‹ Etude médico-légale sur la folieChapitre 46 sur 90 · CHOIX DE RAPPORTS, CONSULTATIONS MÉDICO-LÉGALES · texte numérisé non relu

CHOIX DE RAPPORTS, CONSULTATIONS MÉDICO-LÉGALES

ET FAC-ilMILE CONCERNANT LES DIVERSES FORMES d'ALIÉSATIO-N MENTALE,

Rien ne me paraît plus propre à compléter la longue élude que je viens de consacrer à la médecine légale de la folie, et à lui inspirer le caractère véritablement pratique que j'ai avant tout prétendu lui donner, que de montrer en quelque sorte en action l'expert lui-même, et de choisir à cette fin parmi les nombreuses affaires dans lesquelles j'ai été appelé adonner mon avis, celles qui pourraient offrir le plus d'intérêt. J'ai donc réuni, dans cette dernière partie, une série de rapports, de consultations, de mémoires, sur un certain nombre de cas particuliers que je rangerai dans l'ordre précédemment adopté et qui, en répandant sur bien des points une nouvelle lumière, fourniront au médecin légiste les plus utiles enseignements. J'y joins, dans une reproduction fidèle et saisissante, plusieurs fac-similé qui feront voir, mieux que tout ce que j'ai pu dire à ce sujet, de quelle importance peuvent être les écrits des aliénés dans l'appréciation de leur état mental.

I. CûHsultation médico-légale sur un cas de démence ou dimbécillité supposée (MM. Parchappe, Grisolle et A. Tardieu).

Commis par jugement du tribunal civil de première instance du département de la Seine, àla date du 28 août 1863, à l'effet de rechercher et de faire connaître : si mademoiselle Stéphanie de S.-C. est dans un état habituel, soit de démence, soit d'imbécillité, en visitant mademoiselle de S.-C.

aillant de fois qu'ils le jugeront nécessaire, soit dans le lieu où elle se trouve actuellement, soit dans tout autre où elle viendrait à résider, et en provoquant et recueillant toutes informations présumées utiles et se faisant représenter toutes les lettres, pièces et documents qui ont été produits dans l'instance, après avoir prêté serment devant M. le président du tribunal civil, nous avons pris connaissance des documents suivants : 1° Jugements du tribunal civil, des 27 mars et 28 août 18G3 ; 2° Délibération du conseil de famille, du 25 avril 1863; 3° Interrogatoire du 4 mai 1863; 4° Diverses lettres de mademoiselle de S.-C.

A l'appui de la demande en interdiction de mademoiselle Stéphanie de S.rC. ont été formulées les allégations suivantes : Depuis longtemps mademoiselle Stéphanie de S.-C. a manifesté un esprit incohérent et un caractère ombrageux et emporté ; l'âge, loin d'effacer ces dispositions, les a, au contraire, développées au point que cette jeune personne en est arrivée à n'avoir plus connaissance de ses actes; depuis 1858, ces dispositions ont pris un caractère inquiétant; à partir de ce moment, Stéphanie n'a plus ^ardé aucun respect pour sa mère, repoussant ses conseils et ses plus sages remontrances avec des injures grossières, et parfois même par des \oies de fait. Au mois de mars 1859, Stéphanie, sur sa demande, fut mise au pensionnat du couvent des dames du Sacré-Cœur, à Orléans ; mais, à peine arrivée, elle sollicita sa mère de la retirer, par des lettres incessantes où perçait l'incohérence de ses idées; après quinze jours à peine, madame de S.-C. fut obligée de la ramener chez elle. A peine de retour, la malheureuse jeune fille tomba non seulement dans ces mêmes écarts, mais dans de plus graves encore. L'incohérence des idées, l'absence de raisonnement augmentèrent visiblement. En même temps, les emportements vis-à-vis de sa mère prirent successivement les proportions d'une véritable haine, qui

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s'étendait à toutes les personnes qui n'approuvaient pas sa conduite; à la plupart des domestiques, aux institutrices, et jusqu'au vénérable ecclésiastique octogénaire qui desservait la commune de Gietz. Au contraire, il suffisait de la flatter pour obtenir sur elle un empire presque absolu^ Ainsi un domestique lui ayant manifesté quelque approbation, Stépbanie perdit toute réserve à son égard, dérobait du vin pour le lui remettre, cherchait les occasions de lier conversation avec lui, de sorte que madame de S.-C. dut renvoyer ce domestique au mois de juin 1862. Celte mesure ne fit qu'ajouter à la surexcitation de Stéphanie, qui réclama avec éclat le rappel de ce domestique. A partir dece moment, la conduite de Stéphanie dénota une véritable insanité d'esprit; elle refusa de manger à table, tant que l'ancien domestique ne serait pas réintégré; elle continua, malgré les défenses et la surveillance de sa mère, ses couvei^ations avec lui par-dessus les murs du parc^ redoubla d'injures les plus épouvantables contre sa mère et tous ses gens, se mit fréquemment dans des emportements furieux oiî elle brisait un jour sa montre sous ses pieds, u» autre jour des porcelaines, ses boucles d'oreilles^ et un autre jour c'était une lampe à sa mère ; une autre fois la poursuivait ix coups de poing dans le dos, et parfois poussait la démence jusqu'à menacer sa mère de quitter la maison pour faire un scandale qui atteignit toute la famille. Ces scènes se sont renouvelées presque journellement devant de nombreux témoins depuis le mois d^ioùtî dernier. La comtesse de S.-C. supportait tout pour sau-, ver sa maliieureuse fille, mais celle-ci, excitée encore' par des gens qui avaient évidemment pour but de la spolier, mit le comble à sa démence en quittant clandestinement la demeure de sa mère pour venir à Paris oii sa demeure n'a pu être découverte que huit jours après son départ. Stéphanie s'était, avec l'assistance de l'ancien domestique.

etgcnsde hicoiinaissance de celui-ci, installée daiisunaj)partement rue Vintimillc, n" 9, au quatrième. Un pareil aclo, qui conslatail d'une manière si fâcheuse le désordre d'esprit de Stéphanie, imposait à sa mère l'obligation cruelle de recourir aux derniers moyens réservés par la loi. Après avoir pris les mesures nécessaires pour faire visiter sa fille par un des médecins spéciaux les plus autorisés, M. le docteur Lasègue, et avoir reçu de ce médecin la constatation de l'extrême affaiblissement d'esprit, de l'absence presque absolue de sens moral et de direction chez Stéphanie, madame de S.-C. l'a fait transférer, le 21 mars 1863, dans la maison de santé d'Ivry-sur-Seine. C'est sur l'exposé de ces faits, reproduits dans le procès-verbal de la délibération du conseil de famille, que ce conseil, considérant qu'il résulte de l'exposé qui précède, que mademoiselle de S.-C. est d'une faiblesse d'esprit que démontrent parfaitement les faits rapportés en l'exposé et qui est d'ailleurs attestée par M. le docteur Lasègue chargé par sa famille de la visiter, et que dans cette position il y a eu lieu de prononcer une interdiction, a dit et déclaré, à la date du 25 avril 1863 être d'avis unanime qu'il y a lieu, par le tribunal, de prononcer l'interdiction de mademoiselle de S.-C. Les réponses de mademoiselle de S.-C. aux questions qui lui ont été faites dans l'interrogatoire du 4 mai 1863 ne portent, en aucune sorte, les caractères delà faiblesse intellectuelle ni d'un trouble maladif de la raison. Parfaitement cohérentes et pertinentes, ces réponses prouvent que mademoiselle de S.-C. comprenait très exactement et très complètement le sens et la portée des questions souvent très délicates qui lui étaient faites et des réponses souvent très embarrassantes qu'elle se trouvait conduite à faire.

Ces réponses, tout en confirmant au fond la plupart des faits allégués dans la demande en interdiction, présentent ces faits sous un jour très différent et tendent à leur ôter,

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sinon tout caractère d'erreur ou de tort de conduite, au moins tout caractère d'actes dépendant d'un trouble actuel et ni'dadif.

A celte demande : Pourquoi avoz-vous quitté la maison paternelle? elle répond : Parce que ma mère a fort mal agi envers moi ; cédant aux inspirations de la femme Manceau, elle a été jusqu'à me priver de nourriture et a me faire battre par celte femme, et dans les derniers temps par le jardinier.

A cette autre demande : N'avez-vous pas quitté la maison de madame votre mère sous l'influence d'une passion qui n'était en rapport ni avec votre position sociale, ni avec l'éducation que vous aviez reçue? elle a fait cette répon-^e : Ce n'est pas ce motif, car, s'il avait existé, j'aurais pu quitter la maison en même temps que ce domestique, qui était parti dès le mois de juin, et je ne me suis éloignée que le 3 mars. La véritable cause de cet éloignement, c'est, je le répète, la faiblesse qu'avait ma mère pour cette femme Manceau dont j'ai parlé ailleurs. J'avais vingt et un ans et je pouvais bien faire ce qui me convenait. Avant de prendre ce parti, j'ai eu une grande patience. La question d'intérêt seule m'a décidée, sur le refus de ma mère d'accepter un règlement que je lui proposais de la succession de mon père. J'avais si peu de relations avec ce domestique, que j'ai été recbercbée en mariage par un jeune bomine que j'avais eu l'intention d'épouser ; et si je ne l'ai pas fait, c'est sur le conseil de M. Jozon, notaire. J'aurais^ bien mieux fait de donner suite à mon idée. Ma mère dit à tout le monde que je suis folle depuis bien des années. Elle m'a fait renfermer sous ce prétexte.

Toutes les autres réponses de mademoiselle de S.-C.^ dans le procès-verbal de l'interrogatoire, offrent la même lucidité.

Au fondj en ce qui concerne ses relations avec le cocher

Rémy, elle nie qu'elles aient eu le caractère qu'on leur a attribué; ce n'est pas sous son nom qu'elle a loué un appartement; s'il y a couché deux nuits, c'était ailleurs que dans sa chambre; elle reconnaît être sorlie avec lui pour se promener une ou deux fois dans la soirée; elle nie lui avoir jamais donné de l'argent. Rémy était marié; si elle avait eu avec lui, chez sa mère, les relations qu'on lui a attribuées, pourquoi sa mère ne l'a-t-elle pas renvoyé plus tôt ?

Sur la production de deux lettres par elle écrites cà Rémy et sur l'adjuration qui lui est faite de s'expliquer relativement à la réalité de l'existence du sentiment qui se reflète dans ces lettres, mademoiselle de S.-C. garde le plus profond silence.

Le procès-verbal de l'interrogatoire ajoute sur ce point : Cependant sur notre insistance, elle avoue qu'elle prowye la vérité du sentiment que nous lui reprochons d'avoir ressenti pour un domestique. Elle explique d'une manière plausible l'emploi qu'elle a fait de la somme de 1,000 francs par elle empruntée avant de quitter la maison paternelle. Elle reconnaît avoir eu des moments de vivacité, avoir brisé une montre et une lampe; mais elle prétend avoir été excitée par sa mère qui a eu, de son côté, bien des emportements. Elle déclare qu'il n'y a jamais eu de sympathie entre sa mère et elle. Elle présente sa mère comme étant sous la domination de la femme Manceau. Elle a quelques regrets des torts qu'elle a pu avoir vis-à-vis de sa mère, mais ces torts étaient provoqués. Si la femme Manceau n'était plus chez sa mère, elle consentirait à essayer de vivre au château, à la condition qu'on lui donutât une femme de chambre entièrement à son service et qu'on plaçât son argent en son nom. Elle attribue le projet qu'on a formé de la faire interdire, à son insistance pour obtenir le règlement de la question d'intérêt

qui existe entre sa mère et elle relativement à ses droits sur la succession de son père.

Elle affirme qu'elle est bien portante et qu'elle remplit ses devoirs religieux. Je fais, dit-elle, ma prière matin et soir et je ne manque jamais à la messe. J'ai aussi l'habitude d'aller à confesse, et, si je n'ai pas fait mes pâques cette année, c'est parce que je n'étais pas libre.

Les lettres de mademoiselle de S.-C. qui sont jointes au dossier, qui n'ont pas toutes une date certaine, mais qui ont été écrites à diverses époques de 1859 ou 1861 à 1863, témoignent par leur forme et par leur fondj que le développement de l'intelligence chez mademoiselle de S.-C. est positivement exclusif de l'existence de l'imbécillité à un degré quelconque. Généralement correctes au point de vue de la grammaire et de l'orthographe, elles ne contiennent rien qui atteste un trouble morbide de l'intelligence. Ecrites pour lapkipart dans des circonstances criti jues de la vie, elles portent généralement l'empreinte de sentiments passionnés^ et contiennent liabiluellement des plaintes, des récriminations, des accusations qui expriment de l'irritation et de l'amertume, et qui ne paraissent exemptes ni d'exagération ni d'injustice. 11 y a lieu de remarquer toutefois qu'on ne trouve dans ces lettres aucune de ces expressions injurieuses, grossières, immodestes, qui, d'après les allégalions de la demande en interdiction, auraient babituellement trouvé place dans le langnge de mademoiselle de S.-C. Pour le fond, ces lettres offrent beaucoup d'analogie avec les explications données sur ses sentiments et sa conduite par mademoiselle de S.-C. dans l'interrogatoire du 24 mai 1863. 11 en est de même d'une note écrite par mademoiselle Stéphanie le 10 septembre 1802, et qui est comme le résumé de ses appréciations sur sa situation dans l'habilalion de sa mère au château de Vignolles.

Elle accuse sa mère de se laisser dominer par des flat-

CAS DE DEMENCE OU IMBECILLITE SUPPOSEE. 26o

teurs, notamment par la femme Manceaii, de manquer pour elle d'afi'ection et d'indulgence, de la provoquer aux actes auxquels la dispose un caractère irritable et emporté qu'elle avoue comme une cause de ses propres torts, d'accueillir toutes les accusations qu'on dirige contre sa fille et qui portent atteinte à son honneur, d'accréditer ces accusations, soit en les propageant dans la famille, soit en les donnant comme motif de mesures prises pour mettre obstacle aux désordres de conduite qui lui sont injustement reprochés, et de chercher à la faire passer pour folle.

La lettre écrite par mademoiselle de S.-C, le 7 septembre 1861, à M. le curé de Gretz, est parfaitement convenable pour le fond et pour la forme, et témoignait, à elle seule, du développement et de l'intégrité de l'intelligence chez mademoiselle de S.-C, au moment où celte lettre a été écrite.

La lettre sans date, écrite au même ecclésiastique, est certainement postérieure et semble avoir été écrite au moment où mademoiselle de S.-C. s'est décidée à quitter l'habitation de sa mère.

« Je pars ces jours-ci dans ma maison pour tâcliei^ d'y attraper « une bonne réputation. Car après tous les cancans, les ragots, les « rapports, les inventions imaginaires qui, en réalité, ne sont faits « que par jalousie, je ne puis rester davantage ici.. . »

Elle se plaint de ce que M. le curé n'a pas joué le rôle qui eût été dans son droit et ne s'est pas abstenu de s'associer à ceux qui lui ont nui.

« Vous auriez dû plutôt obtenir de ma mère qu'elle renvoya son « domestique plus dans mon intérêt que dans le sien. Au moins je « n'aurais pas été décriée dans les cabarets. Ma réputation n'aurait « pas été entièrement perdue. Peut-être même aujourd'bui serais-je « mariée... »

En ce qui se rapporte à ses sentiments pour sa mère, elle dit dans cette lettre :

« Je le répète et je le soutiens, je le jure même, si ma mère n'était « pas si faible, on pourrait vivre ici bien tranquillement. Moi-même « je changerais ma manière d'agir, je serais aimable avec tout le « monde, gaie même... »

Les lettres écrites par mademoiselle de S. -G. du couvent 011 elle avait été placée par sa mère, à sa femme de chambre Palmyre, roulent sur le même sujet, plaintes contre les flatteurs qui la desservent et la calomnient, contre la faiblesse de sa mère, qui les écoute, les croit et se laisse diriger par eux, expression passionnée de peine et de ressentiment à propos de la perle de sa ré[)utation et de l'imputation de folie. Ce sont les mêmes griefs et les mêmes plaintes que reproduisent les lettres directement adressées à sa mère. Ces lettres sont empreintes d'irritation passionnée, mais n'oflVent aucune trace de délire. Celle du 30 août 1862 débute ainsi :

<( Ma mère,

« — Votre manière d'agir à mon égard m'étonne beaucoup. Qu'ai- « je fait pour que vous me fassiez défendre de remettre le pied dans « votre maison? voulez-vous me faire mourir de chagrin?

<i J'ai peut-être bien des torts, une très mauvaise tète, cependant « je ne suis pas folle...

«... Mademoiselle de Chabannes dit que l'on cause beaucoup dans « le village depuis mon départ 11 vous est donc égal que mon honneur « et mon avenir soient entièrement perdus...

« ... Si vous croyez tout ce que vous m'avez dit, c'est que je ne suis « plus votre fille.,.

« Voulez-vous que madame Manceau vienne me chercher samedi « prochain pour que j'assiste aux prix des petites filles, puis pour « faire taire les mauvaises langues, autant dans mon propre intérêt que dans le vôtre et celui de toute ma famille... »

Les deux lettres adressées par mademoiselle de S.-C. à sa mère de la maison de santé d'Ivry en 1863, ont les mêmes caractères de haine contre la femme Manceau, de ressentiment contre les personnes qui l'accusent auprès de sa mère et qui portent atteinte à sa réputation, d'iirilalion et de récrimination contre sa mère qui croit à la vérité de

ses accusations, qui lui adresse des reproches immérités, et qui veut la faire passer pour folle, la faire interdire et qui la perd d'honneur et de réputation.

Enfin le brouillon de lettre, sans date et sans signature, auquel il est fait allusion dans l'interrogatoire et qui était destiné à un parent du domestique Rémy, d'après son sens général et plusieurs expressions de tendresse qu'il contient, ini[)lique l'existence d'une liaison d'amour avec ce domestique, mais n'offre aucun indice d'affaiblissement ou de trouble maladif de la raison.

Mademoiselle de S.-C, après avoir quitté le château de Yignolles le 3 mars 1863, s'est installée à Paris, rue de Vintimille,a été arrêtée sur la demande desa famille^ transférée à la Préfecture de police, interrogée par le docteur Lasègue et transférée, le 31 mars, dans la maison de santé d'Ivry. Après avoir passé quelques mois dans cette maison de santé sans y offrir des symptômes évidents de délire^ mademoiselle de S.-C. a profité de la permission qui lai avait été donnée par sa mère de sortir chez des parents pour nouer avec une personne qui la recherchait en mariage une intrigue dont le résultat a été une fuite en Belgique avec cette personne et une cohabitation prolongée pendant plusieurs semaines jusqu'à l'époque où mademoiselle de S.-C. a été replacée dans la maison d'Ivry, cohabitation qui a eu probablement pour effet un état de grossesse.

C'est dans ces conditions, que la poursuite en interdiction, commencée avant cet incident, a été continuée et que nous avons été mis en demeure d'accomplir la mission qui nous avait été confiée dès le mois d'août 1863.

Dans l'examen que nous avons fait de mademoiselle de S.-C. à Ivry, nous nous sommes attachés à rechercher positivement et directement si, au moment de notre examen, il était possible de saisir dans ses manifestations

menlales la preuve de l'existence actuelle d'un état d'imbécillité ou de folie. Le résultat de notre examen a été à ce double point de vue négatif.

La portée intellectuelle de mademoiselle de S.-C. ne dépasse pas, mais atteint le niveau des intelligences ordinaires. Nous avons pu nous assurer que dans toutes les directions et notamment dans la direction morale, mademoiselle de S.-C. comprend toutes les questions, et est réellement en possession des notions ordinaires sur les droits et les devoirs. Aux questions très délicates que nous avons eu à lui poser en ce qui se rapporte aux accusations dont elle a été l'objet, et aux actes réprébensibles dont elle-même fait l'aveu, elle nous a répondu dans un langage mesuré, convenable, et ne nous a en aucune sorte donné, par ses paroles, la preuve qu'elle fût dénuée des sentiments de réserve et de pudeur qui appartiennent à son sexe et à sa condition. Dans les longues explications que nous avons provoquées sur la plupart des faits" allégués dans la demande en interdiction et qui nous ont offert, pour le fond et pour la forme, la plus grande analogie avec les réponses de l'interrogatoire du 4 mai i8G3, il nous a été impossilde de saisir aucun indice actuel de trouble morbide de la raison.

Ces explications sont loin de nous avoir démontré que la conduite de mademoiselle deS.-C. ait été irréprocbable, ni qu'elle ait été exemj)te de torts envers madame sa mère, ni que ses récriminations contre sa mère elles diverses personnes avec lesquelles elle a été en relation aient été, à aucune époque, exemptes d'exagération et d'injustice, mais aussi elles ne nous ont permis de constater aucune trace de trouble intellectuel ou moral ayant les caractères d'un effet morbide. Ces explications nous ont permis de penser que les torts de conduite et de caractère de mademoiselle de S.-C. ont été

plus grands qu'elle-même ne l'avoue, mais elles ont été de

nature à nous convaincre qu'elle avait raison de se défendre contre l'imputation de la folie qu'on prétendait appuyer sur ces torts.

En appréciant, au point de vue de la preuve de l'existence de l'imbécillité ou de la démence, les divers documents qui nous ont été communiqués, les faits qui sont venus à notre connaissance, et qui se rapportent à la vie passée de mademoiselle de S.-C, nous avons été conduits à une conclusion semblable à celle que nous avons pu tirer d'un examen approfondi de sa situation mentale actuelle, et, en tenant compte à la fois de toutes ces données, nous nous croyons en droit d'affirmer, en réponse à la question qui nous a été posée par le tribunal civil de la Seine, que mademoiselle Stéphanie de S.-C. n'est pas dans un état habituel, soit de démence, soit d'imbécillité.

II. — Consultation médico-légale à l'occasion d'un mariage in extremis (MM. Laségue et A. Tardieu).

Nous soussignés, A. Tardieu et Ch. Lasègue, professeurs à la Faculté de médecine de Paris, consultés sur la question de savoir si M. Achille Humbert avait, au moment de son mariage in extremis avec la demoiselle Irina Lambert, l'usage complet de ses facultés intellectuelles, s'il était en état de comprendre l'importance de l'acte qu'il faisait et par conséquent de donner un consentement valable, avons consigné dans la présente consultation notre avis motivé.

Les éléments de jugement dont nous disposons sont empruntés à l'enquête et à la contre-enquête faites à Tonnerre les l"et 2 août 1870^devantM. Masson, juge commis à cet effet.

Ces éléments sont de deux ordres, les uns émanant des médecins qui ont assisté M. Humbert pendant sa courte maladie, les autres fournis par les diverses personnes qui

ont participé à la célébration du mariage. Un seul témoin, M. Jacqueniin, notaire, a visité le malade et rendu compte de ses impressions^ sans assumer une part quelconque de responsabilité.

Les témoignages ainsi recueillis sont sommaires, et les médecins eux-mêmes se bornent à consigner les faits qu'ils ont eu à constater, sans énoncer une opinion formelle sur l'état mental de M. Ilumbert. Quant aux personnes étrangères à la médecine, elles s'abstiennent, comme M. le curé de Ravières, et déclarent plus ou moins explicitement qu'elles n'ont pas qualité pour décider si oui ou non M. Humbert avait sa raison.

Dans ces conditions, oiî la compétence des médecins est invoquée par ceux-mêmes qui semblaient pouvoir la récuser, il nous a paru que notre intervention n'avait pas besoin qu'on la justifiât.

L'état mental du malade atteint d'une affection à laquelle le cerveau prend une part éventuelle et toujours secondaire, ne peut pas se déduire de la nature de la maladie. Un phthisique, une femme atteinte de péritonite, un goutteux, etc., succombentavecousans trouble de rinlelligence. Si, comme il arrive le plus souvent aux derniers moments de la vie, l'intelligence est affectée, la mesure de ce désordre final échappe à toute prévision.

Il en est autrement dans les maladies cérébrales, où la nature et la marche des accidents permettent au médecin de reconnaître tout au moins le siège et le degré, sinon l'espèce de la lésion.

Aucun des médecins appelés à donner des soins à M. Ilumbei t n'élève de doute sur l'existence d'une maladie cérébrale. Tous s'accordent à affirmer qu'ils n'ont pas observé de symptômes qui ne fussent sous la dépendance du centre nerveux encéphalique ; les accidents d'après lesquels ils concluent, sans hésiter, à la mort imminente,

appartiennent exclusivement à ce qu'on appelle la vie de relation.

L'affeciion cérébrale qui devait entraîner si rapidement la mort d«!M. Humbert se produit, d'après les relations de nos confrères, avec les caractères suivants :

A une époque déjà éloignée, M. Humbert a été traité dans un asile privé d'aliénés, pour une maladie mentale qui paraît avoir pris la forme maniaque et dont il a guéri complèicmrnt. Depuis lors on ne sait rien de sa santé, si ce n'est qu'il a subi les atteintes successivement croissantes d'une goutte chronique.

Le 15 décembre au soir, le malaise débute, sans au- Ires I hénomènes constatés qu'un notable changement dans la physionomie.

La nuit se passe dans des conditions demeurées inconnues. Le lendemain, 16 décembre au matin, il existe un peu de difficulté dans la parole, un peu de déviation de la face, et cependant l'état paraît déjà si grave au médecin qu'il avertit mademoiselle Lambert et demande une consultation. Par une regrettable omission, les signes d'une terminaison prochaine et fatale n'ont pas été relevés, et nous sommes réduits aux conjectures, ne supposant pas qu'un peu de difficulté dans la parole et de déviation de la face ait suffi à autoriser un pronostic si grave et si bien fondé.

Le même jour, 16 décembre, la consultation convenue a lieu à deux heures de l'après-midi. Les docteurs Marquis et Thierry y prennent part avec le médecin traitant. M. Ilumbeit est couché dans un état de prostration assez marqué et de résolution musculaire générale. Le décubitus est dorsal, les paupières sont demi-ouvertes. Il existe un strabisme divergent de l'œil gauche, peu prononcé d'après le docteur Marquis, très fort d'après le docteur Thierry : « l'œil gauche fortement dévié à gauche, r> un peu de dé-

viaîion à gauche de la bouche. Le ventre est un peu volumineux, la vessie distendue, la respiration lente, entrecoupée, sans traces stélhoscopiques de lésion pulmonaire. Pas de symptômes gastro-intestinaux. Xi dilatation, ni contraction ni inégalité des pupilles. Pas de paralysie ni d'anesthésie proprement dites, mais un atîaiblissement général du mouvement et une diminution parallèle de la sensibilité.

Le malade, et ce fait significatif nous paraît hors de doute, est dans un état égal de i-csolution intellectuelle. Il demeure absolument indifférent à la présence des médecins, qu'ils le visitent isolément ou qu'ils se réunissent près de son lit avec la solennité inséparable d'une consultation. Pas un mot n'est proféré par lui spontanément, et les médecins conversent en sa présence des antécédents de la maladie sans qu'il prenne une part quelconque à l'entretien.

C'est seulement après avoir constaté l'état général et les troubles musculaires de la face, que le docteur Marquis se décide à interroger le malade, qui s'éveille de sa somnolence pour ouvrir les yeux et prononcer deux ou trois mots dépourvus de sens : « Ah ! c'est vous, monsieur Tonnerre. »

Invité à montrer sa langue, il la lire. On ne lui demande pas d'essayer le mouvement volontaire le plus simple; on lui prend le bras pour s'assurer qu'il n'y a pas de paralysie.

Aux questions qui lui sont ultérieurement posées, M. Humbcrt répond exactement, mais péniblement, et retombe dans son sommeil apparent. Aucun renseignement n'est fourni, ni sur la nature des questions, ni sur la portée des réponses.

Le docteur Thierry est un peu plus explicite, et dépose que le malade répondait avec peine des mots entrecoupés

se r;tj>porlant aux questions, et qu'il employait une sorte de langage télégraphique.

Les médecins se retirent, en déclarant d'un commun accord que la situation est tellement désespérée qu'il n'y a pas lieu de poser un diagnostic précis.

Le soir du même jour, à huit heures, le docteur Lamblin revient, interroge de nouveau le malade dont l'élat ne s'est pas modifié, et lui demande s'il souffre. Le malade répond là en touchant son ventre : et son activité intellectuelle ne va pas au delà de cette exclamation monosjHlabique en i épouse à la seule question qu'il paraisse à propos de lui adresser. Le docteur Lamblin attribue la douleur ainsi manifestée à la distension de la vessie; mais au lieu de poursuivre l'interrogatoire, il s'en tient à celte supposition.

La parole est, dit-il, aussi difficile que le matin. La nuit du 16 au 17 se passe comme la précédente, dans des conditions non spécifiées.

Le lendemain, vers six heures du matin, le médecin traitant revient ; cette fois il examine le malade et ne l'interroge même plus.

Cependant la paralysie de la vessie est devenue plus manifeste. Des tentatives répétées d'introduction de la sonde sont pratiquées soit par le docteur Lamblin, soit par le docteur Thierry, sans résultat. Le malade reste absolument inerte; pas une plainte, pas un mouvement. La faiblesse doit avoir été bien grande, car le docteur Thierry déclare que la position défectueuse du malade dans son lit empêchait l'opération, et de fait c'est un des pires obstacles; cependant ni lui ni son confrère ne se décident à replacer le malade dans un décubitus mieux approprié au calhétérisme.

Dans cette visite, qui se prolonge de sept à huit heures du malin, pas un mot n'est prononcé de part ni d'autre. Les

Tardieu. — Folie. 1« |

personnes présentes exigent qu'on renonce à de nouvelles tentatives d'introduction de la sonde qui fatigue le malade et le fait souffrir; mais ni assistants ni médecins ne cherchent à savoir du malade lui-même s'il souffre ou s'il est fatigué. Et cependant l''évacnation de l'urine est si urgente qu'on ngite la question d'une opération suprême : la ponction de la vessie.

Là s'arrêtent les informations médicales. Un dernier fait seulement, signalé par le docteur Lamblin, est si étrange et ouvre la voie à de telles interprétations, que nous rapportons textuellement le dire de notre confrère.

La cérémonie religieuse est achevée; le docteur rentre dans la chambre et propose d'essayer, si l'on veut, des sinapismes, et « de mettre de l'eau fraîche dans la bouche pour humecter la langue du malade et faciliter la respiration, deux choses qu'il n'avait pas ordonnées dans la matinée, voulant laisser le malade dans son état naturel. »

L'expression a dû mal traduire la pensée; autrement, de quel droit un médecin s'abstient-il de soulager un malade, et pourquoi veut-il le laisser dans son état naturel?

Vers onze heures, M.llumbert s'éteint par une décroissance graduelle de ses forces.

Quelle était la maladie à laquelle il succombait et qui accomplissait son décours avec une si effrayante rapidité?

Il est hors de doute pour nous comme pour nos confrères que, pour employer une expression convenue, la mort est venue par le cerveau.

Les accidents nerveux consistent dans une paralysie du muscle droit interne de l'œil gauche, animé par le moteur oculaire commun, dans une paralysie du facial droit, une paralysie musculaire de la vessie, ou ils doivent être attribués à une contracture du droit externe de l'œil, à

une contracture du sphincter vésical ; il n'est pas possible d'admettre une contracture faciale.

L'association de ces paralysies multiples, éparses, affectant des nerfs sans rapports anatomo-physiologiques, ne peut caractériser aucune affection cérébrale dénommée, depuis la congestion jusqu'à Tapoplexie ou jusqu'à l'inflammation du cerveau et de ses enveloppes. On ne retrouve la réunion de ces phénomènes que dans les cas oii la lésion a envahi le cerveau tout entier, et, en comj)romettant la totalité de ses fonctions, a déterminé accessoirement quelques altérations locales prédominantes.

Malheureusement l'examen n^a porté ni sur la circulation, ni sur l'élat du cœur, ni sur la composition des urines, et cette omission est d'autant plus regrettable, que les goutteux sont sujets à des affections cérébrales graves, en rapport avec l'état des artères ou avec la sécrétion rénale, et de nature à provoquer une mort ou subite ou rapide.

Quoiqu'il en soit, le symptôme essentiel, celui qui révèle à la fois le mode et l'étendue de la lésion mortelle, c'est la suspension de l'activité du cerveau, la résolution subcomateuse qui, à elle seule et sans paralysies localisées, suffirait à établir le diagnostic. Les paralysies de l'ordre de celles qu'on a observées ne sont que des épiphénomènes.

Celte torpeur somnolente, caractéristique des lésions généralisées du cerveau, se montre à des degrés divers, à chacun desquels correspond un abaissement plus ou moins profond de l'activité intellectuelle.

Dans le coma, qui en représente le dernier terme, l'intelligence et la sensibilité sont absolument abolies. Dans l'état demi-comateux, le malade est incapable de tout effort spontané volontaire. Il faut une excitation provoquée, pour solliciter la mise en œuvre de l'intelligence,

comme il faut un stimulant pour décider un mouvement. La mesure de l'activité latente de l'intelligence peut alors s'obtenir avec une exactitude presque mathématique. Ces états dépressifs sont d'une appréciation bien plus facile que les formes de maladies encéphaliques actives et délirantes.

1° L'excitation est indirecte : il suffit d'éveiller le malade en le touchant, en agitant un de ses membres, en sollicitant un de ses sens : la vue par une vive lumière, l'ouïe par un cri, [)0ur qu'il rentre en communication avec le monde. C'est un véritable réveil ; le malade, sorti de son indifférence, exprime son étonnement, ses idées, ses impressions, et retombe dans son apalhie maladive. Plus ce réveil est complet et durable^ plus il reste d'intelligence : ces intervalles de lucidité donnent, par leur durée et leur degré, la mesure de l'intelligence persistante.

2° L'excitation indirecte est improductive. Le malade, excité même par une vive douleur, demeure insensible intellectuellement, et inactif. Il faut pour parvenir à unefîoit intellectuel, une sollicitation directe, par une question répétée au besoin et formulée cà haute voix. L'effort n'excède pas la réponse à la question, mais celte réponse est plus ou moins développée et motivée.

3° La réponse se borne à une sorte d'acquiescement exclamatif, à une affirmation ou à une négation,, à un geste, à laccomplissement d'un mouvement commandé, comme de tirer la langue, d'ouvrir les yeux, de remuer le bras. C'est avant le coma complet, le terme extrême de l'impuissance intellectuelle.

Il est établi par les rapports des médecins que M. Humbert se trouvait, dès le 10 décembre, dans cette dernière condition, et que la situation ne s'était pas améliorée le 17 au malin.

Le malade ne fait à aucun moment un effort spontané

d'intclligcnco. L'excitation reste stérile tant qirelle n'est pas directe. Le docteur Marquis en est si convaincu par son examen préalable et sommaire, qu'ayant à rechercher l'existence possible d'une hémiplégie, il soulève lui-même les bras et ne demande pas au malade d'exécuter un mouvement volontaire.

Les tentatives de cathétérisme ne provoquent ni un cri, ni une plainte, ni un mouvement, instinctif. Dire que le malade ne sentait rien, parce que la sonde avait fait fausse route serait la moins admissible de toutes les explications.

Les questions seules appellent un effort pour répondre; «lais le réveil est si court, qu'il ne se prolonge pas assez pour permettre au malade d'énoncer une idée ou de prononcer la plus courte phrase. Les seuls mots qu'on rapporte ne sont guère que des monosyllabes à peine articulés.

L'expression de la pensée ainsi réduite à son moindre terme est tellement laborieuse, qu'on renonce même à la provoquer. Pendant le cathétérisme de la vessie, qui dure près d'une heure, on ne songe pas à savoir du malade si oui ou non il a souffert, et on ne recule qu'après délibération devant l'opération grave et redoutée de la paracentèse vésicale.

Cette impossibilité évidente de communiquer avec les médecins était-elle due à une insuffisance intellectuelle ou à une gène mécanique de l'articulation des mois?

L'exposé de nos confrères exclut toute incertitude sur ce point. L'articulation était lente, difficile, indistincte, les mots entrecoupés; il existait, comme le dit le docteur Marquis, une difficulté d'expression. On ne constate aucun des signes de l'embarras mécanique de la parole ([ui accompagne certaines formes de paralysie. La parole exprimait dans la mesure de ce que concevait l'intelligence.

Cependant il est décidé qu'on procédera au mariage; les médecins s'éloignent pour céder la place à l'oflî-

cier de l'état civil, aux témoins et au curé de Ravières,

Nous entrons ici dans l'examen des témoignages extramédicaux.

Le 16 décembre, M. Jacquemin, notaire, va visiter M. Humbert, avec lequel il paraît être en relations habituelles. La visite a lieu peu de temps avant la consulfation médicale ; le malade, interrogé sur sa santé, répond : a Ça m'a fait beaucoup de bien. ^) On suppose qu'il prend M. Jacquemin pour un médecin et on passe outre.

C'est, avec la phrase adressée au docteur Marquis, la plus longue proposition qu'on cite comme ayant été textuellement énoncée parle malade. On comprend que M. Jacquemin se retire sans même se poser la question de savoir si, dans cette situation mentale, M. Humbert pouvait avoir la capacité de tester.

M. le curé de Ravières rend également visite au malade, le 16 décembre au soir, après la consultation. Plus beureux et plus habile que nos confrères, il entre en conversation suivie avec M. Humbert. Celui-ci lui fait des objections au mariage, tirées de l'intérêt que lui inspirent ses parents et de leur situation de fortune, incité à se résoudre et à éviter par un mariage la punition céleste qu'il risque d'encourir, M. Humbert ne répond rien. Puis il se met à réciter ses prières avec une telle volubilité, qu'on est obligé de lui interdire la parole, crainte d'un excès de fatigue.

La dernière phrase énoncée par le malade, si elle a un sens, est encore un refus ! Et les actes civils?

A partir de ce moment, M. Humbert n'articule plus une seule parole que le mot oz// prononcé deux foi.^ et le mot non^ au dire d'un seul témoin, l'officier de l'état civil.

Aous n'avons pas mission de discuter la déposition de M. le curé de Ravières. En l'acceptant sans réserve, nous constatons seulement que le malade se montre, durant l'entretien, sous un aspect tout nouveau, tellement contra-

dicloire avec la niarclic incessamment croissante de l'état comateux et avec ce (jiie l'expérience enseigne, que nous renonçons à expli({uer cette anomalie.

Le mariage civil a lien sans que l'état de stupeur se modifie. L'assentiment du malade se borne à quelques lignes de tête interprétés comme une affirmation, à un oui prononcé à voix basse et répété, dit le témoin Garnier, d'aplomb et intelligemment. Aucune autre manifestation intelleckiclle n'est ni produite ni même sollicitée; mademoiselle Bertlie embrasse le mourant, qui garde son absolue impassibilité.

Pendant la cérémonie religieuse, M. Humbert est si étranger à ce qui se passe autour de lui, que le curé de Ravières dépose en ces termes : « Je ne pourrais dire si M. Humbert avait, pendant cette cérémonie, toute son intelligence; c'est une chose qui regarde les médecins. »

Nous avons exactement reproduit les faits consignés dans l'enquête, et qui servent de base à notre information médicale.

11 est acquis que le malade, non seulement n'avait pas l'usage complet de ses facultés intellectuelles, mais que l'inlclligence était à ce point réduite, que les médecins avaient renoncé à constater les phénomènes subjectifs, c'est-à-dire ceux dont le patient seul peut rendre compte; que les assistants, par une notion instinctive dont on ne saurait méconnaître l'importance, réduisaient leur interrogatoire aux plus humbles formules, s'informant si on les reconnaissait, acceptant un signe de tête douteux comme le témoignage suffisant de cette reconnaissance et se tenant pour satisfaits.

Dans ces conditions avouées et d'ailleurs en rapport avec les autres symptômes de la maladie, il/. Humbert était-il en état de comprendre l'importance de l'acte quil faisait, et par conséquent de donner un consentement valable?

Xous n'hésitons pas à répondre négativement.

Si le consentement au mariage inipliquait seulement Tacquiescement à lavoloiité d'auirui, on serait en droit de se demander jusqu'à quel point un mourant, au moment 011 il va succomber à une afTection cérébrale dont le caractère dominant est la stupeur inconsciente, établit un rapport motivé entre la demande et la réponse. Les médecins eux-mêmes sont tellement convaincus de l'impuissance intellectuelle de M. Humbert, qu'ils le jugent hors d'état de déclarer s'il souffre oui on non, et qu'ils n'énoncent pas un seul symptôme dont le malade ait rendu compte.

Le consentement à son propre mariage n'a, croyons-nous, de valeur morale qu'autant qu'il suppose une délibération préalable, si courte, si sommaire qu'on voudra, mais où le contractant s'est représenté le pour et le contre.

M. llurnbert était, du fait de sa maladie, incapable d'un effort dont rien ne témoigne et qui excédait de beaucoup les forces épuisées de son intelligence. Personne d'ailleurs n'attend de lui au delà du oui légal. A peine le mot est-il plus ou moins distinctement articulé, que les témoins quittent hâtivement la chambre sans avoir la pensée de donner au mouraut le témoignage inutile d'un intérêt affectueux. Le malade, qui comprenait, suppose-t-on, toute la portée d'un acte aussi grave que celui qu'il venait de faire, n'aurait pas corn pris le sens d'un adieu !

L'impression des assistants les plus inexpérimentés est non pas uue preuve, mais un élément de preuve considérable pour le médecin appelé à décider de l'état intellectuel d'un malade qu'il n'a pas été à même d'examiner. Or, qu'ils aient on non affirmé que M. llurnbert leur avait paru jouir de son intelligence et se reudre compte de ce qui se passait, tous les assistants, les médecins et les autres, ont agi, à leur insu, comme s'ils étaient assurés du contraire.

Nous joignons à notre consultation le texte du jugement rendu par le tribunal civil de Tonnerre, le 3 août 1871, qui complétera les détails de cette intéressante affaire.

La demande en nullité de mariage était fondée : 1° Sur ce qu'il n'avait pas été précédé des publications légales ni célébré publiquement; 2° sur ce qne le futur époux était, au moment du mariage, dans un état de maladie qui ne lui permettait plus d'exprimer sa volonté.

Le tribunal de Tonnerre par un premier jugement, et la Cour de Paris par un arrêt confirmatif, avaient écarté le moyen tiré de la clandestinité, et admis en preuve certains faits articulés pour établir qu'il n'y avait pas eu consentement donné par le mari au mariage attaqué. C'est après enquête sur ces faits que la cause est revenue devant le tribunal civil de Tonnerre.

V' oici le jugement qu'il a rendu. Il rappelle et complète toutes les circonstances du procès.

« Attendu que, par son jugement en date du 29 juillet !869, confirmé par arrêt du 31 mai 1870, le Tribunal n'a réservé qu'une seule question : à savoir si le « oui » constaté par l'acte de mariage avait été prononcé par Achille Humbert en connaissance de cause;

« AUendu que le mariage est un des actes les plus graves et les plus importants de la vie, et que, pour y donner un consentement valable, il faut que la raison el la réflexion y jouent leur rôle et que les contractants soient à même d'en peser le pour elle contre;

« Attendu que les publications prescrites par le législateur n'ont pas seulement pour but de prévenir les tiers, qu'elles garantissent encore la liberté du consentement des parties qui doivent s'unir, en constatant un consentement anticipé dont le « oui » sacramentel n'est pour ainsi dire que la consécration ;

« Que, si les jugement et arrêt sus-visés ont décidé qu'un mariage in extremis peut être valable sans aucune publication, les juges doivent, dans ce cas exceptionnel, être plus sévères dans l'appréciation des conditions qui ont accompagné le consentement solennel;

« Qu'il s'agit donc d'examiner l'enquête pour rechercher si c'est librement, volontairement et intelligemment que ledit Humbert a épousé la demoiselle Lambert;

« Attendu qu'il est mort le jour môme de son mariage, 17 décembre 1808, des suites d'une alî'ection cérébrale;

« Que dès la soirée du lo du même mois, le docteur Lamblin lui trouvait une physionomie inaccoutumée; que, le lendemaia matin, vers huit heures, il constatait un commencement d'état très grave devant provenir d'une affection du cerveau ou de ses enveloppes et qu'il jugeait une consultation nécessaire;

« Attendu que, vers une heure de l'après-midi, le malade était profondément assoupi et prenait le notaire Jacquemin pour soa médecin ;

« Attendu qu'une heure plus tard les docteurs Lamblin, Thierry et Marquis se trouvaient réunis pour la consultation demandée ;

« Que de l'ensemble de leurs dépositions, résultent les constatations suivantes :

« Le malade avait la figure affaissée ; il y avait déviation de l'œil gauche et de la bouche du môme côté; prostration assez marquée; état de résolution musculaire général et affaiblissement général du mouvement. Respiration lente et entrecoupée, langue embarrassée. A chaque question qui lui était posée, le malade répondait exactement, mais d'une manière lente et pénible par des mots entrecoupés, puis il s'affaissait et disparaissait pour ainsi dire. Il n'y avait pas encore paralysie déterminée, mais imminence paralytique. On était en présence dune congestion cérébrale très étendue et il devait y avoir déjà quelques petits épanchements à la base du cerveau. La mort était inévilajjle et prochaine ;

« Attendu qu'à la tombée de la nuit, le docteur Thierry trouvait que, si l'état était toujours à peu près le même, le malade continuait à s'affaisser et à se fatiguer;

« Que, vers huit heures, son confrère lamblin ne remarquait aucun changement appréciable;

« Attendu que de ces constatations il résulte que, le 16 décembre, Achille Huinbert était incapable de tout effort intellectuel spontané et volontaire ;

« Qu'il fallait une excitation quelconque pour le tirer de sa torpeur;

« Qu'en un mot, il était à l'état demi-comateux décrit dans la consultation des docteurs Tardieuet Lasègue, et que, chez lui, l'intelligence avait déjà sensiblement perdu de son activité ;

« Attendu pourtant que, ce soir-là, alors qu'il faisait déjà nuit, il avait eu avec le curé de Ra\ières une conversation qui semble bien dénoter qu'à ce moment son intelligence et sa raison se son t comme ravivées, et qu'il aurait été apte à contracter mariage, mais qu'on doit en tirer celte conclusion que telle n'était pas sa volonté;

« Attendu, en effet, que le prêtre, mû par un honorable sentiment de religion, voulut amener le malade a recevoir les sacrements, et le pressa vi\enient, et à quatre reprises successives, d'épouser la demoiselle Lambert ;

« Qu'à la première, M. Humbert répondit : « Je ne le puis pas; « j'ai des parents malheureux qui ont fait des pertes de fortune; » qu'à la seconde, il se tut; qu'à la troisième, il éluda la question en objectant les actes de l'état civil, et que c'est seulement à la quatrième, alors que le prêtre venait de lui dire : « Ni vous, ni moi, n'avons à « nous préoccuper de ces actes; me promettez-vous de vous marier « dès que vous le powrez, » qu'il répondit « Oui » ;

« Attendu que cette promesse si instamment sollicitée et si difiicileniCiit obtenue n'a rien eu de spontané et que, des lors, elle ne saurait équivaloir au consentement anticipé résultant des publicalions;

« Que d'ailleurs, elle a été faite sous une condition potestative, et que, si le malade s'était réellement arrêté à cette idée de mariage, il n'aurait certainement pas manqué, vis-à-vis des personnes qui l'ont approché depuis le départ du prêtre, de manifester sa volonté à cet égard par un mot ou par un signe quelconque ;

« Qu'au surplus, il reste à suivre la marche de la maladie pour savoir ce qu'était l'état d'Achille Humbert au moment môme de son mariage ;

« Attendu que, le 17 au matin, vers cinq ou six heures, le docteur Lamblin, qui l'examina, sans l'interroger, le trouva un peu plus abattu que la veille, et qu'en ayant attribué la cause à l'état de la vessie, il chercha, mais inutilement, à le sonder pendant une demiheure ;

« Que le docteur Thierry, arrivé sur les huit heures, renouvela cette opération sans plus de succès, et finit par s'arrêter en voyant que le sang s'échappait par le canal de l'urèli-e et que la sonde en était imprégnée ;

« Attendu que son confrère lui ayant alors proposé de faire la ponction, il répondit : « qu'elle lui paraissait inutile, le malade n'ayant plus que quelques heures à vivre et l'évacuation rapide de l'urine devant amener presque infailliblement une syncope peut-être mortelle ;

« Qu'au dire de ce docteur, il y avait insensibilité, et que le malade était complètement inerte, ne proférant ni plainte, ni parole, ne se défendant môme pas avec les mains ;

M Qu'une heure plus tard, vers neuf heures et demie, il revint près du malade et vit la demoiselle Lambert qui lui faisait boire de l'eau sucrée dans une petite cuiller;

« Attendu qu'alors le maire et les témoins étaient arrivés;

« Qu'on était sur le point de célébrer le mariage et que, selon ledit docteur, « vu l'état d'affaiblissement du malade, il y avait presque « lieu de croire qu'il ne répondrait pas et ne pourrait pas exprimer « sa pensée » ;

« Attendu qu'il ressort de là qu'au moment où la cérémonie du

28i RAPPORTS ET CONSULTATIONS.

mariage allait commencer, la maladie avait fait, depuis la voi le au soir, de sensibles progrès;

« Attendu que c'est vers onze heures du matin et non à une heure et demie de l'après-midi, ainsi que le porte l'acte de décès, que le malade a rendu le dernier soupir;

« Qu'ainsi le mariage a eu lieu bien peu de temps avant la mort (moins de une heure et demie);

« Attendu qu'on lit dans la déposition du docteur Marquis : En '( général l'intelligence a disparu avant que la vie ait elle-même « abandonné le corps, et, dans l'espèce, il est d'autant plus proba- « ble, que la mort intellectuelle a dû précéder celle de toutes les « autres fonctions, que c'était précisément 1 organe de lintelligence « qui était le plus lésé » ;

« Que cette opinion est plus que confirmée pour les circonstances qui ont précédé et accompagné la cérémonie du mariage, et qui démontrent que le sieur Humbert était hors d'état de comprendre ce qu'il faisait ;

« Attendu, en effet, qu'il est resté complètement insensible et étranger aux préparatifs de ce mariage ;

« Que, s'il a fait quelques signes de tète et regardé les demoiselles Irma et Berthe Lambert lors des interpellations qui lui ont été adressées par l'officier de l'état civil, c'est qu'il y avait là une excitation directe, et que le malade avait encore, à un certain degré, ce que la science appelle la vie de relation ; mais qu'à aucun moment, même depuis la veille au soir, il n'a manifesté sa volonté par un mot, un geste, un signe ayant le moindre caractère de spontanéité ;

« Attendu, il est vrai, qu'on lit dans la déposition de Cliallan, premier témoin de la contre-enquête, qu'à l'interpellation concernant la jeune Berthe, « le malade étendit les bras du côté de celle-ci et prononça ûhI, puis elle se pencha sur son père qui referma ses bras sur elle et la tint enlacée en l'embrassant à plusieurs reprises. On voyait à ce moment une autre volonté et une autre expression, celle du père qui voulait affirmer sa tendresse pour son enfant » ;

« Mais attendu que, si cette scène d'expansion avait réellement eu lieu, elle était, dans la circonstance, beaucoup trop significative pour échapper aux autres assislants, qui ont fait des remarques d'une bien moindre importance;

« Qu'elle aurait surtout frappé le curé de Ravières, qui venait de mettre la main de la jeune Berthe dans celle du mourant, et qui dépose qu'après le Oui, les témoins descendirent et qu'il resta auprès du malade ;

« Qu'il y a d'autant moins lieu de s'arrêter à la déposition de Challan que c'est lui qui a rédigé l'acte de décès constatant, comme il est dit ci-dessus, qu'Achille Humbert est mort à une heure et demie

du soir, quand, en rcalilé, il était décédé dès onze heures du matin ; « Attendu que les docteurs Tardieu et Lasègue n'hésitent pas à dire dans leur consultation qu'Achille Humbert n'était pas en état de comprendre ce qu'il faisait et, par conséquent, de donner un consentement valable;

« Qu'à la vérité, ils n'ont pas été appelés près de lui, mais qu'avec leur expérience, les faits de l'enquête, et notamment les symptômes d('crits par les médecins, ils ont pu déterminer le caractère de la maladie, en suivre les progrès et juger de ses effets sur l'intelligence ;

Cl Attendu, enfin, que la présence du curé de Ravières était complètement inutile pour le mariage civil, et que pourtant l'officier de l'état civil et les témoins ont attendu son arrivée pour y procéder; (I Qu'on craignait sans doute qu'en son absence, le mourant ne prononçât pas le Oui que ce prêtre en avait obtenu la veille ;

« Qu'aussi, est-ce lui qui, s'approchant du lit du malade, lui dit le premier : « \ous savez ce que vous m'avez promis, vous allez vous ma- " rier. AIloiis, prenez-vous pour femme... » et, si l'officier de l'état civil l'arrêta alors pour poser lui-même la question, c'est encore le prêtre qui prit la parole le premier pour faire répéter le Oui, si faiblement prononcé qu'on devait craindre qu'il n'eût pas été entendu ; « Attendu que l'ensemble de ces faits et circonstances démontre que si, au moment de son mariage, Achille Humbert a répondu aux interpellations qui lui ont été adressées, il l'a fait instinctivement, sans pouvoir calculer la portée ou la valeur de ses réponses, qu'alors son intelligence était sinon anéantie, du moins tellement affaiblie, qu'il n'était en état de contracter aucun des actes les plus ordinaires de la vie et à plus forte raison un acte aussi important que le mariage;

« Que, par conséquent, le « Oui » qu'il a prononcé ne saurait constituer un consentement valable ; « Par ces motifs,

« Dit qu'aux termes de l'art, 146 du Code Napoléon, il n'y a pas eu mariage entre A. Humbert et la demoiselle Lambert;

(( Qu'il n'y a eu non plus ni reconnaissance de paternité ni légitimation de la demoiselle Berthe-Louise Lambert;

« En conséquence, déclare nul et de nul effet l'acte inscrit sur les registres de l'état civil de la commune de Nuits- sous-Ravicres, à la date du 17 décembre 1868, et qui est relatif aux dits mariage, reconnaissance et légitimation;

« Ordonne que le présent jugement sera transcrit sur les registres de l'état civil de ladite commune et que mention en sera faite en marge de l'acte dont s'agit ;

La cour d'appel de Paris après des débats solennels, a rendu un arrêt qui confirme le précédent jugement.

III. — Conndtatton médico-léfjale sur une demande en annulation d'un testament mystique. (MM. Blaclie^ Baillarger et A. Tardieu.)

Nous soussignés, invités à donner notre opinion sur les deux questions suivantes :

1° M. Victor Brauhauban, dans la soirée du 17 octobre

1863, était-il dans l'impossibilité absolue de lire? 2° En admettant, comme démontré, que M. Brauhauban,

dans la soirée du 17 octobre 1803, ne fût pas dans Vim-

posiibilité absolue de lire, aurait-il pu, en particulier, lire

le testame?it qu'il a sifjné, et qu'il venait de dicter à

M. Daléas, son notaire?

Après avoir lu avec attention : i" Les dépositions des témoins entendus dans les diverses enquêtes ;

2° Plusieurs documents fournis par les médecins qui ont donné des soins à M, Victor Brauhauban ;

3° Une copie des motifs d'un jugement rendu parle tribunal de Tarbes, en date du 28 février 1865, et qui annule le testament de M. Victor Brauhauban;

4" Diverses lettres écrites par celui-ci ;

5° Une copie de son testament;

G° Enfin, une notice sur K's événements relatifs aux derniers jours de la vie de M. Victor Brauhauban;

Croyons pouvoir établir ce qui suit:

Première question. — M. Victor Brauhauban, dans la soirée du 17 octobre 1872, était-il dans l impossibilité absolue de lire?

V}v\ jugement rendu par le tribunal de Tarbes, le 28 février 1865, a résolu cette question d'une manière affirmative, en se fondant principalement sur les trois faits suivants :

1° Que la vue de M. Victor Brauhauban avait subi un affaiblissement quelconque, tout au moins pendant l'année 1863;

2° Que cette faiblesse de la \ue avait augmenté progressivement, surtout dans le dernier mois de la vie;

3° Qtio M. Victor Brauhauban, dans la soirée du 17 octobre 1863, par suilc de rctatadynaiiiique dans lequel il élail tombé, était arrivé « à cette limite oii l'intelligence et les sens externes participent à l'affaiblissement de tout l'organisme. »

Nous allons successivement examiner ces trois faits :

§ 1 . — De V affaiblissement de la vue chez M. Victor Brauhauban, jusqu'au Vô septembre 1863; caractère de cet affaiblissement; cause à laquelle il faut le rapporter,

Tarmi les documents qui nous ont été soumis s'en trouvent deux, d'une importance spéciale : le premier a été fourni par M. le docteur Dimbarre, médecin de M. Victor Brauhauban, l'autre par M. le docteur X. Richard.

M. Dimbarre a rappelé dans une note les diverses maladies qu'il avait observées chez M. Victor Brauhauban, et il expose entre autres :

1° Que celui-ci était sujet à des accidents congestifs sur divers organes, accidents qui ont plusieurs fois nécessité des applications de sangsues à l'anus ;

2° Qu'au mois de mars 1860, il avait un rhumatisme articulaire qui avait duré trois mois ;

3° Que le 17 janvier 1863, il a eu un étourdissement, accompagné d'un affaiblissement passager dans le bras droit;

4" Qu'en août 1863, on remarquait chez lui une disposition à la somnolence, surtout après les repas.

Il n'est absolument rien dit dans celte note, d'une altéralion quelconque de la vision. M. Dimbarre se borne à rappeler que, même peu de jours avant sa mort, M. Victor Brauhauban lisait sans le secours de lunettes les ordonnances qu'il lui faisait ; d'où l'on peut conclure que celui-

ci ne lui a jamais manifeslé aucune inquiétude quant à l'état de sa vue.

Le second document est une consultation de M. le docteur Richard, laquelle i>orte la date du 10 août 1863, Dans cette consultation longuement motivée, M. Richard rappelle que M. Victor Brauhauhau :

1° A éprouvé à différentes reprises des atteintes de goutte et de rhumatisme ;

2" Qu'il a eu des signes manifestes de gravelle;

3" Que depuis plusieurs mois il avait eu quelques dérangements du côté des i'onclions digestives (appétit irrégulier, soif notablement augmentée, urine rendue en proportion plus considérable que celle des liquides ingérés) ;

4° Qu'il evistait à la rrgion lombaire gauche une douleur assez vive;

5° Que le malade accusait une faiblesse générale ;

6° Qu'il éprouvait un afTaiblissement très marqué des fonctions génitales ;

7° Qu'il avait un peu maigri;

8° Que la respiration était courte et un peu haletante au moindre effort ;

9° Que les battements du cœur offraient une fréquence et une irrégularité anormales, sans mélange de bruit de souffle ;

10° Que le malade, quelques mois auparavant, avait éprouvé tout à coup, en jouant aux cartes, quelques troubles cérébraux et un embarras passager de la parole, mais que cet accident ne s'était pas reproduit.

De tous ces faits, M. Richard concluait à l'existence d'une affection diabétique à la première période, ce qui fut confirmé jiar l'examen ultérieur des urines dans lesquelles on trouva une certaine quantité de glucose.

11 nous paraît important de faire remarquer que celte

analyse des symptômes offerts par M. Victor Brauhauban prouve que M. Richard a apporté le i)lus grand soin dans son examen ; or, n'est-il pas bien remarquable que l'état de la vue soit ici complètement passé sous silence? S'il y avait eu de ce côté un changement de quelque importance, M. Richard, assurément, n'eût pas manqué de le mentionner ; l'affaiblissement de la vue, comme on le sait, ayant en effet été signalé chez les malades atteints de diabète.

La consultation de iM. Richard confirme donc la note faite par M. Dimbarre, et ces deux documents concourent d'une manière différente à prouver qu'aucune lésion n'oxislait du côté de la vision.

M. Dimbarre et M. Richard ont, depuis, été interrogés comme témoins. Le premier a déclaré qu'il n'a « jamais rien observé qui lui donnât à penser que M. Victor Brauhauban eût besoin de lunettes pour lire. Je l'ai vu, ajoutet-il, prendre mes ordonnances et les lire sans moyens mécaniques. Un jour que je remarquai sur une table une loupe de grande dimension, je lui demandai s'il en avait •réellement besoin. 11 me dit que ça lui servait pour les caractères très fins, que d'ailleurs c'était une fantaisie, et j'ajoutai : Je ferai comme vous, je m'en procurerai une à la première occasion. »

M. le Dr Richard, qui, en août 1863, comme on l'a vu, au milieu des symptômes qu'il a énumérés dans sa consultation, n'a rien dit de l'affaiblissement de la vue, bien qu'il eût découvert une affection diabétique, interrogé depuis comme témoin, a émis son opinion que l'influence de cette affection avait déjà contribué à affaiblir la vue de M. Victor Brauhauban, qui, dit-il, lui a déclaré être obligé de recourir à une loupe pour reconnaître les caractères un peu fins.

Nous ne croyons pas devoir-insister longuement sur les

Tardieu. — Folie. 19

dépositions des nombreux témoins entendus dans les diverses enquêtes; les uns ont déclaré que M. Viclor Brauliauban lisait sans lorgnon, les autres, au contraire, qu'il s'en servait. Au nombre des premiers, se trouvent M. Daléas, notaire, qui a vu souvent ^1. Victor Brauhauban, soit dans son étude, soit au conseil municipal, lire sans le secours de lorgnon ; M. Moncaup, juge d'instruction, à Tarbes, qui a déclaré qnaii milieu du mois de septembre^ à Cauterets, M. Victor Braubauban a lu devant lui sans le secours d'un binocle.

Plusieurs autres témoins ont déposé dans le même sens.

M. Tiffon a dit que, non seulement il n'avait jamais remarqué que .M. Victor Braubauban se servît de lorgnon, mais que même, avant son départ pour Cauterets, celui-ci lui a fait remarquer, sur un meuble de boule, de petits détails exigeant une bonne vue.

A côté de ces témoins, il en est d'autres : MM. Guéry, Hos, Vignes, etc., qui ont déclaré avoir vu M. Braubauban se servir d'un lorgnon.

M. Chalamon, orfèvre, a déclaré que M. Victor Braubauban s'était servi d'une loupe pour examiner, dans son magasin, des cbandeliers ciselés.

On comprend que les lettres écrites par M. Braubauban, pendant la dernière année de sa vie, aient ici une grande importance, mais qu'au la septembre 1863, on n'a pas découvert dans ses lettres un indice quelconque dénotant un commencement d'affaiblissement de la vue. 11 suffit d'examiner celles qui ont été écrites les 5 et lo septembre à mademoiselle Hélène de Saint-Martin, pour expliquer le silence qu'on a gardé sur ce point. 11 nous paraît donc inutile d'insister sur un fait qui n'a donné lieu à aucune controverse.

Cela établi, il nous reste à rechercher quel caractère a présenté chez M. Braubauban l'affaiblissement de la vue,

si léger qu'il ait pu êlre^ et à quelle cause on peut le rapporter.

Pour répondre à la première question, nous n'avons absolument aucun rensein^nement médical. Rien n'indique, en effet, que M. Victor Brauhauban ait jamais consulté un médecin pour sa vue. Le seul fait précis que nous ayons trouvé a été fourni par M. Tiffon, l'un des témoins entendus dans l'enquête. Ce témoin a, en effet, déclaré que M. Victor Brauhauban, quand il lisait « éloignait la page a lire, et cela en reculant encore la tête et en rapprochant Ils paupières, comme le font les personnes qui veulent remédier à une faiblesse de vue. »

La nécessité où se trouvait M. Brauhauban d'éloigner la page à lire et de reculer la tête, prouve qu'il avait un commencement de presbytie. Cette nécessité est en effet le caractère essentiel de l'affection. Quant aux causes qui avaient produit cette presbytie il nous paraît inutile d'en chercher d'autres que les causes ordinaires. La presbytie, en effet, comme on le sait, est une affection extrêmement fréquente. On a même été jusqu'à regarder ce phénomène comme un changement régulier qui se produit dans l'œil avec l'âge.

La presbytie de M. Victor Brauhauban n'était d'ailleurs portée qu'à un très faible degré, puisqu'il est bien constaté que souvent il ne se servait pas de binocle. Dans ces conditions, quand il s'agit d'une affection si commune et encore si légère, il nous paraît complètement inutile de recourir à l'influence du diabète.

Pour que cette hypothèse eût ici quelque raison d'être, il faudrait non seulement que M. Victor Brauhauban eût présenté des signes bien tranchés d'amblyopie, mais encore qu'il eût été forcé de recourir rapidement à des verres de plus en plus forts. Alors, en effet, on pourrait reconnaître l'influence d'une cause spéciale et vraiment

active, mais rien de pareil n'a eu lieu jusqu'au 15 septembre 1863 (1).

En résumé, M. Victor Brauhaulian :

1° j\e semble pas avoir jamais consulté de médecin pour sa vue ;

2" M. Dimbarre, son médecin habituel, l'a toujours vu lire ses ordonnances sans lunettes;

3^ M. Rich:iid, consulté le 10 août 1863, reconnaît chez lui une affection diabétique à la première période; il énumère les différents symptômes sans faire mention de Taffaiblissement de la vue ;

4° Le plus grand nombre des témoins déclarent qu'ils ont vu M. Victor Brauliauban lire sans binocle, et d'autres, au contraire, qu'ils l'ont vu s'en servir;

o" Des lettres sont produites dont l'écriture est excellente et ne dénote, jusqu'au 15 septembre 1863, absolument aucun indice d'affaiblissement de la vue;

ù" La modification qu'avait subie la vue de M. Victor Brauhauban offrait les caractères de la presbytie, affection extrêmement commune à l'âge où il se trouvait. Elle permet de comprendre pourquoi, comme une foule de personnes, il avait dû recourir quelquefois à l'usage d'un binocle;

7° Quant à l'explication de celle presbytie, il no nous paraît point nécessaire de faire intervenir le diabète, mais simplement de s'en tenir à l'influence de l'âge.

De tout ce qui [irécède, nous croyons pouvoir conclure que M. Victor Brauliauban, jusqu'au 15 septembre 1863, n'a eu rien autre chose qu'un commencement de presbytie qui lui a fait adopter, comme cela a lieu si souvent, l'u-

(1) Nous ne parlons pas ici de la loupe dont M. Victor Brauhauban se servait pour les caractères très fins; ce fait sera examiné plus loin et peut très bien se concilier, comme on le verra, avec la lecture à 1 aide d'un binocle.

sage d'un binocle, lequel cependant ne lui était pas indispensable pour lire.

. h — La vue i>e m. ' :''TOR Brauhauban a-t-elle su ni un affaiblissement l'itoGRESsiF r;;puis le J5 septembre 18G:î jusou'a sa mort?

Pour prouver cet affaiblissement progressif, on a surtout invoqué trois faits principaux :

1" L'altération de l'écriture de M. Victor Brauhauban;

2° L'impossibilité oii il se serait trouvé de compter une somme d'argent k un agent de perception, du 12 au 14 octobre 1863 ;

3° Enfin, le fait de l'usage d'une loupe adoptée par lui, môme avant sa dernière maladie, pour lire les caractères très fins.

Nous allons essayer de démontrer que ces trois faits peuvent être autrement expliqués et d'une manière beaucoup plus simple que par l'affaiblissement de la vue.

1° — Altération de l'écriture de M. Victor Brauhauban, du 15 septembre au 14 octobre 18G3.

On a cru trouver une preuve de l'afTaiblissemenl progressif de la vue de M. Victor Brauhauban, dans la différence que présentent les lettres qu'il a écrites à mademoiselle Hélène de Saint-Martin, les 5 et 15 septembre, et celle qu'il a adressée à M. l'abbé Rosiez, le 8 octobre, et aussi dans la différence qui existe entre cette dernière lettre et celle écrite à M. de Massignac, du 12 au 14 octobre. (Motifs du jugement rendu par le tribunal de Tarbes, en date du 28 février 1865.)

Pour ce qui a trait à la lettre écrite le 15 septembre à mademoiselle Hélène de Saint-Martin, l'écriture, comme nous l'avons dit, semble ne pouvoir donner lieu à aucune remarque quant à l'affaiblissement de la vue. Cette écri-

tare est, en effet, remarquablement posée, nette et régulière.

L'écriture de la lettre du 8 octobre à M. l'abbé Rosiez est moins bonne et plus négligée que celle de la lettre du 15 septembre; néanmoins, cette courte lettre, dans laquelle M. Victor Brauhauban annonce à M. l'abbé Rosiez qu'il est sérieusement malade, et qui paraît avoir été écrite plus rapidement, est encore d'une main ferme; elle ne nous paraît présenter aucune de ces altérations manifestes qu'on est obligé de rapporter à un état de maladie.

11 n'en est plus de même pour la lettre écrite, du 12 au 14 octobre, à M. de Massignac. Ici l'altération, sans être considérable, est cependant évidente et ne saurait être contestée.

Pour l'interprétation de ces faits, il nous paraît indispensable de rappeler, en peu de mots, quel était l'état de M. Braubauban,

Déjà le 10 août 1863, M. le Dr Ricbard avait constaté une faiblesse générale. Un mois après environ, survenait l'inflammation de la vessie, qui n'a pu qu'augmenter cette faiblesse.

Dans les premiers jours d'octobre, M. le Dr Verges, qui avait vu M. Brauhauban à Saint-Sauveur, au début de l'inflammatioa de la vessie, et qui l'a revu à Tarbes, déclare « que la résolutinyï des forces était en progrès . »

De son côté, M. le Dr Dimbarre, retrouvant aussi M. Victor Brauhauban à Tarbes, dans les premiers jours d'octobre, déclare qu'il était dans « un état de j}rostration physique et morale. »

Le 8 octobre, M. Victor Brauhauban écrit lui-même à M. l'abbé Rosiez qu'il est venu de Saint-Sauveur sérieusement malade.

Le 12 octobre, les urines contiennent un assez grande quantité de pus et la fièvre éclate.

DEMANDE EN ANNULATION D'UN TESTAMENT MYSTIQUE. 29o

Le 13, un nouvel accès de fièvre a lieu.

Le 14, M. Victor Brauliauban se fait encore porter h son hôtel, mais il a une syncope et un troisième accès de fièvre.

Le 15, le témoin Viorrain, qui le trouve encore assis dans un fauteuil, déclare « qu'il était dérarif/é par instant par des soubresauts qui faisaient trembler tout son corps, » Ce jour-là, en effel, M. le docteur Dimbarre constate qu'il y avait des soubresauts dans les tendons.

Telles sont les circonstances dans lesquelles a été écrite la lettre à M, Massignac. C'est après un ou plusieurs accès de fièvre, peut-être la veille du jour où il était dérangé par des soubresauts qui faisaient trembler tout son corps, que M. Victor Brauhauban a écrit celte lettre.

Dans ces conditions, nous avons la conviction que l'altération de récriture peut ici s'expliquer de la ijianière la plus simple, par la faiblesse générale et par le trouble qui devait commencer déjà à se manifester dans le système musculaire.

Il est d'ailleurs important de rappeler ici que dans la lettre écrite, le 15 septembre,, à mademoiselle Hélène de Saint-Martin, l'écriture, comme on l'a vu, est aussi posée, aussi nette et aussi correcte que possible. 11 est donc évident que pour expliquer l'altération de récriture par la faiblesse progressive de la vue, il faudrait admettre que cette faiblesse fût devenue tout à coup assez considérable, du 15 septembre au 14 octobre. Or, comment supposer, s'il en avait été ainsi, que M. Victor Brauhauban ne se soit pas préoccupé d'un fait si important, qu'il n'en ait parlé à personne, et surtout à M. le docteur Vergés qu'il a vu au commencement d'octobre, et à M. le docteur Dimbarre, son médecin, qui le visitait alors chaque jour. Comme nous l'avons dit, ces deux médecins n'ont constaté qu'une chose, c'est que la résolution des forces était en progrès^ et qu'il existait un état de prostration physi-

que et morale. Ajoutons que, si pendant le dernier mois de sa vie M. Victor Brauhauban avait éprouvé un affaiblissement rapide de la vue, on eût certainement appris qu'il avait pensé à recourir à des verres plus forts. Il possédait une loupe et elle a été retrouvée après sa mort dans la malle qu'il avait rapportée de Saint-Sauveur, il ne s'en est donc pas servi pendant le mois d'octobre, et cependant c'était le cas de ne plus la quitter.

En résumé, nous croyons qu'en attribuant à un affaiblissement de la vue l'altération de l'écriture dans la lettre écrite du 12 au 14 octobre, on crée une liypothèse qui ne repose sur aucun fondement. Le fait s'explique, à notre avis, naturellement par la faiblesse générale et un commencement de désordre dans le système musculaire.

II. Pour prouver l'affaiblissement progressif de la vue chez M. Vi(ïtor Brauhauban, dans le dernier mois de sa vie, on a encore invoqué l'impossibilité où il se serait trouvé du 12 au 14 octobre de compter une somme d'argent à un agent de perception.

Il nous paraît indispensable de reproduire ici la déposition de cet agent : « M. Victor Brauhaubau, dit le témoin Ahrens, se mit en mesure de compter des pièces d'or^ et je m'aperçus bientôt qu'il comptait beaucoup plus d'argent qu'il n'en fallait pour solder la quittance dont j'étais porteur et dont je lui avais fait connaître le chiffre.

« J'en fis Tobservation à M. Victor Brauhauban, et celui-ci ramassa la somme divisée sur la table, sans rien dire, passa dans la pièce de côté, et là, parla avec la domestique, sans entendre ce qui se disait. Il revint immédiatement, 7ne redemanda quel était le chiffre de la quittance., et commença à compter les pièces d'or^ mais encore la somme qu'il établissait sur le guéridon était inférieure à celle demandée, et je crus devoir l'aider; à cet effet, je plaçai des pièces de vingt fraucs au nombre de cinq sur

chaque rang-, et complétai la somme de quatre cent qiiatre- \ingl-quatorze francs soixante centimes, qui était le montant réel de la quittance : je me retirai: etc., etc. »

Il résulte de cette déposition, que la somme a été payée en pièces de 20 francs, et que M. Victor Brauhauban donnait beaucoup plus d'argent qu'il n'en fallait. Il n'est pas besoin défaire remarquer que pour compter une somme en pièces de vingt francs, la vue n'est pas du tout nécessaire, et si le malade donnait une somme de beaucoup supérieure k celle qu'il devait, c'est que son intelligence était troublée. Ce qui le prouverait, c'est que le témoin Ahrens lui avait fait connaître le chiffre de la quittance, et qu'il redemanda^ un iiistant aprcs^ quelle était la somme à payer, comme s'il ne l'avait pas entendu.

Toute cette scène serait la preuve d'un trouble de l'intelligence, et non point de l'affaiblissement de la vision. Aussi, quand Ahrens remet à M. Lafforgue, percepteur, la somme qu'il avait touchée, au lieu de lui dire qu'il avait trouvé M. Victor Brauhauban presque aveugle, comme il eût été naturel de le faire, il se contente de lai annoncer qu'il l'avait trouvé bien malade.

Le trouble intellectuel momentané, que M. Victor Brauhauban aurait pu éprouver du 12 au 14 octobre, ne serait pas d'ailleurs impossible à comprendre.

Dès le mois d'août, M. Victor Brauhauban, d'après la déposition de M. Dimbarre, avait de la somnolence après les repas; en outre, ilaurait éprouvé, le 17 janvier 1863, une congestion cérébrale très légère.

Le 19 août 1863, M. le Dr Richard, dans sa consultation, rappelle a que quelques mois auparavant, le malade, jouant aux cartes, avait été pris subitement de quelques troubles cérébraux ■ avec difficulté de la parole, et il ajoutait que ces phénomènes ne s'étaient pas reproduits. »

Ce qui est surtout important à noter, c'est que, le len-

demain ou le suilendemain, M. le Dr Dimbarre a constaté non seulement de la somnolence, des rêvasseries, mais un symptôme bien plus grave, rembarras de la parole.

Un trouble momentané de l'intelligence, sous l'influence d'un état congestif passager, serait donc assez facile à comprendre chez un homme qui a eu déjà, dans l'année, deux ou au moins une légère allaque de congestion cérébrale, surtout quand cet homme est atteint d'une maladie grave bientôt accompagnée d'embarras de la parole.

Sans doute ce n'est là qu'une hypothèse, mais cette hypolhèse, peut seule, à notre avis, expliquer la déposition du témoin Ahrens.

M. Victor Brauhauban, dans un état de calme et de lucidité^ aurait pu, même aveugle, compter très facilement une somme en pièces de 20 francs. Si, à deux reprises, il lui a été impossible de le faire, et si, chaque fois, il a donné une somme beaucoup plus forte., c'est que son intelligence était troublée. L'afl'aiblissement de la vue ne saurait suffire ici pour expliquer, dans ce cas, l'impuissance et les erreurs de M. Victor Brauhauban.

2» — L'usage que M. Victor Brautiniiban faisait cFune toupe pour tire les caractères très fins, peut-il être invoqué comme une preuve de l'affaibli^isemerit progressif de sa vue, même avant l'iuvasiofi de sa dernière maladie 1

Ce fait n'a pas besoin d'être longuement discuté.

Dans la presbytie, non seulement on est obligé d'éloigner l'écriture, mais, en outre, les objets très fins deviennent tout à fait confus, et ce qu'il est important de ne pas oublier, c'est que ce double caractère existe dès le début. Il en résulte qu'un certain nombre de presbytes, comme M. Victor Brauhauban, peuvent lire sans lunettes récriture ordinaire, et recourent cependant quelquefois à une loupe pour éviter les tâtonnements et les fatigues qu'ils éprouvent

lorsqu'il s'agit de caractères très fins. On se rappelle, d'ailleurs, que M. le Dr Dimbarre, demandant à M. Victor Br.uiliaubaiis'ii avait réellement besoin de sa loupe, celui-ci avait répondu que c'était wne fantaisie, réponse que pourniient faire aussi beaucoup de gens, en ajoutant cependant, qu'en réalité, lorsqu'il s'agit de caractères très fins, cela évite des tâtonnements et de la fatigue.

Le fait delà loupe dont se servait quelquefois M. Victor Brauhauban ne saurait donc, en aucun cas, être invoqué comme une preuve de l'afTaiblissement />ro^re552/de sa vue.

Nous avons dit d'ailleurs comment cette loupe paraît être restée pendant le mois d'octobre, dans la malle rapportée de Saint-Sauveur, malle dans laquelle elle a été retrouvée après la mort de M. Victor Brauhauban.

Avant d'invoquer cet argument de l'usage de la loupe, peut-être aurait-on dû se rappeler qu'il y a pour les presbytes différentes séries de verres qu'on change successivement, à mesure que la presbytie s'aggrave.

Or, un fait qui n'est constaté par personne, c'est que M. Victor Brauhauban lisait au moins sa propre écriture, sans le secours d'un binocle. Dans ces conditions, il avait encore beaucoup de chemin à parcourir avant d'en venir à une loupe.

Sans insister davantage sur ce fait, nous croyons pouvoir conclure de tout ce qui précède, que ni l'altération de l'écriture, dans la lettre écrite à M. de Massignac, du 12 au 14 octobre, ni l'impuissance oii se serait trouvé M. Victor Brauhauban de compter une somme d'argent en pièces de 20 francs, au témoin Alirens, du 12 au 14 octobre, ni, enfin, l'usage d'une loupe qu'il avait adopté pour les caractères très fins, ne sauraient être attribués à un affaiblissement progressif de la vue.

M. Victor Brauhauban, s'il eut éprouvé cet affaiblisse-

ment, n'eût pas manqué de s'en pi éoccuper, d'en parler à quelques personnes, et surtout à son médecin, enfin de chercher les moyens d'y remédier, en adoptant des \erres plus forts.

Or, rien de tout cela n'a eu lieu.

Ce fait de l'affaiblissement progressif de lavue^ dans le dernier mois, nous paraît donc une pure hypothèse, sans aucune espèce de fondement.

3° — Influence que létat adynamique dans lequel était tombé M. Victor Brauliauhan dans la soirée du 17 octobre 1863, a pu exercer sur sa vue.

M. le Dr Richard, dans un mémoire rédigé sur la demande de M. Antoine Brauliaubaii et produit au procès, a tracé le tableau de l'extrême faiblesse dans laquelle était tombé M. Victor Brauhauban, dans la soirée du 17 octobre 18G3. « Lé malade, dit-il, était arrivé à la période ultime d'une fièvre grave, à cette extrême limite où l'intelligence et les sens externes participent à l'affaiblissement de tout l'organisme. Le malade peut encore faire acte de volonté, répondre avec plus ou moins de netteté aux questions qui lui sont adressées; il peut saisir les objets qu'on lui présente, mais dans ces conditions, les sens sont affaiblis et toutes les perceptions confuses. »

Ce passage du mémoire de M. le docteur Richard paraît avoir fait une grande impression sur le tribunal de Tarbes et avoir beaucoup contribué au jugement qu'il a rendu le 28 février 1863.

Nous ferons tout d'abord remarquer qu'il y a ici deux choses très distinctes que M. le docteur Richard semble confondre : Le simple affaiblissement des sens et la confusion de toutes les perceptions.

Personne n'ignore qu'une fonction peut être affaiblie, à

•des degrés très divers, et continuer à s'exercer. Il n'en est plus de même quand celte fonction est troublée d'une manière très grave. Pour la \ue, par exemple, un homme dont (ouïes les perceptions sont confuses serait dans l'impossibililé de lire ; il peut, au contraire, continuer à le faire dans certaines conditions, lorsqu'il n'y a qu'un simple affaiblissement.

Nous ferons remarquer, d'ailleurs, qu'il n'est point du 1.out nécessaire,, pour (\ue l'intelligence et les sens participent à l'affaiblissement de tout l'organisme, que cet affaiblissement soit arrivé à son extrême limite. Nul doute que, depuis plusieurs jours déjà, M. Victor Brauhauban ne fût plus capable d'appliquer son intelligence et ses sens comme il pouvait le faire en état de santé. La question d'un simple affaiblissement de rintelligonce et des sens n'a donc, ici, <ju'une médiocre importance. Le seul point à discuter est celui-ci : Est-il prouvé qu'au simple affaiblissement de l'intelligence et des sens, résultat naturel et constant de tout état adynamique grave, avait succédé un trouble si complet que toutes les perceptions, comme dit M. Richard, étaient confuses?

A cet égard la réponse est facile :

\° Le tribunal de Tarbes a reconnu que M. Victor Brauliauban jouissait de sa raison au moment oh il a fait son leslament, et cet acte, à ce point de vue, a été déclaré inattaquable.

2° Les perceptions auditives n'étaient point confuses, le malade ayant pu causer longuement avec son notaire.

Ces deux faits démontrent que la faiblesse générale, si grande qu'elle fût, n'avait encore amené aucun trouble dans l'intelligence et dans les perceptions auditives. Pourquoi donc supposer qu'il en ait été autrement pour les perceptions visuelles? L'organe de la vue était sain; aucune épreuve expérimentale n'a été tentée; dès lors comment

comprendre qu'on puisse affirmer que les perceptions étaient confuses?

Mais, dit-on, la lecture exige un efîort, et cet efTort, M. Victor Brauhauban était-il capable de le faire?

Telle est en effet notre conviction, mais nous croyons devoir rappeler que nous examinons ici une question générale et qu'il ne s'agit pas encore de décider si le malade aurait pu, dans la soirée du 17 octobre 1863, lire un temps plus ou moins long, un nombre de pages plus ou moins grand, telle ou telle écriture, etc. ?Sous ne discutons que la possibilité ou la non-possibilité de lire. Or, la solution de cette question ne nous paraît pas douteuse.

M. Victor Brauhauban n'avait été atteint, en 1863, que d'un commencement de presbytie.

Rien n'indique, comme on l'a prétendu, que sa vue se fût progressivement airaiblie.

Dans la soirée du 17 octobre 1863, alors qu'il entendait bien et qu'il jouissait de sa raison, personne, en absence de toute épreuve expérimentale, ne peut, à notre avis, affirmer qu'il fût dans l'impossibilité absolue de lire.

DEUXIÈME yuESTiON. — Eli admettant^ comme démontré^ queM. Victor Brauhauban^ dans la soirée du \1 octobre 1863, ne fût pas dans r impossibilité absolue de lire, aurait-il pu en particulier , lire le testament quila signé et qu il venait de dicter à M. Daléas, son notaire?

M. le Dr Richard, dans le mémoire dont nous avons parlé plus haut, a émis l'opinion que M. Victor Brauhauban n'aurait pu lire le testament qu'il venait de signer. Il s'appuie entre autres sur ce faitque l'écriture deM. Daléas est « fine, laborieuse, difficile à lire, à moins d'une attention minutieuse et soutenue, et d'un organe bien exercé et parfaitement sain. »

Nous n'avons pas sous les yeux le spécimen de l'écriture de M. Daléas, mais nous trouvons, dans la notice sur les

DEMANDE EiN ANNULATION D'UN TESTAMENT MYSTIQUE. 303

événements relatifs aux derniersjoursde la vie de M. Victor Brauhauban, le passage suivant que nous ne pouvons mieux faire que de reproduire :

(( 11 faut ajouter encore ici, dit l'auteur de la notice, puisqu'il s'agit de rechercher si M. Victor Brauhauban était ou non dans l'impossibilité de lire son testament, que ce testament est écrit de la main de son notaire, dont l'écriture lui était familière, comme on le voit dans la déposition de M. Daléns, que cela a été constaté d'ailleurs par le jugement qui a ordonné l'enquête, et qu'il y a certainement, pour lire une chose qu'on vient de dicter, beaucoup ]>Ius de facilité que pour lire un écrit dont on ne connaît pas d'avance le contenu, les yeux dans le premier cas étant aidés par l'intelligence et par la mémoire de ce qui vient d'être dit. »

Il nous semble que si l'écriture de M. Daléas est de celles qui sont difficiles à lire, le passage que nous venons de citer indique, d'une autre part, deux circonstances qui devaient beaucoup venir en aide à M. Victor Brauhauban : l'écriture de M. Daléas lui était familière, et il s'agissait de lire ce qu'il venait de dicter.

La question se réduit donc à savoir si M. Victor Brauhauban était capable d'un effort suffisant pour lire les deux pages de son testament, en supposant même qu'il ait été obligé de faire celte lecture en plusieurs fois, avec des intervalles de repos et avec l'aide de la loupe qu'on a retrouvée, après sa mort, dans la malle rapportée de Saint-Sauveur.

Qu'on suppose, par exemple, qu'on ait insisté auprès du malade sur l'extrême importance de cette formalité dont l'omission pouvait entraîner la nullité de son testament; qui oserait dire, en absence de toute preuve expérimentale, qu'excité par un grand intérêt il n'eût pu faire l'effort nécessaire?

Qu'on n'oublie pas, d'ailleurs, que la raison persistait et que la voix était encore assez forte pour être entendue dans une pièce voisine, bien que les portes fussent fermées.

Nier d'uue manière absolue que M. Brauhauban aurait pu, dans ces conditions, lire les deux pages de son testament, c'est, à notre avis, affirmer une chose dont on n'a point la preuve.

Il y a une circonstance qui nous paraît à peine mériter d'être rappelée et à laquelle cependant on a attaché une certaine importance. M. Victor Brauhauban, après avoir signé son testament, le remet à M. Diléas en lui disant pour ce qui avait trait à la signature qu'il venait d'apposer : Voyez si cest bien.

On a voulu en conclure que le malade ne pouvait plus juger de visu de la signature qu'il venait de faire. Il nous semble qu'on aurait pu tout aussi bien soutenir que M. Victor Brauhauban ne [)0uvait plus lire, en s'appuyant sur le passage suivant de la déposition de M. Daléas :

« Je voudrais, dit celui-ci à M. Victor Brauhauban, en lui parlant deson testament, que lu lusses ce que j'ai écrit.

— C'est inutile, je m'en rai>poi'te à vous, répond le malade.

— Il faut bien cependant nous assurer que je me suis exactement conformé aux notes prises, ajoute M. Daléas.

— Eh bien! répond M. Brauhauban, //5<?; vous-même^-: On n'a pas songé à s'appuyer sur ce fait pour prouver

que M. Victor Brauhauban ne pouvait plus lire ; on a compris que le malade voulait simplement éviter un olfort et une fatigue. Il en était de même quand il a dit à M. Dalées, lui remettant sa signature ; Voyez si c'est bien.

En résumé, la question de savoir si M. Victor Brauhauban aurait pu ou non lire son testament, ne pouvait être tranchée d'une manière absolue et certaine que par

répreuve expérimenlale. Cette épreuve n'a point eu lieu. Prenant en considération l'ensemble des faits que nous avons eu à apprécier, nous pensons que celte épreuve aurait réussi et que M. Victor Brauhauban aurait pu lire son testament.

Conclusion. — De tout ce qui précède nous croyons pouvoir conclure :

1° Que clam la soirée du 1 7 octobre 1863^ M. Victor Brauhauban n'était pas dans T impossibilité absolue de lire ;

2° Que dans la même soirée, il aurait pu lire le testament (juHl a signé et qu'il venait de dicter à M. Daléas, so?i notaire.

4° — Rapport médico-légal sur un imbécile incendiaire. (MM. Lasègue et Tardieu).

Le prévenu Rolland, est évidemment d'une intelligence au-dessous de la moyenne. Envoyé à l'école, il n'a pas réussi à apprendre à lire et à écrire, son inslruclion morale et religieuse n'a pas été plus complète. Il prétend être un excellent ouvrier plâtrier et gagne à la tâche plus que ses compagnons dans un travail qui demande moins d'intelligence que de force physique. C'est un caractère sombre, sournois, enclin à mal faire^ indépendamment de toute autre satisfaction que celle de nuire. Sa physionomie répond à ce type moral; vivant au jour le jour, il se livrait à de fréquents excès de boisson, acceptant sans la rechercher la compagnie de ses camarades, et n'ayant donné lieu à aucun titre à ce jugement de tous qui a bien sa valeur et qui signale un individu étrange comme ayant l'esprit dérangé.

Non seulement il avoue les incendies dont il est l'auteur, mais il les énumère avec une sorte d'orgueil, précisant les dates^ rétablissant les incidents quand on les omet, insistant pour qu'on n'oublie pas un seul des désastres qu'il a

Taudieu. — Folie. 2 0

causés, cette véracité vaniteuse domine dans ses récits qu'il détaille, qu'il prolonge au gré de l'interlocuteur, sans se lasser de l'interrogatoire. Son sens moral est profondément abaissé, il est aisé de se convaincre que son prétendu repentir n'est qu'une formule et, tout en s'nccusant, il trouve encore le moyen de flatter son amour-propre. Il sait qu'il est coupable et qu'il doit être puni, d'avance il esl résigné à subir sa peine et il la supportera plutôt encore avec courage qu'avec résignation. Qu'on fasse de lui ce qu'on voudra, il est prêt à tout, la vie lui est indifTcrenle; d'ailleurs il n'est pas seul et, parmi les coupables, d'autres sont responsables de l'idée dont il n'a été que l'instrument. Si on ne l'avait poussé, il n'aurait jamais songé à mal faire. Pourquoi l'a-t-on mis en demeure d'incendier.

La pensée si simple (ju'en supposant que d'autres lui eussent donné de mauvais conseils, il devait résister, ne se présente pas à son esprit; lorsque l'on insiste, il passe outre et paraît à peine comprendre. Il revient sans être détourné, à cet argument habituel aux imbéciles incendiaiies qui prétendent avoir été conseillés. Pourquoi me l'a-t-on dit, ce n'est pas ma faute.

Le tbème de Rolland est un de ceux qu'on connaît pour les avoir vus souvent reproduits dans des circonstances analogues. Deux de ses camarades l'ont aidé, un de ses patrons Ta sollicité. Seulement plus intelligent que beaucoup d'autres incendiaires, il est plus explicite, au lieu d'accuser des voyageurs, des passants qui avaient disparu, il nomme ses complices, il désigne l'instigateur. Il invente détail sur détail pour (|ue rien ne manque à la preuve. Les propres termes dont s'est servi son ancien patron, le nombre des mèches qui lui ont été remises, le lieu où cette livraison avait eu lieu, les prétendus témoins qui ont dû s'apercevoir de quelques-unes des menées, le mystère dont on entourait les préparatifs, la somme d'argent payée et

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