CHAPITRE IV
DE LA FOLŒ ET DB LA MANIÈRE: DE PROCéOER A L^EXAMEN DES FOUS
Rien n'est plus opposé à la réalité que Tidée que l'on se fait d'un fou. Il existe un type de convention, une sorte de fou de théâtre, si Ton me permet cette expression, qui n*a rien de la vérité, qui du moins ne se rencontre que rarement, et qui cependant reste invinciblement gravé dans les esprits. Cette erreur n'est pas seulement celle du vulgaire, on la retrouve jusque dans les classes les plus éclairées. Pour le public et trop souvent pour ceux qui dans 1q sein d'un conseil de famille, dans un jury, sur le siège d'un tribunal même, ont à décider du sort d'un aliéné, il faut, pour caractériser la folie, une incohérence absolue des idées et du langage, une impersonnalité du malade, enfiu, comme le prétendait Maine de Biran, l'abolition de toutes les facultés qui se rattachent à la volonté et à la conscience, comme la perception , l'attention , le jugement et la mémoire. Ce préjugé qui dénote simplement la plus complète ignorance de la folie, n'en est pas moins un embarras pour l'expertise médico-légale qlii doit avant tout s'en affranchir résolument.
Il y a très- peu d'aliénés qui, lorsqu'on leur demande leur nom, ne le disent pas; ils pourront quelquefois dans les formes aiguës du délire maniaque se tromper sur leur personnalité : mais dans le plus grand nombre des cas l'aliéné énoncera pertinemment son nom, son âge, son sexe, sa qualité. Tous les fous ne se présentent pas avec l'incohérence d'idées et de langage qui ne caractérise. que quelques-uns d'entre eux. Il n'existe pas un type unique de la folie, il n'y a pas un fou, mais des fous et les espèces en sont multiples et variées.
- Un autre écueil, plus dangereux encore, que doit éviter l'expert, ce sont les idées vagues par lesquelles certains médecins, quelques-uns même versés dans l'étude des aliénés, croient pouvoir remplacer les caractères positifs et que j'ap^
58 RÈGLES GÉNÉRALES DE l'eXPBRTISB.
pellerai nosologiques de la folie. « Les passions, a écrit « Lcuret, quand elles sont portées à Texcôs, sont de véritables a folies. )> Il n'est pas de doctrine plus fausse. Il n'est pas vrai qu'il y ait une gradation insensible entre la passion, le paroxysme passionnel et la folie. L'homme peut se laisser entraîner par la jalousie, l'orgueil, l'ambition^ eniporter par la colère, aveugler un instant par la passion, il ne sera ni un malade, ni un fou et consei*vera toute la responsabilité des actes qu'il pourra commettre sous cette influence ; il y a là poiu* quiconque veut y réfléchir, pour quiconque connaît la folie, une ligne de démarcation infranchissable, que le médecin instruit et consciencieux doit être le premier à reconnaître et à respecter.
Certaines passions, certains vices, l'ivrognerie, la débauche, peuvent à la longue amener une perversion morale et intellectuelle ; ce sont des causes de folie, ce n'est pas la folie. La distinction est ici capitale. En effet, l'habitude de la débauche et de l'ivrognerie, lorsqu'elle conduit tant de victimes à la folie, engendre chez elles une maladie définie, une des variétés d'affection mentale que nous aurons à étudier au point de vue de l'appréciation médico-légale; mais tant que l'individu reste débauché ou ivrogne, il n'est pas possible d'en faire un aliéné : il est vicieux et non malade.
Ce qui fait la force de l'expert dans les questions de folie, c'est de savoir résister à ces causes de confusion et d'erreur, et de ne pas accepter cette stérile et dangereuse doctrine du Nescio quid^ que j'ai entendu, non sans honte, professer devant une cour d'assises. Les caractères de la folie pas plus que ceux des autres maladies n'ont rien d'arbitraire. Il s'agit d'une espèce morbide à définir d'après des signes connus. S'en suit-il que le médecin pourra toujours et dans tous les cas poser une limite tranchée entre la raison et la folie ? Non, certes, il n'est pas rare de rencontrer, ]e ne dis pas des cas douteux, car ce n'est pas douter que de reconnaître ces faits encore mal déterminés, mais des cas où l'individu est sur la limite de la maladie, sous le coup de l'imminence morbide qui existe pour les affections mentales,