XV. — Folie lypémaniaque. — Délire de persécntion
Demande de mise en liberté.
Lo mémoire que l'on va lire, rédigé par le malade luimême, ancien magistrat, donnera l'idée la plus juste de la réalité et de la nature de son délire.
Vous (losiroz. Monsieur, pour vous assurer de l'état de mon intelligence, que je vous expose de nouveau quelles sont à mon point de vue, les causes qui doivent faire cesser l'inique détention que je subis à Vanves. La conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, avant-hier, a dû , je l'espère du moins, vous éclairer déjà, et encore bien que la tache qui m'est donnée aujourd'hui ait son côté pénible, je m'efforcerai de la remplir conformément à vos désirs. Toutefois, je ne pourrai que répéter par écrit ce que j'ai déjà dit verbalement à M. le substitut Saimon, et à vous, Monsieur.
Je me suis enquis dès Tabord, et à diverses reprises, des motifs qui m'avaient fait arrêter. Ils sont au nombre de trois : 1® j'ai eu l'intention de me battre en duel ; 2° je témoigne de la défiance envers ma famille ; 3° je témoigne une défiance générale. — S'il existe d'autres motifs, on ne me les a pas fait connaître.
Permettez-moi, Monsieur, d'examiner les différents chefs de l'acte d'accusation dirigé contre moi, séparément et Fun après l'autre.
l*» J'ai eu l'intention de me battre en duel. — Gela est vrai, nonseulement comme Procureur impérial, mais comme homme, j'ai eu tort, je le reconnais, de songer, même un instant, à une action que la loi défend, et l'aveu que je renouvelle ici, je l'ai fait spontanément, le jour de mon arrivée -à Vanves, devant M. le docteur Falret père. Il pourra vous le dire. — Mais enfin, cette intention conçue, je l'avoue, dans un moment d'irritation, comment s'estelle manifestée? par des insultes, par des provocations? Non, Monsieur; j'ai eu chez moi avec deux personnes qui avaient ma confiance une conversation à ce sujet, et tout s'est borné là. Gomment le public a-t-il été mis dans la confidence? je n'en sais rien. Dans tous les cas, ce n'est certainement pas moi qui lui ai fait part de mes affaires; Je dois ajouter que cette idée n'avait été chez moi que momentanée , que depuis longtemps et bien longtemps j'y avais renoncé, que, vers la fin du mois de septembre dernier, lorsque mon père me communiqua la lettre de M. le Procureur général , que vous avez lue sans doute, je lui déclarai que le duel était dès lors loin de mes intentions, qu'antérieurement à mon arrestation, j'ai tenu un semblable langage devant M. Havin, directeur politique du journal le Siècle, et devant M. Cuzon, l'un des rédacteurs de ce journal, et qu'enfin, dans cette maison, devant M. Falret père, qui donnait pour cause à ma détention mes projets homicides, en insistant fortement sur l'intérêt qu'avait ma famille d'y mettre obstacle, je protestai, sur mon honneur, de mes idées pacifiques. Si l'on me suppose des idées de duel et que l'on dise : cela est ! — Moi, je dirai : cela n'est pas ! — Je n'ai pas d'autres moyens de preuve que ma parole. — En ce qui concerne le duel, il n'y a pas eu autre chose que ceci : intention manifestée, en particulier, à deux personnes, et bientôt abandonnée.
2» Je témoigne de la défiance envers ma famille. — Sur ce point. Monsieur, croyez bien que je ne parlerai que contraint et forcé. J'ai aimé les miens autant qu'un fils peut aimer son père et sa mère, j'ai été envers eux toute ma^vie respectueux et obéis-
sant, et je sais ce que l'on doit à sa famille. Mais enfin, je ne puis me résigner à finir mes jours dans une maison d'aliénés lorsque je sens que rien, dans mon intelUgence, ne m'y assigne une place.
Je vous ai dit avant-hier , Monsieur, que je quittai P. dang les premiers jours de septembre pour jouir de mon congé annuel, XK)ngé que j*ai toujours passé chez mon père. Quand j'arrivai à Paris, ma • mère et ma sœur se trouvaient à la campagne, à l'Etang- la- Ville, près Saint-Germain ; mon père m'y conduisit le soir même, et j'y restai quinze jours. Mon père , que ses affaires retenaient dans les bureaux du Siècle , venait nous voir plusieurs fois par semaine. Il arrivait pour dîner, passait la nuit, déjeunait le lendemain et repartait. Nous revînmes à Paris, et huit ou dix jours après notre retour je résolus de conter mes ennuis de P. à mon père, pour lequel mes affaires particulières n'ont jamais été cachées. Ce que je fis en effet. H me répondit : « Mais je sais tout cela depuis trois semaines ! » Et il me communiqua une lettre de M. le Procureur général, écrite par ce magistrgyt à M. Guzon, peu de jours après mon départ de Bretagne. On avait trompé la religion de M. le Procureur général; on lui avait dit que j'avais voulu faire destituer deux gendarmes, ce qui est faux ; que j'avais voulu me battre avec cinq personnes, ce q^i est faux; enfin que j'étais fou, ce qui, j*ose le dire, est également faux. Dans le premier moment , cette communication m'émut peu. M. le Procureur général , pour qui je professe la plus grande reconnaissance et le plus respectueux attachement, écrivait dans sa lettre que quant à lui, il n'avait pas remarqué le moindre dérangement dans mon intelligence ; d'un autre côté, l'affaire était entre les mains de mon père, et bien que je n'en attendisse pas une très- vive affection, je croyais encore pouvoir compter sur lui lorsqu'il s'agissait de détruire l'imputation de folie que l'on faisait peser sur moi. Depuis trois semaines, en effet, il m'avait vu trèsfréquemment, et mieux que personne il devait savoir que j'avais l'esprit sain. Cette tranquille confiance ne dura pas longtemps toutefois. J'appris bientôt , peut-être mon père me le dit-il luimême, que pendant mon séjour à la campagne il était allé consulter un médecin, (j'ai su son nom depuis, c'est M. Blanche) et qu'il lui avait parlé de ma folie. En vérité, je n'avais pas donné le plus léger signe d'ahénation, et mon père le reconnaît lui-même. Mais alors pourquoi aller aux consultations, et ne pas détromper M. le Procureur général ? — Passons à un autre point. M. le Procureur général témoignait, dans sa lettre, le désir de
me voir demander une prolongation de congé d'un mois, mon père abondait dans ce sens, et je me rendis sans grande difficulté. Un matin, mon père me dit qu'il s'était fait délivrer un certificat de médecin^ (mais il ne me le montra pas et je ne sais de qui il émanait) et il m'engagea à motiver ma demande de prolongation sur une névralgie de la face ; je refusai. La face touche de trop près au cerveau pour que, alors que l'on me disait fou, je pusse raisonnaJblement prétexter d'une pareille maladie, que je n'avais pas d'ailleurs. Mon père dut solliciter lui-même la prolongation. Mais j'avais quelques appréhensions en ce qui concerne le contenu du certificat. M. Guzon, devant lequel j'exprimais un jour mes craintes à cet égard, me dit : « Rassurez- vous. Croyez bien que je ne veux pas que vous soyez compromis. J'ai vu ce certificat, je l'ai fait changer. » Ainsi, mon père n'hésitait pas à adresser à M. le Garde des Sceaux une pièce tellement compromettante que M. Guzon, qui n'est pas de la famille, s'opposa à son envoi.
Enfin, Monsieur, et j'aborde là les derniers faits dont j'ai à vous entretenir, du moment où mon intention de duel était devenue publique, du moment où l'imputation de folie avait été, quoiqu'à tort, dirigée contre moi et n'avait pas été démentie, je crus que je ne pouvais plus convenablement et dignement conserver mes fonctions de Procureur impérial. Mon père approuva d'abord ma résolution. Puis, la prolongation de congé étant sur le point d'expirer, il me conseilla d'en demander une nouvelle, j'opposai la plus vive résistance, et M. Havin pourrait le certifier. J'avais hâte de sortir de l'impasse où j'étais, et surtout d'aller trouver M. le Procureur général , et de lui dire : « Voyez-moi, examinez-moi, jugez-moi. En vérité, je ne suis pas fou, et il vous sera facile de vous en convaincre ! » Mais M. le Procureur général demanda de lui-même, mû par une bienveillance dont je lui sais gré, une prolongation nouvelle de deux mois. Je lui ai trop d'obligation pour résister à ses désirs, lorsqu'il me trace une ligne de conduite personnelle, et je me vis de nouveau lié à Paris pour un temps assez long. Mon père changea alors de langage. Dans l'origine, lorsque je le priais de me trouver une position nouvelle, il me répondait : « Mais qu'as-tu besoin de travailler ? N'avons-nous pas assez pour vivre tous ensemble? Voyons ! rHauraiS'tu pas la force de ne rien faire ? Et lorsque je revenais à la charge, il me recevait mal. Ses paroles, sinon son but , devinrent différentes. « Pourquoi ne resterais-tu pas dans la magistrature, me dit-il un jour? Des gens de plus de mérite que toi se sont
troayés dans ta position. Tiens ! vois M. V ! n a été comme toi, maintenant il est bien, et cela ne Tempéche pas d'être considéré. Ecris à M. le Procnreur général qne ton intelligence a été un instant troublée, mais qu'elle est revenue à son état normal, et tu reprendras tes fonctions sans difficulté! > Trois ou quatre fois il me tint ce langage, et je me rappelle que, la dernière fois devant ma mère et ma sœur, je lui demandai : < Est-ce la condition sine quâ non ? • Il me répondit : « Oui, c'est la condition sine qua non ! i Je m'écriai : c Je n'écrirai jamais cela ! > Vous comprendrez en effet, Monsieur, que je ne pouvais reconnaître une chose qui n'était pas, et que c'était d'ailleurs une singulière façon de consolider sa situation dans la magistrature que de s'avouer aliéné. Le conseil était évidemment mauvais , aussi lorsque je le lui rappelai devant M. le docteur Deschamps, il le nia. Il faut dire qu'hier il m'est venu voir, pour la première fois depuis mon arrestation, et qu'il l'a reconnu vrai devant MM. Voisin et Falret père. J'ajouterai qu'hier j'ai énuméré devant mon père tous les faits qui précèdent, et qui figurent sous le n® 2 de ma lettre, et qu'il a reconnu L'exactitude matérielle de tous sans exception. Les directeurs de cette maison le constateront.
Eh bien ! Monsieur, mon père aurait dû, je crois , du moment où il était certain que je ne donnais pas de signes d'aliénation, écrire à M. le Procureur général avant l'expiration de mon congé, pour lui faire connaître mon état, au lieu d'aller demander aux médecins des consultations qui portaient à vide, puisqu'ils ne m'avaient pas vu ; il n'aurait pas dû songer à faire parvenir à M. le Garde des Sceaux un certificat constatant, dans des termes compromettants , une maladie qui n'existait pas ; il n'aurait pas dû me donner le conseil de m'avouer, par écrit, aliéné , et m'ayant donné ce conseil, il n'aurait pas dû le nier. Il a fait cela cependant, et ces différentes circonstances m'ont fait perdre la confiance que je pouvais avoir en lui. C'est pourquoi j'ai quitté sa maison.
Je ne vous parlerai pas , Monsieur , de mon enfance , et d'un certain nombre de faits récents qui ne peuvent que me déterminer à persister dans ma résolution. Permettez-moi une dernière réflexion. Il m'a semblé qu'hier mon père désirait que je restasse dans la magistrature. Pensez- vous qu'un enlèvement par quatre agents de police soit de nature à donner de la condition à un magistrat ?
3° Je témoigne une défiance générale. — Exigerait-on de moi,
par hasard, une confiance générale? s'il fallait choisir entre les deux extrêmes, peut-être vaudrait-il mieux pencher vers la défiance. Mais la vérité est que, si je pêche, c'est par une confiance trop grande. Dans mon enfance, je poussais loin ce défaut, et si Texpérience des hommes et des affaires m'a donné de pénibles , mais salutaires avertissements, vous savez que le vieil homme ne se dépouille jamais entièrement. J'ai confiance, Dieu merci, dans quelques hommes encore, et surtout dans la magistrature, qui a été ma meilleure famille.
En résumé. Monsieur, je ne me crois pas fou; mon intelligence, ma conscience me disent que je ne le suis pas. M. Havin, qui veut bien s'intéresser à moi, m'avait trouvé une position assurée et bonne, au moment où j'ai été arrêté, j'avais la certitude de pouvoii' vivre honorablement, sans être à charge à personne, je suis majeur, et par conséquent libre de demeurer ailleurs que chez mon père ; je demande à user de cette liberté que la loi me donne.
Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir. Monsieur, vous m'avez engagé à vous écrire, je n'avais pas compris tout l'intérêt que vous attachiez à une lettre de moi. M. Voisin me l'a fait comprendre hier, et je me suis mis à l'œuvre aussitôt. La visite de mon père m'a interrompu, et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu achever l'exposé qui précède. Je vous prie de vouloir bien excuser mon retard, et d'accélérer autant que possible la marche de mon affaire.
Cet écrit donne la mesure du degré de logique et de raisonnement qui peut subsister avec le délire partiel le mieux caractérisé.
XVI.— Testament authentique annulé. — Insanité d^ esprit. — Délire de persécution. -— Suicide au moyen d'une guillotine.
Le 24 avril 1862, M. C. H. C. est décédé en Italie à Castellamare. Il aurait mis lui-même fin à ses jours par le singulier mode de suicide que voici : il imagina de construire de ses propres mains une guillotine à la confection de laquelle il consacra les deux dernières années de sa vie ; puis il plaça sa tête sous le fatal couperet et fit jouer lui-même le ressort qui, en faisant tomber le couteau, le décapita.
M. H: C, depuis longtemps déjà en état de démence, enfermé par autorité administrative en 1847 dans rétablis-
sèment du docteur Blanche , déclaré interdit plus tard par jugement du tribunal civil de Langres, du 20 août 1851, mourait en laissant un testament passé par-devant notaire le 21 août 1843, par lequel il instituait M"^ L. C, sa cousine, sa légataire universelle, et un écrit intitulé : « Note explicative à joindre à mon testament » remis le même jour au notaire, rédacteur de ce testament.
Ce testament a été attaqué par les héritiers naturels du défunt, ses frères et neveux, pour cause d'insanité d'esprit.
Les demandeurs en nullité alléguaient que le testateur, dont l'esprit dès son enfance avait toujours été exalté, avait,, dès 1836, été atteint d'une maladie dont le principal caractère avait été de se croire toujours entQuré d'ennemis et en butte à des complots tramés contre lui par sa famille : qu'une monomanie de haine et de rage contre son père et ses frères, monomanie qui ne fit que s'accroître, et se manifesta dans tous les actes de sa vie, oblitéra complètement ses facultés mentales, et que ce fut sous l'empire seulement de cette haine irraisonnée qu'il avait fait son testament.
M'^^C. répondait que le testateur était sain d'esprit à l'époque de la confection de son testament reçu par-devant notaire ; que rien dans ce testament ne dénotait un état de démence qui pût en faire prononcer la nullité.
Le Tribunal de la Seine a rendu le jugement suivant i
« Attendu que le testament authentique d'H. G. du 21 août 1843^ est attaqué tant pour insanité d'esprit de son auteur que pour captation et suggestion frauduleuses qui en auraient surpris les dispositions;
» Attendu, quant à ce dernier grief, qu'il ne saurait s'adresser à la légataire universelle instituée, L. G., trop jeune en 1843 pour avoir pratiqué de telles manœuvres; que l'influence de sa mère ne paraît pas avoir été la cause déterminante des résolutions du testateur ;
» Mais attendu qu'il faut être sain d'esprit pour faire un testament;
> Qu'à la vérité, celui d'H. G., si on devait le prendre isolément, présenterait les apparences d'un acte raisonnable ;
» Que sans doute aussi, au jour où il le dictait, l'intelligence
d'H. G. était remarquable par plus d'un côté en dehors du point spécial d'altération qui va être relevé ;
» Qu'il ne peut non plus être méconnu que l'acte argué de nullité est de plusieurs années antérieur à l'arrestation d*H. pour cause de fureur, j à son placement à diverses reprises dans des maisons d'aliénés, à son interdiction prononcée pour démence habituelle;
» Que ces circonstances et celles qui ont accompagné son suicide, en 1863, ne tranchent pas la question de savoir si, au
21 août 1843, il étai^ sain d'esprit, qu'ils la peuvent seulement éclairer dans une certaine mesure ;
» Attendu que, pour ne pas remonter trop haut, faute d'éléments d'appréciation vraiment complets et hors de discussion,, pour les années 1837, 1838, 1839, 1840, les documents de 1841, de 1842 et de 1843 sont clairement significatifs, que les sentiments nourris sans motifs par H. G. contre son père et contre ses frères^ Alfred et Gharles, n'ont plus, depuis 1841 au moins, été seulement de la haine et de l'injustice, que leur exclusion les avait transformés en une véritable monomanie qui, au moment de son testament, l'aveuglait, troublait sa raison et faussait sa volonté;
» Attendu que son testament a été fait sous l'empire de cette monomanie ; qu'on ne saurait douter, quand on le rapproche de ce qui en est inséparable, c'est-à-dire de la pièce datée du lendemain,
22 août 1843, signée d'H. G., et qu'il a intitulée : « Note expUcative à joindre à mon testament; »
» Que ce qu'il se proposait exclusivement, c'était d'écarter de sa succession son père et ses frères, auxquels son imagination malade prêtait des torts, complots et crimes chimériques ;
» Attendu qu'en cet état, lorsqu'il faisait son testament G. H., n'était pas sain d'esprit dans le sens de l'article 901 du Gode Napoléon ;
» Par ces motifs,
» Déclare nul le testament notarié d'H. G. , du 21 août 1843; ordonne que sa succession sera partagée, ainsi que de droit, entre les demandeurs, ses seuls héritiers ;
» Gondamne la demoiselle L. G. aux dépens. »
XVÏI. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypémaniaque avec délire mystique et hallucinations. (MM. Falret père, F. Voisin et A. Tardieu.)
Nous soussignés, commis par arrêt de la cour d'assises du département de la Seine, en date du 23 octobre 1852, à
l'effet de procéder à l'examen du nommé L. et constater son état mental, après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président, avons reçu communication du dossier relatif à Tinstruction criminelle suivie contre le nommé L.
Nous avons pris connaissance des pièces judiciaires et administratives qui concernent Faccusé, ainsi que des lettres écrites par lui pendant son séjour à Bicêtre ; nous l'avons ensuite visité à plusieurs reprises, tant à la prison Mazas qu'à la maison d'arrêt des Madelonnettes, l'avons interrogé et examiné avec le plus grand soin et nous sommes entourés de tous les renseignements que pouvaient nous fournir les gardiens de la prison et les codétenus de l'accusé. C'est sur ces éléments divers et d'après les résultats de l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés que nous avons établi notre jugement sur l'état mental du nommé L.
Nous devons rappeler que vers le milieu du mois de juillet dernier, l'accusé ayant donné à la maison de justice où il était enfermé des signes d'aliénation mentale, fut transféré à l'hospice de Bicêtre. Après un séjour de six semaines environ, il fut considéré comme guéri et réintégré en prison. Mais peu de temps après et quelques jours seulement avant celui où il devait paraître devant la cour d'assises, il était de nouveau signalé comme offrant un dérangement dans les facultés intellectuelles , et son attitude à l'andience, le langage qu'il y tenait dénotaient un désordre d'idées qui motivait le renvoi de l'affaire aune autre session. C'est dans ces circonstances que nous sommes appelés à constater l'état mental du nommé L. Nous devons ajouter que placé, au sortir de la maison de justice, dans une des cellules de la prison Mazas où nous l'avons visité d'abord, il a été transféré en dernier lieu aux Madelonnettes, où il est en contact, sur le préau, avec un grand nombre d'individus et où il partage la chambre de deux détenus qui ont été à même d'apprécier sa tenue et ses discours et que nous avons interrogés avec un soin tout particulier.
Le nommé L. ne fait aucune difficulté de répondre aux questions qu'on lui adresse et entre de lui-même dans de
longues explications, que nous croyons utile de reproduire aussi fidèlement que possible. « Sa naissance eût dû être remarquée, mais on n'eut garde de la faire connaître. Sa mission semble commencer à Tâge de six ans ; elle s'est manifestée par la chute de la royauté, le choléra, la guerre civile, la ruine de la Pologne. Il est une chose digne de remarque, c'est que, dès sa jeunesse, ceux qui lui ont fîfit du mal ou qui auraient dû le faire connaître, sont toujours morts peu de temps après ou ont été honteusement chassés. H prit une part active à la révolution de février. Un blessé qui expire dans ses bras, portait un livre sous ses vêtements, ce qui prouve, dit-il, qu'il ne faut pas de révolution, mais qu'il faut répandre l'instruction et faire disparaître la misère, source de tous les maux et de tous les crimes. L'insurrection de Juin le trouve parmi les plus ardents : il est atteint par les balles, fait prisonnier et transporté. Mais là encore la main de Dieu se fit sentir en suscitant de nouveaux malheurs, le choléra, la guerre en Hongrie, les troubles sanglants de Vienne, le Pape en fuite laissant devant Rome deux armées républicaines s'entr'égorgeant, enfin toutes les calamités. — C'est ainsi que plus tard pendant qu'à Lyon au milieu d'une émeute, il est renversé et frappé, un oiu^agan s'élève qui emporte le pont d'Angers et précipite dans le fleuve trois cents malheureux soldats. Sa vie n'a plus été qu'une dure et longue misère. Très-souvent, quand il arrivait dans de grandes cités, le tonnerre se faisait entendre. Depuis sa dernière arrestation et durant sa détention . à la Conciergerie, deux fois la scène de la Passion s'est renouvelée parce qu'on le maltraitait ou qu'on voulait attenter à sa vie. Un rayon de lumière pénétrait dans son cachot pour le réchauffer et quand on frappait sur sa tête, sa tête sonnait comme une cloche. Quand il se met en colère, souvent le tonnerre gronde, et s'il est triste le soleil se cache ; mais lorsque, au contraire, il a songé à l'organisation sociale qu'il projette et dans laquelle tout le monde est heureux, il fait beau, toute la nature devient douce, tous les animaux se réjouissent , et les petits oiseaux viennent voler autour
de sa tête. « Croyez-moi, s'écrie-t-il, je suis celui qui vous apporte la paix et la frateruité, qui fera disparaître toutes les forteresses, toutes les ronces, les épines, les canons, les sabres, les fusils, toutes les armes meurtrières. » Partout Dieu le Père qui est au ciel, raccompagnera et tous les éléments viendront à son secom*s. C'est sa mission ; il est descendu sur la terre pour cela ; et si on veut rempêcher on se perdra. C'est le règne de Dieu sur la terre qui viendra et ron aura un climat moitié plus beau. N'a-t-on pas entendu quand on a voulu le faire passer en jugement, dans ces derniers temps, le tonnerre éclater; et quand on Ta réintégré à Mazas, n'a-t-on pas vu tout à coup le ciel s'assombrir et la pluie tomber. Il ignore ce qui est arrivé depuis son arrestation; mais bien des malheurs ont dû arriver. Tous les événements de sa vie ont été conduits par une main invisible ; il n'y a pas à douter qu'il ne soit le messie annoncé. Il a été arrêté le jour de Pâques. Si on le fait sortir de prison il rendra tout le monde heureux et fera de la terre un peuple de frères ; toutes les religions n'en feront qu'une. « Il faut s'aimer les uns et les autres et ne plus supporter qu'un enfant souffre ; que la pauvre femme puisse allaiter son enfant en paix, et que la pauvre fille ne soit plijLS déshonorée. C'est la loi de Dieu. »
Toutes ces explications sont données d'un ton à la fois trèssimple et très-convaincu. Les objections que chacun de nous adresse à L. viennent se briser contre la ténacité trèscalme avec laquelle il reproduit ce long exposé de sa mission céleste. 11 s'anime à peine lorsqu'on lui objecte que sa mauvaise conduite, ses crimes même sont incompatibles avec son prétendu caractère divin. Une seule fois, à l'une de nos visites, L. a paru avoir conscience de son état. Il lui faudrait, dit-il, quelque liberté pour se remettre ; il a beaucoup soufîert et il a besoin d'air et de voyage pour se retrouver. Il porte la main à sa tête et sent, en quelque sorte, le trouble et l'affaiblissement de son intelligence. Mais cette perception confuse du dérangement de ses facultés ne l'empêche pas de persister dans ses divagations. Il ajoute comme nou-
velles preuves que depuis son arrestation des malheurs sont arrivés. Si on veut le saigner, il est sûr qu'au bout de quatre heures le ciel s'obscurcira et le tonnerre grondera. Du reste c'est par ses inspirations que Dieu se révèle à lui, mais il ne Ta jamais ni vu ni entendu. Et pressé sur ce point, il ne prétend en aucune façon être atteint d'hallucinations de cette nature.
Ses codétenus interrogés par nous avec le plus grand soin et hors de sa présence s'accordent à le signaler comme aliéné. Il passe tout son temps à se promener du matin au soir, sans travailler, sans questionner les autres sur leurs affaires, sans chercher à les prêcher; seulement lorsqu'on lui parle, il dit qu'il entend souvent le tonnerre, qu'il voit les éclairs, et ne manque pas de revenir sur ses idées politiques, sur son origine, sur sa mission. Il est d'ailleurs invariablement doux et calme. Aucun des détenus ne met en doute son état d'aliénation.
Son état physique est parfaitement conforme à la nature et à la forme de son délire. Il est pâle, amaigri ; ses yeux sont caves, son regard fixe, ordinairement terne, mais prenant parfois un sombre éclat ; ses cheveux longs et incultes relevés sur le front pendent jusque sur le col; les ongles démesurément longs et les mains dépourvues de toute callosité attestent une longue oisiveté. L'attitude est généralement recueillie, et comme en rapport avec la méditation intérieure à laquelle il est constamment livré. Son langage, même en dehors *des idées délirantes qu'il exprime, n'est que l'écho trop facile à reconnaître des déclamations qui ont de tout temps défrayé les discours des prétendus réformateurs de la société et des faux prophètes de l'avenir.
De l'étude attentive des faits et des pièces soumis à notre appréciation ainsi que de l'examen de l'accusé, nous concluons que :
1® Le nommé L. est dans un état d'aliénation mentale caractérisée par un délire partiel, très-probablement rémittent qui, en lui enlevant la conscience de sa situation, le r€nd incapable de répondre de ses actes à la justice.
2° Cet état pouvant, à un moment donné , présenter des exacerbations et des accès du caractère le plus dangereux, nécessite la séquestration de l'accusé L.
XVIII. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypémaniaque avec hallucinations et délire de persécution.
(MM. Trélat et A. Tardieu.)
Nous soussignés etc., avons été commis par ordonnance de M. A. de St-Didier, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en date du 2 octobre 1846, à Teffet de procéder à l'examen et à la visite du sieur J.-B. Gautrin, inculpé d'oiïenses envers la personne du Roi, etc., actuellement détenu à Sainte-Pélagie et de constater Fétat de ses facultés intellectuelles.
Après avoir prêté serment, nous avons reçu de M. le juge d'instruction communication du dossier comprenant les écrits saisis au domicile du sieur Gautrin, ou- déposés par lui au ministère de l'intérieiu', les procès-verbaux relatifs à son arrestation, les lettres qu'il a adressées depuis cette époque à plusieurs personnes, les déclarations des témoins et enfin les résultats divers de l'enquête qui a été faite sur ses antécédents.
C'est par l'étude attentive de chacune des pièces contenues dans ce dossier, et d'après Icxamen direct auquel nous avons soumis le sieur Gautrin que nous avons visité à différentes reprises dans sa prison et avec lequel nous nous sommes entretenus pendant plusieurs heures, que nous sommes arrivés à asseoir notre jugement touchant l'état mental de Gautrin. Le présent rapport, résultat de nos observations, contiendra : l°le résumé succinct des faits recueillis par l'instruction sur les antécédents , les dispositions particulières et le genre de vie de Gautrin ; 2^ l'examen médical, physique et intellectuel du détenu, fondé principalement sur les explications verbales dans lesquelles il est entré devant nous au sujet de ses écrits et de ses actes , ainsi que sur les lettres qu'il a écrites depuis le commencement de sa détention ; 3° enfin Tappréciation raisonnée des faits
précédemment exposés et les conclusions qui en découlent.
1® Résumé des faits recueillis par l'instruction. — Le sieur J.-B. Gautrin, dgé de 35 ans, est né à Nogent-sur-Seine où toute sa famille occupe encore aujourd'hui dans la classe moyenne une très-bonne position. Son père jouit d'une bonne santé; mais sa mère a succombé, il y a vingt-cinq ans environ, à une affection cérébrale aiguë que M. le docteur Qieysson, qui depuis trente ans donne des soins à la famille Gautrin , qualifie d'apoplexie. Un fait plus important qui est de notoriété à Nogent et qui est surtout bien établi par la déclaration du médecin, c'est que la dame Gillon , aïeule maternelle de Gautrin, est morte, il y a seulement quatre ou cinq ans, en complet état de folie. « Cette maUiem'euse femme « passait une partie des journées à crier par les fenêtres de sa « chambre en adressant aux passants les paroles les plus in- « coherent.es. » Quant à J.-B. Gautrin, il paraît que, dès son enfance, il se faisait remarquer, suivant Texpression du Dr Cheysson, par son caractère sombre et taciturne, et qu'il existait même par instant une certaine aberration dans ses idées.
Cette singularité , ces bizarreries observées chez l'enfant se retrouvent plus tard dans la manière dont Gautrin arrange sa vie et dirige ses travaux. Destiné d'abord au barreau et ayant déjà achevé son droit, il change de carrière et se livre à l'étude de la chimie industrielle ; employé successivement dans plusieurs exploitations en province , il revient, il y a peu d'années, à Paris où il entreprend la fabrication et la vente de la ouate ; enfin dans ces derniers temps et, après s'être dégoûté de ce commerce où d'ailleurs il réussissait assez mal, il accepte une place dans une manufacture de produits chimiques à Rouen. Dans ces positions diverses et malgré son peu de persévérance , Gautrin fait cependant preuve d'une intelligence distinguée, et, à part quelques pertes essuyées dans son entreprise de ouates, il pouvait trouver l'aisance dans un emploi honorable, puisque à Rouen et tout récemment ses appointements ne s'élevaient pas à moins de 6,000 francs. Mais toujours mécontent de ceux qui l'entou-
raient et incapable de suivre longtemps Ib même chemin, Gautrin ne sut jamais s'assurer une position. De plus à ce défaut d'esprit de conduite se joignait uhc exaltation naturelle qui se manifestait dans plus d'une circonstance. C'est ainsi. qu' en 1835, au sortir des bancs de l'école, on voit Gautrin dépourvu de toute étude politique , de toute conviction sérieuse, publier à Nogent une courte brochure intitulée Du Gouvernement et où il se pose fort gratuitement en victime et en martyr de la liberté. « Je ne sais au « juste ce qui m'attend, dit-il, je n'ignore pas qu'il est dan- <c gereux de dire la vérité aux despotes , et que leur par- « 1er selon sa conscience , c'est prendi-e le chemin des car- « rières, etc. » Cet écrit n'a de signification que par les dispositions qu'il indique chez Gautrin et la liaison qu'il établit entre son état actuel et l'exaltation maladive dont il donnait déjà des preuves. Enfin dans les habitudes les plus simples de sa vie matérielle se révèle une excentricité singulière. Ainsi, les fenêtres de sa chambre restent, à ce qu'il assure, constamment ouvertes la nuit et le jour, en hiver comme en été et par tous les temps.
Telle était la manière d'être , telles étaient les dispositions morales de Gautrin lorsque des embarras survenus dans ses affaires commerciales , des difficultés litigieuses suscitées par la mauvaise foi, et dont il aurait été victime, vinrent ébranler son esprit déjà exalté et achevèrent de porter le trouble dans ses idées. Il n'hésite pas à attribuer les revers qu'il éprouve à des persécutions occultes et, passant en revue toutes les déceptions qu'il s'est préparées lui-même dans le cours de sa carrière tant de fois interrompue , il ne tarde pas à se croire , depuis longtemps , l'objet des poursuites obstinées de ce gouvernement auquel , il y a dix ans , il a jeté le défi. Bon imagination lui montre autour de lui, et dans toutes les personnes qui l'approchent , les agents du pouvoir qui le menace. Il abandonne alors toutes ses affaires et quitte la position très-avantageuse qu'il avait à Rouen pour se livrer tout entier à la politique. Il revient à Paris décidé à la lutte , entreprend de dévoiler les mystères de la
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police secrète, la corruption du Gouvernement et celle surtout du chef de TEtat dans une série d'écrits qu'il- fait autographier et qu'il va distribuer lui-même dans les boutiques du faubourg qu'il habite. C'est dans les premiers jours du mois de Juillet dernier que Gautrin commença ses publications ; depuis quelque temps déjà professant à tous les voisins ses opinions politiques, et leur confiant le récit des persécutions qu'il avait h subir ; il était connu dans son quartier « pour une espèce de fou qui a la monomanie de croire qu'il « est journellement surveillé par des agents , secrets qui ne « le quittent pas » , on le regardait « comme un homme illu- « miné en proie à des vertiges incessants. » Il semble que luimême ait eu la conscience de Texaltation particulière de son esprit car, dans un de ses écrits inachevé et inédit, nous remarquons cette phrase qui paraît faire allusion aux idées fixes dont est rempli son cerveau malade. «... Si l'on m'avait « posé ces questions, il y a un an, je n'aurais même pas essayé « d'y répondre. Aujourd'hui, par l'efîet d'une singulière fiai- « lucination à laquelle f ai été en proie, à la suite de contrariéce tés vives et de vives inquiétudes, il me semble que je trouce verai plus facilement la réponse. Gela ne doit étonner « personne : les fous , chacun le sait, passent dans certains « pays pour être doués de seconde vue, c'est-à-dire, pour « avoir la vue très-pénétrante. »
Au moment des élections générales, Gautrin fait un voyage à Nogent, où il se rend moins pour voir sa famille que poiu* combattre la candidature de M. D. Dans ce but, il veut faiie imprimer des proclamations dont l'éditeur Garreau refuse les manuscrits parce qu'il remarque son exaltation, et qu'il lui semble qu'il a la tête un peu dérangée. Tous ses amis et ses parents les plus proches n'hésitent pas non plus à le considérer comme fou et atteint du même mal que sa grand'mère.
De retoiv à Paris, il continue la publication de ses articles sur la police secrète, mais la lutte électorale a rendu plus violente encore l'excitation à laquelle il est en proie depuis plusieurs mois. Ses prétendues études machiavéliques
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qui jusqu'alors n'étaient que d'obscures divagations ou d'insignifiantes diatribes, et dont le ton ne s'élevait pas au-dessus de la déclamation la plus vulgaire, change tout à coup de caractère à partir du huitième article qui porte la date du 11 septembre. Les signes du désordre intellectuel le plus évident se manifestent dans les passages suivants : « Qui <c croit que la tyrannie, si elle était attaquée avec ardeiu'par « un homme assez vigoureux pour rendre impuissant dans « sa main le glaive de ses lois tyranniques, hésiterait à em- « ployer le poignard de V assassin ou le poison pour se déhar- <( rasser de son adversaire. » — Gautrin ne reste pas longtemps dans les généralités ; il se hâte d'en faire l'application à lui-même et l'idée de poison qui, comme nous le verrons, germait depuis longtemps dans sa tête, l'idée de sourdes attaques auxquelles il serait en butte devient dominante dans le reste de ses écrits. « Je crains qu'on cherche, non pas « à me faire passer pour mort^ mais à me le faire devenir,,. « Je suis porté à croire que n'ayant pas pu m'arracher l'âme, <c c'est le cœur maintenant qu'on attaque. Depuis le jour <c de la clôture des chambres, ma santé, que je soigne et « que je surveille comme un soldat soigne ses armes, a subi « tout à coup une altération profonde et dont la cause m'est <c suspecte, mes forces s'affaissent et j'éprouve au cœur des <c douleurs intenses. Si je n*ai pas recours à un médecin, « c'est que je pense que le poison, si poison y a, est trop <c récemment découvert et tenu trop secrètement pour qu'un « médecin non affilié puisse y porter remède. Peut-être ne it serai-je pas le premier qui succomberai à une maladie « artificielle, etc.. La guerre ici devient trop énergique <c pour qu'elle puisse se prolonger longtemps. A mes raisons <c on répondra certainement par des moyens meurtriers. >y Il n'est pas jusqu'aux amis qui l'entourent qu'il ne transforme en ennemis et en traîtres.. . (c Quand je ne serai plus, <c S. pourra réclamer le prix du sang. Sa trahison aura con- <c tribué à ma chute plus que le poison. » En même temps dans la pièce intitulée : Pétitien au Roi Louis-Philippe d'Orléans, on trouve les premières traces d'un plan que Gautrin
méditait déjà et au succès duquel il attachait le triomphe de •sa cause. En effet, dans cette lettre, expression incohérente •des idées qui l'obsèdent, Gautrin « demande justice pour les « persécutions inouïes qu'il dit avoir éprouvées ; il veut for- « cer le Roi à lui donner des juges parce qu'il a le droit d'en <c avoir et qu'il espère faire triompher la vérité dans Tintérêt « delà France. » Cet écrit, daté du 19 septembre, porte, sur la couverture en forme de double titre et en gros caractères, disposé sur deux lignes transversales au milieu de la page, les mots suivants qui n'ont de sens que pour l'imagination en délire de Gautrin :
La police secrète ou le Judasisme et le Jésuitisme.
Plus on a trahi les hommes, plus on les hait, plus on veut les haïr (Judasisme).
Plus on a servi les hommes, plus on les aime, plus on veut les servir (JÉSUmSME).
A tout péché miséricorde.
Judas^ le roi Judas a des oreilles d'âne.
A cette époque l'agitation de Gautrin est au comble : un -de ses cousins, Aug. Gautrin qui vient le voir à Paris, est «. frappé du désordre et de la misère qui régnaient dans son « intérieur et sur sa personne. Il lui dit qu'il n'avait pas •« mangé depuis deux jours, qu'il n'avait pas faim et qu'il « devait continuer à écrire. » Huit jours plus tard, le 27 septembre, poussant à l'extrême sa lutte contre le gouvernement et sa résolution d'appeler les rigueurs du pouvoir pour obtenir la publicité d'un procès, va lui-même afficher de ses propres mains sur les boulevards et dans quelques-uns des points les plus populeux de la ville une proclamation adressée aux Français pour les exciter au renversement de la dynastie régnante. Cette pièce écrite en termes violents et absiu'des, quoique dictée en apparence par une inspiration politique et semblant être un appel en faveur de Henri V, n'est bien •expliquée que par ce qui précède et l'on voit alors qu'elle «st la dernière manifestation de cette guerre que Gautrin croit soutenir contre Louis-Philippe. 11 avait pris soin de mettre son adresse au bas de la proclamation et de se signa-
1er ainsi comme l'auteur d*ua désordre qui ne pouvait plus être toléré. Le lendemain, en effet, M. le commissaire de police se présentait au domicile de Gautrin, qui lui déclarait que « sa visite était loin de le surpendre, qu'il l'avait appelée de « tous ses vœux ;... que ne voulant pas se ruiner à faire de « nouvelles publications il avait voulu avoir un procès en « règle, attendu que la publicité serait plus grande etgra- « tuite, etc. »
Depuis son arrestation ces idées ont dominé toutes les paroles et toutes les lettres de Gautrin. Il se félicite hautement du succès de sa lutte et se croit appelé à faire triompher du haut du tribunal les opinions qu'il professe. Il écrit delà Préfecture de police à M. Balard, membre de l'Institut: « J'ai fini par me faire mettre en prison, mais vous ne sau- « riez croire combien j'ai eu de mal pour en venir à bout. Il « m'a fallu aller jusqu'à afiicher moi-même une quinzaine « de protestations très-significatives et assez entraînantes, « car je crois que si elles n'avaient été que significatives, on « aurait fait semblant de ne pas s'en apercevoir. Gomment (( cela finira- t-il ? Je ne sais, mais ce qu'il y a de certain, « c'est que la fin, quelle qu'elle doive être, ne me fait pas « peur. »
A M™® Chanonat, sa cousine, Gautrin parle dans le même sens : « Enfin Sa Majesté Louis-Philippe m'a mis la main « sur le collet. Nous nous tenons ; ce n'est pas sans peine ; « il s'est joliment fait prier. Maintenant il s'agit de savoir « qui de nous deux battra l'autre. La partie sera chaude si « Dieu ne m'abandonne pas, ce que j'espère. — Adieu, (( rassurez toute ma famille et faitës-lui bien comprendre « que ce n'est pas moi qui suis pris, c'est le chat. » Gautrin continue en même temps à se croire en butte à une surveillance continue. Dans une première lettre adressée à la dame Chanonat, il trace de son séjour au dépôt de la Préfectm^e un récit très-animé, dans lequel il transforme toutes les personnes qui l'ont approché et tous les détenus qui l'entouraient en agents provocateurs qui, sous un déguisement plus ou moins transparent, ont épié toutes ses actions, ses
paroles et jusqu'à ses pensées. Il se vante d'avoir pénétré toutes ces manœuvres... « Je me propose, écrit-il, de rire ce beaucoup quand je leur dirai : j'ai éventé toutes vos ruses « et j'ai joué la comédie pour vous dépister ; cela m*est bien « permis, j'imagine. A corsaire, corsaire et demi. » Enfin nous devons mentionner quelques passages remarquables dans le premier interrogatoire que M. le juge d'instruction a fait subir à Gautrin.
« D. Quels sont les motifs qui vous ont fait abandonner « votre industrie ?
« R. Le désir d'étudier la politique et de rendre les ser- « vices que j'ai cru à ma portée de rendre.
« ... J'ai fait déposer ces pièces au ministère de l'Intérieur « poiu* qu'elles puissent motiver des poursuites.
« D. Qu'est-ce qui peut vous décider à être ainsi l'objet de <c poursuites judiciaires ?
« R. Parce que je crois que c'est le seul moyen en mon « pouvoir de faire débattre publiquement des questions qui « m'intéressent personnellement et qui sont aussi d'un inté- « rét général.
« D. Vous n'ignorez pas que vous commettiez des délits?
« R. Je crois même qu'on peut appeler ces pièces des <c attentats...
« D. Vous parlez dans voire pétition des persécutions « inouïes que vous avez eu à subir : quelles sont ces persé- « cutions?
ce R. Ces persécutions se rattachent aux faits dont j'ai ce donné connaissance dans mes écrits. Il ne me convient pas ce quant à présent, de donner sur ce point des explications ce qu'il me paraît utile de réserver pour plus tard ; d'ailleurs ce je ne suis pas bien fixé moi-même sur tous les détails où ce je me réserve d'entrer dans les discussions générales. Et ce moi aussi j'ai à faire le rôle de juge d'instruction. »
Il est impossible de ne pas être frappé dans ces réponses de ce désir d'être poursuivi, de ce besoin de se faire entendre publiquement qu'affiche Gautrin, et en même temps de ces réticences qui font allusion à de prétendues révélations et
qui indiquent de la manière la plus positive à quel travail intérieur Tintelligence est en proie.
Tels sont les faits recueillis dans Tinstruction et qui permettent de juger des antécédents, de la conduite et des dispositions d'esprit de Gautrin jusqu'au moment où la gravité de ses actes a dû fixer Tattention de l'autorité.
2® Examen physique et moral du sieur Gautrin. — Déjà, parmi les faits que nous avons exposés, il en est qui font connaître d'une manière presque caractéristique la nature de G. Mais, avant de les apprécier, nous devons indiquer les résultats de Texamen auquel nous l'avons soumis pendant les visites que nous lui avons faites à Sainte-Pélagie, et les observations que nous avons été à même de faire sur son état physique et intellectuel, soit dans nos entretiens avec lui, soit d'après sa manière d'être dans la prison.
L'extérieur de G. est tout à fait remarquable. Il est de petite taille, mais se tient très- droit et porte la tête trèshaute» Son front est élevé et encore agrandi par le soin qu'il prend de rejeter ses cheveux fort en arrière. Ses yeux sont arrondis, brillants, et démesurément ouverts; son regard fixe ; ses traits fatigués et amaigris rendent plus apparentes les saillies osseuses de son visage. Sa bouche est grande et ses lèvres presque toujours contractées par un sourire forcé. Sa parole est en général rapide, assez facile, quelquefois véhémente, mais lorsqu'il s'anime, il perd à plusieurs reprises le fil de ses idées; sa bouche se sèche et sa parole s'embarrasse. Sa physionomie respire le contentement de soi et la conviction de son importance et de sa supériorité. Sa contenance manque de calme, ses mains et ses doigts ne cessent de s'agiter.
G. n'a fait aucune difficulté de répondre aux nombreuses questions que nous lui avons adressées. Après nous avoir raconté la manière dont il avait passé sa vie et les différentes positions qu'il avait occupées , et comme nous lui demandions pourquoi il avait abandonné la place qu'il avait en dernier lieu à Rouen, il nous dit qu'il n'avait pas eu d'autre motif que de s'adonner tout entier à la politique ; que, du
reste, il n'avait jamais cessé ce genre d'étude; qu'il y a douze ans déjà il avait publié une brochure qui devait lui servir de jalon pour constater la justesse de ses prévisions sur la marche du gouvernement. Intimement convaincu aujourd'hui que le moment est venu où Ton ne peut plus, sans lâcheté, laisser régner Louis-PhiUppe, il a voulu publier une série d'articles dans le but de se faire arrêter. Quand nous lui exprimons notre étonnement de ce qu'il a été audevant des poursuites et cherché un procès, il nous dit et nous répète à plusieurs reprises qu'il n'avait pas d'autre moyen d'obtenir une publicité aussi étendue qu'il la désire et d'avoir une tribune ; et sous quelque forme que nous lui objections Tabsurdité de ce moyen, il ne sort pas de cette réponse. Il dit ne s'être nullement abusé sur la portée de ses écrits, et notamment sur l'effet de sa proclamation ; il ne voulait nullement soulever les populations, mais seulement forcer la police à l'arrêter. Lorsqu'on lui demande ce qu'il aurait fait, si on n'avait pas pris garde à sa proclamation et qu'on l'eût laissé libre, il répond quHl aurait bien fini par trouver un moyen de lasser la patience et d'en venir à son btU; qu'il ne sait d'ailleurs ce que les circonstances lui auraient indiqué.
La première fois que nous avons vu G. , nous nous sommes présentés à lui sans décliner notre qualité. Cette circonstance n'a pas paru d'abord éveiller son attention, et ce n'est qu'au moment de notre départ qu'il nous a demandé à quel titre il nous reverrait, sans insister d'ailleurs pour obtenir une réponse. Cependant, abandonné à lui-même, ses idées ne tardent pas à fermenter, et il se persuade que nous sommes des agents envoyés pour l'épier; il écrit à M. le juge d'instruction pour se plaindre très-vivement de ce que des mouchards se sont présentés à lui sous le titre d'avocats, et lui ont fait la proposition infâme de renoncer à ses projets. Déjà il s'était révolté de ce qu'on l'avait transporté à l'infirmerie de la prison, et avait adressé une protestation à M. le directeur de Sainte-Pélagie en se justifiant du soupçon de folie. Il convient cependant que « pour forcer la police à
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w battre le terrain autour de lui, il s'est amusé à battre « quelque peu la campagne dans des binettes plus ou moins « drôles qu'il a cherché à rendre spirituelles, etc. » Il attribue la violence dont il est l'objet, non-seulement au désir de le faire épier d'une manière toute spéciale, mais encore aux desseins qu'on peut avoir contre sa personne. « Mon séjour « à l'infirmerie, ajoute-t-il, peut me laisser quelque in- « quiétude, parce qu'il serait facile de m'y empoisonner. » Cette idée, ces craintes de mort se reproduisent dans les lettres que G. écrit presque coup sur coup à M. le juge d'instruction. Il revient sans cesse sur les facilités qu'offre au pouvoir son séjoiu' à l'infirmerie pour attenter à ses jours. La première nuit qu'il a passée dans la prison, il a été couché dans une cellule que partageait avec lui un autre détenu dans lequel il voit aussi un agent chargé de le pendre pendant la nuit. Il écrit : « J'ai la conviction profonde, qu'en « ville, je n'ai sauvé ma vie plusieurs fois du poison des « d'Orléans, que pour avoir employé à temps des contre-poi- « sons qui ne me quittaient pas... J'ai la conviction, moi, « chimiste, qu'hier encore, 1 1 octobre, mon vin a reçu quel- « que purgatif. Je l'ai supposé en le prenant, je l'ai supposé (( à la réaction que j'ai sentie en moi après l'avoir pris... » Lorsque nous revoyons G. après la lettre où il s'est plaint de notre première visite, nous n'hésitons pas, en labordant, à lui dire que nous sommes médecins, sur sa demande même nous déclinons nos noms. Nous amenons alors directement la conversation sur son état physique et particulièreînent sur les signes par lesquels il était arrivé à connaître les persécutions dont il est l'objet. 11 nous dit alors que, dans le principe, ayant éprouvé des revers et ayant rencontré des obstacles dans tout ce qu'il entreprenait, il fut longtemps sans pouvoir découvrir la loi de tous ces faits particuliers; il fallut bien pourtant reconnaitrejlus tard Tévidence. « J'avais, nous dit-il, il y a deux ans, une fabrique <( en prospérité et l'occasion sûre d'en doubler les produits. « J'ai remarqué alors qu'il y avait autour de moi des gens « qui paraissaient mettre des butons dans les roues; c'était
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« surtout un homme que je voyais toujours, un banquier. « J'ai cherché le piège; j'ai pensé qu'il n'obéissait qu'à ses « intérêts, mais alors j'ai trouvé toute une série de pièges. « J'avais cru d'abord à un fripon, mais l'affaire était bien « plus compliquée. J'en ai conclu que c'était un agçnt de « Louis-Philippe. » Nous lui faisons observer que sa conclusion est loin d'être logique ; mais il répond que de même qu'en jouant avec des dés, si on amène toujours le numéro six, on acquiert la certitude que les dés sont pipés ; de même et reconnaissant que la cause de ses revers n'était ni ici, ni là, il en conclut qu'elle devait être ailleurs; que n'étant point en bas, elle devait être et était nécessairement plus haut. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'au roi. De ce moment tout lui fut suspect, il se défia de tout le monde.
Des douleurs fort intenses qu'il dit avoir éprouvées au cœur, et un feu général qu'il ressentait par tout le corps lui donnèrent l'idée qu'on pouvait aller jusqu'à vouloir l'empoisonner. Il ne s'est pourtant pas hâté de l'affirmer; mais, plus tard, les preuves devinrent d'une telle évidence, qu'il ne voulait plus manger, et qu'il prit soin de ne jamais dîner chez des personnes de sa connaissance et d'aller chaque jour dans un restaurant nouveau. Il crut aussi qu'on avait voulu introduire le poison par l'enveloppe du corps; il dit même avoir senti à la peau des douleurs assez vives, comme une brûlure ou une chaleur toute particulière, et comme il pensait que le poison était dans son linge blanc, il avait soin de porter deux chemises, et de ne mettre sur la peau que celle qui était déjà restée pendant un certain temps par-dessus l'autre. Il était alors tellement tourmenté, qu'il s'est demandé s'il n'était pas fou. Enfin il fut obligé de recourir à des contre-poisons et crut en avoir trouvé de certains dans trois substances qu'il ne quittait pas et qu'il respirait abondamment : de l'ammoniaque gazeux, du chlorure de chaux et de l'acide chlor hydrique. Nous lui demandons sur quelles preuves il appuyait sa conviction d'empoisonnement ? 11 nous dit que si Louis-Philippe était honnête homme il le prouverait. « J'admets et je conclus, ajoute-t-il,
« qu'il ne se sent pas capable, de m'en fournir la preuve, car « ce serait le seul moyen de m'ôter ma conviction. La pre- « mière cause de ma persécution, c'est ma conviction pro- « fonde que Louis-Philippe n'est pas honnête honune. Il ce est fort possible qu'il ait organisé une espèce de chasse « aux honnêtes gens, et que je sois victime de ses chiens. « J'ai vu des gens qui me surveillaient, qui m'épiaient, me « faisaient appeler et entraient dans mon cabinet pour voir <( ce que j'écrivais. J'éprouvais des douleurs partout; j'étais « obligé de recoïKir à chaque instant au chlorure de chaux^ « à un alcali et à un acide. » Nous lui faisons remarquer ce qu'il y a d'étrange à ce que lui, chimiste habile, connaissant l'action différente des diverses substances, ait toujours recours aux mêmes contre-poisons pour tous les cas possibles. Il se borne à nous répondre que c'était une sorte de pharmacopée portative et qu'il s'était assuré de son efficacité. Il soupçonnait un des commensaux habituels de sa prison de favoriser les tentatives d'empoisonnement dont il était victime. Il s'observait alors de manière à ne toucher qu'aux mets dont mangeait celui-ci. C'est le vin principalement qui était altéré par des substances soporifiques. Toutes ces lumières lui vinrent surtout à Rouen pendant qu'il était employé à la fabrique de produits chimiques; et il avait bientôt la certitude que M. Malétra, son patron, était luimême l'agent des persécutions que lui suscitait Louis- Philippe. Les moindres circonstances lui paraissent jeter le plus grand jour sur les trahisons auxquelles il était en butte. Ainsi M. Malétra part avec toute sa famille pour ime courte absence, sans le prévenir d'avance. 11 se persuade qu'il y a là quelque trame ourdie contre lui, et que c'est pendant ce temps que vont éclater les malheurs qui le menacent. En y réfléchissant il reste convaincu qu'on veut le prendre en défaut, qu'on prépare une abominable machination. La pompe a été mise à dessein en réparation, on refuse de la mettre en place; il voit là une preuve de complot, c'est un incendie qui doit éclater. En efîet, il se rappelle parfaitement qu'ayant lu un soir dans son lit un volume de
Jérôme Paturot^ jusqu'à un endroit non coupé, il posa le volume, éteignit la lumière et s'endormit. Mais il ne larda pas à être réveillé par un commencement d'incendie. On 9'était introduit dans sa chambre par la fenêtre restée ouverte comme toujours, ou plutôt on avait par la fenêtre mis le feu à distance. Sa table était serrée contre le lit mais le lit non bordé comme à l'ordinaire. Il vit un grand éclat de lumière. Cependant le feu n'avait pris ni au livre ni au lit. Cet événement paraît avoir laissé une vive impression dans son esprit. Du reste il affirme n'avoir, durant tout ce temps, jamais entendu les voix des gens cachés autour de lui.
Ces nombreux détails nous ont été racontés avec précision par G., il s'est préoccupé seulement de l'interprétation que nous pourrions donner à ses paroles pour dénaturer ses opinions et compliquer ses affiiires ; et il a écrit dans ce sens à M. le juge d'instruction. Depuis que nous ne l'avons vu, ses lettres indiquent qu'il est de plus en plus frappé de l'idée (ju'il doit être bientôt victime d'un empoisonnement. Il se résigne à la mort et ne veut même plus voir, ni son père, ni ses amis pour s'épargner la douleur des adieux.
Sa santé générale paraît bonne ; il ne souffre pas de la tête et n'accuse rien autre chose que ces douleurs passagères au cœur et à la surface du corps dont il s'est plaint à plusieurs reprises. Le pouls assez régulier s'anime et s'accélère facilement. Toutes les fonctions paraissent s'exercer d'une manière normale. Il éprouve seulement de l'amertume de la bouche et c'est à cela qu'on peut rapporter la saveur qu'il attribue à tout ce qu'il mange et particulièrement au vin. Ce léger trouble ainsi que la diarrhée dans laquelle Gautrin a vu l'effet d'un purgatif qui aurait été mélangé à ses boissons peuvent être l'indice d'un embarras gastro-intestinal passager. L'état physique de G. ne présente rien de plus à noter.
3® Appréciation des faits précédemment exposés . — Si parmi les faits nombreux que nous venons d'exposer et dont le caractère ne saurait échapper à personne, nous cherchons à apprécier ceux qui peuvent le mieux faire connaître l'état
des facultés intellectuelles du sieur G. nous n'avons qu'à rappeler les principales circonstances de sa vie, les dispositions naturelles de son esprit, les derniers événements doni il a reçurinfluence et enfin les impressions qu'il a ressenties. •
Nous devons insister avant tout sur les conditions originelles dans lesquelles G. s'est trouvé placé. Sa mère succombant à une affection cérébrale et son aïeule atteinte de folie établissent de la manière la plus positive cette prédisposition héréditaire qui joue un rôle si actif dans le développement de Taliénation mentale. Il semble d'ailleurs que dès son plus jeune âge G. en ait ressenti l'influence. En efPet ce caractère sombre et bizarre signalé par le médecin de sa famille et déjà remarquable dans son enfance , n'est que le prélude des singularités qui le distinguent plus tard. Inconstant dans ses projets, exalté dans ses opinions, plein d'orgueil, mécontent de tout, ombrageux et peu sociable, incapable en dépit d'une intelligence distinguée de se créer une position stable, il montre dans tout le cours de son existence cette susceptibilité, cette agitation nerveuses qiy rendent les esprits faibles particulièrement accessibles à toutes les impressions qui peuvent ébranler et troubler la raison.
Jusqu'à l'époque où G. entreprend le commerce des ouates, rien n'est venu modifier sensiblement les dispositions que nous avons indiquées. Mais depuis ce moment où les embarras pécuniaires , les inquiétudes d'un procès à suivre , et , la douleur de l'avoir perdu, Font vivement affecté, les souffrances de son amour-propre blessé, et la défiance habituelle de son caractère ont fait chaque jour de nouveaux progrès. Au lieu de donner aux chances ordinaires de la fortune l'interprétation la plus naturelle, il a , par une aberration bien commune aux esprits malades, attribué tous ses malheurs à Taclivité mystérieuse d'une persécution imaginaire. Dès ce moment , à n'en pas douter, G. était fou, et depuis lors le désordre de son cerveau n'a fait qu'augmenter. Il est facile de s'en convaincre en le suivant pour ainsi dire jusqu'au jour où il a été mis sous la main de l'autorité. Ces ennemis
dont il se croit entouré ; cet espionnage continuel auquel il se plaint d'être en butte ; cette conviction dont il est pénétré que le roi lui-même est l'auteur de ses revers ; cette lutte qu'il entreprend contre le gouvernement ; ce besoin d'écrire et de publier ses opinions qui le pousse à imprimer et à répandre lui-même dans son quartier une série d'articles où il exhale ses prétendus griefs contre le pouvoir.; ces craintes dont il est saisi pour ses jours et qui lui font voir partout des empoisonneurs et du poison ; ces précautions entin aussi absurdes en elles-mêmes que les maux prétendus auxquels elles s'adressent; tout révèle chez G. le trouble et les écarts d'une imagination *en délire. Aucun de ceux qui l'approchent ne s'y trompe et parmi ses voisins, aux yeux même de ses parents et de ses amis , partout il est considéré comme un pauvre aliéné.
En efîet, malgré la conservation de l'aptitude spéciale qu'il déploie dans la fabrique où il est occupé, malgré l'apparente logique de la plupart de ses écrits et de ses discours, il est impossible de ne pas reconnaître dans les actes de G., dans les idées fixes qui l'obsèdent et surtout dans cette défiance soupçonneuse qui remonte jusqu'au premier personnage de l'Etat des signes les plus caractéristiques de la folie partielle. Un autre élément dont il importe de tenir compte afin de l'apprécier à sa juste valeur, c'est cette couleur politique que G. cherche à imprimer aux divagations de son délire et par laquelle il s'efforce de se justifier de tout soupçon de folie. Mais sans nous arrêter à ces protestations de bon sens et de saine raison que ne cessent de faire à tout propos, les aliénés monomaniaques, nous devons rappeler que de tout temps G. s'était montré très-exalté dans ses opinions, que sa vanité se complaisait dans le rôle de martyre politique et que le sentiment exagéré de son importance devait survivre même à sa raison. Toutes ses réponses sont empreintes de ces idées et ce désir obstiné d'une tribune, ce sacrifice qu'il prétend faire de sa vie à ses opinions sont de nouvelles preuves du désordre de ses facultés. 11 est impossible de ne pas insister à ce sujet sur les conséquences très-graves que
peut avoir la forme spéciale du délire dont est atteint G. Il voulait à tout prix obtenir la publicité d'un procès criminel et pour atteindre ce but il n'eût reculé devant aucun moyen ; cet aveu qu'il nous a fait a pour nous une extrême importance. On sait en effet tout ce que l'on peut craindre de la folie impulsive des monomaniaques et nul doute que' dans certaines conditions. G., dominé par ses conceptions déliranteis et obéissant aveuglément aux inspirations de sou cerveau malade, eût pu se livrer à un attentat. C'est là, on le comprend, une circonstance dont on ne saurait tenir trop de compte.
Mais il est encore d'autres symptômes non moins essentiels et que nous devons apprécier. Nous avons dit comment G. était arrivé à croire que du poison était mêlé à ses aliments ou imprégnait ses vêtements. Certains phénomènes physiques mal interprétés, certaines sensations fausses ont pu contribuer à entretenir chez lui cette coùviction erronée. L'amertume de la bouche, quelques douleurs dans la région du cœur, une sensation pénible de chaleur à la peau, tels sont en effet les accidents que signale lui-môme le malade. Il est difficile de ne pas admettre que quelques-uns de ces phénomènes et particulièrement l'ardem* particulière qu'il éprouvait à la surface du corps et qu'il cherchait à éviter en ne mettant pas de linge blanc à nu sur la peau, ne soit autre chose que l'effet d'une hallucination. C'est ce qui demeure encore plus évident si l'on songe à ce prétendu incendie qui, d'après G. aurait été allumé par la malveillance, dans sa propre chambre, à la fabrique de M. Malétra. Il faut qu'on se rappelle qu'il s'attendait à ce malheur, que son imagination le lui faisait craindre depuis plusieurs jours, et que, réveillé au milieu de la nuit par une lueur éclatante, il affirme cependant que ni le volume placé sur sa table, ni ses rideaux, ni son lit, n'ont conservé les traces du feu. Est-il possible alors pour peu que l'on ait quelque habitude d'observer les aliénés, de ne pas voir dans ce fait un des symptômes qui compliquent le plus ordiiTairement la folie partielle, une véritable hallucination.
Soiis le rapport physique, la santé de G. ne paraît pas actuellement altérée, mais son extérieur, sa contenance, sa physionomie, son regard, l'animation de sa parole, concourent à lui donner l'aspect caractéristique des aliénés monomaniaques.
• En résumé : prédisposition constitutionnelle et héréditaire Men établie ; bizarrerie dans l'humeur et dans les habitudes ; exaltation dans les idées et particulièrement dans les opinions politiques ; vanité excessive ; esprit soupçonneux ; revers de fortune attribués à des influences occultes ; persécutions chimériques ; empoisonnement imaginaire ; hallucinations ; désir effréné d'intéresser le public à sa lutte prélencfue avec le pouvoir, et volonté arrêtée d'obtenir, même par un attentat, la publicité d'un procès criminel, tels sont les principaux traits que nous ont offerts la vie, les actes, le caractère et l'intelligence de G.
Des faits qui précèdent, de l'examen répété auquel nous avons soumis le sieur G. et de la discussion à laquelle nous nous sommes livrés, nous n'hésitons pas à conclure que : 1" Le sieur G. est atteint d'aliénation mentale. 2® La folie est caractérisée par un délii'e partiel, par des sensations fausses et par des hallucinatious.
3® La maladie du sieur G. qui remonte à une époque déjà éloignée a pris un développement considérable depuis le commencement du mois de juillet de la présente année, et ses progrès ont toujours été en augmentant jusqu'à ce jour. Dans cet intervalle sa conduite n'a été dirigée que d'après les idées délirantes qui le dominaient.
4® En conséquence, le sieur G. doit être renfermé dans un établissement destiné au traitement des affections mentales et soumis à une surveillance toute spéciale.
5® Cette mesure est d'autant plus nécessaire que la nature du délire du sieur G. , ses animosités politiques et son désii* d'obtenir des juges peuvent le porter aux plus grandes violences.
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XIX. ~ Consultation médico-légale sur un cas de folie lypémaniaque avec délire partiel de perséclition. — Demande en nullité de testament. (MM. Baillarger et Tardieuj
Nous soussignés, avous été invités à répondre aux deux questions suivantes : I*^ M. Béron,dans les dernières années de sa vie, a-t-il été atteint de monomanie? 2** En admettant comme démontrée Texistence de la monomanie, le testament olographe fait pai* M. Béron, le 8 mai 1865, doit-il être considéré comme la conséquence de cette maladie?
Après avoir lu avec attention : 1° l'enquête et la contre-enquête autorisées par un jugement du Tribunal de Libourne, en date du 29 mai 1867; 2*" le testament olographe de M. Béron, nous déclarons en notre honneur et conscience avoir été conduits aux conclusions que nous formulerons plus loin, et qui sont fondées sur les faits suivants :
Première Question. — M, Béron^ dam les dernières années de sa viCj a-t-il été atteint de monomanie?
La réponse à cette première question ne peut, à notre avis, présenter aucune difficulté ; les témoignages de l'enquête et la teneur même du testament ne nous paraissent, en effet, laisser aucun doute sur le fait que M. Béron était atteint de monomanie.
Cette maladie s'est manifestée chez lui par des conceptions évidemment délirantes, des illusions des sens, et même des hallucinations ; elle a eu pour conséquence nonseulement les actes les plus bizarres, mais en outre un changement complet dans les habitudes et le genre de vie.
Nous allons exposer successivement les symptômes, en séparant les éléments fournis par l'enquête de ceux qui ressorlent du testament lui-même.