‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 3)Chapitre 58 sur 67 · XXX. ~ Rapport médico-lèfl^al sur un cas de folie simulée · texte numérisé non relu

XXX. ~ Rapport médico-lèfl^al sur un cas de folie simulée

(MM. Lasègue, Ladreit de la Gharrière et Tardieu.)

Le 2 juillet 1865, vers midi, une demoiselle Michel, domestique , demeurant rue Vivienne , surprit , en rentrant dans sa chambre, un individu qui, en la voyant, tenta de se cacher sous le lit. Elle appela à son secours, on accourut, et l'individu fut arrêté. La fille Michel déclara qu'elle voyait cet homme pour la première fois.

Inten-ogé par le commissaire de police, il prétendit n'avoir d'autre nom que le Régénérateur et demeurer à Villejuif.On trouva sur lui une quantité de prospectus de l'Office de publicité générale, et un modèle de circulaire écrit au crayon et paraissant être l'œuvre d'un fou.

Outre ces prospectus , il était porteur d'un ciseau de menuisier, de forte dimension , d'un rasoir et de deux petits couteaux à lame pointue, instruments pouvant devenir autant d'armes dangereuses.

Le concierge de la maison où cet homme a été arrêté, dé-

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Clara qu'à deux reprises, dans la matinée, il avait passé devant la loge.

Interpellé sur le motif qui l'avait déterminé à s'introduire chez la fille Michel, il prétendit avoir sur elle des droits résultant d'auciennes relations iutimes et d'un projet de mariage. Il ajouta qu'il venait lui demander compte de sa conduite et la surprendre en défaut. Conduit à l'administralion de l'Office de publicité, il y était absolument inconnu.

Les allures de cet homme étaient celles d'un insensé. Dans un premier interrogatoire, il dit : Je suis sur le point d'entrer dans les ordres ; je demande à rester pendant quinze jours dans ma cellule sans boire ni manger; c'est la règle, ce matin on a violé mon domicile pour m'apporter des vivres. — Il dit autre part : Quand j'aurai fini ma retraite, la lumière se fera. — Conduit une troisième fois devant le magistrat instructeur et invité à s'asseoir, il répond : On m'a troublé dans ma retraite ; je ne peux pas m'asseoir, parce que je ne puis communiquer avec personne.

Le magistrat l'interroge : D. Où preniez-vous vos repas avant votre arrestation? — R. Je ne mange jamais ; hier on m'a forcé à manger, ça m'a fait mal. — D. Où demeuriez-vous ? — R. Un peu partout. — D. Vous ne vous appelez pas le Régénérateur ; qui donc pourrait nous fournir des renseignements sur vous? — R. Il n'en faut pas; je n'appartiens plus à la vie. — D. Comment vous appelezvous? — R. Je ne m'appelle pas. — D. Où êtes-vous né? — R. Je ne puis pas communiquer ; je ne communiquerai que quand la retraite finira.

Requis de signer son interrogatoire, il s'y refuse en disant que cela lui est défendu.

Lajustice commit MM. A. Tardieu, Ch. Lasègue et Ladreit de la Charricre, à l'effet de constater l'état mental de l'inculpé et de déclarer si le trouble de l'intelligence dont il semble être atteint est réel ou simulé.

C'est seulement après quatre mois d'examen que nous avons pu arrêter notre opinion.

L'inculpé est un homme de haute taille, âgé de 30 ans. Il habitait Villejuif au moment de son arrestation... Le nom de Régénérateur représentait les facultés supérieures dont les membres de sa famille et lui-même étaient doués. Il avait pour mission de régénérer le genre humain. Parmi ses dons surnaturels, il avait celui dejguérir les sourds. A Villejuif, chacun s'empressait de lui donner ce qui lui était nécessaire en retour des services qu'il prodiguait.

Ces idées de supériorité imaginaire , en pleine contradiction avec la situation sociale et intellectuelle des malades, ne sont pas rares chez les aliénés ; elles caipctérisent même une des formes de Taliénation ; mais si l'aliéné se pose comme un être supérieur , immensément riche , alors qu'il n'a pas même de quoi subvenir à ses besoins, s'il prétend être artiste éminont, homme politique, général ou prophète, il n'hésite pas à dire où il était la veille , quelle maison il a habitée, quelles personnes il a fréquentées, sans même s'apercevoir que- les réponses sont des aveux en contradiction avec ces, grandeurs et ces richesses dont il se déclai*ait quelques instants auparavant en possession.

Cet homme n'a pas la physionomie très-intelligente; mais il a, à un degré remarquable, la faculté de donner à son visage une expression de stupidité morne qu'il a conservée pendant près de trois mois. Il cachait son regard demère des lunettes vertes qu'il ne quittait que le moins possible. Ses cheveux longs étaient hérissés sur sa tête et dans un tel désordre qu'il eût été impossible de les démêler ; ils étaient, comme toute sa pereonne, d'une saleté repoussante ; ses vêtements étaient«sales et déchirés ; sa chemise, toujours en tr'ouverte, laissait voir sa poitrine. Le prévenu affectait de n'avoir aucun soin de lui-même et de vivre dans une indifférence sordide.

Après être resté quelques jours au dépôt de la Préfecture de police, il fut transporté à Mazas et placé dans une cellule avec trois autres prisonniers. On lui choisit pour compagnon un détenu intelli.^ent, rusé, qui mit son amour- propre à extorquer de lui quelques indices. Il ne put y parvenir.

Pendant les premiers jours, le liégénérateur fut aussi bizarre, aussi délirant pour ses compagnons qu'il l'était pendant nos visites. Il restait toute la journée sur son lit, lisant avec intérêt quelques livres de voyages que Taumônier lui avait prêtés ; il refusait de prendre la moindre nourritui'e jusqu'à trois heures du soir. A cette heure, il dévorait, outre un pain de deux livres, sa portion d'aliments et ceque ses compagnons pouvaient avoir laissé de leur repas.

Au bout de quelque temps, il reprit à peu près les habitudes des autres prisonniers, tout en conservant un mutisme absolu. A^es codétenus, comme à nous, il disait vouloir entrer à la Trappe et demandait qu'on l'y conduisît. D ne souhaitait point sa mise en liberté et ne désirait qu'une chose, c'était d'être seul pour faire sa retraite. Peu à peu on finit par n'obtenir de lui que quelques phrases vides de sens qui se terminaient toujours par ces mots : Je veux faire ma retraite.

Décidés à prolonger une surveillance jusqu'alors improductive nous demandâmes et obtînmes que le prévenu fût transféré au dépôt de la Préfecture de police. Là, il fut maintenu dans l'isolement cellulaire le plus complet, et devint l'objet d'un examen plus souvent répété. Pendant deux mois, le Régénérateur ne s'est pas démenti un seul joiu*, n'interrogeant jamais, ne se plaignant pas, ne prononçant jamais une parole, même pour demander sa nourriture, et déclarant, quand il était pressé de questions, qu'il était satisfait et ne désirait rien.

Sa sauté ne paraissait avoir souffert ni de la salelé, ni de l'absence d'exercice, ni de l'ennui delà solitude. Sa physionoipie avait pris un caractère de plus en plus stupide. Quand on s'approchait de lui , il reculait comme saisi de crainte. Au directeur de la prison, qui lui reprochait d'avoir jeté du pain mouillé par terre, il répondait avec l'air et le ton le plus niais qui se puisse imaginer : C'est pour les mouches, et cherchait d'un regard stupide s'il ne découvrirait pas quelques mouches au plafond.

Tout le monde dans la prison finissait par être persuadé

que le Régénérateur était bien uu aliéné, et qu'il fallait le' considérer comme un véritable idiot.

Bien que cette enquête ainsi prolongée ne nous eût fourni aucun élément décisif de jugement, ce délire était si peu d'accord avec les formes connues de l'aliénation, que nous étions résolus d'attendre encore avant de conclure. -Le Régénérateur le savait ; nous avions eu lé soin de le répéter et de le faire redire par les surveillants. De guerre lasse et voyant que notre ténacité égalait la sienne, il céda le premier et déposa le masque : J'en ai assez ^ dit-il un matin à un surveillant qui lui apportait son pain, je ne peux plus tenir à la vie que je mène; j'aime mieux tout avouer.

Il écrivit alors au procureur impérial pour le prier de prendre en pitié sa situation, et fournit avec une sorte d'empressement tous les renseignements qu'on avait vainement sollicités.

En abandonnant son rôle, le prévenu s'est en même temps pour ainsi dire transfiguré ; il a déposé ses lunettes ; et son visage, sans être intelligent, n'a plus cet aspect d'imbécillité que nous avons siganlé. Il a nettoyé ses habits, et sa tenue est propre et convenable. Il déclare avoir simulé la folie dans l'espérance d'être placé dans une maison d aliénés et d'en sortir au bout de quelque temps sans passer par les mains de la justice.

Le prévenu a une intelligence bornée, mais il possède une puissance de volonté et une ténacité peu communes. Il s'est introduit pour voler dans la maison de la rue Vivienne ; mais, avant d'y pénétrer, il semble que son plan est arrêté d'avance ; il doit jouer la folie. Aussi, à peine est-il arrêté qu'il pousse des cris et tient des propos incohérents qui inspirent des doutes sur son état mental aux agents de l'autorité. Ce qui le perd, comme presque tous les aliénés simulateurs, c'est qu'il dépasse la» mesure et qu'il ne veut pas, dans son parti pris de faire le fou, laisser apercevoir une seule idée raisonnable.

Ce prévenu comparut, le 18 novembre 1865, devant la septième chambre du tribunal de la Seine.

Interrogé de nouveau, il déclara se nommer Jean-Edme Charles ; il indiqua son lieu de naissance et le domicile qu'il occupait avant son arrestation, allégations dont l'exactitude fut reconnue. Il avoua qu*il ne connaissait pas la fille Michel: J'avais faim, dit-il, n'ayant pas mangé depuis la veille. Ayant autrefois travaillé dans la maison, je savais que la chambre de la flUe Michel servait en même temps de cuisine, et je m'y étais introduit dans Tintention de dérober quelques aliments ; i*avais pris un ciseau de menuisier pour forcer le buffet, si je lavais trouvé fermé.

Enfm, il reconnut qn'il avait été condamné, en 1857, à Clermont, à six mois de prison pour bris de clôture et diffamation; en 1859, par la cour d'assises de la Seine, à cinq ans de prison pour vol, et, en 1864, à Meaux, à six mois pour tentative d'escroquerie, peine qu'il venait de subir.

M. le président, après avoir rappelé les faits, demanda au prévenu s il persistait dans ses aveux. Le prévenu, qui était resté la lete courbée et les yeux baissés, se borna à répondre par un signe afûrmatif. Le tribunal l'a condamné à deux ans de prison et cinq ans de surveillance.

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