CHAPITRE V
EXAMEN DIRECT DE l'iXDIVIDU ALIÉNÉ
L'examen de l'individu supposé aliéné doit porter nonseulement sur l'état mental, mais aussi, ce qu'il ne faut jamais négliger, sur l'état physique qui fournit des données fort importantes et particulièrement précieuses dans le cas de simulation.
Examen de Tétat mental.
L'examen de l'état mental offre, à considérer trois ordres de faits également essentiels à constater : 1° les troubles des fonctions intellectuelles ; 2** la perversion des facultés affectives et des instincts ; 3** l'altération des fonctions sensoriales. Sous ces trois chefs se groupent naturellement tous les éléments dont se composent la nature morale de l'homme, non moins multiple dans ses diverses fonctions, que sa nature physique. Il importe chez l'aliéné de soumettre chacun de ces groupes élémentaires à une études péciale et minutieuse ;c'est le seul moyen d'arriver à une connaissance complète de l'état de son intelligence et de ses sentiments. Une faut pas perdre de vue que c'est le cerveau, le centre nerveux encéphalique, qui est l'instrument de ces fonctions intellec-
64 RÈGLES GÉNÉRALES DE l'bXPERTISE.
tuelles et morales et que c'est dans cet organe et dans les manifestations qui en dérivent que gît pour le médecin le champ de l'observation des maladies mentales.
Trouble des fonctions iiitellectueîies. — Le trouble. 4es fonctions intellectuelles est le caractère ordinaire et essentiel de la folie. Tantôt il consiste en mi désordre général et absolu marqué par des conceptions à la fois délirantes et tout à fait incohérentes dans lesquelles la mémoire, l'attention, le jugement, la conscience ne s'exercent et n'interviennent à aucun degré ; les idées se succèdent sans suite, sans lien entre elles, avec une abondance et une mobilité extraordinaires. Les réponses aux questions les plus simples n'ont rien de pertinent. L'aliéné en proie à ce tumulte désordonné de sa pensée a perdu le sentiment de sa propre personnalité ; et l'incohérence porte à la fois sur l'ensemble des facultés intellectuelles. C'est le délire dans sa forme la plus complète, analogue à celui que Ton observe dans certaines maladies fébriles, et n'en différant le plus souvent que par l'intensité et la durée.
Mais cet état d'incohérence absolu et d'abolition généi'ale des facultés de jugement, d'attention et de mémoire est rare, si on le compare à la fréquence des troubles partiels de l'entendement. Ceux-ci varient eux-mêmes de* forme et de degré. On voit ainsi chez certains aliénés se succéder avec plus ou moins de rapidité des idées erronées, de faux jugements que l'attention distraite ne peut diriger mais. qui ne seront en général nullement incohérents. Le fou dans ce cas a conservé la faculté de tirer de ses idées des jugements, avec une apparence de logique ; les jugements sont faux comme les idées, mais la faculté de déduction subsiste : c'est là une des formes les plus communes de l'aliénation mentale.
Mais d'autres fois les conceptions délirantes sont peu nombreuses, réduites même à une seule idée fixe qui s'empare de l'esprit du malade et en absorbe toute l'activité. Les troubles de ce genre peuvent être extrêmement bornés et n'intéresser pour ainsi dire qu'un point très-circonscrit de l'intelligence. Mais de cette idée fixe découlent par asso-
EXAMEN DIUECT DE LALIÉNÉ. 65
ciation, soit d'autres idées plus ou moins cohérentes qui constituent le délire partiel, soit, ce qui a plus de gravité, certains actes, conséquence de la direction fausse que le jugemeui perverti de Taliéué imprime à sa volonté. C'est là pour le médecin légiste une considération capitale. L'idée fixe, non-seulement se marque dans des déductions erronées, mais encore conduit logiquement l'aliéné à accomplir des actes qui dérivent directement du délire sous rinfluence duquel il est placé. L'expert' n'aura pas de peine à reconnaître que, si sa volonté reste active, sa responsabilité est nulle. Un individu se persuade qu'il est insulté, il croit entendre, il entend une parole injurieuse, il frappe pour se venger. Cda est raisonné, voulu, mais le point de départ est l'idée fausse, le trouble des fonctions intellectuelles qui constitue la folie.
Il est donc permis de conclure au point de vue médicolégal que le résultat le plus direct et le plus immédiat du désordre des facultés intellectuelles est une perversion de la volonté, et un trouble dans les actes pit) venant, soit de l'absence de direction, soit de la direction fausse que leur impriment des idées incohérentes ou erronées.
Troublés des facultés affectives et des instincts. — Le trouble des facultés affectives est un caractère essentiel et presque constant de la folie : Esquirol en avait déjà fait l'observation profondément vraie. Il n'est guère d'aliéné chez lequel à côté du trouble de l'intelligence, on n'observe une perversion égale, sinon supérieure de toutes les facultés morales, c'est-à-dire des sentiments et des instincts. Quelquefois exaltés en apparence, les sentiments les plus naturels, celui de la maternité même, sont plus souvent déviés ou complètement abolis. Les instincts même et jusqu'à celui de la conservation peuvent être pervertis ; et la volonté sans règle n'obéit plus qu'à l'entraînement du délire ou aux suggestions des idées dominantes ; c'est là ce qui constitue au vrai ce que l'on a appelé les maladies de la volonté (1).
(1) BiLLOD, Iks maladies de la volonlé. Paris 1857.
TARbitt! — Folie.» ^