vaisseaux, en tout semblables à celles qui existent sous la plèvre. L'état du cœur n'offre d'ailleurs rien de plus caractéristique. Le sang qui, dans le plus grand nombre des cas, reste complètement fluide, se présente cependant par exception à demi coagulé lorsque l'agonie a été très prolongée et que l'accès de l'air n'a été qu'incomplètement et graduellement interrompu.
Enfin on retrouve encore sous les téguments du crâne des taches ecchymotiques ponctuées, de petits épanchements de sang coagulé, très limités, disséminés sur la voûte crânienne, non dans l'épaisseur du cuir chevelu, mais dans le tissu cellulaire périostique, tout à fait distincts des
106 DES DIFFÉRENTS GENRES D'INFâNTICIDE.
tosses sanguines et des épanchements séro-sanguinolents qui se forment naturellement pendant le travail de l'accouchement. Les conjonctives et les téguments de la face et du cou peuvent présenter une injection et un pointillé rouge plus ou moins marqués.
En résumé, les ecchymoses sous-pleurales, sous-périeardiques et sous-péricrâniennes constituent les lésions anatomiques vraiment caractéristiques delà mort par suffocation, et d'autant plus importantes qu'elles peuvent exister sans la moindre trace de violence à l'extérieur. La valeur de ce signe a été contestée ; et plus je suis convaincu qu'elle est considérable, plus je dois m'attacher à l'établir sur des bases inattaquables et à la mettre audessus de toute atteinte : c'est ce que je vais faire.
Je n'ai pas besoin, de la défendre contre un premier reproche, qui consiste à dire que les ecchymoses sousséreuses ne se rencontrent pas d'une manière constante dans tous les cas où la mort a eu lieu par suffocation. C'est là une question d'observation et d'expérience. II est certain qu'avant que l'attention des médecins légistes ait ete appelée sur ce caractère, il a dû échapper aux meilleurs observateurs ; et tous les faits négatifs antérieurs aux observations que j'ai publiées en 1855 doivent être considérés comme non avenus. J'en donnerai pour preuve un travail qui n'a paru qu'il y a peu de temps, mais qui est fait tout •entier avec des observations anciennes. L'auteur, M. le docteur Toulmouche (de Rennes), est un médecin légiste très expérimenté, très fin, à la sagacité et au sens pratique de qui je me suis toujours plu à rendre hommage ; il a vu un bon nombre de cas d'infanticides par suffocation, et 1 on trouve dans son mémoire (1) d'excellentes remarques; mais on sent que le caractère essentiel, vraiment decisit, lui
(0 Toulmouche. Études sur Vinfanticide et [iSrossesje^^^^^^ Annales dhygiène publique et de med. lég., 1861, 2 série, t. avi, p
1 manque et rend ses conclusions moins sûres, moins nettes
• qu'elles pourraient l'être et qu'elles le seraient certaineiment aujourd'hui. Mais quelles qu'en soient l'origine et lia date, les faits négatifs ne peuvent rien contre la valeur
• significative des ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques dans la mort par suffocation, il ést certainement
(des cas dans lesquels elles peuvent être réduites à un très ipetit nombre, et il est très possible qu'il y en ait où ellesi manquent tout à fait. Ces cas, que je considère comme très ^ exceptionnels, et que l'on reconnaîtra du moins comme sans danger pour l'expertise médico-légale puisqu'ils coni duiraient forcément à des conclusions négatives, ne sauraient infirmer les centaines de faits positifs oii l'existence .des ecchymoses à été constatée, soit par moi, soit par i d'autres (1).
Ce qui serait grave, ce serait que l'expert put se mé- 1 prendre sur la cause de ces lésions ; et que celles-ci pouvant ■se produire dans des circonstances diverses et contraires, il ne fût pas possible de distinguer si elles appartiennent I réellement à la suffocation. Or il est constant, je Tai dit itout le premier et je n'ai aucun effort à faire pour le redire, ique des ecchymoses peuvent se former sous la plèvre et ;sous le péricarde dans d'autres condilions que dans le cas i de mort par suffocation. Je reviens sur ces conditions pour . qu'il ne reste aucun doute sur ce point, et pour qu'il soit t enfin bien compris que si la valeur de ce signe n'est pas absolue, elle est néanmoins positive et très grande, et que I lorsqu'on peut l'interpréter avec rigueur, il mérite à tous -égards la confiance des médecins légistes.
(1) Il me sera permis de me prévaloir de l'adhésion d'un des médecins lé- :gistes les plus expérimentés do notre pays, M. le docteur Dégranges (de 1 Bordeaux), dont on lira avec fruit le récent mémoire publié sous ce titre : . Quelques mots sur les ecchymoses pleurales. Leur présence est-elle constante
dans les morts amenées par un genre de suffocation ? {Gazette des hôpitaux,
du 9 novembre 1867 .)
Les ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques se montrent en dehors de la suffocation dans quelques maladies naturelles ou accidentelles, ou à la suite de violences, ou encore chez l'enfant né dans certaines conditions particulières. Je vais passer en revue ces différents cas et montrer que pour tous il y a des moyens sûrs de ne pas les confondre avec la suffocation, et que c'est pour n'avoir pas suffisamment observé ou réfléchi qu'on a cru trop facilement l'erreur et la confusion possibles. Ce sera la meilleure réponse à faire aux objections qui m'ont ete adressées par quelques auteurs italiens et allemands, et qu'a reproduites, en leur donnant l'autorité de sa position et de son nom, le successeur de Gasper, M. le professeur Liman, de Berlin (1), à qui j'ai promis d'ailleurs et a qui je me dois de répondre.
Les maladies spontanées dans lesquelles on rencontre des ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques sont les affections hémorrhagiques en général, et spécialement le purpura, certaines formes graves des fièvres éruptives,, les maladies pestilentielles, notamment le typhus et le choléra Mais les caractères qu'offrent les ecchymoses, dans les cas qui viennent d'être rappelés, ne permetlenti pas de les confondre avec les fâches ecchymotiques produites par la suffocation. Celles-ci considérées en ellesmêmes sont beaucoup plus petites, nettement circonscrites, très régulièrement arrondies et formées par une gouttelette de sang coagulé. Les autres, au contraire, son toujours irrégulières, plus larges, diffuses, constammen fluides et de teinte généralement violacée et livide. Mai. en outre, les conditions dans lesquelles elles se sont formées, leur nombre, leur dispersion dans tous les organes.
18G7, t. XXVIII, p. 388).
MORT PAR SUFFOCATION. lOU
les hémorrhagies qui les accompagnent, ne laissent véritablement pas place à l'erreur.
J'en dirai autant des empoisonnements dans lesquels, je l'ai dit certes assez haut (1), on trouve parfois des ecchymoses disséminées sous le péricarde et sous la plèvre, en même temps du reste que sous les autres séreuses, et notamment sous le péritoine, à la surface des viscères abdominaux : les empoisonnements par l'arsenic, par le phosphore, par le mercure, par la digitale, sont dans ce . cas. Mais là encore la dissémination des taches, leur siège multiple, la concomitance des lésions abdominales, la i présence fréquente d'infiltrations sanguines dans la mu- . queuse gastro-intestinale, les évacuations hémorrhagiques, fournissent des caractères distinctifs suffisants.
Il est un genre d'affection qui peut déterminer aussi, »dans quelques cas, la forriiation d'ecchymoses dans diverses parties du corps, et notamment à la face, à la base du cou I et à la partie antérieure de la poitrine, plus rarement dans Iles organes internes, à la surface du cœur et des poumons. iCe sont les affections convulsives, l'éclampsie, l'épilepsie, ' d'autant plus importantes à distinguer qu'elles empruntent ' quelquefois l'apparence d'une mort violente, et que le : mécanisme de la formation des taches ecchymotiques peut (être justement rapproché dans ces maladies de celui que ll'on observe dans la mort par suffocation. J'en ai cité dans I mon mémoire (2) un exemple singulier et des plus frapjpants qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire ici.
Un horloger, âgé d'une cinquantaine d'années, est ! trouvé, à neuf heures du soir, étendu sans vie sur le plan- ^cher de sa chambre. Il n'avait pas paru depuis la veille au
(1) A. Tardieu et Z. Roussin, Étude médico-légale sur C empoisonnement. ' 2* édition, 1875.
(2) A. Tardieu, Mémoire sur la mort par suffocation [Annales d'hygiène publique et de médecine-légale, 2« série, t. IV, p. 21).
no DES DIFFÉRENTS GENRES D'INFANTICIDE.
soir, et plusieurs personnes avaient en vain frappé à sa porte dans le cours de la journée, lorsqu'à six heures du soir on s'aperçoit avec étonnement qu'une effraction vient d'avoir lieu, et l'on découvre le cadavre, dont il était bien permis, dans ces circonstances, d'attribuer la mort à un crime. Cbargés de l'autopsie M. le docteur Robertet et moi, nous ne trouvons aucune trace de violences extérieures, mais seulement à la base du cou et à la poitrine, un très grand nombre de petites ecchymoses ponctuées analogues des taches de purpura. Le cerveau est fortement congestionné ainsi que les deux poumons, sur lesquels n'existent pas de taches sous-pleurales. Ajoutons que la langue et la face interne des lèvres sont le siège de morsures profondes . La mort avait été manifestement déterminée par une double congestion cérébrale et pulmonaire consécutive à une attaque d'épilepsie, maladie dont cet homme, ainsi qu'on l'a su plus tard, était anciennement atteint. Des malfaiteurs le croyant absent s'étaient introduits dans son domicile avec l'intention de le voler, et avaient reculé devant ce cadavre dont le seul aspect, joint aux indices d'une effraction récente, pouvait si facilement faire naître l'idée d'un crime.
Dans le fait qui précède, il n'y avait pas d'ecchymoses sous-pleurales ni sous-péricardiques et il en est souvent ainsi chez les épileptiques; mais je ne nie pas que l'on puisse en rencontrer quelquefois, de même qu'il en existe, comme on vient de le voir, sur les téguments à la poitrine et au cou.
Les poisons que j'ai appelés névrosthénîques, la strychnine, l'acide prussique, ont été indiqués comme pouvant produire des extravasations sanguines sous les séreuses ou dans les organes circulatoires et respiratoires. Lors de mes premières expériences sur la mort par suffocation, j'avais fait périr par la strychnine, au milieu de convulsions vio-
lenles, un cerlain nombre d'animaux, et dans aucun cas je n'ai trouvé la moindre trace d'ecchymoses sous-pleurales; mais seulement un état de congestion très irrégulier et partiel généralement peu considérable en raison de l'extrême rapidité de la mort, et une fluidité constante de sang. Mes recherches plus récentes sur l'empoisonnement ont confirmé cette première donnée. On peut trouver chez les individus tués par la strychnine ou par l'acide cyanhy- > drique, sur les poumons et sur le cœur des suffusions saniguines, des congestions plus ou moins étendues, des foyers ; apoplectiques, mais non pas les taches ponctuées si nettes ( et si tranchées de la suffocation. Dans tous ces cas d'ailleurs let à la moindre hésitation, au moindre doute, on aurait ]pour recours l'analyse chimique et la découverte du poison, •sans parler des symptômes et des lésions spéciales qui I peuvent exister du côté des centres nerveux.
Mais c'est assez s'arrêter sur cette première catégorie de I faits dans lesquels, en dehors de la suffocation, des ecchy- ! moses se montrent dans les divers organes. On m'accordera I peut-être que la confusion n'est guère possible sans une ! grande inattention ou une grande ignorance. Mais je le I demande, en ce qui touche le nouveau-né et l'infanticide, ;y a-t-il un seul de ces cas qui, de près ou de loin, puisse n'atteindre et infirmer pour ce cas au moins, seul objet de i cette étude, la valeur des ecchymoses sous-pleurales, sousipéricardiques et sous-.péricrâniennes comme signe de la imort par suffocation ?
J'aborde le second ordre de faits, qui comprend plus- • sieurs genres de mort violente, les uns voisins de la suffo- ^ cation, les autres qui s'en éloignent en apparence plus i qu'en réalité.
Pour les premiers si longtemps confondus à tort sous le inom générique d'asphyxie, la strangulation, la pendaison (et la submersion, je les examinerai séparément comme il
ni DES DIFFÉRENTS GENRES D'INFANTICIDE.
convient de le faire dès qu'on veut se placer au point de vue pratique de l'expertise médico-légale.
La strangulation, ainsi que je l'écrivais il y a douze ans, est le genre de mort qui se rapproche le plus par les caractères anatomiques de la suffocation ; mais il faut reconnaître qu'il y aurait d'autant moins d'inconvénient à les confondre qu'elles ne constituent en réalité qu'un seul et même procédé criminel. J'ajoute que pour l'infanticide surtout, cette proposition est d'une incontestable évidence, à ce point que très souvent les nouveau-nés sont à la fois étranglés et étouffés, et que l'on rencontre dans leurs organes des lésions mixtes qui appartiennent à l'un €t à l'autre genre de mort. Ce n'est cependant pas une raison pour admettre une complète identité, et pour nier que la suffocation, en l'absence de toute trace de violence extérieure, soit nettement et suffisamment caractérisée par les ecchymoses sous-pleurales. On me permettra de compléter ce point, en citant les lignes suivantes extraites de mon mémoire sur la strangulation, qui résument clairement une opinion à laquelle je ne vois rien à changer, car elle est l'expression fidèle des faits et les contradictions n'y peuvent rien (1) : « Il y a entre l'un et l'autre genre de violences plus d'une analogie qu'on ne saurait méconnaître : l'aspect du cadavre, les taches ecchymotiques pointillées, disséminées à la face, au cou, àlapoitdne, les ecchymoses sous la- conjonctive, l'écume abondante, fine et sanguinolente dans le larynx et dans la trachée, et même^ dans certains cas, les épanchements circonscrits de sang sous le péricrâne. Mais si l'un des deux modes de violences a prédominé, tandis que l'autre est resté à l'état de tentative, on pourra trouver tantôt les signes extérieurs de l'un des deux genres de mort avec les
(1) A. Tardieu, Étude médico-légale sur la Strangulation. Paris, 1859, p. 44.
lésions internes de l'autre, ou encore les traces de tous deux au cou et à la face avec des altérations uniques dans les organes respiratoires, suivant qu'en réalité la mort sera le résultat de la sufTocation ou de la strangulation. Je répéterai en terminant ce que j'ai dit déjà quand j'ai tracé l'histoire de la suffocation. C'est que le rapprochement et même la confusion entre la strangulation et la suffocation seraient sans grand incouYénient et sans grand danger; qu'il n'y a pas là, comme pour la pendaison, à prendre un suicide pour un homicide, et réciproquement; et qu'on ne peut se tromper que sur le mode particulier et les circonstances secondaires d'un meurtre avéré, n Combien ces remarques sont plus vraies encore si on les applique au meurtre du nouveau-né.
La pendaison n'a pas sa place marquée dans l'histoire de l'infanticide, et je n'en parle ici qu'incidemment et pour ne laisser sans réponse aucune des objections présentées contre la valeur des signes de la suffocation. Là encore je ne peux que répéter que je n'ai jamais observé chez les pendus, soit à la surface des poumons, soit sous les enveloppes du cœur et du crâne, ces épanchements circonscrits, ces taches caractéristiques que j'ai trouvés au contraire dans tous les modes de suffocation. Dans mes expériences, de quelque manière que j'aie varié la position du lien suspenseur, je n'ai pas observé dans les poumons autre chose qu'un engorgement sanguin très général, sans ecchymoses à la surface, ni foyers apoplectiques, et accompagné parfois d'un emphysème circonscrit et d'écume dans la trachée ; de telle sorte que, à part la fluidité du sang, la rupture de quelques vésicules pulmonaires, et plus rarement les spumositésdes voies aériennes, les signes de la suffocation diffèrent essentiellement de ceux de la pendaison, et que l'existence des premiers constituerait une preuve tout à fait positive de violences et de tentatives criminelles d'étouffe-
Tardieu. — Infanticide. 8
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ment dans les cas de suspension où l'on aurait à distinguer le suicide de l'honfiicide. Les autopsies que j'ai eu occasion de faire d'individus morts par pendaison ne m'ont pas montré autre chose. Et dans cette double rencontre de l'expérience et de l'observation, il m'est véritablement impossible d'admettre que les ecchymoses ponctuées sous le péricrâne, sous le péricarde et sous la plèvre appartiennent aussi bien à la pendaison qu'à la suffocation. Je ferai remarquer, en effet, que je ne peux me rendre à desimpies assertions, et que lorsque le professeur Liman (1) me dit: a J'ai vu dans presque la moitié de toutes les asphyxies a ces ecchymoses sur les poumons et sur le cœur (du « reste aussi quelquefois sur les organes abdominaux) ; et « je les ai vues sur des pendus, des strangulés, même des « noyés, quoique plus rarement, » je suis en droit de lui demander les détails de chaque fait particulier, et que je ne suis nullement convaincu que les pendus, les strangulés et même les noyés n'aient pas été un peu étouffés ; ou que ce qu'il a pris pour les taches ecchymotiques ponctuées de la suffocation ne soient de simples suffusions sanguines ou des congestions et des apoplexies partielles. Je me défie malgré moi et je me rappelle involontairement ce cas rapporté par Casper (2), oi^i il s'agit d'un enfant qui meurt après avoir séjourné deux heures dans un tiroir de commode et où les experts allemands déclarent « que l'en- « fant était né à terme, avait vécu et était mort d'hypé- « rémie pulmonaire, mais que la cause n'était pas due à « une violence extérieure, que le séjour dans la commode c( et les lésions de la tête n'étaient pour rien dans cette « fin funeste. » Je me permets de trouver que nos confrères d'outre-Rhin sont bien difficiles en matière d'infanticide et surtout de suffocation, et je ne sais trop ce
(1) Liman, loc, cit., p. 8"0.
(2) Casper, Médecine légale, p. 556, obs. 374.
qu'il leur faut pour qu'ils admettent qu'un nouveau-né est mort étouffé. Et j'embarrasserais peut-être beaucoup M. le professeur Liman si je lui demandais à quelle cause il attribue la mort de ces nouveau-nés chez lesquels il avoue lui-même que ce signe est excessivement fréquent, à peu près dans les quatre cinquièmes des cas ; et s'il croit en donner une explication bien claire à la justice de son pays, lorsqu'il ajoute que ces ecchymoses sont dues au peu de résistance des vaisseaux capillaires, soit que l'asphyxie ait eu lieu avant, pendant ou après la naissance. Enfin, quand il invoque contre cette preuve d'une suffocation violente le témoignage de tous les médecins d'établissements d'accouchement, je me permets de lui répondre que dans le service d'accouchement que j'ai l'honneur de diriger à l'Hôtel-Dieu, et, je ne crains pas de le dire, il en est du mien comme des autres, nous ne trouvons d'ecchymoses sous-pleurales que rarement et dans les cas seulement où la mère a plus ou moins accidentellement étouffé l'enfant qu'elle allaite, ou bien encore chez les enfants nés dans les conditions particulières que je signalerai bientôt.
Je n'ai que peu de mots à ajouter relativement à la submersion. Des différences plus considérables encore la distinguent de la suffocation. L'état des poumons chez les noyés est tout à fait l'opposé de celui que l'on constate chez les individus étouffés. La congestion et l'engouement sanguin y sont considérables et occupent toute l'étendue des organes. Et si l'on trouve parfois à leur surface des marbrures, des taches formées par des suffusions sanguines, celles-ci n'ont aucune ressemblance avec les taches ecchymotiques ponctuées, arrondies, circonscrites, tranchant sur la couleur générale des poumons, caractère de la mort par suffocation qui conserve toute sa valeur même sur des cadavres retirés de l'eau.
Mais il est un dernier genre de mort violente dont personne n'a encore parlé et qui s'accompagne souvent de la formation d'ecchymoses sous la plèvre et sous le péricarde, c'est l'écrasement et la précipitation d'un lieu élevé. Qu'il y ait fracture des côtes ou rupture du diaphragme, ou lésion du cordon rachidien, le trouble profond qui en résulte dans les phénomènes mécaniques de la respiration et dans les mouvements inspirateurs, amène des efforts infructueux, une sorte de lutte du blessé qui ne peut respirer et qui se trouve dans des conditions tout à fait analogues à celui qui meurt étouffé. L'obstacle n'est plus alors à l'entrée des voies aériennes, il est dans l'inertie des agents de l'inspiration. J'ai recueilli dans ces dernières années plusieurs exemples qui m'ont clairement démontré ce fait. Mais on reconnaîtra qu'il n'est pas de nature à embarrasser beaucoup un expert, et que les lésions multiples que produisent l'écrasement ou la chute d'un lieu élevé, tiennent ici le premier rang, et ne permettent pas, quelle que soit la similitude des taches sous-pleurales et sous-péricardiques qui existent dans l'un et l'autre cas, de penser aune mort par suffocation. Chez le nouveau-né cependant, où la connexité des deux procédés meurtriers pourrait être plus facilement admise, et pour les cas d'infanticide où un enfant, après avoir été en partie étouffé, aurait pu être jeté par-dessus un mur ou écrasé sous le talon ou sous une pierre, il faudrait, sauf à laisser dans l'ombre une partie de la vérité, s'abstenir de conclure à la suffocation. J'appelle l'attention sur ce fait possible et non encore signalé, et sur la restriction qu'il impose dans la pratique en ce qui touche la signification des ecchymoses
sous-pleurales.
Il en est une plus importante encore que j'avais déjà eu le soin de faire dès mes premières recherches, et qui semble avoir passé inaperçue. Je l'avais pourtant signalée comme une particularité tout à fait exceptionnelle, mais très digne
dde remarque. Elle concerne exclusivement les nouveau-nes oc'est pourquoi il convient d'y ^^^^^^^^^ .plus fortement encore dans cette étude. J'en ai d ailleu déjà dit un mot en parlant des cas dans lesquels des enfant , nés vivants vivent pendant un certain temps et meurent Zs avoh^;spiré. Chez ces enfants débiles, i^s avant terme cou mal conformés, ou profondément atteints par la Ion- .ffueur et les difficultés du travail de la naissance, les pou- ^mons soumis à la docimasie hydrostatique ne surnagent ,pas et sont restés complètement à l'état fœtal, ou n ont ete le très incomplètement distendus par 1 air ; et néanmoins iiJs présentent à leur surface un certain nombre de taches .ecchymotiques sous-pleurales, en tout semb aoles a celles . que produit la suffocation. Je cherchais à rendre compte de .ces faits par la faiblesse même des nouveau-nes qui consti- Itue alors le véritable obstacle à l'entrée de l'air; et il me 1 paraissait légitime de rapporter à cette cause générale les I lésions que l'on rencontre simultanément, chez les nouveau- „nés incapables de respirer, chez les individus écrases et tdiez ceux qui périssent étouffés. Mais au point de vue de la médecine légale pratique, y a-t-il là une cause d'erreur et ■un motif de refuser toute valeur aux taches ponctuées ecchy- «îotiques du poumon, comme signes de l'infanticide par suffocation? Nullement : car il faut avant tout, pour démontrer le meurtre du nouveau-né, établir qu'il est ne vivant et qu'il a vécu réellement; et en ce qui concerne les poumons, qu'ils ont été pénétrés par l'air et qu'ils surnagent quand on les plonge entiers ou divisés par fragments et que l'on comprime dans un vase rempli d'eau. JVlais « toutes les fois, ce sont les propres termes dont je me suis servi dès le principe, que l'on trouvera les ecchymoses sous-pleurales sur des poumons qui, bien qu'apipartenant à des sujets nés vivants, n'auront pas respiré, on ■5e gardera d'admettre des violences criminelles, tandis que
la lésion conservera toute sa signification, lorsqu'elle siégera sur des poumons que l'air aura manifestement pénétrés. » Ces remarques s'appliquent à bien plus forte raison à ces cas, à coup sûr fort singuliers et vraiment exceptionnels, dans lesquels quelques observateurs allemands, Hecker notamment et Hoogeweg, cités par Casper (1), auraient trouvé des taches ecchymotiques sur les poumons ou sur le cœur de fœtus très certainement morts avant leur naissance, et pour qui la formation des ecchymoses s'explique par la mort antérieure de la mère, ou par un trouble apporté à la circulation placentaire, contre lequel luttent les fœtus qui périssent, comme le dit très justement Casper, « suffoqués en faisant des efforts instinctifs dans l'utérus )) . Mais chez eux également on trouve les poumons à l'état fœtal, ils n'ont pas respiré et ne présentent aucune chance d'erreur à l'esprit.
Je me crois en droit de conclure, comme je l'ai fait à une époque où j'étais loin de posséder l'expérience que j'ai aujourd'hui et la masse de faits sur laquelle elle se fonde. Aussi, rapportant à l'infanticide les signes généraux de la mort par suffocation, je répète de nouveau, que, sous le bénéfice des réserves que je viens de faire, la seule présence des altérations qui ont été décrites, et notamment des extravasations sanguines disséminées sous la plèvre et sous le cuir chevelu, à quelques degrés et en si petit nombre que ce soit, suffit pour démontrer, d'une manière positive, que la suffocation est bien, en réalité, la cause de la mort. A ces lésions viennent s'ajouter souvent, mais d'une manière moins constante, les taches ecchymotiques sous le péricarde, la rupture de quelques vésicules pulmonaires superficielles, et la présence d'écume fine, blanche ou légèrement rosée dans les voies aériennes; ainsi que les diverses traces extérieures de violences, telles
(1) Casper, Médecine légale, p. 32 i.
, que l'aplatUsemeHt du nez et des lèv.-es, l'excorialion de la iface, la dépression ou Téerasement des parois de la poi-
t+rinp pt du ventre. .
La multipUcilé et l'étendue de ees différentes les.ons peu- ■vent, jusqu'à un certain point, mesurer sinon la durée, du
moins l'énergie de la résistance opposée par ceux qui sont , morts étouffés. 11 est juste dans cette appréciation des cir- , constances de la mort, et notamment de sa plus ou moins . grande rapidité, de tenir compte de la constitution et de la ; force de la victime, et du mode suivant lequel a ete opérée
la suffocation. C'est ce mode particulier que nous devons
maintenant étudier d'une manière spéciale dans 1 intan-
ticide.
Infanticide par occlusion forcée des voies aériennes. L'occlusion directe et forcée des voies aériennes est le plu. fr/>quentdcs modes de suffocation employés dans le meurtre du nouveau-né. Elle a lieu le plus souvent à l'aide des doigis fortement appliqués à l'oriace des narines ou du nez, et 1 on comprend qu'une telle manœuvre serve aisément les projets infanticides. D'autres fois un corps étranger, un voile plus ou moins épais, est appliqué à l'entrée des voies aériennes, on même plus ou moins profondément dans l'arrière-gorge. Tons ces procédés, il est facile de le concevoir, donnent le plus ordinairement lieu à quelques blessures locales extérieures, qui sont comme un indice accusateur et une première trace de la violence: la déformation persistante, l'aplatissement du nez et des lèvres, Fexcorialion de ces parties l'empreinte des doigts ou des ongles, les stigmates que peuvent laisser les étoffes ou les linges appliqués sous forme de tampon ou de bandeau. Aussi, quand on examine le cadavre d'enfants étouffés de cette manière, trouve-t-on presque constamment ces traces. Elles s^y impriment d'autant plus aisément que l'exiguïté des parties du nouveau-ne
120 DES DIFFÉRENTS GENRES D'INFA.NTÎCIDE.
exige, pour que la clôture du nez et de la bouche soit hermétique^ une application non de la main tout entière, comme on le ferait pour un adulte, mais de l'extrémité des doigts. Il importe de ne pas se contenter d'une simple inspection. En effet, si les excoriations curvilignes que produit l'empreinte des ongles sont faciles à reconnaître, il n'en est pas toujours ainsi des ecchymoses. La teinte bleuâtre que prennent aisément et très vite l'extrémité du nez et les lèvres sur le petit cadavre, peuvent induire en erreur, si l'on n'a soin de s'assurer, par l'incision de la peau et du tissu cellulaire, de la présence du sang extravasé.
Il convient aussi de tenir grand compte de l'aplatissement forcé et persistant de l'extrémité du nez. Cet aplatissement n'est pas un phénomène cadavérique. Si on laisse un cadavre reposer sur la face, certainement le nez et les lèvres s'aplatiront mais, si, après que le corps a été replacé sur le dos, on ramène les parties à l'état naturel, elles reprennent leur forme sans difficulté. Au contraire, si une pression très forte a été exercée durant la vie sur la portion cartilagineuse, la déformation résiste et ne s'efface pas, quelle que soit la position donnée au cadavre.
L'occlusion des voies aériennes par introduction forcée dans l'arrière-gorge d'un corps étranger appartient presque exclusivement à l'infanticide. C'est un des procédés les plus insidieux, et qui peut le plus facilement échapper à l'expert, s'il n'est pas suffisamment averti par la connaissance des lésions pulmonaires, et s'il ne s'est pas fait une loi de pousser toujours ses investigations jusque dans les parties les plus cachées et de ne laisser dans une autopsie judiciaire aucun repli inexploré. On ne constate pas à première vue chez le nouveau-né l'existence d'un corps étranger dans l'arrière-gorge; il faut, pour le découvrir, inciser largement de chaque côté en prolongeant la commissure des lèvres, et ce n'est qu'après avoir fortement abaissé la ma-
MORT PAR SUFFOCATION. lî^i
cchoire que l'on trouve au fond du pharynx et quelquefois ijusque sur l'épiglotte, un tampon de linge ou de papier, ou (tout autre objet.
La brutalité avec laquelle a été introduit ce corps étran- ^ger, a produit généralement le froissement, la contusion, [parfois la déchirure de la membrane muqueuse, soit dans lia cavité buccale, soit dans l'arrière-gorge, et l'on y voit ildes ecchymoses ou de petites plaies linéaires.
Il faut rapprocher du mode de suffocation, dont il s'agit (en ce moment, l'enveloppement du corps du nouveau-né, cet en particulier l'enveloppement de la tête, d'où résulte mécessairement l'occlusion des voies aériennes, occlusion, mon pas directe et hermétique, mais très suffisante, si peu iiqu'elle se prolonge, pour amener la mort par suffocation. LEnvelopperle corps de l'enfant qui vient de naître et que l'on (Idéclare ou que l'on croit mort, semble une pratique I bien innocente, et cependant ce linceul anticipé est l'unique ccause de la mort. Il peut arriver que l'infanticide soit ici le rrésultat seulement de l'imprudence, et que des enfants nés esn état de mort apparente soient ainsi ensevelis et abandlonnés encore vivants. Le fait a été constaté plus d'une fois n Paris dans le service d'inspection de la vérification des illécès. Ces enfants, s'ils n'avaient été découverts à temps, l îtaient voués à une mort certaine. Aussi est-ce un moyen illont le crime peut aisément s'emparer, et qui ne laissant ild'ordinaire aucune trace apparente à l'extérieure, ne peut ôâtre décelé que par l'examen attentif des poumons sur lesiquels on trouvera les preuves d'une respiration complète en même temps que les signes de la suffocation, qui Fa 1 brusquement interrompue. Dans certains cas pourtant les Hingesdans lesquels la tête a été enveloppée ont été étroiitement appliqués et fixés autour du cou par un lien. L'intention criminelle est dans ce cas bien manifeste, et l'en- Ifdnl périt à la fois étranglé et étouffé.
Dans tous ces cas, où la suffocation résulte de l'occlusion directe des voies aériennes, les lésions caractéristiques de ce genre de morl sont ordinairement très tranchées. On trouve les poumons plutôt pâles et exsangues que fortement engoués; les taches ponctuées de dimensions variables, très nombreuses, très irrégulièrement distribuées, confluentes dans certains points, et offrant un contraste frappant parleur couleurpresque noire, aveclateinted'imblanc très faiblement rosé des parties voisines. Les autres lésions, telles que rupture des vésicules pulmonaires, écume dans la trachée, épanchements péricrâniens et péncardiques , sont relativement beaucoup plus rares que dans les aulres modes de suffocation. Mais il est à remarquer que dans les faits de cette catégorie la morl survient en gênerai très rapidement. . , .
L'infanticide par occlusion des voies aériennes provoque presque inévitablement, soit dans le cours de l'inslruclion judiciaire, soit le plus souvent au milieu des débats de la Cour d'assises, la question suivante, a aquelle l expert doit être prêta répondre : V enfant peut-il avoir ete étouffe accidentellement par suite de la position qu û auront pnse au moment de la naissance? Cette hypothèse de la suffocation accidentelle est un des moyens de défense les plu. usités. La femme prétend avoir perdu connaissance au mo- : nt ie l'accouchement, et croit se juslifier ^^^^ son enfant a pu rester sur le lit la face contr mate , les narines et la bouche ainsi fermées a 1 entrée de 1 air et r^lême, ajoute-t-on parfois, obstruées par les matières et le sang qui s'échappent des parties de la femm
Tout cela est matériellement possible ; mais ^1 f^^^^^^^^^' ,our que l'enfant -con.bat d^^^^^^^^^^ cette position se prolongeât beaucoup, .^^ . lequel s'éveillent au seuil même la vie le besom de et nnstinct de la conservation, ne sût pas d'instinct tourner
et dégager sa tête de manière à pouvoir crier et respirer. Il faudrait surtout, ce qui est incompatible avec le prétendu défaut de conscience de la mère, que le cordon fût rompu; car tant que l'enfant reste attaché au placenta encore adhérent à la matrice, ce qui est le cas que l'on suppose^, il n'a nui besoin de respirer et vit par la circulation maternelle, même quand, après sa sortie de la cavité utérine, l'occlusion du nez et de la bouche, appliqués contre le matelas, serait complète. Enfin, et cet argument péremptoire s'applique à tous les cas dans lesquels la mort aurait eu lieu pendant l'accouchement, les poumons n'auraient pas été pénétrés par l'air, ils se présenteraient avec tous les caractères de l'état fœtal, et l'on ne pourrait les confondre avec les poumons complètement dilatés par l'air sur lesquels seuls peuvent se voiries traces de la mort par suffocation.
En sorte que si, dans un cas où l'expert a trouvé des ecchymoses sous-pleurales sur les poumons ayant manifestement et complètement respiré, on vient arguer d'une circonstance fortuite telle que la position vicieuse prise par l'enfant à sa sortie des organes de la mère, il peut répondre victorieusement et en toute assurance : Cet enfant ayant respiré complètement^ n'a pas pu se trouver dans la situation que l'on suppose, il n'a pu s'étouIFer lui-même par la manière dont la bouche et le nez étaient placés au moment delà naissance. L'hypothèse tombe devant le seul examen des poumons.
Infanticide par compression des parois de la poitrine et du ventre. — Le corps du nouveau-iié est souvent caché entre deux matelas, ou sous les oreillers, ou sous un monceau de vêtements, par la mère qui se hâte ainsi de cacher sa naissance et d'étouffer ses cris. La suffocation ne tarde pas à le faire périr à la fois par occlusion des voies aériennes et par la compression des parois de la poitrine et du ventre. D'autres fois c'est en le couchant auprès d'elle
124 DES 'différents GENRES D'INFANTICIDE.
et en pesant sur lui du poids de son propre corps ou d'un de ses membres seulement que la mère, quelquefois sans doute involontairement, mais souvent aussi par un dessein criminel, détermine la suffocation. Car l'interruption complète, brusque ou prolongée des phénomènes mécaniques de la respiration amène nécessairement la mort, alors même que l'orifice des voies respiratoires reste accessible à l'air. Les exemples de ce dernier genre de suffocation ne sont pas très rares dans les établissements hospitaliers et semblent parfois se propager par imitation dans les services d'accouchement. Certaines femmes paraissent s'être fait une habitude de ce moyen facile de se soustraire aux charges de la maternité.
Les parois thoraciques et abdominales gardent rarement l'empreinte d'une compression qui a le plus souvent agi par une large surface. J'ai vu cependant plus d'une fois sur des nouveau-nés et sur des enfants à la mamelle étouffés par le poids du bras ou de quelque autre partie du corps de la nourrice ou de la mère, des traces manifestes consistant en une dépression très apparente et toute locale du point qui avait été principalement comprimé. Mais à défaut de traces extérieures on trouve constamment dans ces cas les ecchymoses sous la plèvre, sous le péricrâne et sous le péricarde, qui caractérisent la mort par suffocation. Casper, qui en cite de nombreux exemples (1), a vu une fois, chez un enfant de six jours mort de cette manière, un sillon de sang coagulé dans la trachée, de 2 millimètres d'épaisseur, et une véritable hémorrhagie cérébrale accompagnant les lésions pulmonaires.
De même que nous avons vu l'occlusion directe des voies aériennes attribuée à une cause accidentelle dans la défense des femmes accusées d'infanticide, de même il n'est
(1) Casper, Médecine légale, p. 337, obs. 233 à 241.
pas rare que l'expert soit invité à s'expliquer sur la question de savoir si la suffocation par compression des parois de la poitrine ou du ventre ne peut pas résulter des difficultés naturelles du travail de l'accouchement. En d'autres termes, r enfant n'a-t-il pas pu être étouffé au passage?
A cette question il n'a pas à faire d'autre réponse que celle que j'ai déjà examinée pour l'occlusion directe des voies aériennes; c'est-à-dire qu'il n'y a qu'à rappeler quel est l'état des poumons, et à opposer la dilatation complète des vésicules pulmonaires, preuve d'une respiration complète, à la supposition de la mort de l'enfant pendant le travail et même au dernier période de l'accouchement, époque où il n'a pas encore respiré complètement. D'ailleurs ici l'hypothèse repose sur une erreur et sur une impossibilité de fait. Les enfants qui périssent pendant le travail ne meurent pas par suffocation, mais par compression du cordon et arrêt de la circulation. Il n'est donc permis, à aucun point de vue, de rapprocher ces faits de ceux dans lesquels l'enfant est mort étouffé par la compression des parois de la poitrine et du ventre.
Infanticide par séquestration dans un espace confiné. — . L'enfant nouveau-né que l'on enferme dans une malle, dans un tiroir de commode, dans un placard d'armoire, dans un panier, dans une boîte, ainsi que je l'ai vu tant de fois, ne peut manquer de mourir étouffé, pour peu que le séjour dans cet espace étroit^ où l'air ne peut se renouveler, se prolonge un certain temps. On a vu des enfants résister plusieurs heures à cette séquestration forcée, et ne succomber que quelque temps après en avoir été retirés. Mais la mort arrive inévilablement, plus rapide ou plus lente, suivant que l'espace où l'enfant a été placé est plus ou moins hermétiquement fermé.
11 ne faut pas, dans ce genre de suffocation, compter sur les signes tirés de l'état extérieur du cadavre; cela est de
toute évidence. Mais les signes fournis par l'examen des organes internes n'en ont que plus de valeur. Ils peuvent, dans ces cas où la mort s'est fait attendre, revêtir des formes très remarquables et vraiment caractéristiques que j'avais notées déjà dans mes expériences sur des animaux que je faisais périr en les enfermant dans une boîte matelassée dont la capacité ne dépassait pas deux ou trois fois le volume de leur corps, et qui succombaient au bout d'une heure et demie à deux heures, avec tous les signes de la suffocation. Les poumons, outre les taches ecchymotiques ponctuées disséminées sous la plèvre, peuvent présenter des noyaux nombreux d'apoplexie à la surface et dans l'épaisseur de leur tissu, et, dans quelques points, des bulles d'emphysème.
Infanticide 'par enfouissement. — L'enfouissement, comme mode de suffocation, appartient exclusivement à l'infanticide. On n'enterre pas vivant un adulte, on peut enterrer vivant un nouveau-né. Les exemples ne sont pas rares d'infanticides commis par ce moyen. J'ai vu bien des cas, dans lesquels des nouveau-nés avaient été enfouis vivants dans un tas de fumier, de sable ou de feuilles sèches, dans des cendres, dans un tonneau rempli de son ou de remoulage. Et, dans tous ces cas, la mort, survenue après un temps variable, s'accompagnait des lésions caractéristiques de la suffocation.
La question qui domine, dans les cas où il y a eu enfouissement du corps du nouveau-né, est celle de savoir s'il a été enfoui vivant ou mort. Des recherches nombreuses ont été entreprises en vue d'éclairer cette question : mais les auteurs qui s'y sont livrés se sont presque exclusivement attachés aux caractères tirés de la pénétration plus ou moins complète dans les voies aériennes et digestives de la matière au sein de laquelle avait séjourné le cadavre, cherchant ainsi une analogie que l'on ne saurait mécon-
naître entre l'enfouissement et la submersion ; mais en même temps ils négligent les caractères fondamentaux de la mort par suffocation, qui constituent la base nécessaire de toute recherche médico-légale appliquée aux cas de cette nature.
Or ces caractères ne font pas défaut ; je les ai constatés sous leur formela plus tranchée, sur plusieurs enfants nouveau-nés. L'emphysème à son plus haut degré; l'écume sanguinolente dans les Yoies aériennes; les épanchements de sang disséminés en grand nombre, sous la plèvre, à la surface des poumons et sur le crâne; la fluidité du sang; tous ces signes évidents se sont montrés réunis dans ces cas, sans autre trace extérieure que la souillure du corps par l'enduit terreux ou pulvérulent provenant du lieu où il avait été enfoui. Ils n'ont été ni moins constants ni moins caractéristiques chez des cabiais que j'ai enterrés vivants ou enfouis dans une boîte hermétiquement fermée et remplie de son.
Mais si ce mode de suffocation ne diffère pas essentiellement des autres, il offre certaines conditions spéciales qui peuvent fournir des signes particuliers qu''il n'est pas inutile d'apprécier à leur juste valeur. Je rappellerai d'abord à ce sujet, d'une manière succincte, le petit nombre de faits que la science possède.
Un médecin hollandais, M. F. J. Matthysen (1), a fait quelques recherches expérimentales sur de jeunes chats et sur des lapins dans le but d'éclairer la question de savoir : si an enfant nouveau-né qu'on trouve enfoui dans la terre on dans les cendres y a été enfoui mort ou vivant. 11 est arrivé à ces conclusions: que chez l'animal qui n'a été enfoui qu'après la mort, la matière pulvérulente peut pénétrer dans la bouche, le pharynx et le larynx; mais, pour
(1) F. J. Matthysen, Ann, d'hyg. piibt. et de méd. lég., Paris, 1843, t. XXX, p. 225.
qu'elle aille au delà, et notamment dans l'estomac et les intestins, il faut nécessairement que l'enfouissement ait eu lieu avant la mort, et que l'animal vivant ait pu opérer des mouvements de déglutition.
Ces expériences ont été répétées, en 18S1, par M. le docteur Bérenguier (1), à l'occasion d'un cas dans lequel un enfant nouveau-né avait été enfoui dans un vase rempli de cendres. Par malheur, pour tout ce qui touche aux lésions produites par la suffocation, les recherches de cet observateur laissent à désirer ; mais elles n'en sont pas moms très dignes d'intérêt à cet autre point de vue, à savoir, de quelle valeur peut être, comme signe de l'état de vie ou de mort de l'individu enfoui, l'introduction plus ou moms complète de la matière pulvérulente dans les voies aériennes et digestives. Quatre petits chiens, enfouis dans la cendre trois heures après leur naissance, ont survécu quinze heures : les cendres avaient pénétré jusqu'au milieu de l'œsophage ; les fosses nasales et le pharynx en ' étaient farcis. Il ne s'en est pas glissé un atome dans la trachée • elles s'étaient arrêtées d'une manière nette et bien tranchée tout autour de l'entrée de la glotte. Des essais comparatifs ont été faits avec d'autres substances réduites en poussière, telles que du plâtre et de la farine, qui ont pénétré moins loin, à cause de leur agglutination dans la bouche et l'arrière-bouche. Je dois à l'obligeance d un ancien interne fort distingué des hôpitaux de P^^s en possession et très digne de la confiance du tribunal d Evieux, M. le docteur Bidault, la communication dun fait analogue à celui du docteur Bérenguier.
A ces faits - je n'ai voulu parler que de ceux qui concernent le nouveau-né et se rattachent à 1 m^inticide viennent s'ajouter mes propres observations. Chez un en-
(t) Bérenguier, Mémoire sur Vinfanticife par ^^^^^^^^^^^^^^^ les matières pulvérulentes [Journal de médecine de Toulouse, août ,
faut dont j'ai fait l'autopsie le 16 janvier 1854, tout le corps ■était enduit de cendres ; les narines et les lèvres en étaient obstruées, la bouche remplie. On trouvait la poussière dans toute la longueur de l'œsophage et jusque dans l'estomac, où des parcelles de cendres sont mêlées à des mucosités épaisses. Du côté des voies aériennes, la cendre n'a pas pénétré au delà de l'épiglotte; il n'en existe ni dans le larynx ni dans la trachée, oi^i l'on trouve seulement de l'écume sanguinolente. Les autres organes portent les traces caractéristiques de la mort par suffocation.
Dans un autre cas, où l'enfouissement avait eu lieu dans un tas de fumier, on trouvait des détritus verdâtres bien reconnaissables dans la bouche et dans l'estomac.
Enfin, sur un enfant nouveau-né trouvé au mois d'oclobre 1854, dans un tonneau rempli de remoulage, où la mère avouait l'avoir enfoui vivant^ les narines et la bouche étaient remplies par la poussière qui ne pénétrait pas dans les voies digestives au delà de l'isthme du gosier. La trachée contenait une petite quantité de liquide sanguinolent non spumeux et quelques petits grains de poussièe semblable à celle qui enduisait le corps. Les signes de la mort par sutïocation n'étaient pas moins tranchés que chez les précédents.
Les expériences que j'ai entreprises sur les animaux, en vue de ce point spécial de la question, ont confirmé de la manière la plus complète les faits qui viennent d'être rappelés. Dix lapins et cabiais vivants ont été enfouis dans du son ou dans la terre; six l'ont été de même après avoir été tués par hémorrhagie. Pour le premier groupe, la mort s'est fait attendre en général pendant un temps très long, et l'on peut, en comparant entre eux les différents genres de mort, remarquer que l'enfouissement est de tous les modes de suffocation celui dans lequel la mort survient le plus lentement. En effet, des enfants nouveau-
Tardieu. — Infanticide. 9
nés, enfouis peu de temps après leur naissance, ont pu êire retirés -vivants, l'un au dire du docteur Marcelin, cité par M. Bardinet, l'autre, suivant Maschka (1), après quatre ou cinq heures de séjour dans une fosse sous une couche de terre de 25 à 30 centimètres. J'ai trouvé chez ces animaux, enterrés vivants, la poussière, le sable, les graviers emplissant la bouche et les narines jusqu'à la base de la langue. Dans le plus grand nombre des cas, ces matières n'avaient pénétré ni dans l'œsophage ni dans la trachée. Une fois seulement l'estomac était distendu par une énorme masse de son, sur laquelle ses parois s'étaient moulées. Pour le deuxième groupe, la terre n'avait pas dépassé l'entrée des narines et de la bouche; elle imprégnait fortement les dents. Mais on n'en trouvait ni dans la cavité buccale, ni dans l'arrière-gorge, jamais non plus dans l'œsophage ni dans l'estomac. Dans un cas cependant, j'ai retrouvé quelques parcelles de cendre dans le larynx et dans la trachée d'un lapin enfoui dans une caisse pleine de cendres plusieurs heures après la mort.
Si la pénétration dans l'estomac des matières au milieu desquelles le corps a été enfoui, ne permet pas de douter que l'enfouissement ait eu lieu pendant la vie, en est-il de même de la pénétration de ces matières dans les voies aériennes? Incontestablement non. Mais à cet égard, il importe d'établir une distinction qui a échappé à tous les auteurs et qui explique leurs conti adiclions.
La pénétration des matières solides et pulvérulentes dans les voies aériennes n'a pas la même signification, selon que le corps est resté enfoui peu ou beaucoup de temps. Dans ce dernier cas, plus la matière sera ténue et légère, après plusieurs jours d'enfouissement et d'autant plus que celui-ci aura duré davantage, on peut retrouver
(1) Voyez les mémoires déjà cités {Bull, de VAcad. imp. deméd., t. XXX).
MORT PAR SUFFOCATION. i31
de ces matières jusque dans les ramifications bronchicfues, même lorsque le corps n'a été enfoui qu'après avoir cessé de vivre. La pénétration dans les voies aériennes n'est donc pas par elle-même un signe positif d'enfouissement pendant la vie.
Mais si l'enfouissement n'a duré que très peu de temps, et que l'on trouve dans les voies respiratoires, et jusque dans les dernières bronches, une certaine quantité des matières dans lesquelles l'enfant a été plongé, celles-ci ne peuvent en si peu de temps y avoir été portées que par un effort inspirateur qui n'est conciliable qu'avec la vie.
Les belles expériences du Comité de Londres, que j'ai publiées et commentées (1), sur la mort par privation d'air, par ce que les savants anglais ont si bien nommé l'apnée, mettent ce fait hors de doute. Dans un bain de mercure, de plâtre, de matières gypseuses délayées, on a plongé la tête seulement de divers animaux qui sont morts plus ou moins rapidement, et l'on a vu qu'une certaine quantité de ces matières, des gouttelettes même de mercure avaient pénétré très loin dans les voies respiratoires, contrairement à l'action de la pesanteur, la tête étant en bas, et par conséquent à l'aide de puissants efforts d'inspiration. C'est là, pour moi, une véritable mort par suffocation, tout à fait analogue à l'enfouissement, et qui prouve que durant les premiers temps de l'enfouissement, le nouveauné, et tout être enterré vivant, peut par de fortes inspirations faire pénétrer les matières pulvérulentes au sein desquelles il est enfoui dans les voies aériennes, aussi bien qu'il peut, par la déglutition, les introduire dans l'œsophage et dans l'estomac.
Il faut cependant reconnaître qu'il y a dans l'enfouisse-
(1) Tardieu, Nouvelle étude médico-légale sur la submersion et la suffocation à l'occasion des expériences de la Société médico-chirurgicale de Londres [Artn. d'hyg. publ. et de méd. lég. Paris, 18G3, 2« série, t. XIX).
ment une condition qui manque dans l'expérience que je viens de citer, et dont l'importance ne saurait être niée. Je veux parler de la pression considérable exercée sur le corps, sur le ventre, sur la poitrine en même temps que sur les orifices des voies aériennes par la masse dans laquelle il est enfoui. Il n'est pas impossible que cette circonstance prédomine dans ce procédé complexe de suffocation. Il est certain, dans tous les cas, que la gêne qu'éprouvent les muscles respirateurs sous le poids qui les opprime, doit singulièrement affaiblir la force de l'inspiration si elle ne la paralyse pas complètement ; et que si l'on doit admettre comme possible la pénétration dans les bronches des matières pulvérulentes dans lesquelles le corps a été enfoui vivant, le fait reste exceptionnel en raison de l'abolition des mouvements respiratoires. Tandis qu'au contraire sur le cadavre, par le simple effet de la pesanteur et du mouvement insensible mais continu qui s'opère dans le terrain, même le moins meuble en apparence, la pénétration s'opère lentement et peu à peu à travers les orifices relâchés et béants des conduits aériens; tout comme on voit sous le sol un tuyau inerte s'ensabler avec le temps. Dans de telles conditions, on le comprend, la présence des matières dans les dernières ramifications bronchiques ne prouve nuUement que le corps a été enfoui vivant.
En résumé, dans les cas d'enfouissement, outre les signes caractéristiques communs à tous les modes de suffocation, on peut regarder comme constant que Fenfouissement a eu lieu pendant la vie, si la matière dans laquelle le corps a été enfoui a pénétré jusque dans l'œsophage et dans l'estomac. Dans les cas, au contraire, où l'enfouissement n'a été opéré qu'après la mort, bien que le plus ordinairement la poussière s'arrête à l'entrée de la bouche et des narines, on peut en retrouver la trace dans 1 arrière-
FRACTURE DU CRÂNE. l^*»
Iboiiclie et jusque dans les voies aériennes, mais jamais (.dans le conduit œsophagien et dans l'estomac.
Je signalerai plus tard l'application très importante que H'on peut faire de ces données aux cas extrêmement fréquents dans lesquels les cadavres d'enfants nouveau -nés i préalablement étouffés ont été jetés dans des fosses d'aiîsances. Les mêmes principes doivent être suivis dans U'examen de ces faits, pour déterminer si la mort est le [résultat de la submersion dans la fosse ou de violences antérieures.
Au second rang, dans l'ordre de fréquence, parmi les divers genres d'infanticide, quoique infiniment plus rare ,que la suffocation, se place la mort par fracture du crâne.
Tantôt le corps du nouveau-né, emporté loin du lieu ioù il est né, est jeté, vivant encore, par-dessus le mur Ld'un chantier désert, ou d'un cimetière, ou dans un fossé [profond, et se brise le crâne en tombant. Mais beaucoup {plus souvent la tête de l'enfant est écrasée avec une pierre (OU simplement sous le pied, d'un coup de soulier ou de îsabot. 11 faut s'attendre à rencontrer dans les faits d'infantticide les plus odieuses brutalités; dans les campagnes esurtout, oii l'enfant qui vient de naître compte si peu dans lia main grossière du meurtrier, car à ce genre d'infanti- (cide on reconnaît presque toujours un complice, un homme iqui aide la mère à se débarrasser de son enfant, ou un ipère qui veut cacher le déshonneur de sa fille. J'en ai vu de nombreux exemples, mais jamais de plus horrible que (celui d'un aïeul, qui avait pris le pauvre petit être par les jpieds et lui avait broyé le crâne et fait jaillir la cervelle l en frappant à toute volée la tête contre la muraille. La (fracture du crâne chez les nouveau-nés qui périssent victtimes d'un infanticide peut encore être produite par le
passage forcé de la tête à travers un orifice trop étroit ou un conduit trop resserré, comme il arrive pour les enfants jetés clans les latrines.
Les fractures du crâne opérées dans les conditions qui viennent d être rapportées sont faciles à constater et constitueraient, par elles-mêmes, un fait très simple, si la possibilité de rencontrer chez le nouveau-né des fractures d'origine dilTérente ne venait compliquer le rôle du médecin expert et susciter des questions qui ne sont pas toujours exemptes de difficultés.
Les caractères des fractures du crâne produites par des violences exercées sur le nouveau-né vivant sont en général très tranchés. Leur siège, leur étendue toujours considérable, leur forme, varient en raison de la manière dont elles ont été faites. Très rarement il y a eu des coups portés directement avec un instrument contondant, comme on le voit pour les fractures du crâne de Tadulte. Le corps tout entier a été projeté d'un lieu élevé et le crâne s'est brisé dans la chute; dans ce cas, la fracture occupe des. points indéterminés suivant les parties de la tête qui onti porté. Elle s'étend à plusieurs des os du crâne en partant de cet endroit sur lequel le corps est tombé, et sa forme irrégulière est en rapport avec la direction qu'a suivie le brisement des os; elle est généralement linéaire et les fragments chevauchent les uns sur les autres.
A ces fractures produites par la chute du nouveau-né, il n'est pas sans intérêt de comparer le cas singulier, et à coup sûr exceptionnel, qu'a rapporté M. Blot (1), d'une femme qui, au milieu du travail de l'enfantement commencé depuis six ou sept heures, s'était précipitée par la fenêtre, et qu'on relevait avec une fracture de la cuisse et i du bassin. Les membranes s'étaient rompues dans la chute,
(1) H. Blot, Bull, de la Soc. anatom., XXIIP année, 1848, p. 198.
et l'enfant, dont la tête était presque à l'entrée du ^agin, ne tarda pas à être expulsé. Il était mort et présentait une double fracture transversale des deux pariétaux se bifurquant du côté gauche et un épanchement de sang sous le péricrâne décollé. L'enfant n'avait pas respiré.
Lorsque la tête a été écrasée, ce qui arrive le plus ordinairement, la violence s'est exercée à la fois en deux points correspondants, l'un qui répond au plan sur lequel le corps reposait, l'autre à la partie sur laquelle l'instrument vulnérant, la pierre, le talon du pied ou tout autre a agi. Dans ce cas on constate une double fracture se répondant exactement de chaque côté du crâne avec aplatissement de la tête dans le sens de la pression et enfoncement des os brisés. Les fragments en sont très nombreux ; on en compte parfois plus de vingt. S'il y a eu projection violente de la tête contre un mur, le reste du corps n'étant pas abandonné à lui-même comme dans le cas que j'ai cité, la fracture occupe un seul côté, mais elle forrne uae perte de substance énorme avec broiement des os. Lorsque le crâne a été fracturé par le passage forcé de la tête à travers un orifice trop étroit, comme celui d'une lunette ou d'un tuyau de latrines, la boîte osseuse a éclaté dans sa partie la plus saillante, ordinairement vers les bosses pariétales ou aux extrémités de l'axe fronto-occipital, et la fracture est linéaire, sans enfoncement, sans déplacement ou avec un léger chevauchement des fragments. Je ne trace ici, bien entendu, que des caractères généraux qui présentent, suivant les circonstances de chaque cas particulier, de nombreuses variétés.
Dans tous les cas, les fractures du crâne, suite de violences chez les nouveau-nés, sont généralement remarquables non seulement par leur éten due, mais par les désordres qui les accompagnent. La tête est déformée, plus ou moins allongée dans un sens ou dans l'autre. Les téguments,
malgré leur ténuité, ne présentent souvent aucune lésion à l'extérieur, même quand le corps est tombé d'une hauteur de plusieurs mètres; ils portent, au contraire, l'empreinte de l'instrument contondant avec lequel la tête a été écrasée ou du sol sur lequel elle reposait. Mais on sent que la boîte crânienne offre une mollesse fluctuante et une mobilité inusitées. Elle forme comme une poche, et la transparence du cuir chevelu permet d'y reconnaître la couleur rouge foncé du sang épanché. Celui-ci est déposé en caillots plus ou moins épais au niveau de la fracture. Et lorsque celle-ci comprend plusieurs fragments et résulte de violences considérables, la dure-mère est déchirée et la substance cérébrale mélangée au sang s'échappe au dehors. Les os du crâne n'offrent plus seulement le chevauchement naturel que permet la conformation de la tête du nouveau-né, les fragments plus ou moins enfoncés, ou revenus les uns sur les autres, donnent lieu à une crépitation manifeste. Et si après avoir détaché ces fragments on les examine par transparence, on constate au niveau de la solution de continuité de l'os un liséré rouge formé par l'infiltration du sang au niveau de la fracture.
La coagulation du sang épanché et l'abondance de l'épanchement, ainsi que cette infiltration sanguine des bords de l'os fracturé, sont des signes certains que les fractures ont eu lieu pendant la vie. J'ai mis ce fait hors de doute dans le chapitre précédent, et il n'y a plus à le discuter, J'ajoute seulement que si la fracture avait eu lieu sur le nouveau-né déjà mort, les fragments ne présenteraient pas cette injection caractéristique qui persiste tant que l'os subsiste et que l'on retrouve sous forme d'un liséré brun foncé, même après un très long temps. Les os brisés sur le cadavre restent blafards et de couleur uniforme, et ne sont i non plus jamais recouverts d'une couche de sang épanché I et coagulé. . . I
FRACTURE DU CRANE. 13î
Mais il ne suffît pas d'avoir donné les caractères des l'fractures du crâne produites par des violences infanticides, iil faut de toute nécessité les différencier de celles qui ont lune autre origine et aller au-devant des questions qui peuvvent naître de la confusion intéressée que la défense ne imanque pas de faire entre les unes et les autres. La fraciture est-elle le résultat de la chute du corps de l'enfant au imoment de la naissance? s'est-elle produite dans le travail tide l'accouchement? C'est là ce qu'il faut examiner.
La fracture du crâne est-elle le résultat de la chute du mouveau-né sur le sol au moment de la naissance ? — Pour aadmettre que le nouveau-né brusquement expulsé du sein dde sa mère puisse se briser le crâne en tombant sur le sol,, iil faut supposer d'ahord que la femme ait accouché debout. [Elle ne manque pas de le déclarer ; mais il est fort rare (]qu'on en ait la preuve. Le fait toutefois n'est pas imposïsible ; et bien que l'expérience unanime des accoucheurs aaussi bien que le bon sens montrent que les femmes en iproie aux douleurs de l'enfantement s'accroupissent ou se ccouchent et prennent instinctivement une position qui [protège l'enfant contre une chute, il est constant que dans ^quelques circonstances exceptionnelles on a vu des femmes aaccoucher tout à fait debout. Mais dans ces cas mêmes il ffaut se rendre compte de la manière dont s'opère la chute. IL'enfant au moment où il sort des parties de la mère reste een général attaché encore et suspendu par le cordon, à imoins que dans cette délivrance que l'on suppose subite, lie placenta n'ait été expulsé en même temps que le fœtus, lou que la longueur du cordon ne soit assez considérable ppour dépasser la distance qui sépare du sol les parties de la ifemme, et pour qu'en se déroulant il ait permis à l'enfant ide toucher le sol, ou enfin que le cordon ne se soit rrompu.
L'expulsion simullance du placenta et du corps de Tenfantest fort rare etd'ailleurs facile à constater. Si elle n'a pas eu lieu et qu'il faille admettre la chute de l'enfant sans rupture du cordon, il est bon de rappeler quelles sont en général les dimensions de celui-ci, et de considérer qu'il a rarement plus de 50 centimètres, c'est-à-dire une hauteur beaucoup moindre que celle des membres inférieurs chez une femme de taille moyenne. Mais si le cordon est rompu, doit-on y voir une preuve qu'il a cédé sous le poids du corps de l'enfant ou sous l'effort d'une expulsion brusque qui aurait ainsi aggravé la chute? Avant tout, il faut s'assurer par l'examen attentif de l'extrémité du cordon, au niveau de la solution de continuité, s'il y a eu réellement rupture ou au contraire section nelte^ et je n'ai pas besoin de revenir sur les caractères qu'il présente dans l'un et l'autre cas. Mais alors même que la rupture est avérée, si le cordon est sain, c'est-à-dire s'il n'est ni ramolli par l'excès de la matière gélatineuse ni trop aminci, il est impossible d'admettre que le poids du corps du nouveau-né ait suffi pour le rompre. Négrier a mesuré la résistance du cordon à l'aide de poids attachés à l'extrémité et successivement augmentés jusqu'à ce que le cordon se rompe, et il a vu que celte force de résistance équivalait en moyenne à un poids de 5"'', 250 et était par conséquent de beaucoup supérieure au poids du corps de l'enfant nouveau-né à terme, qui est, comme on le sait, de 3 kilos à 3''", 500. Casper regarde ces expériences comme sans valeur^ et je m'étonne d'avoir à réfuter les propositions plus qu'étranges qu'il émet à ce sujet. Il reproche à Négrier de n'avoir « pas tenu compte de l'augmentation de poids qu'acquiert le corps de l'enfant par la chute ». Singulière loi physique qu'il ne faut évidemment pas prendre à la lettre, mais qui révèle dans tous les cas une fâcheuse confusion entre le poids absolu de l'enfant comparé à la force
(de résistance normale du cordon, seul point qu'aient en 'Vue les expériences de Négrier, et l'effort brusque exercé :sur le cordon par l'expulsion subite du corps, explication s sur laquelle je reviendrai. La seconde objection de Casper m'est pas plus fondée que la première et atteste une bien grande facilité d'hypothèse chez le savant professeur de Berlin, qui ne craint pas d'avancer, on ne sait par quelle ; supposition gratuite et comme chose évidente, qu'il «faut « une force bien moins grande pour casser le cordon pen- « dant la vie de l'enfant, car la résistance des tissus est « différente avant et après la mort ». En fait, il n'y a pas lieu de s'arrêter à de pareilles objections, et l'on doit regarder comme démontré que dans les conditions normales le poids du corps du nouveau-né à terme ne suffit pas pour rompre le cordon.
Quant à l'effet de l'expulsion subite et du brusque déroulement du cordon, est-il très différent? Il ne faut pas croire que même dans la condition d'un accouchement très rapide, la femme étant debout, le corps de l'enfant, a insi que je l'ai entendu dire avec assurance dans une plaidoirie, soit lancé comme la « balle hors du pistolet », et que la contraction de l'utérus soit assez forte pour produire, indépendamment du poids du corps de l'enfant, l'extension subite, et par suite la rupture du cordon.
D'ailleurs quelles sont en réalité les conséquences de la chute de l'enfant sur le sol? Tout le monde est d'accord pour repousser comme illusoires les expériences de Chaussier et de Lecieux (1), dans lesquelles on laissait tomber la tête la première, d'une hauteur de 40 à 50 centimètres et 1 mètre, sur un sol carrelé, des enfants mort-nés. Sur 30 expériences, il se produisit 24 fois des fractures plus ou moins étendues des os pariétaux, et parfois en même temps
(1) Lecieux, Considérations sur l'infanticide. Paris, 1819, p. 64.
de l'os frontal. Mais ces expcrimentalions ne reproduisent nullement les conditions dans lesquelles peut s'opérer la chute de l'enfant dans un accouchement où la femme serait restée debout. Je reproduis une très juste appréciation qu'en a faite le savant accoucheur Hohl, cité par Gasper (1). « Dans ces expériences, on n'a pas tenu compte de l'influence du passage du tronc par le vagin, et celui du placenta qui diminue la gravité de la chute ; puis il faut ajouter qu'une fois que la tête de l'enfant est sortie du vagin, il reste très peu du corps dans la matrice, et qu'alors la force d'expulsion de ce dernier organe est presque nulle; d'un autre côté, les efforts de Taccouchée ne favorisent que l'expulsion du tronc ; or quand la tête est passée, la femme est ordinairement dans un tel état d'épuisement, qu'il faut l'exciter à faire des efforts quand on veut hâter l'expulsion du tronc. Pour que l'enfant tombe, il faut que l'accouchement se fasse la femme étant debout, ou accroupie : dans ce second cas, la dislance des parties génitales au sol est trop peu considérable pour qu'il puisse se produire des fractures; quant à la position debout, je ne la crois pas possible, car une femm.e a toujours le temps de s'étendre h terre au dernier moment de la délivrance. »
Je recueille cette opinion d'un accoucheur expérimenté, et je ne crois pas, quoi qu'en dise Casper, que la pratique obstétricale diffère beaucoup sur ce point de ce que Voa observe dans l'exercice de la médecine légale. Je vois en effet que dans les deux seuls cas (2) cités par le professeur de Berlin, où l'accouchement, les femmes étant debout, ait eu lieu devant témoin, l'un des enfants n'a pas présenté de lésions aux os, mais seulement une contusion au sommet de la tête, et l'autre présentait une simple fissure, mais avec un défaut d'ossification des os du crâne. Je transcris tex-
(1) Casper, loc. cit., p. 562.
(2) Casper, ibid., observ. 377 et 378.
' luellement le procès-verbal d'autopsie : « Le pariétal droit présentait une place presque transparente ayant la di- ! mension d'une pièce de deux francs, au milieu de laquelle : se trouvait une fissure dentelée, ecchymosée, et ayant la lar- ; geur de 2 millimètres.» Ollivier (d'Angers) a rapporté (1) un icas tout semblable où chez un enfant né d'une femme qui avait accouché debout, on rencontrait à la fois une fraciture produite par la chute et un défaut d'ossification des (osdu crâne. « 11 n'existait aucune tumeur sanguine à la I tête de l'enfant ; la dissection des téguments du crâne inous fit constater d'abord, dans la région pariétale droite, 1 une ecchymose de 4 centimètres de longueur sur 15 mililimètres de largeur, formée par du sang noirâtre, et dans lia région pariétale gauche, une autre ecchymose de 7 centi- ! mètres de longueur sur 5 et demi de largeur, avec un [peu d'infiltration de sérosité. L'os pariélal droit était i intact, régulièrement ossifié, et d'une épaisseur normale; U'os pariétal gauche, au contraire, offrait un vice d'osîsifîcation particulier et était divisé en quatre fragments.. ILes bords de ces portions d'os étaient ondulés dans la I presque totalité de leur étendue, excepté en avant et en ihaut, où les fibres de l'os étaient évidemment brisées dans une longueur de 2 centimètres et demi. Les autres I bords de chaque fragment étaient minces, fragiles, icomme frangés, tout à fait semblables à ceux des por- I tiens d'os plats dont l'ossification n'est pas achevée. Dans I l'intervalle que les bords amincis et sinueux laissaient entre eux, on remarquait de petites lamelles osseuses, dentelées sur les bords, qui constituaient autant de points d'ossification isolés correspondant aux parties du pairiétal qui présentent, dans l'état normal, le plus d'éipaisseur et de solidité ; il y avait une infiltration de sang
(1) Ollivier (d'Angers), inn. d'hyg.publ. et de méd. légale, 1844, t. XXXII, ,:p. lao.
SUT la dure-mère et sous le périoste, dans le trajet de la fracture qui avait interrompu la continuité des fibres osseuses. »
Enfin il est impossible, tout en reconnaissant ce qu'une pareille enquête peut avoir de défectueux, de ne pas accorder une certaine importance aux résultats complètement négatifs qu'a recueillis Klein, de ses interrogations dans cent quatre-vingt-trois cas d'accouchement que Ton disait avoir eu lieu debout, et dans lesquels on n'avait constaté ni mort, ni fractures, ni fissures du crâne, à peine quelques ecchymoses. Ces données, sans avoir un caractère suffisamment scientifique, acquièrent cependant une valeur réelle par leur concordance avec les observations de la plupart des accoucheurs les plus expérimentés, et j'ajoute avec les renseignements que fournit elle-même la pratique de la médecine légale.
Il est donc permis de conclure de ces différents faits que, à moins de circonstances particulières, à coup sûr très exceptionnelles, et que l'expert sera d'ailleurs toujours en mesure de reconnaître, la chute du nouveau-né sur le sol n'aura pas lieu même dans l'accouchement debout; que si elle a lieu, elle sera amortie, soit par la résistance du cordon, soit par le contact des parties de la mère; et que par ces raisons jointes à l'élasticité de la boîte osseuse chez le nouveau-né, cette chute ne produira généralement pas de fracture du crâne, ni même de contusions graves.
C'est là certainement la loi, mais il est impossible de ne pas admettre qu'elle puisse souffrir, si rares qu'elles soient, quelques exceptions. Et pour les bien apprécier, il convient, après avoir groupé toutes les circonstances du fait, lieu de l'accouchement, nature du sol, taille et conformation du bassin de la femme, position indiquée, état du cadavre, et avoir autant que possible établi l'authenticité ou tout au moins la vraisemblance de la chute, il convient de reche:-
icher quels signes physiques doit présenter ce genre >de fractures. Elles occuperont naturellement un point élevé du sommet delà tête^ seront directes et simples, ilinéaires, peu étendues, réduites souvent à de simples fis- • sures, sans lésions des parties molles, et s'accompagnant ■ seulement d'une ecchymose et d'un épanchement de sang t coagulé au point où la tête aura heurté le sol. Quelquefois lia nature de celui-ci sera indiquée par une empreinte ou [par quelques souillures particulières laissées sur le cuir i chevelu de l'enfant.
Enfin elles n'eutraînent pas nécessairement la mort. Je Itrouve dans une thèse qui date de quelques années (1), un icas de fracture du crâne chez un nouveau-né qui pendant I que la mère se rendait à l'hôpital afin d'y accoucher pour lia troisième fois, avait été expulsé brusquement et était I tombé sur le sol^ le cordon s'élant rompu à son insertion ; au placenta. L'enfant vécut treize jours sans avoir présenté ; aucun accident du côté du cerveau et fut emporté par une \ bronchite capillaire.
Rien dans tout ceci ne rappellera, même au plus faible I degré, les désordres profonds qui caractérisent les fractures I du crâne résultant chez le nouveau-né de violences infanticides.
La fracture du crâne s'est-elle produite 'pendant le travail ou par le fait de l'accouchement? — Des fractures du
. crâne peuvent encore se produire chez le nouveau-né pendant l'accouchement, les unes à la suite des manœuvres
' obstétricales, les autres comme complication d'un accouchement spontané. Les premières, qui attestent Tintervention d'un homme de l'art, ne laissent guère place à une accusaliond'infanticide; les autres, quoique rares, et le plus
(I) A. Jayet, T)es fractures des os du crâne chez les enfants nouveau-nés. Tliose de Paris, 1858, n" 295.
ordinairement sans gravité apparente, doivent être distinguées des fractures résultant de violences criminelles. Chaussierles avait signalées, mais elles ont surtout été bien étudiées par M. Danyau (1) qui en a publié plusieurs exemples, devenus l'objet de discussions intéressantes au sein de la Société de chirurgie (2). Le musée clinique de M. le professeur Depaul et les collections particulières de M. le docteur II. Blot en possèdent également, et je dois à leur parfaite obligeance d'avoir pu en faire dessiner de curieux spécimens qui viendront puissamment en aide à ma description et sur lesquels j'appelle l'attention de mes lecteurs (voir la Planche 111). M. Danyau a bien voulu rédiger pour moi sur ce sujet une note que je m'empresse de transcrire sans y rien changer:
c( En raison de l'excessive rareté des exostoses du bassin, on peut admettre que dans l'immense majorité des cas, les fractures spontanées du crâne sont produites par la saillie de l'angle sacro-vertébral d'un bassin rétrécià un degré médiocre. Dans ce cas, la tête, avant de franchir le détroit supérieur, et au moment même où elle le franchit, se trouve dans une position telle qu'on peut presque assurer que s'il y a enfoncement simple ou fracture avec ou sans enfoncement, c'est vers la partie antérieure du pariétal droit ou gauche, suivant la position, ou dans la partie voisine du frontal correspondant, ou sur le pariétal et le frontal tout à la fois, que siégera la lésion osseuse. 11 ne faut pourtant pas oublier qu'une fracture indirecte est possible; mais la contusion des téguments crâniens et l'ecchymose, très circonscrites dans les points que je viens d'indiquer, quand la fracture peut être rapportée à la seule pression contre l'angle sacro- vertébral, seront des indices précieux. Enfin
(1) A. Danyau, Des fractures des os du crâne du fœtus, qui sont quelquefois le résultat d'accouchements spontanés (Journal de chtrurg., t. I,
^^(2)' BuUetin de la Société de chirurgie de Paris, 1857. p. 2G3 et 278.
FRACTURE DU CRANE. 14b
l'examen de la forme du crâne qui permettra de reconnaître la présence ou l'absence d'une viciation du bassin générateur, faits à constater, sera d'un très utile secours, et ne devra être négligé dans aucun cas.
« Les fractures produites par le forceps ont le plus souvent lieu sur les points mêmes où l'instrument est appliqué. La trace très reconnaissable des branches, quand l'examen a lieu peu de temps après sa naissance, indiquera facilement la cailse de la fracture. Le siège sera nécessairement variable suivant l'application. C'est surtout quand elle aura été irrégulière (et elle l'est toujours plus ou moins quand le vagin est rétréci et aussi dans quelques autres cas), qu'une fracture pourra être produite, et il n'y a pas de point du crâne où elle ne puisse avoir lieu. Par cette cause cependant, on la rencontrera plutôt, soit à la partie antérieure des frontaux, soit au milieu ou sur l'un des côtés de roccipital. Il ne faut pas oublier non plus ici les fractures indirectes, qui ne seraient pas précisément en rapport avec la trace laissée sur les téguments du crâne par les branches de l'instrument ; et surtout il est bien important de remarquer, au point de vue de la responsabilité médicale^ que, dans le cas même où le forceps, appliqué aussi irrégulièrement qu'il peut l'être au détroit supérieur, n'aurait pas produit de solution de continuité des os par compression directe, un enfoncement ou une fracture dans les points mêmes que nous avons indiqués plus haut, pouvant avoir été déterminés par la pression que la tête a éprouvée contre l'angle sacro-vertébral, en franchissant le détroit supérieur.
Si nous faisons à la médecine légale l'application de ces données de l'expérience obstétricale la plus haute, nous reconnaîtrons que les fractures résultant, soit de manœuvres, soit des difficultés d'un accouchement spontané, supposent toujours un accouchement difficile et même parfois très la-
Tardieu. — Infanticide. 10
borieux, soit par suite du rétrécissement du bassin, soit par le volume excessif des enfants. Elles peuvent être favorisées par celte conformation particulière des os du crâne dont j'ai parlé plus haut, raréfaction du tissu osseux, défauts d'ossification qui rendent les os beaucoup plus fragiles. J'ai fait figurer cette disposition [PL lll, fig. 3 et 4), et l'on voit dans ces cas les os de la voûte du crâne, les pariétaux, l'occipital, le frontal, semblables à une sorte de mousseline, présenter à l'œil une transparence presque coinplète. Sauf quelques points opaques formés par de rares plaques osseuses, les caractères particuliers de ces fractures, sans être absolus, sont cependant très significatifs. Lorsqu'elles sont le fait de la compression de la tête contre les saillies osseuses du bassin, elles consistent souvent en simples fissures avec enfoncement médiocre rayonnant d'un point central, ordinairement le pariétal, sur les os voisins, le frontal ou le temporal. A peine si elles déterminent l'extravasation du sang ou des ecchymoses très limitées. Mais ce qui est plus important au point de vue de la recherche de l'infanticide, c'est qu'elles ne déterminent le plus souvent aucun trouble, pas d'accidents cérébraux, qu'elles ne sont presque jamais mortelles et guérissent spontanément. Si donc par une coïncidence qu'il faut supposer possible, on rencontrait de semblables fractures sur des nouveau-nés manifestement nés vivants, il y aurait à rechercher une autre cause de mort qui pût mieux rendre compte de l'infanticide. On ne pourra, dans tous les cas, les confondre avec les fractures du crâne produites par des violences criminelles que l'étendue des désordres, la multiplicité des fragments, l'enfoncement considérable ou le chevauchement des os, l'épanchemeut énorme de sang coagulé, caractérisent et distinguent suffisamment. Enfin remarquons que si des manœuvres obstétricales pratiquées avec le forceps ou le céphalotribe peuvent, dans certains cas, produire des dé-
ssordres aussi profonds et analogues en apparence, il reste i toujours ce signe essentiel, celle difFérence capitale qui rend Itoute erreur impossible, c'est qu'on les constate sur un lenfant qui n'a pas respiré, tandis que dans le cas d'infan- Itide, la respiration et la vie extra-utérine bien constatées attestent que le crâne a été brisé, non pendant le travail, tet par le fait de l'accouchement, mais après la naissance let par des violences criminelles.
H. Bavard a rapporté un cas d'infanticide flagrant, avec Ibroiement des os du crâne en seize fragments, épancheîment de sang sur toute la surface du cerveau, et en outre ]plus de trente excoriations et ecchymoses sur les diverses ^parties du corps (1), et dans ce cas, malgré l'étendue et lie caractère si tranché de ces lésions multiples, on n'avait ipas craint d'alléguer pour la défense de la femme qu'elle aavait pu écraser la tête de son enfant par le rapprochement wiolent des cuisses au moment oii elle accouchait. Il n'est Ipas de moyen que l'on ne tente pour une justification imposssible, et, ce qui est triste à dire, il n'en est pas de si mauwais qui ne puisse réussir. Ici l'habile expert n'a pas eu de [peine à démontrer que l'allégation était de tous points inadmissible, que la femme au moment oh. la tête sort de lia vulve, loin d'être portée à serrer les cuisses, les écarte nu contraire, par un mouvement naturel et instinctif; que .'d'ailleurs la tète de l'enfant est trop souple d'une part, et lia nasse charnue des cuisses pas assez dure de l'autre, pour (|qu'on puisse comprendre le broiement du crâne par le simple rrapprochement des cuisses de la femme, même en supposant une contraction musculaire dépassant toute mesure ; înfîn il est certain que cette cause, fût-elle admise, ne renilrait pas compte de la multiplicité des fragments et des lé-
(1) H. Bayard, Considératio7is médico-léc/al^s sur plusieurs cas d'infanticide et sur la fréquence de ce crime [Ann. d'Injg. publ. et de méd léa t'' série, t. XXIV, p. 331). '
sions nombreuses constatées sur le corps de l'enfant.
En résumé, aucune des circonstances de l'accouchement, même laborieux, ne peut amener l'apparence de violences aussi considérables que celles que l'on rencontre dans l'infanticide commis par fracture des os du crâne. Soit qu'elles proviennent de manœuvres obstétricales excluant toute idée de crime par l'intervention de l'homme de l'art ; soit qu'elles résultent de la pression de la tête contre une saillie osseuse du bassin, ce qu'indiquent leur siège constant et leur peu de gravité ; soit enfin qu'elles soient le fait du défaut d'ossification de la boîte crânienne, elles ne peuvent en aucun cas troubler ni embarrasser l'expert, qui se prononcera nettement pour l'infanticide lorsqu'il trouvera la tête broyée et portant la trace de désordres étendus, que la violence et le crime peuvent seuls expliquer.
En terminant, je signalerai un fait que je cite, parmi les rapports qui se trouvent réunis dans le dernier chapitre, et qui présente un exemple très curieux d'écrasement de la tête chez un enfant né vivant, et ayant vécu sans avoir respiré. J'ai eu à donner mon avis sur les conclusions de M. le docteur P. Tercinier, de Cognac, dont j'ai adopté et appuyé fortement l'opinion.
La strangulation, si l'on n'y rattachait pas les cas où le nouveau-né est à la fois étranglé et étouffé, constituerait un procédé d'infanticide relativement assez rare. Mais il est assez fréquent de trouver chez les enfants qui ont subi la suffocation par occlusion directe des voies aériennes des traces de pression, exercée autour du cou avec les mains. Dans un certain nombre de cas cependant, la strangulation est simple, et alors elle est généralement opérée à l'aide d'un lien, car il est assez difficile de saisir avec les doigts le larynx du nouveau-né qui n'est pas plus gros qu'un tuyau
tde plume, et quand le meurtrier se sert de ses mains, il ; étouffe l'enfant plus sûrement qu'il ne l'étrangle : d'où l'existence sur le cadavre de lésions mixtes, appartenant à la fois à la suffocation et à la strangulation.
Celle-ci a quelquefois lieu directement par l'application id'unlien. La nature de celui qui est usité dans l'infanticide i€st nécessairement variable. Il est souvent emprunté aux •vêtements de la femme, c'est un cordon de tablier, de jupon, (de bonnet, un fichu, un ruban, que même dans son lit, la imère qui veut tuer son enfant peut avoir sous la main. : D'autres fois ce sont des brins de fil, de laine ou de coton, ou simplement une corde. Dernièrement j'ai eu à examiner un enfant nouveau-né qui avait été étranglé avec un bas. Il est un lien d'une espèce toute particulière sur lequel j'appellerai spécialement l'attention^ je veux parler du cordon ombilical qui a pu lui-même être employé dans la ; strangulation infanticide.
Quel que soit le procédé à l'aide duquel celle-ci ait été opérée, les signes locaux extérieurs sont ordinairement très apparents et très tranchés.
Quand il s'agit d'une pression exercée avec la main, on voit de chaque côté du cou et vers le milieu des régions cervicale et sous-maxillaire des excoriations plus ou moins nombreuses, reproduisant très exactement la forme des ongles, dont les tissus délicats du nouveau-né gardent aisément l'empreinte. Le cou est parfois sillonné de longues écorchures linéaires, comme si l'ongle avait glissé sur l'enduit sébacé qui revêt les téguments du nouveau-né ; ces excoriations sont entremêlées d'ecchymoses peu visibles sur la peau, mais qui s'étendent très profondément dans les parties sous-jacentes. On trouve souvent du sang infiltré par place, et qui a fusé pour ainsi dire entre les faisceaux musculaires. Le larynx en est quelquefois entouré. Il est une particularité de la strangulation infanticide qu'il
IbO DES DIFFÉRENTS GENRES D'INFANTICIDE.
est bon de noter, c'est que les violences ne restent pas toujours exclusivement bornées au cou ; il n'est pas rare de rencontrer des ecchymoses qui s'étendent jusque sur les joues, les oreilles et les régions temporale et occipitale, et jusque sur la colonne vertébrale.
Si la constriction du cou a été opérée par un lien, on retrouve un sillon blanchâtre à bords violacés, dont la profondeur varie suivant la nature du lien, et qui n'offre rien de particulier chez le nouveau-né; rien de fixe surtout, pas plus que chez l'adulte, quant à l'aspect, à la coloration et à la consistance, quant à la présence même, car il convient de le rappeler, les lésions extérieures peuvent manquer ou être réduites à des traces à peine marquées, surtout dans des cas où la constriction du cou aura été exercée sur une grande étendue de la région cervicale, soit par un lien très large, souple et uni, soit par la pression de la main tout entière. Je renvoie, pour plus de détails, à l'étude que j'ai publiée sur la mort par strangulation (1). Chez le nouveau-né l'application d'un lien étroit et fortement serré détermine presque constamment, non au fond même du sillon et sur la peau, mais dans les parties profondes, des ecchymoses et des infiltrations de sang. L'enfant nouveau-né, lorsqu'il est fort et gras» présente très habituellement au-devant du cou des plis profonds durcis par le froid de la mort, parfois d'un rouge vif sur les parties saillantes, très blancs au contraire dans le fond des plis et qui, pour un œil inattentif ou non averti, pourraient simuler le sillon formé par l'application d'un lien. La moindre habitude, l'examen le plus simple, suffisent pour éviter l'erreur. L'on ne peut, d'après les seuls caractères du sillon, déterminer avec certitude si le lien a été appliqué seulement après que l'enfant avait cesse de
(1) A. Tardieu, Étude médico-légale sur la pendaison, la strangulation et la suffocation. Paris, 1879.
INFANTICIDE PAR STRANGULATION. loi
vivre, et que ceux que les auteurs ont indiqués comme propres à la strangulation après la mort, sillon complètement blanc, mou et non ecchymose, sont, surtout chez le nouveau-né, absolument sans valeur. On ne peut se prononcer qu'en rapprochant les lésions locales et extérieures de l'état des organes internes.
Cet état est chez le nouveau-né en tout semblable^ à ■ celui que j'ai décrit chez les adultes étranglés. On peut dire : néanmoins que les signes fournis par les organes respiratoires sont peut-être encore plus prononcés. Ainsi dans le 1 larynx, dans la trachée et dans les bronches du nouveau-né,
• on trouve généralement une grande quantité d'écume saniguinolente, rosée, qui s'écoule dès que l'on incise les pouimons. Plus souvent que chez l'adulte, on trouve sous la 1 membrane muqueuse laryngo-trachéale ou à sa surface, des i infiltrations et des exsudations de sang coagulé.
Les poumons qui ont été pénétrés complètement par 1 l'air, car il ne s'agit que d'enfants qui ont respiré et qui surinargent dans la docimasie hydrostatique, sont volumineux, (Ordinairement peu engoués, et d'une teinte générale rosée, îavec de fortes marbrures, parsemées à leur surface de ssuffusions sanguines, irrégulières, plus ou moins étendues,
• et s'étendant profondément dans l'épaisseur de l'organe, isoit sous forme de congestion partielle, soit sous forme de •véritables noyaux apoplectiques. Parfois on trouve quelques [petites ecchymoses ponctuées. La plèvre est en outre sou- ! levée par place par de petites plaques d'un blanc argenté, 1 ressemblant à une pellicule pseudo-membraneuse, et qui me sont autre chose que ces groupes de vésicules pulmoinaires rompues, et de l'air infiltré sous la séreuse et réuni len bulles très fines. Ce caractère de la strangulation n'est jamais plus tranché que sur les poumons du nouveau-né.
Les autres signes sont moins essentiels et moins consttants. La face est souvent violacée; le. cœur qui ne présente
pas de taches sous-péricardiques ne contient que du sang fluide. Sous le cuir chevelu, il existe parfois des épanchements circonscrits de sang coagulé. On rencontre même quelquefois une légère couche de sang étendue à la surface du cerveau, bien entendu sans lésions des os. Enfui ce qui est plus particulier et semble propre à l'infanticide, j'ai trouvé dans l'estomac de nouveau-nés, morts étranglés, des mucosités teintes de sang. On a cité, fort exceptionnellement sans doute, chez le nouveau-né étranglé, la luxation possible des vertèbres cervicales (1).
L'infanticide par strangulation peut donner lieu à certaines questions spéciales soulevées le plus souvent, soit par les déclarations intéressées de l'accusée, soit par son défenseur et qu'il importe par cette raison même d'examiner et de discuter avec un grand soin. On voit en effet reparaître, à l'occasion de la mort par strangulation, cette préoccupation constante de la défense qui se reproduit sous toutes les formes dans tous les genres d'infanticide, et qui prétend expliquer par des mouvements involontaires ou par des accidents naturels de l'accouchement, les traces de violences dont le cadavre du nouveau-né porte la trace. 11 ne sera pas difficile pour un expert instruit de trouver le plus souvent, dans le fait lui-même, le moyen de repousser cette prétention.
La strangulation peut-elle avoir été opérée involontairement par les efforts qu'a faits la femme pour se débarrasser elle-même? — Onsuppos equ'une femme accouchant seule et sans secours, ce qui est en efifet le cas de la plupart des infanticides, voulant hâter sa délivrance, saisit l'enfant par le cou, et le tire si bien qu'elle l'étrangle. C'est là une hypothèse toute gratuite et qui ne repose absolument sur aucun fait; il n'en existe certainement pas un
(1) J. Slingenberg, Dissertatio medico-foreiisis de mfmiticidio. Grôningen, 1834, p. 90.
sseul exemple, et les raisons en sont faciles à comprendre.
En effet, il est d'abord extrêmement difficile sinon imipossible à la femme dont le ventre est développé par une ogrossesse h terme, d'atteindre les parties sexuelles et d'aller cchercher presque au fond de la vulve, non pas seulermentla tête, mais le cou de Tenfant. Et si la tête est com- (plètement sortie et que le cou puisse être atteint, il n'est mullement nécessaire de le serrer beaucoup, ni même de n'entourer complètement avec la main pour amener le rresle du corps de l'enfant au dehors; c'est sur la tête et ïsous le menton que les tractions seront le plus naturelleiment et le plus facilement exercées.
Mais de plus la forme et la direction des excoriations (que la pression de la main laissera sur le cou de l'enfant (fourniront la meilleure réfutation de l'hypothèse que je (constate en ce moment. En effet, que l'on se représente la {situation dans laquelle devrait se trouver un enfant nou- ^ veau-né au passage, au moment oh la femme se serait (efforcée de l'attirer au dehors, la tête se trouvant en bas : lies ongles enfoncés au cou pour opérer la délivrance dans I cette position renversée devraient avoir, quand l'enfant isera redressé, la convexité tournée en bas. Or, dans un cas I extrêmement curieux que j'ai observé avec H. Bayard, et que je citerai plus loin dans tous ses détails, c'est précisément le contraire qui avait lieu ; la marque des ongles, parfaitement distincte, offrait leur convexité tournée en haut et indiquait, de la façon la plus évidente, que le cou avait été saisi de haut en bas, et non de bas en haut, et que par ' conséquent les lésions qui existaient au cou du nouveauné ne pouvaient être le résultat de manœuvres exercées par la mère au moment oia elle avait tiré son enfant pour hâter la délivrance.
Enfin il ne faut pas se lasser de répéter que dans cette supposition, comme dans toutes celles oia l'on attribue la
mort du nouveau-né à un accident survenu au moment de la naissance, et en admettant que l'enfant ait pu être involontairement étranglé par la mère dans les efforts que celleci aurait faits pour se délivrer elle-même, il n'aurait pas eu le temps de respirer complètement, et les poumons ne seraient pas dilatés par l'air ou ne le seraient que parliellement et ne surnageraient pas, ce qui a lieu chez les enfants réellement victimes de la strangulation infanticide pour lesquels on réclame le bénéfice d'une hypothèse inadmissible.
La strangulation peut-elle être le résultat accidentel de r enroulement du cordon autour du coi<? — Cette question est l'une de celles qui montre le mieux combien souvent la théorie a pris la place de l'observation pratique. Elle a sans motifs agité singulièrement les auteurs, et a été l'occasion de discussions contradictoires qui n'ont servi qu'à la rendre plus obscure. La solution en est cependant très simple, et je vais m'efforcer de la dégager des détails inutiles dans lesquels elle s'est perdue.
L'enfant vient souvent au monde le cordon enroule, une, deux ou même trois fois autour du cou. C'est un fait que les accoucheurs s'accordent à regarder comme extrêmement fréquent, et qui, d'après les statistiques allemandes, se produirait dans plus des neuf dixièmes des cas; il na pas en général de conséquence fâcheuse pour le nouveauné. Les chiffres recueillis à la clinique de Nœgelé, par Meyer, et ceux qu'a donnés Hohl, cités par Gasper, donnent un mort-né sur vingt-quatre enfants présentant cette disposition; un peu plus de 4 pour 100. Mais dans ces cas, lorsque la mort a lieu pendant le travail, c'est a la cornpression du cordon, à l'arrêt de la circulation, et non a la strangulation que les enfants succombent. Quelques auteurs ont cependant voulu voir là des exemples de strangula-
tion, mais ceux qu'ils ont cités (1) sont pour la plupart
Irès contestables.
On s'est inquiété de savoir si cet enroulement du cordon laissait des traces autour du cou, et l'on a paru croire qu'il était très important de pouvoir distinguer ces traces de celles que produirait la strangulation opérée après la naissance à raide d'un lien. Des contradictions très vives se sont élevées au sujet de la formation possible d'ecchymoses sur la peau du fœtus par le cordon enroulé. Klein (2) notamment et Elsaesser (3) la nient formellement. « Jamais, dit le premier, je n'ai observé rien de semblable, quoique j'aie reçu un assez grand nombre d'enfants dont le cou était fortement serré par un ou deux tours de cordon et qui succombèrent par l'effet de cette strangulation. Je n'ai jamais remarqué sur le fœtus, soit une impression quelconque, soit une simple sugillalion. » Pour moi, il n'est pas douteux, et je l'ai constaté de la manière la plus positive, que le cordon peut laisser non seulement sur le cou du nouveau-né, mais encore sur le ventre et sur la poitrine, depuis son insertion abdominale jusqu'au cou, une empreinte sous forme de sillon légèrement ecchymose, ainsi que l'ont admis Marc, Casper et Négrier (4) et que l'ont démontré plusieurs faits cités par Schwartz (5), qui a vu chez un enfant mort-né le cordon former deux tours, et dans les points où il avait porté un état parcheminé de la peau et des ecchymoses; et enfin par Taufflieb (6), qui,
(1) Négrier, mémoire cité; P. Decaisne, Van der Missen et Belleiond, Rapport médico-légal et observations sur un cns d'infanticide {Annales d'kyg. et de médecine légale, V série, 1841, t. XXV, p. 428) ; Marc, Hauregard et Capuron, Cas de suspicion d'infanticide (ibid., 1835, t. XIII, p. 193).
(2) Klein, Hufelund's Journal, 1815.
(3) Elsaesser, SchmidVs Jahrbucher der gesammten Medicin, t. VIT, p. 204.
(4) Négrier, loc. cit.
i (5) Schwartz, Henke's Zeitschr. 1824, t. VU, p. 129.
(6) Taufflieb, De la strangulation des nouveau-nés par le cordon ombilical (Annales d'hyg. publ. et de méd. légale, 1" série, t. XIV, p. 340).
dans un mémoire très important, démontre la fausseté de l'opinion qui conteste la possibilité de la formation d'un sillon et d'ecchymoses par l'enroulement du cordon.
Mais quelque intérêt que puissent offrir les discussions dont je viens de parler, elles ne sont d'aucune importance pratique au point de vue de la constatation de l'infanticide. La question n'est ici ni de la possibilité de l'enroulement du cordon autour du cou de l'enfant au moment de la naissance, ni de la possibilité d'une empreinte, sillon, ecchymoses, état parcheminé de la peau, laissées non toujours, mais quelquefois, par le cordon enroulé autour du cou du nouveau-né. Le fait capital, le vrai point, le seul intéressant, en ce qui touche l'infanticide, c'est que lorsque l'enfant naît étranglé par le cordon, il n'y a jamais respiration complète, ni surnatation des poumons soumis à la docimasie; et que, par conséquent, si l'on trouve la respiration complètement établie, on a la preuve que la strangulation ne résulte pas de l'enroulement du cordon avant la naissance.
J'ai vu un cas dans lequel une femme, après s'être délivrée, avait coupé le cordon et s'en était servi comme d'un lien pour étrangler son enfant quelque temps après la naissance. Servaës cité par Taufflieb, en a, paraît-il, observé un semblable; mais ce fait, d'ailleurs fort rare, ne diffère pas, on le comprend, de la strangulation ordinaire; elles signes sont ceux que produit toute autre espèce de lien sur un enfant qui a été étranglé après avoir respiré. Je n'admets pas que l'expert se laisse abuser par le choix qu'aurait fait la mère et attribue la présence du cordon autour du cou à une circonstance naturelle.
En résumé, l'enroulement du cordon autour du cou du nouveau-né, fait fréquent, peut, quoique rarement, amener la mort pendant le travail; mais alors l'enfant est mort-né ou n'a respiré que très incomplètement. Et jamais cet en-
roulement ne pourra expliquer la strangulation d'un enfant chez lequel on trouvera les preuves d'une respiration complète et le cordon coupé ou rompu. C'est toujours le même argument, mais il conserve sa puissance, quelle que soit la cause naturelle de mort que l'on invoque tirée du travail même de l'accouchement. L'enfant tué par un moyen criminel a déjà respiré ; au contraire celui qui succombe pendant le travail présente des poumons à l'état fœtal ou très incomplètement pénétrés par l'air. Là est la différence et le point de séparation absolue.
IMMERSION DANS LES FOSSES d'AISANGES.
Bien que le médecin légiste, dans les grandes villes du moins et surtout à Paris, ait fréquemment à examiner des cadavres d'enfants nouveau-nés retirés des fosses d'aisances, il ne s'ensuit pas que l'immersion dans les fosses soit un procédé commun d'infanticide. Il se peut en effet que les enfants y aient été jetés vivants, et souvent ce n'est qu'un moyen employé pour faire disparaître le corps du nouveau-né, après qu'il a été tué de quelque autre manière, et presque toujours après qu'il a été étouffé ou étrajiglé. Cependant, j'ai vu un assez grand nombre d'exemples d'enfants très manifestement précipités pleins de vie à travers l'orifice des latrines, morts par le fait de la submersion dans les matières des fosses. Quelques-uns même ont pu être retirés vivant encore après plusieurs heures, soit de la fosse, soit du tuyau de conduite dans lequel ils étaient restés engagés. Les faits de cette nature se présentent donc dans des conditions complexes et très variables, et méritent à tous égards la plus sérieuse attention.
En effet, il s'agit de constater les signes et les effets du séjour du corps du nouveau-né dans la fosse, de rechercher s'il y a été jeté vivant ou mort, et comment il a péri. Mais
de plus, il faut aller au-cle\ant d'une question très grave qui constitue à elle seule tout un système très usité de défense, et se demander, si, comme le prétendent la plupart des accusées, l'enfant expulsé brusquement pendant que la femme élait sur les latrines a pu tomber par accident jusque dans la fosse. C'est-là, disons-le tout de suite, l'un des plus difficiles problèmes, l'un des plus embarrassants quelquefois que le médecin légiste puisse avoir à résoudre dans les affaires d'infanticide.
L'aspect du cadavre d'un enfant nouveau-né retiré d'une fosse d'aisances, après un séjour quelque peu prolongé, est véritablement caractéristique. Il exhale une odeur tout à fait particulière, non pas franchement fécale, mais acre et singulièrement pénétrante. La couleur des téguments, si l'immersion n'a duré que quelques jours^ est d'un blanc verdâtre, comme plombée, blafarde; plus tard elle prend une teinte plus foncée, brune ou tirant sur un vert grisâtre. Elle est dans tous les cas très uniforme et répandue également sur les diverses parties du corps. La putréfaction ne s'empare que lentement du cadavre plongé dans les fosses d'aisances^ elle ne s'accompagne pas d'un dégagement abondant de gaz putrides : aussi le volume du corps n'est pas notablement changé. Les parties molles subissent à la longue una dégénérescence savonneuse et une dissociation graduelle. Les os deviennent d'un brun presque noir. Boys de Loury (1) a constaté, dans un cas d'infanticide avec séjour très prolongé, mais malheureusement indéterminé dans une fosse d'aisances, une altération spéciale de la peau « d'un gris verdâlre, recouverte de tubercules crétacés, arrondis, élevés en forme de pustules, d'excroissances ou de végétations présentant en certains points une cristallisation amorphe et diffuse ». Le cadavre
(1) Boys de Loury, Rapport sur un infanticide (,Ann. d'hyg. publ. et de méd. légale, I" série, t. XV, p. 2l0;.
conserve dans tous ces cas non pas l'odeur habituelle de la décomposition putride, mais celle des vidanges, ou plus exactement encore des fosses en réparation. Les fails dans lesquels on peut trouver les traces d'un séjour très long dans une fosse deviennent au reste de plus en plus rares, à cause de l'extension que prend le système des tonnes mobiles et des fosses étanches qui rendent la vidange beaucoup plus fréquente, et plus rapide par suite la découverte des cadavres d'enfants jetés dans les latrines.
L'examen extérieur de ces cadavres donne des résultats très différents, suivant la disposition des latrines dans lesquelles l'enfant a été jeté et des tuyaux de conduite qu'il a eu à traverser et de la fosse elle-même. Ces circonstances matérielles ont une importance considérable dans la question qui nous occupe, et l'expert ne doit jamais manquer de se faire exactement renseigner à ce sujet, soit qu'il visite lui-même la localité, ce qui est indispensable dans certains cas, soit qu'il demande la communication des procès-verbaux et des plans dressés par les officiers de police judiciaire ou par des hommes spéciaux.
La fosse est quelquefois largement ouverte et surmontée seulement d'un siège formé de quatre planches mal jointes, au milieu desquelles est percé un large trou béant. Cette disposition se rencontre au rez-de-chaussée, dans les cours de certaines maisons des faubourgs, habitées par la population la plus pauvre. Si un enfant est jeté dans une fosse pareille^ il franchira la lunette et tombera sans choc, comme si on le jetait à la rivière.
Mais le plus ordinairement, à chaque étage de l'habitation, on trouve des latrines pourvues d'une cuvette conique terminée inférieurement par une lunette plus ou moins étroite, tantôt garnie d'une bonde ou d'une fermeture hydraulique et à laquelle aboutit un tuyau de fonte, de poterie ou de maçonnerie, qui, directement ou par branche-
ment courbé à angle plus ou moins aigu, conduit les matières dans la fosse. Ici le corps de l'enfant est forcé de suivre un trajet plus ou moins long à travers ce tuyau à parois dures et parfois inégales. Aussi présente-t-il des traces de frottement, des excoriations, des déchirures qui siègent principalement sur les parties saillantes, à la face, sur les coudes, les genoux, les épaules, serrées et aplaties en raison de l'étroitesse du tuyau de conduite et des orifices que Tenfant est forcé de traverser.
C est surtout à la tête que ces lésions prennent un caractère plus marqué et acquièrent une importance significative, La boîte osseuse du crâne, malgré la flexibilité et la mobilité qu'elle présente chez le nouveau-né, ofl're néanmoins une résistance assez grande pour que, si les dimensions excèdent celles de la lunette, elle n'en puisse franchir l'orifice rétréci que si on la force; et dans ce cas elle subit un aplatissement et parfois même un véritable écrasement, et l'on constate la fracture des os du crâne.
Pour rendre plus facile le passage du corps, il n'est pas rare qu'on le mutile et qu'on le coupe en morceaux ; l'expertise se trouve parfois en présence d'un cadavre incomplet.
Dans tous les cas le corps est couvert de souillures caractéristiques qui adhèrent en certains points et se retrouvent surtout sous les ongles et dans les plis de la peau. Les matières dans lesquelles l'enfant a été plongé ont pénétré dans les orifices naturels, dans les narines, dans la bouche, et plus loin encore.
Dans cette inspection extérieure du cadavre des enfants retirés d'une fosse d'aisances, il ne faut pas négliger l'examen du cordon ombilical. Dans aucune circonstance, il ne fournit des indications plus précieuses. Il faut noter avec soin l'état dans lequel il se présente, s'il est intact, le placenta ayant été expulsé en même temps que le nouveau-
né, s'il a été rompu, ou s'il a été coupé, distinction sur rimporlance de laquelle j'ai déjà insisté et qui peut facilement être faite à l'aide des signes que j'ai indiqués.
V enfant a-t-il été jeté vivant dans la fosse ? — C'est là la première question que l'expert doit se poser lorsqu'il a à examiner le cadavre d'un enfant qui a été retiré d'une fosse d'aisances. Elle n'est pas en général difficile à résoudre.
Les lésions qui existent presque toujours sur le corps, par suite des chocs et des frottements qu'il a subis dans sa chute, portent avec elles les caractères qui serviront à déterminer si elles ont été faites sur un enfant vivant encore ou déjà privé de vie. Ce n'est pas ici le lieu de tracer les différences qui permettent de reconnaître si une blessure a précédé ou suivi la mort (1). Je me contente de rappeler que la présence du sang coagulé autour des excoriations et des déchirures, et les ecchymoses disséminées sur le corps seront la preuve que l'enfant était vivant quand il a traversé les tuyaux de conduite. Le caractère que l'on peut iirer de la coloration vermeille et de l'injection des parties excoriées fait souvent défaut dans les circonstances dont je parle; et c'est une particularité dont il est bon d'être averti. L'aspect blafard et plombé que revêt la peau sous l'influence de l'atmosphère méphitique de la fosse s'étend à toutes les lésions superficielles et pourrait faire croire qu'elles ont été faites après la mort, si on n'avait le soin de pratiquer des incisions sur tous les points excoriés et de constater dans le tissu cellulaire sous-cutané l'injection des vaisseaux capillaires, l'extravasation et l'infiltration du sang qui ne feront jamais défaut si l'enfant a été jeté vivant.
(1) Voyez mon article Blessures, déjà cité, dans le Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, 18G6. — Étude médico-légale sur les Blessures. Paris, 1879, p. 13.
Tardieu. — Infanticide. 1 1
Lorqu'il existe, comme on le voit très souvent, des fractures du crâne produites par l'écrasement de la lôte au passage de rorifice trop étroit de la lunelle, ou par le choc brusque de la tête contre les parois du tuyau de conduite, ou bien encore par les eiTorts peu mesurés faits à l'aide d'instruments divers, soit pour pousser l'enfant dans le conduit, soit pour l'en extraire, la distinction est encore plus facile. Car si l'enfant était vivant au moment où le crâne s'est brisé, de vastes épanchements de sang coagulé, sous le cuir chevelu et à la surface du cerveau, le décollement du péricrâne, la déchirure de la dure-mère, l'injection sous forme de liséré rouge, des bords, des fragments osseux ne pourront laisser aucun doute; surtout si l'on compare ces caractères avec l'absence d'épanchement, l'aspect blafard, la coloration uniformément brun jaunâtre et l'absence de liséré que présenteront les os du crâne bien après la mort.
Enfin, ce qui est plus décisif encore^ les matières de la fosse, chez l'enfant précipité vivant, se retrouveront, non seulement dans la bouche et dans l'arrière-gorge, mais jusque dans l'estomac oii elles n'ont pu être portées que par la déglutition. Rien de pareil ne se présente jamais chez l'enfant jeté dans la fosse après la mort; chez celuici, les matières s'arrêteront à l'entrée des narines et de la cavité buccale. Je n'en ai jamais rencontré dans les voies aériennes, ni dans l'un ni dans l'autre cas.
Mais il est un cas fort curieux que j'ai rencontré pour ma part déjà plusieurs fois, c'est celui oii l'enfant est retiré soit de la fosse, soit du tuyau de conduite vivant encore après un séjour de plusieurs heures. Tantôt l'enfant engagé dans le tuyau de descente y glisse lentement, s'y arrête ; ses vagissements sont entendus par les personnes qui se rendent au cabinet et il peut être extrait vivant. Parfois on s'est trompé sur la nature de ces cris que l'on a confondus avec
les miaulements d'un chat. D'autres fois Textraclion ne peut être opérée dans le tuyau et l'enfant finit par tomber vivant dans la fosse ; mais là même il peut arriver que, trouvant une couche plus ou moins épaisse de matières presque solides, il surnage étendu sur ce lit immonde et qu'il continue d'y vivre encore plusieurs heures. J'en ai vu un retiré ainsi vivant après onze heures bien comptées. Mais le plus souvent ces enfants ne tardent pas à succomber, quelquefois presque aussitôt, quelquefois plus ou moins longtemps après avoir été retirés de la fosse. J'en ai vu mourir en moins d'une heure, d'autres au bout d'un jour. Bayard cite un cas où l'enfant a survécu quatre jours (1) après avoir été trouvé vivant à l'extrémité d'un tuyau de conduite qu'il avait suivi du haut de cinq étages. Quelquefois aussi l'enfant que l'on a entendu crier pendant un certain temps meurt avant qu'on ait pu le retirer, soit par le fait des blessures qu'il a pu se faire dans la chute, soit par la viciation de l'atmosphère de la fosse^ mais non par submersion. J'ai vu dans un cas de ce genre, chez un enfant qui retiré vivant d'une fosse d'aisances était mor t le soir, les poumons en partie à l'état fœtal et en partie pénétrés par rair. Il avait manifestement succombé par suite de l'établissement incomplet de la respiration, qui avait été violemment entravée par le séjour dans l'atmosphère irrespirable de la fosse d'aisances. L'enfant dont Bayard a rapporté l'histoire et qui avait été retiré vivant du tuyau de conduite, était mort quatre-vingt-seize heures après sa naissance, d'une double pneumonie compliquée de sclérème. Je ne puis comprendre que Casper, ayant à se prononcer dans un cas semblable où un enfant également retiré vivant d'une fosse d'aisances avait succombé deux jours après,
» vI tu^^^^^' il/^woire cité (Ann. d'hyg. puhl. et de méd. légale, V' sérip
ail pu déclarer (1) « qu'il n'y avait aucun rapport entre la cause qui a produit la mort et les circonstances qui ont accompagné la naissance ; » par cette raison que, si la chute de l'enfant dans la fosse avait causé sa mort, on aurait constaté d'abord des lésions extérieures, or nous savons qu'elles peuvent fort bien manquer; et ensuite parce que la fin eût été plus prompte; or le fait deBayard et mes propres observations montrent ce qu'il faut penser de celte assertion. Des désordres même très graves peuvent ne pas entraîner la mort du nouveau-né dans ces conditions.
M. le docteur Jayet a cité (2) le cas d'un enfant qui, précipité dans les latrines à un quatrième étage, avait été arrêté à la hauteur du premier par un coude du tuyau de conduite. Ses cris furent entendus et on le retira vivant. Apporté à l'hôpilal de Versailles, il était pâle, flasque, dans un état de résolution musculaire et de torpeur. Mais peu à peu, sous l'influence de soins bien dirigés, il se ranima, la respiration devint plus facile et bientôt toutes les fonctions se rétablirent. 11 survécut ainsi quatorze jours sans présenter aucun phénomène morbide. Mais à ce moment il fut pris, comme les autres enfants de la crèche, d'accidents gastriques et intestinaux de nature inflammatoire qui l'enlevèrent rapidement. On s'aperçut, seulement en faisant l'autopsie du cadavre, qu'il existait chez cet enfant une énorme fracture du crâne avec caillot volumineux occupant toutes les parties latérales et postérieures de la voûte osseuse et résultant manifestement de la compression violente que l'on avait fait subir à l'enfant pour le faire passer à travers l'orifice trop étroit des latrines.
A ces cas de précipitation dans la fosse d'aisances, il faut rapporter ceux où il y a eu seulement tentative et où le
(1) Casper, loc. cit.., p. 586.
(2) Jayet, Thèse citée, p. 12.
nouveau-né a péri dans les latrines mêmes. J'en ai observé un curieux exemple.
Dans un garni habité par des maçons, une fille de service, accouchée clandestinement pendant la nuit, traverse pour gagner les lieux d'aisances, en portant son enfant dans son tablier, une chambre où dormaient quatre individus. L'un d'eux à demi réveillé entend quelques vagissements qu'il prend pour les cris d'un chat. Le lendemain matin, avertie par des traces de sang qui se dirigeaient vers les latrines, la maîtresse d'hôtel découvre l'enfant dans la cuvette où la fille l'avait renfermé en replaçant le couvercle par-dessus, et où le cadavre avait peine à tenir. L'enfant n'avait pu passer par l'orifice trop étroit et était mort étouffé.
On a cité des faits analogues d'enfants trouvés morts dans des chaises percées, au milieu des excréments.
V enfant a-t-ilpii par accident tomber dans les latrines au moment de r expulsion? — La question qui domine dans tous les cas où le cadavre d'un nouveau-né a été retiré d'une fosse d'aisances est celle de savoir s'il y a été jeté par une volonté criminelle et s'il n'a pas pu y tomber accidentellement. C'est là, on le comprend, ce que soutiennent invariablement les femmes, qui dans de semblables circonstances sont placées sous le coup d'une accusation d'infanticide. Leur déclaration est fort simple et, on peut le dire, stéréotypée. « J'ai été prise d'un besoin subit, je ne me savais pas près d'accoucher, et, pendant que j'étais sur le siège, l'enfant est sorti et est tombé dans, la fosse sans que j'aie pu l'en empêcher. » Quelques-unes vont plus loin et disent ne pas s'en être aperçues.
La chose en elle-même n'est pas matériellement impossible, et, si l'on se bornait à répondre d'une manière générale à une question abstraite, on serait conduit à admettre que, lorsqu'une femme accouche sur les latrines, son en-
fant peut y tomber.- Mais c'est ici qu'apparaît tout le danger d'une pareille mclhode, et qu'on peut juger combien il importe que l'expert se tienne toujours en garde contre les thèses générales, et reste invariablement attaché au fait particulier qui lui est soumis. C'est, en efifet, dans les détails de ce fait, et dans chacune de ses circonstances que l'on pourra trouver les éléments d'une discussion sérieuse, et les preuves souvent décisives du peu de fondement des déclarations intéressées et mensongères de la femme accusée. Prenons donc la question par ce côté pratique, et étudions-en tous les éléments.
Il est un premier point : c'est de dire si la femme peut avoir confondu les douleurs de l'enfantement avec le besoin de défécation. Sans admettre que la confusion soit facile ou seulement possible, il est certain que le besoin se fait très fréquemment sentir pendant l'accouchement, et qu'une pratique vulgaire consiste à débarrasser l'intestin au commencement du travail, pour éviter plus lard des évacuations intempestives. Les douleurs de l'enfantement agissent donc en réalité sur l'intestin, et provoquent le besoin d'aller à la garde-robe; de telle sorte que, sans confondre une sensation avec l'autre, la femme peut très légitimement se rendre au cabinet, croyant avoir un besoin à satisfaire pendant le travail. Jusque-là il n'y a rien à objecter.
Pour que la femme accouche pendant qu'elle est sur le siège, pour que l'enfant tombe dans les latrines, et fianchisse les orifices, s'engage dans les tuyaux de descente, et arrive ainsi jusque dans la fosse, il faut un concours de circonstances matérielles que l'on rencontrera fort rarement, et sur lesquelles doit, dans tous les cas, porter l'examen de l'expert.
11 doit insister pour obtenir des explications précises sur la position exacte dans laquelle la femme prétend être ac-
IMMERSION DANS LES FOSSES D'âISANCES. 167
couchée. Était-elle assise sur le siège des latrines, ou simplement accroupie ? Cela n'est pas indifférent à connaître au point de vue de la possibilité de la chute directe de l'enfant des parties sexuelles de la mère, dans le tuyau ou dans la fosse. Si l'on compare, en effet, l'axe du bassin de la femme avec celui de la cuvette, on voit que, tandis que le second est vertical, la direction du premier est très oblique en avant; et que l'enfant expulsé dans ce sens doit rencontrer les parois de la cuvette, et être arrêté contre les bords assez de temps et assez fortement pour que la précipitation du corps du nouveau-né n'ait pas lieu immédiatement, et puisse être prévenue par la mère. Je suppose, dans ce cas, que la femme est accrou pie ; car il n'est guère possible qu'une femme reste complètement assise au moment des dernières douleurs expultrices : je suppose aussi que les lieux d'aisances sont pourvus d'une cuvette. Si le siège, en effet, était simplement percé d'un trou béant au-dessus de la fosse, sans tuyau de conduite, l'enfant, n'étant pas retenu, pourrait à la rigueur tomber directement dans la fosse, ou du moins il faudrait chercher d'autres obstacles.
Mais revenant à la première hypothèse, celle qui se présentera dans l'immense majorité des cas, la cuvette et, s'il n'y a pas de cuvette, le cône en maçonnerie qui en tient lieu se terminera par un orifice inférieur rétréci, tantôt ouvert, tantôt fermé par une soupape qui formera elle-même un obstacle de plus; mais, dans l'un et l'autre cas, il est de la plus haute importance de s'assurer des dimensions exactes de cet orifice et du rapport qui existe entre elles et celles de la tête du fœtus. De là, en effet, va dépendre la possibilité du passage spontané, et de la chute directe du corps de l'enfant. On sait que le diamètre occipito-frontal delà tête du nouveau-né à terme mesure 11 centimètres. Et par une coïncidence singulière, dans les conditions les plus ordinaires des constructions, du moins à Paris, le dia-
mètre de l'orifice inférieur des cuvettes de lieux d'aisances ne dépasse pas habituellement 10 à 12 centimètres. La tête de l'enfant ne peut s'engager d'elle-même et facilement dans une ouverture aussi étroite ; et après la tête, les épaules elle reste du corps qui ne sont plus alors, comme dans les derniers temps du travail de l'accouchement, comprimés et poussés à travers les parties de la femme par les contractions de la matrice. L'enfant ne traversera donc pas par son propre poids l'ouverture rétrécie des latrines. Il faut de toute nécessité que la main de la femme infanticide aide à son passage par des pressions qui réduiront le volume du corps, et le précipiteront dans le conduit.
Ce conduit lui-même ne sera pas toujours franclii aisément et sans intervention étrangère. La construction des tuyaux de descente varie non seulement quant à la nature des matériaux, mais encore quant à la forme et aux dimensions. Il n'y a ici aucune règle générale à laquelle on puisse se rapporter, il faut de toute nécessité recueillir les données spéciales à chaque cas particulier. Ce qui est constant lorsqu'il existe des cabinets aux différents étages d'une maison, c'est que chacun d'eux communique avec le tuyau de descente par un tuyau de branchement qui vient s'y rattacher à angle plus ou moins aigu, et qui est parfois très court. Le corps de l'enfant qui a traversé l'orifice de la lunette ne tombe donc pas droit dans la fosse; il est sur un plan plus ou moins incliné, ralenti et souvent même arrêté dans sa chute parle coude de la conduite. Et là encore il faut que la volonté persistante et la main criminelle achèvent de le pousser et lui fassent franchir ce nouvel obstacle. Il n'est pas rare non plus que le tuyau de descente aille se rétrécissant et que même dans la verticale le corps soit arrêté à une certaine hauteur et obstrue la conduite. C'est même souvent cet engorgement du tuyau de chute qui fait découvrir l'infanti^
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cide. Les inconvénients qui en résultent, l'impossibilité de continuer à se servir des latrines, forcent l'attention des habitants de la maison, amènent des opérations de dégorgement et on retire un cadavre d'enfant nouveau-né, seule cause de l'obstruction.
J'ai établi l'impossibilité matérielle de la chute spontanée de l'enfant au moment de la délivrance, en raison de la différence de direction de l'axe des parties de la femme et de celui des latrines; j'ai établi l'impossibilité matérielle du libre passage de la tête et du corps de l'enfant à travers l'orifice ordinairement beaucoup trop étroit de la lunette inférieure ; enfin j'ai montré les causes matérielles qui viennent retarder et même arrêter la chute directe et spontanée de l'enfant dans la fosse ; et de tout cela j'ai déduit l'intervention nécessaire, inévitable, d'une main criminelle.
Il est d'autres preuves flagrantes en quelque sorte de cette intervention, ce sont les traces de violences que l'on trouve sur le cadavre et qui résultent des efforts quelquefois considérables qu'il a fallu faire pour l'engager et le pousser dans le chemin rétréci qu'il a eu à parcourir.
Les excoriations, les ecchymoses que nous avons indiquées comme se rencontrant fréquemment sur le corps des nouveau-nés retirés des fosses d'aisances, sont dans ce cas beaucoup plus nombreuses et plus profondes; elles ne sont pas limitées aux parties saillantes de la tête, du tronc et des membres, comme lorsqu'elles sont simplement produites par le frottement de ces parties sur les aspérités de la descente. La direction parfois reconnaissable de ces excoriations peut être très utilement mise à profit. Bayard, dans le cas que j'ai déjà cité, l'a invoquée d'une manière très ingénieuse. 11 a fait remarquer que les excoriations dirigées de bas en haut indiquaient que le corps avait été précipité par les pieds, tandis que la bosse sanguine qui
exislait comme de coutume au sommet du crâne montrait que l'enfant était né par la tête et que c'est par la lêle qu'il aurait dû tomber dans le conduit des latrines.
Ce qui est plus significatif encore, ce sont les fractures du crâne que l'on rencontre si fréquemment dans les cas de la nature de ceux qui nous occupent. On ne peut la plupart du temps les attribuer raisonnablement à la chute du corps et au choc de la tête sur le sol de la fosse ou sur les parois du conduit, car cette chute est presque toujours amortie par les matières que renferme la fosse, et le corps du nouveau-né glisse plutôt qu'il ne heurte contre le tuyau. La véritable cause de ces fractures, et tous leurs caractères, leur étendue, leur siège, l'épanchement qui les accompagne le démontrent de la manière la plus évidente, est la compression violente de la tête qui l'a fait passer de force à travers l'orifice trop étroit de la lunette. Il y a là écrasement du crâne et l'on ne peut douter que de pareilles lésions impliquent nécessairement l'intervention active, l'effort énergique d'une main meurtrière.
Il est une dernière considération qui n'a pas moins de valeur et qu'il ne faut jamais négliger. C'est l'état du cordon ombilical. Il suffit souvent à lui seul pour réfuter les allégations mensongères les plus ordinaires des femmes qui prétendent être accouchées sur les latrines. La circonstance la plus favorable à ces prétentions, c'est que le placenta ait été expulsé en même temps que l'enfant et que l'on trouve le cordon intact. Dans le cas surtout où la lunette serait largement ouverte, il serait difficile, en l'absence de traces de violence et si l'enfant était né vivant, de contester sinon le fait, du moins la possibilité de la chute directe. C'est là, en réalité, un concours de circonstances fort rare. Le plus ordinairement, le placenta et le corps de l'enfant se retrouvent séparés, c'est alors qu'on re-
IMMERSION DANS LES FOSSES d'àISANCES. 171
cherchera avec attention si le cordon a été coupé ou s'il a été rompu.
Dans le premier cas, la preuve du mensonge de l'accusée est inscrite dans la section nette du cordon. Elle ne peut soutenir qu'elle a été surprise par une brusque délivrance si l'expert établit qu'elle a coupé le cordon avec un instrument tranchant, c'est-à-dire après que l'enfant était né, et avant qu'il ait pu tomber lui-même dans la fosse.
Dans le second cas, nous nous retrouvons en face de la question déjà soulevée à Toccasion des fractures du crâne attribuées à la chute sur le sol de l'enfant brusquement expulsé. Le cordon a-t-il pu se rompre sous le poids de l'enfant et par suite d'une trop violente tension? Si déjà, dans la chute présumée sur le sol, j'ai dit combien il était difficile d'admettre la rupture du cordon, alors que l'enfant tombe librement et sans être soutenu autrement que par les parties de la mère, combien plus sûrement on peut la nier lorsque la femme est supposée avoir accouché sur le siège des lieux d'aisances? Ne voit-on pas qu'icile corps de l'enfant sera reçu dans la cuvette et qu'il n'y aura ni tension ni rupture possibles du cordon? Et dans le cas même que j'ai déjà dit rare, où la lunette serait béante au-dessus de la fosse, il resterait, pour combattre les déclarations de la femme, l'objection très sérieuse tirée de la résistance du cordon très supérieure, on le sait, dans les conditions normales, au poids du nouveau-né à terme.
11 est un ordre de recherches tout à fait spécial, mais qui peut être décisif dans la question particulière -que nous agitons en ce moment, ce sont celles qui ont pour objet d'établir que l'accouchement s'est fait tout autre part que dans l'endroit oia la femme prétend avoir été délivrée à l'improviste, et notamment dans les latrines. Les traces d'une hémorrhagie abondante et surtout certaines taches, sur lesquelles je reviendrai et qui résultent du contact du
corps du nouveau-né dont on peut retrouver l'empreinte sur les draps, entre les matelas, sur les vêtements de la mère, apportent une dernière preuve évidente, matérielle, palpable, que l'enfant n'est pas tombé tout droit dans les latrines en sortant du sein de sa mère, puisqu'il a été tenu caché ou enveloppé pendant un temps plus ou moins long avant d'être jeté dans la fosse. C'est dans ces cas également que l'on constate que l'enfant n'a été précipité qu'après sa mort et qu'il avait été préalablement étouffé ou étranglé.
Ainsi, pour me résumer sur ce point important, en analysant chacune des circonstances matérielles, la disposition des latrines, des tuyaux de conduite et de la fosse, les dimensions des orifices, la posture prise par la femme au moment oii elle dit être accouchée, la position dans laquelle s'est présenté l'enfant, les blessures qui peuvent exister sur le cadavre, notamment les fractures du crâne, l'état du cordon ombilical et enfin les traces péremptoires de l'accouchement et du séjour de l'enfant dans un lieu autre que les latrines, ainsi que les caractères d'un genre de mort violente autre que l'immersion dans la fosse, l'expert arrive à réunir un faisceau de preuves tellement solide que l'échafaudage de mensonges élevé par l'accusée ne peut résister aux coups répétés qu'il lui porte. C'est pour avoir négligé cette analyse minutieuse de tous les éléments du problème, et s'être embarrassés dans les généralités, au lieu de s'attacher aux données exactes du fait particulier, que des médecins instruits, mais étrangers à la pratique (1), ont échoué, et ont contribué à rendre plus obscure une question délicate sans doute, mais qui en réalité peut tres: souvent être résolue avec une entière certitude.
(1) Adelon, Rapport médico-légal sur une accusation d'infanticide {Ann. dhyg.publ. et de méd. lég., 1855, 2-= série, t. IV, p. to6).
Considérée comme cause de mort, Ja submersion se Yoit rarement dans l'infanticide; elle est au contraire assez commune en tant que moyen employé pour faire disparaître un enfant tué par un procédé différent.
La première question est desavoir si l'enfant, dont le corps a été retiré de l'eau, y a été jeté vivant ou mort. L'on se sera assuré d'abord qu'il a respiré et l'on aura recherché avec soin s'il existe soit à l'extérieur, soit à l'intérieur, des traces d'une autre cause de mort violente.
Quant aux signes de la mort par submersion, ils ne diffèrent pas chez le nouveau-né de ce qu'ils sont chez l'adulte : des poumons très volumineux gorgés d'eau et de sang, d'un aspect spongieux, présentant parfois quelques larges suffusions séro-sanguinolentes sur la plèvre essentiellement différente des ecchymoses ponctuées de la suffocation; dans l'estomac, une certaine quantité d'eau en général assez abondante, et dont la présence est plus caractéristique encore chez le nouveau-né que chez l'adulte. Si le corps a séjourné un certain temps dans l'eau, il offre les traces de la putréfaction rapide, avec gonflement et coloration verdâtre du cadavre, développement de gaz très considérable, plissement et blanchiment de la paume des mains et delà plante des pieds, détachement de î'épiderme et plus tard ramollissement, destruction partielle des parties molles (1).
Une question toute spéciale, mais qui se rattache à l'infanticide par submersion, peut naître du cas où par une circonstance vraie ou supposée, l'accouchement aurait eu lieu dans le bain ; et où la mort de l'enfant serait la con-
(1) Schneider de Falda, Rapport sur le cadavre d'un enfant nouveau-né qui avait séjourné longtemps dans l'eau, extrait des Annales de Henke, par Marc (Ann. d'hyg.publ. et de méd %., série, 1836, t. XVI, p. 362).
séquence de ce fait. J'ai eu, il y a peu de temps, à me prononcer sur un cas de ce genre, et j'ai relevé quelques particularités qui seraient de nature à démontrer la fausseté d'une semblable allégation. La persistance à la surface du corps du nouveau-né de l'état sanguinolent et des souillures qu'il présente d'ordinaire serait inconciliable avec un séjour même peu prolongé dans l'eau, qui n'eût pas manqué de les faire disparaître. D'un autre côté, si l'on trouve les poumons complètement dilatés par l'air, on a la preuve manifeste que l'enfant n'est pas né dans le bain et n'y est pas mort noyé, c'est-à-dire par privation d'air. Du reste, une femme pourrait à la rigueur accoucher dans le bain, ce qui, pour le dire en passant, n'a guère lieu dans les conditions de clandestinité nécessaire à l'infanticide, sans que son enfant mourût. Le nouveau-né, encore attaché à sa mère par le cordon ombilical, continuera de vivre par la circulation utéro-placentaire et le fonctionnement de la vie fœtale, même sous l'eau, et pourra y séjourner un certain temps sans danger. Les expériences célèbres d'Edwards trouvent ici une application très légitime.
En résumé, l'expert sera en droit de conclure que la femme n'est pas accouchée dans le bain ainsi qu'elle le prétend, si le corps de l'enfant n'a pas été lavé par l'eau et si les poumons ont manifestement respiré. Enfin, en admettant que la femme fût réellement accouchée dans le bain, ce ne serait pas une raison pour que l'enfant fût mort noyé. L'état du cordon ombilical, les traces d'un autre genre de mort violente achèveront d'éclairer la question.
Il n'est pas très rare de trouver des cadavres d'enfants nouveau-nés coupés en morceaux; mais ce n'est pas pendant la vie que ces mutilations ont été faites ; et elles n'ont
servi qu'à faciliter la disparition du corps après l'infariticide accompli. Je ne connais pas d'exemple de cas dans lesquels on ait constaté avec certitude qu'un nouveau-né ait été ainsi découpé vivant, Toulmouclie en cite un qui peut laisser quelque doute (i). Toutefois, il y a souvfîRJt dans le fait même de la division du cadavre par fragments et dans la manière dont elle a été opérée, plus d'un indice important à recueillir et pouvant jusqu'à un certain point dénoncer la main qui a agi.
■ Tantôt, en effet, le petit cadavre a été coupé par quartiers comme un animal destiné à quelque préparation culinaire, et l'on reconnaît là le procédé familier aux servantes habituées à manier le couperet : on sait combien il es.t fréquent de voir les accusations d'infanticide peser sur cette classe. D'autres fois les quatre membres ont été désarticulés, la tête séparée du tronc, et l'opération peut révéler une main plus ou moins habile. Dans le plus grand nombre des cas, il est manifeste que la division du cadavre a simplement été destinée à en diminuer le volume^ et à faciliter la dispersion des fragments, qui sont jetés au hasard dans une mare, une rivière, un égout, ou plongés dans une fosse d'aisances ou enfouis. Mais quelquefois la mutilation précède une véritable coction, et les fragments placés dans une marmite pleine d'eau sont soumis à l'ébullilion prolongée. Les faits de cet ordre méritent d'être cités, car ils soulèvent naturellement des doutes sur l'état mental de la femme accusée. Dans l'un, une femme tue son enfant, le découpe et en fait cuire un membre dans des choux (2). Une autre jette le cadavre dans un chaudron
(1) Toulmouche, Observation et rapport médico-légal relatif à un cas rare d'infanticide [Ann. dhyg. et de méd. lég., V série, t. L, p. 200).
(2) D"^ Reisseisen, de Strasbourg, Examen médico-légal d'un cas extraordinaire d infanticide, extrait des Annales deKopp, par Marc (Ann. d'hyq. et de méd. lég., 1832, 1« série, t. VIII, p. 397).
oii elle avait fait bouillir de la lessive; et, après l'y avoir laissé un certain temps, elle le relire et se met à le déchirer avec les mains; puis elle le divise en très petits morceaux et à l'aide d'une pelle fait entrer violemment ces lambeaux informes dans la bonde d'un baril de vinaigre (1). Parfois, ce sont les pourceaux qui se chargent de faire disparaître les produits de cette cuisine immonde. 11 ne serait pas difficile à l'expert de reconnaître que les fragments du cadavre mutilé ont subi la coction. Les chairs se détachent facilement des os et ont pris la teinte de la viande cuite ; la peau est décollée, le cristallin durci est devenu blanc et opaque; le tissu des poumons est compact et de couleur ardoisée et ces organes se précipitent au fond de l'eau et restent submergés, même quand ils ont respiré. Les expériences comparatives faites par M. le docteur Thoinnet (d'Ancenis) sur des poumons de veau et que j'ai déjà citées, établissent ce résultat important au point de vue de la docimasie pulmonaire.
Mais ces mutilations faites après la mort ne sont pas les seules que l'on rencontre dans l'infanticide. U y a des cas dans lesquels le meurtre du nouveau-né est la conséquence directe de blessures faites avec des instruments piquants ou tranchants dont la nature n'est pas indifférente à rechercher. En effet, il n'est pas sans intérêt de constater que les instruments vulnérants le plus souvent employés sont des poinçons, des aiguilles, des ciseaux, les armes de la femme.
A l'aide des premières, des piqûres sont faites à la tête, au niveau des fontanelles ; et l'hémorrhagie qui suit l'ouverture des sinus de la dure-mère, plus que la lésion du cerveau, détermine rapidement la mort. C'est là un procédé très connu et qui jouit d'une funeste notoriété. D'autres
(1) D'' Tlioinnet d'Ancenis, Bapporf médico-légal dans une a/faire d'infan ticide, jugée le IG décembre 18G5 par la cour d'assises de la Loire-Inférieure.
fois, l'instrument perforant est dirigé sur le rachis et sur la moelle épinière ; ou encore dans la région du cœur. On connaît l'exemple d'une pauvre idiote qui avait enfoncé des aiguilles en grand nombre dans le cœur de son enfant.
Les blessures faites avec les ciseaux sont souvent au sommet de la tête, et intéressent soit le cuir chevelu seul, soit les membranes, soit les lames osseuses elles-mêmes. Leur forme est caractéristique; elle dessine un V ou un M, leurs bords sont ordinairement un peu contus et infiltrés de sang coagulé.
Dans d'autres cas, c'est à la région cervicale qu'ont été portés les coups de ciseaux. Mais quelquefois, OUivier d'Angers en avait cité un exemple (1), et j'en ai vu moimême un semblable, les ciseaux ont été introduits dans le fond de la gorge et coupant, déchirant et piquant à l'aveugle sur la langue, dans le pharynx, le larynx, la trachée et jusqu'aux vaisseaux profonds, ils produisent une hémorrhagie mortelle dont Ja cause pourrait passer inaperçue, si l'expert négligeait d'examiner toujours avec soin l'intérieur de la bouche et l'arrière-gorge du nouveau-né, ainsi que l'estomac, que l'on trouve parfois rempli de sang.
Enfin à l'aide d'un instrument tranchant, couteau, ra- ' soir, couperet, des sections profondes sont faites, soit au cou, soit sur les membres, et, dans ces cas encore, c'est par l'hémorrhagie souvent foudroyante que les enfants périssent. Les blessures de ce genre sont fréquemment multiples ; je les ai vus trancher le cou presque complètement et diviser en partie la colonne vertébrale.
MM. Isnard et Dieu ont cité le cas d'une femme qui avouait avoir porté des coups de couteau sur la tête de
(1) Ollivier (d'Angers), Mémoire cité {Ann. d'hyg. et de méd. lég., l'« séne, t. XXIX, p. 149).
Tardieu. — Infanticide. a a
178 DES DIFFÉRENTS GENRES D'iNFANTICIDE.
son enfant pendant qu'il était encore au passage (1).
Les blessures ont-elles été faites pendant la vie ou après lamort. —Chez le nouveau-né, comme clicz l'adulte, l'existence de blessures soulève la question de savoir si elles ont été faites pendant la vie ou après la mort.
Je ne veux pas revenir sur les caractères généraux des blessures faites pendant la vie (2), j'ai déjà montré le parti que l'on pouvait tirer, pour démontrer qu'un enfant nouveau-né avait vécu, de la présence du sang coagulé dans les plaies constatées sur le cadavre. Ces plaies elles-mêmes, lorsqu'elles ont été faites sur un enfant qui n'était pas encore privé de vie, ont un aspect vermeil, une coloration d'un rouge vif, tout à fait opposé à la lividité, à la teinte blafarde, à l'absence d'afflux sanguin qui caractérisent les solutions de continuité faites après la mort. 11 en est de même des surfaces divisées par des mutilations et des sections complètes, qui, opérées sur le cadavre, ne présentent ni infiltration sanguine, ni liséré rouge, soit des parties molles, soit des os.
En outre, il ne faut pas oublier que c'est l'hémorrhagie qui fait périr le nouveau-né dans la plupart des cas oii le cadavre porte la trace des blessures profondes; et que les signes de l'hémorrhagie se reconnaîtront aisément. Cependant on devra tenir compte des cas assez nombreux dans lesquels l'infanticide résulte de violences multiples.
Enfin, il est certaines particularités qui peuvent être mises à profit pour déterminer si le nouveau-né a été frappé pendant la vie. Le lieu où le crime a été commis peut être souillé de taches de sang; et l'on est en droit de supposer, lorsque ces taches consistent en gouttelettes qui
(1) Isnard et Dieu, Revue rétrospective des cas judiciaires. Paris, 1874, p. 59.
(2) Tardieu, Etude médico-légale sur les blessures. Paris, 1879, p. 13.
ont jailli à une certaine hauteur, que les blessures ont divisé des vaisseaux oii le sang circulait encore et d'oh. il a été violemment projeté par l'impulsion du cœur. Bayard (1) a fort insisté sur cette circonstance. Elle n'a cependant pas autant d'importance ni surtout une signification aussi absolue qu'il a semblé le croire, car si le cadavre mutilé d'un nouveau-né a été brusquement déplacé,, il a pu se faire que quelques gouttes de sang fluide mais non vivant, s'écoulant des surfaces divisées, aient été projetées à une certaine distance. Tout dépend donc ici des conditions particulières dans lesquelles le fait se sera produit : de la nature des blessures d'une part, du nombre et de la situalion des taches formées par jaillissement et enfin des preuves matérielles qui pourront être recueillies touchant le déplacement du cadavre. Sous cette réserve, l'inspection des lieux où a été accompli le meurtre du nouveau-né et la projection du sang hors des vaisseaux, sur la place et au moment oii les blessures ont été faites, peuvent fournir des indices sérieux au point de vue de la question qui vient de nous occuper.
Les blessures sont-elles le fait d'opérations obstétricales? ont- elles précédé la naissance? — Il est une autre question qui se pose d'elle-même à l'expert en présence des blessures qu'il constate sur le cadavre du nouveau-né, c'est celle de savoir si elles ne peuvent pas être le résultat de quelque opération obstétricale, ou de quelque accident survenu pendant l'accouchement, et alors que le fœtus était encore contenu dans le sein de sa mère.
On sait que l'accoucheur peut se trouver dans l'obligation de mutiler l'enfant qui va naître, soit pour sauver la mère, soit pour opérer la délivrance. La seule intervention de l'homme de l'art est déjà une garantie contre tout soups
(1) Bayard, Considérations médico-légales sur l'avortement provoqué et sur Wanticide {Ann. d'hyg. et de méd. lég., 1847, 1"= série, t. XXXVII, p. 443).
çon d'infanticide. Mais, de plus, les blessures qui ont pour origine des manœuvres obstétricales ont un caractère tellement spécial, qu'elles ne peuvent guère être confondues avec d'autres. J'ai déjà fait ressortir ces dissemblances en parlant des fractures du crâne, et des désordres que peuvent produire le forceps ou le céphalotribe. Quant à des mutilations plus profondes, l'ablation d'un membre par exemple, il convient de ne pas perdre de vue que l'accoucheur, à moins de tomber dans une de ces lourdes erreurs dont la loi le rend responsable comme d'une véritable faute, ne pratiquera jamais une semblable opération sans avoir acquis la certitude que le fœtus est mort. Et les constatations de l'expert, en établissant que l'enfant est mort-né, enlèveront toute apparence criminelle à ces mutilations. Dans le cas où, par impossibilité, elles auraient eu lieu sur un enfant non privé de vie, elles n'eussent pas nécessairement entraîné la mort. Qui ne se rappelle le fait déplorable tant de fois cité comme exemple de responsabilité médicale, dans lequel un médecin, trompé par la coloration presque noire des deux membres supérieurs dont il constatait la procidence dans un accouchement difficile, et les croyant envahis par la décomposition cadavérique, les avait enlevés successivement, et n'avait pas tardé à recevoir un enfant mutilé et vivant? Il n'y a pas place ici pour une suspicion d'infanticide.
Est-il nécessaire de parler des cas vraiment exceptionnels qui concernent des enfants venus au monde avec des mutilations qui se sont opérées durant la vie intra-utérine, et auxquelles on a donné le non à' amputations spontanées? Les faits dont il s'agit sont extrêmement rares et auraient certainement besoin d'être éclaircis et expliqués plus sûrement qu'ils ne le sont généralement; on s'accorde à les rapporter à l'action de brides fibreuses qui, formées à l'intérieur même de l'œuf sous l'influence d'une cause assez
difficile à déterminer, ont arrêté le développement des membres du fœtus. Ces amputations spontanées portent exclusivement sur les extrémités. En ce qui touche l'infanticide, on comprend d'ailleurs qu'il n'yapas de confusion possible entre les blessures récemment faites après la naissance sur des nouveau-nés vivants etles mutilations anciennes, d'ordinaire complètement séparées, qu'apportent en sortant du sein de leur mère les fœtus vivants ou morts dont les membres sont réduits à des moignons informes. Il y a là un véritable arrêt de développement, dont le médecin légiste n'a pas à rechercher les causes, et non une blessure, une trace de violence qu'il puisse rattacher à un mme.
Le feu a plus d'une fois servi à faire disparaître les victimes du crime d'infanticide; et un des plus tristes procès de notre temps a donné à cette pratique une notoriété qui n'a pas peu contribué à en multiplier les exemples. Depuis l'affaire Lemoine, jugée à Tours en 18S9, et sur laquelle je reviendrai avec détails, j'ai été appelé plusieurs fois à constater des faits du même genre qui se sont produits, soit à Paris, soit en province, notamment à Bourges, un mois après les débats de la cour d'assises d'Indre-et-Loire, et trois mois plus tard, en Vendée, à Fontenay-le-Comte, plus récemment enfin à Joigny. Ces faits tendent à se produire avec une fréquence redoutable. Par cela même qu'elle a perdu le caractère exceptionnel qui lui appartenait lorsque Orfila et Ollivier (d'Angers) en ont observé chacun un cas, la combustion du corps des nouveau-nés a pris une importance considérable.
Bien que l'enfant soit à peu près toujours livré aux flammes après qu'il a été déjà privé de vie, il n'est pas
impossible qu'il soit brûlé vif; et s'il est le plus souvent impossible à l'expert d'acquérir une certitude à cet égard, il importe qu'il ne néglige rien de ce qui pourrait le renseigner sur ce fait.
La combustion peut être complcle ou incomplète, et le cadavre peut être tantôt incomplètement carbonisé, tantôt réduit en cendres; le feu peut enfin n'avoir agi qu'à distance et de façon indirecte. Dans ces cas divers, les conditions de l'expertise varient considérablement; mais, sous quelque forme et dans quelque circonstance qu'elle se présente, elle exige toujours avant tout que le médecin légiste se préoccupe des moindres indices qui pourront l'aider à résoudre les questions essentielles de tout infanticide, à savoir si l'enfant est né à terme, s'il a vécu et s'il a été jeté au feu vivant ou mort, de quelle manière enfin il a péri. Les recliercbes sur ces difiPérents points seront toujours fort difficiles, parfois même impossibles; mais c'est un motif de plus d'y apporter plus de rigueur et d'attention.
Si l'on considère d'abord les cas où l'action d'une haute température ne s'est exercée qu'à une certaine distance et d'une façon indirecte, il est possible que le corps porte la trace de brûlures plus ou moins étendues, plus ou moins profondes, dont les caractères : aréole rouge, phlyctènes remplies d'un liquide fibrineux, injection du derme, révéleront qu'elles ont été faites sur un corps doué de vie. Alors même que le cadavre est resté assez intact pour que les poumons soient retrouvés, il ne faut pas oublier qu'ils auront souvent subi une véritable coction et qu'ils se présenteront dans un état analogue à celui dont j'ai déjà parlé et qui résulte de l'ébullition dans l'eau, c'est-à-dire complètement privés de l'air qui a pu y pénétrer, et ne surnageant pas alors même qu'ils auraient respiré. J'ai eu à procéder, au mois de novembre 1864, à l'autopsie d'un enfant nouveau-né dont il ne restait qu'une moitié du corps
en partie carbonisée. On pouvait reconnaître qu'il avait vécu au point osseux très visible encore dans l'extrémité condylienne du fémur. Les côtes avaient résisté et le poumon subsistait, mais complètement cuit ; son volume était cependant assez considérable pour qu'il fût permis de croire qu'il avait été pénétré d'air et de sang par le fait de la respiration. Il devenait ainsi probable que cet enfant, certainement né à terme, avait vécu. C'est tout ce que la combustion partielle du cadavre permettait de conclure.
Dans d'autres cas, si le corps du nouveau-né a été exposé à une chaleur forte et prolongée, il peut subir une véritable momification. L'exemple suivant, l'un des plus curieux que j'aie recueilli dans ma longue pratique, montre que dans les cas de ce genre, et même après un temps très long, il n'est pas toujours impossible d'établir les caractères d'identité du nouveau-né, et le fait de la vie, elle genre de blessures qu'il a subies.
C'était au mois de décembre 1849, dans une maison de la rue de Tournon, habitée par l'un de nos plus célèbres confrères. Dans le cours de travaux de réparation, on découvrit dans une espèce de placard abandonné, derrière le tuyau d'un calorifère, le cadavre aplati et momifié d'un nouveau-né. Les dimensions et le développement général du corps indiquaient positivement qu'il était venu à terme. Seulement il était desséché et offrait la consistance du carton; sa couleur était d'un jaune orangé. Cette momie ne pesait pas plus del'',25; le cadavre desséché par la chaleur avait donc perdu environ les deux tiers de son poids. Il exhalait une odeur empyreumatique semblable à celle qui s'échappe des matières animales soumises à une haute température. Je dois insister sur une particularité qui fixa à un haut degré mon attention et qui, en cas pareil, pourrait se rencontrer. Une fracture avec enfoncement existait sur le crâne. Chose
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remarquable, les parties molles en co point n'étaient pas aussi complètement desséchées que sur les autres parties, aux membres, à la poitrine et sur la colonne vertébrale. Les chairs avaient conservé, au niveau de la fracture, une certaine mollesse, une plus grande épaisseur, une coloration verdâtre, et se laissaient détacher avec facilité. Ces différents caractères étaient pour moi la conséquence manifeste d'indices certains d'un épanchement de sang dans cette région, et, par suite, la preuve sinon certaine, du moins fort probable, que la fracture s'était produite du vivant de l'enfant. L'enquête avait établi, d'un autre côté, que le fait remontait à cinq ou six ans. A cette époque, une femme attachée au service des locataires de l'appartement réparé avait précipitamment quitté la maison sans motif apparent et avait regagné la Belgique, son pays : tous les soupçons se réunissaient sur elle. Dans ces circonstances si particulières, l'expertise médico-légale arrivait, comme on le voit, à des résultats importants et était parvenue à établir que ce cadavre momifié appartenait à un enfant né à terme; qui avait eu à la tête une fracture avec enfoncement des os et épanchement de sang, et qui, très probablement, vivait encore quand il avait eu le crâne écrasé. L'action de la chaleur prolongée pendant plusieurs années,etlacombustionlentequ'ilavaitéprouvée,
n'avaient pu rendre tout à fait infructueuses les recherches et les constatations de l'expert.
Le cas le plus fréquent, c'est celui où l'on ne retrouve plus que les cendres du cadavre livré aux flammes, soit qu'il ait été complètement consumé, soit que l'on en rencontre encore quelques débris. La combustion a eu heu tantôt dans un poêle fermé, tantôt dans une cheminée ou le cadavre s'est trouvé mêlé, non seulement avec le cornbustible, mais encore avec des détritus de differeiiles. sortes abandonnés dans le foyer. Et les cendres dontî
'li
l'examen offre, dans tous ces cas, une importance capitale, sont à la fois très abondantes et d'origine très complexe. 11 faut avant tout les trier et les tamiser avec soin, et, pour peu que l'on y apporte d'attention, on y retrouve presque constamment des fragments d'os plus ou moins calcinés. Mais là n'est pas la difficulté. 11 faut déterminer avec certitude la nature de ces ossements. Or, dans le foyer d'une cuisine, où ont lieu en général les crémations de celte espèce, on rencontre nécessairement des débris osseux provenant de toutes sortes d'animaux comestibles : porcs, lapins, volailles. Et, bien qu'au premier abord la distinction semble devoir être facile, il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. J'ai vu plus d'une erreur commise sur ce point, et les anatomistes les plus exercés hésitent souvent à se- prononcer. Il faut cependant que le médecin légiste arrive à une certitude absolue avant de conclure, et, pour cela, il ne devra jamais s'en tenir à un simple aperçu ou à une impression superficielle. Si les fragments osseux soumis à son examen ne sont pas assez volumineux ni assez intacts pour qu'il soit possible de les reconnaître et de les caractériser à la première inspection, il convient de recourir au seul procédé qui permette de se décider en toute connaissance, c'est-à-dire à un examen comparatif des débris trouvés dans les cendres et des os d'un fœtus humain d'âge connu.
Les fragments d'os sont quelquefois en très grand nombre et parfois aussi tellement morcelés qu'il semble impossible d'en découvrir la provenance. J'ai pu cependant, par le procédé de comparaison que j'indique, parvenir à reconnaître la partie centrale du sphénoïde d'un nouveau-né, la clavicule et d'autres os aussi mal caractérisés. C'est surtout pour les os longs et avec ceux du poulet et du lapin que la confusion peut se produire. Mais il est, à cet égard, une remarque importante. Les diverses portions du squelette
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du nouveau-né présentent toutes une ossification incomplète, tandis que les os qui appartiennent à des animaux destinés à l'alimentation sont généralement complètement formés. On ne mange pas des fœtus de poulet ou de lapin, mais des animaux qui ont dépassé l'âge auquel le squelette a atteint son développement.
En même temps que le cadavre du nouveau-né, le délivre a été souvent jeté au feu. 11 m'est arrivé récemment, dans une affaire qui s'est présentée dans le département de l'Yonne et pour laquelle j'avais été commis avec mon savant collaborateur, M. Roussin, de retrouver un charbon très léger, très poreux, qui conservait la forme exacte du placenta dont on reconnaissait la trame et la structure. Nos recherches dans ce cas avaient porté sur 25 kilogrammes de cendres, masse énorme qui complique singulièrement et embarrasse l'examen de l'expert.
Si les recherches les plus attentives n'ont pas permis de retrouver des os ou des fragments d'os que l'on puisse rapporter manifestement au squelette d'uu fœtus humain, il reste une dernière ressource dans l'analyse chimique des cendres qui fournira des données, non pas absolument concluantes, mais du moins dignes d'intérêt. Orfila, à l'occasion d'un fait de la nature de ceux que nous étudions, ayant été commis par la justice à l'effet de reconnaître si des cendres, que l'on supposait provenir de la combustion d'un fœtus, contenaient quelques éléments propres à déceler le fait, entreprit une série d'expériences, au nombre de seize (1). Ces analyses sont loin de répondre à la question que soulève la combustion d'un fœtus humain. Orfila s'est principalement attaché à comparer, au point de vue des réactions chimiques, les cendres humaines avec les cendres de bois. 11 a démontré que les cendres humaines
(1) Orfila, Recherches sur l'infanticide {Ami. d'hyg. etde méd. lég., 1845, 1" série, t. XXXIV, p. 129).
OU, pour parler plus exactement, les cendres animales, calcinées avec la potasse, donnaient du cyanure de potassium ; que, traitées par les 2/S de leur poids d'acide sullurique pur etconcentré, elles produisaient un dégagement de gaz sulfhydrique ; tandis qu'avec les cendres de bois^ on n'obtenait aucune de ces réactions. Il a vu que, si l'on prolonge l'action de l'acide sulfurique, il se forme du biphosphate ou phosphate acide de chaux.
Mais ces caractères, qui permettent bien de distinguer les cendres animales des cendres végétales, sont absolument insuffisants. M. Z. Roussin a très justement fait jiremarquer qu'ils ne sont pas applicables aux cendres de thouille et de coke, qui contiennent une grande quantité de ssoufre et très souvent aussi une matière azotée qui pourrraient fournir, d'une part, le gaz hydrogène sulfuré et de U'autre le cyanure de potassium. Ce qui est plus important eet vraiment caractéristique, c'est la proportion de fer que U'on retire des cendres soumises à l'analyse chimique. IDes cendres végétales ou minérales n'en renferment cque des traces; on en trouve une quantité relativement cconsidérable si elles proviennent de la combustion d'un aanimal. Dans Taffaire dont j'ai parlé déjà et où l'expertise mous a été confiée à M. Roussin et à moi, les cendres conttenaient une dose de fer d'autant plus élevée qu'outre le ffœtus, le placenta avait brûlé ; et que, en raison de la igrande quantité de sang qu'il renferme, cet organe avait ccontribué à augmenter beaucoup les proportions du fer ccontenu dans les cendres.
Les faits que je citerai à la suite de cette étude complè- Iteront les données qui peuvent être mises à profit dans Iles expertises médico-légales, relatives aux cas d'infau- Iticide dans lesquels le corps des nouveau-nés a été livré iaux flammes. On voit que l'examen anatomique des fragnments d'os recueillis dans les cendres, et l'analyse des cen-
dres elles-mêmes peuvent, dans le plus grand nombre des cas, conduire sinon à la solution complète de toutes les questions que soulève Tinfanlicide, du moins à la démonstration du fait de la combustion du cadavre d'un fœtus humain et de l'âge de ce fœtus. Quelque incomplets que soient ces éléments de preuves, ils sont néanmoins d'une grande importance et ont plus d'une fois assuré l'action de la justice en aidant à la manifestation de la vérité, notamment dans l'affaire Lemoine et dans les procès criminels auxquels j'ai été mêlé à Bourges, à Napoléon- Vendée, où le jury s'est déclaré convaincu de la culpabilité.
Quelques particularités accessoires de la combustion ont parfois donné lieu à des questions secondaires. J'ai eu à répondre à celle de savoir si la combustion du corps d'un fœtus ne devait pas nécessairement dégager une odeur spéciale et très forte.
Une femme, détenue à Saint-Lazare, avait réussi à dissimuler son accouchement opéré dans la prison; pendant trois jours, après avoir étouffé son enfant, elle l'avait porté, caché et cousu dans ses jupons, de manière à paraître toujours enceinte. Elle avait coutume de se rendre utile dans le service de la maison et jouissait ainsi d'une assez grande liberté. Profitant de l'heure où les détenues étaient descendues au préau, elle pénétra dans un atelier et jeta son enfant dans le poêle où il se consuma tout entier sans que personne s'en fût douté. Ce n'est que quinze jours plus tard que le fait fut dénoncé par une femme à qui la coupable l'avait confié. Il parut impossible à croire, et c'est sur la sincérité des aveux de l'inculpée que je fus consulté. L'inspection des lieux pouvait seule m'éclairer, car, dans les cas de ce genre, tout dépend des circonstances matérielles dans lesquelles s'est opérée la combustion. A Saint-Lazare, elles se réunissaient pour faciliter la
INFA.NTIC1DE PAR COMBUSTION. 189
destruction rapide et complète du cadavre; le corps avait été placé au milieu d'un brasier ardent, dans un poêle de fonte fermé hermétiquement par une lourde cloche, et pourvu d'un tirage puissant. Toutes les fenêtres et toutes les portes étaient restées grandes ouvertes pendant environ une heure que les détenues étaient restées hors de l'atelier, et, si quelque odeur s'était produite, ce qui pouvait fort bien avoir eu lieu, elle avait entièrement disparu lorsque les femmes s'étaient remises au travail.
La question soulevée dans ce cas particulier ne peut donc être résolue d'une manière générale, et exige une appréciation suivie des conditions de lieu, de temps et d'activité dans lesquelles s'est opérée la combustion. La nature du foyer, la quantité de combustible, la direction et l'énergie du tirage, doivent être également prises en considération par l'expert qui aura à juger si la combustion du fœtus a pu s'opérer avec ou sans odeur.
Bien souvent des éléments étrangers au fait même de la combustion pourront éclairer l'expert et la justice sur les conditions dans lesquelles l'enfant est né, et en particulier sur la question de savoir s'il a vécu et s'il a été jeté au feu vivant. La combustion est le plus souvent l'œuvre d'un complice, la grand'mère de l'enfant à Tours et à Bourges, le père en Vendée, une amie à Glichy, et tant d'autres. Or, le témoignage de la mère, qui n'a pas toujours consenti à laisser brûler son enfant, acquiert une importance considérable. On se rappelle de quel poids ont pesé, dans l'affaire Lemoine, les déclarations de la jeune Angelina, assurant qu'elle était accouchée à terme, qu'elle avait vu son enfant remuer, et que sa mère l'avait étouffé avant de le jeter dans le feu. De telles allégations contrôlées par le médecin expert s'ajoutent utilement aux données que fournit l'examen des débris de la combustion et des cendres qui en proviennent.
INFANTICIDE PAR nÉMORRHAGIE OMBILICALE.
L'hémorrhagie omhilicale a longtemps occupé une place considérable dans l'histoire médico-légale de l'infanticide; elle tenait le premier rang parmi ces causes qui produisaient la mort du nouveau-né par omission, et que l'on opposait au meurtre direct ou par commission. On considérait qu'au nombre des soins que réclame le plus impérieusement le nouveau-né au moment où il vient de naître, et où il doit être séparé de sa mère par la section du cordon, la ligature de l'extrémité ombilicale de ce cordon était le plus urgent et celui dont l'omission faisait courir au nouveau-né le plus de dangers. Fodéré, dans un mémoire qui est un chef-d'œuvre de critique et d'observation (1), a parfaitement résumé les diverses opinions des médecins légistes sur ce point.
En fait, l'hémorrhagie ombilicale est l'une des causes de mort que l'on a le moins souvent à constater dans l'infanticide, bien que le cordon n'ait presque jamais été lié chez les enfants qui périssent victimes de ce crime. Il y a, dans cette double circonstance, une contradiction apparente qui a besoin d'être expliquée et sur laquelle nous devons insister.
Le défaut de ligature du cordon n'entraîne pas nécessairement l'hémorrhagie : c'est là un premier point incontestahle. Le cordon, il n'est pas inutile de le rappeler, est tantôt coupé par une section nette, tantôt rompu et comme arraché. Dans ce dernier cas, qui rappelle assez bien la manière dont les femelles d'animaux divisent avec les dents le cordon de leurs petits, l'écoulement du sang est
(1) Fodéré, Coup d'œil historique et critique sur les diverses opinions des || 'médecins légistes, relativement à Vkémorrha^iie ombilicale considérée comme cause de la mort des 7iouveau-7iés {DulL de la Soc. méd. d'émulat. Pans, ■ juin 1809).
INFANTICIDE PAR IlÉMORRIIAGIE OMBILICALE. 191
nalurellemeiit arrêté par l'espèce d'attrition qu'ont subie les vaisseaux, et par la rétraction et l'occlusion qui se sont opérées presque immédiatement. Mais lorsque le cordon a été coupé et que les vaisseaux restent béants au niveau de la section, s^il peut arriver que le sang continue de couler, souvent aussi il ne tarde pas à s'arrêter spontanément.
11 y a à faire ici, en effet, une distinction nécessaire généralement omise par les auteurs, et que M. le docteur Lorain (1) a eu le mérite de meltre dans tout son jour. Le cordon ombilical est formé, comme on sait, d'une veine et de deux artères, et ces vaisseaux, d'ordre différent^, se comportent différemment quand la section en est faite immédiatement après la naissance. L'hémorrhagie veineuse devra s'arrêter d'elle-même, par le seul fait de l'établissement régulier de la respiration. Mais en ce qui touche les artères ombilicales, l'effet est inverse; plus la respiration s'exerce librement, plus la circulation générale devient active, et le sang, puissamment chassé par le cœur, s'écoule à travers l'orifice des artères divisées ; l'hémorrhagie ombilicale artérielle a de la tendance à continuer. Ce sont là les principes de physiologie qu'invoque justement M. Lorain. L'observation démontre qu'il ne faut pas cependant leur accorder une influence trop absolue. On a cité, d'une part, des cas dans lesquels, la respiration se faisant mal, il n'y avait pas d'iiémorrhagie même par les veines ; et, d'autre part, la rétraction spontanée a souvent suffi, même après la section nette du cordon, pour arrêter l'hémorrhagie artérielle.
On ne peut nier toutefois que, dans quelques cas d'ailleurs assez rares, le défaut de ligature, ou même le relâchement du lien appliqué sur le cordon au moment de la
(1) Lorain, De la fièvre puerpérale (thèse citée).
naissance, aient pu devenir l'occasion d'une hémorrhagie mortelle. Tous les accoucheurs en ont cité des exemples, et il demeure constant qu'il y aurait imprudence à ne pas lier et bien lier le cordon chez les nouYeau-nés.
Mais au point de vue de l'infanticide et de l'expertise médico-légale, la question n'est pas dans le plus ou moins de facilité offerte à l'hémorrhagie par le défaut de ligature et par le plus ou moins de danger qui en résulte. Elle est tout entière et uniquement, ainsi que l'avait si nettement vu et si formellement dit Fodéré, de savoir si l'hémorrhagie est bien la cause réelle de la mort du nouveau-né. Ce qu'il s'agit de rechercher en premier lieu, c'est s'il existe des signes de ce genre de mort, ou si, au contraire, le cadavre ne présente pas les caractères d'un autre mode d'infanticide.
Les nouveau-nés, pour mourir d'hémorrhagie, soit par section et défaut de ligature du cordon, soit par blessures, n'ont pas besoin de perdre une grande quantité de sang. L'hémorrhagie ombilicale, en particulier, n'est jamais très abondante et se produit assez lentement. Elle ne tue, en général, qu'au bout de plusieurs heures; Mauriceau Va vue amener la mort en deux jours. Aussi ne trouve-t-ou pas sur le cadavre des nouveau-nés qui ont péri de cette manière, tous les signes classiques que l'on a coutume d'attribuer à la mort par hémorrhagie. Ils n'offrent pas toujours notamment cette pâleur de cire, cet état exsangue, cette vacuité absolue du cœur et des vaisseaux si souvent décrits, et qu'amène, chez l'adulte, une hémorrhagie foudroyante. On rencontre cependant à un certain degré la décoloration des téguments, des lèvres surtout et de tous les tissus. Mais ce qui m'a beaucoup frappé et ce qui me paraît constituer un signe essentiel de l'hémorrhagie ombilicale, c est a décoloration et l'absence du sang dans le foie qui, chez le nouveau-né et à l'état normal, est si congestionne et de couleur si foncée.