‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 3)Chapitre 54 sur 67 · XV. — Folie lypémaniaqne. — Délire de persécntioii · texte numérisé non relu

XV. — Folie lypémaniaqne. — Délire de persécntioii

Demande de mise en liberté.

Le mémoire que l'on va lire, rédigé par le malade luimême, ancien magistrat, donnera l'idée la plus juste de la réalité et de la nature de son délire.

Vous désirez. Monsieur, pour vous assurer de l'état de mon intelligence, que je vous expose de nouveau quelles sont à mon point de vue, les causes qui doivent faire cesser l'inique détention que je subis à Vanves. La conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, avant-hier, a dû , je l'espère du moins, vous éclairer déjà, et encore bien que la tâche qui m'est donnée aujourd'hui ait son côté pénible, je m'eflforcerai de la remplir conformément à vos désirs. Toutefois, je ne pourrai que répéter par écrit ce que j'ai déjà dit verbalement à M. le substitut Sahnon, et à vous, Monsieur.

Je me suis enquis dès Tabord, et à diverses reprises, des motifs qui m'avaient fait arrêter. Ils sont au nombre de trois : 1° j'ai.ea l'intention de me battre en duel ; 2° je témoigne de la défiance envers ma famille ; 3° je témoigne une défiance générale. — S'il existe d'autres motifs, on ne me les a pas fait connaître.

Permettez-moi, Monsieur, d'examiner les différents chefs de l'acte d'accusation dirigé contre moi, séparément et Tun après l'autre.

1» J'ai eu l'intention de me battre en duel. — Gela est vrai, nonseulement comme Procureur impérial, mais comme homme, j'ai eu tort, je le reconnais, de songer, même un instant, à une action que la loi défend, et l'aveu que je renouvelle ici, je l'ai fait sponta* nément, le jour de mon arrivée à Yanves, devant M. le docteur Falret père. Il pourra vous le dire. — Mais enfin, cette intention conçue, je l'avoue, dans un moment xl'irritation, comment s'estelle manifestée? par des insultes, par des provocations? Non, Monsieur; j'ai eu chez moi avec deux personnes qui avaient ma confiance une conversation à ce sujet, et tout s'est borné là. Gomment le public a-t-il été mis dans la confidence? je n'en sais rien. Dans tous les cas, ce n*est certainement pas moi qui lui ai fait part de mes affaires. Je dois ajouter que cette idée n'avait été chez moi que momentanée , que depuis longtemps et bien longtemps j'y avais renoncé, que, vers la fin du mois de septembre dernier, lorsque mon père me communiqua la lettre de M. le Procureur général, que vous avez lue sans doute, je lui déclarai que le duel était dès lors loin de mes intentions, qu'antérieureipent à mon arrestation, j'ai tenu un semblable langage devant M. Havin, directeur politique du journal le Siècle, et devant M. Guzon, l'un des rédacteurs de ce journal, et qu'enfin, dans cette maison, devant M. Falret père, qui donnait pour cause à ma détention mes projets homicides, en insistant fortement sur l'intérêt qu'avait ma famille d'y mettre obstacle ^ je protestai, sur mon honneur, de mes idées pacifiques. Si l'on me suppose des idées de duel et que l'on dise : cela est! — Moi, je dirai : cela n'est pas ! — Je n'ai pas d'autres moyens de preuve que ma parole. — En ce qui concerne le duel, il n'y a pas eu autre chose que ceci : intention manifestée, en particulier, à deux personnes, et bientôt abandonnée.

2° Je témoigne de la défiance envers ma famille. — Sur ce point, Monsieur, croyez bien que je ne parlerai que -contraint et forcé. J'ai aimé les miens autant qu'un fils peut aimer son. père et sa mère, j'ai été envers eux toute ma vie respectueux et obéis-

sant, et je sais ce que l'on doit à sa famille. Mais enfin, je ne puis me résigner à finir mes jours dans une maison d'aliénés lorsque je sens que rien, dans mon intelligence, ne m^y assigne une place.

Je vous ai dit avant-hier, Monsieur, que je quittai P. dans les premiers jours de septembre pour jouir de mon congé annuel, congé que j*ai toujours passé chez mon père. Quand j'arrivai à Paris, ma mère et ma sœur se trouvaient à la campagne, à l'Etang-la- Ville, près Saint-Germain ; mon père m'y conduisit le soir môme, et j'y restai quinze jours. Mon père , que ses affaires retenaient dans les bureaux du Siècle , venait nous voir plusieurs fois par semaine. Il arrivait pour dîner, passait la nuit, déjeunait le lendemain et repartait. Nous revînmes à Paris, et huit ou dix jours après notre retour je résolus de conter mes ennuis de P. à mon père, pour lequel mes affaires particulières n'ont jamais été cachées. Ge que je fis en effet. Il me répondit : « Mais je sais tout cela depuis trois semaines! » Et il me communiqua une lettre de M. le Procureur général, écrite par ce magistrat à M. Guzon, peu de jours après mon départ de Bretagne. On avait trompé la religion de M. le Procureur général; on lui avait dit que j'avais voulu faire destituer deux gendarmes, ce qui est faux ; que j'avais voulu me battre avec cinq personnes, ce qui est faux; enfin que j'étais fou, ce qui, j'ose le dire, est également faux. Dans le premier moment , cette communication m'émut peu. M. le Procureur général, pour qui je professe la plus grande reconnaissance et le plus respectueux attachement, écrivait dans sa lettre que quant à lui, il n'avait pas remarqué le moindre dérangement dans mon intelligence ; d'un autre côté, l'affaire était entre les mains de mon père, et bien que je n'en attendisse pas une très- vive affection, je croyais encore pouvoir compter sur lui lorsqu'il s'agissait de détruire l'imputation de folie que l'on faisait peser sur moi. Depuis trois semaines, en effet, il m'avait vu trèsfréquemment, et mieux que personne il devait savoir que j'avais l'esprit sain. Gette tranquille confiance ne dura pas longtemps toutefois. J'appris bientôt , peut-être mon père me le dit-il luimême, que pendant mon séjour à la campagne il était allé consulter un médecin, (j'ai su son nom depuis, c'est M. Blanche) et qu'il lui avait parlé de ma folie. En vérité, je n'avais pas donné le plus léger signe d'aliénation, et mon père le reconnaît lui-même. Mais alors pourquoi aller aux consultations, et ne pas détromper M. le Procureur général ? — Passons à un autre point.

M. le Procureur général témoignait, dans sa lettre, le désir de

me voir demander une prolongation de congé d'un mois, mon père abondait dans ce sens, et je me rendis sans grande difficulté. Un matin, mon père me dit qu'il s'était fait délivrer un certificat de médecin, (mais il ne me le montra pas et je ne sais de qui il émanait) et il m'engagea à motiver ma demande de prolongation sur une névralgie de la face; je refusai. La face touche de trop près au cerveau pour que, alors que l'on me disait fou, je pusse raisonnablement prétexter d'une pareille maladie, que je n'avais pas d'ailleurs. Mon père dut solliciter lui-même la prolongation. Mais j'avais quelques appréhensions en ce qui concerne le contenu du certificat. M. Guzon, devant lequel j'exprimais un jour mes craintes à cet égard, me dit : « Rassurez.- vous. Croyez bien que je ne veux pas que vous soyez compromis. J'ai vu ce certificat, je l'ai fait changer. » Ainsi, mon père n'hésitait pas à adresser à M. le Garde des Sceaux une pièce tellement compromettante que M. Guzon, qui n'est pas de la famille, s'opposa à son envoi.

Enfin, Monsieur, et j'aborde là les derniers faits dont j'ai à vous entretenir , du moment où mon intention de duel était devenue publique, du moment où l'imputation de folie avait été, quoiqu'à tort, dirigée contre moi et n'avait pas été démentie, je crus que je ne pouvais plus convenablement et dignement conserver mes fonctions de Procureur impérial. Mon père approuva d'abord ma résolution. Puis, la prolongation de congé étant sur le point d'expirer, il me conseilla d'en demander une nouvelle, j'opposai la plus vive résistance, et M. Havin pourrait le certifier. J'avais hâte de sortir de l'impasse où j'étais, et surtout d'aller trouver M. le Procureur général , et de lui dire : « Voyez-moi, examinez<moi, jugez-moi. En vérité, je ne suis pas fou, et il vous sera facile de vous en convaincre ! » Mais M. le Procureur général demanda de lui-même, mû par une bienveillance dont je lui sais gré, une prolongation nouvelle de deux mois. Je lui ai trop d'obligation pour résister à ses désirs, lorsqu'il me trace une ligne de conduite personnelle, et je me vis de nouveau lié à Paris pour un temps assez long. Mon père changea alors de langage. Dans l'origine , lorsque je le priais de me trouver une position nouvelle, il me répondait : « Mais qu'as-tu besoin de travailler ? N'avons-nous pas assez pour vivre tous ensemble? Voyons ! n'atiraiS'tu pas la force de ne rien fairel Et lorsque je revenais à la charge, il me recevait mal. Ses paroles, sinon son but , devinrent différentes. « Pourquoi ne resterais-tu pas dans la magistrature, me dit-il un jour? Des gens de plus de mérite que toi se sont

trouvés dans ta position. Tiens ! vois M. V ! Il a été comme toi, maintenant il est bien, et cela ne Tempéche pas d'être considéré. Ecris à M. le Procureur général que ton intelligence a été un instant troublée, mais qu'elle est revenue à son état normal, et tu reprendras tes fonctions sans difficulté! > Trois ou quatre fois il me tint ce langage, et je me rappelle que, la dernière fois devant ma mère et ma sœur, je lui demandai : « Est-ce la condition sine quâ non ?» Il me répondit : a Oui, c'est la condition sine quâ non ! a Je m'écriai : « Je n'écrirai jamais cela ! » Vous comprendrez en effet, Monsieur, que je ne pouvais reconnaître une chose qui n'était pas, et que c'était d'ailleurs une singalière façon de consolider sa situation dans la magistrature que de s'avouer aliéné. Le conseil était évidemment mauvais , aussi lorsque je le lui rappelai devant M. le docteur Deschamps, il le nia. Il faut dire qu'hier il m'est venu voir, pour la première fois depuis mon arrestation, et qu'il Te. reconnu vrai devant MM. Voisin et Falret père. J'ajouterai qu'hier j'ai énuméré devant mon père tous les faits qui précèdent, et qui figurent sous le n^ 2 de ma lettre, et qu'il a reconnu l'exactitude matérielle de tous sans exception. Les directeurs de cette maison le constateront.

Eh bien ! Monsieur, moç père aurait dû, je crois , du moment où il était certain que je ne donnais pas de signes d'aliénation, écrire à M. le Procureur général avant l'expiration de mon congé, pour lui faire connaître mon état, au lieu d'aller demander aux médecins des consultations qui portaient à vide, puisqu'ils ne m'avaient pas vu ; il n'aurait pas dû songer à faire parvenir à M. le Garde des Sceaux un certificat constatant, dans des termes compromettants, une maladie qui n'existait pas; il n'aurait pas dû me donner le conseil de m'avouer, par écrit, aliéné , et m'ayant donné ce conseil, il n'aurait pas dû le nier. Il a fait cela cependant, et ces différentes circonstances m'ont fait perdre la confiance que je pouvais avoir en lui. C'est pourquoi j'ai quitté sa maison.

Je ne vous parlerai pas, Monsieur, de mon enfance, et d'un certain nombre de faits récents qui ne peuvent que me déterminer à persister dans ma résolution. Permettez-moi une dernière réflexion. Il m'a semblé qu'hier mon père désirait que je restasse dans la magistrature. Pensez-vous qu'un enlèvement par quatre agents de police soit de nature à donner de la condition à un magistrat ?

3® Je témoigne une défiance générale. — Exigerait-on de moi.

par hasard, une confiance générale? s'il fallait choisir entre les deux extrêmes, peut-être vaudrait-il mieux pencher vers la défiance. Mais la vérité est que, si je pêche, c'est par une confiance trop grande. Dans mon enfance, je poussais loin ce défaut, et si Texpérience des hommes et des affaires m'a donné de pénibles , mais salutaires avertissements, vous savez que le vieil homme ne se dépouille jamais entièrement. J'ai confiance, Dieu merci, dans quelques hommes encore, et surtout dans la magistrature, qui k été ma meilleure famille.

£n résumé. Monsieur, je ne me crois pas fou; mon intelligence, ma conscience me disent que je ne le suis pas. M. Havin, qui veut bien s'intéresser à moi, m'avait trouvé une position assurée et bonne, au moment où j'ai été arrêté, j'avais la certitude de pouvoir vivre honorablement, sans être à charge à personne, je suis majeur, et par conséquent libre de demeurer ailleurs que chez mon père ; je demande à user de cette liberté que la loi me donne.

Lorsque j*ai eu l'honneur de vous voir, Monsieur, vous m'avez engagé à vous écrire, je n'avais pas compris tout l'intérêt que vous attachiez à une lettre de moi. M. Voisin me l'a fait comprendre hier, et je me suis mis à l'œuvre aussitôt. La visite de mon père m'a interrompu, et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu achever l'exposé qui précède. Je vous prie de vouloir bien excuser mon retard, et d'accélérer autant que possible la marche de mon affaire.

Cet écrit donne la mesure du degré de logique et de raisonnement qui peut subsister avec le délire partiel le mieux caractérisé.

XVI.~ Testament authentique annulé. — Insanité d^esprit. — Délire de persécution. — Suicide au moyen d'une guillotine.

Le 24 avril 1862, M. C. H. C. est décédé en Italie à Castellamare. Il aurait mis lui-même fin à ses jours par le siagulier mode de suicide que voici : il imagina de construire de ses propres mains une guillotine à la confection de laquelle il consacra les deux dernières années de sa vie ; puis il plaça sa tête sous le fatal couperet et fit jouer lui-même le ressort qui, en faisant tomber le couteau, le décapita.

M. H. C, depuis longtemps déjà en état de démence, enfermé par autorité administrative en 1847 dans l'établis-

sèment du docteur Blanche , déclaré interdit plus tai'd par jugement du tribunal civil de Langres, du 20 août 1851, moiu*ait en laissant un testament passé par-devant notaire le 21 août 1843, par lequel il instituait M"* L. C, sa cousine, sa légataire universelle, et un écrit intitulé : « Note explicative à joindre à mon testament » remis le même jour au notaire, rédacteur de ce testament.

Ce testament a été attaqué par les héritiers naturels du défunt, ses frères et neveux, pour cause d'insanité d'esprit.

Les demandeurs en nullité alléguaient que le testateur, dont Tesprit dès son enfance avait toujours été exalté, avait, dès 1836, été atteint d'une maladie dont le principal caractère avait été de se croire toujours entouré d'ennemis et en butte à des complots tramés contre lui par sa famille : qu'une monomanie de haine et de rage contre son père et ses frères, monomanie qui ne lit que s'accroître, et se manifesta dans tous les actes de sa vie, oblitéra complètement ses facultés mentales, et que ce fut sous Tempire seulement de cette haine irraisonnée qu'il avait fait son testament.

M"* G. répondait que le testateur était sain d'esprit à l'époque de la confection de son testament reçu par-devant notaire ; que rien dans ce testament ne dénotait un état de démence qui pût en faire prononcer la nullité.

Le Tribunal de la Seine a rendu le jugement suivant :

« Attendu que le testament authentique d'H. G. du 21 août 1843, est attaqué tant pour insanité d'esprit de son auteur que pour captation et suggestion frauduleuses qui en auraient surpris les dispositions ;

» Attendu, quant à ce dernier grief, qu'il ne saurait s'adresser à la légataire universelle instituée, L. G., trop jeune en 1843 pour avoir pratiqué de telles manœuvres; que Tinfluence de sa mère ne parait pas avoir été la cause déterminante des résolutions du testateur ;

» Mais attendu qu'il faut être sain d'esprit pour faire un testament;

1 Qu'à la vérité, celui d'H. G., si on devait le prendre isolément, présenterait les apparences d'un acte raisonnable ;

» Que sans doute aussi, au jour où il le dictait, rinteiiigence

d'H. G. était remarquable par plus d'un côté eu dehors du point spécial d'altération qui va être relevé ;

» Qu'il ne peut non plus être méconnu que Tacte argué de nullité est de plusieurs années antérieur à l'arrestation d*H. pour cause de fureur,; à son placement à diverses reprises dans des maisons d'aliénés, à son interdiction prononcée pour démence habituelle;

» Que ces circonstances et celles qui ont accompagné son suicide, en 1863, ne tranchent pas la question de savoir si, au

21 août 1843, il était sain d*esprit, qu'ils la peuvent seulement éclairer dans une certaine mesure ;

> Attendu que, pour ne pas remonter trop haut, faute d'éléments d'appréciation vraiment complets et hors de discussion ^ pour les années 1837, 1838, 1839, 1840, les documents de 1841, de 1842 et de 1843 sont clairement signiQcatifs, que les sentiments nourris sans motifs par H. G. contre son père et contre ses frères Alfred et Gharles, n'ont plus, depuis 1841 au moins, été seulement de la haine et de l'injustice, que leur exclusion les avait transformés en une véritable monomanie qui, au moment de son testament, Taveuglait, troublait sa raison et faussait sa volonté ;

» Attendu que son testament a été fait sous l'empire de cette monomanie; qu'on ne saurait douter, quand on le rapproche de ce qui en est inséparable, c'est-à-dire de la pièce datée du lendemain,

22 août 1843, signée d'H. G., et qu'il a intitulée : c Note explicative à joindre à mon testament ; »

» Que ce qu'il se proposait exclusivement, c'était d'écarter de sa succession son père et ses frères, auxquels son imagination malade prétait des torts, complots et crimes chimériques ;

» Attendu qu'en cet état, lorsqu'il faisait son testament G. H., n'était pas sain d'esprit dans le sens de l'article 901 du Gode Napoléon ;

> Par ces motifs,

> Déclare nul le testament notarié d'H. G. , du 21 août 1843; ordonne que sa succession sera partagée, ainsi que de droit, entre les demandeurs, ses seuls héritiers ;

» Gondamne la demoiselle L. G. aux dépens. »

XVII. ~ Rapport médico-léi^al sur un cas de fblie Isrpémaniaqae avec délire mystiq[ae et hallncinations. (MM. Falret père, F. Voisin et A. Tardieu.)

Nous soussignés, conupis par arrêt de la cour d'assises du département de la Seine, en date du 23 octobre 1852, à

l'effet de procéder à Texamen du nommé L. et constater son état mental, après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président, avons reçu communication du dossier relatif à rinstrtiction criminelle suivie contre le nommé L.

Nous avons pris connaissance des pièces judiciaires et administratives qui concernent Taccusé, ainsi que des lettres écrites par lui pendant son séjour à Bicétre ; nous l'avons ensuite visité à plusieurs reprises, tant à la prison Mazas qu'à la maison d'arrêt des Madelonnettes, l'avons interrogé et examiné avec le plus grand soin et nous sommes entourés de tous les renseignements que pouvaient nous fournir les gardiens de la prison et les codétenus de l'accusé. C'est sur ces éléments divers et d'après les résultats de l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés que nous avons établi notre jugement sur l'état mental du nommé L.

Nous devons rappeler que vers le milieu du mois de juillet dernier, l'accusé ayant donné à la maison de justice où il était enfermé des signes d'aliénation mentale, fut transféré à l'hospice de Bicêtre. Après un séjour de six semaines environ, il fut considéré comme guéri et réintégré en prison. Mais peu de temps après et quelques jours seulement avant celui où il devait paraître devant la cour d'assises, il était de nouveau signalé comme offrant un dérangement dans les facultés intellectuelles , et son attitude à l'audience, le langage qu'il y tenait dénotaient un désordre d'idées qui motivait le renvoi de l'aiTciire à une autre session. C'est dans ces circonstances que nous sommes appelés à constater l'état mental du nommé L. Nous devons ajouter que placé, au sortir de la maison de justice, dans une des cellules de la prison Mazas où nous l'avons visité d'abord, il a été transféré en dernier lieu aux Madelonnettes, où il est en contact, sur le préau, avec un grand nombre d'individus et où il partage la chambre de deux détenus qui ont été à même d'apprécier sa tenue et ses discours et que nous avons interrogés avec un soin tout particulier.

Le nommé L. ne fait aucune difficulté de répondre aux questions qu'on lui adresse et entre de lui-même dans de

longues explications, que nous croyons utile de reproduire aussi fidèlement que possible. « Sa naissance eût dû être remarquée, mais on n'eut garde de la faire connaître. Sa mission semble commencer à l'âge de six ans ; elle s'est manifestée par la chute de la royauté, le choléra, la guerre civile, la ruine de la Pologne. Il est une chose digne de remarque, c'est que, dès sa jeunesse, ceux qui lui ont fait du mal ou qui auraient dû le faire connaître, sont toujours morts peu de temps après eu ont été honteusement chassés. Il prit une part active à la révolution de février. Un blessé qui expire dans ses bras, portait un livre sous ses vêtements, ce qui prouve, dit-il, qu'il ne faut pas de révolution, mais qu'il faut répandre l'instructiou et faire disparaître la misère, source de tous les maux et do tous les crimes. L'insurrection de Juin le trouve parmi les plus ardents : il est atteint par les balles, fait prisonnier et transporté. Mais là' encore la main de Dieu se fit sentir en suscitant de nouveaux malheurs, le choléra, la guerre en Hongrie, les troubles sanglants de Vienne, le Pape en fuite laissant devant Rome deux armées républicaines s'entr'égorgeant, enfin toutes les calamités. — C'est ainsi que plus tard pendant qu'à Lyon au milieu d'une émeute, il est renversé et frappé, un ouragan s'élève qui emporte le pont d'Angers et précipite dans le fleuve trois cents malheureux soldats. Sa vie n'a plus été qu'une dure et longue misère. Très-souvent, quand il arrivait dans de grandes cités, le tonnerre se faisait entendre. Depuis sa dernière arrestation et durant sa détention à la Conciergerie, deux fois la scène de la Passion s'est renouvelée parce qu'on le maltraitait ou qu'on voulait attenter à sa vie. Un rayon de lumière pénétrait dans son cachot pour le réchauffer et quand on frappait sur sa tête, sa tête sonnait comme une cloche. Qiîand il se met en colère, souvent le tonnerre gronde, et s'il est triste le soleil se cache ; mais lorsque, au contraire, il a songé à l'organisation sociale qu'il projette et dans laquelle tout le monde est heureux, il fait beau, toute la nature devient douce, tous les animaux se réjouissent, et les petits oiseaux viennent voler autour

(le sa tête. « Croyez-moi, s'écrie-t-il, je suis celui qui vous apporte la paix et la fraternité, qui fera disparaître toutes les forteresses, toutes les ronces, les épines, les canons, les sabres, les fusils, toutes les armes meurtrières. » Partout Dieu le Père qui est au ciel, raccompagnera et tous les éléments viendront à son secours. C'est sa mission ; il est descendu sur la terre pour cela; et si on veut Tempêcher on se perdra. C'est le règne de Dieu sur la terre qui viendra et Ton aura un climat moitié plus beau. N'a-t-on pas entendu quand on a voulu le faire passer en jugement, dans ces derniers temps, le tonnerre éclater; et quand on Ta réintégré à Mazas, n'a-t-on pas vu tout à coup le ciel s'assombrir et la pluie tomber. Il ignore ce qui est arrivé depuis son arrestation; mais bien des malheurs ont dû arriver. Tous les événements de sa vie ont été conduits par une main in- "visible ; il n'y a pas à douter qu'il ne soit le messie annoncé. Il a été arrêté le jour de Pâques. Si on le fait sortir de prison il rendra tout le monde heureux et fera de la terre un peuple de frères ; toutes les religions n'en feront qu'une. « Il faut s'aimer les uns et les autres et ne plus supporter qu'un enfant souffre ; que la pauvre femme puisse allaiter son enfant en paix, et que la pauvre fille ne soit plus déshonorée. C'est la loi de Dieu. »

Toutes ces explications sont données d'un ton à la fois trèssimple et très-convaincu. Les objections que chacun de nous adresse à L. viennent se briser contre la ténacité trèscalme avec laquelle il reproduit ce long exposé de sa mission céleste. Il s'anime à peine lorsqu'on lui objecte que sa mauvaise conduite, ses crimes même sont incompatibles avec son prétendu caractère divin. Une seule fois, à l'une de nos visites, L. a paru avoir conscience de son état. Il lui faudrait, dit-il, quelque liberté pour se remettre ; il a beaucoup souffert et il a besoin d'air et de voyage pour se retrouver. Il porte la main à sa tête et sent, en quelque sorte, le trouble et l'affaiblissement de son intelligence. Mais cette perception confuse du dérangement de ses facultés ne l'empêche pas de persister dans ses divagations. Il ajoute comme nou-

velles preuves que depuis son arrestation des malheurs sont arrivés. Si on veut le saigner, il est sûr qu'au bout de quatre heures le ciel s'obscurcira et le tonnerre grondera. Du reste c'est par ses inspirations que Dieu se révèle à lui, mais il ne Ta jamais ni vu ni entendu. Et pressé sur ce point, il ne prétend en aucune façon être atteint d'hallucinations de cette nature.

Ses codétenus interrogés par nous avec le plus grand soin et hors de sa présence s'accordent à le signaler comme aliéné. Il passe tout son temps à se promener du matin au soir, sans travailler, sans questionner les autres sur lem's affaires, sans chercher à les prêcher; seulement lorsqu'on lui parle, il dit qu'il entend souvent le tonnerre, qu'il voit les éclairs, et ne manque pas de revenir sur ses idées politiques, sur son origine, sur sa mission. Il est d'ailleurs invariablement doux et calme. Aucun des détenus ne met en doute son état d'aliénation.

Son état physique est parfaitement conforme à la nature et à la forme de son délire. Il est pâle, amaigri ; ses yeux sont caves, son regard fixe, ordinairement terne, mais prenant parfois un sombre éclat; ses cheveux longs et incultes relevés sur le front pendent jusque sur le col; les ongles démesurément longs et les mains dépourvues de toute callosité attestent une longue oisiveté. L'attitude est généralement recueillie, et comme en rapport avec la méditation intérieure à laquelle il est constamment livré. Son langage, même en dehors des idées délirantes qu'il exprime, n'est que l'écho trop facile à reconnaître des déclamations qui ont de tout temps défrayé les discours des prétendus réformateurs de la société et des faux prophètes de l'avenir.

De l'étude attentive des faits et des pièces soumis à notre appréciation ainsi que de l'examen de l'accusé, nous concluons que :

1* Le nommé L. eit dans un état d'aliénation mentale caractérisée par un délire partiel, très-probablement rémittent qui, en lui enlevant la conscience de sa situation, le rend incapable de répondre de ses actes à la justice.

2* Cet état pouvant, à un moment donné, présenter des exacerbations et des accès du caractère le plus dangereux, nécessite la séquestration de l'accusé L.

Xmil. ~ Rapport médico-léi^ sur un cas de folie lypémaniaque avec hallucinations et délire de persécution.

(MM. Trélat et A. Tardieu.)

Nous soussignés etc., avons été commis par ordonnance de M. A. de St-Didier, juge dlnstiniction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en date du 2 octobre 1846, à Teffet de procéder à l'examen et à la visite du sieur J.-B. Gautrin, inculpé d'offenses envers la personne du Roi, etc., actuellement détenu à Sainte- Pélagie et de constater Tétat de ses facultés intellectuelles.

Après avoir prêté serment, nous avons reçu de M. le juge d'instruction communication du dossier comprenant les écrits saisis au domicile du sieur Gautrin , ou déposés par lui au ministère de l'intérieur, les procès-verbaux relatifs à son arrestation, les lettres qu'il a adressées depuis cette époque à plusieurs personnes, les déclarations des témoins et enfin les résultats divers de l'enquête qui a été faite sur ses antécédents.

C'est par l'étude attentive de chacune des pièces contenues dans ce dossier, et d'après l'examen direct auquel nous avons soumis le sieur Gautrin que nous avons visité à différentes reprises dans sa prison et avec lequel nous nous sommes entretenus pendant plusieurs heures, que nous sommes arrivés à asseoir notre jugement touchant l'état mental de Gautrin. Le présent rapport, résultat de nos observations, contiendra : l°le résumé succinct des faits recueillis par rinstruction sur les antécédents , les dispositions particulières et le genre de vie de Gautrin ; 2° l'examen médical, physique et intellectuel du détenu, fondé principalement sur les explications verbales dans lesquelles il est entré devant nous au sujet de ses écrits et de ses actes , ainsi que sur les lettres qu'il a écrites depuis le commencement de sa détention ; 3® enfin Tappréciation raisonnée des faits

précédemment exposés et les conclusions qui en découlent.

l** Résumé des faits recueillis par l^insti^ction . — Le sieur J.-B. Gautrin, âgé de 35 ans, est né à Nogent-sur-Seine où toute sa famille occupe encore aujourd'hui dans la classe moyenne une très-bonne position. Son père jouit d'une bonne santé; mais sa mère a succombé, il y a vingt-cinq ans environ, à une affection cérébrale aiguë que M. le docteur Gheysson, qui depuis trente ans donne des soins à la famille Gautrin , qualifie d'apoplexie. Un fait plus important qui est de notoriété à Nogent et qui est surtout bien établi par la déclaration du médecin, c'est que la dame Gillon , aïeule maternelle de Gautrin, est morte, il y a seulement quatre ou cinq ans, eu complet état de folie. « Cette malhem*euse femme « passait une partie des journées à crier par les fenêtres de sa « chambre- en adressant aux passants les paroles les plus in- « cohérentes. » Quant à J.-B. Gautrin, il parait que, dès son enfance, il se faisait remarquer, suivant l'expression du Dr Gheysson, par son caractère sombre et taciturne, et qu'il existait même par instant une certaine aberration dans ses idées.

Cette singularité , ces bizarreries observées chez Tenfant se retrouvent plus tard dans la manière dont Gautrin arrange sa vie et dirige ses travaux. Destiné d'abord au barreau et ayant déjà achevé son droit, il change de carrière et se livre à l'étude de la chimie industrielle ; employé successivement dans plusieurs exploitations en province , il revient, il y a peu d'années, à Paris où il entreprend la fabrication et la vente de la ouate ; enfin dans ces derniers temps et, après s'être dégoûté de ce commerce où d'ailleurs il réussissait assez mal, il accepte une place dans une manufacture de produits chimiques à Rouen. Dans ces positions diverses et malgré son peu de persévérance , Gautrin fait cependant preuve d'une intelligence distinguée, et, à part quelques pertes essuyées dans son entreprise de ouates, il pouvait trouver l'aisance dans un emploi honorable, puisque à Rouen et tout récemment ses appointements ne s'élevaient pas à moins de 6,000 francs. Mais toujours mécontent de ceux qui l'entou-

raient et incapable de suivre longtemps le même chemin^ Gautrin ne sut jamais s'assurer une position. De plus à ce défaut d'esprit de conduite se joignait une exaltation naturelle qui se manifestait dans plus d'une circonstance. C'est ainsi qu' en 1835, au sortir des bancs de l'école, on voit Gautrin dépourvu de toute étude politique , de toute conviction sérieuse, publier à Nogent une courte brochure intitulée Du Gouvernement et où il se pose fort gratuitement en victime et en martyr de la liberté. « Je ne sais au « juste ce qui m'attend, dit-il, je n'ignore pas qu'il est dan- « gei'eux de dire la vérité aux despotes , et que leur par- « 1er selon sa conscience , c'est prendre le chemin des carie rières, etc. » Cet écrit n'a de signification que par les dispositions qu'il indique chez Gautrin et la liaison qu'il établit entre son état actuel et l'exaltation maladive dont il donnait déjà des preuves. Enfin dans les habitudes les plus simples de sa vie matérielle se révèle une excentricité singulière. Ainsi, les fenêtres de sa chambre restent, à ce qu'il assure, constamment ouvertes la nuit et le jour, en hiver comme en été et par tous les temps.

Telle était la manière d'être , telles étaient les dispositions morales de Gautrin lorsque des embarras survenus dans ses affaires commerciales , des difiicultés litigieuses suscitées par la mauvaise foi, et dont il aurait été victime", vinrent ébranler son esprit déjà exalté et achevèrent de porter le trouble dans ses idées. Il n'hésite pas à attribuer les revers qu'il éprouve à des persécutions occultes et, passant en revue toutes les déceptions qu'il s'est préparées lui-même dans le cours de sa carrière tant de fois interrompue, il ne tarde pas à se croire, depuis, longtemps, l'objet des poursuites obstinées de ce gouvernement auquel , il y a dix ans , il a jeté le défi. Son imagination lui montre autour de lui, et dans toutes les personnes qui l'approchent , les agents du pouvoir qui le menace. Il abandonne alors toutes ses affaires et quitte la position très-avantageuse qu'il avait à Rouen pour se livrer tout entier à la politique. Il revient à Paris décidé à la- lutte, entreprend de dévoiler les mystères de la

police secrète, la corruption du Gouvernement et celle surtout du chef de TEtat dans une série d'écrits qu'il fait autographier et qu'il va distribuer lui-même dans les boutiques du faubourg qu'il habite. C'est dans les premiers jours du mois de Juillet dernipr que Gautrin commença ses publications ; depuis quelque temps déjà professant à tous les voisins ses opinions politiques, et leur confiant le récit des persécutions qu'il avait à subir : il était connu dans son quartier « pour une espèce de fou qui a la monomanie de croire qu'il (c est journellement surveillé par des agents secrets qui ne « le quittent pas » , on le regardait « comme un homme illu- (c miné en proie à des vertiges incessants. » Il semble que luimême ait eu la conscience de l'exaltation particulière de son esprit car, dans un de ses écrits inachevé et inédit, nous remarquons cette phrase qui paraît faix*e allusion aux idées fixes dont est rempli son cerveau malade. «... Si l'on m'avait « posé ces questions, il y a un an , je n'aurais même pas essayé « d'y répondre. Aujourd'hui, par l'effet d'une singulière liai- (c lucinativn àlctquellefai été en proie, à la suite de contrariéce tés vives et de vives inquiétudes, il me semble que je trou- « verai plus facilement la réponse. Gela ne doit étonner (C personne : les fous , chacun le sait, passent dans certains « pays pour être doués de seconde vue , c'est-à-dire, pour « avoir la vue très-pénétrante. »

Au moment des élections générales, Gautrin fait un voyage à Nogent, où il se rend moins pour vok sa famille que pour combattre la candidature de M. D. Dans ce but, il veut faiie imprimer des proclamations dont l'éditeur Garreau refuse les manuscrits parce qu'il remarque son exaltation, et qu'il lui semble qu'il a la tête un peu dérangée. Tous ses amis et ses parents les plus proches n'hésitent pas non plus à le considérer comme fou et atteint du même mal que sa grand'mère.

De .retour à Paris, il continue la publication de ses articles sur la police secrète, mais la lutte électorale a rendu plus violente encore l'excitation à laquelle il est en proie de-r puis plusieurs mois. Ses prétendues études machiavéliques

Tardibu. ~- Folie. 25

qui jusqu'alors n'étaient que d'obscures divagations ou d'insignifiantes diatribes, et dont le ton ne s'élevait pas au-dessus de la déclamation la plus vulgaire, change tout à coup de caractère à partir du huitième article qui porte la date du 11 septembre. Les signes du désordre intellectuel le plus évident se manifestent dans les passages suivants : « Qui <c croit que la tyrannie, si elle était attaquée avec ardeur par « un homme assez vigoureux pour rendre impuissant dans €f sa main le glaive de ses lois tyranniques, hésiterait à em- « ployer le poignard de Vassassîn ou le poison pour se débar- « rasser de son adversaire. » — Gautrin ne reste pas long- •temps dans les généralités ; il se hâte d'en faire l'application ■à lui-même et l'idée de poison qui, comme nous le verrons, germait depuis longtemps dans sa tête, l'idée de sourdes attaqués auxquelles il serait en butte devient dominante dans le reste de ses écrits. « Je crains qu'on cherche, non pas <c à me faire passer pour mort^ mais à me le faire devenir.., « Je suis porté à croire que n'ayant pas pu m'arracher l'âme, <c c'est le cœur maintenant qu'on attaque. Depuis le jour <( de la clôtm*e des chambres, ma santé, que je soigne et « que je surveille comme un soldat soigne ses armes, a subi <( tout à coup une altération profonde et dont la cause m'est <( suspecte, mes forces s'affaissent et j'éprouve au cœur des <c douleurs intenses. Si je n'ai pas recours à un médecin, <c c'est que je pense que le poison, si poison y a, est trop <( récemment découvert et tenu trop secrètement pour qu'un <c médecin non affilié puisse y porter remède. Peut-être ne V serai-je pas le premier qui succomberai à une maladie <( artificielle, etc.. La guerre ici devient trop énergique <c pour qu'elle puisse se prolonger longtemps. A mes raisons ^ on répondra certainement par des moyens meurtriers. » Il n'est pas jusqu'aux amis qui l'entourent qu'il ne transforme en ennemis et en traîtres.. . « Quand je ne serai plus, « S. pourra réclamer le prix du sang. Sa trahison aura con- « tribué à ma chute plus que le poison. » En même temps dans la pièce intitulée : Pétition au Roi f^ouis-Philippe d'Orléans^ on trouve les premières traces d'un plan que G-autrin

méditait déjà et au succès duquel il attachait le triomphe de sa cause. En effet, dans cette lettre, expression incohérente -des idées qui l'obsèdent, Gautrin « demande justice pour les M persécutions inouïes qu'il dit avoir éprouvées; il veut for- « cer le Roi à lui donner dés juges parce qu'il a le droit d'en « avoir et qu'il espère faire triompher la vérité dans l'intérêt <( delà France. » Cet écrit, daté du 19 septembre, porte, sur la couverture en forme de double titre et en gros caractères, disposé sur deux lignes transversales au milieu de la page, lés mots suivants qui n'ont de sens que pour l'imagination en délire de Gautrin :

La police secrète ou le Judasisme et le Jésuitisme,

Plus on a trahi les hommes, plus on les hait, plus on veut les haïr

(JrDASISMB).

Plus on a servi les hommes, plus on les aime, plus on veut les ser-

"vir (Jésuitisme).

A tout péché miséricorde.

JudaSy le roi Judas a des oreilles d'âne,

A cette époque l'agitation de Gautrin est au comble : un de ses cousins, Aug. Gautrin qui vient le voir à Paris, est « frappé du désordre et de la misère qui régnaient dans son <r intérieur et sur sa personne. Il lui dit qu'il n'avait pas « mangé depuis deux jours, qu'il n'avait pas faim et qu'il « devait continuer à écrire. » Huit jours plus tard, le 27 septembre, poussant à l'extrême sa lutte contre le gouvernement et sa résolution d'appeler les rigueurs du pouvoir pour obtenir la publicité d'un procès, va lui-même afficher de ses propres mains sur les boulevards et dans quelques-uns des points les plus populeux de la ville une proclamation adressée aux Français pour les exciter au renversement de la dynastie régnante. Cette pièce écrite en termes violents et absurdes, quoique dictée en apparence par une inspiration politique et ^semblant être un appel en faveur de Henri V, n'est bien expliquée que par ce qui précède et l'on voit alors qu'elle «st la dernière manifestation de cett« guerre que Gautrin croit soutenir contre Louis-Philippe. Il avait pris soin de mettre son adresse au bas de la proclamation et de se signa-

388 CHÛJX D£ RAPPORTS

1er ainsi comme l'auteur d'un désordre qui ne pouvait plus être toléré. Le lendemain, en effet, M. le commissaii*e de police se présentait au domicile de Gautrin, gui lui déclarait que « sa visite était loin de le surpendre, qu'il l'avait appelée de u tous ses vœux ;... que ne voulant pas se ruiner à faire de « nouvelles publications il avait voulu avoir un procès en (( règle, attendu que la publicité serait plus grande et grâce tuite, etc. »

'Depuis son arrestation ces idées ont dominé toutes les paroles et toutes les lettres de Gautrin. Il se félicite hautement du succès de sa lutte et se croit appelé à faire triompher du haut du tribunal les opinions qu'il professe. Il écrit de la Préfecture de police à M. Balard, membre de Tlnstitut: « J'ai ûui par me faire mettre en prison, mais vous ne sauce riez croire combien j'ai eu de mal pour en venir à bout. Il « m'a fallu aller jusqu'à afficher moi-même une quinzaine « de protestations très-significatives et assez entraînantes, « car je. crois que si elles n'avaient été que significatives, on (c aurait fait semblant de ne pas s'en apercevoir. Comment « cela finira-t-il ? Je ne sais, mais ce qu'il y a de certain, « c'est que la fin, quelle qu'elle doive être, ne me fait pas « pem\ »

A M">^ Ghanonat, sa cousine, Gautrin parle dans le même sens : <( Enfin Sa Majesté Louis-Philippe ma mis la main (( sur le collet. Nous nous tenons ; ce n'est pas sans peine ^ « il s'est joliment fait prier. Maintenant il s'agit de savoir « qui de nous deux battra l'autre. La partie sera chaude si « Dieu ne m'abandonne pas, ce que j'espère. — Adieu, « rassurez toute ma famille et faites-lui bien comprendre « que ce n'est pas moi qui suis pris, c'est le chat. » Gautrin continue en même temps à se croire en butte à une surveillance continue. Dans une première lettre adressée à la dame Ghanonat, il trace de son séjour au dépôt de la Préfecture mi récit très-animé, dans lequel il transforme toutes les personnes qui l'ont approché et tous les détenus qui l'entouraient en agents provocateurs qui, sous un déguisement plus ou moins transparent, ont épié toutes ses actions, ses

paroles et jusqu'à ses pensées. Il se vante d'avoir pénétré toutes ces manœuvres... « Je me propose, écrit-il, de rire « beaucoup quand je leur dirai : j'ai éventé toutes vos ruses f( et j'ai joué la comédie pour vous dépister ; cela m*est bien « permis, j'imagine. A corsaire, corsaire et demi. » Enfin nous devons mentionner quelques passages remarquables dans le premier interrogatoire que M. le juge d'instruction a fait subir à Gautrin.

ce D. Quels sont les motifs qui vous ont fait abandonner <c votre industrie ?

« R. Le désir d'étudier la politique et de rendre les sert< vices que j'ai cru à ma portée de rendre.

«... J'ai faitdéposer ces pièces au ministère de l'Intérieur « pour qu'elles puissent motiver des poursuites.

« D. Qu'est-ce qui peut vous décider à être ainsi l'objet de « poursuites judiciaires ?

« R. Parce que je crois que c'est le seul moyen en mon <c pouvoir de faire débattre publiquement des questions qui u m'intéressent personnellement et qui sont aussi d'un intéw rét général.

<c D. Vous n'ignorez pas que vous commettiez des délits?

<c R. Je crois même qu'on peut appeler ces pièces des ce attentats...

ce D. Vous parlez dans votre pétition des persécutions ce inouïes que vous avez eu à subir : quelles sont ces persécc cutions ?

ce R, Ces persécutions se rattachent aux faits dont j'ai ce donné connaissance dans mes écrits. Il ne me convient pas te quant à présent, de donner sur ce point des explications ce qu'il me paraît utile de réserver pour plus tard ; d'ailleurs ce je ne suis pas bien fixé moi-même sur tous les détails où ce je me réserve d'entrer dans les discussions générales. Et ce moi aussi j'ai à faire le rôle de juge d'instruction. »

Il est impossible de ne pas être frappé dans ces réponses de ce désir d'être poursuivi, de ce besoin de se faire entendre publiquement qu'affiche Gautrin, et en même temps de ces réticences qui font allusion à de prétendues révélations et

qui indiquent de la manière la plus positive à quel travail intérieur Tintelligence est en proie. .

Tels, sont les faits recueillis dans Tinstruction et qui permettent de juger des antécédents, de la conduite et des dispositions d*esprit de Gautrin jusqu'au moment où la gravité de ses actes a dû fixer l'attention de Tautorité.

2* Examen physique et moral du sieur Gautrin. — Déjà, parmi les faits que nous avons exposés, il en est qui font connaître d'une manière presque caractéristique la nature de G. Mais, avant de les apprécier, nous devons indiquer les résultats de l'examen auquel nous l'avons soumis pendant les visites que nous lui avons faites à Sainte-Pélagie, et les observations que nous avons été à même de faire sur son état physique et intellectuel, soit dans nos entretiens avec lui, soit d'après sa manière d'être dans la prison.

L'extérieur de G. est tout à fait remarquable. Il est de I)etite taille, mais se tient très- droit et porte la tête trèshaute. Son front est élevé et encore agrandi par le soin qu'il prend de rejeter ses cheveux fort en arrière. Ses yeux sont, arrondis, brillants, et démesurément ouverts; son regard fixe ; ses traits fatigués et amaigris rendent plus apparentes les saillies osseuses de son visage. Sa bouche est grande et ses lèvres presque toujours contractées par un sourire forcé. Sa parole est en général rapide, assez facile, quelquefois véhémente, mais lorsqu'il s'anime, il perd à plusieurs reprises le fil de ses idées; sa bouche se sèche et sa parole s'embarrasse. Sa physionomie respire le contentement de soi et la conviction de son importance et de sa supériorité. Sa contenance manque de calme, ses mains et ses doigts no cessent de s'agiter.

G. n'a fait aucune difficulté de répondre aux nombreuses questions que nous lui avons adressées. Après nous avoir raconté la nxanière dont il avait passé sa vie et les différentes positions qu'il avait occupées, et comme nous lui demandions pourquoi il avait abandonné la place qu'il avait en dernier lieu à Rouen, il nous dit qu'il n'avait pas eu d'autre motif que de s'adonner tout entier à la politique ; que, du

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reste, il n'avait jamais cessé ce genre d'étude; qu'il y a douze ans déjà il avait publié une brochure qui devait lui servir de jalon pour constater la justesse de ses prévisions sur la marche du gouvernement. Intimement convaincu aujourd'hui que le moment est venu où l'on ne peut plus, sans lâcheté, laisser régner Louis-Philippe, il a voulu publier une série d'articles dans le but de se faire arrêter. Quand nous lui exprimons notre étonnement de ce qu'il a été audevant des poursuites et cherché un procès, il nous dit et nous répète à plusieurs reprises qu'il n'avait pas d'autre moyen d'obtenir une publicité aussi étendue qu'il la désire et d'avoir une tribune ; et sous quelque forme que nous lui objections l'absurdité de ce moyen, il ne sort pas de cette réponse. Il dit ne s'être nullement abusé sur la portée de ses écrits, et notamment sur l'effet de sa proclamation ; il ne voulait nullement soulever les populations, mais seulement forcer la police à l'arrêter. Lorsqu'on lui demande ce qu'il aurait fait, si on n'avait pas pris garde à sa proclamation et qu'on l'eût laissé libre, il répond quHl aurait bien fini par trouver un moyen de lasser la patience et d^en venir à son but; qu'il ne sait d'ailleurs ce que les circonstances lui auraient indiqué.

La première fois que nous avons vu G. , nous nous sommes présentés à lui sans décliner notre qualité. Cette circonstance n'a pas paru d'abord éveiller son attention, et ce n'est qu'au moment de notre dépai*t qu'il nous a demandé à quel titre il nous reverrait, sans insister d'ailleurs pour obtenir une réponse. Cependant, abandonné à lui-même, ses idées ne tardent pas à fermenter, et il se persuade que nous sommes des agents envoyés pour l'épier; il écrit à M. le juge d'instruction pour se plaindre très-vivement de ce que des mouchards se sont présentés à lui sous le titre d'avocats, et lui ont fait la proposition infâme de renoncer à ses projets. Déjà il s'était révolté de ce qu'on l'avait transporté à l'iniirmerie de la prison, et avait adressé ime protestation à M. le directeur de Sainte-Pélagie en se justifiant du soupçon de folie. Il convient cependant que « pour forcer la poUce à

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« battre le terraiu autour de lui, il s'est amusé à battre « quelque peu la campagne dans des bluettes plus ou moins « drôles qu'il a cherché à rendre spirituelles, etc. » Il attribue la violence dont il est l'objet, nou-seulement au désir de le faire épier d'une manière toute spéciale, mais encore aux desseins qu'on peut avoir contre sa personne. « Mon séjour « à l'infirmerie, ajoute-t-il, peut me laisser quelque in- « quiétude, parce qu'il serait facile de m'y empoisonner. » Cette idée , ces craintes de mort se reproduisent dans les lettres que G. écrit presque cx)up sur coup à M. le juge d'instruction. Il revient sans cesse sur les facilités qu'offre au pouvoir son séjour à l'infirmerie pour attenter à ses jours. La première nuit qu'il a passée dans la prison, il a été couché dans une cellule que partageait avec lui un autre détenu dans lequel il voit aussi un agent charge de le pendre pendant la nuit. Il écrit : « J'ai la conviction pi'ofoude, qu^en (c ville, je n'ai sauvé ma vie plusieurs fois du poison des « d'Orléans, que pour avoir employé à temps des contre-poi- « sons qui ne me quittaient pas... J'ai la conviction, moi, « chimiste, qu'hier encore, i 1 octobre, mon via a reçu quel- « que purgatif. Je l'ai supposé en le prenant, je l'ai supposé « à la réaction que j'ai sentie en moi après l'avoir pris... » Lorsque nous revoyons G. après la lettre où il s'est plaint de notre première visite, nous n'hésitons pas, en Tabordant, à lui dii*e que nous sommes médecins, sur sa demande même nous déclinons nos noms. Nous amenons alors directement la conversation sur son état physiqpie et particulièrement sur les signes par lesquels il était arrivé à connaître les persécutions dont il est l'objet. 11 nous dit alors que, dans le principe, ayant éprouvé des revers et ayant rencontré des obstacles dans tout ce qu'il entreprenait, il fut longtemps sans pouvoir découvrir la loi de tous ces faits particuliers ; il fallut bien pourtant reconnaître plus tard l'évidence. c( J*avais, nous dit-il, il y a deux ans, une fabrique « en prospérité et l'occasion siire d'en doubler les produits. « J'ai remarqué alors qu'il y avait autour de moi des gens i( qui paraissaient mettre des bdtons dans les roues; c'était

« surtout un homme que je voyais toujours, un banquier. « J'ai cherché le piège; j'ai pensé qu*il n'obéissait qu'à ses « intérêts, mais alors j'ai trouvé toute une série de pièges. « J'avais cru d'abord à un fripon, mais l'affaire était bien «< plus compliquée. J'en ai conclu que c'était un agent de « liOuis-Philippe. » Nous lui faisons observer que sa conclusion est loin d'être logique ; mais il répond que de même qu'en jouant avec des dés, si on amène toujours le numéro six, on acquiert la certitude que les dés sont pipés; de même et reconnaissant que la cause de' ses revers n'était ni ici, ni là, il en conclut qu'elle devait être ailleurs; que n'étant point en bas, elle devait être et était nécessairement plus haut. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'au roi. De ce moment tout lui fut suspect, il se défia de tout le monde.

Des douleurs fort intenses qu'il dit avoir éprouvées au cœur, et un feu général qu'il ressentait par tout le corps lui donnèrent l'idée qu'on pouvait aller jusqu'à vouloir l'empoisonner. Il ne s'est pourtant pas hâté de l'affirmer; mais, plus tai'd, les preuves devinrent d'une telle évidence, qu'il ne voulait plus manger, et qu'il prit soin de ne jamais dîner chez des personnes de sa connaissance et d'aller chaque jour dans un restaurant nouveau. Il crut aussi qu'on avait voulu introduire le poison par l'enveloppe du corps; il dit même avoir senti à la peau des douleurs assez vives, comme une brûlure ou une chaleur toute particulière, et comme il pensait que le poison était dans son linge blanc, il avait soin de porter deux chemises, et de ne mettre sur la peau que celle qui était déjà restée pendant un certain temps par-dessus l'autre. Il était alors tellement tourmenté, qu'il s'est demandé s'il n était pas fou. Enfin il fut obligé de recourir à des contre-poisons et crut en avoir trouvé de certains dans trois substances qu'il ne quittait pas et qu'il respirait abondamment : de l'ammoniaque gazeux, du chlorure de chaux et de l'acide chlorhydrique. Nous lui demandons sur quelles preuves il appuyait sa conviction d'empoisonnement? Il nous dit que si Louis- Philippe était honnête homme il le prouverait. « J'admets et je conclus, ajoute-t-il,

a qu'il ne se sent pas capable de m'en fournir la preuve, car f( ce serait le seul moyeu de m'ôter ma conviction. La pre- « mière cause de ma persécution, c'est ma conviction pro- « fonde que Louis-Philippe n'est pas honnête homme. Il i( est fort possible qu'il ait organisé une espèce de chasse « aux honnêtes gens, et que je sois victime de ses chiens. a J'ai vu des gens qui me surveillaient, qui m'épiaient, me « faisaient appeler et entraient dans mon cabinet pour voir « ce que j'écrivais. J'éprouvais des douleurs partout; j'étais « obligé de recourir à chaque instant au chlorure de chaux, « à im alcali et à un acide. » Nous lui faisons remarquer ce qu'il y a d'étrange à ce que lui, chimiste habile, connaissant l'action différente des diverses substances, ait toujours recours aux mêmes contre-poisons pour tous les cas possibles. Il se borne à nous répondre que c'était une sorte de pharmacopée portative et qu'il s'était assuré de son efficacité. Il soupçonnait un des commensaux habituels de sa pris<Hi de favoriser les tentatives d'empoisonnement dont il était victime. Il s'observait alors de manière à ne toucher qu'aux mets dont mangeait celui-ci. C'est le vin principalement qui était altéré par des substances soporifiques. Toutes ces lumières lui vinrent surtout à Rouen pendant qu'il était employé à la fabrique- de produits chimiques; et il avait bientôt la certitude que M. Malétra, son patron, était luimême l'agent des persécutions que lui suscitait Louis- Philippe. Les moindres circonstances lui paraissent jeter le plus grand jour sur les trahisons auxquelles il était en butte. Ainsi M. Malétra part avec toute sa famille pour une courte absence, sans le prévenir d'avance. Il se persuade qu'il y a là quelque trame ourdie contre lui, et que c'est pendant ce temps que vont éclater les malheurs qui le menacent. En y réfléchissant il reste convaincu qu'on veut le prendre en défaut, qu'on prépare une abominable machination. La pompe a été mise à dessein en réparation, on refuse de la mettre en place ; il voit là une preuve de com|dot. c'est un incendie qui doit éclater. En effet, il se rappelle parfaitement qu'ayant lu un soir dans son lit un volume de

Jérénie Paturot^ jusqu'à un endroit non coupé, il posa le volume, éteignit la lumière et s'endormit. Mais il ne tarda pas à être réveillé par un commencement d'incendie. On s'était introduit dans sa chambre par la fenêtre restée ouverte comme toujours, ou plutôt on avait par la fenêtre niis le feu à distance. Sa table était serrée contre le lit mais le lit non bordé comme à l'ordinaire. Il vit un grand édat de lumière. Cependant le feu n'avait pris ni au livre ni au lit. Cet événement parait avoir laissé une vive impression dans son esprit. Du reste il affirme n'avoir, durant tout ce temps, jamais entendu les voix des gens cachés autour de lui»

Ces nombreux détails nous ont été racontés avec précision par 6., il s'est préoccupé seulement de l'interprétation que nous pourrions donner à ses paroles pour dénatm*er ses opinions et compliquer ses affaires ; et il a écrit dans ce sens à M. le juge d'instruction. Depuis que nous ne l'avons vu, ses lettres indiquent qu'il est de plus en plus frappé de l'idée qu'il doit être bientôt victime d'im empoisonnement. Il se résigne à la mort et ne veut même plus voir, ni son père , ui ses amis pour s'épargner la douleui* des adieux.

Sa santé générale paraît bonne ; il ne souffre pas de la tête et n'accuse rien autre chose que ces douleurs passagères au cœur et à la surface du corps dont il s'est plaint à plusieurs reprises. Le pouls assez régulier s'anime et s'accélère facilement. Toutes les fonctions paraissent s'exercer d'une manière normale. Il éprouve seulement de l'amertume de la bouche et c'est à cela qu'on peut rapporter la saveur qu'il attribue à tout ce qu'il mange et particulièrement au vin. Ce léger trouble ainsi que la diarrhée dans laquelle Gautrin a vu l'effet d'un purgatif qui aurait été mélangé à ses boissons peuvent être l'indice d'un embarras gastro-intestinal passager. L'état physique de G. ne présente rien de plus à noter.

3"* Appréciation des faits précédemment exposés . — Si parmi les faits nombreux que nous venons d'exposer et dont le caractère ne saurait échapper à personne, nous cherchons à apprécier ceux qui peuvent le mieux faire connaître l'état

des facultés intellectuelles du sieur G. nous n'avons qu'à rappeler les principales circonstances de sa vie, les dispositions naturelles de son esprit, les derniers événements dont il a reçuTinfluenceet enfin les impressions qu'il a ressenties.

Nous devons insister avant tout sur les conditions originelles dans lesquelles G. s'est trouvé placé; Sa mère succombant à une affection cérébrale et son aïeule atteinte de folie établissent de la manière la plus positive cette prédisposition héréditaire qui joue un rôle si actif dans le développement de l'aliénation mentale. Il semble d'ailleurs que dès son plus jeune âge G. en ait ressenti l'influence. En effet ce caractère sombre et bizarre signalé par le médecin de sa famille et déjà remarquable dans son enfance , n'est que le prélude des singularités qui le distinguent plus tard. Inconstant dans ses projets, exalté dans ses opinions, plein d'orgueil, méc<)ntent de tout, ombrageux et peu sociable, incapable en dépit d'une intelligence distinguée de se créer une position stable, il montre dans tout le cours de son existence cette susceptibilité, cette agitation nerveuses qui rendent les esprits faibles particulièrement accessibles à toutes les impressions qui peuvent ébranler et troubler la raison.

Jusqu'à l'époque où G. entreprend le commerce des ouates, rien n'est venu modifier sensiblement les dispositions que nous avons indiquées. Mais depuis ce moment où les embarras pécuniaires , les inquiétudes d'un procès à suivre , et la douleur de l'avoir perdu, l'ont vivement affecté, les souffrances de son amour-propre blessé, et la défiance habituelle de son caractère ont fait chaque jour de nouveaux progrès. Au lieu de donner aux chances ordinaires de la fortune l'interprétation la plus naturelle, il a , par une aberration bien commune aux esprits malades, attribué tous ses malheurs à l'activité mystérieuse d'une persécution imaginaii*e. Dès ce moment , à n'en pas douter, G. était fou , et depuis lors le désordre de son cerveau n'a fait qu'augmenter. Il est facile de s'en convaincre en le suivant pour ainsi dire jusqu'au jour où il a été mis sous la main de l'autorité. Ces ennemis

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dont il se ci-oit entouré ; cet espionnage continuel auquel il se plaint d'être en butte ; cette conviction dont il est pénétré que le roi lui-même est Tauteur de ses revers ; cette lutte qu'il entreprend contre le gouvernement ; ce besoin d'écrire et de publier ses opinions qui le pousse à imprimer et à répandre lui-même dans son quartier une série d'articles où il exhale ses prétendus griefs contre le pouvoir ; ces craintes dont il est saisi pour ses jours et qui lui font voir partout des empoisonneurs et du poison ; ces précautions enfin aussi absurdes en elles-mêmes que les maux prétendus auxquels elles s'adressent; tout révèle chez G. le trouble et les écarts d'une imagination en délire. Aucun de ceux qui rapprochent ne s'y trompe et parmi ses voisins, aux yeux même de ses parents et de ses amis , partout il est considéré comme un pauvre aliéné.

En eUet, malgré la conservation de l'aptitude spéciale qu'il déploie dans la fabrique où il est occupé, malgré Tappareute logique de la plupart de ses écrits et de ses discours^ il est impossible de ne pas reconnaître dans les actes de G., dans les idées fixes qui Tobsèdent et surtout dans cette défiance soupçonneuse qui remonte jusqu'au premier personnage de l'État des signes les plus caractéristiques de la folie partielle. Un autre élément dont il importe de tenir compte afin de l'apprécier h sa juste valeur, c'est cette couleur politique que G. cherche à imprimer aux divagations de son délire et par laquelle il s'eflbrce de se justifier de tout soupçon de folie. Mais sans nous arrêter à ces protestations de bon sens et de saine raison que ne cessent de faire à tout propos, les aliénés monomaniaques, nous devons rappeler que de tout temps G. s'était montré très-exalté dans ses opinions, que sa vanité se complaisait dans le rôle de martyre politique et que le sentiment exagéré de son importance devait survivre même à sa raison. Toutes ses réponses sont empreintes de ces idées et ce désir obstiné d'une tribune, ce sacrifice qu'il prétend faire de sa vie à ses opinions sont de nouvelles preuves du désordi-e de ses facultés. 11 est impossible de ne pas insister à ce sujet sur les conséquences très-graves que

peut avoir la forme spéciale du délire dont est atteint G. Il voulait à tout prix obtenir la publicité d'un procès criminel et pour atteindre ce but il n'eût reculé devant aucun moyen ; cet aveu qu'il nous a fait a pour nous une extrême importance. On sait en effet tout ce que Ton peut craindre de la folie impulsive des monomaniaques et nul doute que dans certaines conditions G., dominé par ses conceptions délirantes et obéissant aveuglément aux inspirations de sou cei'veau malade, eût pu se livrer à un attentat. C'est là, on le comprend, une circonstance dont on ne saurait tenir trop de compte.

Mais il est encore d'autres symptômes non moins essentiels et que nous devons apprécier. Nous avons dit comment G. était arrivé à croire que du poison était mêlé à ses aliments ou imprégnait ses vêtements. Certains phénomènes physiques mal interprétés, certaines sensations fausses ont pu contribuer à entretenir chez lui cette conviction erronée. L'amertume de la bouche, quelques douleurs dans la région du cœur, une sensation pénible de chaleur à la peau, tels sont en effet les accidents que signale lui-môme le malade. Il est difficile de ne pas admettre que quelques-uns de ces phénomènes et particulièrement l'ardeur particulière qu'il éprouvait à la surface du corps et qu'il cherchait à éviter on ne mettant pas de linge blanc à nu sur la peau, ne soit autre chose que l'effet d'une hallucination. C'est ce qui demeure encore plus évident si l'on songe à ce prétendu incendie qui, d'après G. aurait été allumé par la malveillance, dans sa propre chambre, à la fabrique de M. Malétra. Il faut qu'on se rappelle qu'il s'attendait à ce malheur, que son imagination le lui faisait craindre depuis plusieurs joiu's, et que, réveillé au milieu de la nuit par une lueur éclatante, il affirme cependant que ni le volume placé sur sa table, ni ses rideaux, ni son lit, n'ont conservé les traces du feu. Est-il possible alors pour peu que l'on ait quelque habitude d'observer les aliénés, de ne pas voir dans ce fait un des symptômes qui compliquent le plus ordinairement la folie partielle, une véritable hallucination.

Sous le rapport physique, la sauté de G. ue paraît pas actuellement altérée, mais son extérieur, sa contenance, sa j>hysionomie, son regard, Tanimation de sa parole, concourent à lui donner l'aspect caractéristique des aliénés monomaniaques.

En résumé : prédisposition constitutionnelle et héréditaire bien établie ; bizarrerie dans Thumeur et dans les habitudes ; exaltation dans les idées et particulièrement dans les' opinions politiques ; vanité excessive ; esprit soupçonneux ; revers de fortmie attribués à des influences occultes ; persécutions chimériques ; empoisonnement imaginaire ; hallucinations ; désir effréné d'intéresser le public à sa lutte prétendue avec le pouvoir, et volonté arrêtée d'obtenir, même par un attentat, la publicité d'un procès criminel, tels sont les principaux traits que nous ont offerts la vie, les actes, le caractère et Tintelligence de G.

Des faits qui précèdent, de l'examen répété auquel nous avons soumis le sieur G. et de la discussion à laquelle nous nous sommes livrés, nous n'hésitons pas à conclure que : 1** Le sieur G. est atteint d'aliénation mentale. 2® La folie est caractérisée par un délire partiel, par des sensations fausses et par des hallucinations.

3° La m'aladie du sieur G. qui remonte à une époque déjà éloignée a pris un développement considérable depuis le com mencement du mois de juillet de la présente année, et ses progrès ont toujours été en augmentant jusqu'à ce jour. Dans cet intervalle sa conduite n'a été dirigée que d'après les idées délirantes qui le dominaient.

4** En conséquence, le sieur G. doit être renfermé dans un établissement destiné au traitement des affections mentales et soumis à une surveillance toute spéciale.

5" Cette mesure est d'autant plus nécessaire que la nature du délire du sieur G., ses animosités politiques et son désir d'obtenir des juges peuvent le porter aux plus grandes violences.

400 CHOIX DE UAPPOKTS

XIX. — Consultation médico-légale sur on cas de folie lypémaniaqne avec délire iMtrtiel de persécution. — Demande en nullité de testament. (MM. Bailiarger et Tardieuj

Nous soussigaés, avoas été invités à répondre aux deux questions suivantes : 1^ M. Béron,daus les dernières années de sa vie, a-t-il été atteint de monomanie? 2^ En admettant comme démontrée Texistence de la monomanie, le testament olographe fait pai* M. Béron, le 8 mai 1865, doit-il être considéré comme la conséquence de cette maladie?

Après avoir lu avec attention : l** Tenquéte et lançon tre-enquête autorisées par un jugement du Tribunal deLibourne, en date du 29 mai 1867; 2^ le testament olographe de M. Bérou, nous déclarons en notre honneur et conscience avoir été conduits aux conclusions que nous formulerons plus loin, et qui sont fondées sur les faits suivants :

Première Question. — M, Béron, dans les dernières années de sa vie, a-t-il été atteint de monomanie ?

La réponse à cette première question ne peut, à notre avis, présenter aucune difficulté ; les témoignages de J'enquête et la teneur même du testament ne nous paraissent , en efTet, laisser aucun doute sur le fait que M. Béron était atteint de monomanie.

Cette maladie s'est manifestée chez lui par des conceptions évidemment délirantes, des illusions des sens, et même des hallucinations; elle a eu pour conséquence nonseulement les actes les plus bizarres, mais en outre un changement complet dans les habitudes et le genre de vie.

Nous allons exposer successivement les symptômes, en séparant les éléments fournis par l'enquête de ceux qui- ressortentdu testament lui-même.

I. — ÉLÉMENTS FOURNIS PAR l'enquête. — 1° Concepttons délirantes; — idées d'empoisonnement.

Les pi*emiers signes de la monomanie paraissent s'être montrés en 1855 ou 1856; la crainte du poison a été le premier symptôme , et cette crainte a persisté jusqu'à la mort.

Dans les dix dernières années de sa vie, presque tous les

ET CONSULTATIONS. 40 f

doniiestiques que M. Béron a eus à son service ont été accusés par lui d'avoir voulu Tempoisonner. C'est d'abord la femme Geoi^es qui dut quitter M. Béron en 1856, accusée par lui d'avoir mis du poison dans un plat de haricots. Le malade, à la suite de ce prétendu empoisonnement, s'était empressé de boire une assez grande quantité d'huile, et il a répété depuis que, sans cette huile, il n'eût pas échappé à la mort. A d'autres témoins , M. Béron a dit que, malgré l'huile qu'il avait bue, il sentait qu'il était perdu. Jenny Boutin, qui est restée neuf ans chez M. Béron , a été aussi accusée d'empoisonnement ; il prétendait qu'elle mettait dans ses aliments des poudres qui lui étaient données par un médecin. D'autres fois c'était un nommé Brun qu'il désignait comme complice. Les mêmes accusations ont été portées contre la femme Miaille et contre les époux Fourcassié. Ce qui se rattache à ces deux derniers serviteurs est particulièrement remarquable. « A différentes époques, dit Fourcassié, M. Béron a essayé de me faire enti'er à son service; il recommença ses instances en 1863. A cette époque, ce fut en pleurant qu'il me sollicita. Il m'offrit 3,000 fr. comme gratification. i» Fourcassié objecta vainement que l'état de sa santé et son âge (il avait 74 ans) ne lui permettaient plus de se louer. « Béron, dit-il , ne tint aucun compte de mes observations et je cédai à ses prières et à ses larmes, car ses paroles étaient accompagnées de pleurs. » Plus loin, le témoin ajoute : « Au moment de mon entrée à son service, Béron me manifestait ime grande tendresse, voulait même me faire bâtir un caveau dans lequel je serais déposé k son côté, et faire construire une métairie pour mon fils. »

Sept mois s'étaient à peine écoulés, que les époux Fourcassié, dans lesquels M. Béron avait cru pouvoir placer sa confiance, étaient, comme les autres serviteurs, accusés d'empoisonnement. Un jour, Fourcassié, voyant M. Béron sombre et préoccupé, crut devoir lui demander s'il avait quelque chose à lui reprocher. « Je sais, lui répondit-il , que Cadiehonne, ta femme ^ cherche à rn^ empoisonner et que tu t'y prêtes aussi; j'ai entendu que tu lui disais de mettre du

Tardieu. — Foli«. Î6

poison dans mon lait. » « Ces paroles, ajoute Fourca^sié, soulevèrent mon indignation, et je lui manifestai mon intention de partir immédiatement de chez lui. Ma femme et moi fîmes en effet nos paquets avec une grande précipitation, sous ses yeux; mais, au moment de le quitter, il me serra affectueusement la main et versa d'abondantes larmes.... Lorsque je partis, il me serra de nouveau la main et m'assura de ne jamais m'oublier. J'ai su qu'il n'avait pris, ce jour-là, aucune nourriture. »

A notre avis, ces larmes abondantes que versait le malade en quittant ces vieux serviteurs auxquels il avait témoigné tant de tendresse, sont faciles à comprendre. Quand il les avait suppliés d'entrer à son service, il leur disait que sans eux il était perdu. En voyant partir Fourcassié, après l'avoir ENTENDU dire à Cadichonne, sa femme, de mettre du poison dans son lait, M. Béron, entouré d'ennemis, devait être en proie à un véritable désespoir. Depuis lors, en effet, dans Vintérêt de sa santé, il n'a plus de* cuisinière. Anne Balau venait • tuer et plumer ses volailles qu'il vidait ensuite et faisait cuire lui-même. » Tout concourt donc à prouver que M. Béron, comme le dit un témoin,, « vivait dans la crainte d'être empoisonné. »

M. le docteur Musset assure que cette idée d'empoisonnement était chez M. Béron une idée fixe qui le poursuivait et au sujet de laquelle il déraisonnait complètement.

M. Béron, comme tous les monomaniaques , s'appliquait à rechercher des preuves à l'appui de ses conceptions délirantes, et, comme eux, attachait souvent une grande importance aux faits les plus insignifiants. Il m'a raconté, dit Marie Richard, qu'il avait renvoyé de chez lui la femme Miaille, qui lui avait administré du poison, que la couleur jaunâtre que sa sueur donnait à ses che^nises en était la preuve évidente. J'ai lavé plusieurs fois le linge de Béron, dit Maiie Léon ; il m'a fait remarquer que les marques rougeâtres que la sueur avait faites à ses chemises sou,s les bras, étaient le résultat de l'empoisonnement dont il avait été victime de la part de la femme Miaille. »

Joseph Duvaur atteste qu'un jour M. Béron lui fit voir un de ses testicules, prétendant que Vètat dans lequel il se trouvait provenait de l'empoisonnement dont il avait été victime de la part de la femme Miaille.

2° Extension de la monomanie; — illusiom des sens; —

hallucinations.

On a souvent répété qu'il est rare que la monomanie soit limitéa à une seule idée. Le plus souvent, en effet, des conceptions délirantes accessoires viennent s'ajouter à l'idée principale, ou bien on observe d'autres signes de délire, des illusions des sens et des hallucinations, etc. Il en a été ainsi pour la folie partielle dont M. Béron était atteint. Nonseulement le malade vivait dans la crainte d*étre empoisonné, mais un témoin déclare qu'il a accusé la femme Georges de s'entendre avec M. Andore, curé de Saint-Quentin, et une femme Caboy, pour lui faire prendre des drogues non plus pour l'empoisonnement mais pour le rendre amou^ veux et le faire marier avec Jenny Boutin,

Marie Richard, qui est restée au service de M. Béron pendant environ dix- huit mois (de septembre 1801 à mars 1863) déclare qu'elle « Ta toujours vu en proie à des craintes chimériques. Il prétendait, dit-elle, qu'il était volé^ que l'on s* introduisait dans son domicile et qu^on lui prenait ses lègu-* mes. Sa préoccupation ne cédait jamiiis à révidence. J'avais beau lui prouver que les traces des personnes qu'il prétendait exister dans sa cour n'étaient autres que les siennes, et que les légumes qu'il prétendait lui avoir été enlevés se trouvaient encore dans le jardin ; jamais je ne pouvais le convaincre de la fausseté de ses accusations. »

M. Béron n'a pas cru seulement qu'on l'empoisonnait, qu'on voulait le rendre amoureux pour lui faire épouser Jenny Boutin, qu'on le volait, qu'on s'introduisait chez lui la nuit ; il a eu, en outre, des illusions des sens et des hallucinations.

<c A une certaine époque, dit Marie Audigey, Béron croyait toujours voir^ la nuit, dans sa 7naison, des personnes qui ne s'y trouvaient pas; il désignait notamment , parmi ces per-

fionnes, M. Darvoy, M. Brun, M. le curéAndore. » Jenny Boulin déclare qu'un soir il dit à la domestique qui était avec elle : « N'entendez-vous pas frapper à la porte avec des tuiles ? ce qui, ajoute le témoin, était complètement faux. »

M. Béron a raconté à Marie Dumon « que le curé Andore montait sur un ormeau qui était près de sa cour , et que de là il examinait ce qui se passait chez lui. > Je manifestai quelques doutes, ajoute le témoin, et lui demandai qui prétait à M. le curé Téchelle dont il devait avoir besoin pour faire cette ascension; il me répondit que c'était parfaitement exact, et que M. le curé montait très-bien sur Tarbre sans échelle. Il me dit, au même instant, qu'il avait mis en joue M. Brun, de Daignac, pendant qu'il s'échappait de son domicile par la croisée de sa souillarde; que Dieu seul Vavait retenu. » Élie Béduchaud assure qu'il a entendu répéter souvent à M. Béron « qu'une nuit il avait trouvé le curé Andore dans la chambre de Jenny Boutin ; qu'il Vavait couché en joue, mais que la crainte de la justice Vavait retenu. »

Outre M. le curé Andore, M. Béron a encore accusé M. Darvoy d'être venu, la nuit, trouver sa servante. « Il prétendait , dit ce témoin, quïl m'avait vu passer au coin de sa maison, qu'il m'avait couché en joue, et que Vamitié seule quil avait pour moi Vavait retenu, » La même accusation a encore été portée par M. Béron contre le curé de Camiac. Enfin, il importe de rappeler que M. Béron a laissé partir Fourcassié parce qu'il l'avait « entendu dire à Cadichonne, sa femme, de mettre du poison dans le lait. »

Tous ces faits prouvent que les conceptions délirantes relatives au poison ne caractérisaient pas seules la maladie mentale de M. Béron; qu'il y a eu d'autres idées accessoires tout aussi fausses , et , de plus, des illusions des sens et des hallucinations. Cette maladie, dans les dernières années de sa vie, paraît avoir encore pris plus d'extension.

C'est ainsi que M. Béron a manifesté au docteiu* Musset l'intention de vendre sa propriété, pour aller habiter dans le Périgord, afin de se soustraire au danger dqnt il était me-

nacé, se prétendant victime d'une conspiration ourdie con^ tre lui par des curés et par des femmes. Enfin il disait au brigadier de la gendarmerie de Branne, après l'incendie de la tuilerie : « Tout le monde m'en veut ; ils veulent me faire brûler tout vif. Aussi je vais me faire bâtir un caveau dans lequel il y aura seulement place pour ma personne; de cette manière je serai peuirétre tranquille. »

En résumé, il résulte des documents fournis par Tenquôte que non-seulement M. Béron vivait dans la crainte d'être empoisonné, et qu'il a accusé successivement presque tous ses serviteurs, mais qu'en outre il croyait qu'on le volait^ qu'on s'introduisait chez lui la nuit ; qu'il a eu, à plusieurs reprises, des fiallucinations^ et qu'enfin il avait fini par croire que le monde lui en voulait et qu'il existait contre lui une véritable conspiration.

Nous n'avons ici ni la mission ni les moyens de rechercher la valeur des divers témoignages produits dans l'enquête et la contre-enquête ; mais il est un point sur lequel nous croyons devoir appeler l'attention, et qui, à notre avis, est d'une assez grande importance. Nous voulons parler de l'accord qui existe entre la plupart des témoins entendus dans l'enquête et la contre-enquête sur la sanité d'esprit de M. Béron.

Ceux qui ont été entendus dans l'enquête, en même temps qu'ils font connaître les conceptions délirantes qui dominaient l'esprit du malade ou les actes déraisonnables qui en étaient la conséquence, ajoutent que, d'ailleurs, ils ne se sont pas aperçus que son intelligence fût altérée. Marie Sicard, par exemple, déclare que Béron , qui buvait habituellement le lait d'une vache qu'il avait chez lui , lui demanda l'autorisation de venir boire chez elle le lait de sa vache au moment où on venait de la traire, ce qu'il fit pendant quinze jours environ, matin et soir, puis elle ajoute : « Je ne me suis point aperçue que sou intelligence se fût affaiblie. > Le mari de cette femme atteste aussi le fait du changement de lait pendant quinze jours, changement qui a eu lieu sous l'influence des idées d'empoisonnement ;

mais il déclare eu môme temps qu'il a toujours eu avec Béron des rapports d'affaires, et qu'il ne s'est jamais aperçu que son intelligence fût affaiblie. Elie Béduchaud va plus loin : après avoir rapporté les confidences que Béron lui a faites quant à l'empoisonnement dont il aurait été victime de la part de la femme Georges et de Jenny Boutin , les hallucinations relatives au curé Andore, il déclare que, d'après lui, Béron jouissait de la plénitude de ses facultés intellectuelles. M. Darvoy , accusé de s'être introduit la nuit chez M. Béron , et que celui-ci aurait couché enjoué, trouve ces propos extraordinaires, mais il ajoute : t Je ne me suis jamais aperçu que l'intelligence de Béron eût été altérée. » Tout cela se résume dans la déposition du docteur Musset, lequel assure que Béron « avait conservé l'usage complet de ses facultés intellectuelles , à l'exception toutefois de Vidée fixe de V empoisonnement dont il était poursuivi , et au sujet de laquelle il déraisonnait complètement. >

On comprend que, si les témoins entendus dans l'enquête ont trouvé, malgré la confidence des conceptions délirantes, que M. Béron jouissait delà plénitude de ses facultés, à plus forte raison a-t-il dû en être ainsi pour les témoins de la contre-enquête auxquels le malade n'a pas parlé de ses idées fixes. Ce qui revient à dire que, quand il s'agit d'un aliéné atteint de monomanie, une contre-enquête est toujours facile, mais que les résultats sont presque de nuJie valeur. Us ne peuvent, en effet, comme il arrive dans beaucoup d'autres cas, infirmer les témoignages de l'enquête. Il nous paraît inutile d'insister sur ce fait ; il suffît de le signaler.

Eléments fournis par le testament olographe. — Il est rare que, dans les cas analogues à celui-ci, les médecins n'aient pas à apprécier divers écrits des malades, des lettres, des notes, des plaintes adressées à l'autorité, etc.

Dans le cas spécial, il n'y a absolument que le testament , mais, à notre avis, on y trouve plusieurs passages qui viennent au plus haut degré confirmer les faits révélés par l'enquête. L'un de ces passages tend même à prouver que

le trouble des facultés de M. Béron était probablement beaucoup plus profond et plus étendu qu'on ne serait porté à le soupçonner d'après les seuls résultats de l'enquête.

Le premier passage du testament qu'il importe de signaler est celui dans lequel M. Béron déclare instituer Pierre Miaille pour son légataire universel, par ce motif que cet enfant <c l'aidait, par son attachement, à supporter avec moins d'amertume tous les soucis et tourments que l'on se plaisait à lui susciter. > M. Béron a écrit ce passage sous l'influence du délire des persécutions. Il en est l'expression simple mais certaine.

Le second passage qui révèle aussi l'existence de la monomanie est d'une bien plus grande importance. Le testament porte : qu'une somme de six mille francs sera réservée à perpétuité pour être placée sur l'État, et que la rente de cette somme devra servir à l'entretien du caveau de M. Béron. C'est Pierre Miaille qui est chargé, au moyen de cette « rente, de faire faire toutes les réparations nécessaires et de tenir toujours le caveau en bon état. » M. Béron prévoit le cas où cette rente ne suffirait pas, et alors Pierre Miaille devra payer de ses deniers le surplus de la dépense. Cependant le testateur fait une exception à cette dernière clause pour le cas où quelques méchants susciteraient à Pierre Miaille pliùsde dépenses que le revenu de la rente. Alors, ajoute M. Béron^ Pierre Miaille ne sera pas tenu de faire réparer mon caveau.

Comment convient-il d'interpréter cette étrange prévision faite par un homme qui depuis dix ans croyait qu'on l'empoisonnait, qu'on le volait, qu'on s'introduisait chez lui la nuit, et enfin qu'il y avait contre lui une conspiration de femmes et de curés ?

A notre avis, il est impossible de n'y pas voir la plus haute expression du délire des persécutions.

Les ennemis de M. Béron qui, comme il le dit dans son testament, se plaisaient à lui susciter des tourments^ pouvaient ne pas s'arrêter devant sa tombe. Il redoutait encore que les méchants ne vinssent dévaster son tombeau, et susciter

ainsi à Pierre Miaille des dépenses, auxquelles la rente de 300 francs ne suffirait plus.

On pourrait s'étonner que M. Béron, après avoir spécifié dans son testament qu'en dehors de la clôture de son caveau, « il serait laissé une distance d'un mètre trente-quatre centimètres pour pouvoir faire les réparations sans passer sur les voisins ; » qu'après avoir recommandé à Pierre Miaille de tenir toujours ce caveau en bon état, on pourrait s'étonner, disons-nous, qu'il ait dispensé son héritier des réparations si les dégradations étaient causées par les méchants. Cependant, cette clause, quelque pénible qu'elle ait pu être pour le testateur, est parfaitement logique. Pourquoi dégraderait-on le tombeau ? Pour susciter^ par esprit de vengeance, des dépenses à Pierre Miaille. Or, le meilleur moyen de rendre ces actes de vengeance inutiles, est assurément de laisser le caveau sans réparations. C'est ce que M. Béron paraît avoir compris et ce qui lui a fait établir deux clauses différentes pour les réparations ordinaires même quand les dépenses s'élèveraient à plus de 300 francs, et pour celles qui seraient nécessitées par la malveillance.

Le testament contient relativement au caveau un autre passage assez étrange : i Personne, dit le testateur, ne pourra se faire déposer dans mon caveau, sous quelque prétexte que ce soit, excepté Pierre Miaille que j'autorise à s'y faire déposer si cela lui convient, mais il n'a pas le droit de le céder à personne. » On cherche quelle a pu être la cause et le but de cette défense assurément inutile , mais si formelle et à laquelle M. Béron paraissait attacher tant d'importance. A notre avis, l'explication ne peut être encore ici que dans la nature du délire.

On se rappelle d'ailleurs qu'à un moment le malade avait dit à Fourcassié, alors qu'il lui manifestait une grande tejidresse : • Qu'il voulait lui faire bâtir un caveau dans lequel il serait déposé à ses côtés. » L'accusation d'empoisonnement a forcé Fourcassié à quitter M. Béron, et c'est au jeune Miaille qu'a été transmise cette autorisation ' de se faire déposer, s'il le voulait, dans le caveau.

On vient de voir que le malade avait prévu le cas où les méchants dégraderaient son tombeau pour susciter des dépenses à son héritier ; mais il est allé plus loin, et, par une clause spéciale, il a voulu intéresser ses trois nièces à la conservation de la vie de cet enfant. Il statue en effet que Pierre Miaille devra faire à chacune d'elles une rente de 500 francs , mais que, s'il meurt, ses héritiers « ne seront pas tenm^ après /ui, de continuer la pension; à son décès ^ elle devient nulle. » D.ans notre conviction, cette clause est encore une manifestation du délire, et peut-être une des plus graves. Elle tend à prouver, ainsi que celle relative à Tentretien du caveau, que dans la voie des soupçons envers sa famille, soupçons dont nous parlerons plus loin, M. Béron est allé beaucoup plus loin qu'on ne pourrait le supposer. Il importe, en effet, de rappeler que, dans là très-grande majorité des cas, on est loin de reconnaître toutes les conséquences que les monomaniaques tirent de leur délire. Ces malades , extrêmement déliants , sont difficiles à pénétrer et ne laissent, en général, connaître qu'une partie de leurs idées fixes. Il a dû en être ainsi pour M. Béron, et nous croyons que son délire l'entraînait probablement beaucoup plus loin que l'enquête ne l'indiqué.

Peut-être, sous ce rapport, à côté des faits que révèle le testament, convient-il de rappeler que M. Béron, qui avait une vache chez lui, qui pouvait la faire traire devant lui, et boire le lait dans un vase apporté et lavé par lui , que M. Béron a été pendant quinze jours boire, matin et soir, le lait d'une autre vache appartenant à des voisins. Qu'il se défiât du lait que son domestique lui apportait, rien de plus simple avec ses craintes .d'empoisonnement ; mais cela n'explique pas comment il a cru devoir demander aux époux Crémier lautorisation de boire le lait de leur vache au moment do la traire. L'un de nous donne des soins à un monomaniaque ayant les mêmes idées qui dominaient M. Béron, et qui, bien qu'en proie à la faim, refusait de boire du lait trait devant lui dans un bol lavé par lui, se défiant de la fabrication de la porcelaine. Ce malade, toujours

en proie au même délire, est cependant un homme trèsérudit et qui passe une partie de ses journées à faire des recherches à la Bibliothèque impériale. Quand on sait que beaucoup de monomaniaques, ayant d'ailleurs les apparences de la raison, arrivent ainsi aux idées les plus absurdes, on se demande jusqu'où devait aller le délire de M. Béron, ne croyant plus pouvoir avec sécurité boire le lait d'une vache qui était chez lui, quand il pouvait la faire traire devant lui, et boire dans un bol apporté eL lavé par lui.

En résumé, la prévision inscrite par M. Béron dans son testament, que des méchants pourraient après sa mort, susciter à Pierre Miaille des dépenses en dégradant son tombeau ; cette clause que la rente faite à ses nièces devra cesser par la mort du jeune Miaille, autorisent à supposer, réunies à d'autres faits signalés plus haut, que le délire de M. Béron était en réalité plus tranché et plus étendu qu'on ne pourrait le supposer. Quoi qu'il en soit, les symptômes de monomanie révélés par l'enquête expliquent de la manière la plus simple certains passages du testament qui, sans cela, pourraient paraître inexplicables ; d'autre part, ces passages complètent et confirment l'enquête. •

De tout ce qui précède nous n'hésitons pas à conclure, quant à la première question : Que M. Béron, dans les dernières années de sç, vie, était atteint d'une monomanie de persécutions, et, en outre, que cette monomanie s'est, à plusieurs reprises, compliquée d'hallucinations.

Deuxième. Question. — Le testament olographe que M. Béron a fait, le 8 mai 1865, doit-il être considéré comme la conséquence de sa monomanie ?

Pour répondre à cette question, il convient, à notre avis, d'examiner : i"* quelles ont été, d'une manière générale, les conséquences de la maladie mentale ; 2® quels changements cette maladie a pu apporter dans les sentiments du testateur envers sa famille.

Conséquences de la maladie de m. béron, envisagées d'une manière générale. — D'après M. le docteur Musset,

Béron « se méfiait de toutes les personnes qui Ventouraient. • D'autres témoins ont déclaré qu'il « n'avait confiance en personne et croyait que tout le monde lui en voulait. •

Après avoir repvoyé successivement ses serviteurs en les accusant d'empoisonnement, il en est venu à se servir luimême, à vider lui-même ses volailles, à faire lui-même sa cuisine. Pendant certains paroxysmes de son délire, et sous l'influence d'hallucinations , il se levait la nuit et s'armait de son fusil pour poursuivre les gens qui s'introduisaient dans sa maison.

Dans d'autres cas, quand les idées d'empoisonnement se réveillaient plus vives, peut-être à la suite de quelques douleurs passagères, M. Béron, au lieu de boire le lait de sa vache, allait, matin et soir, pendant quinze jours, boire du lait chez les époux Crémier, ou bien il cessait de manger chez lui ; il emportait un morceau de pain sec et tirait luimême sa boisson dans un tonneau de son chai.

De si grands changements ne se font pas dans les habitudes et le genre de vie d'un homme auquel sa fortune et son entourage de famille auraient pu assurer une vieillesse calme et heureuse, sans de profondes modifications dans les sentiments affectifs.

M.. Béron a souffert pendant dix ans de tourments qu'il n'avait rien fait pour provoquer, et comme il le dit dans son testament, qu'on se plaisait à lui susciter. Un tel degré d'injustice a développé chez lui des sentiments extrêmes et qui ne sont que trop faciles à comprendre. Il a fini par ne voir autour de lui que des méchants capables de le poursuivre même après sa mort en dévastant son tombeau.

Cependant le malade avait besoin d'être aidé et servi ; il cherchait vainement à qui accorder sa confiance. Un moment il avait cru trouver une ancre de salut dans les époux Fourca?sié. Aussi le voit-on, au refus qu'il faisait d'entrer à son service, opposer ses supplications et ses larmes, leur disant que^ sans eux, il était perdu. En outre, il leur promettait 3,000 fr. de gratification et devait faire bâtir une métairie pour leur fils. Au commencement de leur séjour chez lui,

il leur témoignait une grande tendresse. Tout cela peut paraître étrange, et cependant s'explique de la manière la plus simple. Il faut bien voir que le nombre des personnes auxquelles M. Béron croyait pouvoir se fier était très-restreint. Quand il disait aux époux Fourcassié que, sans eux, il était perdu, le malade était parfaitement convaincu. L'honnêteté et la bienveillance ne lui apparaissaient plus que comme de rares exceptions, et, quand il avait cru les rencontrer, sa reconnaissance devenait extrême.

Fourcassié renvoyé comme empoisonneur, il n'est plus resté au malade que le jeune Miaille. M. Béron , sain d'esprit, qu'il eût eu autour de lui Fourcassié, ou Pierre Miaille, ou tout autre, aurait pu les récompenser de leur attachement et de leurs bons services; mais les récompenses eussent été toutes différentes et n'auraient pas dépassé certaines limites. Il importe d'ailleurs de faire remarquer que l'intimité de M. Béron et du jeune Miaille pouvait être tout à coup détruite par quelque incident. Il eût sufQ, pour cela, d'un paroxysme de la maladie, et Pierre Miaille subissait alors le sort des époux Fourcassié.

A ce point de vue, nous croyons d'ailleurs devoir taire remarquer que pendant la dernière année de sa vie , bien que la monomanie de M. Béron persistât, ses soupçons d'empoisonnement envers les personnes qui l'en tombaient ont pu se réveiller moins souveut par suite d'une diversion.

Après la congestion cérébrale, en effet, certaines idées hypochondriaques paraissent avoir été prédominantes. EUes ont eu pour conséquence la construction de ce bizarre appareil de compression en fil de fer, « de cette espèce de casque » avec lequel M. Béron se montrait en public, et dont il se disait l'inventeur ; appareil qui, s'il eût été exactement apphqué, ne pouvait manquer d'entraîner les plus fâcheuses conséquences. C'est alors aussi que M. Béron demandait au docteur Musset de lui pratiquer la Ugature d'une artère du crâne. La congestion cérébrale etles préoccupations spéciales qu'elle a fait naître ont donc pu produire une sorte de diversion.

Si FouTcassié n'était entré chez M. Béron que dans cette période, peut-être son maître eût-il conservé pour lui jusqu'à sa mort cette grande tendresse qu'il lui avait témoignée pendant les premiers mois.

Il importe d'ajouter que, pendant cette dernière année, il n'y a pas eu seulement des idées hypochondriaques qui se sont associées aux conceptions délirantes anciennes, mais qu'en outre, la congestion cérébrale a eu pour conséquence un commencement d'affaiblissement de Vintelligence.

L'un des témoins entendus dans l'enquête, Joseph Duvaur, a très-bien décrit chez M. Béron l'un des symptômes de la démence des apoplectiques. J'ai vu, dit-il, Béron « jusqu'à une époque très-rapprochée de sa mort ; dans les derniers temps , je m'aperçus que son intelligence avait faibli. Les larmes s'échappaient fréquemment de ses yeux, et ce n'était qu'après avoir pleuré un moment qu'il pouvait me parler, «Ce fait seul suffirait pour prouver que l'attaque de congestion cérébrale du 8 août 1864 avait produit un certain degré d'affaiblissement intellectuel.

Après cette attaque, Béron, dit Anne Balan, « s'exprimait plus difficilement qu'avant. » Un autre témoin déclare que , depuis la même époque, « la physionomie et surtout la parole se modifièrent notablement. » D'après Pierre Ghambot, M. Béron lui-même semblerait avoir eu conscience de l'affaiblissement de son intelligence. « Depuis mon attaque, lui avait-il dit, je suis tout idiot. Bien que les faits qui se rattachent à l'affaiblissement intellectuel observé à la suite de la congestion cérébrale n'aient ici qu'une importance secondaire, en présence des symptômes si tranchés de monomanie révélés par l'enquête, cependant nous n'avons pas cru devoir les passer sous silence.

Cet affaiblissement n'a pu , comme les idées hypochondriaques, produire une diversion aux conceptions délirantes qui caractérisaient la monomanie de M. Béron, mais il a dû avoir pour effet de nuire au discernement, de diminuer l'énergie de la volonté, et de rendre le malade plus accessible à des suggestions étrangères.

£a résumé, la monomanie de M. Béron a eu pour conséquence de le réduire peu à peu à Tisolement, de modifier profondément ses sentiments affectifs, et de provoquer chez lui des sentiments extrêmes. C'est ainsi, à notre avis, que peuvent également s'expliquer et son aversion envers certaines personnes et, au contraire, sa tendresse pour d'autres.

Sans Fourcassié, il se croyait perdu et ne pouvait trop faire pour le retenir à son service.

Pierre Miaille Ta aidé par son attachement à supporter avec moins d'amertume les tourments qu'on se plaisait à lui stisciter^ et il a cru n'être que juste en lui léguant presque toute sa fortune.

Quoi de plus simple de la part d'un homme que la haine

de ses ennemis avait réduit à se servir lui-même pour cort-

server sa santé ?

Changements que la monomanie a pu apporter dans les

SENTIMENTS DE M. BÉRON ENVERS SA FAMILLE. — L'enquêtC

ne fournit aucun renseignement qui permette de juger des sentiments de M. Béron envers ses nièces avant l'invasion de sa monomanie. Mais M. Moussol, curé de Camiac, entendu dans la contre-enquête, a déclaré qu'à cette époque il lui avait dit « que ses nièces auraient toute sa fortune. »

Si telles étaient, avant l'invasion du délire, les dispositions de M. Béron, il reste à rechercher si le changement de ces dispositions a été ou non la conséquence de Ja maladie. Pétronille Faucher, qui est resiée chez M. Béron de 1859 à 1861, déclare que, tout en faisant bon accueil à ses nièces, il prétendait, « quand elles étaient parties, qu'elles ne venaient chez lui que par intérêt et qu'elles désiraient le voir mort. » Marie Richard a servi M. Béron depuis le mois de septembre 1861 jusqu'au mois de mars 1863. « Il craignait, dit-elle, que ses nièces ne voulussent attenter à ses joursy et me recommandait de veiller avec soin à mes casseroles lorsqu'elles allaient dans la cuisine.

i< Il ne voulut pas manger de la salade que M"« Demptos m'avait aidée à trier, malgré l'assurance que je lui donnai

qu'elle ne contenait aucune substance étrangère. Il refusa une invitation à dîner qui lui fut faite par M. Duchapreau, alléguant que, s'il s*y rendait, il serait empoisonné.

« Il prétendait que ses nièces et ses neveux s entendaient avec le boucher et le boulanger pour quHls lui portassent de la viande et du pain empoisonnés. Il refusa d'aller aux noces de ses deux nièces sous le prétexte que Ton pourrait l'y empoisonner; et comme on lui fit remarquer que cela était impossible, puisque les plats qui seraient servis seraient ceux dont tout le monde mangerait, il dit qu'il serait facile d'intraduire du poison dans son assiette,

<c Bien qu'il fît bon accueil à ses nièces, il manifestait de grands soupçons sur leur compte dès qu'elles étaient parties. Il se méfiait, au surplus, de sa famille entière. »

Les mêmes faits sont attestés par Joseph Duvaur. ce II se méfiait beaucoup de ses nièces, dit ce témoin, et recommandait à ma femme de bien surveiller ses casseroles lorsqu'elles venaient dans la cuisine. Il refusa d'aller aux repas qui furent donnés à l'occasion de leurs mariages, prétendant qu'on pourrait l'empoisonner en mettant du poison dans son assiette. »

Anne Deffès fait connaître une particularité en apparence peu importante, mais qui vient à l'appui des témoignages qui précèdent. Elle avait été appelée pour faire le dîner un jour où la famille Plantey était reçue chez M. Béron. « Pendant que j'étais là, dit-elle, je vis arriver M"® Demptos, ainsi qu'il me l'avait annoncé, pour faire la crème; mais il lui dit que le lait était tourné, ce qui était inexact, car il n'y en avait pas dans la maison. » La conduite de M. Béron envers sa famille est d'accord avec ces témoignages. Il a refusé , comme on l'a vu, d'assister aux repas de noces de ses nièces, de peur d'y être empoisonné; et quand il a été frappé de congestion cérébrale, ce ne sont pas ses neveux, tous les deux médecins, qu'il a fait demander, mais M. le docteur Musset.

Ce témoin a donné l'explication suivante de la préférence dont il avait été l'objet de la part du malade : « Je

compris, dit-il, d'après les conversations nombreuses que j'ai eues avec lui, qu'il était sous le coup de la crainte d'un empoisonnement, et qu'il se méfiait de toutes les personnes qui l'entouraient; ce qui m'expliqua les raisons pour lesquelles j'avais été appelé à la place de ses neveux, médecins comme moi, et voisins de son habitation. »

Il importe d'ajouter que M. Béron, qui avait été longtemps lié avec M. Gauthier, père de l'un de ses neveux, s'était brouillé avec lui, après lavoir accusé d'avoir voulu empoisonner son chien. Mais le fait le plus important, sous ce rapport, c'est la clause du testament par laquelle M. Béron a décidé que la rente de 500 francs qui devait être faite à chacune de ses nièces par Pierre Miaille, cesserait à la mort de celui-ci.

De quelque manière qu'on interprète cette clause, il est difficile de n'y pas voir, comme nous l'avons dit plus haut, le résultat des soupçons les plus graves envers ses neveux et ses nièces.

On sera surtout porté à admettre cette interprétation, si on se rappelle que M. Béron a prévu, dans son testament, le cas où les méchants susciteraient à Pierre Miaille des dépenses pour l'entretien du tombeau; ce qui suppose évidemment des dégradations faites par esprit de vengeance.

Nous croyons devoir faire remarquer que M. Béron a pu avoir contre sa famille les soupçons les plus graves, et les dissimuler dans la crainte d'augmenter encore les dangers dont il se croyait entouré.

Cette dissimulation est un des traits les plus marqués du caractère des monomaniaques, et l'enquête tendrait à prouver que, sous ce rapport, M. Béron ne faisait point exception à la règle.

La femme Fourcassié, par exemple, a déclaré que, dans le commencement de son séjour chez M. Béron, elle n'avait rien remarqué chez lui de particulier. Mais, après quatre mois environ, il est devenu peu à peu rêveur et préoccupé; puis il a cessé de boire du lait, comme il en avait l'habitude; enfin, il avait fini par prendre sous le bras un mor-

ceau de pain sec, qu'il allait manger dans spn chai, etc.

Et c'est après trois mois seulement de ces préoccupations que l'accusation directe d'empoisonnement a été faite en réponse à une question adressée à M. Béron par Fourcassié.

Lorsque cette accusation a eu lieu, les époux Fourcassié étaient chez M. Béron depuis sept mois; mais les préoccupations et le changement dans le genre de vie ne tendentils pas à prouver que les soupçons existaient depuis le quatrième mois, et qu'ils avaient été dissimulés avec soin par le malade?

Il résulte des faits signalés dans 1 enquête, que les nièces de M. Béron n'ont point échappé à ses soupçons d'empoisonnement. Non-seulement il a cru qu'elles désiraient le voir mort^ mais il les surveillait pour se préserver du poison. Sa conduite envers elles a été la conséquence de ces conceptions délirantes; et si, comme Ta dit M. le curé de Camiac, M. Béron, avant d'être aliéné, voulait leur laisser sa fortune, il est impossible d'admettre que ses sentiments n'aient pas été complètement changés par le fait de son délire.

En résumé, nous avons essayé de montrer comment la monomanie de M. Béron, l'ayant peu à peu réduit à l'isolement, avait dû modifier profondément ses sentiments affectifs et provoquer chez lui des résolutions extrêmes ; comment, par exemple, après de longues soufirances, et n'osant plus se fier à personne, il avait, pendant quelques mois, témoigné une grande tendresse à Fourcassié, déclarant que, sans lui, il se croyait perdu.

D'autre part, il résulte des faits révélés par l'enquête, que M. Béron a soupçonné ses neveux et ses nièces de vouloir l'empoisonner, soit directement, soit en s'entendant avec diverses personnes, ce qui a dû changer complètement ses sentiments à leur égard.

Nous concluons donc, quant à la seconde question, que le testament olographe fait par M, Béron, le 8 mai 1865, a été la conséquence fatale de sa monomanie, et que la preuve

Tardieu. — Folie. Î7

directe s*en trouve très-explicitement formulée dans cette déclaration du testateur, qu'il institue Pierre-Camille Miaille son légataire universel « pour ce fait : « Que, par son attachement, il l'a aidé à supporter avec moins d'amertume tous les soucis et tourments que l'on se plaisait a lui susciter.»

C'est sous cette influence que M. Béron a testé, ce qui n'eût jamais eu lieu s'il n'avait pas été atteint de la monomanie des persécutions, dont l'existence est démontrée par tous les faits consignés dans ce mémoire.

MM. Deiiucé, E. Giutrac, Levieux et Musset, de Bordeaux, ont adhéré à la précédente consultation.

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