CHAPITRE VIII
APPRÉCIATION MÉDICO-LÉGALE DES ESPÈCES DE FOLIE CARACTÉRISÉES PAR LES IMPULSIONS INSTINCTIVES.
Le groupe que je vais étudier dans ce chapitre est caractérisé essentiellement par des impulsions instinctives que subit l'aliéné et qui le conduisent à des actes souvent criminels et punissables qui ne sont ni en rapport constant avec un délire particulier, ni sous l'influence d'une conception délirante et qui s'accomplissent sans intervention de la volonté ni de la conscience.
Les impulsions instinctives qui forment comme la marque et le critérium de ce groupe offrent ceci de remarquable qu'elles sont soudaines, irrésistibles, inexpliquées, de courte durée, et qu'elles ne sont précédées ni suivies de réflexion ni enfantées par l'opération intellectuelle d'une logique soit saine, soit même déraisonnable. Les actes qui en dérivent sont en réalité involontaires, et ceux qui les commettent doivent être déclarés inconscients, partant irresponsables. Les fous de cette catégorie sont parfois excessivement dangereux, et la médecine légale qui a si souvent à examiner leur état mental et à apprécier leur degré de responsabilité, a tout intérêt aies étudier et à les bien connaître.
Les types en sont d'ailleurs nombreux et variés ; ce sont : 1° les épileptiques ; 2° les idiots et les imbéciles; 3° les dégénérés et les excentriques; 4° les alcoolisants; 5° les hypocondriaques ; 6° les hystériques; 7° les femmes enceintes ; 8° les femmes récemment accouchées ou nourrices.
A mesure que nous examinerons chacun de ces types en particulier on reconnaîtra que, bien qu'à des degrés trèsdivers, la perversion qui domine chez eux est celle de la
Tardieu. — Folie. 9
volonté. Elle n'est pas abolie, mais opprimée et dominés en quelque sorte : elle n'obéit pas comme chez l'homme sain d'esprit et comme chez beaucoup d'aliénés eux-mêmes, aux déductions d'un raisonnement ou à une conception, à une idée prédominante, mais uniquement à un entraînement instinctif, à une impulsion maladive à laquelle elle est incapable de résister. Il en résulte cette première et très-importante conséquence que l'appréciation médico-légale portera moins ici sur l'état des facultés intellectuelles, que sur celui des facultés affectives ou des instincts, et que l'acte qui sera la manifestation parfois unique ou du moins principale qui révélera seule la perversion de ces instincts, prendra au point de vue de la constatation de l'état mental une place souvent prépondérante.
Je ne veux pas dire par là qu'il faille s'attacher exclusivement à l'analyse de cet acte ; on doit toujours rapprocher l'action incriminée des conditions de la nature morale de celui qui l'a commise, telle que l'observation et l'expérience nous ont appris à la reconnaître dans les différents types que je viens d'énumérer. Mais lorsque l'on sera arrivé à reconnaître cette espèce d'enchaînement de la volonté, il s'en suivra nécessairement que l'on devra admettre, suivant les degrés, le défaut absolu ou l'atténuation plus ou moins complète de la responsabilité. C'est là que se montrent les plus grandes difficultés de l'expertise médico-légale, et qu'apparaît dans toute son évidence cette nécessité dont j'ai fait en principe un devoir rigoureux pour le médecin légiste, de garder une juste mesure entre les doctrines extrêmes que j'ai déjà discutées dans la première partie de cette étude concernant la responsabilité des aliénés.
Épileptiques.
L'épilepsie, affection héréditaire presque toujours incurable, qui marque d'un sceau terrible les malheureux qui en sont atteints, et qui fait le désespoir de leurs familles, aussi bien que des médecins auxquels ils sont confié?, est pour
la médecine légale un sujet plein de difficultés et de périls.
Elle n'est pas exclusivement constituée par des attaques convulsives intermittentes avec "perte subite et complète du sentiment ; elle s'accompagne en outre presque constamment d'un affaiblissement, d'une perversion et quelquefois d'une abolition des facultés intellectuelles et morales. Elle débute fréquemment dès l'enfance et se complique alors d'une véritable imbécillité ; le mal physique est étroitement lié à l'infirmité morale et à l'impuissance intellectuelle. D'un autre côté lorsqu'elle a duré de longues années sous la forme convulsive ordinaire de haut ou de grand mal, la raison en reçoit une atteinte profonde ; le caractère change et s'aigrit, les facultés s'affaiblissent, la mémoire se perd, et le malade tombe clans un état de véritable démence. Cette dégradation morale se montre parfois beaucoup plus tôt et à une époque assez rapprochée du début de l'épilepsie, surtout chez les jeunes sujets, sans que cela paraisse tenir à la violence des attaques ; car c'est souvent lorsque la maladie reste, bornée au petit mal, au simple vertige épileptique, que la démence arrive le plus tôt. Elle est souvent précédée d'accès de délire aigu qui cessent et se reproduisent sous forme de paroxysmes plus ou moins éloignés. La folie épilep tique est alors constituée ; elle est marquée par un affaiblissement notable de l'intelligence et une perversion quelquefois profonde des fonctions affectives, l'oubli de tous les sentiments, l'insensibilité la plus complète ; quelquefois au contraire une irritabilité de caractère plus grande et une véritable méchanceté. Les attaques de convulsions suivent leur marche accoutumée, et quelques-unes, seulement à des époques irrégulières, sont suivies d'une véritable excitation maniaque avec délire furieux et tendance au suicide. A mesure que la maladie fait des progrès, l'aliénation mentale qui persiste pendant les intervalles des paroxysmes, prend un caractère plus général et plus constant.
Jusqu'ici aucune difficulté : d'une part, en effet, tant que la folie épileptique n'est pas constituée, et que le mal est borné à des attaques convulsives intermittentes, plus ou m^~
rapprochées, mais entre lesquelles la santé et la raison reparaissent dans leur intégrité; il est bien certain que l'on ne peut à aucun degré traiter l'épileptique comme un aliéné, ni le déclarer incapable ou irresponsable. Il est non moins évident que lorsqu'il est arrivé à l'état soit de fureur soit d'imbécillité ou de démence épileptiques, il tombe dans la catégorie des fous incurables, inconscients autant qu'incapables, et que' les mesures delà séquestration, de l'interdiction, tout comme les bénéfices de l'irresponsabilité lui sont complètement applicables,
Mais ce n'est pas tout : il n'est pas rare de rencontrer des épileptiques d'un tout autre caractère et d'une toute autre allure. Non-seulement il en est qui offrent seulement des espèces d'absences pendant lesquelles, sans que les autres fonctions soient troublées, les sens restent quelques secondes fermés à toute impression ; ou un simple étourdissement, un vertige caractérisé par une suspension brusque de l'intelligence et de la volonté, qui s'arrêtent au milieu d'un discours ou d'une action commencée, l'immobilité de la face, la fixité du regard, une secousse passagère et partielle, un léger tremblement d'un membre ou d'un doigt seulement, une perte de connaissance soudaine et complète, des mouvements désordonnés ou enfin des paroles incohérentes et brèves dictées par un délire sombre. Mais chez d'autres, et ce sont pour le médecin légiste les plus intéressants, l'épilepsie est caractérisée par l'impulsion instinctive, par l'acte soudain, brusque, irréfléchi, parce que l'on a très-bien nommé Victus sans précédent et sans suite : et lorsque l'on songe que cet acte peut être le meurtre inattendu et inexpliqué du passant le plus inoffensif, et que le meurtrier n'a donné avant et ne donnera pas après le moindre signe d'altération des facultés, il y a bien de quoi terrifier et de quoi soulever dans la conscience des juges les plus douloureuses perplexités. C'est à l'expert qu'il appartient de les faire cesser; c'est là le grave et difficile problème que lui offre la détermination de la responsabilité chez les épileptiques.
Trousseau a é.tudié mieux que personne et en grand
praticien cette périlleuse question de l'épilepsie larvée (1), suivant la très-juste expression de M. Morel. Il a cité de nombreux exemples de ce choc épileptique qui se manifeste d'une manière plus inopinée encore que l'attaque convulsive par une violence subite ou par un acte bizarre, singulier, inouï, dans lequel on voit que la volonté n'est nullement intervenue. Un magistrat en pleine audience se lève de son siège, et contre le mur même du prétoire satisfait un besoin naturel, puis se rassied. Un savant assis à sa table de travail s'interrompt trois ou quatre fois dans un court espace de temps pour aller, défaire et refaire son lit. Un menuisier, abandonne son établi, dépose ses outils, et disparaît pendant huit jours, il était allé à soixante lieues de son domicile et en était revenu sans savoir pourquoi. Un ouvrier dans une rue qu'il traverse en- mangeant plonge le couteau dont il se sert dans le ventre d'un passant et continue son chemin et son repas. C'est là dans toute sa simplicité et à son degré le plus évident l'impulsion instinctive irrésistible. Elle est tout à fait distincte et des actes réfléchis quoique sans mobile apparent que peuvent commettre certains fous hallucinés et de ces cas mal définis, et généralement propres à la folie mélancolique que l'on a désignés sous le nom très-impropre de folie transitoire. L'épilepsie larvée qui se manifeste par rimpulsion instinctive implique, lorsqu'elle est bien reconnue et constatée, la plus complète et la plus absolue irresponsabilité.
Mais, je l'ai déjà dit, il ne s'en suit pas que l'on doive considérer l'épileptique comme toujours et dans toutes ses actions, inconscient et irresponsable, pas plus que l'on n'annulera le testament ou que l'on n'autorisera l'interdic-
(1) Trousseau. De la congestion cérébrale apoplectique dans ses rapports avec l'épilepsie (Bullet. de l'Acad. de méd., t. XXVI, 1860-1861), Discussion sur ce sujet par MM. Tardieu, Malgaigne, Baillarger, Bouillaud, Beau, Durand-Fardel, Girard de Cailleux, Falret, Devergie, Gibert, Bousquet, (ibid. passim). J. Falret. De l'état mental des épilepliques (Arch. gêner, de méd. décembre 1860 et suiv.). Morel. D'une forme de délire, suite d'une surexcitation nerveuse se l'attachant à une variété non encore décrite d'épilepsie. Épilepsie larvée. Paris, 1860
tion de tous les épileptiques. Ce qu'il faut, avant tout, pour bien juger les actes dont il s'agit, c'est de ne pas séparer l'acte lui-même de l'état mental de celui qui l'a accompli, et de ne considérer ces véritables caractères de soudaineté d'imprévu que comme la marque de l'impulsion instinctive irrésistible que subit l'opilep tique.
Le trait spécial que je cherche à préciser ici se marque davantage si on compare ces actions commises sous l'influence de la folie instinctive avec d'autres que peuvent commettre des épileptiques dans des conditions toutes différentes. Un de ces malheureux qui a terminé sa vie à Bicêtre, longtemps avant d'y être enfermé, mais déjà atteint du haut mal, était un contrebandier des plus actifs et des plus redoutés. Poursuivi et traqué par les douaniers il en avait tué deux à coups de fusil. Y a-t-il, je le demande, dans ce double homicide accompli par un épileptique la moindre analogie avec ce meurtre stupide commis sur un passant, sans réflexion et sans but, par cet ouvrier manifestement poussé par le choc de l'épilepsie larvée. Autant il est impossible de déclarer le premier irresponsable , autant il est impossible d'admettre un seul instant la responsabilité du second. Dans une prison du Midi de la France est renfermé un condamné pour vol, épileptique. Il a de temps en temps des attaques très-franches qui ne sont accompagnées ni de délire, ni de fureur. Son caractère est seulement désagréable et ombrageux, et il s'irrite des taquineries auxquelles il est en butte de la part de ses compagnons de captivité : un jour, les choses allant plus loin, il se prend de querelle avec l'un d'eux et le frappe mortellement d'un coup de couteau. Cet épileptique n'a certainement pas agi dans ce cas sous l'influence irrésistible de l'impulsion morbide; et je ne peux aller jusqu'à le considérer comme irresponsable, malgré l'autorité d'un des médecins qui ont montré le plus de sagacité dans l'étude du régime pénitentiaire et de la folie, M. le Dr Boileau de Castelnau. J'admets bien cependant qu'il faille tenir compte de la dégradation intellectuelle et morale qu'amène la succession répétée des attaques d'épilepsie et
os
IDIOTS ET IMBÉCILES. lûO
surtout des altérations que subissent les facultés affectives chez les épilep tiques qui se montrent presque tous irascibles, méchants et cruels. Il y a là une question d'appréciation et de mesure à résoudre dans chaque cas particulier et sur laquelle je ne saurais trop insister.
Il y a donc en résumé des distinctions importantes à établir, au point de vue de la responsabilité des épileptiques ; et l'on doit se garder de confondre entre eux, l'épilep tique qui obéit à la méchanceté de sa nature, à l'emportement de la colère, la volonté restant intacte, et celui qui est clans la fureur ou dans l'état habituel de délire, de démence ou dans le paroxysme épileptique. J'en citerai plus loin un exemple remarquable ; et enfin celui dont la volonté seule est pervertie, dominée et entraînée par l'impulsion irrésistible de l'épilepsie larvée, impulsion qui est, en ce qui concerne la médecine légale, le caractère dominant et essentiel de la folie épileptique.
Il faut, pour le bien comprendre, étudier avec une attention persévérante la manière d'être de l'épileptique, pénétrer au fond de sa nature morale et fonder l'opinion consciencieuse que le médecin expert doit à la justice sur la connaissance et l'analyse raisonnée de l'individu à examiner et non sur une doctrine nécessairement fausse parce qu'elle est absolue. C'est tout à fait dans ce sens que conclut M. le docteur Arthaud, médecin en chef de l'Antiquaille, auteur d'un travail très-sagement conçu sur cette question spéciale (1). Il n'y a rien d'absolu, dit-il, en ce qui touche la responsabilité des épileptiques. Il faut avant tout chercher à se rendre un compte exact de leur état mental.
Idiots et Imbéciles.
Les idiots et les imbéciles n'intéressent pas seulement le médecin légiste par leur faiblesse d'esprit et par leur incapacité notoire ; ils sont encore sujets à des impulsions mor-
(l) Arthaud, De l'étal mental des épileptiques au point de vue médicolégal. Mémoire lu à la Société de médecine de Lyon {Gaz. méd. de Lyon, T. XIX, 1867).
bides qui les conduisent fréquemment à des actes violents et criminels et qui soulèvent la question de responsabilité.
On comprend que chez ces êtres dégradés, chez lesquels, l'intelligence est nulle ou à peine ébauchée, les instincts qui survivent parfois soient tout-puissants et dirigent fatalement leurs actions. Aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à les voir subir des impulsions dont ils ne sont à aucun degré responsables.
Gomme ils n'ont aucune notion de ce que peut être le bien à" autrui, ils s'approprient tout ce qui peut exciter leurs désirs, et tout ce qu'ils trouvent à leur portée. Les vols que commettent si fréquemment les idiots et les imbéciles ne sont pas conseillés par la réflexion, ce sont des actes purement instinctifs. L'imbécile est voleur au même titre et de la même manière que l'enfant ; et ce n'est pas la valeur de l'objet qu'il dérobe, qui l'attire le plus souvent ; il prendra bien quelquefois de quoi satisfaire ses instincts de gourmandise et de gloutonnerie, mais dans la plupart des cas, il ramassera et entassera indistinctement des guenilles, des ustensiles divers, aussi bien que des pièces de monnaie et des bijoux dont il ignore le prix.
L'un des instincts dominant, l'un de ceux dont il faut le plus se défier, c'est la disposition erotique, parfois très-développée qui porte les idiots et les imbéciles surtout à des habitudes d'onanisme d'autant plus dégoûtantes qu'ils s'y livrent sans relâche et publiquement.
J'ai été consulté pour un homme enfermé d'office dans la maison de nos distingués confrères MM. Mesnet et Motet, qui depuis vingt ans se livrait à cette déplorable passion aux yeux de tous. Dans la commune qu'il habitait non loin de Paris, on ne le faisait pas arrêter parce qu'on le considérait comme n'ayant pas la conscience de ce qu'il faisait ; on se contentait de le chasser comme un animal immonde. Ce qui ne l'empêchait pas de continuer, malgré toutes les menaces, à satisfaire, sans se cacher, ses honteuses habitudes et à revenir pour cela, à heure fixe et au même endroit. Le jour même où on se décida à mettre la main sur lui, on