‹ Étude médico-légale sur l'infanticide [electronic resource]Chapitre 21 sur 50 · INANITION · texte numérisé non relu

INANITION

Le défaut de ligature du cordon constitue, ainsi qu'on vient de le voir, l'omission de l'un des premiers soins que l'on doit à l'enfant qui vient de naître. Mais il en est d'autres dont l'omission peut entraîner la mort de l'enfant parle fait soitdela négligence, soit d'une volonté criminelle.

C'est aiiîsi qu'une femme accouchant clandestinement, sans témoin et sans aide, abandonne son enfant sans s'occuper de sa propre délivrance, sans couper le cordon, sans le ranimer s'il ne donne plus signe de vie, sans solliciter ni provoquer l'éveil des premières fonctions par tous les moyens qu'à défaut de l'art, l'instinct seul enseigne et conseille. Le cordon n'étant pas coupé, le placenta n'étant plus attaché à l'utérus de la mère qui ne peut plus l'alimenter, l'enfant reste gisant comme une masse inerte, privé des

Tahoieu. — Infanticide. 1 3

soins qui pourraient le faire vivre. S'il est né, comme cela arrive quelquefois, dans un état de mort apparente, il passe de vie à trépas sans qu'on ait rien fait pour l'en empêcher. Je me rappelle un cas de cette nature qui m'a vivement frappé et dans lequel je n'ai pu trouver d'autre caractéristique que celle-ci: défaut de soin et négligence.

Le fait remonte au mois de février 1862: une fille était accouchée seule d'un enfant de plus de Ijuit mois de vie intra-utérine. Elle l'avait laissé à terre sans couper le cordon qui tenait encore au placenta dont elle était délivrée. L'enfant était mort et sans aucune trace de violences apparentes. Les poumons étaient restés à l'état fœtal, mais présentaient ces taches ponctuées sous-pleurales, indice de l'effort infructueux qu'avait fait le petit être pour respirer.

Quelquefois l'abandon peut se faire dans des conditions plus fâcheuses encore et amener plus sûrement la mort, par V exposition au froid sur la voie publique, à la porte d'une église, d'un hospice, au seuil d'une maison. L'impression d'une basse température est fatalement et promptement meurtrière pour le nouveau-né; et celui-ci succombe dans des conditions qu'il est d'un grand intérêt de connaître.

Je trouve dans la thèse de M. Léo Laborde (1), un très bon résumé des lésions constatées sur les cadavres des nouveau-nés morts de froid, qui concorde exactement avec mes observations personnelles: « Le cadavre de l'enfant est en général d'un blanc mat. Au toucher il présente dans les régions atteintes par la maladie une induration qui permet à peine de pincer le derme. Une coupe pratiquée sur les parties malades, laisse écouler une assez grande quantité de sérosité infiltrée dans les mailles du tissu cellulaire. Ce dernier paraît hypertrophié et composé de couches

(1) L. Laborde, Action du froid sur les nouveau-nés et les enfants à la mnmelle, thèse de Paris, 186G, n" 20.

superposées et divisées transversalement. Le derme n'est pas épaissi; en le coupant avec le scalpel, il présente une dureté assez considérable, on éprouve la même sensation qu'en coupantun tissu fibreux dense. Les capillaires cutanés paraissent complètement exsangues. Les poumons sont presque toujours engoués, quelquefois hépatisés. Il sont gorgés d'un sang noir et fluide. Le cœur droit renferme de gros caillots. Les grosses veines sont remplies de sang noir, surtout les tissus du crâne. Le cerveau offre un piqueté très abondant, le péritoine et injecté; le foie n'est pas augmenté de volume, mais il est rouge, hypérémié ainsi que la rate: ils laissent échapper beaucoup de sang lorsqu'on les incise. Les reins sont rouges ; la vessie, quelquefois pleine m'a permis de recueillir l'urine, et je n'ai constaté dans aucun cas la présence de l'albumine. »

Je donnerai place ici à un rapport étendu de M. Marnier, chirurgien en chef de la Maternité, membre de la Société de médecine légale sur une question d'infanticide (1).

La fille Marie Toulouse, femme de chambre chez le général D...., à Alger, établit des rapports intimes avec un zouave. Celui-ci la quitte au mois de juin 1867 pour se rendre à Rome avec son régiment. Le 8 décembre suivant, la fille M. Toulouse accouche dans la nuit, seule, dans une chambre isolée, et sans appeler aucun secours.

Cette fille avait eu, disait-elle, des coliques dans la journée ; elle fut prise, vers minuit, d'envies d'aller à la garde-robe, et se plaça sur un vase de nuit pour y satisfaire. Selon elle, elle ignorait sa grossesse, car ses règles auraient paru môme sous la forme de pertes une et deux fois, du mois de juin au mois de décembre.

L'accouchement aurait eu lieu pendant l'acte de la défécation. La fille M. Toulouse aurait coupé le cordon, puis, se sentant prise de faiblesse, elle aurait laissé son enfant sur le sol, se serait mise sur son lit, y serait restée deux heures à l'état de syncope.

Revenue à la connaissance, elle aurait trouvé son enfant mort ; alors elle serait allée jeter le cadavre dans un cabinet d'aisances presque abandonné. C'est dans le tuyau de descente que l'on aurait retrouvé l'enfant, à quelques mètres au-dessous de la lunette.

(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1868, t. XXX, et Société de médecine légale.

Telles sont les circonstances principales du fait à l'occasion duquel la Société de médecine légale a été consultée, et M. Tarnier a rédigé, le rapport suivant.

Une maison d'Alger, située rue Bruce, n°^, présente une terrasse dont les eaux pluviales s'écoulent par un conduit qui reçoit en môme temps les tuyaux d'un cabinet d'aisances depuis longtemps abandonné.

Le mardi, 10 décembre 18G7, un ouvrier chargé de désobstruer ces conduits y trouva, à 1 mètre au-dessous du cabinet d'aisances, le cadavre d'un enfant nouveau-né entièrement nu.

Une domestique de la maison, Marie Toulouse, âgée de vingt-deux ans, soupçonnée et interrogée, déclara que cet enfant était le sien, qu'elle était en effet accouchée dans la nuit du samedi au dimanche, 8 décembre 1867, vers minuit.

D'après sa déposition, elle ne se croyait pas encore arrivée au terme de sa grossesse. Prise de douleurs, dont elle n'aurait pas compris l'importance, elle serait accouchée brusquement en voulant se mettre sur un vase de nuit. Après avoir coupé le cordon ombilical sans le lier, l'accusée prétend, aux termes mômes de l'acte d'accusation, qu'elle aurait été prise à ce moment d'une défaillance telle qu'elle aurait à peine eu le temps de se jeter sur son ht, où elle serait restée environ deux heures sans connaissance. Lorsqu'elle aurait repris ses sens, elle aurait trouvé son enfant au môme endroit où elle l'avait d'abord posé, c'est-à-dire sur un tapis : il était froid, dit-elle, et sans vie ; c'est alors que, dans son désespoir, elle l'aurait saisi et sans se rendre bien compte de son action, elle l'aurait jeté dans le cabinet d'aisances.

Le docteur Bertherand, chargé de l'expertise médico-légale, constata, en examinant Marie Toulouse, tous les signes d'un accouchement récent : utérus développé; vergetures; vulve tuméfiée ; fourchette légèrement déchirée; col entr'ouvert ; lochies séro-sanguinolenles; sécrétion laiteuse. Vous me permettrez de ne pas insister sur ces faits qui n'ont donné lieu à aucun doute.

En examinant le cadavre de l'enfant, M. le docteur Bertherand constata qu'il était du sexe féminin, qu'il avait une longueur totale de 48 centimètres et demi, qu'il pesait 2''iS400. Les cheveux étaient bien développés ; les ongles dépassaient le bout des doigts. On ne vit aucune ecchymose, aucune trace de blessure ou de violence extérieure; le cuir chevelu ne présentait pas de bosse sero-sangmne, comme il s'en forme souvent quand l'accouchement est lent.

En faisant l'autopsie, M. Bertherand ne trouva aucune lésion pouvant expliquer la mort. Le cerveau et le foie étaient gorges de sang. Il y avait plénitude du cœur et des gros vaisseaux. Les poumons étaient rosés, pleins d'air; ils surnageaient quand on les plongeait dans l'eau. Il n'est pas fait mention d'ecchymoses sous-pleurales.

De l'ensemble de ces faits, M. Bertherand tire des conclusions que je crois pouvoir résumer ainsi :

A. L'enfant a vécu.

B. La coloration sanguine des principaux viscères, la plénitude du cœur et des gros vaisseaux éloignent toute idée d'une mort par hémorrhagie du cordon ombilical.

C. L'absence de toute trace de violences, de tout état morbide spontané, fait plutôt penser que la mort doit être attribuée au froid, d'autant plus que la température extérieure était descendue à U ou 12 degrés au-dessus de 0.

D. il est donc admissible que la mort est le résultat d'un infanticide par omission.

Après la constatation de tous ces faits, l'enfant fut enterré; mais, à la réquisition du juge d'instruction, on procéda à l'exhumation, qui fut faite le 18 décembre 1867, . en présence des docteurs Frison et Trollier, professeur à l'école d'Alger, chargés d'une nouvelle expertise médico-légale.

MM. Frison et Trollier constatent tout d'abord que le cadavre de l'enfant est dans un état de putréfaction avancée, facile à expliquer puisque la mort remontait déjà à dix jours. Leur examen fut donc rendu difficile par cette putréfaction et par l'autopsie précédemment faite.

Les nouveaux experts ne trouvèrent aucune trace de violences, aucune ecchymose. Le cordon ombilical, qui était encore adhérent, ne portait pas de ligature. Les poumons devaient attirer leur attention d'une façon toute particulière, aussi je demande la permission de citer textuellement cette partie du rapport des experts : « La docimasie pulmonaire nous a permis d'affirmer que l'enfant « après sa naissance a respiré. Le poumon est dans un état de con- « gestion sanguine, comme on l'a observé dans les cas d'asphyxie; « rien au cœur. »

De ces faits, MM. Frison et Trollier ont tiré les conclusions suivantes que je copie textuellement : « L'enfant a vécu; la mort paraît « être le résultat d'une asphyxie ; l'absence de Ugalure au cordon « pourrait être une cause imminente de mort. Aucune trace exté- « rieure ne fait reconnaître des tentatives violentes. 11 est impossible, « dans l'état actuel du cadavre, d'affirmer si la mort doit être « attribuée à un crime ou à un accident. »

Quelques jours après ce rapport d'exhumation, MM. Frison et Trollier étaient chargés de nouveau, par M. le juge d'instruction, de répondre aux deux questions suivantes :

1° Est-il possible qu'un enfant bien constitué, né viable et à terme, comme celui dont il est question dans la procédure précédente, meure deux heures après sa naissance par le seul fait qu'il n'aurait pas été entouré de soins?

La réponse des experts fut que, dans la circonstance particulière, la mort ne peut s'expliquer ni par le froid, ni par l'hémorrhagie ombilicale.

2° Une femme dont la délivrance s'est opérée très rapidement et sans perdre de connaissance, peut-elle perdre connaissance après l'accouchement et demeurer dans cet état pendant deux heures?

La réponse des experts l'ut que, dans le cas particulier, la perte de connaissance ne pourrait être attribuée qu'à la syncope ou à l'éclampsie. Or, l'éclampsie aurait laissé la malade dans un état de santé, ou plutôt de maladie qui ne lui aurait pas permis de faire disparaître les traces de son accouchement. Quant à la syncope, elle n'aurait pu être que de très courte durée. Suivant MM. Frison et TroUier, s'il y a eu syncope, elle a duré un temps très court et, dans aucun cas, la mère n'a pu rester deux heures sans connaissance.

Après avoir constaté les mômes faits, M. Berlherand, d'une part, et MM. Frison et Trollier, d'autre part, tirent des conclusions différentes.

Le mémoire de M. Bertherand porte sur quatre points principaux, qu'il agite dans autant de questions que nous tâcherons de résoudre.

1° Une femme peut-elle ignorer la date de sa grossesse, la marche et la durée de V accouchement ?

Il n'est pas douteux qu'une femme puisse se tromper sur la date de •sa grossesse. Tous les accoucheurs ont observé un grand nombre de ces erreurs, surtout quand les époques menstruelles persistent pendant les premiers mois de la grossesse. D'autres fois, les hémorrhagies revenant à des intervalles irréguliers, peuvent être prises pour des véritables menstrues, et faire rejeter l'idée d'une grossesse dont la réalité remonte déjà à plusieurs mois.

L'accusée, Marie Toulouse, comme un grand nombre d'autres femmes, a donc pu se tromper sur le début de sa grossesse, et cette hypothèse est d'autant plus admissible que, pendant le cours de l'été de l'année 1866, elle se plaignit de ne pas avoir des époques menstruelles aussi abondantes qu'en temps ordinaire, que vers la même époque elle eut, d'après la déclaration de l'un des témoins, des pertes considérables à deux reprises différentes.

Si l'on ajoute à ces premières considérations que l'accusée était âgée de vingt-deux ans seulement, primipare, qu'elle n'avait confié à personne le secret de ses relations avec son amant qu'elle ne pouvait, par conséquent, pas faire de questions propres à dissiper ses doutes parce qu'elles auraient éveillé l'attention sur sa conduite; on admettra facilement que Marie Toulouse a pu ignorer pendant quelque temps qu'elle était enceinte et que les deux pertes considérables qui survinrent pendani l'été, ont dû la confirmer dans son erreur, et cela d'autant mieux que son ventre était assez peu développé pour que personne n'ait conçu de soupçons sur son état.

A quel moment l'accusée a-t-elle su qu'elle était enceinte? Il est je crois, impossible de le dire. Toujours est-il, d'après la lecture des pièces de la procédure, que le 15 juin, au moment du départ de son amant, elle ne lui en avait pas encore parlé, et ce ne l'ut qu'à son retour, au mois de novembre, qu'elle lui en fit la confidence, sans indiquer l'époque probable de son accouchement.

Nous sommes, pour toutes ces raisons, d'accord avec M. Berlherand pour penser que l'accusée a pu ignorer la date de la conception et l'époque probable de son accouchement; mais nous n'oserions pas avancer avec lui qu'elle ne se croyait enceinte que de cinq mois quand elle fut surprise par l'accouchement. Il est probable, au contraire, que les mouvements de l'enfant avaient dû lui apprendre que sa grossesse était plus avancée, et nous ne pouvons pas ne pas faire remarquer que du 15 juin, date du départ de son amant qui quittait Alger avec son régiment, au 8 décembre, date de l'accouchement, on trouve un intervalle de six mois une semaine.

Quant à la marche et à la durée de l'accouchement, nous admettons, avec M. Bertherand et avec tous les médecins légistes, parmi lesquels je puis citer MM. Tardieu et Lorain, qu'un certain nombre de femmes accouchent avec une rapidité extraordinaire, qu'elles peuvent se méprendre sur les premiers signes de l'enfantement et ne pas avoir prévu leur prompte délivrance. Dans le cas particulier, l'accusée avait éprouvé, il est vrai, des coliques dans la journée du 7 décembre, mais elle avait pu se tromper sur leur nature comme se trompent quelques femmes. On peut admettre aussi que l'enfant a été expulsé brusquement au moment où Marie Toulouse, croyant avoir besoin d'aller à la garde-robe, se mettait sur un vase de nuit. Nous devons cependant faire remarquer qu'un accouchement aussi prompt s'observe plus souvent chez les multipares que chez les primipares.

Pour son compte personnel, votre rapporteur a vu de ces faits se passer sous ses yeux chez des femmes qui attendaient à l'hôpital le moment de leur accouchement; il serait donc injuste d'en refuser le bénéfice pour une fille inexpérimentée qui accouche la nuit, alors qu'elle se croit, suivant son dire, loin du terme de sa grossesse.

2° La mère a-t-elle perdu conriaissance après V accouchement, pendant plusieurs heures?

La perte de connaissance suit quelquefois l'accouchement, et elle accompagne alors l'éclampsie ou la syncope. MM. Frison et Trollier, dans leur rapport, M. Bertherand, dans son mémoire, sont d'accord pour rejeter l'hypothèse d'une attaque d'éclampsie. Nous n'y insisterons donc pas, car c'est avec raison qu'elle nous paraît avoir été écartée.

Reste donc la supposition d'une syncope qui aurait duré deux heures. MM. Frison et Trollier ont conclu dans leur rapport que s'il

y a eu une syncope, elle a duré un temps très court et que, dans aucun cas, la mère n'a pu rester deux heures sans connaissance. M. Bertherand, s'élève contre les conclusions de ses confrères, et citel'opiniondcMM. Devergie, Casper, Lorain, qui admettent tous que l'accouchement peut être suivi de syncope, surtout s'il y a eu hémorrhagie.

Le point en litige est important et demande à être discuté avec soin : L'accouchement est assez souvent suivi d'une sorte d'anéantissement et de stupeur, pendant lequel la femme, sans perdre connaissance, est incapable de veiller aux soins que réclame un enfant nouveau-né. Mais cet état ne se prolonge pas, en général, au delà de quelques instants.

Un véritable état syncopal prolongé, sans hémorrhagie, est rare; j'en pourrais cependant citer quelques exemples : Cazeaux rapporte un cas semblable tiré de sa pratique ; je sais que M. le professeur Depaul en aobservé'un très petit nombre; j'ajouterai enfin, que j'en ai vu un exemple. Cet état syncopal prolongé est toujours grave, il se termine par la mort, ou laisse les femmes dans un état d'épuisement excessif qui les rend incapables de tout effort musculaire un peu soutenu.

L'accusée Marie Toulouse a pu se lever, gravir à deux reprises différentes un escalier; il est donc probable qu'elle n'avait pas été en proie à l'état syncopal grave auquel je viens de faire allusion.

La syncope qui accompagne ou suit une hémorrhagie consécutive à l'accouchement est, au contraire, très fréquente; néanmoins, il est rare que la perte de connaissance se prolonge deux heures, et dans ce dernier cas elle est produite par une hémorrhagie très abondante.

Recherchons donc si Marie Toulouse a eu une perte abondante au moment de sa délivrance. Presque toujours dans l'accouchement le plus régulier, la sortie de l'arrière-faix est accompagnée ou suivie de l'expulsion d'un flot de sang qui tache les objets de literie. Les femmes expérimentées le savent si bien, qu'elles ont le soin de garnir le lit sur lequel elles doivent accoucher.

L'acte d'accusation nous apprend que pendant l'accouchement de Marie Toulouse, un drap de lit et deux jupons furent imbibés de sang; avec une perte abondante, le matelas aurait été en outre tache ou traversé par le sang ; mais nous n'avons pas trouvé ce détail indiqué dans les pièces de la procédure qui nous ont été soumises. 11 est donc fort difficile de juger exactement, d'après les renseignements que nous possédons, quelle a été la quantité de sang perdu Je dois cependant dire que, dans les accouchements les plus réguliers, le nombre des vêtements tachés est tout aussi grand que celui qui est spécifié plus haut. En un mot, je ne trouve pas là des preuves sultisantes pour croire qu'il y a eu hémorrhagie abondante. Le docteur Bertherand, en examinant la fille Toulouse n'a pas remarque de de-

coloration de la peau puisqu'il n'en fait pas mention dans son rapport, et cette décoloration, si évidente chez les nouvelles accoucliees qui ont eu des hémorrhagies abondantes, auravt, sans aucun doute, attiré l'attention d'un observateur aussi sagacc si elle avait existé.

A notre avis, rien ne prouve donc que l'accusée ait eu une syncope

^^A côté de la syncope, M. Bertherand a fait le tableau de l'état intellectuel dans lequel doit se trouver une fille en proie aux douleurs de l'accouchement. Les conclusions de M. Bertherand sont qu'une nouvelle accouchée peut présenter du désordre de l'intelligence, une déviation momentanée delà raison et que, sous l'influence de causes déprimantes del'ordre physique et moral, elle peut perdre pour quelques heures la conscience de ses actes, tomber dans un état -de delzv6 émotif »

Il faut reconnaître que les nouvelles accouchées restent habituellement maîtresses de toute leur intelligence, et j'ai pensé qu'il ne fallait pas suivre plus longtemps M. Bertherand sur ce terrain, parce qu'aucune pièce de la procédure que j'ai entre les mains ne laisse penser que l'état intellectuel de Marie Toulouse ait présenté quelque chose de particulier.

30 La mort de Venfanl peut-elle être attribuée à des violences exté-

Pour résoudre cette question, il suffit de rappeler que MM. Bertherand, Frison et Trollier ont été unanimes à déclarer que le cadavre de l'enfant ne présentait aucune trace de violences extérieures. Cette question se trouve donc résolue par la négative.

4" La mort peut-elle être attribuée à des causes accidentelles telles que l'absence de ligature du cordon, l'action du froid?

Des expériences, aujourd'hui nombreuses, permettent d'affirmer que le défaut de ligature du cordon ombilical n'entraîne pas nécessairement l'hémorrhagie, surtout si la respiration s'établit sans obstacle. Or, chez l'enfant de Marie Toulouse, la respiration avait été large et complète, ainsi que le prouve l'autopsie. Dans quelques cas cependant, surtout quand la respiration se fait incomplètement, l'absence de ligature ou môme le relâchement du lieu appliqué, peuvent devenir l'occasion d'une hémorrhagie mortelle. Quelques accoucheurs ont vu de ces exemples. Suivant M. Tardieu, les nouveau-nés pour mourir d'hémorrhagie n'ont pas besoin de perdre une grande quantité de sang-, aussi, dans ces circonstances, le cadavre des enfants n'offre pas toujours cette pâleur de cire, cet état exsangue, ■celte vacuité du cœur et des vaisseaux qui sont très caractéristiques chez les adultes morts d'hémorrhagie. « Mais ce gui m'a beaucoup « frappé, dit M. Tardieu, et ce qui me paraît constituer un signe es- <( sentiel de l'hémorrhagie ombilicale, c'est la décoloration et l'ab-

« scnce du sang clans le foie qui, chez le nouveau-né el à l'état nor- « mal, est si conjectionn^é et de couleur si foncée. »

Chez l'enfant de Marie Toulouse le foie était, au contraire, très congestionné, ainsi qu'il résulte du rapport de M. Berthcrand. Nous voici donc conduits à penser que cet enfant n'a pas péri par héinorrhagie ombilicale, bien qu'il y ait été exposé par l'absence d'une ligature sur le cordon. D'ailleurs le cordon présentait une longueur de 30 centimètres environ, et cette longueur rendait l'hémorrhagie plus difficile.

L'exposition au froid soit par négligence, soit dans une intention criminelle, peut aussi être une cause de mort, pour l'enfant nouveau-né; tous les médecins admettent cette cause de mort; c'est celle qu'a invoquée M. Berlherand dans son rapport, tandis qu'elle a été repoussée par MM. Frison et Trollier. Ici, il est difficile de dire de quel côté se trouve la vérité, parce que l'influence du froid varie avec mille circonstances particulières, que la mort est tantôt rapide, tantôt lente à se produire.

Les lésions indiquées par M. Tardieu (1) sont consignées dans les rapports de tous les experts qui ont examiné le cadavre de l'enfant de la fille Toulouse, puisqu'il y est dit que les poumons, le foie et les gros vaisseaux étaient gorgés de sang.

L'analogie des lésions n'établit cependant pas, d'une façon rigoureuse, que la mort a été causée par le froid. Il faut donc faire appel aux circonstances accessoires qui nous sont révélées par les pièces de la procédure. Le mémoire de M. le docteur Bertherand prouve qu'au 8 décembre 1867, la température à Alger était tombé de 11 à 12 degrés au-dessus de zéro. Avec cette température, et pour nous renfermer dans les termes de la question posée par le juge d'instruction à MM. Frison et Trollier, un enfant abandonné nu, sur le tapis d'une chambre fermée, peut-il succomber en deux heures sous l'influence du froid? La question est difficile à résoudre, parce que nous manquons de données scientifiques positives. Il est certain que, dans des circonstances analogues, des enfants vigoureux ont pu résister, mais nous pensons qu'un enfant faible pourrait succomber. Le développement physique de l'enfant de Marie Toulouse devient donc un élément nécessaire pour juger cette question.

Cet enfant paraissait suivant le rapport des experts, à terme et bien développé, et nous savons qu'il pesait 2''ii,400 et mesurait 48 centimètres et demi, du sommet de la tête aux talons.

Or, Casper admet que le poids moyen des enfants nouveau-nés est de 3"", 500, M. Tardieu le porte à 3000 ou 3300 grammes. Sur un total de 4104 enfants nés à terme à la Maternité, il n'y en avait que 8i dont le poids n'excédait pas 2400 grammes.

(1) Tardieu, Étude médico-légale sur V infanticide. Paris, 18GS, p.

RAPPORT SUR UNE QUESTION d'INFANTICIDE. 203

Quant à la longueur moyenne du corps chez les enfants nouveaunés, à terme, elle oscille en général entre 46 et 50 centunelres.

L'enfant de Marie Toulouse avait donc une longueur normale, mais son poids n'était pas en rapport avec cette longueur, et l'on peut raisonnablement penser qu'il présentait une certame faiblesse congénitale qui a pu favoriser la mort par exposition au froid.

L'enfant a vécu, il a respiré largement. Rien cependant dans l'examen du cadavre n'autorise à déclarer que la mort a eu lieu par suffocation, attendu qu'on n'a trouvé aucune trace de violences qui puissent indiquer des tentatives faites dans ce but.

Si l'on n'admettait pas la mort par le froid et l'absence de l'ensemble des soins nécessaires aux enfants nouveau-nés, comment faudrait-il l'expliquer? 11 n'est pas très rare d'observer une mort rapide chez des enfants nouveau-nés entourés de tous lès soins nécessaires, et quand dans ces cas l'autopsie ne révèle aucune lésion, aucun vice de conformation, on déclare que la mort a ete causée par faiblesse congénitale. Cette dernière hypothèse est peut-être applicable au fait sur lequel nous sommes consultés, et l'expert s'y arrête d'autant plus volontiers que la faiblesse congénitale, le froid et l'abandon aidant, a pu amener une mort rapide.

Conclusions. — 1° La fille Marie Toulouse a pu ignorer le début de sa grossesse et ne pas se rendre un compte exact de l'époque certaine de son accouchement.

'2° Elle a pu méconnaître la nature des douleurs de l'enfantement et avoir été surprise par un accouchement rapide au moment où elle se plaçait sur un vase de nuit.

3° Un état de stupeur ou de syncope a pu suivre l'accouchement et empêcher momentanément l'accusée de donner des soins à son enfant, mais il nous paraît certain que cet état n'a pu être que passager.

4° L'enfant de Marie Toulouse a vécu et respiré largement. 0° Aucune lésion extérieure ou intérieure n'offre l'indice d'une mort violente.

6M1 y a tout lieu de croire que la mort n'a pas été causée par une hémorrhagie du cordon ombilical.

1° En l'absence de toute lésion caractéristique, il est rationnel de penser que la mort a été produite par le concours des trois causes suivantes : abandon de l'enfant, son exposition au froid, sa faiblesse congénitale.

[Par arrêt de la cour d'assises d'Alger, en date du 7 mai 1868, la nommée Toulouse (Marie-Thérèse) domestique, accusée d'infanticide, a été condamnée à la peine de deux années d'emprisonnement, 100 francs d'amende et aux frais du procès, comme coupable d'avoir, à Alger, dans la nuit du 7 au 8 décembre 18.67, par impru-

dence, inattention ou négligence, causé la mort de son enfant nouveauné; par applicalion de l'arlicle 319 du. Code pénal.]

Casper (1), dans trois cas, d'ailleurs assez incomplètement observes, de mort par congélation, a constaté chez des nouveau-nés des lésions à peu près semblables, et chez l'nn en particulier une véritable apoplexie cérébrale. M. Letourneau (2) a fait une remarque intéressante qui mérite toutefois confirmation, c'est que les poumons des enfants morts de sclérème, c'est-à-dire de l'œdème dur que produit si souvent l'exposition au froid, présentent un poids notablement inférieur à celui des poumons de nouveau-nés morts d'affections différentes.

J'insisterai sur les résultats contradictoires que peuvent donner dans ces cas les expériences de docimasie pulmonaire. La surnatation est ordinairement incomplète pour les poumons qui, après avoir été pénétrés par l'air, sont envahis par l'hépatisation ou l'apoplexie que produit l'exposition au froid et qui accompagnent le sclérème. Si l'abaissement de la température a été jusqu'à la congélation, on n'oubliera pas que les poumons infiltrés de glaçons, même sans avoir respiré, peuvent momentanément surnager, et ne gagnent le fond du vase que quand ils ont été dégelés au contact de l'eau chaude.

Enfin, on peut rapprocher de l'abandon et du défaut de soin le manque de nourriture et la mort par inanition qui en serait la suite. A vrai dire, les faits de cet ordre n'appartiennent pas à l'infanticide, car le nouveau-né peut supporter pendant plusieurs jours, sans mourir, la privation d'aliments, Il n'en est pas moins constant que des mères ou des nourrices dénaturées ont souvent employé sciemment ce moA^en pour se débarrasser des enfants qu elles ne

(1) Casper, loc. cit., p. 431, Observ. 321, 322 et 324.

(2) Letourneau, Ihèso citée, p. 24.

pouvaient ou ne voulaient pas allaiter. Mais ces .pauvres créatures, quand elles succombent, ont cessé d'être nouveau-nés. Les observations si exactes et si intéressantes de M. Bouchaud (1) ne laissent pas de doute à cet égard : « Le temps qu'un enfant peut supporter la diète, dit-il, est variable et il est tout au plus possible de donner quelques chiffres pour les cas où la privation de nourriture est absolue. Pour ceux qui succombent véritablement inanitiés, nous croyons que, très exceptionnellement, la mort surviendra avant le huitième jour; je n'en ai point vu succomber avant celte époque. Si des faits, nous passons à la théorie, nous arrivons à de pareilles conclusions : un enfant de 3 kilogrammes, perdant en moyenne 100 grammes par jour et cessant de vivre quand il ne pèse plus que 2 kilogrammes à 2\200, on voit qu'il vivra huit à neuf jours au moins. » M. Bouchaud ajoute qu'il importe parfois, surtout en médecine légale, de pouvoir reconnaître qu'un enfant a succombé à ce genre de mort. Il en signale . comme moi la fréquence, mais le range à tort parmi les infanticides. Ce dernier crime veut des procédés plus rapides à l'aide desquels il puisse faire disparaître dès qu'il ;a vu le jour le fruit d'un accouchement clandestin.

C'est donc pour ne rien omettre que nous complétons la citation que nous avons empruntée au travail original de' M. Bouchaud : « Casper pense qu'il n'existe aucun signe : spécifique, si ce n'est peut-être l'amincissement des parois : intestinales. Des signes spécifiques, il n'en faut point cher- ( cher, pas plus qu'une lésion déterminée; il n'y a qu'un (degré à constater : l'amaigrissement a-t-il été suffisant ipour déterminer la mort? Les signes d'une émaciation (extrême, si Tonne découvre rien de plus pour expliquer la

(1) J. B. Bouchaud, Be la mort 'par inanitioîi, thèse de Paris, 1864, n° 114, ip. 117.

mort, sont donc suffisants pour qu'on doive se prononcer. Les suivants sont ceux que nous avons à peu près constamment trouvés ensemble : maigreur considérable (diminution de trois dixièmes), sans qu'il y ait nécessairement disparition complète du tissu graisseux, déformation du thorax et des poumons très aérés, blanc rosé ; chevauchement étendu (3 à 4 millimètres) des os de la voûte du crâne et congestion intense des méninges et du cerveau ; tube digestif atrophié, transparent, vide et revenu sur luimême, seulement si la diète a été absolue. Si d'autres lésions coexistent : gangrène, ulcération de la cornée, entérite, il y aura à rechercher leur relation avec l'inanition: si elles sont efiet, cause ou simple coïncidence. »

Je ne peux que joindre mon témoignage à celui de M. Bouchaud, et je me contenterai de rapporter une observation digne d'être placée à côté des siennes et que j'ai recueillie dans des circonstances vraiment dignes d'être rappelées.

Un enfant âgé de six semaines, abandonné dans un hôtel garni par une méchante femme qui s'était donnée comme nourrice et qui était partie secrètement sans se soucier du pauvre petit qui, oublié dans une chambre close oh ses cris n'avaient fixé l'attention de personne, y avait été retrouvé au bout de plusieurs jours littéralement mort de faim. Je fis l'autopsie du cadavre le 24 mai 1838. Cet enfant de six semaines ressemblait à un fœtus mis en macération dans l'esprit-de-vin. Tous les tissus étaient revenus sur eux-mêmes et comme ratatinés. On eût dit un de ces pauvres singes qui meurent phthisiques dans nos climats. Il offrait tous les signes d'une sénilité précoce et le hideux contraste de la première enfance et de la décrépitude la plus avancée. Je notai en même temps la vacuité absolue de l'estomac, des intestins et de tous les organes digestifs, ainsi qu'un amincissement de leurs parois qm dépassait

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