LETTRE
Monsieur le premier Président GILARDIN
Monsieur le Professeur TARDIEU
Mon cher Docteur,
Tous en voulez donc beaucoup au premier président Troplong? Dès les premières pages du livre excellent que vous venez de publier, vous le prenez à partie ; vous dénoncez de nouveau au jugement de l'opinion et à la réprobation des médecins, vos confrères, un passage un peu vif de ses écrits, que vous avez censuré déjà du haut de la tribune académique. Le bis in idem que notre justice répressive défend, votre vindicte de la science y a recouru. Et qu'a fait mon illustre prédécesseur, pour que vous vous tourniez ainsi contre lui? J'en conviens, le cas est grave : il s'est permis de refuser à la médecine légale le droit de s'ériger dans le prétoire en appréciatrice exclusive et souveraine de la folie; et émettant cette opinion, il n'a pas laissé que de la revêtir d'une légère teinte de raillerie.
Comme vous avez touché au souvenir d'un siège que j'ai l'honneur d'occuper et que d'ailleurs la querelle pourrait s'étendre, dans votre intention, d'un seul à une partie de la magistrature, permettez-moi d'intervenir, je n'ai pas besoin de vous
dire d'une manière discrète et amie, pour marquer les points où ce débat brûle, et où avec un peu de bonne volonté de part et d'autre il ne serait pas si difficile de s'entendre.
Je commence par vous affirmer que le premier président Troplong, s'il avait lu votre livre, vous aurait formellement excepté de la boutade de condamnation à laquelle il s'est laissé aller contre certains d'entre vous prétendant imposer des oracles de médecinelégale à la jurisprudence. Avec vous, mon cher docteur, la science tient ferme à sa prérogative et ne cède rien de son honneur ni de ses droits, mais elle ne réclame pas toute la place : elle sent que sur cette question de la folie la raison a besoin d'être consultée et qu'il n'y a pas de préséance qui puisse lui appartenir contre la raison. Aussi comme toutes vos doctrines sont prudentes et sages! comme elles sont en dehors des exagérations, des erreurs dont n'ont pas su se garder nombre de vos plus estimables confrères! Ce n'est pas vous qui viendriez devant une cour d'assises dire de la folie qu'elle consiste dans un je ne sais quoi et faire rougir la science d'une si singulière définition. Ce n'est pas vous qui, interpellé à l'audience de déclarer si tous les assassins ne vous paraîtraient pas des fous, feriez la réponse naïve du docteur X... célèbre dans nos annales : « Ce serait peut-être une thèse à examiner. » Vous n'allez certes point avancer avec Leuretqueles passions à un certain point de leur développement, deviennent de véritables folies, ce qui procurerait le bénéfice de l'impunité aux actes les plus détestables commis dans le transport de la passion et dérouterait fort tous les moralistes habitués jusqu'ici à considérer les égarements de la passion comme coupables. Vous n'êtes pas non plus pour l'irresponsabilité absolue des aliénés, proclamée avec éclat par le docteur Jules Falret; vous admettez que les désordres morbides de l'intelligence peuvent
avoir des degrés comme il y en a en tont, et qu'ils ne font qu'atténuer la responsabilité, quand, n'opérant sur la volonté du malade qu'une demi-contrainte, ils n'ont laissé subsister, avec la notion du devoir, le principe de l'imputabilité morale.
Ces quelques-uns de nos confrères ont appelé la folie transitoire trouve en vous un adversaire décidé. Çà et là je ne rencontre dans votre livre que des solutions accompagnées des plus justes réserves, quand la question de folie se pose pour les épileptiques, les alcoolisants, les hystériques, etc. Votre judicieux esprit, qui se distingue par l'admirable et si rare qualité de mesures, répugne aux doctrines extrêmes et passe à côté de tous les écucils d'une science peut-être encore trop exposée aux systèmes.
Mais, convenez que ce soin que vous prenez de vous séparer de tant d'opinions qui, en médecine légale, ont cours sous des noms justement respectés, serait assez propre à justifier la petite incartade du premier président Troplong contre votre science. Tenez, mon cher docteur, vous allez me fournir un témoignage encore plus décisif. Vous, le savant si retenu dans ses conclusions, l'aliéniste observateur si consciencieux et le théoricien si circonspect, vous le médecin peu porté à outrer les conséquences des données médicales, vous-même avez partagé la tendance qui dans vos rangs a été trop commune. Ne venez-vous pas d'écrire que « pendant un temps et comme la plupart de vos confrères, vous aviez été disposé à admettre trop facilement l'incapacité absolue des déments? » Après cet aveu dont la franchise vous fait honneur, qui est-ce qui pourra douter que les oracles, comme dit le premier président Troplong, n'aient été trop souvent suspects, lorsque, au delà de ce que peut révéler l'examen pathologique, on s'est avancé sur le terrain tout différent de la liberté morale? Là est
le principe de la dissidence qui éclate parfois enlre nous, hommes de la jurisprudence, et vous, hommes de la médecine légale. La folie est une maladie mentale, d'accord. La science moderne des maladies mentales reposant sur une masse d'observations très bien faites et cultivée par des esprits du premier ordre, mérite sans contredit d'être tenue en haute estime, et il y aurait plus que de la témérité de la part du magistrat à ne pas en rechercher les lumières. Mais vous ne ferez jamais que le problème de la folie tel qu'ont à le résoudre les tribunaux ne soit beaucoup plus de l'ordre intellectuel et moral, accessible à tout homme d'un jugement sain et exercé, que de l'ordre physique, physiologique, pathologique où se circonscrit la compétence spéciale du médecin.
Pourquoi? Il est facile d'en donner l'explication. Vous faites parfaitement le procès aux psychologues, mon cher docteur. Ce n'est pas tout; il vous reste à compter avec les juges d'un sens simplement raisonnable.
Il n'y a, dites-vous, aucun signe physiologique de la folie. L'axiome est excellent, seulement il demande à être retourné des psychologues contre les médecins. Ajoutez, s'il vous plaît, qu'il n'y a non plus aucun signe pathologique certain de la folie.
C'est une concession que vous ne me refuserez pas, car je la trouve écrite tout au long dans maintes pages de votre livre. Vous reconnaissez que, par les apparences vérifiables du moins, la santé de l'aliéné peut se conserver longtemps intacte. Vous déclarez que chez les aliénés, les plus gravement et les plus anciennement atteints, toute espèce de lésions anatomiques peut faire défaut. Vous vous élevez fortement contre ceux qui croiraient pouvoir conclure d'altérations encéphaliques l'existence certaine de la démence ou de telle ou telle autre forme
de folie; et Tintérèt qui peut s'attacher aux délicates et laborieuses recherches du docteur Auguste Voisin, sondant les plus secrètes trames du cerveau des aliénés, ne fait pas fléchir à cet égard vos convictions. En un mot, dans l'homme vivant, non plus que dans la forme humaine où, après la mort, le regard du dissecteur anatomique peut pénétrer, la science médicale ne relève rien, aucun symptôme précis, aucune trace organique, qui l'autorisent à dire : Voiià la foHe.
Donc, mon cher docteur, à moins que la logique n'ait pas à partager ici les défaillances de la science, il faut bien en revenir principalement (principalement, vous l'entendez), à ne décider du cas de folie que par l'examen des dispositions intellectuelles et morales de la personne; et il convient, ce semble, de ne pas trouver si exorbitante cette assertion que de même que c'est à l'honnêteté de juger le vice, c'est à la raison de juger la folie.
C'est tout ce qu'a voulu dire, soyez en sûr, l'illustre magistrat dont la mémoire m'est chère. S'il l'a exprimé en traits assez incisifs, mais sans injures cependant, vous savez que c'était l'habitude de son esprit aimant à donner du relief aux choses, et toujours curieux de l'agrément à côté du fond. Mais, de dédain de la science, on ne peut lui en supposer aucun. Savant si renommé, il se fût blessé lui-même. Il était trop au courant du mouvement scientifique de son époque pour méconnaître le large et glorieux progrès des sciences médicales dans toutes leurs parties, et c'eût été une injustice qui, comme toutes les injustices, lui était impossible, de rendre la science responsable de l'abus des prétentions ou des excentricités de quelques savants.
Excusez-moi, mon cher docteur, si pour faire part de ces réflexions, et diminuer, s'il se peut, envers un grand nom les
susceptibilités d'un corps que nul plus que moi n'estime et n'honore, je corresponds aujourd'hui avec vous par la voie de la Gazette des Tribunaux. II me plaît de saisir ainsi une occasion publique de parler d'un livre aussi remarquable, aussi riche de science et aussi irréprochable par le côté légal que celui que vous venez de nous donner. Je vous remercie de l'envoi que vous avez bien voulu m'en faire, et après que vous l'avez mis dans mes mains je voudrais pouvoir le diriger également dans celles de tous les lecteurs qui affectionnent, au point où elles viennent à se rencontrer, nos communes et nobles études de médecine et de jurisprudence.
Agréez, je vous prie, tous mes compliments cordiaux.
Premier président, GILARDIN.
Décembre 1872.