CHAPITRE VII
ObserTstions eomplémentaires' des chapitres précédents.
Dix-huitième obseryation : Rapport médico-légal par M. le docteur Lunier. — Dix-neuvième observation : Rapport médico-légal par M. le docteur Valéry Combes. — Vingtième et vingt et unième observation due à M. le docteur Prosper Lucas. — Vingt-deuxième observation : M. le docteur Dagonet — Vingt-troisième observation : Rapport médico-légal par M. le docteur Morel. — Vingt-quatrième observation : M. iei^teur Renaut du Motey.— Vingtcinquième observation : M. le docteur Valéry Combes. — Vingt-sixième observation : Rapport médico-légal par MM. A. Tardieu, Ch. Lasègue et Ladreit de la Charrière.
Quand il s*agit d'une conséquence aussi grave que la condamnation d*un individu et que cet arrêt dépend de l'appréciation de Tétat mental faite par le médecin expert, celui-ci ne saurait s'entourer de documents trop détaillés et de preuves trop nombreuses pour arriver à la connaissance delà vérité. C'est pour ce motif que, désirant le plus possible compléter et appuyer les considérations que nous avons émises précédemment, nous réunissons ici plusieurs observations et rapports médico-légaux importants.
Nous devons ]e premier document à l'obligeance de M. le docteur Lunier, inspecteur général des asiles d'aliénés et du service sanitaire des prisons de France. Nous citons textuellement la teneur de ce rapport médico-légal. M. Lunier était alors directeur-médecin en chef de l'asile d'aliénés de Blois.
2o8 OBSERVATIONS.
Dix-huitième observation.
Monsieur le Procureur Impérial,
J'ai eu l'honneur de vous écrire, le 31 janvier dernier, que le sieur Bimbenet, sur lequel vous m'aviez demandé des renseignements, n'était point aliéné et simulait la folie. Je vous demanderai la permission de vous exposer les motifs sur lesquels je me fonde pour persister aujourd'hui dans cette déclaration.
Le sieur Bimbenet Constant, âgé de 29 ans, vigneron, marié, d'une forte constitution, a été admis à l'asile d'aliénés, le 6 janvier 1860, transféré de la maison d'arrêt, dont le médecin, M. le docteur Du fay, l'avait déclaré atteint d'un accès de manie aiguë.
Bimbenet, en effet, avait offert à la prison des accidents en tout semblables, paratt-il, à ceux qu'il nous a été donné d'observer à l'asile et qu'il était assez rationnel de rattacher à l'existence chez cethomme d'une affection cérébrale, et cela d'autant mieux que Bimbenet aurait éprouvé, il y a cinq ou six ans, des accidents de même nature, assertion, je dois le dire, que n'a point confirmée la femme Mignaux, belle-sœur de Bimbenet, qui m'a donné sur cet homme les seuls renseignements que j'aie pu me procurer en dehors des faits de la cause.
Quoi qu'il en soit, Bimbenet, dès les premiers jours de son entrée, nous présenta des symptômes que je ne savais trop à quelle forme de névrose rattacher, et, dans le certificat immédiat que j'adressai à M. le préfet, con-
formément aux prescriptions de la loi, je fis comme mon confrère de la prison, je déclarai Bimbenet atteint de manie aiguë.
Quelques jours plus tard, Bimbenet nous dit qu'il était souvent, la nuit, tourmenté par des idées et qu'il était obligé de se tenir sur son séant pendant des heu* res entières. Le gardien nous apprit, et nous pûmes constater nous-mêmes, que le jour il se promenait habituellement seul dans la cour, faisant des signes de croix et se frappant la poitrine, les yeux tournés vers le ciel.
\jQ 1 7 janvier, vers cinq heures du soir, Bimbenet fut trouvé étendu dans la cour, la face contre terre, à 2 mètres du mur extérieur du préau. 11 fut relevé par les gardiens, qui crurent à une tentative d'évasion et ne remarquèrent chez lui rien de particulier. Bimbenet, que nous vîmes quelques minutes plus tard, avait la face et surtout les lèvres couvertes de sable et les yeux dirigés fixement en haut. Il n'offrait d'ailleurs aucune trace de contusion.
Interrogé sur ce qui s'était passé, il répondit qu'il s'était affaissé sur lui-même sans avoir éprouvé ni symptômes précurseurs ni accidents concomitants; Bimbenet avait été perdu de vue pendant quelques minutes à peine; il n'y avait donc que fort peu de temps qu'il était étendu dans la cour. S'il se fût agi d'un accès d'épilepsie, et surtou t d'un accès assez violent pour déterminer une chute, nous eûmes constaté chez lui des symptôoies de prostration et d'hébétude dont il n'existait aucune trace.
Le 23 janvier, à la visite du soir, nous trouvâmes Bimbenet tout en larmes; il étsit poursuivi^ disait-il, /kzt le grand désir de voir ses petits-enfants^ désir que déjà du reste, à plusieurs reprises, il avait manifesté devant nous. Au gardien qui Tavait engagé, sur notre recommandation, à écrire à sa famille, il avait répondu : iVbn, le directeur pourrait s apercevoir que fai toute ma raison.
Le 30, à 5 heures et demie du soir, peu de temps après que lecture lui eut été faite de l'acte d'accusation qui lui avait été remis, Bimbenet éprouve des accidents ayant au moins une grande analogie avec ceux que je viens de relater.
Tout à coup, en présence des gardiens et malades réunis dans lechauflbir, Bimbenet tombe la face contre terre, mais les deux mains portées en. avant, de telle sorte que la figure salie par la poussière ne portait aucune trace de contusion.
Prévenu immédiatement, je trouve Bimbenet renversé surledos, maintenu assez facilement, par trois ou quatre gardiens. Je constate des contractions spasmodiques simultanés des membres, des muscles de la face, de l'abdomen et du globe oculaire, contractions à peu près régulières, intermittentes, aussi prononcées d'un côté du corps que de l'autre. Les doigts sont fortement fléchis, bien que les bras soient portés dans l'extension forcée. En saisissant brusquement le bras droit de Bimbenet, je parviens facilement à le ramener dans la flexion. Les yeux sont fixes, presque constamment tournés en haut ; les pupilles n'offrent rien d'anomal
et se contractent sous Tinfluence de la lumière ; il n'y a pas d'écume à la bouche ; Bimbenet n'a pas vomi, bien qu'il vienne de manger. 11 n'a pas lâché ses urines. Le pouls marque de 80 à 88 pulsations.
J'approche delamaindeBimbenet,et,àson insu, une clef chauffée à la flamme d'une lampe; il retire brusquement sa main et se tourne de mon côté. Je lui laisse voir ce que je fais ; puis je lui touche de nouveau la main avec la même clef chauffée un peu plus que la première fois ; Bimbenet ne bouge pas.
Par instants, Bimbenet paraissait comme se reposer; ses muscles se détendaient, mais incomplètement ; puis dans un autre moment, il ouvrait les mains en étendant et écartant fortement les doigts.
Au bout d'un quart d'heure environ, je fais relever Bimbenet qui se tient debout sans la moindre difficulté; il parait fatigué — on le serait à moins ; mais il n'offre aucune trace de cette prostration comateuse qui accompagne les convulsions épileptiques ou épileptiformes quelque peu prolongées.
Nousn'avons du reste constaté chez Bimbenet, pendant la crise, ni écume à la bouche, ni grincement de dents.
Deux heures plus tard, Bimbenet , couché dans une cellule et surveillé de près, marmottait des prières, les mains croisées sur la poitrine. Puis toutà coup, voyant qu'onrobserve,il étend le bras,le poing serré : Sif avais un sabre ^ dit-il, comme je le tuerais.
Le 2 février, à 2 heures du soir, je fais venir Bimbenet dans mon cabinet et lui adresse force questions au
sujet de son affaire et de sa maladie. Je lui fais entrevoir notamment qu'il n'a point intérêt à simuler la folie. Il me répond quil nest pas fou^ quil me donnera 200 francs^ si je veux le faire sortir. Il parait convaincu, en effet -^ on le lui a dit à la prison et il Ta répété an gardien du service — qu'il suffit qu'il ait été dans la maison pour qu'on abandonne toutes poursuites contre lui, et que sa sortie dépend uniquement de moi. La veille, il avait fort bien répondu à toutes les questions du gardien relatives à l'acte d'accusation qui venait deluiêtrelu. Aujourd'hui, il parait avoir changé d'idée; il va jusqu'à dire qu'il ne connaît ni Ménard ni Semelle (l); puis, un peu plus tard, il dit que tout cela nest pas vrai.
Le même jour, à la visite du matin, en présence de M. Chevrier , substitut, nous n'avons constaté chez Bimbenet qu'une certaine feinte du regard qui disparaissait, nousa dit le gardien, dès que nous avions le dos tourné, ce que du reste nous pûmes constater nousmêmes en le regardant brusquement au moment où il croyait que nous ne songions plus à lui.
Le 3 février, Bimbenet parait avoir renoncé à simuler la folie. 11 essaye bien encore de vaut M. Picot, son avocat, de faire Timbécile et l'ignorant ; mais dès qu'il s'agit de raconter à ce dernier, et en ma présence, les faits relatifs aux méfaitsqu'on lui impute, il retrouve toute sa mémoire et son intelligence. M. Picot a donc dû, je crois, le quitter convaincu que son client n'était ni aliéné ni encore moins imbécile.
(i) Personnes dont il est question dans l'acte d'accusation.
Aujourd'hui même, monsieur le procureur impérial, j aidenouveauinterrogéBimbenet.Ilpersistebienencore à soutenir que les crises convulsives dont il a été atteint une fois à la prison et deux fois à Tasile n'étaient point simulées ; mais il reconnaît qu'il n'est point aliéné et que, s'il a un instant essayé de se faire passer pour tel, suivant en cela les conseils qui lui ont été donnés à la prison, il y a renoncé complètement aujourd'hui.
En présence de cette déclaration qui rend ma tâche si facile, monsieur le procureur impérial, je crois devoir me dispenser de démontrer que les symptômes offerts par Bimbenet n'étaient point de nature à faire admettre chez cet homme l'existence d'une forme quelconque d'aliénation mentale et que, sous ce rapport, il a fort mal profité des leçons qu'il parait avoir reçues à la prison.
Je n'ai pas besoin, je le suppose, de démontrer que Bimbenet n'est point non plus imbécile. Je le déclare au contraire doué d'une intelligence plus qu'ordinaire. J'ai rarement vu de paysan plus retors.
Bimbenet est-il épileptique? Je ne le crois pas d'avantage. Les crises convulsives qu'il nous a été donné d'observer chez lui, si elles n'étaient pas complètement simulées — ce que j'incline fort à penser — étaient au moins fort eisagérées. Elles n'offraient, d'ailleurs, aucun des caractères des affections convulsives graves, telles que l'épilepsie et la catalepsie. Elles pourraient, tout au plus, être attachées aux affectionsi vaporeuses, si communes chez les femmes , mais assez rares chez l'homme.
Je me résume :
Bimbenet n'est ni aliéné, ni imbécile^ ni épileptique et ne Ta, je crois, jamais été.
Il a donc simulé, s'il ne simule encore, la folie.
Et en même temps il a simulé, s'il ne simule encore, des crises convulsives épilepliformes.
M. le docteur Valéry Combes, directeur médecin de Tasile de la Rochegandon, a eu la bonté de me remettre le rapport médico-légal que j'insère ici in extenso :
Dix-neuvième observation. — Je soussigné, Valéry Combes, docteur en médecine, appelé par M. le juge d'instruction près le tribunal de Rodez, à donner mon avis sur Tétat mental de Blanc Baptiste, inculpé de vol et actuellement détenu à la prison de Rodez, après avoir pris communication des pièces du dossier et avoir examiné le prévenu longuement et à plusieurs reprises, ai rédigé le rapport suivant :
Jetons un coup d'œil sur la vie et les moyens d'existence de BlanCv Dans cet aperçu nous ne ferons, d'ailleurs, la plupart du temps, que reproduire les expressions employées, soit par les divers témoins, soit par l'inculpé lui-même. Blanc, dit-il lui-même, fait le commerce des peaux ; mais on pourait ajouter qu'il ; joint habituellement et depuis longtemps la mendicité, la rapine et le vol. « 11 a déjà été en jugement trois fois. La première fois, il avait volé une vache ; mais il eut l'adresse de se faire passer pour fou et il fut acquitté. La seconde fois, il fut poursuivi pour divers vols commis
dans des maisons; cette fois, il ne simula pas la folie et fut condamné à quelques mois de prison. La troisième fois, il fut condamné par la cour d'assises pour vol
d'une somme d'argent dans une maison habitée
Lors de Tune de ces condamnations, en allant se remettre en prison, il entra dans la maison d'une de ses voisines, et, pendant que tout le monde était autour du feu, il vola une montre qu'il vit suspendue au chevet d'un lit. » (Dépos., Enjalb.)
A la suite de sa dernière condamnation, Blanc a passé trois années dan^ la maison centrale d'Aniane ; il en est sorti dans le mois d'octobre dernier.
Dès le mois de. janvier, nous le retrouvons commettant une série de vols.
Il pénètre^ une nuit, chez le sieur G...., et surpris, le lendemain matin, il parvient cependant à s'échapper après s'être donné un faux nom et avoir indiqué un faux domicile. Presque aussitôt après, il vole 33 francs chez le sieur U...; quelques jours après, une blouse et des souliers chez B... ; puis, une épaule de mouton, un pantalon, une paire de bas, divers morceaux d'éto£fe ou de toile chez R... ; enfin, le 15 février, après avoir bu et mangé, une partie de la journée, chez les époux D... et payé sa dépense avec des œufs qu'on sut plus tard avoir été volés, il se retira, vers 9 heures du soir. Mais il n'alla pas loin; car un peu plus tard, au milieu de la nuit, il rentra dans cette maison par une fenêtre. Vers 3 heures du matin, les époux D... réveillés parle bruit, se lèvent, trouvent Blanc et l'arrêtent. Sur leurs interpellations l'intrus leur dit sim-
plement au premier abord : « Cest moi^ je voulais aller me mettre au lit. »
Malheureusement il ne trouve que des incrédules ; on le prend bel. et bien pour un voleur et on se met en devoir de s'assurer de sa personne.
Blanc cherche d'abord à fuir ; mais voyant que ce serait difficile, sinon impossible, il devient suppliant, prie qu'on le laisse partir, et promet aux époux D... de consentir à leur profit une obligation de 300 francs, on refuse ; alors il veut vendre chèrement sa liberté, lutte, frappe, essaye à diverses reprises de fuir, réussit même une fois à sortir de la maison, mais est repris presque aussitôt. Tous ses efforts sont devenus inutiles par suite de la présence de plusieurs autres personnes venues au secours des époux D... ; et Blanc finit par être garrotté et attaché aux pieds d'un lit, où il reste jusqu'à l'arrivée des gendarmes. — Il faut noter id qu'à un moment de la lutte Blanc fut frappé à la tête avec un manche d'outil par la femme D...
Nous devons encore signaler ici les particularités suivantes :
D'après le témoin Enjalb. . . , personne de la commune ne croit que Blanc fils soit insensé. Et le témoin M..., qui habite la même maison que l'inculpé, dit que ce jeune homme, à qui il parlait quelquefois, ne lui avait jamais dit une mauvaise parole, qu'il était fort tranquille et qu'on ne s'était pas douté qu'il n'eût pas joui de tout son bon sens. Enfin Blanc père, associé et com-^ plice, paraît-il, de Baptiste, et écroué aussi lui à la prison de Rodez, nous a dit que son fils n'était point
aliéné quand il a été arrêté, et quand nous lui avons demandé si maintenant il n'était pas étonné que Baptiste fût devenu fou, il nous a répondu qu'il en était étonné.
Cependant nous devons ajouter ici que, d'après des renseignements donnés par M. le directeur de la maison d'Aniane, Blanc dans les derniers jours de sa détention aurait présenté quelques signes de démence, et que Ton aurait dû, son état pouvant troubler l'ordre des ateliers, le faire placer parmi les détenus inoccupés.
Maintenant suivons Blanc à la prison de Rodez.
Au moment de son arrestation, il a déclaré aux gendarmes qu'il avait nom Blanc Baptiste, qu'il était âgé de 28 ans, était né et ' domicilié à Calment et qu'il exerçait le commerce des. peaux.
Entré dans la prison de Rodez, quand ses codétenus lui demandèrent si c'était pour vol qu'il avait été arrêté, il répondit que c'était lui qui avait été battu et volé. Il était tranquille, ne disait rien de déraisonnable et se préoccupait seulement de l'épaule de mouton qu'il avait dans son hâvre-sac, demandant qu'on la lui donnât à manger.
Devant M. le juge d'instruction (3 jours après l'arrestation), changement complet. Blanc dit : Je m appelle Blanc et Noir' ; vous êtes le commis du Pape ; nous allons partir pour Rome ; j' entends les cloches; le Pape est parti pour r Angleterre ; c'est moi qui vais être nommé Pape ; J'ai commandé toutes les troupes ; puis il termina en priant qu'on lui servît un dinde truffé.
A partir de ce moment, Blanc n'a cessé de divaguer, répétant surtout les propos décousus que nous venons
de signaler. Il resta, d*ailleurs, inoffensif, mangeant bien, causant peu avec ses codétenus, mais parlant souvent seul et à demi-voix.
Pour moi, par suite de diverses circonstances, je n'ai pu voir Blanc qu'environ une quinzaine de jours après son premier interrogatoire. Il m'a abordé avec un certain air de défiance, tournant la tête de côté et d'autre et ne fixant longtemps aucun objet.
Blanc est détaille moyenne; la tête est allongée, la face anguleuse; les yeux sont fauves, injectés, très-mobiles; le regard souvent oblique; la peau est fraîche; le pouls bat soixante-cinq à soixante-dix pulsations environ à la minute. La peau a sa sensibilité normale. Bien constitué, d'ailleurs. Blanc est plutôt maigre que gras ; il doit être très-agile. — 11 sait lire.
Voici quelques-unes de réponses âmes diverses questions :
D. Votre nom ? — R. Blanc et Noir.
D. Répondez sérieusement. — R. Blanc Baptiste.
D. Votre état ? — ^. Je suis le pape, je vais rem-placer le pape.
D. Mais le pape est à Rome? — R. Le pape est en Angleterre^ je vais le défendre.
D. Vous venez de dire que vous alliez le remplacer? — Pas de réponse.
D. Où êtes- vous ici? — R. Au dépôt, en attendant mon départ; les troupes impériales sont déjà parties. Puis il débite en bredouillant et sans aucune suite les mots pape^ Angleterre^ armée impériale.
D. Quel âge avez-vous? — R. Trente ou quarante ans, je ne sais pas.
D. Vou§ mentez, quel âge avez-vous? — Quarante ou cinquante ans.
D. Etes- vous marié? — R. Je ne sais pas.
D. Avez-vous des enfants? — R. Non.
D. Savez- vous lire? — R. Oui.
D. Savez-vous écrire? — R. Non.
D. Lisez ce qui est écrit sur la porte, (Il y a sur un papier et en assez grosses lettres : entrée du préau). Blanc regarde un instant.
D. Voyons, lisez : — // est perdu, il est perdu.
Puis Blanc se retourne et regarde sur les murs de la pièce et au plancher.
D. Restez tranquille et répondez-moi mieux que vous ne l'avez fait.
Blanc ne marche plus, mais il remue la tête latéralement et fait claquer la langue à son palais.
D. Savez-vous compter? — R. Oui.
D. Gomptezalors ? — R. Un,deux, quatre , cinq , six , dix .
D. Comptez mieux que cela, comptez sur vos doigts?
— Blanc refuse.
D. Combien avez-vous de doigts à chaque main? — R. Cinq.
D. Combien en avez-vous aux deux mains réunies?
— R. Vingt.
D. A quel jour de la semaine sommes-nous aujour-* d'hui? — R. Je ne sais pas.
R. C'est mercredi , aujourd'hui , quel jour serace demain? — R. Jeudi.
D. Et après-demain? — R. Mercredi.
D. Dans quel mois sommes-nous? — R. Avril. Je nen sais rien,
D. Sommes-nous en hiver ou en été? — ^. Dam le mois d'août.
D. Quand on est dans le commerce, comme vous, on doit connaître la valeur des diverses pièces de monnaie, qu'est-ce que ceci (une pièce de 50 centimes)? — R. Oh l c' est blanc ça .
D. Mais de quelle valeur est-ce? — Pas de réponse.
D. Et celle-ci, qu'est-ce (une pièce de 10 francs)? — Oh l c'est Jaune ça.
« Allons, mon pauvre garçon , lui dis-je en le quittant, vous perdez votre temps ; on dirait que vous voulez faire le fou, mais vous vous trompez à chaque parole que vous dites ; vous ne connaissez pas encore votre rôle. D'abord vous voudriez nous faire croire que vous avez perdu la mémoire; mais ne croyez pas vous-même que les fous n'ont plus de mémoire. »
Lors de ma seconde visite, quatre jours après la première, Blanc émit les mêmes divagations, mais eut un peu plus de mémoire que précédemment : D.
Quelle est cette pièce (celle de 50 cent.)? — R. C'est la blanche ça,
D. Mais sa valeur? — Après un peu d'hésitation: R. Dix sous.
D. Et l'autre (celle de 10 francs)? — R. La jaune^ c'est un louis ^ peut-être 10 francs.
Je ferai remarquer en passant que,quandon interroge Blanc, il est rare qu'il réponde immédiatement; ou bien
il hésite un instant, ou bien il se laisse poser la question une seconde fois.
En lui parlant un peu sec, on fixe assez facilement son attention ; et en notre présence, du moins, il ne parle que quand on l'interroge.
A la fin de la seconde visite, je lui dis : « Blanc, plus je vous observe, plus je trouve que vous jouez une comédie; vous voulez vous faire passer pour fou bien que vous ne le soyez pas. Savez- vous si un fou est responsable des méfaits qu'il peut avoir commis ?» — Blanc ne veut pas répondre.
« Vous ne trompez personne, et maintenant ce que vous avez de mieux à faire, c'est de ne plus répondre quand on vous interrogera; d'abord, c'est ce que font souvent les fous ; et puis vous ne vous exposerez plus à tomber dans des contradictions incessantes comme toutes celles que vous avez faites jusqû^ici. »
A la troisième visite, nous ne pûmes presque tirer aucune réponse de Blanc ; il tournait sur lui-même, regardait sur les murs, sur le plafond, levait et baissait rapidement les paupières et faisait claquer sa langue. Il faut lui parler assez impérieusement pour le faire rester tranquille.
Enfin à la question suivante : a Dites-nous ce que vous avez fait pour que l'on vous amène ici en prison ? » Blanc se détourne, regarde le mur, et nous l'entendons dire à demi-voix : — Moi pas fou^ moi pas fou^ moi pas fou.
Dans les visites suivantes, d'ailleurs, nous ne pûmes rien en obtenir. Blanc ne dit plus rien ; il n'émit plus
que de rares monosyllabes, et encore ne répondit j amais directement.
II paraît que, en dehors de nos visites et à l'égard de ses codétenus ou des gardiens, il observe la même règle de conduite ; il évite toute conversation, mais parle quelquefois seul et entre les dents.
Enfin nous noterons encore les faits suivants qui nous ont été signalés par M. le Directeur de la prison et par les gardiens :
En arrivant à la prison, Blanc avait sur lui quelques effets provenant d*un vol qui n'était pas encore connu, une paire de souliers en bon état, une blouse et un pantalon. Quelques jours après, il donna les souliers en échange d'une autre mauvaise paire de chaussures à un détenu libéré qui les emporta en s'en allant. — Un peu plus tard, sous le plus futile prétexte, Blanc entra ou parut entrer en fureur et mit en pièces et pantalon et blouse sans que ses autres effets, à lui appartenant, eussent reçu la moindre atteinte.
On doit se rappeler aussi que, lors de son entrée à la prison, une de ses premières préoccupations était de faire disparaître l'épaule de mouton volée qu'il avait dans son hâvre-sac.
Un jour que Blanc croyait n'être pas vu, il essaya, dans un des coins du préau, de grimper dans l'angle du mur en s'aidant des épaules, des coudes et des pieds; puis quelqu'un s'ét^nt approché, il cessa immédiatement ses tentatives.
Quelles conclusions tirer de toutes ces données? Blanc serait-il réellement aliéné?
Nous ne voyons nulle part que depuis sa sortie de la maison d'Âniane, et avant son arrestation, Blanc ait donné des signes d'aliénation mentale. Deux témoins, même, run,le maire de sa commune et l'autre, son plus proche voisin , affirment qu'il ne passait poiot pour aliéné. Le père de l'inculpé, qui, pour son propre compte, aurait peut-être eu quelque intérêt à imputer un trouble mental à son fils, dit qu'il avait été étonné quand on lui apprit qu'il avait perdu la raison.
Tous les faits et gestes de Blanc signalés dans l'instruction dénotent une perversion morale profonde; mais on ne trouve rien qui puisse franchement avoir du rapport avec son état actuel.
Reste l'assertion émise par M. le Directeur de la maison d'Aniane ; cette assertion est importante ; mais il est regrettable qu'elle soit aussi peu explicite. Il nous paraît, cependant, difficile de supposer que le trouble mental manifesté dans la prison de Rodez (en supposant que ce trouble ne soit pas simulé) puisse être lié à celui qu'on a remarqué dans la maison d'Aniane.
Dans tous les cas, comme après ce dernier il y a eu au moins rémission complète, nous n'avons à nous occuper que de l'état actuel de Blanc. Si Blanc est réellement fou, dans quelle catégorie de fous le classeronsnous? Mais, nous dira-t-on, les variétés de la folie sont très- nombreuses, la nature ne les groupe pas, ne les classe pas; toutes les classifications ne sont qu'artificielles et faites après coup. — C'est vrai ; mais on a cependant admis un certain nombre de cas, types auxquels tous les autres peuvent être plus ou moins assimi-
274 OBSERVATIOIHS.
lés el dont le cadre et le cercle sont sinon complètement satisfaisants, du moins à peu près suffisants.
Cherchons où nous pourrions classer les faits signalés chez Blanc. Rejetons d'abord, d'emblée, etTimbécillité ou l'idiotisme, qui sont habituellement congéniaux ou consécutifs à de graves affections physiques , et la démence qui n'est le plus souvent que la terminaison des autres affections mentales ou nerveuses, et enfin, la paralysie générale dont Blanc ne présente aucun signe. Serait-il monomane? — Non,onnepeutpas direqu'ilait une idée fixe ni' même un délire partiel. Tantôt il se dit chargé de défendre le Pape et de le ramener à Rome avec l'aide des troupes impériales, tantôt il se dit le Pape lui-même, ou appelé à le remplacer. Il n'y a rien de coordonné, rien de systématisé dans ce délire. — Dans la monomanie au contraire, le malade est toujours conséquent avec lui-même ; il ne varie pas dans ses assertions; le point de départ seul est faux, les conséquences sont justes; et, en dehors de l'idée fixe ou d'un cercle restreint d'idées fixes, le monomane parle comme tout le monde. Chez Blanc, non-seulement le genre de délire qu'il a choisi n'est pas systématisé, mais à toutes les autres questions que vous pouvez abo^ der avec lui, vous ne trouvez de sa part que réticences, hésitations, souvent même refus de répondre ou encore réponses absurdes, invraisemblables.
Passons à un délire plus étendu, la lypémanie. «La lypémanie est une folie avec dépression générale et sentiment pénible et de nature triste (1). » Là, quoique plus
(1) Baillarger. — Leçons orales.
étendu, le délire a encore des limites; les lypémanes sont poursuivis par des idées de persécutions, des idées hypochondriaques, des idées de possession démoniaque ou de damnation ; on veut les empoisonner, on leur enlève lecœur, le cerveau, leurs attributs sexuels, etc. , etc ; toutes idées qui souvent sont accompagnées, alimentées même par des hallucinations diverses plus ou moins fréquentes, plus ou moins intenses. Dans certains cas, le malade est davantage absorbé par ses conceptions délirantes, et tombe dans un état de stupeur profonde; c'est le seul cas où il soit quelquefois impossible de sonder ses préoccupations maladives. La plupart du temps, d'un autre côté, lalypémanie, surtout au début, s'accompagne de troubles gastriques prononcés. — Blanc n'a jamais présenté deconceptions délirantes de nature triste. Son attitude n'est même pas celle de la tristesse. 11 est préoccupé; mais il n'est pas triste; il est encore moins stupide. D'ailleurs, en dehors des idées qui sont le fond de son délire, le lypémaue, habituellement du moins, répond aux questions qu'on lui pose et souvent y répond juste. Et dans tous les cas, si par des questions on le fatigue et on l'ennuie, il reviendra sur les objets qui le préoccupent, ou même aimera mieux se taire que de répondre des non-sens.
Arrivons à une forme dans laquelle le trouble mental est plus mobile, plus généralisé. La manie est une folie caractérisée par de l'excitation cérébrale, de l'agitation, des emportements, des conceptions délirantes et des hallucinations. — Il n'y a point de dépression dans l'état de Blanc ; mais il n'y a point non plus d'excita*
tion; il n'y a point d'expansion de son délire. Les quelques idées fausses qu'on pourrait regarder comme folles, il ne les met en avant qu'avec une certaine hésitation. Quant aux autres absurdités qu'il débite, on ne les retrouve jamais chez le véritable fou ; on les retrouverait à peine dans le déUre aigu, dans le délire des affections fébriles. Quand on lui demande son nom, un maniaque répond, je n'ai pas de nom, je suis Dieu, je suis Napoléon, et souvent une minute après, il ne se souvient plus de ce qu'il a dit. De même si on lui demande son âge, il dira; j'ai cent ans, j'ai mille ans, je n'ai pas d'âge, je suis mort une fois, je ne mourrai plus.
Très-souvent aussi on arrivera à fixer son attention; et alors il répondra juste. Mais quand on manifeste des troubles de la mémoire analogues à ceux dont Blanc nous a donn^ des exemples, on ne doit plus savoir se vêtir, on doit oublier de manger, ou au contraire demander continuellement des aliments ; on est poursuivi par des insomnies; on tourmente ses voisins; on rit, on pleure, on chante, on est, en un mot, en proie à une grande agitation. Blanc n'est pas plus maniaque que nous ne l'avons trouvé monomane ou lypémane.
Chez l'inculpé, d'ailleurs, il parait que la mémoire est assez complaisante. Aujourd'hui, il croit qu'il est bon de n'en point avoir, et il n'en a pas ; demain, au contraire, elle lui serait utile, il en aura. Elles'exei'ce chez lui quand on lui fait voir qu'il peut en avoir sans inconvénient pour son rôle. 11 s'imagine probablement que non-seulement un fou doit répondre le confnifi de ce qu'on lui demande ; mais que soai
doit avoir perdu la mémoire, et alors il fait un jeu de mots à propos de son nom ; il ne'sait pas son &ge ; il ne couoatt pas la pièce de monnaie la plus usuelle. — Puis vous lui dites que ses réponses sont extraordinaires, et qu'un fou les aurait faites autrement et se serait rappelé ce qu'on lui demandait ; et quelques jours après, quand vous questionnez Blanc, il vous répondra. plus nettement et fera preuve qu'il se souvient. — Quand dans une de nos visites. Blanc, alors que je lui parlais de toute autre chose, me dit : Moi pas fou, moi pas fou, c'est bien Jà encore une réminiscence, et une réminiscence de choses récentes, celle qui précisément disparaît le plus facilement d'une mémoire lésée.
GrAce à cette heureuse mémoire. Blanc peut encore, suivant son intérêt, changer la forme de son trouble mental. Quand je lui ai dit que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de ne plus parler, il s'est bien gardé de l'oublier. — Cette modification dans l'état de Blanc est, d'ailleurs, par elle-même un fait capital; et, à moins d'être le résultat d'une étrange coïncidence, elle est un signe accusateur à invoquer contre la manière d'être de l'inculpé. Outre l'action delà mémoire, on y rencontre encore l'exercice régulier de la volonté. L'aUéné n'est pourtant pas maître de lui. Ou si, dans quelques cas curables, il devient maître de lui, c'est quand il s'améliore, quand, à l'instigation des conseils qu'on lui donne et du traitement- qu'on lui fait subir, il réagit contre la maladie ; et encore, dansée cas- là, la B se fait-elle souvent malgré lui.
Mais Taliéné n'est jamais maître de modifier à son gré la forme de sa maladie. Si dans la folie on rencontre quelquefois des transformations, elles s'opèrent malgré le sujet. Elles font tantôt partie du caractère même de la maladie et suivant un mode déterminé comme dans la folie circulaire ; tantôt elles sont un accident dans la maladie, et dans ce cas sont toujours produites par de violentes commotions physiques ou morales.
Le début même de la prétendue folie de Blanc s'est manifesté beaucoup trop brusquement. Il faudrait admettre, comme cause déterminante, une forte émotion morale, et Blanc est trop habitué à l'intervention de la justice dans ses affaires pour en avoir éprouvé une lors de son arrestation ; ou bien il faudrait supposer une cause physique comme des coups, une violence, une chule sur la tête, etc. Blanc a été battu et a reçu des coups sur la tête ; mais il est impossible de supposer que ces coups sont pour quelque chose dans l'état qu'il présente aujourd'hui. Ils auraient produit immédiatement, soit une violente commotion cérébrale, on n'a point noté que Blanc, dans sa lutte contre les époux D.., ait eu le moindre étourdissement, la moindre perle de connaissance; il a toujours lutté avec présence d'esprit, lutté quelquefois avec avantage, le nombre seul a pu le réduire ; soit encore un travail inflammatoire ou congestif dans les organes cérébraux, et rien de semblable n'a été observé chez l'inculpé.
Avant comme après L'interrogatoire fait par M. le juge d'instruction, il n'a présenté aucun signe de maladie
physique et toutes ses fonctions (sommeil, circulation, digestion) s'exécutaient avec la plus grande régularité.
La folie se développant spontanément et à la suite de causes prédisposantes, sansFinterventioud'unecause occasionnelle très-puissante, ne débute jamais aussi brusquement.
Résumons les termes principaux de cette discussion et concluons :
Le trouble mental affecté par Blanc n'est assimilable à aucune des affections mentales connues ; Tapparition brusque du mal, les propos décousus malgré la conservation des diverses facultés intellectuelles , l'absence d'excitation et de dépression, l'exercice régulier des fonctions physiques , l'état normal de l'innervation périphérique, le prouvent suffisamment.
L'état de Blanc n'est même pas compatible avec ridée générale de folie; la tentative de faire disparaître des objets compromettants , les caprices de la mémoire d'accord avec les intérêts du sujet, la transformation inqualifiable de la maladie, sont autant de faits qui nous montrent que Blanc n'est point absorbé par ses conceptions délirantes comme il voudrait nous le faire croire, qu'il a conscience de son état et qu'il est maître de diriger sa volonté.
En un mot. Blanc n'est point aliéné comme il cherche à le paraître.
Rodez, le !«' mai i863.
Par jugement en date du 22 mai 1863, le tribunal de Rodez a condamné Blanc Baptiste à dix ans d'emprisonnement et dix ans de surveillance.
Les deux observations suivantes me sont fournies par M. le docteur Prosper Lucas, médecin en chef à l'hospice de Bicêtre*
Vingtième observation. — Le nommé Migaut, voleur de la pire espèce, a feint à l'hospice de Bicêtre des accès de mélancolie suicide, alternant avec de l'excitation maniaque. Ce voleur est venu à cinq ou six reprises dans cet établissement, d'où il a chaque fois, excepté la dernière, réussi à s'évader. 11 venait d'être condamné à vingt ans de travaux forcés, pour plusieurs tentatives de meurtre et trente-deux vols. Le jour de son jugement, il dit au président qui prononçait l'arrêt : Je me f... de vos travaux forcés ; Je ferai ce que fat déjà fait et je trouverai bien moyen a' être ramené à Bicêtre où j e serai mieux qu au bagne. 11 se remit, en efifet, àjouer rinsensé et au bout de peu de temps fut reconduit à Bicêtre. Mais, soumis à une surveillance infatigable et à certaines rigueurs que sa mauvaise conduite forçait de lui infliger, il se lassa bientôt de ce régime de vie, demanda son avocat, et lui déclara : qu'il n'avait jamais été fou que pour la forme et dans l'espoir d'une nouvelle évasion ; qu'on le rendait si malheureux à la Sûreté , qu 'il aimait mieux le bagne et qu'on l'y fît conduire.
Vingt' et-unième observation. — Un autre cas de simulation a été présenté par un nommé Loguet. Il était, lui aussi, voleur de profession, d'une rare intelligence et d'une habileté consommée : il a été ramené sept à huit fois à Bicêtre et il a toujours eu l'art de s'en évader. La police, chaque fois, l'y reconduisait sous un nom supposé, et chaque fois son identité ne fut
M. LE DOCTEUR H. DAGONET. 281
prouvée qu'à Bicêtre. Il avait pris comme type de simulation, la monomanie. de la découverte du mouvement perpétuel, délire dont il remplaçait parfois la fiction par celle de l'épilepsie. « Mais, assure le surveillant Gallet, je suis intimement convaincu qu'il n'était ni fou ni épileptique; l'incomparable adresse qu'il mettait à préparer ses évasions, à les accomplir, à se dérober à toutes les recherches de la police, à défaut d'autres preuves, ne permettraient pas de douter. »
Vingt-deuxième observation. — M, le docteur H. Dagonet, médecin en chef à l'asile de Stéphansfeld en nous écrivant au sujet des faits qu'il avait pu rencontrer relatifs à notre sujet, nous mentionne le fait suivant.
Ce savant médecin n'a été à même d'observer qu'un seul cas de simulation chez un individu accusé de vol et dequelque autre méfait et qui voulait se soustraire à une peine de trois ou quatre mois de prison à laquelle il a été condamné plus tard. En prison déjà on avaitdes doutes sur la réalité de sa folie ; comme il était dangereux, on le fit néanmoins conduire à Stéphansfeld. On ne tarda pas à s'apercevoir du rôle qu'il cherchait à jouer. Il simulait une sorte de bêtise turbulente, répondait de travers aux questions qu'on lui adressait et quelquefois ne répondait pas quand il était embarrassé. Sa figure portait l'empreinte de l'astuce, et rien qu'à observer sa physionomie, on pouvait concevoir des doutes. Quoi qu'il en soit, on le mit aux bains. On lui donna une douche et on lui dit très-sérieusement qu'il aurait la douche chaque fois qu'il recommencerait à
dire ou à faire des bêlises. II se le tint pour dit. A la prison, il voulut de nouveau recommencer ; mais le directeur averti fit exercer à son égard une très-grande sévérité; comme il faisait ses ordures par terre, il lui en fit frotter la figure. Ce misérable cessa son jeu de guerre lasse.
Voici le résumé d'un rapport médical fait par M. le docteur Morel sur un cas de simulation de folie et inséré dans les Annales médico-j^sychologiques (1857).
Vingt-troisième observation. — Dérogier, se disant Dérozier (Pierre), âgé de quarante et un ans, marchand forain, accusé de douze vols commis dans autant d'églises différentes, des arrondissements de Dieppe, Neufchâtel, Andelys, Mantes et Beauvais, présente des symptômes d'aliénation mentale. M. le docteur Caron, médecin des prisons de Neufchâtel, constata qu'il était, à n'en pas douter, atteint d'une altération des facultés intellectuelles.
Le Président des assises (session ordinaire de 1856), commit M. Morel, médecin en chef de l'asile d'aliénés de Saint- Yon, pour examiner de nouveau l'état mental du nommé Dérogier.
Dérozier est un homme d'un tempérament sec et nerveux, d'une taille moyenne et dont l'apparence extérieure dénote la santé. Amené en notre présence, le prévenu n'abandonne pas les tics qui lui sont habituels depuis sa détention. 11 fait un mouvement de balancement latéral ; ses yeux sont perpétuellement voilés par le clignotement des paupières; son regard ne se fixe
sur rien; il obéit à ce qu'on lui demande, s'asseoit sans difficulté, mais ne peut rester en place. 11 se lève, se replacé sur sa chaise, jette un regard furtif dans les coins de la chambre, marche avec précaution, tourne sur lui-même et semble être en proie à des sentiments de crainte et de défiance. Dérozier s'imagine en effet qu'on veut lui faire du mal^ lui jouer quelque mauvais tour. Le nom d'un certain Chapoteau(i\x\\\navolé'i^ millions et qui doit être fusillé, revient perpétuellement dans ses discours incohérents. Ses craintes du moment se rapportent à ce qu'affirment ses gardiens, à des idées d'empoisonnement. 11 refuse de manger et n'accepte sa nourriture qu'après l'expérience de la dégustation par un gardien. 11 a encore une autre habitude, celle d'arracher à se3 camarades de détention le pain qu'ils portent à la bouche. Ceux-ci le laissent faire; ils regardent généralement Dérozier comme un pauvre fou digne de pitié ; ils s'en amusent aussi et se plaisent à exaspérer l'espèce de terreur que semble lui inspirer la vue d'un chat. Lorsque Dérozier a été poussé à bout, il se fâche. Il a cassé les carreaux de sa prison et a menacé de frapper. Il a suffi d'un simple rappel à Tordre de la part du gardien pour qu'il ne se livrât plus à des actes de ce genre. Lorsqu'on lui parle de Quatremares pour faire allusion à sa folie, il tourne sur luimême en disant : Je ne suis pas fou Les fous ne
tournent pas. La nuit, il est tranquille; le gardien de ronde l'a trouvé plusieurs fois assis sur son lit; mais, dans d'autres circonstances aussi, il a constaté qu'il était endormi.
L'existence de jour de Dérozier, dans la cour de la prison, est celle de quelques aliénés automatiques et extravagants; il est assis dans un coin, n'adresse la parole à personne, se balance de droite à gauche ou d'avant en arrière ; il ramasse des fétus de paille, des plumes et d'autres ordures, les fourre dans son bonnet ou s'en coiffe la tête ; ses yeux sont continuellement demi*fermes et le clignotement de ses paupières donne à sa figure une expression indécise.
Au point de vue des fonctions physiologiques l'état de santé était normal. La peau est fraîche ; le pouls ne présente aucune déviation de son rhythme habituel. Quoique la parole soit un peu hésitante, le prévenu n'offre aucun symptôme de paralysie générale. Le léger tremblement vermiculaire de ses mains, lorsqu'on lui fait étendre le bras, ainsi qu'un peu de trémulation dans la langue, pourraient tenir h des excès alcooliques antérieurs; mais ce n'est là qu'une supposition. La sensibilité générale de la peau n'est pas lésée ; Dérozier est sensible à la douleur lorsqu'on le pince. Toutes ses fonctions physiologiques, en un mot, paraissent bien s'exécuter. M. Morel a dû donner une attention particulière à l'examen des fonctions physiologiques, vu que les appréciations du prévenu à propos des millions qu'on lui a volés , ainsi que des fabriques qu'il posède, pourraient se rapporter au délire des paralysés généraux. Dérozier n'offre aucun embarras dans la marche; il progresse en vacillant, il est vrai; il se tient plus ou moins courbé, porte la tête basse; mais il n'y -a dans ces phénomènes de tenue extérieure aucun sym-
ptôme maladif, rien, en un mot, qui ressemble à la paralysie progressive des aliénés.
Nous avons reproduit (page 103) l'interrogatoire que M. Morel lui a fait subir.
Notre ancien chef de service essaya ensuite si Dérozier serait plus raisonnable dans ses actes et le pria d'écrire à son père qu'il disait être à Beau vais. Dérozier demanda s'il fallait écrire de la main droite ou de la main gauche. Il faisait aller alternativement sa plume del'une à l'autre main, en écrivant assez lisiblement, de Tune ou de l'autre manière, des mots absurdes, sans suite et sans liaison. Quand on le pria de lire, il ouvrit un livre, le tint à l'envers et lut le produit de sa phraséologie ordinaire. On replaça le livre à l'endroit et il lut toute a^tre chose que ce qui était dans le texte. En quittant la chambre, il ne manqua pas de faire quelque extravagance. Il prit le chapeau de M. Morel, le mit par-dessus son bonnet, se saisit du livre, puis se mit à tourner sur lui-même; il offrit ensuite une poignée de main à M. Morel en lui demandant, comme s'il le reconnaissait subitement, comment cela allait depuis qu'il ne l'avait vu à Beauvais.
Après l'examen psychologique de l'interrogatoire où il établit que les aliénés les plus incohérents ne perdaient pas et ne pouvaient pas perdre certaines idées en dehors desquelles la pensée humaine est impossible (voir plus haut p. 111), le médecin en chef de Saint- Yon se livre à la discussion diagnostique du cas qu'il a sous les yeux et démontre que Dérozier n'est pas paralysé général. Son prétendu délire des richesses
se résume dans une phrase banale qu'il émet sans la rattacher à aucune idée systématique de délire ambitieux. Il n'est pas davantage un maniaque à délire général. Les malades de cette catégorie, dans la période aiguë de leur afiection surtout, divaguent sur toutes choses, avec toute l'impétuosité des aliénés dans le cerveau exalté desquels se créent des images sans nombre, des sensations confuses comme dans le rêve ou dans l'ivresse. Il faut y joindre aussi des illusions et des hallucinations diverses. Dérozier n'est nullement un dément. La démence est ordinairement la forme terminative d'une affection mentale antérieure.
A dater du 12 mars 1856, alors que Tinstruction devenant déplus en plus accablante contre lui, Dérozier avait subitement refusé de répondre au juge d'instruction et avait gardé un mutisme absolu, on ne pouvait non plus regarder Dérozier comme un imbécile de naissance. C'était un marchand forain parfaitement intelligent. Quant à la monomanie du vol, M. Morel ne saurait la reconnaître comme une entité pathologique spéciale, ce n'est qu'un symptôme d'une maladie principale qui se trouve écartée par la discussion des différents actes.
La conviction de M. Morel était formée quand un nommé Hatté, détenu avec Dérozier à Neufchâtel, avoua que ce dernier lui avait dit qu'il ferait le fou.
M. Morel conclut que Dérozier simulait l'aliénation et la simulait maladroitement comme un homme qui' n'a jamais vécu dans le milieu des asiles et qui ne les connaît pas.
Toutefois le jury n'ayant pas osé décider à cause de l'opposition des deux certificats médicaux, M. Morel fut invité à examiner de nouveau Dérozier pour la session suivante (novembre).
Les actes présentent peu de modifications. Le seul changement qui se soit opéré dans Tétat de cet individu est une douceur très- grande de caractère. Au commencement d octobre encore, Dérozier avait fait des scènes de violence et de menaces. Il est devenu progressivement plus docile et plus malléable. Il obéit à toutes les injonctions qui lui sont faites, et il est devenu plus communicatifà regard de ses codétenus avec lesquels il fait souvent sa partie de dames.
Sous le rapport de son langage et de ses idées, Dérozier est toujours aussi incohérent, il se dit le roi de Beauvais. On remarque rarement en aliénation une amélioration notable dans les actes d*unindividu sans qu'il se manifeste aucune modification dans les idées. En outre, à moins d'admettre l'état absolu d'hébétude et de démence, il n'est pas ordinaire qu'un aliéné chez lequel l'invasion de la folie est aussi récente, puisse vivre dans le même état intellectuel sans qu'aucun changement, si peu sensible qu'il soit, n'ait apparu dans la situation.
Lafolie, lorsque cette maladie ne guérit pas, sedérouler avec des phases diverses et suit ordinairement une marche progressive. Il y a, dans cette marche, des périodes de réraittençe, des alternatives de raison et d'égarement, un ensemble, en un mot, de phénomènes complexes qui constituent dans leur développement, leur
coordination et leur dépendance réciproque, les caractères essentiels de la maladie.
Rien de semblable chez Dérozier qui est toujours imperturbablement le même et qui ne peut rester ainsi que par une volonté des plus énergiques. Mais cette volonté ne peut lui faire éviter des inconséquences et des contradictions qui ne sont pas dans la nature de l'aliénation.
Désireux d'éclairer sa conscience et celle des juges dans un cas, où s'il s'agissait de la condamnation d'un homme, M. Morel éihérisa Dérozier, le 15 septembre 1856. Cette phase fut remarquable par une excitation et une gaieté des plus bruyantes ; l'hébétude ordinaire de sa physionomie avait été remplacée par l'expansion la plus franche. On aurait dit que le prévenu avait ôté son masque. 11 n'avait plus que le délire produit par l'alcool. Ce délire était bruyant, obscure et menaçant; il pouvait, jusqu'à un certain point, donner une idée du caractère antérieur de cet homme, de ses mœurs et de ses habitudes; mais il n'était pas l'indice d'un délire d'aliéné.
M. Morel persista dans les conclusions du premier rapport. Le 4 novembre 1856, Dérozier comparut avec les décorations dont il s'afifublaît et avec le bonnet orné de plumes qui couvrait sa tête. Après la déposition de M. Morel, M. le docteur Caron, médecin de la prison de Neufchâtel, abandonna ses premières conclusions et accepta la simulation. Ces dépositions agitaient le prévenu et même l'exaspéraient. Sur les admonestations du président, il se calma.
Le jury rendit un verdict de culpabilité sans circonstances atténuantes, et ce malheureux fut condamné à vingt ans de travaux forcés.
La folie de Derozier disparut avec la condamnation. Rentré dans sa prison, il cessa son rôle d'insensé, abandonnant son titre et ses insignes et regrettant la peine, et le tourment qu'il s'était donnés en vain durant neuf mois entiers. Il jeta ses plumes et ses décorations et ne voulut plus de la qualité de roi de Beauvais.
Il dit que plusieurs fois à l'audience la pensée lui était venue de songer à sa défense et de contredire certain es allégations du ministère public qu'il croyait erronées ; mais il avait fait tant d'eSbrts jusque-là pour paraître fou, ses illusions lui faisaient tellement croire qu'il présentait l'aspect véritable d'un insensé qu'il n'avait pu se résoudre à interrompre ses gestes et ses cris. Il aima mieux poursuivre jusqu'à la fin la rude tâche qu'il s'était imposée avec une patience et une persévérance extraordinaires.
Enfin, voyant que désormais pour lui il était inutile de se mettre davantage l'esprit à la torture, il a jeté le masque et a fait aux gardiens ses excuses de toute la peine et le dérangement qu'il leur avait causés. Il s* est exprimé en des termes qui étaient loin de dénoter une intelligence afTaiblie. Il a même demandé à voir M. More! et lui a avoué les impressions pénibles qu'il ressentait en simulant. Nous citerons plus loin les paroles de Derozier à l'appui des efforts que nécessite la simulation.
J'emprunte textuellement aux Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses^ publiées par M. Bail-
rger, les deux faits suivants dus le premier à M. le docteur Renaut du Motey, le second à M. le docteur Valéry Combes.
Vingt-quatrième leçon. "^ — A... Pierre, frère novice des écoles chrétiennes, natif d'E... (Aveyron), âgé de 22 ans, placé d'office, le 19 mars 1857, à l'asile d'aliénés de Rodez, dont j'étais alors directeur médecin, est sorti de cet établissement le 2 avril suivant.
Dans les pièces du dossier de ce jeune homnae figuraient deux certificats provenant de deux médecins connus et. exerçant dans une grande ville. D'après ces certificats. A... depuis la nuit du 9 au 10 janvier 1837, était affecté de Télat que je décrirai plus ba6, et qui était qualifié d'aliénation mentale. Pendant cette nuit, A... avait lutté contre plusieurs voleurs qui s'étaient introduits dans sa communauté et les avait mis en fuite. La cause de la maladie d'A... était évidemment l'impression éprouvée par lui dans cette aventure. Cette maladie, réfractaire à tous les moyens pharmaceutiques, ne pouvait être traitée convenablement que dans un asile d'aliénés.
A. . . fut amené à l'asile par deux frères. Dès que ces religieux furent partis, il me dit que son supérieur était un ingrat. On aurait dû, ajouta-t-il, me placer dans une maison de santé et non dans un asile. J'ai contracté une affection nerveuse des plus graves en rendant un service signalé à ma communauté. D'ailleurs, je ne suis
M. RENAUT DU MOTEY. 29 (
pas fou : ma maladie me prend le soir et me quitte le matin.
Aussi intrigué par les deux certificats médicaux que par les paroles du malade, je me mis à observer A... avec le plus grand soin.
Chaque soir, vers 8 heures et demie, après avoir subitement éprouvé une secousse comme électrique qui arrêtait sa conversation s'il parlait, sa lecture s'il lisait, A... passait plusieurs fois la main sur son front coiyme un homme qui souffre de la tête, et se trouvait frappé de surdi-mutité et de manie enfantine. Pendant cet état qui avait beaucoup d'analogie avec le somnambulisme, Tanesthésie cutanée était complète pour certains agents, tandis que la sensibilité de la peau n'était que transposée pour certains autres agents. Si l'on touchait le front d'A... il se grattait la nuque; si on lui touchait le poignet, il regardait son épaule; quand on le frappait à gauche, il cherchait à droite la cause de sa sensation. On pouvait, sans qu'il parût s'en apercevoir, le pincer très-fortement avec les doigts et le piquer très-violemment avec des épingles. 11 rassemblait tous les objets qu'il trouvait sous sa main, en faisait de petites chapelles, dansant, battant des mains, manifestant une joie et des rires d'enfant ; puis il prenait son chapelet et se prosternait. Si l'on abaissait ses paupières, il s'endormait à l'instant; si on les relevait, il se réveillait, c'est-à-dire revenait à son état de somnambulisme antérieur. Il ne parlait dans aucun cas, faisant entendre seulement ces sons gutturaux qu'émettent les sourds-muets. Il était insensible aux bruits
les plus forts. Lorsqu'on le faisait lever de son si^e pour le diriger vers son lit, il s'arrêtait machinalement pour aligner tous les objets qu'il rencontrait, chaises, tables, etc.. Une fois vis-à-vis de son lit, il se déshabillait comme un automate, semblait toujours ne voir ni n'entendre personne, s'agenouillait une seconde, se couchait, et s'endormait. Le lendemain, vers 6 heures du matin, il se levait et s'habillait en état de somnambulisme; puis, tout à coup, soit après avoir, fait quelques pas , soit après s'être lavé , il s'écriait : Cest passée la crise est finie. Il revenait à lui, en effet; mais c'était en vain qu'on essayait de lui rappeler ce qu'il avait fait pendant son accès. Il prétendait ne se souvenir de rien, et soutenait en même temps n'avoir pas fermé l'œil de la nuit, bien qu'on eût constaté chez lui un sommeil parfait. Toute la journée, c'était un homme intelligent, gai, plein de convenance, parfaitement raisonnable, laissant toutefois percer dans sa conversation des éclairs de finesse moqueuse et de vanité. Puis, le soir, Taccès revenait à l'heure indiquée pour durer toujours le même temps.
Ces phénomènes étaient fort singuliers, et mon attention redoubla, d'autant plus qu'en causant avec A... j'avais découvert que les questions de somnambulisme et de magnétisme lui étaient familières.
Je remarquai d'abord que cette grave névrose, qui durait depuis deux mois et demi, avait néanmoins laissé à Â... une santé florissante. Je constatai ensuite que pendant les accès, bien que les yeux fussent fixes, les pupilles n'étaient ni dilatées ni immobiles; je con-
M. RENAUT DU MOTEY. 293
statai aussi que les fortes odeurs impressionnaient vivement A... Quelques-unes de ses actions me prouvèrent qu'après les accès il conservait parfaitement le souvenir de ce qui s'était passé pendant leur durée, et qu'en conséquence son somnambulisme était loin de le rendre aussi étranger à une partie du monde extérieur qu'il voulait le paraître. La certitude chez moi avait donc fait place au doute. Cependant, curieux de savoir jusqu'à quel point A... pousserait les choses, je ne manifestai rien de mes opinions, et, je l'avoue, ne me fis aucun scrupule d'inviter aux représentations données par A... la plupart des employés de l'asile. Une sœur de l'établissement voulut même voir un des derniers accès de cette névrose extraordinaire, et cette religieuse ne fut pas un seul instant dupe des jongleries auxquelles elle assista.
Voici, entre autres scènes, quelques-unes de celles dont A... nous rendit témoins. Je lui écrivis quelques mots, et, ce qu'il n'avait pas fait jusque-là, il indiqua par signes qu'il les comprenait. A force de le presser, de le tourmenter, je lui fis faire une addition et une multiplication. Je traçai une tête et il y ajouta quelques traits plaisants. Il joua sur un accordéon, juste et en mesure, un air entier. Tout en jouant il approchait l'accordéon tantôt de l'une, tantôt de l'autre oreille, et manifestait un étonnement burlesque de n'entendre aucun son.
Je lui frappai les épaules, le front, la poitrine trèsostensiblement, et il attribua les coups que je lui donnais à un livre, à un tablier, à une clef, à une chaise.
et se mit à frapper ces objets pour les puDÎr, comme un enfant ferait à sa poupée. Il déposa la lampe par (erre et en approcha ses deux pieds, comme il l'eût fait d'une cheminée. Il mit dans la poche d'un infirmier des livres, puis s'efforça d'y introduire un tas de linge et même une chaise, etc.
Cependant je soumettais A... à des épreuves peu agréables. Une fois, par exemple, je lui jetai plusieurs verres d'eau à la figure pendant qu'on lui versait de l'eau sur la tête. Surpris à l'improviste, il s'écria ; L'accès est passé. Mais le lendemain il se plaignît de mon action en disant que les médecins de X... avaient déclaré qu'il courrait de grands dangers si l'on faisait cesser subitement ses accès. Une autre fois, je renouvelai l'expérience d'une manière plus complète, mais après en avoir hautement annoncé l'intention; il résista et l'accès ne cessa pas.
En outre, dans l'intervalle de ces prétendus accès, je lui avais fait raconter plusieurs fois la lutte soutenue par lui, seul, en chemise et sans armes, dans la nuit du 9 au 1 janvier, contre deux ou trois vigoureux voleurs qu'il aurait mis en fuite, lutte sans contrôle possible, puisque personne n'en avait été témoin, et que la police, malgré ses recherches, n'était parvenue à rien découvrir à cet égard et avait même laissé percer des doutes sur la réalité des faits. Son récit, toujours invraisemblable, avait chaque fois présenté de fortes variantes. La prétendue cause de la maladie simulée n'était évidemment qu'une fable.
Le 28 mars, je fis connaître à A... mon opinion sur
M. RENAUT DU MOTEY. 295
son compte, et je lui annonçai que j'avais demandé sa sortie. Il soutint que malheureusement pour lui je me trompais. Le même jour il dit en confidence à deux préposés, comme je l'ai su après sa sortie de rétablissement, que sa guérison aurait lieu le lendeoiain^ qui était un dimanche. Effectivement, le 29 mars, à la chapelle, il eut la hardiesse de simuler une guérison miraculeuse précédée d'une sorte de secousse électrique, et de s'écrier d'un air d'inspiration : Je suis guéri de mes accès^ et pour toujours. Je n'ai basoin de dire ni comment fut reçue l'annonce de la guérison miracu-^ leuse, ni comment A. . . sortit de la chapelle.
Je dois ajouter que sur les renseignements qui me furent demandés et que je fournis, A... fut immédiatement expulsé du corps aussi utile que respectable auquel il appartenait seulement en qualité de novice. Le supérieur d'A..., du reste, avait antérieurement conça de violents soupçons, que les certificats des deux méde>^ cins de X... avaient seuls pu faire cesser. '•
Quant aux motifs qui avaient pu porter A à une
simulation aussi longue et aussi laborieuse, ils sont fort simples. D'un. côté, ce jeune homme était un assez mauvais sujet et avait failli plusieurs fois être renvoyé de sa communauté. De l'autre, plein d'orgueil et d'ambition parce qu'il savait quelque peu de latin , et se croyant appelé à devenir supérieur très-jeune, il trouvait qu'on ne rendait pas assez vite justice à ses talents^ Il avait voulu se donner le double mérite d'un grand* service rendu et d'une grave maladie contractée en rendant ce service.
Les accès de somnambulisme d'A... jusqu'à ce qu'il se fût enhardi jusqu'à l'absurde, avaient été véritablement joués avec une habileté extrême. Cependant, ils n'ont pu résister à un examen attentif. 11 est même certain que si, de prime abord, le moindre sentiment de défiance se fût élevé en moi, j'aurais facilement découvert la simulation dès la première séance ; mais les certificats délivrés, après deux mois d'observation et de traitement, par deux médecins, et la contrariété que manifestait A... de se voir dans un établissement d'aliénés, avaient éloigné tout soupçon primitif de ma part.
Si les somnambules à sens transposés, à seconde vue, etc., étaient séquestrés dans un asile^ leur histoire, j'en suis convaincu, se terminerait comme s'est terminée celle du novice A...
En publiant cette observation (1), j'ai voulu aussi donner un exemple du degré jusques auquel les simulateurs de névroses plus ou moins extraordinaires peuvent pousser l'efiTronterie, lorsqu'ils se figurent qu'on est leur dupe.
Yingt-cinquième observation. — Le 24 juillet 1 855, on amenait à l'asile de Saint-Gemmes, deux filles de la campagne, sœurs, et que l'on disait aliénées.
11 y avait, du reste, certificat médical, procès-verbal d'enquête et ordre d'admission.
L'aînée, Marie C..., âgée de 38 ans, célibataire, tissait de la toile. On la dit aliénée depuis deux ans, mais on n'a aucun renseignement sur sa famille, et le certi-
(i) loco dtaJto, p. 73.
ficat médical ne fait rien connaître qui mérite d*être signalé.
11 y a deux ans, cette fille aurait été sur le point de se marier ; mais alors elle continuait à avoir des relations peut-être trop intimes avec un autre homme que le futur époux. Ce dernier eut connaissance de cette particularité, et quelques jours seulement avant Tépoque fixée pour le mariage, il abandonna Marie G... Celle-ci crut alors son avenir perdu, et sa raison ne tarda pas à s'altérer. Dans les commencements elle travaillait encore; mais elle était incessamment obsédée par des idées de mariage ; elle ne rêvait que cela et ne parlait que de cela. Elle porta d'abord ses vues sur le facteur de sa commune, puis sur le maire, puis sur le curé, puis sur le vicaire, enfin sur le premier- venu. Elle ne fut plus alors aussi assidue à son travail, et elle finit même par l'abandonner tout à fait.
Puis, ragitation allant croissant, elle brisa et brûla les quelques meubles qu'elle possédait ; et, quand ses dernières ressources eurent été épuisées, elle se mit à errer çà et là dans sa commune et les communes environnantes. Souvent elle était à peine vêtue. Elle parlait encore de mariage ; mais de plus elle proférait mille menaces contre ceux qui refusaient de la prendre pour femme, et contre ceux qui, selon elle, l'empêchaient de trouver un parti. Ordinairement ses menaces s'adressaient à quelques personnes de sa connaissance, mais quelquefois aussi c'était à des ennemis imaginaires.
Cependant il n'est pas fait mention qu'elle ait fait le
moindre tort ou le moindre mal à qui que ce soit.
Marie traînait avec elle sa 'sœur cadette qui paraissait aussi folle qu'elle ; et toutes les deux, refusant obstinément de travailler, et souvent même de répondre aux questions qui leur étaient adressées, s'en allaient tantôt mendiant, tantôt injuriant et proférant des menaces, tantôt provoquant les hommes par des gestes et des propos lubriques, tantôt enfin rusant de tous ces moyens Tun après Tautre.
£nfm, trouvées un jour complètement nues;, elles sont arrêtées, et on ne tarde pas à les diriger sur l'asile des aliénés.
Mais je reviens à Marie C..., réservant sa sœur pour un examen ultérieur; Marie est très-brune, bien constituée et de taille moyenne. L'œil est noir, vif et mobile et le regard est provocateur ; la parole est brève ; elle ne répond guère que par les monosyllabes oui et non; et quand on la questionne sur ses ennemis et sur ses idées de mariage, elle ne répond pas, ou bien elle répète que cela ne regarde qu'elle, qu'elle n'a point fait de mal, et qu'elle ne veut point rester ici. Elle est, du reste, impatiente, frappe du pied en disant qu'elle veut s'en aller, ne peut rester tranquillement assise et ne veut s'astreindre à aucune occupation.
Elle ne peut pas voir ouvrir une porte sans se précipiter de ce côté pour s'enfuir. Elle ne s'enquiert, du reste, nullement de sa sœur, dont on l'a séparée. Plusieurs fois elle a cherché à contenir les filles de service qui voulaient la contenir. En dehors de cela, cependant, elle ne se montre pas violente. Elle ne parle près-
M. LE DOCTEUR V. COxMBES. 299
que pas, et ce que Ton remarque le plus chez elle, c'est un besoin incessant de mobilité. On n'a noté aucune hallucination.
Le diagnostic porté par M. le directeur médecin fut : manie aiguë avec tendances erotiques. Il prescrivit de grands bains fréquents et prolongés. Ces bains furent administrés tous les deux jours et durèrent à chaque fois deux ou trois heures.
Toute la première quinzaine se passa au milieu de la même agitation. Quelquefois il y eut môme du délire général. D'ailleurs toutes les fonctions s'exécutaient normalement.
Vers le milieu d'août, les règles parurent et furent assez abondantes. Soit sous l'influence du traitement, soit par suite de l'apparition des règles, la violence de l'agitation diminua graduellement. Il resta bien une certaine mobilité dans les idées et un certain besoin d'aller et venir sans aucun but, mais enfin il y avait un amendement réel.
Septembre. L'amélioration progresse sous tous les rapports; l'attitude de Marie C... est plus calme ; elle travaille un peu ; demande à voir sa sœur. Ses traits se sont adoucis, et le regard devient de moins en moins lubrique. Une nouvelle apparition menstruelle n'amène rien de fâcheux.
A partir de ce moment, Marie C... est revenue graduellement à la raison et à des habitudes d'ordre et de calme. Elle a beaucoup pleuré quand on lui a appris que sa sœur était déjà repartie ; mais elle s'est cependant facilement tranquillisée sur l'assurance que M. le
docteur Billod lui donna qu'elle la rejoindrait bientôt.
Dès le mois à'octobre^ Marie put être considérée comme convalescente, et elle quitta Tasile le 15 du même mois.
Cette observation n'a rien de bien saillant, mais j'ai dû la citer avant d'arriver à celle de la sœur de Marie C...
Françoise C... a 35 ans, est célibataire et journalière. Elle est très-brune , vive , alerte , vigoureuse et un peu plus grande que sa sœur ; ses traits sont un peu moins accentués que ceux de cette dernière : son œil est également noir et vif, mais le regard n'a rien de provocateur. Toute sa figure respire la naïveté et la bonté. Le certificat médical qui la concerne ne mentionne rien de particulier.
Voici ce qui résulte de l'examen auquel s'est livré M. le directeur médecin. Si l'état mental de Françoise n'est pas tout à fait normal, il ne présente cependant aucune déviation, mais seulement une certain degré de faiblesse.
Sans doute, on avance que cette fille, qui s'était toujours montrée laborieuse, a presque subitement abandonné ses occupations sans motif appréciable ; sans doute elle n'a pas empêché sa sœur de détruire les quelques meubles qu'elles possédaient; puis enfin, sans ressources, elle a préféré vivre avec cette dernière en vagabonde et en mendiante. On lui reproche bien des desseins de mariages impossibles, et des propos lubriques, et entre autres le suivant : Pour moi, je rCai pas besoin de tant de maris ^ je me contefiierai bien de celui de ma sœur. Enfin, quand elles ont été derniè-
renient arrêtées, Françoise était aussi complètement nue que sa sœur.
A toutes les questions qui lui sont posées sur sa vie antérieure et sur les faitsqu on lui impute, Françoise répond avec assez déraison. Elle avoue presque tout; mais elle ajoute qu'elle n'a pas beaucoup de tête, qu'elle aime beaucoup sa sœur, et qu'elle s'est pliée volontairement à tous ses caprices, quelque bizarres qu'ils fussent, non pas seulement pour lui obéir et lui plaire, mais aussi pour pouvoir la suivre partout ; pour l'empêcher de commettre quelque malheur et empêcher aussi qu'on ne lui fît du mal. Je savais bien quelle faisait, des folies^ mais je ne pouvais lui en vouloir , parce quelle ne pouvait faire autrement ; je savais bien aussi que F on me prenait pour une folle, parce que je faisais absolument comme ma sœur ; mais je le faisais exprès, parce que ce que nous demandions dans les maisons, on nous le donnait tout de suite pour se débarrasser de nous. Quant à ses idées de mariage et au propos que nous avons signalé plus haut, elle est plus embarrassée, elle en parle moins facilement et. elle rougit beaucoup. Mais elle dit cependant : Je sais bien que j'ai dit cela; quelquefois il m'est arrivé de me désoler^ parce que je pensais que je ne pourrais plus me marier ; mais la plupart du temps, quand je disais de ces choses-là^je ne les aurais pas faites , et même je ne pensais pas ce que je disais; c'était pour dire comme ma sœur. D'ailleurs j'ai toujours su que tout cela n'était pas bien, et si, depuis plus dun an^ j'ai mené cette vie-là, ce n'est que par affection pour ma sœur. Enfin, si ïon nia trou-
vée toute nue dans la campagne , void pourquoi : on nous avait renfermées, ma sœur et moi^ dans une salle de la mairie et on nous avait pris nos vêtements , afin que nous ne puissions pas nous en aller. Nous avions peur d'être mises en prison^ ma sœur s'est sauvée par une fenêtre^ et moi ^ je ri ai pu faire autrement que de la suivre. L'exactitude de ce fait a été vérifiée plus tard .
En résumé, Françoise ne parait nullement aliénée. Chez elle Timitation de la folie n'a point été instinctive ni involontaire; c'est en quelque sorte une simulation. Elle a été poussée à agir ainsi par l'affection qu'elle portait à sa sœur. Il est possible que plus tard il s'y soit mêlé un peu d'attr^t pour cette vie errante et cette perspective de vivre suivant son caprice et sans travailler. Si elle s'est livrée à des actes, et si elle a tenu des discours que la morale réprouvait, il ne faut pas perdre de vue que chez elle l'instinct sexuel très-développé par suite d'une forte et vigoureuse constitution physique a été sans cesse excité par les propos et les gestes libidineux de sa sœur. Elle a toujours eu conscience de ce que sa conduite avait de blâmable. Le sentiment de la pudeur est même plus développé qu'on ne le'penserait. Elle ne répond aux questions qu'on lui pose qu'en rougissant beaucoup et en baissant les yeux ; elle ne nie pas, seulement elle cherche à s'excuser. Il y a chez Françoise un degré de faiblesse mentale, qui n'est pas assez prononcé pour entraîner le libre arbitre.
Pendant les jours qui suivent son entrée, Françoise
ne donne aucun signe d'aliénation; elle répond toujours sensément, se soumet à la discipline de la maison et ne se refuse pas au trai^ail. Elle s'enquiert tous les matins de Tétat de sa sœur et demande instamment qu'il ne lui soit point fait de mal, parce que, dit-elle, elle est innocente et ne sait pas ce qu'elle fait.
Elle n'a pas, du reste, varié une seule fois dans toutes les explications qu'elle à données ; aussi M. Billod a-t-ilcru devoir la faire sortir dès le 15 septembre, un peu moins de deux mois après le jour de l'entrée (1).
Nous empruntons à la chronique judiciairela relation d'un fait de simulation de folie qui s'est présenté pendant que nous composions ce travail :
Vingt-sixième observation. — Le 2 juillet 1865, vers midi, une demoiselle Michel, domestique, demeurant rue Yivienne, surprit, en rentrant dans sa chambre, un individu qui, en la voyant, tenta de se cacher sous le lit. Elle appelle à soii secours, on accourut, et l'individu fut arrêté. La fille Michel déclara qu'elle voyait cet homme pour la première fois.
Interrogé par le commissaire de police, il prétendit n'avoir d'autre nom que le Régénérateur et demeurer à Yillejuif. On trouva sur lui une quantité de prospectus de l'Office de publicité générale, et un modèle de circulaire écrit au crayon et paraissant être l'œuvre d'un fou.
Outre ces prospectus, il était porteur d'un ciseau de
(1) Loco citato, p. 229.
menuisier, de forte dimension, d'un rasoir et dedeoi petits couteaux à lame pointue, instruments pooYant devenir autant d'armes dangereuses.
Le concierge de la maison où cet honune a été arrêté déclara qu'à deux reprises, dans la matinée, il avait passé devant la loge.
Interpellé sur le motif qui l'avait déterminé à s'introduire chez la fille Michel, il prétendit avoir sur elle des droits résultant d'anciennes relations intimes et d'un projet de mariage. Il ajouta qu'il venait lui demander compte de sa conduite et la surprendre en défaut.
Conduit à l'administration de l'Office de publicité, il y était absolument inconnu.
Les allures de cet homme étaient celles d'un insensé.
Dans un premier interrogatoire, il dit : Je suis sur le point d entrer dans les ordres ; Je demande à rester pendant quinze jours dans ma cellule sans boire ni manger ; c'est la règle, ce matin on a violé mon domicile vour m' apporter des vivres.
11 dit autre part : Qua?idf aurai fini ma retraite ^ la lumière se fera.
Conduit une troisième fois devant le magistrat instructeur et invité à s'asseoir, il répond : On m'a troublé dans ma retraite; Je ne peux pas m' asseoir^ parce que Je ne puis communiquer avec personne.
Le magistrat l'interroge.
D. Où preniez- vous vos repas avant votre arrestation? — R. Je ne mange Jamais; hier on nia forcé à manger^ ça m'a fait mal.
D. Où demeurîez-vous? — R. Un peu partout .
D. Vous ne vous appelez pas le Régénérateur; qui donc pourrait fournir des renseignements sur vous? — R. // nen faut pas ; je n' appartiens plus à la vie.
D. Comment vous appelez- vous ? — R. Je ne rn appelle pas,
D. Où êtes-vousné? — R. Je ne puis pas communiquer; je ne communiquerai que quand la retraite Unira.
Requis de signer son interrogatoire, il s'y refuse en disant que cela lui est défendu.
La justice commit MM. A. Tardieu, Ch. Lasègue et Ladreit de la Charrière, à l'effet de constater l'état mental de l'inculpé et de déclarer si le trouble de rintelligence dont il semble être atteint est réel ou simulé.
C'est seulement quatre mois après que ces trois docteurs ont pu livrer le rapport dont nous donnons les extraits les plus saillants.
L'inculpé est un homme de haute taille, âgé de 30 ans. 11 habitait Villejuif au moment de son arrestation.... Le nom de Régénérateur représentait les facultés supérieures dont les membres de sa famille el lui-même étaient doués. Il avait pour mission de ré^ générer le genre humain. Parmi ses dons surnaturels, il avait celui de guérir les sourds. A Villejuif, chacun s'empressait de lui donner ce qui lui était nécessaire en retour des services qu'il prodiguait.
Ces idées de supériorité imaginaire, en pleine contradiction avec la situation sociale et intellectuelle des
30d OBSERVATIONS.
malades, ne sont pas rares chez les aliénés; elles caractérisent même une des formes de Taliénation ; mais si l'aliéné se pose comme un être supérieur, immensément riche, alors qu'il n'a pas même de quoi subvenir à ses besoins, s'il prétend être artiste éminent, homme politique, général ou prophète, il n'hésite pas à dire oh il était la veille, quelle maison il a habitée, quelles personnes il a fréquentées, sans même s'apercevoir que les réponses sont des aveux en contradiction avec ces grandeurs et ces richesses dont il se déclarait quelques instants auparavant en possession.
Cet homme n'a pas la physionomie très-intelligente ; mais il a, à un degré remarquable, la faculté de donner à son visage une expression de stupidité morne qu'il a conservée pendant près de trois mois. Il cachait son regard derrière des lunettes vertes qu'il ne quittait que le moins possible. Ses cheveux longs étaient hérissés sur sa tête et dans un tel désordre qu'il eût été impossible de les démêler; ils étaient, comme toute sa personne, d'une saleté repoussante; ses vêtements étaient sales et déchirés; sa chemise, toujours entr'ouverte, laissait voir sa poitrine. Le prévenu affectait de n'avoir aucun soin de lui-même et de vivre dans une indifférence sordide.
Après être resté quelques jours au dépôt de la Préfecture de police, il fut transporté à Mazas et placé dans une cellule avec trois autres prisonniers. On lui choisit pour compagnon un détenu intelligent, rusé, qui mit son amour-propre à extorquer de lui quelques indices. Il ne put y parvenir. Pendant les premiers jours, le R6-
générateur fut aussi bizarre, aussi déliradt pour ses compagnons qu'il Tétait pendant nos visites. 11 restait toute la journée sur son lit, lisant avec intérêt quelques livres de voyages que l'aumônier lui avait prêtés ; il refusait de prendre la moindre nourriture jusqu'à trois heures du soir. A cette heure, il dévorait, outre un pain de deux livres, sa portion d'aliments et ce que ses compagnons pouvaient avoir laissé de leur repas.
Au bout de quelque temps, il reprit à peu près les habitudes des autres prisonniers, tout en conservant un mutisme absolu. A ses codétenus, comme à nous, il disait vouloir entrer à la Trappe et demandait qu'on l'y conduisît. Il ne souhaitait point sa mise en liberté et ne désirait qu'une chose, c'était d'être seul pour faire sa retraite. Peu à peu on finit par n'obtenir de lui que quelques phrases vides de sens qui se terminaient toujours par ces mots : Je veux faire ma retraite.
Décidés à prolonger une surveillance jusqu'alors improductive, nous demandâmes et obtînmes que le prévenu fût transféré au dépôt de la Préfecture de police. Là, il fut maintenu dans l'isolement cellulaire le plus complet et devint l'objet d'un examen plus souvent répété. Pendant deux mois, le Régénérateur ne s'est pas démenti un seul jour, n'interrogeant jamais, ne se plaignant pas, ne prononçant jamais une parole, même pour demander sa nourriture, et déclarant, quand il était pressé de questions, qu'il était satisfait et ne désirait rien.
Sa santé ne paraissait avoir soufifert ni de la saleté,
ni de l'abseuce d'exercice, ni de Tennui de la solitude. Sa physionomie avait pris un caractère de plus en plus stupide. Quand on s'approchait de lui , il reculait comme saisi de crainte. Au directeur de la prison, qui lui reprochait d'avoir jeté du pain mouillé par terre, il répondait avec Tair et le ton le plus niais qui se puisse imaginer: Cest pour les mouches^ et cherchait d'un regard stupide s'il ne découvrirait pas quelques mouches au plafond.
Tout le monde dans la prison finissait par être persuadé que le Régénérateur était bien un aliéné, et qu'il fallait le considérer comme un véritable idiot.
Bien que cette enquête ainsi prolongée ne nous eût fourni aucun élément décisif de jugement, ce délire était si peu d'accord avec les formes connues de l'aliénation, que nous étions résolus d'attendre encore avant de conclure. Le Régénérateur le savait; nous avions eu le soin de le répéter et de le faire redire par les surveillants. De guerre lasse et voyant que notre ténacité égalait la sienne, il céda le premier et déposa le masque : J'en ai assez ^ dit-il un matin à un surveillant qui lui apportait son pain, je ne peux plus tenir à la vie que je mène; j'aime mieux tout avouer.
Il écrivit alors au procureur impérial pour le prier de prendre en pitié sa situation, et fournit avec une sorte d'empressement tous les renseignements qu'on avait vainement sollicités.
En abandonnant son rôle, le prévenu s'est en même temps pour ainsi dire transfiguré; il a déposé ses lunettes; et son visage, sans être intelligent, n'a plus cet
CHRONIQUE JUDICIAIRE. 30d
aspect d'imbécillité que nous avons signalé. Il a nettoyé ses habits, et sa tenue est propre et convenable. Il déclare avoir simulé la folie dans Tespérance d'être placé -dan^ une maison d'aliénés et d'en sortir au bout de quelque temps sans passer par les mains de la justice.
Le prévenu a une intelligence bornée, mais il possède une puissance de volonté et une ténacité peu communes. Il s'est introduit pour voler dans la maison de la rue Vivienne ; mais, avant d'y pénétrer, il semble que son plan est arrêté d'avance; il doit jouer la fplie. Aussi, à peine est-il arrêté qu'il pousse des cris et tient des propos incohérents qui inspirent des doutes sur son état mental aux agents de l'autorité.
... Ce qui le perd, comme presque tous les aliénés simulateurs, c'est qu'il dépasse la mesure et qu'il ne veut pas, dans son parti pris de faire le fou, laisser apercevoir une seule idée raisonnable, etc.
Ce prévenu comparut, le 18 novembre 1865, devant la septième chambre du tribunal de la Seine.
Interrogé de nouveau, il déclara se nommer Jean- Edme Charles; il indiqua son lieu de naissance et le domicile qu'il occupait avant son arrestation, allégations dont l'exactitude fut reconnue.
Il avoua qu'il ne connaissait pas la fille Michel : J'avais faim^ dit-il, n'ayant pas mangé depuis la veille. Ayant autrefois travaillé dans la maison^ je savais que la chambre de la fille Michel servait en même temps de cuisine^ et je m'y étais introduit dans l'intention de dérober quelques aliments; j'avais pris un ciseau de menui"
sier pour forcer le buffet^ si je l'avais trouvé fermé.
Enfin, il reconnut qu'il avait été condamné, en 1857, à Glermont, à six mois de prison pour bris de clôture et diffamation; en 1859, par la cour d'assises delà Seine, à cinq ans de prison pour vol, et, en 1864, à Meaux, à six mois pour tentative d'escroquerie, peine qu'il venait de subir.
M. le président, après avoir rappelé les faits, demanda au prévenu s'il persistait dans ses aveux.
Le prévenu, qui était resté la tête courbée et les yeux baissés, se borna à répondre par un signe affirmatif.
Le tribunal Ta condamné à deux ans de prison et cinq ans de surveillance.